Vous êtes sur la page 1sur 12

Stupeurettremblements

1

2

3

4

MonsieurHanedaétaitlesupérieurdemonsieurOmochi,quiétaitlesupérieurdemonsieur

Saito,quiétaitlesupérieurdemademoiselleMori,quiétaitmasupérieure.Etmoi,jen'étaisla

supérieuredepersonne.

Onpourraitdireleschosesautrement.J'étaisauxordresdemademoiselleMori,quiétaitaux

ordresdemonsieurSaito,etainsidesuite,aveccetteprécisionquelesordrespouvaient,en

aval,sauterleséchelonshiérarchiques.

Donc,danslacompagnieYumimoto,j'étaisauxordresdetoutlemonde.

Le8janvier1990,l'ascenseurmecrachaaudernierétagedel'immeubleYumimoto.Lafenêtre,

auboutduhall,m'aspiracommel'eûtfaitlehublotbriséd'unavion.Loin,trèsloin,ilyavaitla

ville­siloinquejedoutaisd'yavoirjamaismislespieds.

Jenesongeaimêmepasqu'ileûtfallumeprésenteràlaréception.Envérité,iln'yavaitdans

matêteaucunepensée,rienquelafascinationpourlevide,parlabaievitrée.

Unevoixrauquefinitparprononcermonnom,derrièremoi.Jemeretournai.Unhommed'une

cinquantained'années,petit,maigreetlaid,meregardaitavecmécontentement.

­Pourquoin'avez­vouspasavertilaréceptionnistedevotrearrivée?medemanda­t­il.

Jenetrouvairienàrépondreetnerépondisrien.J'inclinailatêteetlesépaules,constatant

qu'enunedizainedeminutes,sansavoirprononcéunseulmot,j'avaisdéjàproduitune

mauvaiseimpression,lejourdemonentréedanslacompagnieYumimoto.

L'hommemeditqu'ils'appelaitmonsieurSaito.Ilmeconduisitàtraversd'innombrableset

immensessalles,danslesquellesilmeprésentaàdeshordesdegens,dontj'oubliaislesnoms

aufuretàmesurequ'illesénonçait.

Ilm'introduisitensuitedanslebureauoùsiégeaitsonsupérieur,monsieurOmochi,quiétait

énormeeteffrayant,cequiprouvaitqu'ilétaitlevice­président.

Puisilmemontrauneporteetm'annonçad'unairsolennelque,derrièreelle,ilyavaitmonsieur

Haneda,leprésident.Ilallaitdesoiqu'ilnefallaitpassongeràlerencontrer.

Enfin,ilmeguidajusqu'àunesallegigantesquedanslaquelletravaillaientunequarantainede

personnes.Ilmedésignamaplace,quiétaitjusteenfacedecelledemasupérieuredirecte,

mademoiselleMori.Cettedernièreétaitenréunionetmerejoindraitendébutd'après­midi.

MonsieurSaitomeprésentabrièvementàl'assemblée.Aprèsquoi,ilmedemandasij'aimaisles

défis.Ilétaitclairquejen'avaispasledroitderépondreparlanégative.

­Oui,dis­je.

Cefutlepremiermotquejeprononçaidanslacompagnie.Jusque­là,jem'étaiscontentée

d'inclinerlatête.

Le«défi»quemeproposamonsieurSaitoconsistaitàaccepterl'invitationd'uncertainAdam

Johnsonàjoueraugolfaveclui,ledimanchesuivant.Ilfallaitquej'écriveunelettreenanglaisà

cemonsieurpourleluisignifier.

­QuiestAdamJohnson?eus­jelasottisededemander.

Monsupérieursoupiraavecexaspérationetneréponditpas.Était­ilaberrantd'ignorerquiétait

monsieurJohnson,oualorsmaquestionétait­elleindiscrète?Jenelesusjamais­etnesus

jamaisquiétaitAdamJohnson.

L'exercicemeparutfacile.Jem'assisetécrivisunelettrecordiale:monsieurSaitoseréjouissait

àl'idéedejoueraugolfledimanchesuivantavecmonsieurJohnsonetluienvoyaitsesamitiés.

Jel'apportaiàmonsupérieur.

MonsieurSaitolutmontravail,poussaunpetitcriméprisantetledéchira:

­Recommencez.

Jepensaiquej'avaisététropaimableoufamilièreavecAdamJohnsonetjerédigeaiuntexte

froidetdistant:monsieurSaitoprenaitactedeladécisiondemonsieurJohnsonet

conformémentàsesvolontésjoueraitaugolfaveclui.

Monsupérieurlutmontravail,poussaunpetitcriméprisantetledéchira:

­Recommencez.

J'eusenviededemanderoùétaitmonerreur,maisilétaitclairquemonchefnetoléraitpasles

questions,commel'avaitprouvésaréactionàmoninvestigationausujetdudestinataire.Il

fallaitdoncquejetrouveparmoi­mêmequellangageteniraumystérieuxAdamJohnson.

Jepassailesheuresquisuivirentàrédigerdesmissivesàcejoueurdegolf.MonsieurSaito

rythmaitmaproductionenladéchirant,sansautrecommentairequececriquidevaitêtreun

refrain.Ilmefallaitàchaquefoisinventeruneformulationnouvelle

Ilyavaitàcetexerciceuncôté:«Bellemarquise,vosbeauxyeuxmefontmourird'amour»qui

nemanquaitpasdesel.J'exploraisdescatégoriesgrammaticalesenmutalion:«EtsiAdam

Johnsondevenaitleverbe,dimancheprochainlesujet,joueraugolflecomplémentd'objetet

monsieurSaitol'adverbe?DimancheprochainaccepteavecjoiedevenirAdamjohnsonerunjouer

augolfmonsieurSaitoment.Etpandansl'œild'Aristote!»

Jecommençaisàm'amuserquandmonsupérieurm'interrompit.Ildéchiralaénièmelettresans

mêmelalireetmeditquemademoiselleMoriétaitarrivée.

­Voustravaillerezavecellecetaprès­midi.Entre­temps,allezmechercheruncafé.

Ilétaitdéjàquatorzeheures.Mesgammesépistolairesm'avaienttantabsorbéequejen'avais

passongéàfairelamoindrepause.

JeposailatassesurlebureaudemonsieurSaitoetmeretournai.Unefillehauteetlongue

commeunarcmarchaversmoi.

Toujours,quandjerepenseàFubuki,jerevoisl'arcnippon,plusgrandqu'unhomme.C'est

pourquoij'aibaptisélacompagnie«Yumimoto»,c'est­à­dire«leschosesdel'arc».

Etquandjevoisunarc,toujours,jerepenseàFubuki,plusgrandequ'unhomme.

­MademoiselleMori?

­Appelez­moiFubuki.

Jen'écoutaispluscequ'ellemedisait.MademoiselleMorimesuraitaumoinsunmètrequatre­

vingts,taillequepeud'hommesjaponaisatteignent.Elleétaitsvelteetgracieuseàravir,malgré

laraideurnipponeàlaquelleelledevaitsacrifier.Maiscequimepétrifiait,c'étaitlasplendeur

desonvisage.

Ellemeparlait,j'entendaislesondesavoixdouceetpleined'intelligence.Ellememontraitdes

dossiers,m'expliquaitdequoiils'agissait,ellesouriait.Jenem'apercevaispasquejene

l'écoutaispas.

Ensuite,ellem'invitaàlirelesdocumentsqu'elleavaitpréparéssurmonbureauquifaisaitface

ausien.Elles'assitetcommençaàtravailler.Jefeuilletaidocilementlespaperassesqu'elle

m'avaitdonnéesàméditer.Ils'agissaitderèglements,d'énumérations.

Deuxmètresdevantmoi,lespectacledesonvisageétaitcaptivant.Sespaupièresbaisséessur

seschiffresl'empêchaientdevoirquejel'étudiais.Elleavaitleplusbeaunezdumonde,lenez

japonais,cenezinimitable,auxnarinesdélicatesetreconnaissablesentremille.Tousles

Nipponsn'ontpascenezmais,siquelqu'unacenez,ilnepeutêtrequed'originenippone.Si

Cléopâtreavaiteucenez,lagéographiedelaplanèteeneûtprisunsacrécoup.

Lesoir,ileûtfalluêtremesquinepoursongerqu'aucunedescompétencespourlesquelleson

m'avaitengagéenem'avaitservi.Aprèstout,cequej'avaisvoulu,c'étaittravaillerdansune

entreprisejaponaise.J'yétais.

J'avaiseul'impressiondepasseruneexcellentejournée.Lesjoursquisuivirentconfirmèrent

cetteimpression.

Jenecomprenaistoujourspasquelétaitmonrôledanscetteentreprise;celam'indifférait.

MonsieurSaitosemblaitmetrouverconsternante;celam'indifféraitplusencore.J'étais

enchantéedemacollègue.Sonamitiémeparaissaituneraisonplusquesuffisantepourpasser

dixheuresparjourauseindelacompagnieYumimoto.

SonteintàlafoisblancetmatétaitceluidontparlesibienTanizaki.Fubukiincarnaitàla

perfectionlabeauténippone,àlastupéfianteexceptiondesataille.Sonvisagel'apparentaità

«l'œilletduvieuxJapon»,symboledelanoblefilledutempsjadis:posésurcettesilhouette

immense,ilétaitdestinéàdominerlemonde.

Yumimotoétaitl'unedesplusgrandescompagniesdel'univers.MonsieurHanedaendirigeaitla

sectionImport­Export,quiachetaitetvendaittoutcequiexistaitàtraverslaplanèteentière.

LecatalogueImport­ExportdeYumimotoétaitlaversiontitanesquedeceluidePrévert:depuis

l'emmenthalfinlandaisjusqu'àlasoudesingapourienneenpassantparlafibreoptique

canadienne,lepneufrançaisetlejutetogolais,rienn'yéchappait.

L'argent,chezYumimoto,dépassaitl'entendementhumain.Apartird'unecertaineaccumulation

dezéros,lesmontantsquittaientledomainedesnombrespourentrerdansceluidel'artabstrait.

Jemedemandaiss'ilexistait,auseindelacompagnie,unêtrecapabledeseréjouird'avoir

gagnécentmillionsdeyens,oudedéplorerlaperted'unesommeéquivalente.

LesemployésdeYumimoto,commeleszéros,neprenaientleurvaleurquederrièrelesautres

chiffres.Tous,saufmoi,quin'atteignaismêmepaslepouvoirduzéro.

Lesjourss'écoulaientetjeneservaistoujoursàrien.Celanemedérangeaitpasoutremesure.

J'avaisl'impressionquel'onm'avaitoubliée,cequin'étaitpasdésagréable.Assiseàmon

bureau,jelisaisetrelisaislesdocumentsqueFubukiavaitmisàmadisposition.Ilsétaient

prodigieusementinintéressants,àl'exceptiondel'und'entreeux,quirépertoriaitlesmembresde

lacompagnieYumimoto:yétaientinscritsleursnom,prénom,dateetlieudenaissance,lenom

duconjointéventueletdesenfantsavec,pourchacun,ladatedenaissance.

Ensoi,cesrenseignementsn'avaientriendefascinant.Maisquandonatrèsfaim,uncroûtonde

paindevientalléchant:dansl'étatdedésœuvrementetd'inanitionoùmoncerveausetrouvait,

cettelistemeparutcroustillantecommeunmagazineàscandale.Envérité,c'étaitlaseule

paperassequejecomprenais.

Pouravoirl'airdetravailler,jedécidaidel'apprendreparcœur.Ilyavaitunecentainedenoms.

Laplupartétaientmariésetpèresoumèresdefamille,cequirendaitmatâcheplusdifficile.

J'étudiais:mafigureétaittouràtourpenchéesurlamatièrepuisrelevéepourquejeréciteà

l'intérieurdemaboîtenoire.Quandjeredressaislatête,monregardtombaittoujourssurle

visagedeFubuki,assisefaceàmoi.

MonsieurSaitonemedemandaitplusd'écriredeslettresàAdamJohnson,niàpersonned'autre.

D'ailleurs,ilnemedemandaitrien,saufdeluiapporterdestassesdecafé.

Rienn'étaitplusnormal,quandondébutaitdansunecompagnienippone,quedecommencerpar

l'ôchakumi­«lafonctiondel'honorablethé».Jepriscerôled'autantplusausérieuxquec'était

leseulquim'étaitdévolu.

Trèsvite,jeconnusleshabitudesdechacun:pourmonsieurSaito,dèshuitheurestrente,un

cafénoir.PourmonsieurUnaji,uncaféaulait,deuxsucres,àdixheures.PourmonsieurMizuno,

ungobeletdeCocaparheure.PourmonsieurOkada,àdix­septheures,unthéanglaisavecun

nuagedelait.PourFubuki,unthévertàneufheures,uncafénoiràdouzeheures,unthévertà

quinzeheuresetunderniercafénoiràdix­neufheures­ellemeremerciaitàchaquefoisavec

unepolitessecharmante.

Cettehumbletâcheserévélalepremierinstrumentdemaperte.

Unmatin,monsieurSaitomesignalaquelevice­présidentrecevaitdanssonbureauune

importantedélégationd'unefirmeamie:

­Cafépourvingtpersonnes.

J'entraichezmonsieurOmochiavecmongrandplateauetjefusplusqueparfaite:jeservis

chaquetasseavecunehumilitéappuyée,psalmodiantlesplusraffinéesdesformulesd'usage,

baissantlesyeuxetm'inclinant.S'ilexistaitunordreduméritedel'ôchakumi,ileûtdûm'être

décerné.

Plusieursheuresaprès,ladélégations'enalla.Lavoixtonitruantedel'énormemonsieurOmochi

cria:

­Saito­san!

JevismonsieurSaitoseleverd'unbond,devenirlivideetcourirdansl'antreduvice­président.

Leshurlementsdel'obèserésonnèrentderrièrelemur.Onnecomprenaitpascequ'ildisait,

maiscelan'avaitpasl'airgentil.

MonsieurSaitorevint,levisagedécomposé.Jeressentispourluiunesotteboufféedetendresse

enpensantqu'ilpesaitletiersdesonagresseur.Cefutalorsqu'ilm'appela,suruntonfurieux.

Jelesuivisjusqu'àunbureauvide.Ilmeparlaavecunecolèrequilerendaitbègue:.

­Vousavezprofondémentindisposéladélégationdelafirmeamie!Vousavezservilecaféavec

desformulesquisuggéraientquevousparliezlejaponaisàlaperfection!

­Maisjeneleparlepassimal,Saito­san.

­Taisez­vous!Dequeldroitvousdéfendez­vous?MonsieurOmochiesttrèsfâchécontrevous.

Vousavezcrééuneambianceexécrabledanslaréuniondecematin:commentnospartenaires

auraient­ilspusesentirenconfiance,avecuneBlanchequicomprenaitleurlangue?Apartirde

maintenant,vousneparlezplusjaponais.

Jeleregardaiavecdesyeuxronds.

­Pardon?

­Vousneconnaissezpluslejaponais.C'estclair?

­Enfin,c'estpourmaconnaissancedevotrelanguequeYumimotom'aengagée!

­Celam'estégal.Jevousdonnel'ordredenepluscomprendrelejaponais.

­C'estimpossible.Personnenepeutobéiràunordrepareil.

­Ilyatoujoursmoyend'obéir.C'estcequelescerveauxoccidentauxdevraientcomprendre.

«Nousyvoici»,pensai­jeavantdereprendre:

­Lecerveaunipponestprobablementcapabledeseforceràoublierunelangue.Lecerveau

occidentaln'enapaslesmoyens.

CetargumentextravagantparutrecevableàmonsieurSaito.

­Essayezquandmême.Aumoins,faitessemblant.J'aireçudesordresàvotresujet.Est­ceque

c'estentendu?Letonétaitsecetcassant.

Quandjerejoignismonbureau,jedevaistirerunedrôledetête,carFubukieutpourmoiun

regarddouxetinquiet.Jerestailongtempsprostrée,àmedemanderquelleattitudeadopter.

Présentermadémissioneûtétélepluslogique.Pourtant,jenepouvaismerésoudreàcette

idée.Auxyeuxd'unOccidental,cen'eûtrieneud'infamant;auxyeuxd'unJaponais,c'eûtété

perdrelaface.J'étaisdanslacompagniedepuisunmoisàpeine.Or,j'avaissignéuncontrat

d'unan.Partiraprèssipeudetempsm'eûtcouverted'opprobre,àleursyeuxcommeauxmiens.

D'autantquejen'avaisaucuneenviedem'enaller.Jem'étaisquandmêmedonnédumalpour

entrerdanscettecompagnie:j'avaisétudiélalanguetokyoïtedesaffaires,j'avaispassédes

tests.Certes,jen'avaisjamaiseul'ambitiondedevenirunfoudredeguerreducommerce

international,maisj'avaistoujourséprouvéledésirdevivredanscepaysauqueljevouaisun

cultedepuislespremierssouvenirsidylliquesquej'avaisgardésdemapetiteenfance.

Jeresterais.

Parconséquent,jedevaistrouverunmoyend'obéiràl'ordredemonsieurSaito.Jesondaimon

cerveauàlarecherched'unecouchegéologiquepropiceàl'amnésie:yavait­ildesoubliettes

dansmaforteresseneuronale?Hélas,l'édificecomportaitdespointsfortsetdespointsfaibles,

deséchauguettesetdesfissures,destrousetdesdouves,maisrienquipermîtd'yensevelirune

languequej'entendaisparlersanscesse.

Adéfautdepouvoirl'oublier,pouvais­jedumoinsladissimuler?Silelangageétaituneforêt,

m'était­ilpossibledecacher,derrièreleshêtresfrançais,lestilleulsanglais,leschêneslatinset

lesoliviersgrecs,l'immensitédescryptomèresnippons,quienl'occurrenceeussentétébien

nommés?

Mori,lepatronymedeFubuki,signifiait«forêt».Fut­cepourcetteraisonqu'àcetinstantjeposai

surelledesyeuxdésemparés?Jem'aperçusqu'ellemeregardaittoujours,l'airinterrogateur.

Elleselevaetmefitsignedelasuivre.Alacuisine,jem'effondraisurunechaise.

­Qu'est­cequ'ilvousadit?medemanda­t­elle.

Jevidaimoncœur.Jeparlaisd'unevoixconvulsive,j'étaisauborddeslarmes.Jeneparvins

plusàretenirdesparolesdangereuses:

­JehaismonsieurSaito.C'estunsalaudetunimbécile.

Fubukieutunpetitsourire:

­Non.Vousvoustrompez.

­Évidemment.Vous,vousêtesgentille,vousnevoyezpaslemal.Enfin,pourmedonnerun

ordrepareil,nefaut­ilpasêtreun

­Calmez­vous.L'ordrenevenaitpasdelui.IltransmettaitlesinstructionsdemonsieurOmochi.

Iln'avaitpaslechoix.

­Encecas,c'estmonsieurOmochiquiestun

­C'estquelqu'undetrèsspécial,mecoupa­t­elle.Quevoulez­vous?C'estlevice­président.Nous

n'ypouvonsrien.

­Jepourraisenparlerauprésident,monsieurHaneda.Quelgenred'hommeest­il?

­MonsieurHanedaestunhommeremarquable.Ilesttrèsintelligentettrèsbon.Hélas,ilest

horsdequestionquevousalliezvousplaindreàlui.

Elleavaitraison,jelesavais.Ileûtétéinconcevable,enamont,desautermêmeunseul

échelonhiérarchique–àfortiorid'ensauterautant.Jen'avaisledroitdem'adresserqu'àmon

supérieurdirect,quisetrouvaitêtremademoiselleMori.

­Vousêtesmonseulrecours,Fubuki.Jesaisquevousnepouvezpasgrand­chosepourmoi.

Maisjevousremercie.Votresimplehumanitémefaittantdebien.

Ellesourit.

Jeluidemandaiquelétaitl'idéogrammedesonprénom.Ellememontrasacartedevisite.Je

regardaileskanjietm'exclamai:

­Tempêtedeneige!Fubukisignifie«tempêtedeneige»!C'esttropbeaudes'appelercommeça.

­Jesuisnéelorsd'unetempêtedeneige.Mesparentsyontvuunsigne.

LalisteYumimotomerepassadanslatête:«MoriFubuki,néeàNarale18janvier1961

étaituneenfantdel'hiver.J'imaginaisoudaincettetempêtedeneigesurlasublimevillede

Nara,sursesclochesinnombrables­n'était­ilpasnormalquecettesuperbejeunefemmefût

néelejouroùlabeautéduciels'abattaitsurlabeautédelaterre?

»Elle

EllemeparladesonenfancedansleKansai.Jeluiparlaidelamiennequiavaitcommencédans

lamêmeprovince,nonloindeNara,auvillagedeShukugawa,prèsdumontKabuto­l'évocation

deceslieuxmythologiquesmemettaitleslarmesauxyeux.

­CommejesuisheureusequenoussoyonstouteslesdeuxdesenfantsduKansai!C'estlàque

batlecœurduvieuxJapon.

C'étaitlà,aussi,quebattaitmoncœurdepuiscejouroù,àl'âgedecinqans,j'avaisquittéles

montagnesnipponespourledésertchinois.Cepremierexilm’avaittantmarquéequejeme

sentaiscapabledetoutaccepterafind'êtreréincorporéeàcepaysdontjem'étaissilongtemps

crueoriginaire.

Quandnousretournâmesànosbureauxquisefaisaientface,jen'avaistrouvéaucunesolutionà

monproblème.Jesavaismoinsquejamaisquelleétaitetquelleseraitmaplacedansla

compagnieYumimoto.Maisjeressentaisungrandapaisement,parcequej'étaislacollèguede

FubukiMori.

Ilfallaitdoncquej'aiel'airdem'occupersanspourautantsemblercomprendreunmotdecequi

sedisaitautourdemoi.Désormais,jeservaislesdiversestassesdethéetdecafésansl'ombre

d'uneformuledepolitesseetsansrépondreauxremerciementsdescadres.Ceux­cin'étaientpas

aucourantdemesnouvellesinstructionsets'étonnaientquel'aimablegeishablanchesesoit

transforméeenunecarpegrossièrecommeuneYankee.

L'ôchakuminemeprenaithélaspasbeaucoupdetemps.Jedécidai,sansdemanderl'avisde

personne,dedistribuerlecourrier.

Ils'agissaitdepousserunénormechariotmétalliqueàtraverslesnombreuxbureauxgéantset

dedonneràchacunseslettres.Cetravailmeconvenaitàmerveille.D'abord,ilutilisaitma

compétencelinguistique,puisquelaplupartdesadressesétaientlibelléesenidéogrammes­

quandmonsieurSaitoétaittrèsloindemoi,jenecachaispasquejeconnaissaislenippon.

Ensuite,jedécouvraisquejen'avaispasétudiéparcœurlalisteYumimotopourrien:jepouvais

nonseulementidentifierlesmoindresdesemployés,maisaussiprofiterdematâchepour,le

caséchéant,leursouhaiterunexcellentanniversaire,àeuxouàleurépouseouprogéniture.

Avecunsourireetunecourbette,jedisais:«Voicivotrecourrier,monsieurShiranai.Unbon

anniversaireàvotrepetitYoshiro,quiatroisansaujourd'hui.»

Cequimevalaitàchaquefoisunregardstupéfait.

Cetemploimeprenaitd'autantplusdetempsqu'ilmefallaitcirculeràtraverslacompagnie

entière,quis'étalaitsurdeuxétages.Avecmonchariot,quimedonnaitunecontenance

agréable,jenecessaisd'emprunterl'ascenseur.J'aimaiscelacarjusteàcôté,àl'endroitoùje

l'attendais,ilyavaituneimmensebaievitrée.Jejouaisalorsàcequej'appelais«mejeterdans

lavue».Jecollaismonnezàlafenêtreetmelaissaistombermentalement.Lavilleétaitsiloin

endessousdemoi:avantquejenem'écrasesurlesol,ilm'étaitloisiblederegardertantde

choses.

J'avaistrouvémavocation.Monesprits'épanouissaitdanscetravailsimple,utile,humainet

propiceàlacontemplation.J'auraisaiméfairecelatoutemavie.

MonsieurSaitomemandaàsonbureau.J'eusdroitàunsavonmérité:jem'étaisrendue

coupabledugravecrimed'initiative.Jem'étaisattribuéunefonctionsansdemanderla

permissiondemessupérieursdirects.Enplus,levéritablepostierdel'entreprise,quiarrivait

l'après­midi,étaitauborddelacrisedenerfs,carilsecroyaitsurlepointd'êtrelicencié.

­Volersontravailàquelqu'unestunetrèsmauvaiseaction,meditavecraisonmonsieurSaito.

J'étaisdésoléedevoirs'interrompresiviteunecarrièreprometteuse.Enoutre,seposaità

nouveauleproblèmedemonactivité.

J'eusuneidéequiparutlumineuseàmanaïveté:aucoursdemesdéambulationsàtravers

l'entreprise,j'avaisremarquéquechaquebureaucomportaitdenombreuxcalendriersqui

n’étaientpresquejamaisajour,soitquelepetitcadrerougeetmobilen'eûtpasétéavancéàla

bonnedate,soitquelapagedumoisn'eûtpasététournée.

Cettefois,jen'oubliaipasdedemanderlapermission:

­Puis­jemettrelescalendriersàjour,monsieurSaito?

Ilmeréponditouisansyprendregarde.Jeconsidéraiquej'avaisunmétier.

Lematin,jepassaisdanschaquebureauetjedéplaçaislepetitcadrerougejusqu'àladate

idoine.J'avaisunposte:j'étaisavanceuse­tourneusedecalendriers.

Peuàpeu,lesmembresdeYumimotos'aperçurentdemonmanège.Ilsenconçurentunehilarité

grandissante.

Onmedemandait:

­Çava?Vousnevousfatiguezpastropàcetépuisantexercice?

Jerépondaisensouriant:

­C'estterrible.Jeprendsdesvitamines.

J'aimaismonlabeur.Ilavaitl'inconvénientd'occupertroppeudetemps,maisilmepermettait

d'emprunterl'ascenseuretdoncdemejeterdanslavue.Enplus,ildivertissaitmonpublic.

Acetégard,lesommetfutatteintquandonpassadumoisdefévrieraumoisdemars.Avancer

lecadrerougenesuffisaitpascejour­là:ilmefallaittourner,voirearracherlapagedefévrier.

Lesemployésdesdiversbureauxm'accueillirentcommeonaccueilleunsportif.J'assassinaisles

moisdefévrieravecdegrandsgestesdesamouraï,mimantuneluttesansmercicontrelaphoto

géantedumontFujienneigéquiillustraitcettepériodedanslecalendrierYumimoto.Puisje

quittaisleslieuxducombat,l'airépuisé,avecdesfiertéssobresdeguerriervictorieux,sousles

banzaïdescommentateursenchantés.

LarumeurdemagloireatteignitlesoreillesdemonsieurSaito.Jem'attendaisàrecevoirun

savonmagistralpouravoirfaitlepitre.Aussiavais­jepréparémadéfense:

­Vousm'aviezautoriséeàmettreàjourlescalendriers,commençai­jeavantmêmed'avoir

essuyésesfureurs.

Ilmeréponditsansaucunecolère,surletondesimplemécontentementquiluiétaithabituel:

­Oui.Vouspouvezcontinuer.Maisnevousdonnezplusenspectacle:vousdéconcentrezles

employés.

Jefusétonnéedelalégèretédelaréprimande.MonsieurSâitoreprit:

­Photocopiez­moiça.

IlmetendituneénormeliassedepagesauformatA4.Ildevaityenavoirunmillier.

Jelivrailepaquetàl'avaleusedelaphotocopiéuse,quieffectuasatâcheavecunerapiditéet

unecourtoisieexemplaires.J'apportaiàmonsupérieurl'originaletlescopies.

Ilmerappela:

­Vosphotocopiessontlégèrementdécentrées,dit­ilenmemontrantunefeuille.Recommencez.

Jeretournaiàlaphotocopieuseenpensantquej'avaisdûmalplacerlespagesdansl'avaleuse.

J'yaccordaicettefoisunsoinextrême:lerésultatfutimpeccable.Jerapportaimonœuvreà

monsieurSaito.

­Ellessontànouveaudécentrées,medit­il.

­Cen'estpasvrai!m'exclamai­je.

­C'estterriblementgrossierdedirecelaàunsupérieur.

­Pardonnez­moi.Maisj'aiveilléàcequemesphotocopiessoientparfaites.

­Ellesnelesontpas.Regardez.

Ilmemontraunefeuillequimeparutirréprochable.

­Oùestledéfaut?

­Là,voyez:leparallélismeaveclebordn'estpasabsolu.

­Voustrouvez?

­Puisquejevousledis!

Iljetalaliasseàlapoubelleetreprit:

­Voustravaillezàl'avaleuse?

­Eneffet.

­Voilàl'explication.Ilnefautpasseservirdel'avaleuse.Ellen'estpasassezprécise.

­MonsieurSaito,sansl'avaleuse,ilmefaudraitdesheurespourenveniràbout.

­Oùestleproblème?sourit­il.Vousmanquiezjustementd'occupation.

Jecomprisquec'étaitmonchâtimentpourl'affairedescalendriers.

Jem'installaiàlaphotocopieusecommeauxgalères.Achaquefois,jedevaissouleverle

battant,placerlapageavecminutie,appuyersurlatouchepuisexaminerlerésultat.Ilétait

quinzeheuresquandj'étaisarrivéeàmonergastule.Adix­neufheures,jen'avaispasencore

fini.Desemployéspassaientdetempsentemps:s'ilsavaientplusdedixcopiesàeffectuer,je

leurdemandaishumblementdeconsentiràutiliserlamachinesituéeàl'autreboutducouloir.

Jejetaiunœilsurlecontenudecequejephotocopiais.Jecrusmourirderireenconstatantqu'il

s'agissaitdurèglementduclubdegolfdontmonsieurSaitoétaitl'affilié.

L'instantd'après,j'eusplutôtenviedepleurer,àl'idéedespauvresarbresinnocentsquemon

supérieurgaspillaitpourmechâtier.J'imaginailesforêtsduJapondemonenfance,érables,

cryptomèresetginkgos,raséesàseulefindepunirunêtreaussiinsignifiantquemoi.Etjeme

rappelaiquelenomdefamilledeFubukisignifiait«forêt».

ArrivaalorsmonsieurTenshi,quidirigeaitlasectiondesproduitslaitiers.Ilavaitlemêmegrade

quemonsieurSaitoqui,lui,étaitdirecteurdelasectioncomptabilitégénérale.Jeleregardai

avecétonnement:uncadredesonimportancenedéléguait­ilpasquelqu'unpourfaireses

photocopies?

Ilréponditàmaquestionmuette:

­Ilestvingtheures.Jesuisl'uniquemembredemonbureauàtravaillerencore.Dites­moi,

pourquoin'utilisez­vouspasl'avaleuse?

Jeluiexpliquaiavecunhumblesourirequ'ils'agissaitdesinstructionsexpressesdemonsieur

Saito.

­Jevois,dit­ild'unevoixpleinedesous­entendus.

Ilparutréfléchir,puisilmedemanda:

­Vousêtesbelge,n'est­cepas?

­Oui.

­Çatombebien.J'aiunprojettrèsintéressantavecvotrepays.Accepteriez­vousdevouslivrer

pourmoiàuneétude?

JeleregardaicommeonregardeleMessie.Ilm'expliquaqu'unecoopérativebelgeavait

développéunnouveauprocédépourenleverlesmatièresgrassesdubeurre.

­Jecroisaubeurreallégé,dit­il.C'estl'avenir.

Jem'inventaisur­le­champuneopinion:

­Jel'aitoujourspensé!

­Venezmevoirdemaindansmonbureau.

J'achevaimesphotocopiesdansunétatsecond.Unegrandecarrières'ouvraitdevantmoi.Je

posailaliassedefeuillesA4surlatabledemonsieurSaitoetm'enallai,triomphante.

Lelendemain,quandj'arrivaiàlacompagnieYumimoto,Fubukimeditd'unairapeuré:

­MonsieurSaitoveutquevousrecommenciezlesphotocopies.Illestrouvedécentrées.

J'éclataiderireetj'expliquaiàmacollèguelepetitjeuauquelnotrechefsemblaits'adonner

avecmoi.

­Jesuissûrequ'iln'amêmepasregardémesnouvellesphotocopies.Jelesaifaitesunepar

une,calibréesaumillimètreprès.Jenesaispascombiend'heurescelam'apris­toutçapourle

règlementdesonclubdegolf!

Fubukicompatitavecunedouceurindignée:

­Ilvoustorture!

Jelaréconfortai:

­Nevousinquiétezpas.Ilm'amuse.

Jeretournaiàlaphotocopieusequejecommençaisàconnaîtrètrèsbienetconfiailetravailà

l'avaleuse:j'étaispersuadéequemonsieurSaitoclameraitsonverdictsanslemoindreregard

pourmontravail.J'eusunsourireémuenpensantàFubuki:«Elleestsigentille!Heureusement

qu'elleestlà!»

Aufond,lanouvelleparadedemonsieurSaitotombaitàpoint:laveille,j'avaispasséplusde

septheuresàeffectuer,uneparune,lesmillephotocopies.Celamedonnaitunalibiexcellent

pourlesheuresquejepasseraisaujourd'huidanslebureaudemonsieurTenshi.L'avaléuse

achevamatâcheenunedizainedeminutes.J'emportailaliasseetjefilaiàlasectiondes

produitslaitiers.

MonsieurTenshimeconfialescoordonnéesdelacoopérativebelge:

­J'auraisbesoind'unrapportcomplet,leplusdétaillépossible,surcenouveaubeurreallégé.

VouspouvezvousasseoiraubureaudemonsieurSaitama:ilestenvoyaged'affaires.

Tenshisignifie«ange»:jepensaiquemonsieurTenshiportaitsonnomàmerveille.Non

seulementilm'accordaitmachance,maisenplusilnemedonnaitaucuneinstruction:ilme

laissaitdonccarteblanche,cequi,auJapon,estexceptionnel.Etilavaitpriscetteinitiativesans

demanderl'avisdepersonne:c'étaitungrosrisquepourlui.

J'enétaisconsciente.Enconséquence,jeressentisd'embléepourmonsieurTenshiun

dévouementsansbornes­ledévouementquetoutJaponaisdoitàsonchefetquej'avaisété

incapabledeconcevoiràl'endroitdemonsieurSaitoetdemonsieurOmochi.MonsieurTenshi

étaitsoudaindevenumoncommandant,moncapitainedeguerre:j'étaisprêteàmebattrepour

luijusqu'aubout,commeunsamouraï.

Jemejetaidanslecombatdubeurreallégé.Ledécalagehorairenepermettaitpasde

téléphoneraussitôtenBelgique:jecommençaidoncparuneenquêteauprèsdescentresde

consommationnipponsetautresministèresdelaSantépoursavoircommentévoluaientles

habitudesalimentairesdelapopulationvis­à­visdubeurreetquellesinfluencesces

changementsavaientsurlestauxdecholestérolnationaux.IlenressortitqueleJaponais

mangeaitdeplusenplusdebeurreetquel'obésitéetlesmaladiescardiovasculairesne

cessaientdegagnerduterrainaupaysduSoleil­Levant.

Quandl'heuremelepermit,j'appelailapetitecoopérativebelge.Auboutdufil,legrosaccent

duterroirm'émutcommejamais.Moncompatriote,flattéd'avoirleJaponenligne,semontra

d'unecompétenceparfaite.Dixminutesplustard,jerecevaisvingtpagesdefaxexposant,en

français,lenouveauprocédéd'allégementdubeurredontlacoopérativedétenaitlesdroits.

Jerédigeailerapportdusiècle.Celadébutaitparuneétudedemarché:consommationdu

beurrechezlesNippons,évolutiondepuis1950,évolutionparallèledestroublesdesantéliésà

l'absorptionexcessivedegraissebutyrique.Ensuite,jedécrivaislesanciensprocédés

d'allégementdubeurre,lanouvelletechniquebelge,sesavantagesconsidérables,etc.Commeje

devaisécrirecelaenanglais,j'emportaidutravailchezmoi:j'avaisbesoindemondictionnaire

pourlestermesscientifiques.Jenedormispasdelanuit.

Lelendemain,j'arrivaichezYumimotoavecdeuxheuresd'avancepourdactylographierle

rapportetleremettreàmonsieurTenshisanspourautantêtreenretardàmonposteaubureau

demonsieurSaito.

Celui­cim'appelaaussitôt:

­J'aiinspectélesphotocopiesquevousavezlaisséeshiersoirsurmatable.Vousêtesen

progrès,maiscen'estpasencorelaperfection.Recommencez.

Etiljetalaliasseàlapoubelle.

Jecourbailatêteetm'exécutai.J'avaisdumalàm'empêcherderire.

MonsieurTenshivintmerejoindreprèsdelaphotocopieuse.Ilmefélicitaavectoutelachaleur

queluipermettaientsapolitesseetsaréserverespectueuses:

­Votrerapportestexcellentetvousl'avezrédigéàunevitesseextraordinaire.Voillez­vousque

jesignale,enréunion,quienestl'auteur?

C'étaitunhommed'unegénérositérare:ileûtétédisposéàcommettreunefauteprofessionnelle

sijeleluiavaisdemandé.

­Surtoutpas,monsieurTenshi.Celavousnuiraitautantqu'àmoi.

­Vousavezraison.Cependant,jepourraissuggéreràmessieursSaitoetOmochi,lorsdes

prochainesréunions,quevousmeseriezutile.Croyez­vousquemonsieurSaitos'en

formaliserait?

­Aucontraire.Regardezlespaquetsdephotocopiessuperfluesqu'ilmecommandedefaire,

histoiredem'éloignerlepluslongtempspossibledesonbureau:ilestclairqu'ilchercheàse

débarrasserdemoi.Ilseraenchantéquevousluienfournissiezl'occasion:ilnepeutplusme

supporter.

­Vousneserezdoncpasfroisséesijem'attribuelapaternitédevotrerapport?

J'étaiséberluéedesonattitude:iln'étaitpastenud'avoirdetelségardspourlesous­fifreque

j'étais.

­Voyons,monsieurTenshi,c'estungrandhonneurpourmoi,quevoussouhaitiezvous

l'attribuer.

Nousnousquittâmesenhauteestimemutuelle.J'envisageail'aveniravecconfiance.Bientôt,c'en

seraitfinidesbrimadesabsurdesdemonsieurSaito,delaphotocopieuseetdel'interdictionde

parlermadeuxièmelangue.

Undrameéclataquelquesjoursplustard.JefusconvoquéedanslebureaudemonsieurOmochi:

jem'yrendissanslamoindreappréhension,ignorantcequ'ilmevoulait.

Quandjepénétraidansl'antreduvice­président,jevismonsieurTenshiassissurunechaise.Il

tournaversmoisonvisageetmesourit:cefutlesourireleplusremplid'humanitéqu'ilm'ait

étédonnédeconnaître.Ilyétaitécrit:«Nousallonsvivreuneépreuveabominable,maisnous

allonslavivreensemble.»

Jecroyaissavoircequ'étaituneengueulade.Cequejesubismerévélamonignorance.Monsieur

Tenshietmoireçûmesdeshurlementsinsensés.Jemedemandeencorecequiétaitlepire:le

fondoulaforme.

Lefondétaitincroyablementinsultant.Moncompagnond'infortuneetmoinousfîmestraiterde

touslesnoms:nousétionsdestraîtres,desnullités,desserpents,desfourbeset­sommetde

l'injure­desindividualistes.

Laformeexpliquaitdenombreuxaspectsdel'Histoirenippone:pourquecescrisodieux

s'arrêtent,j'auraisétécapabledupire­d'envahirlaMandchourie,depersécuterdesmilliersde

Chinois,demesuicideraunomdel'Empereur,dejetermonavionsuruncuirasséaméricain,

peut­êtremêmedetravaillerpourdeuxcompagniesYumimoto.

Leplusinsupportable,c'étaitdevoirmonbienfaiteurhumiliéparmafaute.MonsieurTenshiétait

unhommeintelligentetconsciencieux:ilavaitprisungrosrisquepourmoi,enpleine

connaissancedecause.Aucunintérêtpersonneln'avaitguidésadémarche:ilavaitagipar

simplealtruisme.Enrécompensedesabonté,onletraînaitdanslaboue.

J'essayaisdeprendreexemplesurlui:ilbaissaitlatêteetcourbaitrégulièrementlesépaules.

Sonvisageexprimaitlasoumissionetlahonte.Jel'imitai.Maisvintunmomentoùl'obèselui

dit:

­Vousn'avezjamaiseud'autrebutquedesaboterlacompagnie!

Leschosessepassèrenttrèsvitedansmatête:ilnefallaitpasquecetincidentcompromette

l'avancementultérieurdemonangegardien.Jemejetaisousleflotgrondantdescrisduvice­

président:

­MonsieurTenshin'apasvoulusaboterlacompagnie.C'estmoiquil'aisuppliédemeconfierun

dossier.Jesuisl'uniqueresponsable.

J'eusjusteletempsdevoirleregardeffarédemoncompagnond'infortunesetournerversmoi.

Danssesyeux,jelus:«Taisez­vous,parpitié!»­hélas,troptard.

MonsieurOmochirestauninstantbouchebéeavantdes'approcherdemoietdemehurleren

pleinefigure:

­Vousosezvousdéfendre!

­Non,aucontraire,jem'accable,jeprendstouslestortssurmoi.C'estmoietmoiseulequ'il

fautchâtier.

­Vousosezdéfendreceserpent!

1

2

3

4