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GEORGE BESSON, COMPAGNON DE ROUTE

D’OCTAVE MIRBEAU
Le premier contact du critique d’art George Besson (1882-1971) avec Octave Mirbeau
remonte à l’adolescence. À quinze ans, ce fils d’un fabricant de pipes quitte le collège de
Saint-Claude (Jura) en raison d'une santé fragile et, pendant six ans, il se rend régulièrement à
pied jusqu’au hameau de Tressus, sur le plateau du Jura. C’est là que les frères Pernier, trois
ouvriers lapidaires, animaient une bibliothèque de trois mille volumes contiguë à leur atelier.
Le jeune garçon dévore pêle-mêle romans, écrits sur l'art et journaux. Tandis que la lecture
d'Émile Zola lui révèle le talent de Courbet et de Manet, les ouvrages d'Octave Mirbeau lui
font découvrir le génie de Renoir, Rodin, Van Gogh et Cézanne. Plus tard, George Besson se
montrera fier d’être un autodidacte.
Lorsqu’il arrive dans la capitale vers 1906, il a déjà des opinions libertaires qu’il puise
notamment dans les écrits de Mirbeau :
Les luttes pour l'évolution d'un socialisme à la Babeuf, dénué de tout opportunisme, me
passionnaient déjà, entre 1898 et 1914, beaucoup plus que les destinées de l'art. Elles
étaient exaltantes les années de cette époque, […] parce que les meilleurs des écrivains
et des artistes (Anatole France, Mirbeau, Tristan Bernard, Frantz Jourdain, Maurice
Ravel, Bonnard, Vallotton, Vuillard, Roussel) proclamaient leur solidarité avec Gorki
emprisonné, avec Ferrer martyrisé et surtout avec les soldats du 17 e régiment de ligne
fraternisant, crosse en l'air, avec les vignerons en révolte de Narbonne et de Béziers 1 [...].

Avec Francis Jourdain2, peintre et concepteur de mobilier, George Besson fonde, en
1912, la revue Les Cahiers d'aujourd'hui. La démarche, strictement artistique au départ, fait
une place de plus en plus grande aux questions sociales et politiques : il s’agissait de
régénérer le socialisme à partir d’une réflexion autour de l’art et des artistes. George Besson
expliquera plus tard les raisons de cette entreprise : « Nous aimions la peinture et la
révolution3 ». Autour de Besson et de Jourdain, l’équipe de rédaction des Cahiers
d’aujourd’hui était extrêmement restreinte. Elle comptait seulement Régis Gignoux et Léon
Werth, tous deux amis de Jourdain et issus du « groupe de Carnetin4 ». Régis Gignoux, auteur
de pièces au succès facile, était chargé de la critique littéraire et théâtrale, tandis que Léon
Werth5, secrétaire d’Octave Mirbeau, rédigeait des articles à caractère social et politique.
1 « Né du feu à la flamme d'Octobre », in Les Lettres françaises, 9 février 1961.
2 Francis Jourdain (1876-1958), fils de Frantz Jourdain, architecte des Grands magasins de la Samaritaine et
président du Salon d'Automne. En 1912, celui-ci monte un atelier de menuiserie « Les Ateliers modernes », à
Esbly (Seine-et-Marne). « [...] C’est en 1907 que je fis la connaissance de Francis Jourdain dont j’admirais la
peinture et ses prises de positions politiques. […] Par Francis Jourdain, je connus Van Dongen (d’où le portrait
d’Adèle en 1908), Elie Faure qui venait de publier son Carrière, Manguin, Vallotton, puis Marquet, Octave
Mirbeau. [...] »,. in Souvenirs de George Besson, 19 novembre 1970, Besançon, BMB, Fonds Besson, Manuscrit
n°65, p. 3.
3 « Deux anniversaires en un », in Les Lettres françaises, 27 décembre 1962.
4 Le « groupe de Carnetin » était composé d’amis de Charles-Louis Philippe (1874-1909), écrivain dont les
romans, nourris des souvenirs de son enfance pauvre, sont caractérisés par un réalisme brutal : La Mère et
l’enfant (1900), Bubu de Montparnasse (1901), Le Père Perdrix (1902). Ils avaient constitué un cénacle littéraire
dans un castel loué par leurs soins, le « château » de Carnetin, à 4 km de la gare de Lagny-Thorigny-Pomponne,
avec vue sur la Marne. Les membres fondateurs étaient Michel Yell, Marguerite Audoux, Charles Chanvin,
Francis Jourdain, Léon-Paul Fargue et Charles-Louis Philippe, auxquels se joignaient des familiers comme Léon
Werth, Régis Gignoux et Marcel Ray. Les réunions de Carnetin vont durer quatre ans, de 1904 à 1907. Dans
Sans remords ni rancune, Jourdain raconte l’épopée de ces jeunes gens.
5 Léon Werth (1878-1955), neveu du philosophe Rauh et de formation philosophique lui-même, faisait partie du
groupe des amis de Philippe. Collaborateur de Mirbeau, Werth était entré à Paris-Journal grâce à celui-ci. À la

2

George Besson se chargeait des tâches matérielles qu’entraînait la gestion d’une revue. Les
« bureaux » de la revue se situaient au domicile des Besson, 27, quai de Grenelle. Pendant
plusieurs années, cet appartement de quatre pièces fut donc un lieu d’échanges d’idées et de
rencontres amicales.
Les Cahiers d’aujourd’hui, publication bimestrielle, parut de 1912 à 1914, puis après
une interruption liée à la guerre, de 1920 à 1924. La revue doit surtout son renom à des
participations prestigieuses d'écrivains et d'artistes ou à des articles qui défrayèrent la
chronique. Le sommaire du numéro 1 s’ouvrait sur un article d’Octave Mirbeau intitulé
« Dingo6 » et un portrait de celui-ci par Marguerite Audoux. George Besson reçoit ainsi le
parrainage d’un critique qui, bien que vieillissant et malade, continuait à exercer un pouvoir
considérable dans le milieu littéraire. L’engagement de Mirbeau devait susciter le dépit
envieux de Gaston Sauvebois, qui comptait sur ce fragment pour La Critique indépendante7 et
ne comprenait pas que Mirbeau puisse accorder ses faveurs à une revue débutante. Autre
événement de ce premier numéro : le portrait du critique par Marguerite Audoux 8. La
« couturière-auteur » était auréolée du récent succès de Marie-Claire, paru en octobre 1910
chez Fasquelle, avec une préface de Mirbeau en forme de profession de foi. Un autre portrait
d’Octave Mirbeau sera publié dans le numéro 4 (avril 1913), sous la plume de Léon Werth,
portrait empreint de « tendresse » et de « gratitude ».
George Besson qui connut Mirbeau par l’intermédiaire de Francis Jourdain et de Léon
Werth, fut d’abord surpris par la puissante personnalité du chroniqueur du Journal, de
l'Aurore et de l'Humanité de Jaurès.

suite de son « Barrès », Werth va entrer au Gil Blas comme chef de service du rayon littéraire. Il fut aussi
romancier avec La Maison Blanche (1913) et, après la guerre de 1914, la série des Clavel (Clavel soldat, Clavel
chez les majors). Un numéro spécial de la revue Les Cahiers d’aujourd’hui lui sera consacré en 1923. Léon
Werth deviendra rédacteur en chef de Monde, fondé par Barbusse en 1928.
6 Le roman-fable d’Octave Mirbeau, dont le héros est son chien Dingo, sera publié chez Fasquelle en mai 1913,
après avoir été diffusé en feuilleton par Le Journal. Léon Werth aurait achevé l’œuvre sur les indications du
maître, ce qui explique la parution du fragment de Dingo dans Les Cahiers d’aujourd’hui. Un autre article
d’Octave Mirbeau consacré à « Renoir » paraîtra dans le numéro 3 (février 1913) des Cahiers d’aujourd’hui,
avec des marges de l’artiste (pp. 106-109. Cet article est présenté comme des « extraits d’un album Renoir, à
paraître chez MM. Bernheim-Jeune ».
7 Gaston Sauvebois écrit dans l’article « Mirbeau contre Barrès », in La Critique indépendante, n° 17 (1er
décembre 1912) : « Une jeune revue qui vient de paraître Les Cahiers d’aujourd’hui publie dans son premier
numéro, sous la signature de M. Léon Werth, un article extrêmement violent contre M. Maurice Barrès et son
œuvre. [...] Voici donc un nouveau groupe qui se forme sur un programme, dans une intention bien déterminée,
et j’ajouterai, un groupe d’écrivains déjà connus et sympathiques. On n’ignore pas, en effet, ces noms :
Marguerite Audoux, Régis Gignoux, Pierre Hamp, Charles Vildrac, George Besson. Ce sont ceux de bons
écrivains. Mais j’ai omis le nom d’un autre collaborateur, parce que, tout de même, il jouit d’une renommée plus
considérable, et qu’il faut placer les maîtres à part. Ce collaborateur est M. Octave Mirbeau qui a bien voulu
donner aux Cahiers d’aujourd’hui un fragment du roman qu’il nous promet depuis de nombreuses années :
Dingo. On ne s’y trompe pas : voici le maître et voici ses disciples, et par disciples, on entend moins des élèves
que des admirateurs convaincus de l’art et des théories du maître. Or, les adversaires des disciples sont aussi
ceux du maître, et c’est pourquoi, après l’article de M. Léon Werth qui, si spontané qu’il semble, n’en procède
pas moins d’une pensée réfléchie, on peut dire et on doit même dire : Mirbeau contre Barrès. [...] Je terminerai
sur une simple observation. [...] je crains que, parmi ses disciples, M. Octave Mirbeau compte bientôt tous les
anarchistes de la pensée, c’est-à-dire tous ceux qui détruisent l’idée au nom de la liberté et ne savent que ruiner
toutes les valeurs humaines, tous les principes sans jamais rien réédifier à la place. [...] Ce n’est pas au
désordre que nous voulons aller, mais à l’ordre. Ordre nouveau, soit ! mais ordre certain. Voilà ce que M.
Octave Mirbeau doit répéter à ses jeunes amis. Que les Cahiers d’aujourd’hui soient également la Charte de
demain. » Gaston Sauvebois entrera à la NRF en 1912 grâce à ses articles élogieux sur André Gide.
8 « Portrait d’Octave Mirbeau », par Marguerite Audoux, in Les Cahiers d’aujourd’hui, n°1, 8 octobre 1912, p.
10-11 [avec dessin en marge de Marquet].

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[...] Entre lui et ses contemporains, nulle commune mesure. Autour de lui, écrivains,
hommes politiques, ses partisans étaient des comparses, le chœur qui confirme. Il les
écrasait de sa noblesse, de sa vitalité, de sa verve. Il n'eut pas d'école. Il ne sut conserver
de cour. Son allure aristocratique de bel athlète l'isolait, mais de sa table de travail, par
ses chroniques, il animait et gouvernait les foules. Son goût de la vie et du combat en
force scandalisait des pions peu virils. Mirbeau ne savait qu'étreindre. « Partial comme
une amoureuse », rien ne subsistait là où passait le vent de sa violence. On lui opposait
l'ordre, le choix... la mesure aussi, avec un peu de perfidie parce qu'il délaissait son
perchoir d'homme de lettres pour participer aux luttes sociales. Ambition, vanité,
prudence lui étaient inconnues. Il était prêt à se diminuer, à se dire peu doué, à se croire,
en face des auteurs qu'il admirait, « tout laid, tout petit, tout bête ». Il traînait la
mélancolie de l'homme qui plaça souvent sa tendresse à fonds perdus. Son regard en
faisait l'aveu comme si dégoûts, souffrances morales inavouées, déceptions lui avaient
imprimé cette tristesse hautaine que je n'ai retrouvée chez personne. Jugeait-il un
contemporain ? Il trouvait l'argument le plus inattendu, hors de propos, qui dans son
esprit devait convaincre et accentuait joyeusement l'outrance : « Il est très gentil... mais
c'est un imbécile. Ah ! mais oui, un imbécile, je vous l'assure. Un imbécile et un policier,
bien entendu ! » A ce moment, ses bons yeux d'or vert sous les longs sourcils crochus
quêtant une approbation, marquaient à la fois l'étonnement de n'être pas cru et un peu de
réprobation pour nos doutes. Parlait-il d'un livre ? Il n'admettait aucun retard à partager
son admiration : « Vous n'avez pas encore lu ce livre ? ». 9

George Besson rêvait de devenir un critique aussi écouté que Mirbeau, dont les
invectives, pamphlets sociaux, libres voyages à travers les arts et les lettres, ne souffraient pas
de réplique. Il situait celui-ci dans la lignée de Baudelaire : « [...] Et Mirbeau ? L'alternance
de ses dithyrambes et de ses pamphlets n'est-elle pas de la critique d'art ? “Partiale et
politique...”, comme la souhaitait Baudelaire10 ? ». George Besson partageait l’avis de
Mirbeau qui écrivait en 1910, à propos de Bonnard, Vuillard et Roussel, que ces artistes
« [lui] avaient ouvert un monde spirituel » et « avaient donné à [sa] conscience qui, trop
longtemps, avait erré dans les terres desséchées du journalisme, une autre conscience11 ».
Avec Léon Werth et Francis Jourdain, George Besson fit partie des rares fidèles qui
rendirent visite régulièrement à Octave Mirbeau, retiré dans sa maison de Cheverchemont, audessus de Triel-sur-Seine, à la suite d’un accident vasculaire et ce jusqu’à la mort de celui-ci,
le 16 février 1917. En 1922, il lui consacra un numéro spécial des Cahiers d’aujourd’hui12 et
publia les lettres de Mirbeau à son ami Monet, lettres dans lesquelles le critique exhortait le
peintre à ne pas trop s'affliger des intempéries qui compromettaient son travail sur nature 13.
George Besson voulait enfin apprendre à ses contemporains le retentissement et l'influence
qu'eurent pendant un quart de siècle les « coups de gueule » et les « caricatures14 » de
9 « Il y a cinquante ans mourait Octave Mirbeau », in Les Lettres françaises, 2 mars 1967.
10 « Les écrivains et les arts, de Diderot à Valéry », in Les Lettres françaises, 8 septembre 1960.
11 In Commune n° 35, juillet 1936, p. 1407.
12 Les Cahiers d’Aujourd’hui, numéro 9 (nouvelle série, février 1922). Le sommaire réunissait une pléiade
d’écrivains : Gustave Geffroy, « Souvenirs de Mirbeau » ; Séverine, « Mirbeau à Renne » ; Tristan Bernard,
« Mirbeau et la Postérité » ; Frantz Jourdain, « La bonté de Mirbeau » ; Thadée Natanson, « Sur des traits
d’Octave Mirbeau » ; Marguerite Audoux, « Ce que je sais de lui » ; Léon Werth, « Le pessimisme de
Mirbeau » ; Sacha Guitry, « Octave Mirbeau » ; Valéry Larbaud, « Mirbeau l’Essayiste » ; Charles Vildrac,
« Témoignages » ; François Crucy, « Souvenirs » ; Ernest Tisserand, « Les Farces et Moralités » ; Henri Béraud,
« Notre Mirbeau en Province » ; George Besson écrivit l’article : « Octave Mirbeau vivant » (pp. 149-154). Il y
dénonçait « les amitiés sans courage » qui ont délaissé l’écrivain vieillissant et diminué. La revue s’achevait sur
un message de Mirbeau « Aux Soldats de tous les Pays ».
13 Le numéro 9 des Cahiers d’aujourd’hui contenait aussi la correspondance d’Octave Mirbeau à Jourdain. Les
lettres de Mirbeau à Monet seront encore citées dans l’article « Art de France, art pour tous », in Les Lettres
françaises, 14 février 1963.
14 « Il y a cinquante ans mourait Octave Mirbeau», in Les Lettres françaises, 2 mars 1967.

4

Mirbeau : « [...] Une œuvre ne dure que lorsqu'elle est d'une qualité humaine assez profonde
pour que la postérité puisse y trouver des correspondances. Telle l'œuvre de Mirbeau réalisée
par un écrivain taillé en force et qui se battait pour une idée : la condition humaine, la paix,
la justice... Dreyfus, ou pour imposer une œuvre : Rodin, Monet, Cézanne, Van Gogh,
Gauguin, Maillol...15 ».
Chantal DUVERGET
docteur en histoire de l’art
**

*

George Besson
L’enterrement d’Octave Mirbeau
[Ces notes manuscrites inédites se trouvent dans le Fonds George Besson de la
Bibliothèque Municipale de Besançon. Quelques mots sont d’une lecture incertaine.]
16 février : [Paris]
Mirbeau est mort ce matin. L’Intransigeant m’apprend cette nouvelle alors que j’allais
me rendre rue Beaujon16 pour connaître l’état de sa santé. Mirbeau était mort depuis le jour où
sa pensée ne fut plus active, où il ne fut plus son propre contradicteur, se livrant des combats,
hésitant devant la vie et fonçant pour être sûr de ne pas réfléchir avant d’avoir frappé. Son
intelligence disparut au moment où certains crurent que Mirbeau avait trouvé une direction.
Mirbeau docile à la discipline de la presse de guerre. Mirbeau mobilisé !
Je suis allé rue Beaujon déposer ma carte. Je me rappelle les premières visites rue de
Longchamp avec Francis, avec Werth avec Marguerite. Sur un siège dans le vestibule nous
déposions nos pardessus en face des deux Valtat, vers deux Manguin… « Ce n’est pas mal…
Manguin… ce n’est pas intelligent… ».
J’ai passé au Figaro, j’ai dîné avec Gignoux17, Agathe, Francis… Est-ce notre
vieillesse à tous qui affaiblit ainsi notre émotion ? Je me rappelle que je vis Francis pour la 1ère
fois dans son petit jardin de Neuilly devant la voiture de Baboulo 18, au lendemain de la
première du Foyer19. Nous nous étions bien habitués à sa mort depuis deux ans pour ne plus
avoir tenté de l’approcher – sachant bien que nous ne le reconnaîtrions pas – pour ne pas
trouver ce soir l’émotion que nous avions eue cent fois en le quittant à la barrière du jardin de
Cheverchemont20.
Gignoux nous entraîne dans son scepticisme… Il écrira les lignes commandées par Le
Figaro… Il voudrait déplorer cette besogne, il la déplore et je sais bien qu’il sera un peu
troublé tout à l’heure devant ses feuillets. Et cependant je ne puis m’empêcher de dire à
15 Ibid.
16 Le 16 février 1917, décès d’Octave Mirbeau dans son pied-à-terre de la rue Beaujon.
17 Régis Gignoux (Lyon, 1878 - Paris, 1931) débute sa carrière journalistique vers 1910 comme chroniqueur et
critique dramatique dans différents journaux : Paris-Journal, Comoedia, Le Figaro. Pendant quelques années, il
collabore à L’Illustration, qui publie la plupart de ses pièces de théâtre dans son supplément théâtral : Vive
Boulbasse ! Il est également l’auteur de plusieurs romans, dont un écrit en collaboration avec Roland Dorgelès.
18 Baboulo, sobriquet donné par Francis Jourdain à sa fille Lucie, née en 1908.
19 Le Foyer, comédie en 3 actes d’Octave Mirbeau avec la collaboration de Thadée Natanson, fut créée à la
Comédie-Française en décembre 1908, au terme d’une longue bataille.
20 À la fin de l’année 1909, Octave Mirbeau s’était installé à Triel-sur-Seine, petite commune de Seine-et-Oise,
située entre Poissy et Meulan, près de Médan où se trouve la demeure d’Émile Zola. C’est en fait au lieu-dit de
Cheverchemont, sur les hauteurs de Triel, à mi-chemin entre Triel-Bourg et le hameau de l’Hautil, que Mirbeau
fit construire une jolie villa au milieu d’un parc planté de peupliers.

5

Francis à l’heure de notre séparation : « Francis quand nous mourrons, de jeunes amis
parleront peut-être de nous avec la légèreté que nous apportons ce soir dans l’évocation de
Mirbeau ».
Et je pense : la mort de Philippe21 qui les secoua tous bien fort, mais les jours
effritèrent très vite cette belle volonté de se souvenir. Werth n’écrivit pas aux Philippe. Ray 22
pas davantage et personne n’avait plus le cœur serré en disant – pure formule : le pauvre
Philippe…
Je pense au soir de ma mort où les meilleurs, les plus proches détailleront mes
qualités, pour ne plus le lendemain songer à me faire auprès d’eux une petite place.
17 [février] : [Paris]
Les articles sur Mirbeau. Je savais bien que l’article de Gignoux serait ému : - « Il est
trop tard pour dire à O. Mirbeau que nous l’avions compris et que nous avions souffert de
l’entendre dire dans La 628-E8 : « Pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré
la belle source de tendresse qu’il y avait en moi ». Cette phrase de La 628-E8, Mme Repad23
me l’avait fait remarquer un soir et peu de jours après je souhaitais à Mirbeau une année
heureuse en la lui rappelant.
Gignoux écrit :
« … Il ne peut se mêler à la bonté des hommes sans crier, à la pourriture sans se
boucher le nez. Et son style s’exaspère comme sa vision. L’observateur regarde de son œil
dur, les narines écartées, les dents serrées. Il rapporte chez lui son butin. Et à le contempler,
à le retourner, il le trouve plus laid, plus souillé. Et en décrivant sa découverte, il prend
comme une 3e loupe, un véritable microscope. Aucun détail ne lui échappe. Dans sa fièvre il
accumule successivement ses impressions, ses sensations. Les mots de son vocabulaire sont
innombrables. Il ne prend plus la peine de les souder en périodes. Il n’écrit pas l’histoire
naturelle comme Buffon
C’est un inventaire qu’il dresse, un réquisitoire. Il se sert de la ponctuation pour
remplacer les adverbes et les conjonctions… Trois points et trois points… qui montrent son
ardeur, sa passion, sa fièvre. Et rien n’est plus vivant, n’est plus coloré, n’est plus entraînant
que ce style. »
L’article de Tailhade dans L’Œuvre. Déférent ! Il le lui devait bien. Il l’avait assez
tapé. Mais déférent en quel charabias, avec trop de syrtes et de lauriers.
L’article d’Hervé24 et ce mensonge :
« Je l’ai revu il y a 8 jours, son puissant cerveau s’éteignait lentement. Oh ! cette
bouche paralysée cet œil éteint ! J’approchais l’oreille : c’était toujours la même question qui
21 Charles-Louis Philippe est décédé brutalement le 21 décembre 1909, d’une typhoïde compliquée d’une
méningite.
22 Marcel Ray, ancien de l’École Normale Supérieure et germaniste distingué, figura aussi parmi les familiers
de Charles-Louis Philippe après les fondateurs du groupe de Carnetin. Il fut le traducteur attitré de la revue des
Cahiers d’aujourd’hui pour tous les auteurs de langue allemande. Il contribuera à la défense des idéaux d’une
culture dégagée des préjugés nationaux et ouverte à une littérature internationale. Après une période
d’enseignement à l’Université de Montpellier, Marcel Ray se lança dans le journalisme, puis fit carrière dans la
diplomatie et sera consul à Tirana (Albanie) en 1935.
23 Lecture incertaine. Peut-être faut-il lire Regad ? Mais nous n’avons pas réussi à identifier cette personne.
24 Gustave Hervé (Brest, 1871 - Paris, 1944), professeur d'histoire au lycée de de Sens, signe «Sans Patrie » ses
premiers articles antimilitaristes dans Le Travailleur socialiste de l'Yonne. Sa doctrine prônant le recours à
l’insurrection en cas de guerre, est partagée par Jean Jaurès. En juillet 1914, il se range contre les partisans de la
grève générale. Remplaçant le mot d'ordre « Non à la guerre » par celui de « Défense nationale d'abord », il
passe d'un ultra-pacifisme à un ultra-patriotisme. Le 1er janvier 1916, il transforme le titre La Guerre Sociale en
La Victoire. En février 1917, à la demande d’Alice Regnault, il rédige le faux «Testament politique d’Octave
Mirbeau » et prononce, sur la tombe de l’écrivain, un discours jugé récupérateur, qui fait fuir les véritables amis
de Mirbeau.

6

revenait à ses pauvres lèvres moribondes : « Toujours sûr de la Victoire ?... » Mensonge du
même ordre que l’article d’Excelsior25 ».
Lecomte26 écrit : « Son dernier acte qui date de la semaine dernière fut pour donner
avec l’enthousiasme et l’ardeur qui le caractérisaient, son adhésion à une ligue en train de se
constituer pour mieux faire comprendre à tout le monde la nécessité de lutter jusqu’au bout,
jusqu’à l’écrasement définitif du militarisme prussien. »
Le dernier acte de Mirbeau… il y a 8 jours ?
25 lignes émues et affectueuses de Léon Daudet27 dans L’A[ction] F[rançaise].
Et puis dans Excelsior 2 portraits : Mirbeau il y a 20 ans et Mirbeau de 1917 à barbe
blanche, l’œil vide.

Werth écrit à sa mère : « Hier j’ai sifflé Thiesson28, il avait tort ». Conclusion des
disputes nées à table lorsque Mme Thiesson accusa Werth d’être sensible à la louange et le
firent émigrer chez Signac.
18 [février] : [Paris]

25 L'Excelsior, créé en 1910 par Pierre Lafitte, fut le premier journal à privilégier l’illustration photographique.
Il se distinguera par ses reportages sur la Grande Guerre. En 1917, il est racheté par Paul Dupuy, qui crée alors le
groupe de presse Excelsior Publications. L’éditeur Arthème Fayard devient le directeur du journal.
26 Georges Lecomte (Mâcon, 1867 - Paris, 1958), d’abord avocat, eut très tôt une vocation littéraire. Il collabora
au Matin et au Figaro et écrivit des pièces de théâtre, des romans et essais historiques. Son nom est surtout
attaché à des ouvrages de critique d’art : L’Art impressionniste, Camille Pissarro, Armand Guillaumin. Il fut
directeur de l’école Estienne et président de la Société des Gens de Lettres en 1908. Le 27 novembre 1924, il
sera élu à l’Académie Française, dont il deviendra le secrétaire perpétuel.
27 Léon Daudet (Paris, 1867 - St-Rémy-de-Provence, 1942), fils aîné d’Alphonse Daudet, fut un journaliste et
mémorialiste très prolifique. Monarchiste, il fut le polémiste de L’Action française. En janvier 1895, il assiste
pour le compte du Figaro à la dégradation du capitaine Dreyfus. Le 19 janvier 1895, il est membre fondateur de
la Ligue de la Patrie française. Pendant l’Affaire, il se livre au combat antidreyfusard et nationaliste dans Le
Gaulois et La Libre parole. Il était membre de l’Académie Goncourt, où il côtoyait régulièrement Mirbeau.
28 Gaston Thiesson (Paris, 1882 - ibid., 1920), peintre post-impressionniste, proche de Jean-Richard Bloch, il
participa en 1913 dans les colonnes de sa revue L'Effort libre à sa recherche de définition d'un art
révolutionnaire.

7

Marguerite29 et Mr Dutar30 sont allés vendredi signer à la mairie l’acte de décès de
Mirbeau. L’employé demande à Marguerite sa profession : « couturière ». Dutar s’étonne.
« Oui je suis plus couturière que femme de lettres ». Elle cède et fait inscrire « femme de
lettres ». Mais Dutar arrête bientôt l’auto qui les ramène et va faire rectifier : « Mirbeau, en
effet, eût mieux aimé « couturière ».
Gignoux nous lit quelques fragments de son feuilleton pour L’Heure : la Machine à
finir la guerre. Horace Valmy (Hervé) y est à peine plus chargé que dans la réalité. Il donne un
livret au nom de Liabeuf31 à l’inventeur.
À Yvonne Gallimard je dis : « Vous avez accompli un miracle digne de la bataille de la
Marne. Vous êtes parvenue à faire sortir régulièrement Agathe hors de son trône de princesse
lointaine. »
19 [février] : [Paris]
Le Testament politique de Mirbeau publié par Le Petit Parisien est précédé de ces
lignes :
« … Nos lecteurs y retrouvent les mêmes sentiments, le même patriotisme, le même
idéalisme, la même confiance en la sainte cause de la victoire française. Le maître dicte
cette page à sa compagne en lui demandant de la faire publier dans Le Petit Parisien s’il
venait à mourir avant que la Patrie – cette Patrie dont il avait découvert la réalité
vivante – fût libérée par le triomphe de nos armes… »

Mme Mirbeau32 en collaboration avec Hervé a dû réaliser ce prodige de faire de son
mari un guerrier – Testament d’un guerrier, le plus sot, le plus illettré. Nous sommes
quelques-uns à nous rappeler que, même depuis la guerre, Mirbeau n’avait pas trouvé en son
affaiblissement cet optimisme primaire d’un Hervé !
« Je garde plus que jamais l’espoir d’une humanité meilleure. Si la conscience des
individus ne semble point s’améliorer, nous voyons du moins dans cette guerre, ce dont
est capable une conscience collective. Pour nous tous, assoiffés d’humanité, des patries
enfin devenues des réalités tangibles car elles nous ont découvert leurs bases morales.
« …… L’humanité s’améliorera si nous savons sauvegarder la position morale que la
France occupe dans l’Univers. Ce que nous demandions autrefois à un parti, nous le
trouvons dans un pays. Mais, pour cela, il faut qu’on découvre, comme je l’ai découvert
moi-même que la patrie est une réalité. »

29 Marguerite Donquichote, dite Audoux (Sancois, 1863 - Saint-Raphaël, 1937). Orpheline à l’âge de trois ans,
elle est recueillie par les Sœurs de Marie-Immaculée à Bourges, puis placée comme bergère d’agneaux et
servante dans une ferme de Sologne. En 1881, elle devient couturière à Paris. En décembre 1909, Francis
Jourdain fait lire Marie-Claire à Octave Mirbeau, qui s’enthousiasme. Grâce à son appui, Marie-Claire paraît en
octobre 1910 chez Fasquelle. Le 2 décembre, la couturière-auteur obtient le Prix Fémina et, avec cent mille
exemplaires vendus en 1911, l’ouvrage sera un best-seller de l’édition et traduit dans le monde entier.
30 Henri Dutar, avocat, ami de Zola. Le 2 juillet 1900, il avait épousé Jane, fille de l’éditeur Georges
Charpentier.
31 Allusion à Jean-Jacques Liabeuf, cordonnier, condamné à mort pour le meurtre d’un policier, il fut exécuté
devant le mur de la prison de la Santé au matin du 1er juillet 1910. Le poète Robert Desnos, qui avait assisté à son
arrestation, écrira trente ans plus tard « Rue Aubry, le boucher », en souvenir de Liabeuf.
32 Alice Mirbeau, née Augustine-Alexandrine Toulet (1849-1931), fut actrice de théâtre sous le nom d’Alice
Regnault entre 1871 et 1881. Elle tenta de se reconvertir dans le journalisme – collaboration au Gaulois sous le
pseudonyme de Mitaine de Soie — et dans la littérature : publication de deux romans, Mademoiselle Pomme
(1886) et La Famille Carmettes (1888). Octave Mirbeau l’épousa à Londres en mai 1887. Les amis de Mirbeau
considèreront comme une trahison la publication, au lendemain du décès de l’écrivain, du faux Testament
politique d’Octave Mirbeau, rédigé par Gustave Hervé avec la complicité d’Alice. La vie du couple Mirbeau
inspirera à Sacha Guitry une comédie, Un sujet de roman, créée en 1923.

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On peut se résigner à la mort de Mirbeau. Il est difficile d’accepter une telle indécence.
Sa femme trouvait donc bien lourd le poids du passé révolutionnaire de son mari pour
l’enrôler, pour enrôler son cadavre parmi les partisans d’Hervé.
Les obsèques de Mirbeau furent la plus burlesque de ses « farces ». Toute la bêtise,
toute l’ignominie de Paris semblait réunie là. C’était la revanche de ceux qu’il avait pendant
30 ans brutalisés et vomis : Capus33, Donnay34, Lecomte, des poètes ou esthètes qu’il avait,
qu’il aurait ridiculisés ; Mme Aurel, Paul Fort35, Roinard36, des escrocs : un courtois, des
imbéciles, un gonon37, des pantins, un manuel [?].
Le cortège s’en va. Léautaud me quitte – Léautaud furieux de l’exploitation de ce
cadavre. Je lui explique ce qu’il en fut. Il maugrée : « C’est toujours la même histoire… » Il
grogne. Il ricane. Il mord à tous ces mufles qui défilent : « Il faudra tout noter et proclamer la
vérité ». Notre petit groupe – le dernier – s’en va : Francis, Agathe, Marguerite, Gignoux…
Les plus proches amis de Mirbeau sont là… Fasquelle, plus laid au grand jour, sourit…
Charlotte Lysès38, au bras de Misia39, est aimable avec la même facilité qu’elle sera grave tout
à l’heure au cimetière pour emmener Claude Monet pleurant, tassé, frileux et comme égaré.
Décori40, des soirées de la Rue de Longchamp41, et Mme Lu [?], « la petite Marguerite » de La
628 et des accueils tendres de Mirbeau, rient, ne portent pas sur leurs têtes ce poids qui fait
tituber Marguerite Audoux.
Deux vieilles femmes inconnues suivent : « Ce Mirbeau aurait dû mourir depuis
longtemps… Il en a commis des crapuleries… »

33 Alfred Capus (Aix-en-Provence, 1857-1922), journaliste et dramaturge de formation scientifique. Il se fit
connaître par ses chroniques publiées dans Les Grimaces de Mirbeau, puis au Gaulois, dans L’Écho de Paris et
dans L’Illustration. Il écrivit également plusieurs articles pour Le Figaro, sous le pseudonyme de Graindorge. À
la mort de Gaston Calmette, en 1914, il devint rédacteur en chef du Figaro. Il est surtout connu comme auteur
dramatique, avec des pièces de boulevard mettant en scène les mœurs de la Belle Époque. Appelé à la présidence
de la Société des Gens de Lettres, commandeur de la Légion d’Honneur, Alfred Capus fut élu à l’Académie
Française le 12 février 1914.
34 Maurice Donnay (1859-1945), ancien du Chat Noir, était un dramaturge à succès, auteur notamment
d’Amants, de La Clairière et de L’Autre danger, qui passa à la Comédie-Française avant Les affaires sont les
affaires.
35 Jules Jean Paul Fort, dit Paul Fort (Reims, 1872 - Montlhéry, 1960) publia ses premiers poèmes en 1896 dans
Le Mercure de France. Fondateur, avec Lugné-Poe, du Théâtre d’Art, qui deviendra le Théâtre de l’Oeuvre.
36 Paul Napoléon Roinard (Neuchâtel-en-Bray, 1856 - Courbevoie, 1930) était un poète libertaire, issu de
l’École des Beaux-Arts et de l’École de Médecine de Paris. En 1902, il publia La Mort du Rêve, salué par un
banquet offert par des artistes et des écrivains, sous la présidence de Rodin.
37 Si la lecture n’est pas fautive, il pourrait s’agir du diminutif de « gone », c’est-à-dire enfant, dans le parler
lyonnais, connu des Jurassiens tels que Besson.
38 Charlotte Lejeune, dite Lysès (Paris, 1877 - Saint-Jean-Cap-Ferrat, 1956), fut comédienne au théâtre, puis au
cinéma. Elle fut la première épouse de Sacha Guitry, dont elle créa dix-neuf pièces (Faisons un rêve en 1916 aux
Bouffes-Parisiens). Séparé depuis avril 1917, le couple divorcera le 17 juillet 1918.
39 Misia Godebska, pianiste d’origine polonaise, est l’ancienne épouse de Thadée Natanson. En 1905, elle a
divorcé pour épouser le patron de presse Alfred Edwards. Elle se remariera en 1920 avec le peintre espagnol
José-Maria Sert.
40 Félix Décori (1860-1915) fut notamment l’avocat de Jacques Saint-Cère, d’Antonio de la Gándara et de
Clemenceau pendant l’affaire Dreyfus.
41 À la veille de la guerre, Mirbeau avait un pied-à-terre rue de Longchamp.

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Entre deux femmes, à pied Mme Mirbeau marche, Geffroy plus maigre, Descaves plus
« bistrot qui ne boit pas », Bourges42 suivent… Séverine43, Marcelle Capy44, Longuet45,
doivent entendre les lamentations de ce Pioch46, si touchant qui semble prêt à sangloter
comme un gosse et voudrait dire… « Non, cela on n’aurait pas dû vraiment nous le faire… » ,
ou les éclats de voix de ce Fabre47 qui hurle : « J’accompagne l’auteur du Calvaire… ce vol
d’un cadavre, c’est un procédé d’Église… » Pauvre face immobile d’imbécile qui contribue à
donner à ce cortège un peu plus d’odieuse tristesse.
Mirbeau avait supplié sa femme de ne tolérer aucun discours. Et sa femme fait
exception pour Hervé qui parle, plus benêt, plus ridicule et plus fort que jamais. Il parle et je
ne crois pas qu’un seul assistant, le plus taré ou le plus sot n’éprouva pas notre dégoût et ma
tristesse quand je murmure « saligaud » et qu’une femme, je ne sais quelle femme trop
distinguée, m’approuve et proteste… « La Victoire, les héros de Verdun… la lutte jusqu’au
bout… les moutons du pacifisme… »
Hervé s’adresse à Mirbeau. Et Hervé ne peut pas savoir que Mirbeau sain, lucide, ne
l’eût pas toléré plus d’1/2 heure et l’eût balayé ensuite comme un document dont on a épuisé
le sens.
Je renonce à serrer la main d’une veuve qui ne sut pas être plus fidèle à la pensée d’un
tel homme.
Le peintre Roussel, avec une obstination un peu inquiétante, se réjouit de retrouver des
amis qui pensent comme lui et comme avant la guerre… Francis s’en va en boitant, pâle,
dégoûté, reniflant… Agathe fait l’indulgente… Je répète ma tristesse de cette certitude que
nous sommes bien seuls, de plus en plus seuls… « Il suffit d’être deux… », dit Agathe… —
« Oui, deux… Adèle !... »
Je pense au soir de ma mort, au calme des amis, au petit train de leur vie… Quelle
leçon !
Il y a peu de jours après une visite de Robin 48, Mirbeau qui suivait sa femme d’un
regard désolé… ce regard de bête qui se refuse à mourir, lui dit : « Eh bien ? » « Eh bien
Robin te trouve mieux, il est content… » — « Alors… je ne vais pas mourir… »
Mirbeau tremblait devant la mort au lieu de dicter un testament et sa pensée sur la
conscience collective…
42 Élémir Bourges (1852-1925), romancier d’orientation symboliste. Dans deux articles qu’il lui a consacrés en
1884 et 1885, Mirbeau a rendu hommage à son roman Sous la hache, rebaptisé Ne touchez pas à la hache, mais
lui préfère Le Crépuscule des dieux (1884). Bourges fut élu à l’Académie Goncourt en 1900.
43 Séverine (1855-1929), pseudonyme de Caroline Rémy, journaliste et activiste anarchisante. Secrétaire de
Jules Vallès, elle lui succède à la tête du Cri du peuple de 1885 à 1888. Elle collabore entre autres à L’Eclair, au
Gaulois, au Gil Blas, puis à l’Humanité jusqu’en 1923. Dans Le Gaulois du 12 mai 1890, Séverine a consacré un
article élogieux à Octave Mirbeau, qui la considèrera dès lors comme sa sœur d’élection.
44 Marcelle Capy était rédactrice à La Bataille syndicale, organe de la C.G.T. avant de démissionner, en
désaccord avec la ligne suivie par Jouhaux. En juin 1917, elle devint secrétaire de rédaction de La Vague, journal
dirigé par Pierre Brizon, député socialiste de l’Allier, qui prit comme devise « socialiste, féministe » (et
« pacifiste » à partir du 17 avril 1919).
45 Sans doute Jean Longuet (1876-1938), fils de l’ancien Communard Charles Longuet (1839-1903). Il était
journaliste à L’Humanité et député de la Seine.
46 Georges Pioch (Paris, 1873 - ibid., 1953), critique littéraire et théâtral, il devient en 1910 rédacteur en chef
du Gil Blas, puis en 1914 des Hommes du jour. Ayant rejoint la SFIO en 1915, il est l’un des fondateurs du
Journal du peuple en 1917. Il sera élu suppléant au Comité directeur du Parti Communiste en 1921, mais il en
sera exclu en 1923.
47 Henri Fabre (1876-1969) était un journaliste socialiste et pacifiste corrézien. Il adhèrera au Parti Communiste
à sa fondation.
48 Le médecin d’Octave Mirbeau était le professeur Albert Robin. Sacha Guitry rapporte ce propos de Mirbeau :
« C'est Robin qui me soigne, alors je suis tranquille, je ne mourrai qu'à la dernière minute... »

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