UNE LETTRE INÉDITE DE CHARLES-LOUIS PHILIPPE

À OCTAVE MIRBEAU
24 juillet 1903
Cher Monsieur Mirbeau,
Je viens à la fois vous demander un conseil et un service.
J’achève un roman qui s’appellera, je crois, “Marie Donadieu”. Je voudrais bien le
caser quelque part, tant pour gagner de l’argent que pour étendre autant que possible mon
public. J’avais d’abord pensé à “la Revue de Paris”, mais plusieurs personnes, à qui je
disais qu’il se trouvait certains passages, non pas raides, mais plutôt nets, m’ont enlevé le
peu d’espoir que j’eusse pu garder et m’ont même conseillé, dans mon intérêt à venir, de
m’adresser ailleurs.
Je suis allé alors au Figaro. Je puis même vous dire qui j’ai vu : c’est Fénéon, en qui
j’ai beaucoup de confiance. Il ne lui semblait pas du tout impossible qu’on y prenne mon
roman. Mais il y faudrait mettre certaines formes. Voici ce qu’il croyait : Il faudrait des
démarches personnelles et non des lettres de recommandation, et cela de la part de quelqu’un
d’important et qui connût bien Calmette. Et de plus les prendre par le point d’honneur : Le
Figaro a beaucoup fait pour les lettres, etc., etc. Et de cette manière on me publierait tout de
suite, et j’y tiens absolument.
J’ai immédiatement pensé à vous qui m’avez toujours témoigné beaucoup d’amitié.
Croyez-vous la chose possible ? Dans ce cas voudriez-vous en occuper ? Dans le cas
contraire, quel conseil me donneriez-vous ?
Je n’ai aucun scrupule à m’adresser à vous parce que vous avez toujours combattu
pour les jeunes gens et parce que vous l’avez fait avec force et avec dévouement.
Si vous le voulez, je puis vous envoyer les trois premiers chapitres de mon livre. Ils
vous en montreront un peu le ton et la tournure.
Si vous étiez à Paris, je serais allé vous voir. Je vous écris. Vous me feriez un grand
plaisir en me disant ce qu’il vous semble de tout cela et si je puis vous voir, et s’il vous est
possible de me rendre ce service. J’aurai fini ce livre en septembre.
Croyez, cher Monsieur Mirbeau, à ma sincère amitié.
Charles-Louis Philippe
29, Quai d’Anjou, Paris
Cette lettre du 24 juillet 1903 est la seule connue à ce jour adressée par l’auteur de
Bubu de Montparnasse et du Père Perdrix à celui qui allait le soutenir dans sa tentative de
gagner le premier Prix Goncourt en 19031. Elle n’est pas la seule qui ait existé, puisque le
catalogue de la vente des papiers de Mirbeau recense une autre, de 1902, qui n’a jamais refait
surface depuis. Et Mirbeau possédait tous les livres de Philippe publiés jusqu’en 1913. La
Mère et l’Enfant (1900), Le Père Perdrix (1902) et Marie Donadieu (1904) portaient une
dédicace de l’auteur.
Philippe connaissait Mirbeau depuis au moins novembre 1901, quand il écrit à une
amie, Madame Mackenty, qu’il vient de le voir2. Trois mois plus tard il écrit à la même : « Je
n’ai pas encore de réponse de Mirbeau », mais le sujet de ce contact nous reste inconnu.

1 Sur l’activité de Mirbeau au sein de l’Académie Goncourt, voir la biographie d’Octave Mirbeau, par Pierre
Michel et Jean-François Nivet, zt l’article de Sylvie Ducas-Spaes, « Octave Mirbeau, académicien Goncourt, ou
le défenseur des Lettres “promu juré” », Cahiers Octave Mirbeau, n° 9, 2001, pp. 323-340.
2 Bulletin des Amis de Ch.-L. Philippe, n° 2, 1937, p. 119.

En effet, aucune lettre de Mirbeau à Philippe ne nous est parvenue3. La bibliothèque de
Philippe – ou du moins ce qui en est revenu à sa famille bourbonnaise après sa mort soudaine,
à Paris, le 21 décembre 1909 – comporte un titre de Mirbeau, la pièce Le Foyer (1909), signé
par les deux auteurs : « À Charles-Louis Philippe / Ses amis / Octave Mirbeau / Thadée
Natanson. »
Natanson avait accueilli Philippe aux éditions de La Revue Blanche, y publiant Bubu
de Montparnasse en 1901 : il trouvait ce roman sur la prostitution et la syphilis trop « raide »
pour la revue elle-même4. La Revue Blanche devait pourtant ensuite publier, en décembre
1901 et janvier-février 1902, quelques chroniques d’actualité ou « faits divers », suivis, entre
mai et juillet, par le roman Le Père Perdrix en feuilleton. Félix Fénéon, cité par Philippe dans
cette lettre, et ami de Mirbeau, était alors secrétaire de rédaction de la revue.
Mais revenons à Philippe et Mirbeau.
Inutile de rappeler ici dans le détail l’activité de Mirbeau au sein de l’Académie
Goncourt. Philippe avait été dès 1902 son favori, mais en 1903 Le Père Perdrix fut écarté
sous prétexte qu’il avait paru en volume avant la fin de 1902. Mirbeau écrivit à Lucien
Descaves le 28 octobre 1903, en s’excusant de ne pas pouvoir assister au dîner de l’Académie
Goncourt ce soir-là :
Mon candidat à moi était, vous le savez, Charles-Louis Philippe, mais puisque de
questions de date et de règlement l’éliminent, voulez-vous me permettre de dire que
j’aime entre tous les livres parus dans le délai nécessaire, Force Ennemie, de JohnAntoine Nau, et que c’est ce livre qui me semble le plus digne du prix. 5

Quant à la lettre de Philippe, nous ne savons pas quelle fut la réponse de Mirbeau à
cette demande. Le roman en question ne parut pas dans Le Figaro, et il ne fut finalement
publié en volume qu’à l’automne de 1904, chez Fasquelle, qui avait pris Philippe avec
d’autres auteurs des Éditions de la Revue Blanche quand la revue disparut au printemps de
1903. Nous avons longuement étudié la chronologie de la composition du roman, que
Philippe projetait dès octobre 1901 et dont il commença la rédaction le 21 janvier 1902. Selon
diverses correspondances, il semble l’avoir mené à bien, comme il le promet dans sa lettre à
Mirbeau, au mois de septembre 1903. Rien ne nous dit pourquoi le roman allait ensuite
attendre une année avant d’être publié. Bien que les rapports de Philippe avec le modèle de
Marie aient pris une tournure inattendue en 1904, un examen détaillé des ébauches ne donne
pas de signes d’un remaniement significatif6.
Nous savons qu’il reprit ses tentatives d’assurer une publication dans un journal ou
une revue au cours de 1904, avant la sortie du livre chez Fasquelle. Mais un seul extrait du
roman parut, dans le numéro de la revue littéraire L’Occident daté juillet 1903, sous le titre
« Marie Donadieu, fragment ». Philippe connaissait les directeurs, Adrien Mithouard et Albert
Chapon, qui le pressaient pour un texte, et, dans une lettre du 19 avril 1903 au premier, il
promet d’envoyer quelques pages du manuscrit même, sans le recopier 7. Mais, évidemment,
cela ne compromettrait en rien la publication du texte complet en feuilleton dans un quotidien
ou dans une autre revue.

3 Il répondit pourtant à Mme Tournayre, la sœur jumelle de Philippe, qui lui avait demandé, après la mort du
romancier si le Goncourt pourrait être attribué de manière posthume. La lettre, datée « mardi matin » et
conservée dans le Fonds Philippe de la Médiathèque de Vichy, est citée en partie par Michel et Nivet, p. 859.
Une lettre semblable de Lucien Descaves, autre académicien Goncourt, est datée du 8 juillet 1910.
4 Philippe l’écrit à son ami belge Vandeputte le 12 octobre 1900 (Lettres de Jeunesse, 1911, p. 129).
5 Copie, archives François Talva.
6 Bulletin des Amis de Ch.-L. Philippe n° 50, 1994, pp. 42-45.
7 Bulletin des Amis de Ch.-L. Philippe n° 14, 1956, p. 137.

Il faut dire que Philippe, qui avait un emploi modeste à l’Hôtel de Ville, et dont les
livres, malgré leur succès auprès des critiques et d’autres romanciers, ne lui avaient pas
apporté beaucoup d’argent, était toujours à la recherche d’autres sources de revenus. Pendant
huit mois, en 1903, il donna des chroniques régulières à l’hebdomadaire satirique illustré Le
Canard Sauvage, qui mourut en octobre8.
Au cours de 1904, Mirbeau avait loué, entre autres titres, La Vie d’un simple d’Émile
Guillaumin, un paysan du Bourbonnais et ami de Philippe. Quand enfin Marie Donadieu
parut, il ne l’aima pas assez pour voter en sa faveur, et ce fut un autre ami de Philippe,
fonctionnaire parisien comme lui-même, Léon Frapié, qui fut couronné pour La Maternelle,
inspiré par l’expérience de sa femme, institutrice. Au premier tour Frapié eut quatre voix, les
frères Leblond (Sarabande) trois, Guillaumin deux (celles de Mirbeau et de Geffroy),
Philippe une. Frapié remporta le second tour contre les Leblond, par 6 voix contre 4.
Interviewé par le Gil Blas après le vote, Mirbeau confia :
Et maintenant […] si vous voulez savoir ma préférence de derrière la tête, elle est pour
Charles-Louis Philippe et non pour le livre qu’il nous a donné cette année ; il ne me plaît
pas assez, ce livre, pour que je demande en faveur de son auteur le prix Goncourt, cette
fois, mais j’ai bon espoir que l’an prochain, Charles-Louis Philippe fera de telle sorte
que la prédilection marquée que j’ai pour son talent si vivant, si original, si personnel, se
pourra manifester d’une manière effective.9

En effet Marie Donadieu représentait un nouveau départ pour Philippe, le sujet étant
l’amour entre des personnages qu’on ne pourrait pas considérer comme pauvres ou
socialement marginaux comme ceux de ses trois premiers romans. L’héroïne éponyme est une
jeune fille lyonnaise élevée par des grands-parents aisés et indulgents, qui découvre les
plaisirs de l’amour auprès de Raphaël, étudiant et fils d’entrepreneur, qui l’amène à Paris
quand son père l’y envoie. Se sentant plutôt délaissée ensuite, elle découvre un monde de
sensualité débridée auprès de divers hommes rencontrés tout aussi diversement, ce qui amène
en effet quelques passages « plutôt nets ». Elle cède enfin à Jean, un camarade timide de son
amant, sur quoi celui-ci la ramène un temps à Lyon. De retour à Paris, elle découvre que Jean,
pendant son absence, s’est fortifié contre de telles faiblesses, et il se sépare doucement d’elle.
Le romancier, qui avait commencé sa carrière d’écrivain comme poète, sous
l’influence de Mallarmé et René Ghil, donnait libre cours aux aspects lyriques de son style, et
se trouva comparé par certains des critiques du moment à la comtesse de Noailles, que
d’ailleurs il connaissait et qui admirait ses livres. À propos du Figaro, notons au passage que
son chroniqueur littéraire, Marcel Ballot, éreinta le roman pour son « impressionnisme » et
son « lyrisme exalté », au cours d’une longue comparaison directe avec La Maternelle (11
décembre).
Deux ans plus tard, Mirbeau devait lutter en vain pour le roman suivant de Philippe,
Croquignole, histoire d’un employé de bureau qui hérite de quarante mille francs qu’il
dilapide en quelques années. Et ce sera Mirbeau qui, après la mort du romancier, imposera
Marie-Claire, le premier roman de son amie la couturière de 37 ans, Marguerite Audoux, au
directeur de La Grande Revue et à Fasquelle et, par une de ses inimitables préfaces, lui
assurera un extraordinaire succès de librairie : 70 000 exemplaires en moins d’un an. En
contraste, Marie Donadieu ne devait atteindre son « onzième mille » qu’autour de… 1951.
David ROE
8 Textes repris en volume chez Gallimard en 1923, sous le titre Chroniques du Canard Sauvage, avec d’autres
articles de Philippe, dont celles de La Revue Blanche ; réédition en 2012 chez Plein Chant, avec préface et notes
de David Roe
9 Gil Blas, 7 décembre 1904.

Leeds (G.-B.)

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