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Nouveaux Savoirs

LE COLORADO ENTRE DEUX FEUX


(MEXIQUE/ÉTATS-UNIS) :
LE PILLAGE D’UN FLEUVE

Alain MUSSET
École des hautes études en sciences sociales

Le Rio Colorado n’est ni l’Amazone ni le Nil1.. Pourtant, avec ses 2 234


kilomètres de long et son bassin hydrographique de 632 000 km2, il joue un
rôle essentiel dans une zone caractérisée par son climat désertique, mais qui
connaît depuis le milieu des années 1950 une croissance économique et
démographique sans précédent. En effet, la basse vallée du fleuve se situe au
confluent de la Sun Belt des États-Unis et de la grande zone de production
maquiladora mexicaine. De part et d’autre de la frontière, citadins,
industriels et paysans se disputent un liquide d’autant plus précieux qu’il
commence à se faire rare. L’accroissement de la pression sur la terre et sur
l’eau ne fait donc qu’augmenter les tensions entre les deux pays qui se
partagent les ressources hydrauliques limitées du seul grand fleuve de la
région, plus connu pour ses merveilles touristiques que pour ses contentieux
internationaux2.
Pourtant, à bien des égards, le partage des eaux du Rio Colorado est
presque devenu un cas d’école qu’il convient d’étudier à des échelles
différentes, du local (gestion quotidienne de l’eau) au global (traités
internationaux), en passant par la dimension régionale (aménagement des
zones frontalières, émergence d’un espace transnational) et nationale
(politiques fédérales, conflits d’usage et de compétence). En effet, le
Colorado est un fleuve international, au statut régi par des accords bilatéraux
dont les termes sont tour à tour contestés par les différents acteurs politiques
et économiques situés de part et d’autre de la frontière. Or, cette frontière
s’établit aussi (ou surtout) entre deux mondes (le Nord industriel et le Sud en
voie de développement), et entre deux grandes aires culturelles qui, depuis le

1
Avec un débit théorique inférieur à 600m3/s (444 m3/s à la sortie du lac Powel), il se situe loin derrière
l’Amazone (180 000 m3/s) ou même du mythique Nil (2 000 m3/s), mais il se place largement devant la
Seine (400 m3/s).
2
Sur une distance de plus de 320 kilomètres, les gorges du Colorado peuvent atteindre des profondeurs
supérieures à 2 000 mètres. Le « grand Canyon » est ainsi devenu un des hauts lieux du tourisme mondial.

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début du XIXe siècle, entretiennent des rapports ambigus et souvent
conflictuels : l’Amérique anglo-saxonne et l’Amérique latine.

Le grand canyon du Colorado (Cliché : Monique Musset).

De fait, ce sont les Espagnols qui, au début du XVIe siècle, ont découvert
le Rio Colorado, dans le sillage de Cortés. En 1539, Francisco de Uloa
explora l’embouchure du fleuve et, l’année suivante, Fernando de Alarcón
remonta la partie basse de la vallée. Pourtant, les conquistadors n’ont jamais
réussi à établir de véritables colonies de peuplement dans ces régions
considérées comme hostiles, peuplées d’Indiens insoumis, trop éloignées des
principaux centres de commandement du vice-royaume, et plus
particulièrement de Mexico. Comme dans les territoires situés sur la
frontière chilienne du Rio Biobío, les conquérants ont donc longtemps
souffert avant de réussir à fonder des établissements durables sur les franges
septentrionales de la Nouvelle-Espagne.
C’est pourquoi la conquête de l’Ouest américain par les Anglo-Saxons a
complètement changé la donne géopolitique régionale. Dès 1836, la perte du
Texas amputait le Mexique indépendant d’une grande partie de son territoire.
Douze ans plus tard, suite à une intervention militaire rondement menée, la
Maison-Blanche ajoutait à son chapelet d’États et de territoires fédéraux la
Californie et le Nouveau-Mexique. En 1853, pour éviter une nouvelle guerre
qui aurait abouti à un nouveau désastre, le gouvernement mexicain fut obligé
de vendre pour une bouchée de pain la région de la Mesilla, drainée par un
des principaux affluents du Colorado, le Rio Gila. Depuis cette époque, le

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Rio Colorado n’est plus mexicain que dans la partie deltaïque de son cours.
Pourtant, la séparation n’est pas aussi franche qu’on pourrait le croire,
puisque le fleuve sert de frontière internationale sur une vingtaine de
kilomètres, entre les États de Basse Californie et du Sonora du côté
Mexicain, et celui d’Arizona aux États-Unis (de Yuma à San Luis Colorado),
ce qui complique son statut juridique.
L’entrée en vigueur de l’Alena (Accord de libre-échange nord-
américain), le premier janvier 1994, et la constitution progressive d’un
espace et d’une civilisation transfrontalière, baptisée par certains
« Mexamerica », n’a pas changé les données du problème. Malgré
l’interpénétration des cultures et l’imbrication des économies, le contrôle et
la gestion des eaux reste un sujet très sensible de part et d’autre de la
frontière internationale. Or, c’est à la fois la quantité et la qualité des eaux
qui entrent en ligne de compte, car l’utilisation intensive du Colorado et
l’accroissement des rejets agricoles, industriels et domestiques ne font
qu’accélérer l’agonie du fleuve et le dépérissement des terres voisines.

1 - La pression sur la terre et sur l’eau

Le problème posé entre les États-Unis et le Mexique par le partage des


eaux du Rio Colorado n’est pas nouveau. Il remonte en fait à la fin du XIXe
siècle, quand de grandes compagnies américaines ont commencé à aménager
la plaine du fleuve, de part et d’autre de la frontière, pour former une vaste
région agricole destinée à alimenter en fruits et légumes les grands centres
de consommation de la côte Atlantique. Le problème s’est accru avec la
croissance démographique de la « ceinture du soleil » qui a drainé les
migrants du nord et de l’est du pays vers les centres urbains de la Californie,
de l’Arizona et de l’Utah, en même temps que commençaient à se
développer les noyaux urbains situés du côté mexicain de la frontière. Au
cours des années 1960, la mise en place des usines d’assemblage
(maquiladoras) a provoqué un vaste mouvement de migration vers les cités
frontalières, qui ont vu leur population décupler en quelques années. Or,
malgré l’ampleur des disparités socio-économiques que l’on rencontre de
part et d’autre de la frontière, les standards de vie dans ces villes influencées
par la culture américaine font que la consommation d’eau augmente sans
cesse, creusant ainsi le déficit hydrique d’une zone en plein développement.

Les besoins de l’agriculture irriguée

Le climat joue un rôle essentiel pour comprendre les problèmes posés par
la gestion et le partage de l’eau dans la région transfrontalière. En effet,
selon la classification de Köppen, les terres de la basse vallée du Colorado

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souffrent d’un climat aride très sec, tempéré en hiver. La présence d’une
petite cordillère orientée nord-sud (la sierra de Juárez ou la Romurosa)
accentue les contrastes entre la façade Pacifique qui bénéficie de
précipitations hivernales, et le versant est, qui subit un intense effet de fœhn :
les vents violents qui descendent vers le delta du Rio Colorado et la mer de
Cortés assèchent tout sur leur passage. Dans ce contexte, seules des plantes
succulentes et xérophiles peuvent subsister. En juillet et en août, les
températures moyennes dépassent les 34 degrés centigrades et peuvent
atteindre 55° à l’ombre – ce qui permet à cette région de figurer en bonne
place dans les records mondiaux. En hiver, les températures moyennes ne
descendent pas en dessous de 14°. La basse vallée du Rio Colorado est
encadrée par trois grands déserts : Mohave, Sonora et Altar (figure n° 1). En
outre, la Vallée de la mort, réputé pour ses températures extrêmes, est située
à moins de 200 kilomètres à l’ouest du barrage Hoover, dont la mise en
service, en 1936, a marqué une étape importante dans l’aménagement
hydroélectrique du fleuve.

Figure n° 1 : Le Rio Colorado : contexte régional.

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L’effet d’abri provoqué par les chaînes côtières et par la sierra Nevada
aux États-Unis, ainsi que par la sierra de Juárez au Mexique, réduit
considérablement le taux d’humidité relative. Dans la vallée de Mexicali, les
précipitations annuelles dépassent rarement 55 mm par an, regroupées sur
une quinzaine de jours, dispersés entre juillet et mars. La période la plus
critique se situe entre avril et juin, où les pluies sont véritablement
exceptionnelles (0,1 mm de pluie en moyenne pour le mois de mai, sur une
période de 23 ans). La faiblesse des précipitations n’exclut pas le risque
d’inondation. Ainsi, en octobre 1992, la ville de Mexicali a été touchée par
de fortes pluies concentrées sur trois jours (82,1 mm, soit presque le double
d’une année normale), alors que les rues ne sont pas équipées d’égouts
pluviaux. À l’inverse, le fort ensoleillement, doublé de vents qui atteignent
40 à 45 km/heure en février-mars, accroît considérablement l’évaporation,
qui tourne autour de 2 300 mm par an en moyenne. Les grands lacs artificiels
réalisés par les Nord-Américains sont les principales victimes de ce
phénomène, car ils offrent d’immenses surfaces particulièrement sensibles
au rayonnement solaire. Cependant, les grandes étendues irriguées par
aspersion souffrent aussi d’une forte évaporation, qui réduit la quantité d’eau
effectivement attribuée aux cultures spéculatives.
De fait, malgré des conditions climatiques extrêmes, c’est grâce à
l’irrigation que l’Imperial Valley est devenue l’une des plus riches régions
agricoles des États-Unis. Située en grande partie au-dessous du niveau de la
mer (moins 71 mètres à son point le plus bas), elle ne reçoit en moyenne que
76 mm d’eau par an et les températures peuvent atteindre 46 degrés
centigrades. Cependant, elle bénéficie de la plus longue période de
croissance végétative du pays (plus de 300 jours), ce qui lui permet de
produire deux récoltes par an.
Dans cet ensemble, le Rio Colorado et ses affluents apparaissent comme
la principale ressource hydraulique de la région, même si, du côté mexicain,
les ressources souterraines sont abondantes. En effet, une vaste nappe
phréatique est alimentée par les infiltrations du fleuve, qui sont de l’ordre de
700 millions de m3 par an. Pourtant, d’après les calculs de la CNA
(Comisión Nacional del Agua – Commission nationale de l’eau), les
ponctions opérées par les différents utilisateurs (en particulier les entreprises
agricoles) atteignent 900 millions de m3 – sans que l’on puisse présenter un
bilan fiable, compte tenu des quantités détournées et qui ne sont pas
comptabilisées. Bon an mal an, le déficit est donc d’environ 200 millions
de m3. Or, pour répondre à la demande des exploitants situés au nord de la
frontière, qui voulaient limiter les pertes liées aux infiltrations, les ingénieurs
nord-américains ont entrepris de cimenter le fond du principal canal
d’alimentation de l’Imperial Valley, le All-American canal, branché sur le

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Rio Colorado, ce qui réduit encore les capacités d’alimentation de la nappe
phréatique.
De part et d’autre de la frontière, alors qu’on se situe une même région
géographique, les processus de mise en valeur des terres reflètent une
évolution historique et politique contrastée, qui se traduit par la présence de
paysages ruraux très différents (Portais, 1995). Au nord, sur plus de
250 000 hectares, s’étendent de vastes champs irrigués et d’immenses
vergers, découpés en grandes unités de production. Au sud, sur une
superficie comparable, la vallée de Mexicali offre au regard une marqueterie
de petites parcelles mises en valeur par de petits propriétaires et par les
paysans bénéficiaires de la Réforme agraire. Pourtant, dans les deux
ensembles agricoles, les besoins en eau sont considérables et représentent un
enjeu majeur du développement économique, même si de nouveaux
consommateurs sont venus menacer l’hégémonie de l’agriculture
commerciale développée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Le développement du secteur industriel

En effet, le développement d’un important secteur industriel a changé la


donne économique, mais aussi politique, d’une région transfrontalière qui
semblait devoir se consacrer à une agriculture spéculative bien établie. Du
côté mexicain, la croissance du secteur manufacturier est directement liée à
l’émergence d’une nouvelle forme de la division internationale du travail :
l’industrie maquiladora. Les premières unités de production, apparues au
milieu des années 1960, répondaient à deux objectifs complémentaires. Pour
les entrepreneurs nord-américains, il s’agissait d’utiliser une main-d’œuvre
peu qualifiée mais bon marché, non assujettie aux règles sociales en vigueur
sur leur propre territoire. Pour le gouvernement mexicain, cette activité
permettait de favoriser le développement d’un espace périphérique et
marginalisé, frappé de plein fouet par les mesures de restriction imposées par
l’État voisin contre les travailleurs saisonniers employés dans les grandes
exploitations agricoles de Californie (braceros). La répartition des tâches
entre les deux pays s’est concrétisée par la construction d’usines jumelles
(twin plants) de part et d’autre de la limite internationale. Au nord, un
établissement rassemble les fonctions d’encadrement et de gestion. Au sud,
l’usine d’assemblage qui en dépend voit son rôle limité à des fonctions
productives centrées sur le travail manuel. La mise en place d’un tel système
génère des flux internationaux incessants, puisque les produits de base
(inputs) sont importés des États-Unis et que la totalité de la production finale
est réexportée vers le marché nord-américain.
Dans de système, la Basse Californie occupe une place « privilégiée »,
puisque Tijuana, Tecate, Ensenada et Mexicali comptent parmi les villes les

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mieux équipées en unités de production. De l’autre côté du Rio Colorado,
dans l’État de Sonora, San Luis fait aussi partie des principaux centres de
l’industrie maquiladora. En 1980, Mexicali ne comptait que 73
établissements de ce type, qui employaient 7 500 personnes. Vingt ans plus
tard, en 2001, l’Inegi en recensait 208 (sur un total de 1 100 entreprises du
secteur manufacturier), le nombre des employés s’élevant à 57 400 (sur un
total de 61 000). Ces quelques chiffres permettent de comprendre que les
usines maquiladoras sont en général de grosses unités de production, alors
que les autres établissements n’emploient qu’un personnel réduit, le plus
souvent limité aux membres d’une même famille. Dans la vallée de
Mexicali, l’apparition et le développement des activités industrielles ont
accru la pression sur les ressources hydrauliques, au détriment des zones
rurales irriguées.

Les villes ont soif

Cette expansion du secteur manufacturier a favorisé l’émergence de


nouveaux flux migratoires, orientés vers la région frontalière, et provoqué la
croissance incontrôlée des centres urbains. Dans le Sonora, le petit village de
San Luis Colorado comptait moins de 600 habitants en 1940. C’est
aujourd’hui une ville de 145 000 habitants (recensement de 2000), où le
secteur secondaire emploie la plus grande partie de la population active. En
Basse Californie, la population est passée de moins de 50 000 habitants en
1930 à presque 2 500 000 en 2000. Attirés d’abord par les emplois
d’ouvriers agricoles générés par la culture du coton, les migrants s’entassent
désormais dans la périphérie des deux principales villes de la frontière,
Tijuana et Mexicali, afin de trouver un emploi dans les usines maquiladoras
qui forment l’essentiel du tissu industriel dans la région, ou dans les
multiples boutiques (vins et liqueurs, souvenirs, artisanat…) dédiées au
commerce transfrontalier. C’est ainsi que, depuis le début des années 1950,
les taux de croissance de la Basse Californie dépassent largement la
moyenne nationale, sauf pour la décennie 1970-1980.

1950-1960 1960-1970 1970-1980 1980-1990 1990-2000


Mexique 3,1 3,4 3,2 2,0 1,9
Basse Californie 8,6 5,5 3,0 3,6 4,2
Tableau n° 1 : croissance de la population en Basse Californie (1950-2000, en %)
Source : Inegi

La part de l’État dans la population mexicaine n’a fait qu’augmenter entre


1930 et l’an 2000. Placé en queue de peloton au début du siècle (quand la
Basse Californie n’était encore qu’un territoire fédéral), il se retrouve
aujourd’hui en milieu de tableau (15e sur 32, en comptant le District fédéral,

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c’est-à-dire la ville de Mexico). L’évolution de la part de la population
masculine montre que les comportements démographiques ont
considérablement changé au fil du temps (tableau n° 2). Alors que le taux de
surmasculinité était considérable au début de la période, preuve du
comportement « pionnier » de la population (constituée principalement de
jeunes migrants venus travailler dans les plantations de coton), le nombre
des femmes s’est accru au point de compenser le déficit initial, même si,
depuis 1990, le phénomène semble s’inverser à nouveau. Il ne fait pas de
doute que l’emploi massif de jeunes travailleuses (sous-diplômées et sous-
payées) dans les usines maquiladoras de la zone frontière explique en grande
partie cette évolution. Considérées comme plus dociles et moins exigeantes
que leurs collègues mexicains, elles occupent une part toujours plus
importante dans la population salariée de Mexicali.

Population En % de la Place dans la % des hommes


(en millions) population totale hiérarchie des États dans la population
1930 0,05 0,3 30e 57,8
1940 0,08 0,4 29e 52,9
1950 0,22 0,9 27e 51,8
1960 0,52 1,5 22e 50,4
1970 0,87 1,8 21e 49,9
1980 1,17 1,8 20e 49,3
1990 1,66 2,0 19e 50,1
2000 2,48 2,6 15e 50,4
Tableau n° 2 : Évolution démographique de l’État de Basse Californie (1930-2000)
Source : Inegi

Du côté mexicain, la capitale de l’État a été la principale bénéficiaire des


travaux d’irrigation réalisés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, puis
de la politique industrielle engagée par l’État mexicain, à partir des années
1950, afin de développer sa frontière avec les États-Unis. Mexicali, qui
s’appelait à l’origine Arroyo del Alamo (« le ruisseau du saule »), ne
comptait que 500 ou 600 habitants à la veille de la révolution (1910). Le
dernier recensement (2 000) lui en attribue désormais 764 000. Son nom est
tout un symbole, puisqu’il provient d’un accord conclu en 1902 entre les
militaires installés de part et d’autre de la limite internationale. La ville du
sud allait s’appeler Mexicali (en combinant les premières lettres de Mexico
et de Californie), et celle du nord, Calexico (mélange des premières lettres
de Californie et des dernières de Mexico). Cependant, comme toutes les
villes de la zone frontière, Mexicali a grandi trop vite et de manière
désordonnée. Les paysages urbains sont chaotiques et les zones industrielles
forment de véritables enclaves au cœur de l’agglomération. En outre, dans

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un environnement semi-désertique, l’alimentation en eau des habitants
devient de plus en plus difficile à gérer.
Selon le Plan estatal hidraúlico 1994-2015 élaboré par la Commission
des services de l’eau de l’État (COSAE), le volume d’eau consacré aux
besoins des citadins s’élève déjà à plus de 97 millions de m3, prélevés sur le
Rio Colorado à la hauteur du barrage Morelos. Or, dans les zones
périphériques de l’agglomération, là où s’entassent les nouveaux migrants
dans des baraquements de fortune, les taux de connexion au réseau d’eau
potable sont parfois très faibles (jusqu’à 0,5 % dans les quartiers
marginalisés les plus pauvres). L’eau distribuée à Mexicali n’est d’ailleurs
potable qu’en théorie, puisqu’elle est simplement désinfectée au départ des
réservoirs municipaux, sans que l’on puisse assurer un suivi constant de la
qualité jusqu’au robinet du consommateur.
Avec la croissance de la population et la consommation générée par le
développement industriel, les besoins en eau vont devenir toujours plus
pressants. D’après les calculs de la COSAE, même l’utilisation intensive des
ressources de la nappe phréatique ne permettrait pas de combler le déficit
entre l’offre et la demande. Si aucun effort n’est réalisé pour limiter les
pertes dans un réseau de distribution vétuste et souvent mal entretenu, ni
pour réduire la consommation des ménages et des usines d’assemblage, on
prévoit un déficit de 41 litres par seconde dès 2003 - déficit qui s’élèverait à
1 068 litres par seconde en 2015 (Duriez, 1999 : 19). L’autre solution
consiste à accorder de moins en moins d’eau aux exploitations agricoles, et
de condamner à terme une activité qui, au milieu des années 1980,
représentait encore 95 % de la consommation de l’État.

Arizona Californie Nevada Utah


1990 (en millions) 3,6 29,7 1,2 1,7
2000 (en millions) 5,1 33,8 2,0 2,2
Croissance (en %) 40,0 13,8 66,3 29,6
Tableau n° 3 : Croissance de la population dans les États du Sud-Ouest américain
(1990-2000)

De l’autre côté de la frontière, la pression démographique devient elle


aussi de plus en plus forte. Outre les mouvements migratoires internes qui
ont poussé nombre d’Américains du Nord à chercher de meilleures
conditions de vie dans la Sunbelt, au climat chaud et ensoleillé, il faut tenir
compte des Hispaniques qui sont entrés (légalement ou non) aux États-Unis
et qui ont décidé de s’installer dans les États proches de la frontière. Entre
1990 et 2000, les États du Sud-Ouest américain ont ainsi connu une
croissance démographique spectaculaire, plus particulièrement ceux qui
étaient à l’origine les moins peuplés (tableau n° 3). À titre de comparaison,
on remarquera que, pour la même période, la croissance globale des USA

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dépasse à peine les 13 % et que, dans les États du Nord-Est, on descend le
plus souvent en dessous de 10 %.

En 1990, la population d’origine hispanique représentait 25,8 % de la


population californienne (7,7 millions d’habitants officiellement enregistrés).
Selon les données du recensement de 2000, les Latinos étaient près de onze
millions, soit 32,5 % du total. Avec un taux de croissance de 42,6 % sur dix
ans, ils forment la communauté la plus dynamique de l’entité fédérale. En
Arizona, la situation est encore plus remarquable, puisque la population
d’origine hispanique est passée de 0,7 million (18,8 % de la population) à
1,3 million (25 % de la population) entre 1990 et 2000. Or, ces nouveaux
venus se sont installés en priorité dans les centres urbains de la côte
Pacifique, ou dans les principales villes bâties en bordure du désert de
Sonora : Phœnix, Glendale, Tempe ou Tucson, rendant de plus en plus
difficile la gestion quotidienne des ressources en eau.

2 - Les grands acteurs de l’aménagement hydraulique

Afin de tirer le plus grand profit des richesses hydrauliques contenues


dans les montagnes rocheuses, les Nord-Américains ont complètement
bouleversé le réseau hydrographique naturel de la région. Il s’agissait pour
eux de résoudre le paradoxe apparent de l’occupation humaine dans les États
du Sud-Ouest des États-Unis : de fortes densités sur la zone côtière (où les
ressources en eau sont limitées) et de vastes espaces désertiques à l’intérieur
des terres. Les principaux acteurs de cette transformation ont été, dans un
premier temps, les entrepreneurs privés du monde rural, puis, dans un
deuxième temps, l’État fédéral qui, à des fins autant politiques
qu’économiques, a lancé dès les années 1920 des programmes et des
chantiers pharaoniques pour utiliser jusqu’à la dernière goutte les eaux du
Colorado et de ses affluents.

Le rôle moteur des compagnies privées

Dès le milieu du XIXe siècle, plusieurs grands entrepreneurs nord-


américains se sont intéressés aux potentialités agricoles des terres situées
entre le Mexique et les États-Unis. C’est ainsi qu’au début des années 1890,
John C. Beatty et l’ingénieur Rockwood fondèrent la Colorado River
Irrigation Company afin de mettre en valeur la future Imperial Valley.
Comme les barrières de dunes situées sur la rive droite du Rio Colorado
constituaient à l’époque un obstacle infranchissable, ils décidèrent de faire
passer leur canal d’alimentation par le territoire mexicain, en profitant des

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pentes qui leur étaient favorables. Cette solution technique allait entraîner les
deux pays dans une longue succession de passes d’armes, de conflits
politico-économiques et de revendications écologico-nationalistes qui sont
toujours d’actualité.
En effet, la plus grande partie des terrains situés au sud de la frontière
appartenaient alors à Guillermo Andrade, un grand entrepreneur mexicain
originaire d’Hermosillo (Sonora). Celui-ci avait obtenu de son gouvernement
une concession pour mettre en valeur les terres situées dans le delta du
fleuve, dans le cadre d’une compagnie baptisée « Compagnie mexicaine
agricole, industrielle et colonisatrice des terrains du Rio Colorado ». Il
s’agissait à la fois de coloniser des terres vierges, d’offrir des parcelles
cultivables à des familles d’Indiens et de paysans, mais aussi d’affirmer la
présence mexicaine dans une région sous-peuplée, qui suscitait déjà la
convoitise du grand voisin nord-américain. Pourtant, malgré de nombreux
rappels, Guillermo Andrade n’était jamais parvenu à mettre en application
son vaste programme agricole et politique.
En 1897, après d’âpres discussions, Andrade céda 80 000 hectares de
terres situées le long de la frontière à la California Development Company
créée par Rockwood l’année précédente, par le biais d’une entreprise
mexicaine baptisée Sociedad de Irrigación y de Terrenos de la Baja
California. Ses statuts, déposés à Mexico en 1898, permettaient aux
actionnaires (en majorité nord-américains), d’agir sans obstacle juridique sur
le sol de la république voisine. En 1900, la ville d’Imperial sortait de terre
(ou pour mieux dire, du sable) et le système de gestion et d’exploitation des
ressources en eau du Colorado se mettait en place, à travers plusieurs
compagnies privées aux buts bien définis : la Imperial Land (colonisation de
la vallée du côté nord-américain) ; la Sociedad de Irrigación y de Terrenos
de la Baja California (transformée en Compañía de Terrenos y Aguas de la
Baja California en 1910), pour la mise en valeur des terres situées du côté
mexicain ; la Colorado River Land (d’abord spécialisée dans l’élevage) ; la
California Development (projets d’irrigation et d’approvisionnement en
eau) ; la Delta Investment (gestion financière).
Dès le mois de juin 1901, le canal d’alimentation creusé sur le territoire
mexicain (canal Alamo) permettait d’irriguer les terres situées de l’autre côté
de la frontière3. Cependant, en 1904, les Mexicains (ou plutôt la branche
mexicaine de la California development Company) ont obtenu le droit
d’utiliser la moitié des 284 m3/s puisés dans le Colorado. Dès 1909, la vallée
de Mexicali était mise en culture. Trois ans plus tard, on commençait à
semer les plants de coton qui allaient provoquer un véritable boom
économique et démographique dans toute la région.

3
Par la suite, ce canal allait être complété par le canal Cerro Prieto (mis en service en 1916).

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De manière paradoxale, dans cette région semi-désertique, les premiers
grands travaux d’aménagement hydraulique (non directement liés à
l’irrigation) ont été réalisés pour combattre les inondations. En effet, en juin
1905, une crue dévastatrice a rompu les berges du principal canal
d’alimentation et provoqué la destruction d’une partie du bourg de Mexicali,
avant d’aller ravager les terres mises en culture dans l’Imperial Valley4.
L’année suivante, une nouvelle crue (provoquée par le Rio Gila), inonda les
terres agricoles, menaçant plusieurs bourgades fondées du côté nord-
américain ainsi que les installations de la compagnie de chemin de fer
(Southern Pacific), qui allait par la suite prendre en charge les entreprises de
colonisation et d’irrigation réduites à la faillite après un tel désastre. Pour
mieux développer l’exploitation agricole des terres situées de part et d’autre
de la frontière, il était devenu indispensable de contrôler le régime du fleuve.
C’est pourquoi des digues furent élevées à la hâte sur les points les plus
sensibles. Longue de 25 kilomètres, la digue Volcano fut ainsi bâtie
intégralement sur le territoire mexicain, mais elle avait pour but principal la
défense de l’Imperial Valley. Quant à la digue Ockerson, financée par La
California Development Company et sa sœur jumelle, la Sociedad de Riego y
Terrenos de la Baja California (avec l’appui du gouvernement américain),
elle partait des États-Unis pour se terminer au sud de San Luis Colorado,
dans le Sonora mexicain.

La politique hydraulique des États

Tous ces travaux montrent à quel point le contrôle de l’eau par des
compagnies privées, dont les intérêts s’étendaient de part et d’autre de la
frontière, s’exerçait sans tenir compte des limites internationales – pour le
plus grand profit de tous les partenaires. Grâce aux ouvrages de protection
réalisés au cours de cette période, depuis la digue Volcano jusqu’à la digue
Carranza (1944), les crues du Colorado ont été complètement maîtrisées du
côté mexicain. Du côté nord-américain, c’est la mise en service du barrage
Hoover qui a permis, dès 1936, de juguler les inondations qui dévastaient
périodiquement les cultures de l’Imperial Valley. Cependant, la création de
ce barrage s’inscrit dans un contexte politique, économique et juridique bien
différent de celui qui prévalait au début du siècle car, dès la fin des années
1920, la part des pouvoirs publics dans les grands aménagements
hydrauliques est devenue prépondérante.
En effet, aux États-Unis, les enjeux de l’exploitation du gisement
hydraulique ont rapidement nécessité une juridiction spéciale. À partir de

4
Le lac Salton est né de cet épisode dramatique. Long de 48 kilomètres et large de seize, il atteint une
profondeur de vingt mètres (60 mètres à l’origine). Son niveau actuel est stable car l’évaporation est
compensée par l’apport des eaux d’irrigation.

88
1906, l’État fédéral, lui-même producteur d’énergie hydroélectrique5, est
devenu un acteur essentiel de l’aménagement des cours d’eau. Au cours des
années 1930, dans un contexte marqué par le crash de Wall Street (1929) et
par l’effondrement d’une partie du système de production capitaliste qui
avait fait la fortune de l’Amérique, l’État fédéral a appliqué une politique
volontariste qui, dans le cas du Colorado, a eu des répercussions importantes
sur ses relations avec le voisin du sud. En effet, au cours de cette période,
d’immenses travaux ont été engagés pour favoriser la reprise économique,
créer de l’activité et des emplois, tirer le meilleur profit des ressources en
eau de la région et mettre en valeur le territoire américain. C’est la grande
époque de construction des barrages colossaux qui ont complètement
bouleversé les grands équilibres écologiques du Sud-Ouest américain et par,
contrecoup, de tout le Nord du Mexique. Les ouvrages les plus imposants
réalisés au cours de cette période font désormais partie du mythe américain,
même s’ils ont contribué à attiser les conflits concernant la gestion et le
partage des eaux du Colorado.
Avec ses 240 mètres de hauteur (726 pieds) et ses 410 mètres (1 244
pieds) de long, le Hoover Dam est ainsi longtemps resté le plus imposant
barrage du monde. Les travaux, commencés le 30 septembre 1930, ont duré
cinq ans. Dans la propagande américaine de l’époque, le chantier était
présenté comme l’incarnation des valeurs de l’Amérique (courage,
confiance, esprit d’entreprise), à un moment où le pays traversait une des
périodes les plus noires de son histoire. Aujourd’hui, le lac de retenue se
développe sur 3 600 kilomètres de rives et peut emmagasiner l’équivalent de
deux années d’écoulement du fleuve (35 milliards de m3). Les turbines du
barrage ont une capacité de 2 000 mégawatts.
Le barrage Parker (Parker Dam) a été inauguré en 1938, sur la frontière
entre la Californie et l’Arizona. Haut de 98 mètres et long de 261 mètres, il
sert plus particulièrement à alimenter en eau potable la ville de Los Angeles
et à produire de l’électricité, même si une faible quantité d’eau est détournée
vers l’Arizona. Haut de 216 m et long de 475, le Glen Canyon Dam est
aujourd’hui la clef de voûte du système hydroélectrique mis en place par le
Bureau of Reclamation du Colorado. L’ouvrage, mis en service en 1964, sert
à réguler les eaux du haut-Colorado et de ses affluents, ainsi qu’à produire
de l’électricité. Formé par le barrage, le lac Powel s’étend sur près de 300
kilomètres en amont. C’est devenu aujourd’hui un haut lieu du tourisme
international.

5
Dès 1920, une loi (Federal Water Power Act) a institué une commission dont les attributions
comportaient notamment le contrôle des sources d’énergie hydraulique.

89
Le lac Powel (Cliché : Monique Musset).

Le projet Colorado-Big Thomson fait lui aussi partie des grands travaux
engagés par les États-Unis, entre 1938 et 1956, pour augmenter la superficie
des terres cultivables (près de 300 000 hectares dans le Nord-Est du
Colorado) et pour produire de l’électricité. L’eau du fleuve et de ses
affluents est ainsi retenue par une série de barrages, puis emmagasinée dans
trois grands réservoirs (Granby Reservoir, Shadow Mt. Lake, et Grand
Lake), avant d’être pompée dans le tunnel Alva B. Adams (vingt-et-un
kilomètres de long), pour rejoindre la façade est de la chaîne côtière et
alimenter la Big Thomson river, affluent de la South Platte. Dans ce système,
cinq barrages produisent de l’électricité : Flatiron, Estes, Pole Hill, et Green
Mt.
Tous ces ouvrages montrent la part prépondérante prise par l’État fédéral
dans l’exploitation des eaux du Colorado en amont de la frontière
internationale, sans jamais consulter le gouvernement voisin. Or, au
Mexique, la situation politique avait radicalement changé avec la chute du
président Porfirio Díaz (1910) et la mise en place d’un gouvernement
révolutionnaire qui, jusqu’à la fin des années 1930, s’est montré
particulièrement hostile aux entreprises étrangères soupçonnées de piller les
richesses nationales. Dès 1937, un an à peine après l’inauguration du barrage
Hoover, des groupes de paysans sans terre se sont emparés de terrains
appartenant à la Colorado River Land, avec la bénédiction du président
Lázaro Cárdenas. Rapidement, une partie des terres qui appartenaient à la
filiale mexicaine de la compagnie nord-américaine ont été redistribuées aux

90
paysans organisés en ejidos6. En 1946, le gouvernement mexicain rachetait la
totalité des actions de la Colorado River Land et devenait le principal acteur
du développement agricole de la vallée. De manière symbolique, la
compagnie fut alors rebaptisée sous le nom de Compañía Mexicana de
Terrenos del Río Colorado (« Compagnie mexicaine des terrains du
Colorado »).
L’exploitation des terres irriguées du Valle de Mexicali par une
compagnie nord-américaine a longtemps été perçue par les Mexicains
comme une blessure infligée à leur patriotisme. La disparition de la
Colorado River Land Company, a donc été vécue comme une forme de
reconquête des régions septentrionales du pays. C’est pourquoi, aujourd’hui
encore, malgré les liens étroits qui unissent de part et d’autre de la frontière
les populations, les entrepreneurs et les hommes politiques, c’est souvent de
manière emphatique que les historiens rappellent cet épisode crucial, comme
le fait Oscar Sanchez Ramirez dans son ouvrage Crónica agrícola del Valle
de Mexicali : « C’est indiscutablement au général Lázaro Cárdenas que
revient le mérite de la chute de la compagnie, et donc la fin de cette
abominable exploitation du sol de la Patrie » (Sanchez Ramirez, 1990 : 126).

Le partage des eaux

Cette attitude explique en grande partie les relations difficiles


qu’entretiennent le Mexique et les États-Unis en ce qui concerne le partage
des eaux du Colorado. Si l’on se réfère au droit international, la situation
juridique des cours d’eau est toujours complexe car sont considérés comme
internationaux les fleuves qui, dans leur partie navigable, séparent ou
traversent des territoires rattachés à différents États. Or, le Colorado à la fois
traverse et sépare des régions qui appartiennent à deux pays indépendants.
En outre, la structure fédérale des États-Unis et du Mexique exacerbe les
rivalités internes, les enjeux de pouvoir et les luttes de compétence entre les
multiples échelons de l’autorité politique. Cependant, sur le plan
international, la question du partage des eaux entre les deux États n’est
devenue primordiale qu’à partir du moment où la gestion de l’eau n’a plus
été assurée par des compagnies privées transnationales, mais par des
organismes publics jaloux de leurs prérogatives, dans un contexte politique
particulièrement tendu.

6
Les ejidos sont des terres communautaires inaliénables. Selon la Réforme agraire de 1915 (déclarée
achevée en 1991), le titulaire d’une parcelle (ejidatario) n’en a que l’usufruit. S’il peut la transmettre à
ses enfants, il n’a pas le droit de la revendre à une tierce personne.

91
La résolution des conflits internes aux États-Unis

Le partage des eaux du Colorado n’a pas seulement suscité des tensions
diplomatiques entre Washington et Mexico. En effet, aux États-Unis, le
fleuve traverse sept États (Arizona, Californie, Colorado, Nevada, Nouveau-
Mexique, Utah et Wyoming), mais ce sont principalement les villes côtières
californiennes qui bénéficient de ses ressources hydrauliques et
hydroélectriques : alors que le sud de l’État reçoit 56 % de l’électricité
produite par le barrage Hoover, l’Arizona n’en reçoit que 25 % et le Nevada
19 %7. Une des grands tâches du président Hoover, le grand artisan de
l’aménagement hydraulique du Colorado, a donc été d’aplanir les obstacles
économiques et politiques qui s’élevaient entre les différents États
américains riverains du fleuve. En 1922, les représentants des différentes
entités fédérales finirent par signer un accord sur le partage des eaux (the
Colorado River Compact), mettant fin à presque trente ans de controverses
acharnées et d’interminables débats juridiques.
La tâche délicate de veiller à une distribution équitable des ressources
hydrauliques de la région fut alors attribuée au Bureau of Reclamation,
considéré comme un véritable juge de paix dans ce domaine. Selon les
termes de l’accord signé à Santa Fe (Nouveau-Mexique), les 18,5 milliards
de m3 charriés annuellement par le fleuve (selon les calculs réalisés à
l’époque) devaient être partagés par moitié entre les trois États situés en aval
(Arizona, Californie et Nouveau-Mexique) et les quatre États situés dans le
bassin supérieur du fleuve (Colorado, Nevada, Utah et Wyoming)8. Aucun
droit spécifique n’était concédé au Mexique puisque, d’après les signataires
du traité, celui-ci ne faisait que recevoir les eaux récoltées naturellement sur
le territoire des États-Unis, sans apporter aucune contribution propre au débit
du fleuve. À titre gracieux, mais surtout parce que les terres irriguées au sud
de la frontière appartenaient à des entreprises californiennes, on reconnut au
pays voisin le droit d’utiliser les excédents laissés par les consommateurs du
Nord. En cas de pénurie, on envisageait même de prélever une partie de
l’eau réservée aux sept États nord-américains pour permettre l’alimentation
des exploitations agricoles installées au Mexique.

La controverse Mexique/États-Unis

De telles dispositions ne pouvaient qu’envenimer les relations entre les


deux pays. Or, après une longue période d’hésitations et de tâtonnements,

7
Cependant, le partage n’est pas aussi déséquilibré qu’on pourrait le croire, si l’on prend en compte la
population concernée, puisque la Californie est aujourd’hui presque sept fois plus peuplée que l’Arizona.
8
Comme le volume disponible avait été surévalué, la Cour suprême des États-Unis a été obligée en 1963
d’opérer un nouveau partage entre les États concernés et les réserves indiennes tributaires du fleuve.

92
marquée au Sud par les soubresauts de la Révolution et au Nord par les
conséquences de la crise économique de 1929, la situation de la région
transfrontalière a complètement changé. Pour s’affranchir des contraintes
imposées par une gestion conjointe des ressources hydrauliques, les Nord-
Américains ont décidé de manière unilatérale de détourner une partie du
fleuve sans avoir à passer par le Mexique, suspecté d’entretenir des
sympathies communistes9 ou de vouloir reconquérir les territoires perdus au
XIXe siècle. C’est pourquoi le All American Canal, long de 129 km et d’une
capacité de 283 m3 par seconde, a été construit entre 1934 et 1940, rendant
inutile l’ancien canal d’alimentation tracé au sud de la frontière. Depuis cette
date, le barrage Imperial, situé au Nord-Est de Yuma dérive une partie des
eaux du fleuve pour les diriger directement vers Calexico. Tout un système
de canaux secondaires (dont celui de la Coachella Valley) permet ainsi
d’irriguer l’Imperial Valley sans passer par le territoire mexicain.
Ce nouveau canal permettait aux agriculteurs nord-américains de
bénéficier d’une plus grande quantité d’eau, mais surtout d’éviter de partager
la moitié de leur quote-part avec leurs anciens partenaires, devenus
concurrents. Bien entendu, les paysans installés de l’autre côté de la frontière
devaient désormais se contenter de ce que voulaient bien leur laisser leurs
puissants voisins. Cette situation ne pouvait s’éterniser sans provoquer un
conflit ouvert que ne souhaitait ni le gouvernement des États-Unis, tourné
vers d’autres problèmes (l’entrée en guerre au côté de la Grande-Bretagne
contre les forces de l’Axe Berlin-Rome-Tokyo), ni celui du Mexique,
désireux de revenir à une période de calme et d’apaiser les tourments de
l’époque révolutionnaire.
Pour répondre aux attentes de tous les utilisateurs des eaux du Colorado
(mais aussi du Rio Bravo), un traité a été signé en 1944, permettant pour la
première fois de définir les droits et les devoirs des deux pays dans le
domaine du contrôle et de la gestion des eaux internationales. Au terme de
cet accord, les États-Unis accordaient officiellement 1 850 234 000 m3 par
an à leurs voisins (soit 10 % du débit théorique du fleuve), quote-part
pouvant atteindre 2 096 931 000 m3 si les conditions étaient favorables10.
Malgré la satisfaction affichée par le gouvernement mexicain, de
nombreuses critiques n’ont pas tardé à pleuvoir sur les signataires du traité.
Ainsi, dans un petit opuscule intitulé El tratado de aguas pendiente entre
México y Estados Unidos, publié en 1945 par l’Académie mexicaine des lois
et de la jurisprudence, Toribio Esquivel Obregón remettait en cause
l’ensemble des dispositions prises par les deux parties, s’inquiétant de voir à

9
Le Mexique révolutionnaire a accueilli avec bienveillance les républicains espagnols après la victoire de
Franco et Léon Trotski est mort assassiné par un stalinien dans sa maison de Mexico (1940).
10
En revanche, en cas de sécheresse, les quantités pouvaient être réduites en suivant les mêmes
proportions que pour les États situés au nord de la frontière.

93
quel point le combat du Mexique ressemblait à celui du pot de terre contre le
pot de fer.
En effet, selon le juriste mexicain, les formules choisies par les Nord-
Américains n’étaient que le reflet de leur puissance continentale, mais aussi
de leur arrogance : « On nous dit par exemple que par États-Unis, il faut
entendre États-Unis d’Amérique, comme s’il n’y avait pas d’autres États-
Unis en Amérique11 » (Esquivel Obregón, 1945 : 8). De manière
caractéristique, les concepteurs du traité perdent beaucoup de temps à
expliquer des termes techniques bien connus (dériver, capacités de stockage,
points de dérivation…), mais ils ne se hasardent pas à donner la définition
des mots les plus importants (mais aussi les plus embarrassants), tels que
« barrage international ». Plus grave encore, si l’accord parle de « quantité »,
il n’évoque jamais la « qualité » des eaux attribuées au Mexique, ce qui
place le pays en état d’infériorité vis-à-vis de son voisin, susceptible de lui
fournir un liquide inutilisable pour l’agriculture à condition de respecter les
quotas établis. C’est ainsi que, dès 1961, les Nord-Américains n’ont pas
hésité à déverser dans le Colorado les eaux saumâtres extraites du sous-sol
de la vallée de Wellton Mohawk, provoquant la colère des paysans
mexicains et la réaction indignée de leur gouvernement. Le taux de salinité
moyen du fleuve est brutalement passé de 835 ppm en 1960 à 2215 ppm en
1962 (Duriez, 1999 : 16). Il fallut cependant attendre 1972 pour que les
pollueurs installés au nord de la frontière acceptent de diminuer le
pourcentage de sel dans leurs rejets, en les mélangeant à une eau de bonne
qualité.

Vers une politique hydraulique commune ?

Dans ce domaine, la pression des organisations écologistes et les


nécessités de l’intégration nord-américaine ont largement contribué à
changer le discours des responsables politiques. En 1983, les États-Unis et le
Mexique ont signé une convention de coopération pour la protection et
l’amélioration de l’environnement dans la zone frontalière (Convention de
La Paz). Selon cet accord, les deux pays se sont engagés à mettre en place
les mesures nécessaires pour limiter et contrôler la pollution dans une région
d’autant plus menacée qu’elle concentrait une part de plus en plus
importante de la production industrielle du Mexique. Ladite zone comprenait
tous les territoires compris entre deux lignes situées à cent kilomètres de part
et d’autre de la frontière internationale, c’est-à-dire jusqu’à la hauteur de la
petite ville de Blythe au nord et jusqu’au golfe de Santa Clara au sud du Rio
Colorado.

11
Par exemple, les États-Unis du Mexique, nom officiel de la fédération mexicaine.

94
Presque dix ans plus tard, en 1992, les deux gouvernements ont
approfondi et diversifié le traité initial en signant un Plan integral ambiental
fronterizo (PIAF-Plan environnemental intégral frontalier), dont le but était
de mettre en œuvre la législation internationale, de réduire les taux de
pollution, d’accroître la coopération dans le domaine de l’environnement et
de développer des programmes de recherche sur les milieux et les
écosystèmes de la région frontalière. Les deux tiers des fonds initialement
prévus pour cette entreprise (6,5 milliards de dollars pour la période 1993-
2003) étaient destinés au traitement des eaux résiduelles, alors que 15 %
devaient financer l’approvisionnement en eau potable des zones urbanisées.
De manière caractéristique, les principales actions envisagées concernaient
le Rio Bravo (Rio Grande pour les Nord-Américains), puisque celui-ci
représente deux mille kilomètres de frontière commune entre le Mexique et
les États-Unis. Aux yeux des autorités et de la société civile nord-
américaines le Rio Colorado ne pose pas autant de problèmes car il sert
surtout à évacuer vers le sud les eaux polluées au nord de la frontière.
La mise en place de l’Alena, en 1994, n’a pas fondamentalement changé
la ligne directrice des politiques environnementales dans la région
frontalière, même si les autorités ont mis l’accent sur la notion d’écosystème,
de zone et de province écologique, de « paysage terrestre » ou d’ « unité
naturelle », selon l’échelle considérée. Pour les concepteurs du projet, ces
territoires ne s’arrêtent pas aux frontières politiques des États et réclament
une gestion commune et partagée, afin d’aboutir à un « développement
durable », mot magique chargé de répondre aux attentes de la société civile
sans engager outre mesure les responsables politiques et les administrations
concernées. De fait, la situation écologique de la basse vallée du Colorado se
caractérise aujourd’hui par une très grande fragilité, qui menace l’ensemble
des activités économiques de la région.
Pourtant, en cas de nécessité, la coopération transfrontalière peut se
développer. C’est ainsi que, dans un grand élan de générosité, les États-Unis
ont décidé de financer la construction d’une station d’épuration destinée à
traiter les eaux usées de Mexicali, fournissant à la fois capitaux et
technologie à leurs partenaires économiques du sud. Ce geste s’explique en
grande partie parce que le réseau d’égouts de la capitale californienne a pour
effluent principal le Rio Nuevo qui traverse la ville de part en part et va se
perdre au fond d’une dépression située dans le désert de Yuma, de l’autre
côté de la frontière. Aux pesticides et herbicides issus du drainage agricole
s’ajoutent les rejets des particuliers et une partie des déchets liquides de
l’industrie locale. Cependant, compte tenu des problèmes posés par la qualité
des eaux du Rio Colorado qui arrivent au Mexique, après utilisation par les
fermiers et les citadins nord-américains, la dépollution du Rio Nuevo n’était
pas perçue comme une priorité par les autorités de Mexicali. Le liquide

95
noirâtre, recouvert d’une fine mousse blanche, qui s’épanchait sans contrôle
chez les voisins du nord avait même pour certains un léger goût de
revanche…

Les problèmes posés par la gestion de l’environnement dans la zone


frontalière ont sans aucun doute poussé les deux gouvernements à accroître
leur coopération dans le domaine du « développement durable », pour
reprendre une formule vague qui a le mérite de satisfaire à la fois les
écologistes, les hommes politiques et les industriels soucieux de répondre
(au moins en apparence) aux attentes de la société civile. Pourtant, si l’on
fait le compte des actions menées pour protéger les ressources hydrauliques
à l’échelle régionale, le Colorado n’apparaît pas comme une priorité, malgré
l’accroissement des tensions provoquées par la croissance démographique et
le développement industriel. En revanche, le Rio Grande bénéficie de toutes
les attentions gouvernementales, même si les eaux du fleuve charrient des
quantités alarmantes de produits toxiques (depuis l’ammoniaque jusqu’au
zinc), sans compter les résidus non traités des populations riveraines.
En Californie, c’est le lac Salton (Salton Sea), qui semble focaliser
l’attention des médias et des autorités locales. Considéré comme un élément
clef du « milieu naturel » de l’Imperial Valley, il attire irrésistiblement les
touristes et les scientifiques (botanistes ou zoologues), mais aussi les
investisseurs et les promoteurs immobiliers en quête de terrains à bâtir dans
une région au climat privilégié. Ainsi, rien n’est trop beau pour protéger
cette vaste étendue d’eau saumâtre, héritage des erreurs d’aménagement qui
ont provoqué la gigantesque inondation de 1905, quand les ingénieurs de la
Colorado River Land tentaient de mettre en service les premiers canaux
d’irrigation de la vallée.
Un siècle après la catastrophe, les paysages naturels ont été complètement
transformés, les énormes barrages construits depuis les années 1920
détournent vers la côte Pacifique des États-Unis la plus grande partie des
ressources hydrauliques du fleuve et celui-ci, à son embouchure, n’est plus
que le fantôme de lui-même – ce qui remet en question les grands équilibres
écologiques de la mer de Cortés. Cependant, les fortes densités de population
et le poids économique des États frontaliers (à l’échelle régionale, nationale
et du sous-continent nord-américain) interdisent tout retour en arrière. Dans
ce contexte, la vieille division géopolitique Nord-Sud garde donc tout son
sens, puisque le partage des eaux du Colorado reflète l’état des forces en
présence de chaque côté de la frontière, même si une coopération bilatérale
dans le domaine de l’environnement se met lentement en place, en essayant
de ne pas effrayer les entrepreneurs susceptibles de s’installer sous le soleil
de Mexico avec la bénédiction de l’Oncle Sam et de la Vierge de Guadalupe.

96
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