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e e La Ulnzalne littéraire Numéro 38 3F Du 1'" .au 15 février 1970 Entretien
e
e
La
Ulnzalne
littéraire Numéro 38
3F
Du 1'" .au 15 février 1970
Entretien avec
A. Liehm
sur la
.
Tchécoslovaquie
Garaudy
Simone
de Beauvo· .
et la vieillesse
e e La Ulnzalne littéraire Numéro 38 3F Du 1'" .au 15 février 1970 Entretien
e
e
La
Ulnzalne
littéraire Numéro 38
3F
Du 1'" .au 15 février 1970
Entretien avec
A. Liehm
sur la
.
Tchécoslovaquie
Garaudy
Simone
de Beauvo· .
et la vieillesse
SOMMAIRE Shnone de Beauvou La vieillesse a LE LIVRE par Anne Fabre-Luce DE LA QUINZAINE
SOMMAIRE
Shnone de Beauvou
La vieillesse
a LE
LIVRE
par Anne Fabre-Luce
DE LA QUINZAINE
Jean Cayrol
li ROMANS
RANÇAIS
Histoire d'une prairie
par Maurice Chavardès
• ROMANS
SOVIETIQUES
Ahdéjamil Nourpéissov
Iouri Tynianov
La saison des épreuves
La
mort du V azir·M oukhtar
par Yolande Caron
par Alain Clerval
• ENTRETIEN SECRET
Propos recueillis par
Pierre Bourgeade
Vicente Aleixandre
par Serge Fauchereau
Liehm : l'intellectuel fait exploser
les mythes
Propos recueillis par
Gilles Lapouge
Louis Aragon
par Claude Bonnefoy
Michel Butor
Eugène Ionesco
Elsa Triolet
Je n'ai jamais appris à écrire ou
les incipit
Les mots dans la peinture
Découvertes
La mise en mots
Dado
18
EXPOSITIONS
Un peuple de monstres
par Françoise Choay
Roger Garaudy
POLITIQUB
Le grand tournant
du socialisme
par Jean Didier
t8
18 TBEATRB
10
Eugène Ionesco
Jean Vauthier
Witold Gombrowicz
Jeux de massacre
Le sang
Il
Opérette
par Shnone Benmussa
par Gilles Sandier
par Lucien Goldmann
14
CINBMA
La nuit des Morts-vivants
par Roger Dadoun
16
PBUILLBTON
W
par Georges Perec
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
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Téléphone : 222-94-03.
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Conseiller : Joseph Breithach.
Publicité générale : au journal.
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5
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(c) Opera Mundi et
New York Review
Vasco
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p.
7
Roger-
Viollet
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Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
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Gallimard
Gallimard
Gallimard
p.
14
p. 15
Skira
Skira
La Quinzaine
p.
16
Robert David
u.-
u.
p.
18
Magnum
p.
19
. D.R.
Secrétariat de la rédaction :
p.
20
Gérard Amsellem
Anne Sarraute.
p.
21
Bernand
p.
22
Bernand
C.C.P. Paris 15.551.53.
p.
25
D.R.
Courrier littéraire :
Adelaide Blasquez.
Directeur de la publication
François Emanuel.
Rédaction, administration :
Imprimerie: Graphiques Cambo.
'3, rue duTemple, Paris-4 e .
Téléphone: 887-48-58.
Printed in France
2
LE LIVRE DB Les bouches inutiles LA QUINZAINE Simone de Beauvoir 1 La 1'ieillesse d'insertion
LE LIVRE DB
Les bouches inutiles
LA QUINZAINE
Simone de Beauvoir
1
La 1'ieillesse
d'insertion par rapport à l'Hilitoire
et à ses activités personnelles.
Gallimard éd. 604 p.
Assumer Je totalité de la
condition humaine, c'est refu-
ser une vision abstraite des
moments qui la constituent.
Plus encore que le monde de
l'enfance et celui de l'adoles-
cence que l'univers des
adultes laisse se refermer sur
eux-mêmes et sur • l'avenir
qu'ils ont devant eux • -
nous nous masquons notre
propre devenir qui comprend
une période Insoupçonnable
pour nous, la période crépus·
culaire qui s'achève par. les
sanglantes mathématiques de
la mort •. L'essai de Simone
de Beauvoir répond donc tout
d'abord à une exigence de
lucidité concernant la condl·
tlon humaine comme totalité
existentielle vécue jusqu'à
son dénouement.
Pas plus qu'on ne saurait l'isoler
de l'ensemble du processus vital,
la vieillesse ne être détachée
du système de valeurs dans lequel
l'individu évolue. Le sens de la
vieillesse, « c'est le seM que les
hommes accordent à leur em·
tence, c'est leur système global de
valeurs » qui le définit.
Du point de vue ethnologique,
on constate que les sociétés s'accor.
dent pour exalter la vigueur et la
santé ; elles redoutent le spectacle
de l' « usure de la nature » et ma-
nifestent des attitudes ambiva·
lentes devant la vieillesse : les
individus âgés sont soit éliminés
pour des raisons purement écono.
miques, soit parés de prestige et
de pouvoirs magiques. Il apparaît
toutefois que le développement
progressif des sociétés correspond
à
une indifférence croissante à leur
égard.
A cette lucidité s'ajoutent la
générosité d'une cause à plaider
et la gravité d'un propos qui
s'attache à l'étude de l'étape la
plus déshéritée et la plus négative
de la présence humaine dans le
monde.
Du point de vue historique,
l'image brouillée et contradictoire
que nous avons de la vieillesse
correspond à l'histoire des classes
sociales. Cette histoire n'est d'ail-
leurs pas distincte de celle des
adultes. Elle en est plutôt le né-
gatif, car le vieillard « n'est ni une
monnaie d'échange, ni un produc-
teur, il n'elt qu'uru! charge ».
Comment assumer la vieillesse
et se penser cet « autre » à venir
dont les caractéristiques ne sont
que des manques par rapport à
notre réalité présente ? Qu 'y a·t.il
d'inéluctable dans la vieillesse et
dans quelle me8ure la société en
est.elle responsable? Telles sont
le8 questions auxquelles Simone de
Beauvoir tente d'apporter une
réponse, réponse qui est elle· même
une accusation contre une société
coupable d'omission et de cruauté
quand il s'agit de ces « bouches
inutiles» dont elle paraît seule-
ment attendre qu'elles cessent de
ternir le miroir de leur souffle.
Si ct'rtaines sociétés ont accordé
à
la vieillesse une place privilégiée
dans leur système de classes - le
culte des hommes âgés en tant que
saints en Chine. les assemblées
religieuses comme le Sanhédrin
hébreu, ou politique comme la
« Gérousia J) ou « l'Aréopage »
grecs - les aspects ridicules et
haÏsssables de la vieillesse n'en ont
Simone de Beauvoir.
toujours pas moins fait l'objet de
comédies ou de satires : à côté du
mythe de l'âge «serein », il y a
les vieux héliastes belliqueux et
lubriques; et parallèlement aux
« artes moriendi JI de la fin du
Moyen Age surgissent les grotes-
ques et séniles amoureux de Boc-
cace, précédés de l'odieuse « Céles-
tina» de Rojas.
monde contemporain, seul l'indi-
vidu privilégié peut prétendre à
finir dignement. Quant il ne l'est
pas, il est simplement un mort en
8ursis en butte aux manœuvres des
générations « actives» pour l'ex-
ploiter dans son exil. Mis au rebut
trop tôt par une retraite qui ne
Le déclin de la vie apparaît
comme une expérience existen-
tielle totale, dont on peut consi-
dérer les diverses composantes du
point de vue social et du point de
vue du mode nouveau d'être·dans-
le·monde que constitue la vieil-
lesse. Cette manière d'exister
implique une analyse des rapports
spécifiques que le vieillard entre-
tient avec son propre corp8, avec
autrui, ainsi que celle de ses modes
Ce n'est qu'au xx· siècle que la
vieillesse paraît moins ridiculisée
et moins isolée. On la peint de ma-
nière plus réaliste ( dans la Terre
de Zola, ou dans un Cœur Simple
de F1aubert). Mais au xx· siècle
l'éclatement de la cellule familiale
en tant que telle renvoie le vieil-
lard à un nouvel exil. D ans le
tient pas compte de 8a longévité, il
végète, abandonné des 8iens et
livré à une société qui lui donne
juste assel: pour se maintenir à la
lisière de la mort, c'e8t·à·dire
« trop pour rnonrir pt pa
pour vivrf! »
Il souffre donc à la
{ois de la solitude, de l'indigence
prolongée et d'une santé qui se
détériore un peu plu8 chaque jour.
Condamné parfois à finir comme
grabataire dans les «mouroirs,.
pitoyables que sont les h08pices,
il doit affronter tout seul l'indi-
gnité de sa condition et l'angoisse
de la mort.
Le vieillard, homme ou femme,
est un être dépossédé de son sens
dan8 la société. Il est peu à peu
privé de ses raisons de vivre quand
il entre, avec la sénescence, dans
un monde crépusculaire où il se
sent étranger par rapport à ce
qu'il croit encore être. Ceux que
Sartre appelle les « irréalisables »
vivent une crise d'identification
tragique au cour8 de laquelle les
signes ambigus ou manife8te8 de
leur déchéance physique ne sont
sai8is comme tels que par le
regard des autres. Pour l'individu,
en effet, l'âge n'existe pas; la
conseÏence du « naufrage» nous
vient d'autrui. (Edgar Morin 8OU-
ligne hien aussi: « la mort, c'est
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 février 1910
INFORMATIONS 9baone de voir les autreS)1 dans l' Homme et la Mort). L'homme refuse de
INFORMATIONS
9baone de
voir
les autreS)1 dans l' Homme et la
Mort). L'homme refuse de vieillir
et, contrairement à ce que l'on
croit, ses instincts l'engagent aussi
dans ce refus. Pour le vieillard, le
monde demenre érotique, mais ses
désirs deviennent des inassouvisse-
ments répétés. Faute d'objet (son
désir étant nié par la société), il
se réfugie dans le fantasme. La
« libération» des instincts qu'on
se plaît à voir dans la vieillesse
est un poncif commode dont usent
les « actifs Il contre des êtres deve-
nus inutilisables pour eux.
Par rapport au temps, la vieil-
lesse est absence de projet. Tout
se situe derrière elle, tel un en-soi
immuable. Etre vieux, c'est aussi
être en perpétuel décalage par
rapport au présent et par rapport
à cette absence de devenir. C'est
pourquoi les vieillards ont recours
aux souvenirs pour récupérer une
sorte d'identité ; on les voit deve-
nir les proies consentantes d'ima-
ges qui leur procurent l'illusion
d'un pour-soi, c'est-à-dire' d'un
avenir passé dont ils ne peuvent
plus jouir. Mais ce faux avenir
souUre d'une pauvreté essentielle
due à la perte de la mémoire qui
fait s'écrouler l'édifice des images
ressuscitée8. Pourtant, « c'e8t le
passé qui nous tient » puisque « le
futur ne le lai8se pa8 rejoindre
et qu'il gli8se aU88i au pa8sé » en
nOU8 « Houant » dan8 notre dé8ir
d'absolu et de plénitude d'être. (1)
La vieillesse implique aussi un
changement qualitatif de l'avenir
pour l'individu. Celui-ci se trouve
pris entre un avenir limité et un
passé figé, il ne peut rien changer
à cet état de choses qui parait
le ra pprocher sans cesse de la pure
contingence. Il se trouve dépassé
par le savoir des autres tandis que
le sien fait obstacle à son évolution
intellectuelle. Le poids figé de
l'acquis l'empêche de prévoir un
avenir d'où il sera d'ailleurs
absent. Seuls, les grands créateurs,
ceux dont l'art est indéfiniment
ouvert (comme la peinture et la
musique) peuvent réaliser dans la
vieillesse le couronnement de leur
œuvre. Quant à l'écrivain, qui
choisit l'imaginaire afin de com-
muniquer une expérience person-
nelle sur le mode de l'universel,
il voit l'inutilité de « l'inven-
tion». La crainte de se répéter,
et l'approfondissement du silence
intérieur qui s'installe en lui, sup-
priment l'espace romanesque qui
était associé à une tension, à un
appel et à une disponibilité qu'il
ne possède plus.
Le vieillard aUronte donc une
double finitude, celle de sa durée
propre et celle de son histoire sin-
gulière.
Dans ses rapports avec l'His-
toire, l'homme âgé perd ses
illusions mais aU8si ses enthousias-
mes ; il tend à juger les situations
présentes d'après de8 expériencell
dont les leçon8 sont parfois péri-
mées. Il hésite à se contester lui-
même, c'est-à-dire à « changer
pour rester le même ». Il semble
qu'il vive l'Histoire du monde à
l'intérieur de sa propre histoire
Fischer Verlag, à Francfort, publie la
correspondance échangée durant leur
vie par les deux frères Mann : Tho-
mas, devenu le plus célèbre, et Hein·
rlch, également romancier, mais sur·
tout connu hors d'Allemagne par le
qu'Heinrich vivra dans la solitude et
le souvenir amer de ses jeunes an-
nées. Pourtant, quand il apprend que
Thomas doit subir une dangereuse in-
tervention chirurgicale, il lui télégra-
phie son «attachement absolu. et
l'Impossibilité de continuer à vivre
sans lui.
film
(l'Ange bleu) que tira Pabst de
Der Unterlan, avec Marlène Dietrich.
8éditioll
Il exista une rivalité et même une
jalousie entre les deux frères dès le
début de leur carrière, Thomas se mon·
trant le plus agressif. La Grande Guer-
re les vit se placer dans des camps
antagonistes, Heinrich s'attaquant au
militarisme allemand - qu'il avait dé·
noncé dans ses romans - et condam·
nant la violation de la neutralité bel·
ge, Thomas se plaçant sans réserve
aux côtés de son pays en guerre. Plus
fondamentalement, ils n'avaient pas la
même conception de la littérature :
Bruno Roy, éditeur à l'enseigne de
Fata Morgana (15, rue Daru, Montpel-
lier) annonce la publication de cahiers
périodiques intitulés «Sédition. et
consacrés à des thèmes comme • la
mort, l'utopie,
le
sacr',
le
riv.,
l'amour
-. Ils contribueraient à cons-
et que le poid8 de celle-ci l'en-
truire un ordre insurgé en un temps
où sont récupérés « Breton et le sur·
réalisme, Bataille et Acéphale, Gilbert
traine irré8istiblement vers un
conservatisme politique.
La vie quotidienne du vieillard
est un alanguissement progrellif
de8 appétit8 vitaux. Le8 ré80nances
8'émou8sent, l'inertie du corps et
de l'e8prit contribuent à lui don-
Heinrich la voyait surtout comme une
critique de l'ordre social, Thomas lui
donnait une portée métaphysique. « La
littérature, écrit·iI à son frère, est une
voie vers la mort. Par cette voie, il est
possible d'atteindre le pôle opposé :
Lecomte et le Grand Jeu", et que,
«face à cette décomposition, toute&
les fuites paraissent de mise". 125'
personne nommément désignées, et
qui vont de Pierre Alechinsky à Kateb
Yacine, sont sommées de répondre à
cet appel.
ner une vi8ion « creuse », celle de
la vie". Après le riche mariage de
Thomas, Heinrich se demande si cette
• mort qui mène
à la vie" ne passe·
Gide ell di
_e
la mort de8 chose8 dan8 un monde
usé par son regard. Quand il n'est
pa8 la proie d'ambitions ab8traites
qui redonnent à 8a vie un semblant
de but, le vieillard 80mbre dans
les habitudes et la routine sécun-
8ante qui lui procurent l'illu8ion
rait pas, pour son frère, par «le
succès littéraire comme moyen de
réussite sociale". Thomas Mann, en
effet, a connu avec les Budclenbrooks
un succès qui s'affirme avec Tonlo
Kr6ger. Durant la Seconde Guerre
Mondiale, Thomas trouvera une nou·
velle audience aux Etats·Unis, alors
Les Disques Lucien Adès (141. rue
Lafayette, Parls·X') éditent en deux
disques l'essentiel des Entretiens,
d'André Gide avec Jean Amrouche,
réalisés en 1949 pour la Radiodiffusion
française.
de
la totalité d'un monde à jamai
.
évanoui.
Il
entretient avec les
objet8 de8 rapports magique8 ; ils
lui tiennent lieu d'identité, mais
8'i1S sont un refuge contre l'an-
goisse, il en 80nt aus8i la 80urce
con8tante car « le8 autre8 Il mena-
cent son univers et le8 chose8 qu'il
y enferme. Il se sent exclu du
monde des adulte8 et se venge
d'eux en refusant de jouer le jeu;
il se ferme aux sentiments, aux
projets et intériorise son draUle.
Parfois, se rendant compte à quel
point il est .désormais libre par
rapport au monde, il adopte des
conduites « délinquantes». Il est
celui qui n'a plus rien à perdre
Pour Simone de Beauvoir, la
vieillesse est la plupart du temps
un échec. Seules des circonstances
matérielles et physiques particu-
lièrement fastes peuvent en faire
une réussite. En général, le fait de
découvrir que la vie ne va nulle
part et que l'existence n'est au
plans psychologique, physiologi-
que, social et existentiel. C'est
cela que Simone de Beauvoir a fait
avec la plu8 grande objectivité
po88ible dan8 cet e8sai qu'on lira
comme un roman,
A de très rare8 exceptions, ce
travail est libre de toute allu8ion
per80nnelle; les documents rem-
placent ici la biographie. Pourtant
chacun saura reconnaître derrière
l'objectivité (2) du discours la
singularité d'une expérience et
l'universalité d'un destin qui nous
concerne tous au même titre.
C'est peut-être par cet oubli de
soi dan8 l'écriture, par son engage-
ment dans le destin d'autrui, et
cette manière unique qu'elle a
de rester contemporaine d'elle-
même, que Simone de Beauvoir
réalise la forme la plus haute de
la fidélité à soi.
Anne Fabre.Luce
fond qu'une « passion
inutile»
plonge l'être dans la tristesse.
Pourtant, la vision lucide de cette
dépossession devrait permettre
l'authenticité souveraine de celui
qui se trouve ainsi coupé de ses
projets dans le monde. La maîtrise
que donne l'expérience, la liberté
qu'il peut manife8ter par rapport
à autrui et par rapport à soi-même
sont des aspects positif8 de 8a
condition ; mai8 ils 80nt malheu-
reusement étouUé8 le plus souvent
par le désenchantement et l'amer-
tume irrémédiables que 8uscitent
la déchéance physique, la révolte
contre la finitude, et le décalage
de l'être vis-à-vis de lui-même et
du monde dans lequel il survit,
Pour l'auteur, la vieillesse est
inséparable du concept de classe
des diverses sociétés et le scandale
de l'indigence semble avoir été
relativement pallié par des me-
sures étatiques dans les pays socia-
listes.
Ce que ce livre apporte, c'est un
point de vue nouveau sur la conti-
nuité et la discontinuité de l'être
dans le monde : envisagée comme
une phase existentielle particu-
lière dans la totalité de la présence
au monde, la vieille8se se présente
comme une problématique globale
de l'individu et non comme le 8im-
pIe déclin de l'âge adulte. La 8pé-
cifité de ses problèmes se devait
d'être mise à jour et faire l'objet
d'une étude 8ystématique aux
1. L'œuvre de Beckeu est la représenta-
tion ficlive de ce théâtre crépusculaire de
l'homme.
2. Le cas de Lamarline « payanl ») d'une
mauvaise vieillesse son auitude de réac-
tionnaire en politique est toutefois très
contestable.
4
ROMANS L'im.posture FRANÇAIS Jean Cayrol 1 Histoire d'une prairie Le Seuil éd., 176 p. tion
ROMANS
L'im.posture
FRANÇAIS
Jean Cayrol
1
Histoire d'une prairie
Le Seuil éd., 176 p.
tion poseible. Du paradis originel.
il ne reste que « certains mo·
ments», par exemple qua n d
On écrit toujours le même
livre. Que peut en effet pro-
pager une écriture, sinon les
rapports de l'écrivain avec le
monde, et son angoisse, ses
interrogations. son espoir?
Depuis vingt-cinq ans, Jean
Cayrol est ce poète, ce roman-
cier traqué qui tente d'échap-
per à l'obsession du mal en
apprivoisant ses souvenirs
(ceux notamment de l'uni-
vers lazaréen de Mauthausen,
où il fut déporté en 1942)
et ses phobies (la menace
eschatologique que font pla-
ner sur nos têtes science et
technique). Entre le génocide
nazi et le pantoclasme ato-
mique. l'homme n'a qu'une
marge de plus en plus réduite
de sécurité, une parcelle-
refuge. une. prairie. au sens
cayrolien.
bavarde et fofolle, installés l'un et
l'autre sous des arbres dont les
ramures sont en matière plastique,
dont la cime est un radar et dont
les nœuds, sur les troncs, servent
d'écouteurs. Par terre, une ver·
dure dérisoire, achetée au mètre,
en crylon, « de haut-
l'homme « jette sur le sable fin la
femme qu'il aime, ou sur un talus.
ou dans le liséré d'un champ, la
laisse macérer ses baisers et
l'ouvre à son soleil
» L'éternité
parleurs nasillant à longueur de
soirée des lettres d'amour pour
militaires en danger.» Ainsi, la
est une « paille terrestre qui pour-
rit vite», et l'homme lui·même
n'est qu'une « chimère» ou du
prairie de l'ère post-atomique et
spatiale : un univers désolé, sté-
rile, sur un qui.vive perpétuel, à
mentalité concentrationnaire.
«
foin », ne s'organisant que pour
détruire ,« toute terre qui n'a pas
trahi son idéal, libre d'interpréter
elle· même ses balbutiements et
la·
naissance de ses semailles. » De la
UDe ohute
.peotaoulaire
prairie qui nous fut donnée en
partage, nous avons fait un char-
nier. Comme Joé, nous pouvons
abandonner la partie, brader le
domaine en écrivant à l'entrée :
Jean Cayrol, par Vasco.
cc Terrain à vendre. Libre de
suite. » Et filer vers la lune. De
toutes les « solutions finales»,
encore la moins mauvaise .
.Dans une scène presque insou-
tenable, Jésus s'avance au-dessus
des graminées, tenant entre ses
bras son père, corps osseux, recro-
quevillé sur lui-même. « Il l'avait
Dans le texte introductif à son
roman, Jean Cayrol écrit: « Une
Vient ensuite, en flash-back,
une chute spectaculaire : celle de
Joé - second Icare si on entend
la chute au sens propre; Adam
déchu si on l'entend au figuré -
suivie du mariage du héros (atmos.
phère paysanne, saine ébriété,
nourriture et épousée plantureu-
ses), soudain interromnu par le
crépitement des mitrailleuses : la
guerre, que les buveurs viennent
de stigmatiser, ravage maison et
cultures. Joé, séparé de sa femme,
survit, dans un monde d'appa-
rence préhistorique. Il est pourvu
d'une nouvelle compagne : Léna,
mais ne doit son salut qu'à l'oubli
et à l'anonymat. L'Histoire s'ins-
A un autre niveau de lecture, la
prairie sans cesse détruite et re-
naissante peut figurer le texte
romanesque qui, se corrompant
au fur et à mesure qu'il se crée,
compose et décompose une « dis-
prairie, c'est un lieu commun
idéal, le lieu de départ et de desti.
nation ; le haut lieu et le lieu de
naissance; bref, le lieu dit. Espace
vivant et libre, vide et occupé, que
,la nature emploie à faire fructifier
,ou à détruire, que les hommes
-conservent pour leurs exploits
-comme pour leurs défaites, qui se
consume de ses propres feux. »
ramené du camp de Mauthausen
où, reconnu comme Juif, il avait
été supplicié. Une pancarte pen-
dait à son cou, où était calligra-
phié en lettres gothiques: Joseph,
Juif suicidé.» Pour nourrir la
sertation dont l'exposé est dérai-
sonnable, les arguments périmés,
la conclu.sion, une redite. » Si les
« mots sont aussi des demeures »
- comme l'affirmait le titre d'un
tallant « dans l'apocrYDhe, mal
fondée, anormale, et réduisant ses
djstances, ses différences», Joé
La prairie - cette prairie-là -
apparaît au premier plan comme
la patrie convoitée, violée, défen-
due dans la rage, abandonnée dans
la révolte ou la lassitude. Au
second plan, elle est le monde,
champ d'expérience et matrice de
l'humanité. Allant d'un plan à
l'autre, le romancier passe égale.
ment d'une époque à l'autre: on
se trouve ainsi tour à tour dans
l'anticipation (après UDe guerre
apocalyptique datée de 1999), dans
un présent aux contours fluides
mais aux allusions précises (Ausch-
witz, le Vietnam, le Biafra), dans
un passé de préhistoire ou de
guerres, de conquêtes, de dépré-
dations et de dynasties euro-
péennes (François 1"", Henri VIII).
est en quelque sorte annulé. Per-
sonnage tvpiquement cayrolien, il
revi.ent de loin, avec des gestes
flottants de ressuscité, et ces yeux
égarés de qui a vu l'envers de la
vie.
foule titubante de tous les affamés,
de tous les estropiés, de tous les
torturés de l'Histoire, Jésus mul-
tiplie des pains et des poissons,
lesquels, pêchés sans doute dans
la mer nippone, ou à Palomares,
et contaminés par radioactivité,
provoquent des morts atroces
recueil de poèmes publié en 1952
par Jean Cayrol - ils peuvent
devenir une prison. L'écrivain,
refusant de s'y enfermer, les mine.
Tous les moyens lui sont bons.
Nous l'avons vu user de la parodie
et de )a contrefacon. Le stéréo-
type, )e cliché, dévoyés de leur
sens, lui servent de dynamite.
Sans oublier la confrontation ex-
plosive de mots voisins et diffé-
Nouveaux avatars. D'un cheval
de bois aux flancs creux jaillit une
armée de soudards qui veulent
enlever Léna. Contrefaçon mytho.
logique Des Peaux-Rouges lan-
De témoin, JOO se fait alors dé·
nonciateur. Il déplore, accuse, ri-
diculise par un travestissement
d'une noire ironie. Sur des pancar-
tes fichées en terre, il proclame :
rents (<< faire sienne la moindre
plante, la moindre plainte»).
Qui trop embrase mal éteint, ou : Si
tu veux la paix, prépare en salmis
la colombe. Après le passage de
Jésus, il parodie le
Sermo
sur la
cent des flèches sifflantes
Des
fumeurs de haschisch s'installent
au beau milieu de la prairie
Imagerie enfantine et journalisti-
que : c'est presque la bande des-
sinée, dérision de la création lit-
téraire. Le cheval de Troie, la
« belle Hélène» (Léna), les In-
diens d'Amérique? De l'héroïsme
par procuration, pour Joé; une
féerie qui se déroule sous ses yeux,
dont rien n'est crédible sinon le
symbole : l'éternel comhat de
l'Ange contre la Bête.
montagne : Bienheureux, les réac-
teurs de type américain à uranium
enrichi! Bienheureux, les testi-
cules en fibres acryliques ! Mal-
heur aux ordinateurs qui ont des
trous de mémoire! Saint Bell
Téléphone, priez pour nous !
Jamais vision plus pessimiste ne
nous avait été donnée par J e.an
Cayrol. Cette Histoire d'une prai-
Rien de tel que ce style en por-
te-à·faux pour dénoncer au plan
même de l'écriture l'imposture
d'un monde clos, dont l'ordon-
nance est aussi figée qu'une syn-
taxe, aussi aveugle qu'un diction-
naire. Dernier état du livre unique
et nécessaire que Jean Cayrol
n'arrête pas d'écrire, Histoire
d'une prairie confirme qu'il est
l'un des très rares écrivains d'au-
jourd'hui à nous faire sentir, avec
les mots de tous les jours, l'indi-
cible.
La séquence d'ouverture met en
scène un garçon nommé Joé et
Irish Closet, fille de globe-trotter,
rie nous apprend que Dieu est
mort, que la terre est un univers
de totale, sans rédemp-
Maurice Chavardès
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 février 1970
5
BOIIANS Une trilogie kazakh Iouri Tynianov Abdéjamil Nourpéissov .La mort du Vazir-Moukhtar La saison des
BOIIANS
Une trilogie
kazakh
Iouri Tynianov
Abdéjamil Nourpéissov
.La mort du Vazir-Moukhtar
La saison des épreuves
Trad. du russe
Adapté du kazakh
par Iouri Kazakov
trad. par Lily Denis
Gallimard éd., 312 p.
1
par Lily Denis
Gallim.ard éd., 544 p.
Depuis plusieurs années déjà,
les productions cuturelles en pro-
venance d'U.R.S.S. s'efforcent de
présenter un panorama plus
complet de l'Union toute entière
même si les livres originaires de
Russie forment encore la majorité.
Citons, entre autres, dans le do-
maine cinématographique, le fiJm
turkhmène, l'Epreuve ou l'intéres-
n'être que des victimes impuis-
santes et écrasées? Le prochain
volume nous donnera la réponse et
on peut deviner que la Révolu-
tion soviétique apportera des amé-
liorations conséquentes.
L'important n'est pas là. L'im-
portant est dans cette sève qui
circule tout au long de cette chro-
nique, dans cet élan qui la tra-
verse, dans la puissance qui la sou-
lève. Je ne prendrai comme
exemple que le personnage d'Ela-
màn : c'est un simple pêcheur,
poussé par les événements plutôt
que les provoquant, « ballon aux
mains d'Allah». Pourtant Nour-
Auteur, avec Roman Jakobson,
d'nne théorie de la littérature ras-
semblant les thèses des li: forma-
listes» russes, Tynianov est l'un
des précurseurs à considérer la lit-
térature comme un phénomène
spécifique, relevant d'une science
autonome.
On peut lire les œuvres de fiction
de Tynianov sans rien connaître
des idées développées dans les
écrits théoriques, comme Archaï-
sante Chute des feuilles d'origine
géorgienne. Toutes ces œuvres
témoignent d'une couleur origina-
le, mariant à la fois les exigences
pro-soviétiques et l'expression
d'un art neuf bien que profondé-
ment enraciné.
Ce sont là d'ailleurs les carac-
téristiques premières de la trilogie
du romancier kazakh Abdéjamil
Nourpéissov dont nous connaissons
maintenant deux volumes : le Cré-
puscule et aujourd'hui la Saison
des épreuves. Pour fixer les
esprits, rappelons que la républi-
que kazakh est située au sud-ouest
de l'U.R.S.S. et qu'elle est aussi
inconnue du Moscovite moyen que
du Parisien. Si bien que l'exotisme
qui n'est pas l'un des moindres
attraits de ces romans joue autant
pour nous que pour le lecteur
soviétique. Du reste, Lily Denis
dont on sait les qualités de traduc-
trice, les a adaptés du russe après
que le romancier Iouri Kazakov
les ait lui-même transcrits du
Kazakh.
Ces romans sont d'abord la chro-
nique d'un groupe de nomades
gardiens de troupeaux. Nous som-
mes, quand s'ouvre le roman, en
1914 : à force d'être maltraités
par les notables kazakhs, ils ont
renoncé à parcourir la steppe qui
li: Heure l'absinthe amère» pour
devenir pêcheurs sur les bords de
la mer d'Aral.
Les rivalités des clans, l'exploi-
tation des hommes par les proprié-
taires de la pêcherie, la domina-
tion brutale des baïs (Kazakhs
riches), tels sont les éléments de
cette fresque amère, de ce tableau
aux couleurs sombres de la réalité
kazakh juste avant la Révolution.
Si Nourpéissov insiste sur la condi-
tion féminine, c'est peut-être
parce que celle-ci est le sibrne le
plus net de la réalité sociale du
pays : la polygamie étant de règle
dans ce monde clos sur lui-même,
ni l'épouse mal-aimée ou délais-
sée, ni les enfants n'ont le moindre
recours.
Tous ces héros sont-ils irrémé-
diablement condamnés à être et
péissov en fait le contraire d'une
caricature : le héros garde tOUe
jours sa dignité d'homme et son
porirait est haussé au niveau de
l'archétype. On pense au portrait
du juste dans la Maison 'de Ma-
triona d'Alexandre Soljenitsyne.
Son histoire tourne à l'épopée
lorsque Elamàn, sous l'effet de la
colère, commet un meurtre et est
envoyé en Sibérie. L'admirable
est dans le mélange réalisé par
Nourpéissov de lyrisme et de di-
dactisme moral. En Sibérie, il
découvre un autre monde qui
s'éveille à la politique. Il com-
prend que son aoul n'est pas le
seul à souHrir et que l'injustice
règne partout. Privé de femme
comme de travail, il prend cons-
cience de s.a condition et, à son
ques et Novateurs, Dostoïevsky et
Gogol. Cependant, certains textes
reproduits dans « Change» per-
mettent d'apercevoir le sens que
Tynianov donne à l'ironie. Il défi-
nit la parodie comme la dérision
d'un genre littéraire par son anti.
phrase, permettant de faire saisir
le passage d'un mode d'expression
au suivant, la naissance d'une
forme nouvelle par destruction
d'une forme ancienne. En outre, il
soutient que c'est l'état du langage
qui fait la société, la structure féo-
dale de l'Empire russe et les vicis-
situdes de l'Histoire s'inscrivant,
à leur tour, dans les avatars du
discours. Dans le Lieutenant Kijé,
A L'ETRANGER
retour, « il avait compris que son
peuple ne pouvait pas continuer
à vivre sans faire sa propre révo-
lution. Et la Révolution, ça s'ap-
prenait chez les Russes ». Ce qui,
la transcription d'un copiste mala-
droit donnait naissance à un offi.
cier que l'arbitraire d'une décision
condamnait à la Sibérie. C'est au
niveau de la parole écrite et parlée
que se trouvait le lieu d'une dé-
portation abusive.
Hemingway
a laissé dans ses papiers posthumes un roman de science-
fiction. Sa veuve vient d'annoncer que ce livre paraîtra bientôt.
En même temps, elle a déclaré que la correspondance d'Heming-
way, fort importante, ne pourra être publiée avant de nom-
breuses années.
du reste, à l'époque était vrai.
Qu'en notre xx· siècle, à l'heure
de Joyce et de Faulkner, à l'heure
de la destruction des formes, une
telle littérature qui se fonde uni-
quement sur le lyrisme interne, sur
les racines reliant un écrivain et
une terre ingrate, qu'une telle
littérature puisse nous émouvoir
par sa simplicité même n'est pas
le moins paradoxal de ce beau
roman. Près de Nourpéissov, nos
écrivains dits « de nature J) sem-
blent sophistiqués. Il s'agit vrai-
semblablement d'une sorte de lo-
gique des littératures dont le mé·
canisme n'a encore jamais été
étudié. En d'autres termes, pour
l'ouvrage qui nous occupe, peut-
être peut-on conclure schémati-
quement que toute littérature na-
tionale, doit fatalement, à ses
débuts, produire ses Géorgiques
UDe vaste
fresque
Albert Speer
La Mort du Vazir-Moukhtar est
ministre de la production allemand pendant les dernières années
de la guerre, qui avait été condamné à vingt ans de prison au
procès de Nuremberg, vient de publier ses mémoires qui jettent
une lumière nouvelle sur ces années terribles. En Allemagne,
son livre a déjà vendu 150.000 exemplaires et aux Etats-Unis,
les deux plus grands clubs de livres, le Book of the month
club et la Literary Guild ont choisi - fait sans précédent -
ses mémoires comme leur livre du mois, ce qui lui assure
un succès immense. Ce volume sera publié en France par
Stock.
Les maîtres d'aujourd'hui
une vaste fresque historique
située, comme le Disgracié, sous le
règne de Nicolas 1 er , à l'apogée du
romantisme russe. Pouchkine est
alors dans toute sa gloire. Le pero
sonnage principal est un poète et
diplomate, Alexandre Griboiedov,
ballotté d'Occident en Orient
pendant l'ultime année de son
est une nouvelle collection qui paraît en Angleterre et elle sera
consacrée aux penseurs les plus Influents de notre époque.
Les cinq premiers volumes traitent de Camus, Lévi-Strauss,
Marcuse, Guevara et Fanon. Les cinq prochains seront consacrés
à Chomsky, Freud, Lukacs, MacLuhan et Wittgenstein. Cette
série sera publiée en France par Robert Laffont.
existence. Il
est l'auteur d'une
comédie célèbre, le Malheur
d'avoir trop d'esprit, qui ne sera
Harcourt, Brsce,
un des plus Importants éditeurs américains, vient d'acquérir
deux maisons d'éditions scientifiques en Europe. Il s'agit d'un
éditeur allemand et d'un éditeur sul,se.
.
y olancle Caron
jamais représentée de son vivant.
Au printemps 1828, il arrive à
Saint-Pétersbourg, de Perse où il
conduit les pourparlers qui abou-
tiront à la paix de Tourkmantchaï,
cependant qu'une autre guerre se
6
Portrait de l'a en diplomate prépare contre les Turcs. Les am· bitions russes sur la
Portrait de l'a
en diplomate
prépare contre les Turcs. Les am·
bitions russes sur la Transcaucasie
ont été en partie attisées par l'An-
gleterre qui joue des rivalités entre
princes persans prétendants au
trône, pour pouvoir, à sa guise,
consolider son établissement dans
les Indes.
Griboiedov espère que le soutien
de l'influent Paskevitch, comman·
dant en chef de l'armée du Cau .
.case et favori de Nicolas 1 er , lui
permettra de convertir le Tsar à
son ambitieux projet : créer une
eompagnie orientale, sous la forme
.d'une sociétés de capitaux, chargée
de la mise en valeur de la Géorgie.
n en serait le directeur. Mais il a
.compté sans la méfiance hostile du
ténébreux Nesselrode, cet Alle-
mand contrefait dont Nicolas l'" a
fait le chef de sa diplomatie.
Griboiedov est compromettant à
cause de ses sympathies pour les
Décabristes, ses idées libérales, sa
causticité frondeuse. En effet, trois
ans plus tôt, le 14 décembre 1825,
place du Sénat, éclatait la révolte
de régiments mutinés qui sera
affreusement réprimée. Tous ceux
qui ont participé à l'insurrection
seront condamnés à la forteresse
ou à la maison des morts.
Le héros du roman de Tynianov :
l'écrivain-diplomate Griboïedov,
auteur
de Malheur
d'avoir trop d'esprit ll.
Pourtant, dès son arnvee à
Saint-Pétersbourg, Griboiedov, gri-
sé par le succès, recherché par
les salons et les jolies femmes,
Illonge dans le tourbillon de la vie
mondaine. Et nous goûtons un vif
plaisir, comme dans Guerre et
Paix, au spectacle d'une société
brillante. Mais s'il le couvre
d'honneurs, le pouvoir n'a rien de
Grand prix de poésie
de Provence
Sous le haut patronage de M. André
Chamson, de l'Académie française,
l'Académie poétique de Provence va
décerner ses Grands Prix, cet été au
château de Lourmarin, villa Médicis
de la Provence
: Prix de 500 F pour le
Manuscrit d'un jeune poète; de 250 F
pour un Essai; de 125 F chacun pour
des Recueils de vers classiques et
non traditionnels.
Règlement à demander d'urgence au
président J. Mompeut, 04 - Moustiers-
Ste-Marie. Joindre enveloppe timbrée.
Le VII' • Jeu des Troubadours. aura
lieu seulement en 1971.
(Communiqué)
plus pressé que d'éloigner Griboie-
dov. Conseiller dil Collège, c'est-
à-dire attaché d'ambassade, il est
élevé au rang de Conseiller d'Etat,
prié de rejoindre rapidement son
nouveau poste, auprès d'Abbas-
Mirz.a en Perse, afin de veiller à
l'exécution du Traité qui prévoit
la levée des kourours (monnaie
persane) dont la Russie a le plus
grand besoin pour mener sa cam-
pagne contre la Turquie. et la res-
titution des émigrés politiques et
des déserteurs.
Rendu à sa solitude, Griboiedov,
figure de l'artiste grandi par
l'échec, rejoint à petites étapes
les routes du Sud. Tiflis, Tebriz,
Téhéran, Homme en exil, mécon-
nu, n'ayant pour foyer que la
poussière de ses bottes, faisant sa
société des hommes et des femmes
de rencontre, il approfondi l'énig-
me de l'artiste face à son destin.
En méditant sur le sens de la vie,
l'amour, la mort, le bonheur et le
déchirement d'être. Son accent fait
l'originalité de cette œuvre, sa for-
ce et sa grandeur. La désillusion se
nourrit d'ironie, le tragique affleu-
re sous le voile de l'enjouement et
du détachement. La tentation de
l'Orient est le mirage d'un poète
qui méprise les contingences
quand elles ne sont pas à la mesure
de son imagination.
Nesselrode et Nicolas 1 er , qui
ignorent le délabrement économi.
que, les querelles intestines où se
défait l'empire des Kadjars, som-
ment le Vazir-Moukhtar de rejoin.
dre Téhéran, d'obtenir du Shah
l'assistance financière dont Paske-
vich a besoin. Mais l'Angleterre
a fait tenir en sous-main au Shah
d'Iran la promesse d'une alliance
turque, s'il refuse de céder aux
exigences russes. Et c'est ainsi que
Griboiedov pris dans les rets d'une
politique sur laquelle il n'a
aucune prise s'achemine vers son
destin. Des intrigues de sérail à
la cour du Shah provoqueront
l'émeute où il périt.
Le traité de Tourkmantchaï, au
respect duquel il a veillé avec un
point d'honneur absurde et déses-
péré, est donc la parole qui a dé·
cidé du cours des choses. Lui, le
poète libéral dont l'œuvre ridicu-
lise l'obscurantisme des Romanov,
est la victime des caprices de la
tyrannie. D'où la désillusion qui
marque les derniers jours de
Griboiedov.
Tynianov a orgamse son roman
épique en séquences rapides, saisies
au vol, qui expriment admirable-
ment l'effervescence qui court sur
la terre au-delà du sens profond qui
informe les manifestations de la
vie. Le défilé des hommes et des
choses vues procurent un enchan-
tement qui ne se dissipe jamais, et
par les yeux d'un infatigable poète,
se déploient l'accélération, le bouil-
lonnement somptueux de l'Orient.
Le pouvoir visionnaire de Tynia.
nov est servi par une érudition
La connaissance des
desseins de la politique russe, des
détours anecdotiques de l'Histoire,
le tableau raffiné de l'Empire des
Kadjars donnent à cette évocation
une précision envoûtante. Mais
jamais Tynianov ne s'est proposé
de restituer l'histoire dans sa véri·
té. Car selon lui, dans le tissu
serré des faits, accède à la dignité
d'événement ce qui a été nommé
dans la poussière de signes innom·
brables.
Alain Clerval
1. Avant
la
Mort
du Vazir-Moukhtar,
on
avait
pu
lire,
en français,
de
Tynianov : le Disgracié, roman et le
Lieutenant Kijé,
nouvelles, dans la
même collection, aux mêmes éditions. La
Mort du Vazir-Moukhtar a récemment
obtenu le prix Halpérine-Kaminsky pour
la belle traduction de Lily Denis.
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 lévrier 1970
7
uiest-ce? Pierre Bourgeade a rencontré un certain nombre d'écrivains à qui il a posé des
uiest-ce?
Pierre Bourgeade a rencontré un certain
nombre d'écrivains à qui il a posé des
questions inusitées. Elles ne se rappor-
tent ni à leur vie ni à leur œuvre, mais
à ce, qu'Ils ont en eux de caché, de secret,
d'imaginaire, ce qu'en somme, ils ont fait
passer dans leurs ouvrages, sans toujours
en être conscients, et qu'ils n'auraient pas
toujours envie de révéler.
Il y a'l(ait là, pour la Quinzaine littéraire,
la possibilité d'un jeu. Oui est l'écrivain
rencontré par Pierre Bourgeade?
les lecteurs qui nous envoient une ré-
ponse juste, dans le délai d'un mois,
bénéficient d'un abonnement de trois
mois (ou, s'ils sont abonnés, voient leur
abonnement prolongé de trois mois). Ceux
qui auront découvert tous les écrivains
interrogés (ou presque tous) recevront
de la Quinzaine littéraire un cadeau.
les écrivains interrogés jusqu'à présent
étaient François Mauriac, André Pieyre de
Mandiargues, J.M.G. le Clézio, Nathalie
Sarraute, Eugène Ionesco, Pierre Klossow-
ski, Raymond Oueneau, Marguerite Duras,
Roy, Joyce Mansour.
Oui répond aujourd'hui aux questions de
Pierre Bourgeade?
t
Kafka (je cite de mémoire) :
tion) a dit fort justement (en
anglais, mals je peux traduire) :
Pierre Bourgeade. Ouel est
ce jeu?
. c Dans le combat entre le monde
et toi, seconde le monde •. Mais
je pense qu'elle est d'une appli-
cation difficlfe.)
c J'aime l'humanité; ce sont les
gens que je ne peux pas blai-
'1,80 m et la tortue seulement
40 cm (ce qui est déjà pas
mal pour une tortue): Achille
dépasse donc la. tortue de :
rer
Pendant très longtemps,
1,80 -
0,40 = 1,40 m.
X. D'abord une forme, Ici
P.B. Pourquoi pleurez-vous?
particulièrement dégénérée, de
poème, qu'on pourrait san s
doute un peu mieux Identifier
en dénombrant les questions et
les' réponses et en s'interro-
geant sur leur répartition; mais
on ne serait pas vraiment plus
avancé après. Ensuite, c'est
aussi une sorte de centon, ou
un dérivé lointain du cadavre
exquis.
X. Je ne pleure plus guère
une de mes ambitions les plus
tenaces a été de devenir parfai-
tement asocial. J'avais des dis-
positions. Mais ça me demandait
tout de même· des efforts consi-
dérables et finalement j'y ai à
peu près renoncé.
P.B. l'histoire de Bouvard et
Pécuchet est-elle d'une simpli·
cité trompeuse ?
désormais.
X. Trompeuse, en effet, c'est
P.B. Pourquoi le sourire de
Mona Lisa était-il la plus mysté-
rieuse de toutes les expressions
humaines?
bien le mot qui convient. Je n'en
X. L'était-il vraiment? Ce qui
P.B. Mais comment diable
avez-vous pu gaspiller ainsi des
mouches?
me plaÎt surtout dans la Joconde,
c'est d'abord qu'on ait pu don-
X. C'est le métier qui veut
ça. If y a beau y avoir six pattes
P.B.
Vous
avez
eu
des
visions?
X. If Y a quelques années,
oui, dans une grotte du Valais
(Suisse), le grand saint Bernard
m'est apparu dans toute sa
splendeur. Rien ne saurait expri-
mer l'émotion qu'alors je res-
sentis.
ner quelques centaines d'expli-
cations sur son sourire, dont
un nombre non négligeable de
thèses de médecine (/a Joconde
avait une crise de foie, la
par mouche, c'est par milliers
que nous devons les amputer si
nous voulons arriver à écrire
quelque chose qui se tienne.
Joconde
était e n c e i
n t e, la
P.B. Vous sentez-vous dans
votre état normal?
P.B. Ou'est-ce que le monde
si ce n'est cette chose que nous
portons dans le cœur?
X. Ce sont (entre autres.
Joconde avait été récemment
opérée d'un bec-de-lièvre, la
Joconde était un homme, la
Joconde était muette, la Joconde
était édentée, etc.), ensuite et
surtout, que, depuis plusieurs
années, les travaux de jocondo-
logie et de jocondoe/astie aient
fait des progrès suffisamment
foudroyants pour rendre inutile
toute contemplation de l'origi-
nal: la Joconde tient mainte-
nant dans la peinture à peu près
le rôle que la vache 10 tient dans
les mots croisés, ce qui n'est
vraiment que justice si l'on
P.B. Avez - vous que 1que
chose à ajouter?
donnerai comme exemple que le
premier paragraphe du livre (je
cite encore de mémoire et il y
a un adverbe dont je ne suis pas
très sûr) : c Comme il faisait
une chaleur de 33 degrés, le
Bouvard, bourdon, était complè-
tement désert On en déduit
immédiatement que voilà là un
Monsieur qui, vu la température
ambiante, a le cafard et se sent
vide. Or ce n'est pas aussi
simple et même la suite du livre
prouve que c'est exactement le
contraire.
4
P.B. la vie est-elle une mala-
die de l'esprit?
P.B. Ulysse n'est·i1 pas, avec
ses plans, ses horaires et ses
précisions, la splendide agonie
d'un genre?
&)
X. Voilà une question comme
je les aime. Elle est si belle que
ce n'est même pas la peine d'y
P.B. Ouels crimes le condUi-
sirent au bagne maritime et
quelle foi lui permit de soulever
la montagne?
mais cet entre autres finit par
devenir primordial) des encyclo-
pédies et des dictionnaires, tout
un réseau de livres, quelque
chose comme un gigantesque
puzzle que l'on passe son temps
à faire et à défaire; c'est-à-dire
encore une fois un jeu, mais un
jeu terrible: on a bea.u essayer
d'en comprendre les règles, on.
considère la cécité à peu près
totale à laquelle on est condam-
né en face du tableau.
p.s. Si on éteignait le plafon-
nier? D'accord?
répondre. Elle est même un peu
trop belle. En fait, elle ne veut
pas dire grand chose. S'il s'agit
d'Homère, les plans, les horaires
et les précisions d'Ulysse ne me
semblent pas y avoir une telle
importance (s'il s'était fié à
l'inspiration du moment, ça n'au-
rait rien changé: tout était
prévu, même la météo); s'il
X. Un ange, un nom, un rêve
lu qu'il osa estimer, un Ulysse,
une Ophélie, un émir, un Pyra-
me, un gabelou, une hérésie,
une noce, un semis?
3
s'agit de Joyce, parler d'agonie
et de splendeur me paraÎt d'une
banalité futile.
P.B. Oui, vous connaissant,
sait d'avance que toute stratégie
nous conduira inévitablement à
la défaite. (1/ existe quelque
chose pourtant qui ressemble à
une parade: c'est une phrase de
croirait que
vous
aimez
la
foule?
P.B. Pourquoi Achille dépas-
se-t-il la tortue?
P.B. Pourrais·je, dans vingt
ans, découvrir au bord de la
mer un promeneur couvert d'un
grand manteau, lui parler de
l'Allemagne et de Hitler, être
brusquement saisi de panique,
soulever les pans de son man-
teau, voir à sa boutonnière la
croix gammée, et bégayer:
« Alors, Hitler, c'est vous? •
X. U'n de mes héros favoris
X. C'est un, problème
(un. personnage, bien sûr, de fic-
d'arithmétique: Achille mesure
X. Non. Hitler, s'il existe, est
8
Shak•• peal'8 pa••• ul••• POEMES ELISABETHAINS La Joconde et le sourire Aelaille et la tortue
Shak•• peal'8 pa••• ul•••
POEMES
ELISABETHAINS
La Joconde et le sourire
Aelaille et la tortue
.Hitler et les singes
120 des plus beaux textes de la poésie métaphysique et
amoureuse choisis, traduits et présentés par
PHILIPPE DE ROTHSCHILD
Préface d'André Pieyre de .andlargue.
Introduction de Stephen Spender
Un tour de force,qui nous vaut une nouvelle représentation émouvante,
musicale et"colorée d'aprés le jeu original. Des miroirs où la poésie an·
glaise se p;olonge en reflets d'images et en échos de sonorités d'une
virtuosité souveraine.
André Pieyre de Mandiargues
devenu chauve et borgne. et
vous
l'auriez
tout
de
suite
bilingue format de poche • 8,80 F SEGHERS
reconnu.
P.B. J'ai adoré des amants
dont l'un avait des oreilles cou-
pées, un autre un léger bégaie-
ment, un autre trois doigts cou-
pés. Dois-je voir là l'origine de
mes perversités amoureuses?
fIiII Janvier 1970
Dr S. rBBllCZI
Ps,chanal,se D
34,70 P
X. Est-il vrai que j'aime les
monstres? Un, peut-être. Mais
je ne crois pas que ce soit un
monstre. JI faudrait chercher
ailleurs l'origine de mon goût
(prononcé) pour les tératolo-
gies littéraires.
DOMINIQUB DISAITI
L'internationale
communiste
24,80 P
8. VAl DBB LIIDW
P.B. Qui êtes-vous?
La BeBglon
DaDS BOD esseDce et ses manifestatioDS.
28,70r
PITITI BIBLlOTBlQUI
PilOT
J.CHASSBOUBT-SMIROEL
La semalité féminine'
(P.B.P. DO 147)
7,20 P
IOAM CHOMSKY
Le langage et la pensée
(P.B.P. DO 148)
4,35 P
CATHERINE VALABBBOUB
La condition étudiante
(P.B.P. DO 149)
4,35 P
ALDOUS HUILEY
L'art de voir (P.B.P. DO 150)
i,80
P
Les cieux chasseun
IOnt cach•• PIF vous propose cie 1. chercher.
1
KNTa .TI •• • Toute une VIe Vicente Aleixandre Histoire du cœur 1 trad. et
KNTa .TI ••
Toute
une VIe
Vicente Aleixandre
Histoire du cœur
1
trad. et présenté
par J. Comincioli
Ed. Rf'!ncontre, 160 p.
seconde partie du livre, l'Ample
Regard. La foule ne nivèle pas les
individualités, elle ne les confond,
ni ne les diminue : elle les révèle.
Loin de s'y perdre, le poète s'y
découvre un je multiplié :
Né en 1898, Vicente Aleixandre
appartient à une génération dont
les noms de Lorca, Alberti ou
Miguel Hernandez nous sont fami-
liers. De tous ces poètes, il est
celui qui est le plus proche de nos
surréalistes, ses contemporains.
Ses premiers recueils, et parti-
culièrement la Destruction ou
Doucement tu dérives.
Tu vas sous la poussée berceuse,
Comme balancé, calmé.
Et tu entends une rumeur dense,
Comme un cantique assourdi.
Des milliers de cœurs font un seul
cœur
Qui t'emporte.
l'Amour, en 1933, laissèrent défer-
ler une profusion d'images irra-
tionnelles alors uniques dans la
poésie espagnole; seuls, les Sud-
Américains Cesar Vallejo et Pablo
Neruda travaillaient dans cette
direction. Puis ce fut la Guerre
Civile ; la poésie espagnole en fut
dévastée : de ses meilleurs poètes,
la plupart furent tués ou exilés.
Vicente Aleixandre, l'un des rares,
resta en Espagne; il laissera pour-
tant s'écouler dix années avant
de publier un nouveau recueil,
jours scrupuleusement agencé, de
façon à former une suite continue
ayant un commencement précis,
une fin nécessaire. Il y a peu de
chances qu'un choix anthologique
puisse jamais présenter la poésie
d'Aleixandre de façon satisfai-
sante.
Tout au long de son œuvre, le
thème essentiel d'Aleixandre,
comme de tant d'autres surréalis-
tes, a toujours été l'amour. Le
présent livre s'ouvre donc sur une
suite de poèmes consacrés au re-
gard partagé, à l'amour, tumulte
et paix:
Le jour où les troupes rus-
ses envahirent la Tchécoslo-
vaquie, en août 196B. on a pu
dire que Moscou jetait ses
chars contre les mots, les mil-
lions de mots qui s'étaient
mis à grouiller dans le beau
printemps de Prague. Et cer·
tes la formule est excessive,
mais il est vrai que depuis
plusieurs années la parole
était entrée en insurrection,
à Prague, elle était sortie de
ses souterrains et de ses ca-
chots et elle avait ravagé la
société stalinienne.
Les mots avaient déferlé
comme une marée, ils avaient
tout emporté sur leur passage
et, dans les décombres de la
vieille charpente, d'autres mots
avaient succédé pour remplacer
le système dur et glacé du sta·
linisme par un socialisme qui
eût respecté la face humaine.
Si le poète chante pour tous (El
poeta canta por todos, titre du
Ombre du Paradis, en 1944. D'au-
tres volumes allaient suivre, dont
Lorsque tu es couchée ici,
Dans la pénombre de la chambre,
Comme le silence qui règne après
l'amour.
Je monte légèrement du fond de
mon repos
Jusqu'à tes bords ténu.s, ternes,
Qui doucement existent.
Et de la main je repasse les limites
délicates
De ton être en retraite
Et je sens la discrète vérité
musicale
De ton corps qui, il y a un instant,
En désordre, comme un feu
chantait.
On retrouve ici l'enthousiasme
d'un Walt Whitman, chantre de
la vie unanime, prêt à embrasser
aussi «d'autres cieux, d'autres cli-
mats ». Cela n'a cependant rien
de démesuré ; le poète n'est pas
destiné à n'exprimer que des sen-
timents et des émotions publiques.
Comme chacun dans la foule, il
est resté un individu, et c'est dans
cette mesure qu'il peut chanter
pour d'autres individus, pour. tous.
poème dont nous avons extrait let!
vers précédents), c'est grâce à
Histoire du Cœur, établissant
Aleixandre comme l'un des plus
grands poètes en langue espagnole
aujourd'hui.
Au lieu de présenter un choix
de poèmes tirés des différents re-
cueils du poète, le traducteur a
choisi de traduire la totalité
Or pour Aleixandre, l'amour de
l'homme et de la femme c'est
aussi l'amour de tous, principe
vital, principe social : « De l'hori.
zon d'un homme à l'horizon de
tous, » disait Paul Eluard dont le
nom revient sans cesse à l'esprit
l'amour, « amour, paisible séjour
silencieux » permettant de « regar.
der, voir, sentir, pénétrer, commu-
nier, écouter. Etre, être, exister ».
d'Histoire du Cœur. C'était agir
lorsqu'on lit Histoire du Cœur. Le
sagement puisque cette œuvre
occupe une place centrale dans la
production d'Aleixandre C'était
surtout respecter la volonté du
poète dont chaque recueil est tou-
poète n'est pas celui qui regarde
Il sueurs et peines, et tracas, et
la foule », il entre dans la foule
comme un nageur dans la mer,
métaphore ré('urrente dans la
Le poète est le visiteur inspiré
chez les autres hommes, mais c'est
chez lui, dans ses émotions privées
qu'il trouve les poèmes qui ont le
plus d'impact: retour au Regard
de l'enfant comme plus tôt dans
De l'aventure de ces mots.
de leur révolte et de leur fête,
plusieurs livres témoignent au-
jourd'hui. L'un des plus émou-
vants (1) présente le compte-
rendu du congrès
tenu par le P.C. tchèque à la
b,arbe des Russes. à partir du
22 août, dans une usine désaJ.
fectée. Ce livre est beau. l'aus-
térité des discours y est sans
cesse brisée par les échos de
l'orage qui tourne sur le pays.
Ombre du Paradis, ce poème à sa
mère ou ce poème bouleversant
à la femme vieillissante :
M.
.ur-
vm.
Da"
IOUscrit un abonnement
o d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
Un second livre (2), écrit par
Pavel Tigrid (exilé, lui. depuis
1948) dessine J'insolite figure
de Dubcek, cette espèce de
saint égaré vingt ans dans le
stalinisme, homme innocent, pur
et faible et qui obéit à la pas-
sion de Prague plus qu'il ne la
gouverne. Un troisième ouvra-
ge (3). enfin, nous donne â en-
tendre les mots eux-mêmes. les
premières paroles de ce dis-
cours qui devait déclencher J'in-
surrection.
o
de six mois 34 F 1 Etranger 40 F
Et maintenant je te regarde.
Soudain de derrière toi
Je t'ai regardée.
Quel long regard tu as jeté au
miroir où tu te fais.
Tu n'y étais pas. Et une femme
seule, fatiguée,
Lassée comme par une longue
veille qui durerait toute la vie,
S'est regardée dans le miroir
Et s'y est reconnue.
règlement joint par
o mandat postal 0 chèque postal
On atteint là l'autre extrémité
de l'Histoire du Cœur. On s'est
o chèque bancaire
Renvoyez celle carte à
La Quinzaine
Ut"ralre
43 rue du 'fempl':. Paria 4.
C.C.P. 15.SH.53 Paris
acheminé à travers l'enfance et
l'âge d'homme vers la vieillesse
et le Regard final. C'est toute une
vie en un livre que Vicente
Aleixandre a déroulée pour le
lecteur.
Serge Fauchereau
C'est un journaliste des
Literarni noviny, Antonin liehm,
qui a organisé le volume.
liehm, bien avant le printemps
68. appartenait à cette brigade
d'intellectuels qui ·refusait le
visage devenu monstrueux du
stalinisme. Entre 1966 et 196B,
donc, il interroge ses amis. Beau-
coup ont le même âge que lui.
la quarantaine. comme Kundera,
10
Liehm: «l'intellectuel fait exploser les mythes» Vaculik, Putik, mais d'autres sont plus âgés - Novomesky
Liehm: «l'intellectuel
fait exploser les mythes»
Vaculik, Putik, mais d'autres
sont plus âgés -
Novomesky est
né en 1904 - et d'autres plus
jeunes - Pavel a un peu plus de
trente ans. De sorte que trois
générations dialoguent par le
moyen des questions de liehm.
Ces treize interviews compo-
sent un gros livre. Les conversa-
tions sont longues, sérieuses et
minutieuses, intelligemment
,conduites. Chaque voix est bien
timbrée et révèle sa singularité,
mais l'étrange est que, sous des
accents divers, on dirait qu'une
seule parole s'exprime, celle-
là même qui devait crier, quel-
ques mois plus tard, dans la
saison exaltée de Prague. Sar-
tre ne s'y est pas trompé qui a
donné au recueil une longue pré-
face - le socialisme qui venait
du froid: texte rageur, emporté.
d'une verve amère où l'on re-
,trouve le ton de ses meilleures
pages polémiques, la préface à
Fanon, la préface à Nizan. Ja·
mais Sartre n'avait proféré, sur
la « Chose » qu 'est devenue
l'espérance communiste, des
vérités plus âpres.
tiste est anarchiste. Il est l'en-
nemi des pouvoirs, de tout ce
qui est établi, Il prospecte l'in·
connu. Sa morale est étrangère
à celle de la collectivité. Il peut
être hippy ou bien vivre comme
un duc, Il peut être un mari
exemplaire ou avoir vingt fem-
mes, il occupe une situation
singulière et solitaire.
Antonin LÛ!hrn.
dire, au milieu d'un bols et dans
la nuit. On distingue mal les ar-
bres, on entend des bruits ln·
distincts et menaçants, on ne
salt Jamais qui est coupable,on
ne sait pas d'où vient le péril ni
même sa gravité.
Laissons Sartre et interro-
geons liehm lui-même, c'est·
à-dire ses treize, compagnons
de combat; pour lui deman-
der d'abord, co m men t la
culture et la politique se sont
,trouvé coïncider dans la Tché-
-coslovaquie de ces années.
A.L. Il n 'y a pas Identité en-
tre politique et culture, dit
liehm. Les intellectuels ne sont
pas destinés à Jouer un rôle
directeur dans la politique.
Mais pour nombre de raisons -
Les unes liées à l'histoire du
,ays, les autres al:lX circons-
tances, les Intellectuels sont
toujours obligés de se mêler de
politique. En Tchécoslovaquie,
pour les deux raisons, cette
obligation est devenue encore
plus impérieuse qu'ailleurs.
Dans cette pénombre, quelle
est la fonction de l'Intellectuel ?
Il n'a pas un rôle dirigeant mais,
par sa formation, il est là pour
voir ce que ne voient pas e"-
core les autres. Les intellec·
tuels ,tchèques ont allumé des
lanternes, elles ont permis de
voir que ce monstre terrible,
qui faisait si peur, ce n'était
qu'un tronçon d'arbre et que ce
bruit inquiétant, c'était une sou-
ris dans un fourré. On a pu, ain-
si, montrer qu'il y avait un sen·
tier, une vague Issue vers la
lumière. Et en effet, quand l'au-
be est venue, au printemps,
tout lé monde a vu au grand Jour
ce que les intellectuels avalent
soupçonné.
Seulement, Il arrive des mo-
ments, dans la vie des sociétés,
où l'intellectuel est contraint à
plonger dans la politique. C'est
le temps des ténèbres et des
mythes. Ouand jl y a, en plus, ca-
rence 'totale de la atructure p0-
litique, la culture assume le
rôle de la politique. L'Intellec-
tuel s'installe à cette place lais-
sée vacante par la politique.
La seule parole de l'écrivain
prend pouvoir politique, car la
morale et la politique s'identi·
fient dans leur absence. Il dit
que ce qui est blanc n'est pas
noir. Il dit qu'II ne faut pas voler
ni tuer les vieux. Et comme cela
ne va pas de sol, il fait- pollti·
quement exploser les choses.
C'est ce qui a eu lieu à Prague,
non seulement à partir' de Jan-
vier 68, mals bien avant, comme
le montrent les interviews pour
la plupart antérieures. Remar-
quez, dans l'histoire, on a des
exemples analogues : au XVIIIe
siècle ,français, dans le dépé-
rissement du pouvoir monarchl·
que, ce sont les intellectuels
qui ont assumé la politique, fait
exploser les mythes, préparé la
voie. Même chose pour une par·
tie du romantisme allemand. A
Eduard Goldstücker.
la fin de la Russie des Tsars, la
parole de Tolstoi, même celle
de Oostoievsky, deviennent p.
roles politiques, comme auJour-
d'hui, dans le désert du stail·
nisme, celle de Soljenitsyne.
Je crois même qu'à Prague,
certains ont soupçonné les écri·
vains d'ambitions politiques. La
liste d'un soi·disant ministèr:e
avait été, il Y a longtemps, cité
par la radio·Prague, avec pour
premier ministre Goldstücker et
pour ministres à peu près les
hommes que vous avez interro-'
gés?
A.L. Voyons, ce n'est pas sé-
rieux, tous ces gens-là, Ils n'a-
valent d'autre souel que de quit
ter la place publique et der
trouver un statut d'écrivain.
Vous savez, au printèmps 68,.
J'ai rencontré un cinéaste très
engagé et Je lui al dit : • Bien,
maintenant, qu'est-ee que tu vas
faire quand tout est permis? •
et lui • Nous avons fait notre'
devoir. Enfin, Je vals pouvoir
me replier, peut-être faire un
film sur l'amour -.
Je m'explique. La société sta-
IIInlenne, contrairement à ce
,que l'on prétend, est une socié-
té totalement apolitique. Chez
nous, comme partout, le stali-
nisme fonctionnait en outre
,dans une société non structurée,
amorphe. On vivait dans une
-aorte de ténèbre, comment
Vous dites que la société sta·
linienne est apolitique. Mais.
pour cette raison même, est-ce
que les écrivains n'y étaient pas
beaucoup plus politisés que ne
sont des écrivains occiden-
taux?
Il faut ajouter cependant que
l'histoire tchèque a préparé les
écrivains à partager le combat
politique. Je m'en explique dans
le livre mals, en gros, disons
que la Tchécoslovaquie est le
seul pays européen qui, à partir
du début duXvue siècle' n'ait
pas possédé de noblesse natlo-,
nale. En Tchécoslovaquie, ,c'est
A.L. Je crois que l'homme p0-
litique et l'écrivain remplissent
deux rôles différents, antago-
nistes, même s'ils sont complé-
Par sa nature, l'ar·
la culture qui a pris cette place
dès la fin du XVIIIe. Nos écrt
vains ont donc une longue habi·
tude d'être au service d'u
cau·
Milan Kundera.
se, le fusil à l'épaule. Cela
provoqué des conséquences
ÙI Quinzaine littéraire, du 1- au 15 /évrÛ!r 1970
11-
INFORMATIONS Antonin Liehm cheuses: par exemple l'absence d'un grand roman tchèque au XIX'. Mals le
INFORMATIONS
Antonin Liehm
cheuses: par exemple l'absence
d'un grand roman tchèque au
XIX'. Mals le fait est que l'habi·
tude de servir est si ancrée
qu'en 1948·1950, quand nous
avons été sollicités par le socia·
IIsme, on a répondu à 80 %.
Contrairement à ce qui s'est
Passé dans les autres démocra·
ties populaires, il n 'y a pas eu
d'émigration intellectuelle chez
nous, ou si peu. Aujourd'hui,
c'est pareil. Il y a des écrivains
à l'étranger, mais ils ne songent
qu'à rentrer à Prague, à repren·
dre le service. Ils se sentent
responsables du pays. Personne
ne. se considère commit exilé.
Oui, c'est une chose surpre-
nante, cette répugnance des
·Tchèques à s'exiler, Il faudrait
une longue étude sociologique.
nous concernent tous - la pos·
sibilité d'un autre modèle de
socialisme, la différence des
générations, le statut de l'intel·
lectuel dans la société, etc.
Vous·mêmes, vous êtes en
France depuis près de deux ans.
Est·ce qu'il vous arrive de sen·
tir une sorte de coupure entre
vous et les intellectuels occi-
dentaux?
ra enfin concevoir un monde bi·
dimensionnel - un monde réel.
Mals, Il y a autre chose.
Considérez notre histoire récen·
te. Depuis quarante ans, nous
avons tout subi - de la démo-
cratie au fascisme, de la tyran·
nie à la liberté, de l'espoir
socialiste à sa dérision stali·
nlenne, du printemps de Prague
à sa nuit. La conséquence est
qu'en face d'un Intellectuel
français de mon âge, j'ai l'im·
pression d'être terriblement
vieux. Remarquez, si un écri·
vain français nous reproche de
n'être pas assez radicaux, Je
comprends qu'il nous adresse
ce reproche - oui, Je le com·
prends, mals un peu comme je
comprends si mon fils, âgé de
vlngt-clnq ans, me faisait des
reproches semblables.
Le club photographique de Paris pré·
sente du 15 février au 17 février une
exposition consacrée aux reportages
de Raymond dit Yvon.
(Maison des Jeunes et de la Culture
de Parls-MouHetard. 55, rue MouHe-
tard. Paris-S'. Ouvert de 18 à 23 heu·
res) .
Au programme du Théâtre de Sar·
trouville :
Cinéma : le vendredi 6 février 1970
à 21 h., • L'Arche. de Shu Shuen;
le vendredi 27 février 1970 à 21 h .•
Glauber
Il Y a un trait qui me frappe,
dans votre livre, c'est le natio·
nalisme très profond de tous
ces écrivains.
A.L. Il ne faut pas parler de
nationalisme, c'est autre chose.
Nous tenons à nos racines, à
nos traditions, c'est vrai. C'est
que notre indépendance est ré-
cente, elle date de 1918 et en·
core, depuis, on nous l'a souvent
confisquée. Si bien qu'II ne .'a·
git pas de nationalisme au sens
conquérant, cela ne voudrait
rien dire pour un petit pays.
Non, Il s'agit d'un défi : • Mal·
gré tout, ce petit pays, nous
l'empêcherons de sombrer -.
C'est moins du nationalisme
qu'une volonté de survie. -
A.L. La france, je la connais
depuis longtemps. Si rai v.cu
mes premières barricades à
Prague, en 1945, J'al connu les
secondes à Paris, en mal 68.
Mais là n'est pas la question.
Les Interlectuels français sont
un peu particuliers. Ils pestent
sans arrêt contre le nationalis·
me, mals, dans le domaine cultu-
rel, ils Ignor.nt résolument tout
ce qui n'est pas français. C'est
un cas unique, mals même les
Intellectuels des autres pays
occidentaux ont une vision par·
tlelle du monde. Il leur manque
la connaissance de cette deu·
xième dimension européenne
qui est le monde de l'Est. Ils
vlvènt dans un univers unldl·
menslonnel alors que là·bas, à
l'Est se poursuit depuis vingt
ans, une expérience dramatique
et capitale, celle du stalinisme,
c'est·à-dire une volonté géné-
reuse et détournée. Naturelle·
ment, l'Intellectuel de l'Est est
lui aussi privé d'une seconde
dimension, celle de l'expérience
occidentale, mais Il est tout de
même mieux Informé de ce qui
se fait chez vous que vous de
ce qui se fait chez nous. Cette
Ignorance est grave. C'est ce
qui vous donne tant de difficul·
tés à interpréter les rares ma·
nlfestatlons qui vous par·
viennent de l'Est. Vous lisez
Soljenitsyne, vous lisez Kunde-
ra et vous croyez avoir compris
mes expériences. Vous allez voir
Roublev et vous n'y discernez
qu'une renaissance de la reli·
giosité russe.
• Antonio das Mortes. de
Rocha.
Cette sagesse n'est pas rési·
gnation, .mais une vision sérieu·
se des houles de l'histoire et
de la politique. Floués encore
une fois, privés de leur espé·
rance', les intellectuels tchèques
n'ont pas pris congé de l'espoir
même si cet espoir.: est devenu
plus grave et plus dur. là·bas,
la nuit est revenue, elle est
peut·être plus épaisse qu'elle ne
Variétés: le jeudi 19 février à 21 h.;
le vendredi 20 février il 21 h.: le sa·
medl 21 février à 21 h., le guitariste
argentin Atahualpa YupanquI.
Le Centre National d'Art Contempo-
rain Inaugure un nouveau domaine de
ses activités en organisant une série
d'expositions Itinérantes, à travers les
musées de provinces et les maisons
de la culture, consacrées aux prlncl·
paux artistes contemporains. La pre-
mière exposition, qui se tiendra du
10 janvier au 2 février au musée mu·
nlclpal des Sables-d'Olonne, rassem-
ble vingt œuvres de Jean Hélion choi-
sies parmi celles que le peintre a
réalisées au cours des dix dernières
années.
A. paralire
le fut, mais les hommes ne sont
plus les mêmes. Ils se retrou-
vent dans leur forêt et dans
leurs ténèbres et si l'issue s'est
refermée, ils se souvien·
nent, ils ne marchent plus corn·
me un troupeau et l'on ne pour·
ra plus faire d'eux ce que l'on
veut: • Ce n'était pas l'aurore,
dit Sartre, ce n'était pas l'a·
louette : depuis, le socialisme
est retombé dans la longue nuit
Dominique Desanti, qui publie "in-
ternationale communiste dans la col-
lection Etudes et Documents chez
Payot, présente, aux Presses Universl·
talres, les Lettres il Karl et Lui
Kautsky de Rosa Luxemburg.
Buchet/Chastel annonce un Henry
Miller dans "Intimité
de Walter
Schmiele, Psychologie et alchimie de
Jung, et la réédition du Karl Marx de
Léon Trotsky.
C'est le même réflexe qui a
fonctionné dans l'attaque du sta-
linisme. Notez bien : pas un
:seul de ces écrivains ne révo-
que en doute le socialisme.
N'est-ce pas encore un défi? Ce
aocialisme, auquel nous avons
e", avec passion et qui est de-
venu à vomir, eh bien, on va
,quand même en. faire quelque
.chose, on va le sauver. Notre
idéal de 48 a été floué. Nous
nous sentons en même temps
responsables et victimes. Nous
prouverons que· notre Idéal a été
Perverti mais que notre foi dans
•• socialisme réel demeure in·
tacte.
8peotaele
de son moyen âge
Restent ces
voix, gerbes slovaques et tchè·
ques, gerbes de souffles cou·
pés, encore chaudes et vives,
démenties, irréfutées -. Res·
tent ces voix, leur écho dans ce
livre, et cette mémoire grâce à
laquelle rien sans doute ne sera
plus comme avant.
C'est peut-être Ici qu'appa·
raÎt la fonction réelle d'un livre
comme celui-cI : Il vous offre,
à vous occidentaux, cette expé-
rience concrète de l'Est, il défi·
Ilit cette seconde dimension
faute de laquelle on ne saur.lit
formuler le monde contempo-
rain. Et le jour où ces deux ex·
pérlences fusionneront, on pour·
Propos recueillis par
Gilles Lapouge
L'Orbe, Théâtre expérimental de
Rouen, présentera Oratorio Concen-
trationnaire les 18 et 19 février à la
Cité Universitaire.
Ce spectacle, dans lequel s'exprime
la hantise de la violence, Invente un
nouveau rapport avec le spectateur,
libre d'aller et venir comme il veut
autour du spectacle, à qui des projec-
teursouvrent des aires de jeu suc-
cessives. Ainsi, s'avançant ou se recu-
lant. peut-il choisir son angle de vue
et son degré de participation.
Quelques grandes voix (Lautréa·
mont. Salnt·Jean-de·la-Crolx
) mon·
( 1)
Le congrès clandestin : préface
de Jiri Pellkan. coll. Combats. Le
Seuil éd.
(2) La chute Irrésistible d'Alexandre
Dubcek, Calmann·Lévy éd.
Votre livre est passionnant
parce que, à travers le cas tchè·
que, les débats qu'il soulève
(3) T roi s
. Liehm.
générations, d'Antonin
Préface de
J.-P. Sartre.
Gallimard éd .
tent du texte. et affirment l'universa-
lité de la souttrance.
A Avignon l'été dernier, l'Oratorio
était joué dans une cour d'école, dans
laquelle les feux plongeant des mira-
dors reconstituaient l'univers de vio-
lence subie des camps. Il sera du
plus haut intérêt de le voir s'organiser
aussi dans une salle.
12
CAHIERS LIBRES GERARD CHALIAND Lutte armée en Afrique (édition 1969) 8.60 ERNEST MANDEL La réponse
CAHIERS LIBRES
GERARD CHALIAND
Lutte armée en
Afrique (édition 1969) 8.60
ERNEST MANDEL
La réponse
socialiste au
GERARD ALTBABE
Oppression et
libération dans
l'imaginaire
Les communautés
villageoises de la côte
orientale de Madagascar 26,70
Nouveautés
Les revues
8.60 ECONOMIE
ET SOCIALISME
Chez Gallimard, l'année s'ouvre sur
toute une série d'importantes réédi-
tions. Les Œuvres complètes de Geor-
ges Bataille comprendront dix volu-
mes répartis en six tomes - plusieurs
tomes étant dédoublés. Les deux pre-
miers volumes (composant le tome
ipremier) rassemblent les écrits de
8ataille de 1922 à 1940 avec, notam-
ment, l'Histoire de l'œil (1929), l'Anus
solaire (1931) et trois fragments de
"Expérience intérieure : le Labyrinthe,
Bleu du ciel, Sacrifices.
Change (no 4).
Poursuivant son étude sur les diffé-
rentes composantes de la création,
l'. atelier. de Change, sous la direc-
tion de Jean Pierre Faye, s'attaque au-
jourd'hui à l'invention et à sa subver-
sion, la mode. De cet ensemble, on
lira avec profit l'étude de Faye sur
Mallarmé, la belle nouvelle de Claude
allier et des inédits d'Ossip Brik, l'un
des futuristes russes les plus incon-
nus dans notre pays.
Les Temps modernes (no 281).
défi américain
GUY CARO
La médecine
en question
14.80 A. EMMANUEL
WOLFGANG ABENDROTH, L'échange inégal
etc.
(in.'roduc'ion de Ch. Bettelheim.)
Entretiens avec
23,70
1180 CHRISTIAN PALLOIX
Georg Lukacs
DENIS LANGLOIS
Panagoulis,
le sang de la Grèce
.
Problèmes de la
croIssance en
économie ouverte
Martin Kay a réuni les œuvres
·complètes de l'un des représentants
les plus importants du mouvement Da-
·da : Jacques Rigault. Les Ecrits de
Jacques Rigaut comprendront des tex-
tes en partie inédits et qui se présen-
tent souvent sous forme de courts
fragments ou d'aphorismes dont cer-
tains ont parus dans la revue • Litté-
-rature. et d'autres ont été publiés en
1934 par Raoul Roussy de Salies dans
'un recueil intitulé Papiers Posthumes.
La Tchécoslovaquie, Madagascar, le
socialisme au moment de la premièrl'
guerre mondiale, tels sont les prlncl·
paux sujets d'étude de ce numéro.
Jacques Garelli s'en prend à Jacques
Derrida à propos de la conception du
temps dans la philosophie occidentale
et René Leibowitz à Arthur Rubinstein
sur son personnage tel qu'il apparaît
dans le film de Reichenbach. Enfin, un
écrivain qu'on suppose grec, Andonis
Doriadis, publie un poème qui, à dé-
faut d'être poétique, a le mérite de la
véhémence et de la générosité.
Métamorphoses (no 10:11).
18,10
5,90
(Documen.'s, études et
recherches 1)
ROGER GENTIS
TAMI TIDAFI
Les murs de l'asile L'agriculture
AMILCAR CABRAL
Le pouvoir
des armes
5,90 algérienne et ses
perspectives de
5.90 développement
(Documen's, é'udes
e' recherches 2)
18.10
TEXTES A L'APPUI
Pour Bharata· réunit l'ensemble des
études et essais que René Daumal
(voir les nO 56 et 61 de la Quinzaine)
a consacrés à la littérature hindoue,
ainsi que les fragments de traduction
qu'il nous a laissés des Upanishads, de
la Bhagavad Gita, du théâtre de Bh.
rata et du Rig Véda.
ELISE FREINET
Naissance d'une
pédagogie
populaire
THEORIE
ALAIN BADIOU
Le concept
de
modèle
(2 e édition)
20.80
4.80
Rééditions
Dans ce copieux numéro de cette
revue uniquement consacrée à la poé-
sie, les têtes d'affiche sont occupées
par Léopold-Sedar Senghor, Valentine
Penrose et Marcel Béalu, mais on au-
rait tort de ne pas lire les textes de
Georges Drano, de Vera Feyder, de
Claire Laffay, d'Oleg Ibrahimoff, et sur-
tout de Jean' Laude.
Nouvelle Revue Française (n° 205).
MAURICE DOBB
Parmi les rééditions, signalons celle
des Jeux africains d'Ernst Jünger (voir
les nOS 65 et 86 de la Ouinzaine) ; la
Maison du retour écœurant, par Pierre
Mac Orlan, et la Pêche miraculeuse,
par Guy de Pourtalès, deux romans pa-
rus il y a près de trente ans; les
Œuvres complètes d'Antonin Artaud
dont le tome l, à paraître en janvier,
sera augmenté de lettres et de docu-
ments inédits.
Etudes sur le
développement du
C'est sur une magistrale suite de
poèmes, Le Stratège, de Jean Gros-
jean, que s'ouvre ce numéro de jan-
vier. Autre intérêt majeur de cette
livraison: des inédits de Gide, notam-
ment une lettre à Jean· Paulhan datant
de juillet 1937 où l'on peut lire par
exemole : ce Oua nt à la nouvelle de
Sartrè, je la tiens pour un chef-d'œu·
capitalisme
26,70
(BOUB la direction de)
et MICHEL MICHEL FICHANT PECHEUX
Sur l'histoire
des
sCIences
8.60
P.
de COMARMOND
et C.DUCHET
Racisme et Société
BIBLIOTHEQUE
18.10
SOCIALISTE
Cl. BLANCHE·BENVENISTE
Aux éditions du Seuil nous est pro-
posée avec Autobiographies une réédi-
tion de deux fragments autobiographi-
ques de Pierre Emmanuel : Oui est
cet homme, publié en 1948 et J'Ou-
vrier de la onzième heure, publié en
1953. L'ouvrage comprendra en outre
un long poème inédit : Jacob.
Chez le même éditeur nous sont
présentées deux autres rééditions im-
vre. Voici longtemps que je n'avais
rlPon 1:1 qui me réjouit à ce point. Ouel
est donc ce nouveau Jean-Paul? Il
me semble qu'on peut beaucoup atten-
et A. CHUVEL
L'orthographe
G. HAUPT et J.J. MARIE
18.10 Les bolcheviks
dre
de lui
c. WRIGHT MILLS
par
eux-memes 23,70
Les Lettres Nouvelles (décembre 1969-
janvier 1970).
L'élite du pouvoir SAMUEL BERNsnlN
BARRINGTON MOORE Auguste Blanqui
portantes : la Famille de Pascal Duar-
.te, chef-d'œuvre du romancier espa-
gnol Camilo-José Cela (voir le
nO 47
Ce numéro s'ouvre sur une série
de poèmes de Wiiliam Carlos WiI·
liams dont l'importance est encore
trop iÇJnorée dans notre pays. Autre
pôle d'attraction : une nouvelle éton-
nante de Bustos Domecq, c'est-à-dire
de Borges et Casares. Un texte
curieux du musicien américain John
Cage, un extrait du prochain roman
de Geneviève Serreau et, sur le plan
politique, un article très précis sur
les Panthères noires de Ronald Steel
complètent cet intéressant numéro.
T-el Ouel (no 39).
Les origines
sociales de la
dictature et
23,70
de la Ouinzaine), et l'Homme et la
mort, par Edgar Morin (1951).
Dans la collection • Liberté de l'es-
prit. de Cal mann-Lévy parait un ou-
vrage dont la première édition fran-
çaise date de '1947 mais auquel ses
thèses prémonitoires confèrent aujour-
d'hui une grande actualité : l'Ere des
organisateurs, par James Burnham où
ce philosophe américain, affilié en 1933
à la • IV' Internationale. expose les
raisons fondamentales de sa rupture
avec Trotsky en 1940 et prévoit l'avè-
nement d'une classe nouvelle, celle
des dirigeants futurs d'une société qui
ne sera ni capitaliste ni socialiste et
vers laquelle tendent aussi bien
l'URSS que les Etats-Unis.
de la démocratie 26,70
JEAN·YVESPOUILLOUX
Lire les "Essais"
de Montaigne
5,90
La majeure partie de cette revue
est constituée par des textes inédits
d'Antonin Artaud ainsi que par un
commentaire de Pauie Thévenin qui a
une connaissance très profonde du
poète. On retiendra également l'étude
de Jean Ricardou sur Raymond Rous-
sel.
ANDRE GUNDER.FRANK
Le développement
du sous-
développement 23.70
DAMODAR D. KOSAMBI
L'Inde ancienne 23,70
J.W.
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 lévrier 1970
13
Les voies de Louis Aragon · Je n'ai jamais appris à écrire 1 la diversité
Les voies de
Louis Aragon
· Je n'ai jamais appris à écrire
1
la diversité des réponses, l'unité
de la collection.
magIcIen devant la foule scepti.
que, à retourner ses poches.
ou les incipit
Skira éd., ] 60 p.
Michel Butor
1
Les mots dans la peinture
·
Skira éd., 188 p.
Cette unité, certes, est d'abord
extérieure, dans une présentation,
presque une mise en scène très
soignée qui, de la couverture au
fil des pages, non pas prolonge le
texte par l'image, mais confronte
Eugène Ionesco
1
Découvertes, 130 p.
-
· Skira éd.
Voici des livres si jolis, si
clairement mis en p age s
qU'ils ne semblent pas nous
entraîner dans l'envers des
livres. De même l'œuvre
achevée masque les chemins
par lesquels est passé son
créateur. Or c'est à un retour
sur ces chemins qu'Albert
Ski ra et Gaëtan Picon invi-
tent les meilleurs écrivains
d'aujourd'hui, de Michaux à
Robbe-Grillet, de .Leiris à Fou-
cault, d'Asturias à Dürren-
matt.
l'interrogation de l'écrivain sur le
mouvement même de sa création
avec le geste achevé du peintre
lui-même dans le cas d'Ionesco,
Elsa Triolet
·
1
La mise en mots
Skira éd., 146 p.
Signés respectivement Elsa Trio-
let, Aragon, Ionesco et Butor, les
quatre premiers volumes de leur
collection « Les sentiers de la créa-
tion )) témoignent de l'intérêt d'un
tel projet. Mieux, ils révèlent sous
ceux dont l'inspiration conson·
nent, riment avec la leur pour
Aragon ou Triolet - met en paraI.
lèle deux modes d'expression,
dévoile leur parenté ou leur oppO·
sition, voire, à la limite, souligne
leur possible fusion. Plus profon.
dément, l'unité se situe au niveau
même de la question en ce que
celle-ci oblige chacun à revenir à
ses commencements ou, comme le
Dès que la réponse prend corps,
que chacun conte ou feint de
conter son itinéraire, ses faux pas
et ses élans, les impasses ou les
voies royales dans lesquelles il ·a
pu s'engager, la variété nécessai.
rement s'impose. Sur les sentiers
de la création, en effet, chacnn va
à son pas. Mieux, le vrai créateur
choisit ses sentiers, ou plutôt les
invente, quitte ensuite à les par·
courir jusqu'au ressassement ou à
l'épuisement. Et s'il tente de les
décrire, de nous montrer par quel
saut il est passé de l'un à l'autre,
voici qu'il les redécouvre, et avec
eux sa jeunesse ou ses propres
secrets, qu'il devient le héros de
son propre roman ou, s'il est ro-
mancier comme Aragon ou Elsa,
de l'envers de· ses romans.
la création Mais non, dira-t-on, ce n'est pas vrai. Aragon, Ionesco, certes remontent à leur
la création
Mais non, dira-t-on, ce n'est pas
vrai. Aragon, Ionesco, certes
remontent à leur enfance, à la pre·
mière histoire dictée, au prem:er
livre lu, Elsa Triolet aussi quand
elle évoque son hilinguisme et les
inventions que dans le jeu de la
mise en mots une langue commu·
nique à l'autre. Butor fait tout le
contraire. Il refuse de parler de
lui. Du Maître de Moulins à Gilles
Segal, il ne parle que de peintres,
il erre sur les sentiers de la créa.
tion picturale. Sans doute. Son
propos est hien d'analyser la ma·
nière dont les signes écrits, des
initiales insérées l'une dans l'autre
.de la signature d'Albert Dürer
.aux devises des hlasons, du nom ou
.des emhlèmes des saints dans les
<enluminures et fresques médié-
vales aux hulles des han des dessi-
nées, à la récupération des textes
imprimés dans l'art moderne,
.apparaissent et jouent un rôle
dans la peinture. Ainsi il montre
le rapport entre la lettre et la
figuration dans la peinture reli-
gieuse, entre le nom et le portrait
chez Holbein, le rapprochement
,ou la distance que le titre, notam·
ment dans la peinture ahstraite
,ou surréaliste, suggère ou crée
,entre la représentation plastique
.et la réalité à laquelle elle renvoie
ou dont elle est la négation. Mais
procédant ainsi, et sans en avoir
l'air, Butor nous en dit moins sur
la démarche créatrice des artistes
que sur sa propre méthode. Car il
déchiffre ses tableaux comme dans
taille son chemin dans la forêt
des signes, ils écoutent, ils atten·
dent, ils tentent d'être à la fois
l'oiseau et l'oiseleur. « Je me
ment. Il ment comme le rossignol
la nuit. II
jette à l'eau des phrases comme
on crie. Comme on a peur
» dit
Aragon. « Ecrire c'est inventer,
,
,
.
c est Imaginer, c est
Inventer et
construire à la fois
c'est décou-
vrir ll, dit Ionesco. Et quand il
affirme: « L'imagination ne peut
mentir puisqu'elle se dévoile, puis-
qu'elle est dévoilement, puis-
qu'elle elft construction. L'inven-
tion est le contraire du men·
,Ilonge ll, Il rejoint l'auteur du
le mentir-vrai» ou Elsa Triolet
citant Klehnikov sur la couverture
tle son livre : « Il ment divine·
S'ils llemhlent s'accorder, tOU8
ces écrivains s'accordent surtout
pour nous dire qu'il n'y a pas de
recette, qu'il est possihle pour
chacun de remettre ses pas dans
ses pas sur les sentiers de sa pro-
pre création, mais non de dirC'
comment quitter les sentiers hattus
pour trouver une écriture qui
débouche sur de nouveaux pay-
sages., Les clés qu'ils donnent, ou
feignent de donner, ne valent que
pour eux. Ainsi, collection
d'Albert Skira et Gaf;tan Picon
est.elle promise à une inépuisahle
variété.
Claude Bonnefoy
Dessin de Ionesco.
müe e" mots» (et cette expres.
sion, « la müe en mots », ne l'a·
IDOMINIQUEFERNANDEl
Description de San Marco
ou
t·elle pas choisi pour titre à cause
de sa consonance avec la Müe à
mort afin de miéux marquer l'in·
cessant croisement des deux
œuvres ? ). Et Aragon, dans son
essai d'une grande lucidité mais
qui semhle tout de primesaut,
conte, depuis ses premières tenta·
tives d'enfant, la naissance de tous
ses livres, l'apparition de leur
première phrase (de leur « inci •
pit). Il dit comment celle.ci,
beaucoup plus qu'une réflexion
volontaire a commandé l'organi.
sation, la construction de chaque
œuvre, souvent par réaction contre
l'œuvre précédente, tout nouveau
roman ayant pour fonction de nier
ou plutôt de dépasser le roman an·
Mobile la cathédrale de Venise ou
la réalité amerlcaine. Il nous
signifie que sa poetique passe
·d'abord par une lecture des objets,
.des catalogues, des œuvres ou du
monde.
térieur. « Si bien que mon histoire
en tant qu'écrivain ne peut se com·
prendre si l'on n'y décèle cette
perpétuelle dialectique tournée
contre moi· même ll.
Lettre à Dora
roman
C'est d'une autre lecture que.
parle Aragon quand il avoue être
le premier lecteur de ses livres. Le
lecteur de ce qui s'écrit. Le copiste
de l'inspiration dont le la est
.donné par la première phrase.
La d6marehe
"Un roman d'amour, une idylle brûlante, cette chance ne nous
d'loneBoo
est pas donnée si souvent." PIERRE-HENRI SIMONde l'Académie Français
Le Mond
"Un talent sans défaut." MAURICE NAD EAU Quinzaine Littéraire
"Une atmosphère d'envoûtement,une conception magique de la
.« Comme j'ai entendu la première
phrase, dit-il, (en un sens assez
.différent de l'audition de réveil),
j'ai lu tout le reste, je le répète,
dans la foulée du son, du la trans·
''lis, mais je dénie être pour quel-
que chose dans le choix. C'est moi
'lui ai été choisi par mes livres: me
comprendra.t-on ?» Aussi bien,
En apparence, la démarche
d'Ionesco est différente, qui nous
vaut une admirable évocation de
la découverte du monde par l'en.
fant qu'il fut et, en contrepoint,
des dessins au feutre, parfois ma·
l.adroits ou naïfs, mais où la mala·
dresse se fait inventive. Mais sur
le fond, sur le rapport de la créa-
tion et du langage, du réel et de
l'écriture, Ionesco n'est pas si
éloigné d'Aragon ou d'Elsa Trio.
let. Tandis que Butor c}échiffre,
vie."
ETIENNE LA LOU L'Express
"J'ai subi, insidieusement, souterrainement,le charme équivoque
de "Lettre à Dora"
ce livre exerce un indiscutable pouvoir."
FRANÇOIS NOURISSIER Les Nouvelles Littéraires
IBRASSET
est-il proche d'Elsa Triolet qui dit
" moins j'y songe et plus courte est
ln distance entre la pensée et la
La Quinzaine littéraire, du r au 15 /évM 1970
EXPOSITION Un peuple de Il faut aJier voir l'exposition Dado au C.N.A.C. (1). D'abord parce
EXPOSITION
Un peuple de
Il faut aJier voir l'exposition
Dado au C.N.A.C. (1). D'abord
parce qu'elle situe et confirme
ave.c éclat la place majeure que
ce peintre occupe dans l'art ac-
tuel. Ensuite parce qu'elle offre
l'occasion d'une méditation sur
la ou plutôt les peintures ac-
tuelles, dont elle peut contri-
buer à définir l'horizon, les
options et les destinations.
sateurs, ont voulu montrer, à
travers des toiles majeures, le
travail que nous ignorions, des
trois dernières années et même
des derniers jours puisqu'une
peinture conçue et achevée
dans les quelques jours précé-
dant le vernissage, voisine avec
des œuvres dont l'élaboration
s'est poursuivie pendant des an-
nées. Mais à ces toiles ils ont
confronté en contre-point. grou-
pés dans une salle unique, à
à part des autres, les principaux
jalons qui définissent le chemi-
nement de Dado depuis qu'âgé
de 26 ans, il quitta son Monté·
négro natal pour venir en fran-
ce, en 1956.
évolution par développement de
thèmes peu à peu synthétisés.
Au fil du temps, dans le sur-
gissement progressif d'un peu-
ple de monstres, l'univers de la
regression peu à peu s'affirme,
abîmant et confondant hommes,
animaux, végétaux dans la puis-
sance du minéral qui ne cesse
de s'effriter pour cependant tout
engloutir. Si la première toile
de 1956 évoque un jeu de mé·
cano et fait appel à des formes
géométriques qu'on ne retrou-
vera plus, les bébés que le
temps transformera en fœtus
sont déjà présents, de même
qu'une organisation compacte
le visage s'estompe dans la pré-
cision d'un craquèlement qui
dans le même temps lézarde et
érode, tel un mur sur le point
de s'écrouler, vêtements, bérets,
mains. la technique est la mê-
me dans le Philosophe dont seul
le fauteuil émerge ironiquement
du désastre, tanais que la tête,
les mains et les pieds, tout pé-
trifiés qu'ils soient, prolifèrent
déjà comme des végétaux.
l'œuvre de Dado est mal
connue du public parisien qui
l'a rencontrée à l'occasion de
trois expositions espacées (2)
(1958, 1964, 1967) et dans la
fulgurance de quelques salons
ou manifestations collectives.
Aujourd'hui elle est montrée
pour la première fois dans un
espace à la mesure des gran-
des toiles où se déploie le
mieux l'architectonique com-
plexe de Dado.
de l'espace qui mêle et intrique
Depuis, dans cet art de figu-
res fantastiques, organisées
dans un espace complexe mais
non perspectif, surgies d'un
dessin impitoyable sous les
couleurs les plus tendres, pres-
que précieuses, pas de muta-
tion, ni de révolution, mais une
les éléments hétérogènes. Qua-
tre années séparent cette toile
du célèbre et toujours merveil-
leux Thomas More, premier ma-
nifeste du double thème de la
pétrification et de la déréliction.
A la revoir après des années,
Il ne s'agit pas au C.N.A.C.
d'une rétrospective. les organi-
cette image conserve son pou-
voir de fascination : figure dont
la dissolution prend ensuite
une forme radicale dans un mo-
ment pointilliste qui fixe sans
doute désormais pour Dado le
statut du détail : dans son pul-
lulement il nie tout récit possi-
ble. Et une fois marquée la puis-
sance engloutissante du géo-
logique, le thème végétal s'af-
firme à son tour dans les années
1965-1966 en deux temps obses-
sionnels. D'abord dans les fœ·
tus-tubercules où les « yeux »
des jardiniers deviennent de vé-
ritables prunelles, dans les tê-
tes-citrouilles aux contours dé-
coupés, dans les membres qui
bourgeonnent et prennent raci-
ne. Puis dans l'envahissement
des intérieurs, viscères et cer-
velles: c'est alors une série de
toiles aux tons pastel très pâles
qui semblent presqu'effacées
(Le nid de chouettes ou le Bus
Palladium), où dans un espace
complètement rempli apparaît
l'identité déirsoire de ce qu'on
nomme intérieur ou extérieur,
identiques rhizômes de chairs
molles, roses et bleutées.
Quoi de nouveau depuis 1967 ?
Mêmes monstres sous de nou-
veaux avatars, même obsession
fondamentale. Mais une expé-
rience nouvelle et importante
pour ce peintre du fantastique
dont la vision s'alimente pour-
Du
2
au
21
février
1970
(de 10 à 12 h et de 14 à 18 h),
sauf le dimanche
GALERIE 9
9, rue des Beaux-Arts,
75-Paris-6 e -
Tél. ODE 00-29
ANTOINETTE MONDON
présente
les peintures récentes de
Jean-Pierre HAMONET
le lundi 2 février 1970
(Vernissage
de 18 à 22 heures)
La vieille femme amoureuse. 1963.
1.
monstres tant de quotidienneté : Dado a rencontré la mer ou plus exacte- ment la
monstres
tant de quotidienneté : Dado a
rencontré la mer ou plus exacte-
ment la plage, puisqu'aussi
bien son élément est la terre,
de l'individu Dado, c'est notre
historicité qui affleure dans ces
toiles consacrées à la dégrada-
tion : puisqu'elles expriment,
sans la médiation des mots, le
désespoir absolu devant la mort
des dieux et la non-naissance
de l'homme englué dans l'ani-
malité, la végétalité, menacé
par la pétrification.
Et c'est merveille de voir le
1 LA VIE ANIMALE
24
F
26
F
2 ASTRONOMIE préface de Paul Couderc
3 PHILOSOPHIES ET RELIGIONS préface de Georges Pascal
28 F
et non l'eau, ni l'air
(le ciel
étant seulement chez lui pré-
texte à contraste). Les plages
sont pour lui l'occasion d'une
nouvelle organisation de l'es-
pace, moins baroque, ordonnée
par zones parallèles, de haut en
bas et où, pour la première fois,
s'opère la fusion des règnes
minéral, végétal, animal - es-
prit aussi - : la comparaison
du Footballeur (1964) avec la
Locomotive (1969) est à cet
égard très éclairante. Dans les
deux cas, la forme centrale qui
se dessine sur fond de ciel est
pratiquement semblable. Ce qui
diffère, c'est l'organisation des
éléments dont elle est formée:
4 LE MONDE ANTIQUE préface de Pierre Grimal
27 F
5 (a) DE L'ANTIQUITÉ A NOS JOURS: L'EUROPE
29,80 F
préface de Robert Aron
5
(b) DE L' A
NOS JOURS:
LE MONDE MOINS L'EUROPE
29,80 F
préface de Claude Fohlen
classicisme des moyens mis au
service de cette vision : virtuo-
sité du dessinateur (qu'il fau-
dra exposer un jour), maîtrise
du coloriste dont l'ironie est
nourrie des leçons du passé,
XVIe et XVIIIe siècles en parti-
culier.
Le fait que la peinture de Da-
do nous concerne ici et mainte-
nant avec pareille acuité prouve
Bordas.
Encyclopédie
la pérennité d'une certaine figu-
sous la direction de Roger Caratini
beaucoup plus complexe, diver-
sifiée, et synthétique en 1969
où, de plus, une nouvelle dimen-
sion temporelle succède à l'an-
cienne simultanéité, grâce à la
hiérarchisation du détail.
La cOilfrontation des œuvres
récentes et anciennes dissipe au
C.N.A.C. les ambiguïtés que pou-
vaient laisser naître les toiles
isolées. le détail anecdotique
perd toute autonomie, son pul-
lulement marquant la mort du
" sujet -. De même est balayée
la tentation d'intégrer Dado dans
la tradition du fantastique bos-
chien ou dans la postérité du
surréalisme. Certes il use de
la tératologie et d'une imagerie
qui défie apparemment le réa-
alisme de la quotidienneté. Ce-
pendant il n'y a plus dans la
peinture de Dado ni récit, ni his-
toire, au service d'une idéolo-
gie; et if ne s'agit pas davan-
tage d'onirisme, d'évocation
symbolique de l'inconscient ou
d'exploration de couches ar-
chéologiques.
ration classique. Il fait aussi
apparaître la répartition toujours
plus accusée de la peinture ac-
tuelle. Il existe bien aujourd'hui
deux peintures. L'une qui a vu se
succéder pop, op, et qui après le
mini-mal nous amènera sans
doute le maxi-mal. Branchée sur
l'extériorité, vivant et s'épui-
sant au rythme exténuant de la
mode vestimentaire et des
mass-media, elle a pour desti-
nation de structurer notre envi-
ronnement. (Le sens caché des
premiers Martial Raysse n'est-
il pas, entre autres, l'actuelle
affiche de Michel Polnareff?).
vient de paraître
n° 6
VISAGES DE LA TERRE
(Géographie)
A cet art de la ponctuation, s'op-
préface de Maurice Le Lannou. professeur au Collège de France
.
En fait, la vision de Dado est
une cosmologie. Cosmologie
qui, malgré l'apparence passé-
iste de son écriture (et c'est là
le lien essentiel avec le surréa-
lisme) est d'une extraordinaire
activité. Bien davantage que les
horreurs de la guerre et de
l'après-guerre évoquées dans
l'Entretien avec Dado du cata-
IO.Ç1ue bien m.ieux Q.ue .1 'hi.sro.i.r.e
pose l'autre peinture qui alimen-
te la répression, la recherche du
sens, qui est faite pour une
contemplation que l'image clas-
sique, neutre, possède toujours
le pouvoir de satisfaire. Et dans
un accrochage de l'intell igence
et de la splendeur duquel il faut
rendre hommage aux organisa-
teurs, Dado témoigne de la vita-
lité de cette peinture-là.
Françoise Choay
(1) Centre National d'Art Contempo-
porain jusqu'au 23 février.
(2) Galerie Daniel Cordier en 1960 et
1964. Galerie André-François Petit
1967.
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POLITIQUE
Pour un socialisme
démocratique
Roger Garaudy
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Le grand tournant du socialisme
Coll. « Idées»
Gallimard éd.
On connaît le mot: • Il faut
vingt
ans pour. faire un homo
me, ,une seconde pour le
détruire •• Elargissons: il faut
vingt ans pour faire un stali-
nien, quelques minutes pour
le libérer de sa logique ma-
lade. Avec ou sans autocri-
tique !
blème soVietique. L'accumulation
démographique et technique n'est
pas la seule possibilité de ce conti.
nent et l'on aurait tort de -sous·
estimér que la « révolution cultu·
relIe » fut précisément l'acte social
par lequel Mao a brisé la naissante
bureaucratie dans un pays sans
cadres et sous-développé - fût-ce
pour la remplacer par une autre.
Regardez Roger Garaudy : saine
éducation bourgeoise, teintée de
christianisme et de « mauria.
cisme», révélation communilte,
fidélité pathétique après le
«- pacte » amenant le jeune homme
en camp de concentration algé.
rien, député après la victoire et la
résistance, leader de la pensée tho·
rézienne et farouche pourfendeur
d'hérétiques. Et pourtant, pour lui
aussi, après Lefebvre, après Mo·
rin (1), après tant d'autres,
l'heure sonne de l'interrogation
générale. Il est intéressant de cons·
tater que le mouvement stalinien
multiplie régulièrement les pré·
textes: l'Espagne, la Yougoslavie,
la Hongrie, la Chine, la Tchécos.
lovaquie. « Détruire, dit·elle»
semble dire la bureaucratie établie
en place de 1;. Révolution.
Du moins, apparaît dans le livre
de Garaudy cette idée qu'aucune
des formules sociales et économi·
ques proposées aujourd'hui aux
hommes ne saurait constituer
un m 0 d è 1 e ou
un i d é a 1
pour lesquels les hommes dus.
sent mourir et se battre. Cela
permet à l'auteur de définir, à la
lumière de l'exemple yougoslave
et de l'exemple tchécoslovaque,
une possibilité de socialisme
démocratique et moderne qui inté-
Roger Garaudy.
sens plein du mot, c'est·à·dire de
la démocratie directe contrôlée
par les intéressés eux·mêmes
Et de livre en livre, par un glis.
sement rapide mais imperceptible,
du Problème chinois à Pour un
modèle français du socialisme (2)
consiste pas à ramener magique.
ment les sociétés en l'état ou elles
étaient au temps des premières
locomotives, mais à le situer dans
sa vérité présente': celle de la
cybernétique et de l'a'utomation.
Le régime américain est devenu
grerait l'action réelle et critique
des groupes divers compe·
sant ce que l'on appelle sottement
(Oh! Ortega y Gasset!) les
« masses» : la société vivante
implique l'action critique et conti.
nue des intéressés sur l'Etat et le
pouvoir, combinée avec les' tech.
niques libératrices.
un complexe militaire industriel
Lu c pou belles
de l'histoire lt
jusqu'à ce dernier ouvrage qui sert
de plate-forme à toute l'opposjtion
communiste et qui dominera son
prochain Congrès, Garaudy s'éton·
ne d'avoir si longtemps subi la fas-
cination bureaucratique, et sug·
gère des voies nouvelles.
Le masoehl.me
stalinien
n fut un temps où ces hérétiques
se perdaient dans ce que les agents
du régime appelaient alors les
4( poubelles de l'histoire ». Mais il
en va de ces « poubelles comme
de celles où Beckett loge ses pero
sonnages : elles servent de tribune.
On y parle souvent plus haut et
plus net que du haut des loges
fleuries de l' « appareil ».
Le livre est vif, aigu, aisé à lire.
Le marxisme de Garaudy n'est
certainement pas celui d'Althus.
ser, l'actuel idéologue de la
bureaucratie officielle du parti
français. Le marxisme de Garaudy
n'est pas philosophique, il tente
d'être réaliste, c'est-à·dire léni-
nien.
qui porte avec lui ses chances de
survie et ses chances de destruc·
tion ou d'évolution. Ce n'est pas
en attendant que joue la loi de la
(( paupérisation absolue » que s'ef.
fondrera la puissance capitaliste.
C'est en développant elle-même
ses possibilités, en créant ou en
suscitant des forces qui l'appro-
cheront d'une originale et irrésis.
tible solution démocratique.
De même, l' U. R. S. S. est
devenue un complexe bureaucrati.
Deuxmodèl
Ainsi, Roger Garaudy. La Tché.
coslovaquie lui révèle dans une
illumination fulgurante la vanité
d'un système qu'il n'avait jusque
là jamais mis en cause, jamais
contesté, fut· ce
intérieurement. Il
L'auteur examine donc les deux
modèles proposés à l'avenir de la
planète, le modèle américain et
le modèle soviétique. C'est pour
rappeler que le capitalisme dans
sa phase la plus développée ne
ressemble en rien au capitalisme
du siècle dernier et que Je mar·
xisme le plus conséquent ne
co· militaire ; ses chances de réali.
ser le communisme à partir du
socialisme autoritaire et accaparé
par une classe dirigeante avide,
bien' que non intéressée directe·
ment au partage des bénéfices, sont
nulles. Les efforts considérables
tentés pour rattraper le retard in·
dustriel entre les deux guerres ont
sans doute été « payants », mais le
stalinisme a eu le tort de penser
que la dictature d'une classe poli.
tique, aujourd'hui établie et cons·
tituée, puisse encore donner un
sens au communisme.
Mais comment le communisme
actuel pourrait-il admettre cette
simple vérité et donner à la
« gauche» française aujourd'hui
pervertie et vagabonde une vitalité
que le « Kriegspiel » politico-syn.
dical ne saurait lui apporter?
Assurément, quelque chose pèse
ici qui explique ce masochisme
stalinien, cette continuité dans le
fanatisme (3). Certes, ne sous·esti.
mons pas le cartésianisme français
épris d'absolu qui, à l'exemple
d'un Il gallicanisme catholique»
qui ne put jamais se séparer de
Rome, reste ultramontain et ohsé"
dé par les vérités massives et
calmes (confortables) de la Mec-
que.
y découvre non seulement la seule
réalité ouverte au socialime mon·
dial, mais aussi l'impitoyable exi-
gence de la bureaucratie de l'appa.
reil soviétique d'écraser tout ce
qui se réclame du communisme au
Et la Chine? C'est sans doute
la faiblesse du livre de Garaudy
que d'escamoter le problème chi-
nois en le faisant dépendre du pro·
Comment s'étonner que la réa-
lité se venge lorsque l'on veut la
coucher dans le lit de Procuste ?
Garaudy assure que le socialisme
démocratique, celui qui constitue
le Il grand tournant » actuel résul·
tera d'une action commune et d'un
18
THEATRE Le massacre de tous les groupes so- .ciaux, ce que Marx appelait contre Hegel
THEATRE
Le massacre
de tous les groupes so-
.ciaux, ce que Marx appelait contre
Hegel la « société ci\cile » opposée
à l'Etat et ses délégués ou commis-
saires de tout poil. Sans le savoir,
ou le sachant peut-être, Garaudy
esquisse cette synthèse de la pen.
révolutionnaire de Proudhon
pt de la pensée révolutionnaire de
Marx sans laquelle il ne peut exis·
ter en Europe de mouvement réel,
de changement radical.
1 Eugène Ionesco
Jeux de massacre
Gallimard, éd. (à paraître).
La nouvelle pièce d'Ionesco
a été créée au Schauspielhaus
de Düsseldorf dans une mise en
scène de Stroux. Le thème en
est la destruction de la popula-
tion d'une ville par une épidé-
mie.
L'idéologie de l'Internationale
était universaliste et en appelait à
la spontanéité révolutionnaire des
« masses» ; comme le fait aujour-
d'hui le c( maoïsme ll, la grève de
1920 en appelait à la dynamique
de la base contre les appareils éta-
blis. Cinquante ans de centralisme
bureaucratique ont peut-être fait
des martyrs et entraîné (au nom
du nationalisme russe) la victoire
.contre le nazisme. Ils n'a pas fait
La révolution. Une organisation
qui a fourni tant de preuves de
son incapacité devrait-elle être
.conservée ? C'est la que tion que
'pose Garaudy. Faute d'y répondre,
on devra s'attendre à d'autres
·c( Mois de Mai », d'autres retours
à la contestation. Les vieux diri.
geants du parti et de l'appareil,
les jeunes technocrates commu-
nistes si près de s'entendre avec
l'appareil bourgeois r.entralisateur
français ne sont pas comme on dit
.« condamnés par l'histoire », ils
piétinent.
Si les survivants échappent
à l'épidémie, ils seront punis
d'une autre mort. Ceux qui ne
sont pas morts sont mourants,
les autres par peur se précipi·
teront dans le suicide. La mort,
accident individuel d'un rêve
collectif, accident collectif d'un
rêve individuel.
Décor de Jacques Noël pour Jeux de massacrc.
Le sens vient de la mort du
sens. Il n'y a plus de significa·
tion, il n'y a que les signes indé-
chiffrables du mal. Mon mari me
disait que la plupart des gens
vivent dans l'incohérence. Ils
n'ont pas de mœurs précises. Il
paraît qu'ils en meurent.
En définitive, la solution ne leur
appartient plus. Ni Garaudy, ni
ennemis dans le parti ne' rem-
porteront la victoire. Comme le
disait Marx, l'homme entre dans
l'histoire à reculons. Qui sait, si
llemain, ce qu'on appelait le
« Tiers Monde» n'imposera pas
une solution qui rende également
absurde l'utopie de cc science
fiction » des Américains rêvant
,d'une richesse infinie et continuel-
lement développée et celle des
Soviétiques imposant un ordre bu-
reaucratique à l'univers?
L'épidémie, comme une pluie
de rayons, tombe sur la ville,
touchant les uns ou les autres
sans même que la contagion éta·
blisse de relais apparents. La
mort dans le mot qu'on pro-
nonce ou dans le pas qu'on
aventure au-dehors ou dans le
blottissement chez soi. La mort
est un hasard objectif. Aucune
garantie, rien contre cette pré-
sence. Trop de coïncidences
nous ont fait abandonner la piste
de la coïncidence. Les gens meu-
rent au hasard, dit un person-
nage. On meurt aussi malgré
soi. C'est pour cela que beau·
coup de personnes, les person-
nes polies, meurent en s'excu-
sant.
Si les autres pièces de Iones-
co étaient autant de différentes
approches de ce thème: l'an-
goisse de la mort, dans Jeux de
massacre il n'y a aucun méan·
dre, aucune démarche circulaire,
mais un affrontement direct
avec la mort. La menace n'a pas
le temps de creuser ses gale-
ries ni le discours de se dérou-
ler puisque le projet n'a pas le
temps de se projeter, puisque
la mort tombe d'aplomb.
« Cette mort
est politique"
Le rythme de la pièce est
celui de l'instant renouvelé à
toute allure. La répétition tue le
temps. L'événement est impré-
visible et pourtant ce n'est plus
une surprise, dit quelqu'un, on
a déjà pris l'habitude, dit quel-
qu'un d'autre en s'écroulant.
toutes les secondes. L'étirement
ou le rétrécissement de l'illstant
ont aussi peu de valeur l'un que
l'autre. Partant de ce postulat,
Ionesco utilise tous les effets
de raccourcis comiques. L'évé-
nement étant hors de propor-
tions, la narration insuffisante à
l'exprimer, la crédibilité dépas·
sée, cela donne: En quittant 1.
maison de mes amis, ils étaient
deux. Je suis allé chercher le
journal et je suis revenu. Je suis
monté, eh bien, j'ouvre la porte
et je vois onze cadavres éten·
dus. Plus loin: Ce qu'il faudrait
savoir, ce qu'il faut bien établir,
c'est ceci: Se sont·i1s multipliés
de leur vivant ou après ? En
tous cas, cela s'est fait en cinq
minutes. Dans une atmosphère
de panique, le comique d'Jones·
c9 se faufile toujours plus insi-
dieux, toujours plus corrosif.
La pièce est une succession
de scènes où les personnages,
appartenant à toutes les caté-
gories sociales, projettent leur
propre signification dans la
mort, tentent d'humaniser l'évé-
nement en le réduisant à "his-
toire. La mort comme produit de
Il est urgent de vivre, il est
inutile de vivre puisqu'on n'a
pas le temps de vivre. La mort
à tous les coins de rues et de
chambres de cette ville inter-
- Il n'y a pas d'avenir -
Rien n'est à venir. Tout est à
prévenir. - Mieux vaut prévenir
que guérir. - Rien n'est vrai·
la
société - comme crime de
ment prévisible. -
Rien n'est
Jean Didier
la
pauvreté, crime de la richesse
vraiment guérissable. -
Pas
rompt tout discours et le trans-
forme en une seule pensée
chargée d'impatience et d'im·
puissance, en une seule inter·
rogation sans réponse. L'huma-
nité n'est que t'avortement d'un
-
la mort, complot contre la
1. La Somme le de Lefebvre,
société, complot à l'intérieur de
Dieu qui, lui-même, n'a pas eu
le temps d'être formulé. Ionesco
Autocritique de Morin restent des livres
la société - la mort punition -
même le prévisible. - Pas
même le curable, - Surtout pas
le prévisible ne peut être prévu,
Il('\uels, toujours répétables pour ce
« ressassement éternel II du stalinisme.
2. Seghers, 1967 et Gallimard, 1968.
3. A la fin de la guerre, le parti corn·
muniste avait attiré à soi tous les cadres
et les intellectuels; la rigidité de sa
la mort œuvre de Dieu sans
Dieu. Cette mort est politique,
dit l'un d'eux. La révolte. L'ac-
tion. La violence. Je ne promets
pas la disparition du mal mais
je promets que la signification
en sera différente.
a rêvé cette mort collective
autour de lui pour ne pas mou-
Dans Le Roi se meurt l'agonie
était un instant qui n'en finissait
plus, qui durait le temps de la
vie du Roi, de son éternité. A
l'opposé, la cadence de la mort
dans Jeux de massacre est de
rir seul. S'il pouvait mourir d'au-
tre chose que de la mort,
comme il serait heureux!
politique a éloigné en quelques années
tous ceux qui lui auraient assuré une
dignité intellectuelle.
Simone Benmussa
1.
La Quinzaine littéraire, du 1- an 15 février 1970
Vauthier chez Maréchal Iean Vauthier 1 Le sang Lyon, Théâtre du 8' Voici donc l'œuvre
Vauthier chez Maréchal
Iean Vauthier
1
Le sang
Lyon, Théâtre du 8'
Voici donc l'œuvre monumen-
tale. Depuis deux ans que Ma-
réchal l'avait commandée à
Vauthier pour sa compagnie du
Cothurne, on l'attendait. De·
vant une telle. richesse. une
telle magnificence, une telle
complexité aussi, car l'œuvre
est singulièrement savante -.
on admire, on écoute; on s'jn-
terroge aussi.
« Mon.elgneur, noui tren.·
formon
; le monde tourne et
la création ne s'arrête pas·». Le
démiurge qu'on voit à l'œuvre
sur le théâtre est aussi un ar-
tiste, - ou un esthète : « J'ai
étreint la Beauté
je suis un
musicien Viens bâtir la Beau·
Nous allons à l'harmonie ».
Cet artiste a lu Nietzsche et Pro-
méthée le hante : par quoi est·
il conduit? « Par un appétit sans
mesure, par une volonté prodi-
gieuse, par l'amour des hasards
à ces figurines de répertoire. il
infuse un sang nouveau, qui
n'est plus le sang répandu, celui
de la cruauté voulue par la fic-
tion théâtrale, mais celui qu'on
donne, et qui est feu, vie,
amour. Accoucheur d'actes et
d'hommes, il découvre dans
cette création une étrange com-
munication avec ses acteurs,
avec l'un d'eux surtout, Marcel
Bozonnet,jeune acteur très pro-
digieux, au lyrisme éperdu, cas-
sé. proche d'Artaud, c'est-à-dire
avec l'acteur-Duc, cette ordure
en qui il fait jaillir le sublime.
Je tiens ce duo lyrique pour un
des plus grands moments de
théâtre que j'ai connus. Parve·
nu sur ces cimes, - proches
de Corneille -, de la généro-
sité, de l'héroïsme et de
l'amour, Bada, dégoûté du sang
et de la cruauté, fait dévier la
pièce. expédie au plus vite le
scénario initial - avec cada-
vres amoncelés -. et en rigo-
lant. pour finir la pièce.
contrôlés
Lève-toi, mon vou-
loir, que je sois dans mon ciel
Je ne suis qu'action ». Créer et
détruire, détruire pour créer.
est son essentielle passion.
Le sang.
« Car il me faut tuer la horde
permanente Il vient changer
le tout
Il fait le compte de ceux
qu'il faut tuer ». Alors, c'est
il ne manipule encore que la
création théâtrale.
qui? Tamerlan? Trotsky? (C'est
Audiberti qui les rapprochait).
Mais le Christ et saint Paul
sont aussi passés par là et la
souffle par larges bouf·
fées.
jourd'hui Vauthier semble avoir
voulu le venger de son sort mal·
heureux, l'arracher à sa prison
et lui permettre de s'accomplir:
Bada rejoint le monde.
Bref, le nouveau Bada a pris
de la dimension. Car c'est lui
qui est revenu : le poète, na-
guère • empêché ., est devenu
acteur-metteur en scène. Quoi-
qu'il en dise, Vauthier n'échappe
pas à Bada, non plus que Jarry
n'a échappé à Ubu. Il l'avait
laissé, le Don Quichotte histo-
rien, après Capitaine Bada et
Badadesques, toujours aux pri-
ses avec tui-même, et le verbe.
et la femme, et le monde,
• personnage combattant .,
prisonnier d'une impossible
quête, - d'amour de poésie -,
toujours empêché d'incarner
dans des mots, - ces pauvres,
ces glorieux mots aussi vains
qu'enivrants - les formes qui
peuplent son rêve. Voilà qu'au·
On le souhaitait, ou plutôt on
souhaitait voir Vauthier échap-
per à Bada, se projeter sur le
siècle, et empoigner l'Histoire
et la Cité des hommes; car,
avec sa démesure lyrique et
bouffonne, son verbe magnifi-
que et violent ou familier jus-
qu'à l'ordure, son sens du mons-
tre et de la dérision, Vauthier
est aujourd'hui avec Genet, le
seul dramaturge en mesure de
nous renvoyer à travers la dé-
rision lyrique, l'image du monde
qui est le nôtre. Seulement voi-
là : ce monde que Bada rejoint
aujourd'hui, il ne le rejoint que
dans l'imaginaire, il n'en rejoint
que la métaphore, il n'en mani-
pule que la représentation; on
a choisi pour lui comme lieu.
de ses actes, non pas l'Histoire,
mais une scène de théâtre; de-
venu auteur-metteur en scène,
le voilà donc, ce fUs de l'éli-
sabéthain Vauthier, en train de
jouer et mettre en scène une
horrifique tragédie dans le goût
élisabéthain, - œuvre dont il
est l'auteur -, tragédie de la
vengeance, inspirée d'Hamlet et
de Cyril Tourneur, avec morts
entassés, sang à foison, cou-
ronnes qui tombent, ducs ou
rois se succédant en cascade,
une de ces tragédies où se re-
percute assez bien d'ailleurs,
un monde de bruit et de fureur.
Mais voilà que soudain, le soir
de la • première ., ce • pertur-
bateur tonitruant •• possédé du
Evidemment, cette œuvre
admirable est narcissique au su-
prême degré, elle est nourrie
des fantasmes de Vauthier, de
sa difficulté d'être et de créer.
et du sens charnel que prend
pour lui la création théâtrale.
Evidemment, cette œuvre de
3 heures et demie, très compli-
quée -- chaque phrase devant
à la fois « servir la pièce
conventionnelle et le second
thème qui la viole » comme dit
Vauthier - exige du vaste pu-
blic qu'elle cherche à atteindre
un effort fécond mais difficile.
Son outrance, sa démesure ly-
rique - jointe pourtant à une
rigueur d'écriture proprement
musicale -, son goat forcené
du verbe, prennent à contre-
pied un public que le théâtre
contemporain a rarement sou-
mis à un tel exercice ni convié
à une pareille fête.
démon de la vie
et de la créa-
tion, se met à tout changer, à
improviser, à casser les situa-
tions, à en réinventer d'autres,
bref à violer et contester sa
pièce, obligeant du même coup
les acteurs à se hausser à son
propre niveau d'imagination, à
se dépasser, à être eux-mêmes.
à retrouver la beauté et la vie;
Et pourtant, on est très au-
delà d'une simple réflexion sur
la création théâtrale, et des
poncifs pirandelliens. On en-
tend dans cette œuvre,
comme c'est souvent le cas
aussi pour un autre dramaturge
dit • réactionnaire ., Audiberti
-, on entend un é.trange appel
à changer la vie, et à changer
l'homme; elle nous dit, cette
œuvre, pour qui veut entendre,
elle nous dit, comme Rimbaud,
que la vraie vie est absente, et
Opérette qu'il y va de notre vie que l'ima- gination prenne le pouvoir, même si
Opérette
qu'il y va de notre vie que l'ima-
gination prenne le pouvoir,
même si elle doit commencer
par détruire. Cela est sans
doute plu s subversif que
conservateur. Ouand on entend
Bada-Maréchal, dans un· aveu
solennel, proclamer qu'il a agi
cc pour le rire le plus grave et
la vie la plus gaie, pour que les
vivants échappent aux morts ",
quand il clame que « tout le
faux-semblant nous paraît au-
jourd'hui, et toutes nos vérités
toujours nous attendent dans la
blancheur des autres à venir n,
quand surtout on l'entend à la
fin, dans une incantation magni-
fique, faire éclater ce cri: « Je
veux ce qui demeure dans la
vie de nos jours, et, par-delà
les
siècles
et ·Ies façons de
vivre, je veux l'élan, les noces,
les noces dans les causes inven-
tées les plus hautes, et nom-
mées perpétuellement perdues,
et jamais expirées », on ne
m'empêchera pas de trouver à
ces appels fraternels un accent
révolutionnaire.
Je suis fatigué, depuis des
années que je l'aime, de dire le
génie d'acteur de Maréchal,
dont la mise en scène, qui gou-
verne ici quelque 40 acteurs,
semble construite, appelée, et
comme soutenue par son jeu
démesurément lyrique, dont
elle est le prolongement et
l'orchestration. Porteur de feu,
semeur de doute, donc de vie,
ivre de mots, pratiquant dans
l'ivresse et la dérision la joie
de casser pour construire, pas-
sant du sublime au bouffon dans
un tumulte de dislocations ful-
gurantes, Maréchal, depuis sa
rencontre avec Vauthier, conti-
nue d'animer Bada de ce souf-
fle qui animerait la glaise (le
Duc le disait). La force conju-
guée de Vauthier et de Maré-
chal dérange, on en ricane dans
les grenouillères des bureau-
crates et des gens de lettres,
et les journaux écoutés distil-
lent un fiel hypocrite. La puis-
sance créatrice fa i t peur,
comme aussi l'appel à créer et
à échanger la vie. Il faut bien
croire que cela est subversif,
puisqu'on vient de punir Maré-
chal en amputant sa troupe
(elle, et elle seule, parmi les
autres centres dramatiques) de
11 % de ses subventions. La
médiocrité gagne.
Opérette.
Witold Gombrowicz
Opérette
1
Traduit par C. Jelenski
et G. Serreau
Denoël, Lettres Nouvelles
mati on qualitative et niaient
toute perspective d'avenir, cette
perspective apparaissait dans
les Nègres de Genet et, sur-
tout, constituait la signification
centrale de sa dernière œuvre,
les Paravents, première pièce
à héros positif et, implicitement,
première pièce optimiste du
théâtre français d'avant - garde
dont la signification est synthé-
tisée dès la première réplique:
et du Mariage dans la perspec-
tive de la révolte et du triomphe
de la jeunesse. Le personnage
central est entièrement positif:
Rose! (
) Je vous dis rose!
Le ciel est déjà rose. Dans une
demi-heure le soleil sera levé
(u.) (2).
Gilles Sandier
Dans plusieurs études déjà
anciennes (1) , nous avions
associé le théâtre de Genet à
celui de Gombrowicz comme
étant dans la littérature contem-
poraine d'avant-garde les deux
seules œuvres théâtrales impor-
tantes qui, bien que dans deux
perspectives différentes, 0 n t
pour sujet l'Histoire et la lutte
des forces historiques.
Il nous était apparu en effet
qu'il y avait une étroite parenté
entre les Bonnes et Yvonne,
Princesse de Bourgogne, mais
surtout entre le Balcon et le
Mariage. Seulement, nous avions
alors l'impression que Genet
s'était par la suite séparé de
Gombrowicz dans la compréhen-
sion du processus historique et
sa transposition imaginaire. Car,
si les Bonnes, le Balcon, Yvon-
ne et le Mariage ne s'ouvraient
sur aucun espoir de transfor-
Or, depuis la rédaction de ces
études, est parue la dernière
pièce de Gombrowicz, Opérette
(3), qui montre que la parenté
entre les deux écrivains était
beaucoup plus profonde que
nous ne le pensions et qu'au
cours des dernières années
l'œuvre théâtrale de Gombro-
wicz avait pris le même tournant
et s'était orientée dans la même
direction que celle de Genet.
Opérette est en effet une
pièce optimiste à héros positif
qui reprend l'univers d'Yvonne
Albertinette, la jeune fille qui
refuse tous les costumes dont
essaient de l'habiller - elle
aussi bien que l'Histoire - soit
les anciennes classes domi-
nantes d'Yvonne - ici le Prince
et la Princesse Himalay, le
Comte Agénor ou le Baron Firu-
let -, soit les révolutionnaires
staliniens du Mariage - repré-
sentés ici par leur dirigeant
Joseph (Staline), le Professeur
(marxiste) qui se met à sa dis-
position et les Valets qui le
suivent.
Le triomphe d'Albertinette qui
débarrassera l'histoire de tous
ses costumes (idéologiques)
est dû à son alliance avec les
deux jeunes Chapardeurs dont
Agénor et Firulet avaient voulu
se servir pour atteindre leurs
buts en les calomniant par la
suite et qu'ils avaient menés
en laisse au grand bal qui cons-
titue le point nodal de la pièce.
Véritable chronique de mai-
La Quinzaine littéraire. du 1- au 15 février 1970
21
Gombrowicz juin 1968, dans la perspective devenue commune à l'œuvre de Gombrowicz et aux jeunes,
Gombrowicz
juin 1968, dans la perspective
devenue commune à l'œuvre de
Gombrowicz et aux jeunes, étu-
diants et ouvriers, qui en mai
68 ont rompu avec les valeurs
anciennes et affirmé pour la
première fois, dans un mouve-
ment grandiose qui a ébranlé la
société tout entière, l'existence
de nouvelles forces historiques
et l'espoir d'un monde vraiment
humain, la pièce reprend le
monde d'Yvonne : la Cour, le
Prince et la Princesse, le Comte.
Agénor et le Baron Firulet, le
• cher Curé" qui vient de célé-
. brer l'office pour le • cher Bon
Dieu", l'ensemble des Sei-
gneurs préoccupés d'un seul
problème, extrêmement impor-
tant, il est vrai, • Les tabourets
de Lord Blotton" (p. 52) ainsi
que ses. gilets lI; et aussi celui
du Mariage: Joseph, l'agitateur
révolutionnaire, le Professeur
qui se met à son service et les
Valets; seulement, en ce qui
concerne les personnages vala-
bles, à la place d'Yvonne, de
Dieu et de l'Evêque, nous avons
maintenant la jeunesse.: Alber-
tinette et les Chapardeurs. Sur
tout cela règne Maitre Fior, dic-
tateur de la mode en Europe qui
doit décider du sens de l'His.-
toire:
1er les différents costumes et
Maitre Fior pourra choisir la
solution qui lui paraîtra la plus
valable. En formulant sa propo-
sition Joseph, qui se fait encore
passer pour le Comte Hufnagel,
espère, bien entendu, imposer
son costume. Son idée accep-
tée, il partira au galop, entrai-
nant tout le monde dans la
course, notamment les Valets
féroces et barbares.
L'acte Il nous présente le bal.
Seule, Albertine d e man d e
qu 'on renonce à tout vêtement
(idéologique) pour atteindre à
la nudité. Agénor et Firulet sont
indignés. La plupart des invités
perdent même la faculté de par-
Ier d'une manière significative
et ne lancent plus que des sons
incohérents. Le Prince et la
Princesse se préoccupent tou-
jours des • tabourets de Lord
Blotton " et, de temps en temps,
reconnaissent l'un ou l'autre des
invités (par exemple • Le cher
Curé de notre cher Bon Dieu!",
p. 81). Finalement. Firulet et
Agénor lâcheront les Chapar-
deurs, ce qui entraînera la pani-
que et le désordre général.
Dans l'acte III, les person-
nages ont perdu leur identité;
quelques-uns se sont même
transformés en objets: le Prince
est devenu lampe, la Princesse
table, le Curé femme; c'est la
révolution. Tout cela débouche
sur la tempête, la folie générale
et la perte de toute significa-
tian:
question de ce dernier:
Fior: (oo.)
Je ne comprends pas
Mais que faisait-elle
Dans ce cercueil? (p. 141)
reprise par tous les personnages
sauf Albertinette et les Chapar-
deurs qui, eux, apporteront la
réponse:
FIor: Ce sont les masques qui
se torturent. Ah ! retrouvez vos
vrais visages!
Tous: La tempête, la tem-
pête!
Les Chapardeurs:
C'est nous!
C'est nous!
C'est nous! (p. 141)
Le Général, le Banquier, la
Marquise : Oujtoukoukmako-Pa-
t atou-bou bou1gou-I ou 1ougoul ouI !
Fior (comme un dément) :
Touiétouk-iiiiitoubo/i-tavatiiii !
Tous (comme des déments) :
Taftatoukouiiiii-tioukalapatalou!
(Vent. Tonnerre. Obscurité.)
(pp. 126-127)
Mais le ciel s'éclaircit et la
pièce se termine par la victoire
de la jeunesse; Albertinette et
les Chapardeurs imposeront la
nudité qu'acceptera même Maî-
tre Fior. Le rideau tombe sur la
2 février
Fior:
)
Malatesta
Montherlant
Comédie Française
La mode
la mode ne peut
marcher contre le temps,
/ Car la mode c'est le temps.
La mode c'est l'Histoire!
, Ai-je raison si je dis
Que la mode c'est l'Histoire ?
3 février
Un sale égoïste
L'école des femmes
Françoise Dorin Théâtre Antoine
Molière
Th. Daniel Sorano, Vlncenne
4 février
Le Prince: C'est l'Histoire!
(pp, 58-59)
Le Prince espère beaucoup de
lui car
Le mystire de la charlt. Péguy
de Jeanne d'Arc
St. des Champs-Elysées
Zoé ou le bal de. Chlman
André Martel
Th. de Plaisance
Le Prince: (.oo) A l'époque où
nous vivons, en ces temps socia-
listo-démocratiques et athéisto-
socialistiques, le vêtement est
devenu le plus puissant bastion
de la classe supérieure. (
Ce schéma de l'action est
assez évident pour ne pas avoir
besoin d'être interprété. Souli-
gnons seulement que sa nou-
velle perspective a permis à
Gombrowicz d'aller directement
à l'essentiel: toutes les idées
principales de la révolte de
mai 1968 y sont: le rejet des
valeurs de l'ancienne société et
des classes dominantes, le refus
du stalinisme, la dialectique du
maître et de l'esclave, la réifica-
tion, le nouveau sens que la jeu-
nesse imposera à l'Histoire. On
serait tenté de dire que les évé-
nements de mai ont permis à
Gombrowicz de se contenter
d'une transposition pre s que
schématique et transparente de
la réalité, en créant dans une
remarquable synthèse la pre-
mière expression littéraire du
mouvement et des forces qui s'y
sont exprimées.
Seulement - et cela montre à
la fois le génie de Gombrowicz
et l'importance de l'étude scien-
tifique des œuvtes littéraires
pour fa compréhension de la
société globale - cette pièce
n'est pas une chronique mais
une anticipation.
Elle a été écrite et publiée en
5 février
1966
Comment M. Mocklnpott
fut libéré de .es tourments
Peter Weiss
Th. Daniel Sorano, Vincennes
Lucien Goldmann
d'Aubervilliers
)
9
février
C'est notre façon à nous, la
classe supérieure, de nous iso-
ler de la classe inférieure. C )
Le songe d'une nuit d'6t6
o le.s beaux Jour.
Shakespeare
Beckett
Th. des Variétés
Th. Récamier
(p. 32)
Malheureusement, Fior est
désemparé, il ne sait plus quelle
serait la mode à venir ni ce qu'il
doit décider. Joseph, l'ancien
val et devenu révolutionnaire,
propose d'organiser une fête à
laquelle chacun viendra avec le
costume de son choix recouvert
d'un sac; à un moment choisi
les sacs seront ôtés pour dévoi-
11
fl§vrler
Le précepteur
Lenz
Th. de l'Ouest Parisien
1. • Le théâtre de Genet. Essai
d'étude sociologique. in Contributions
à la Sociologie de la Connaissance,
revue du Laboratoire de Sociologie de
la Connaissance. Ed. Anthropos et
C.N.R.S., nU 1, 1967.
• Le théâtre de Gombrowicz Par.
9OOe, nU 212/32, Milan, 1967.
2. Les Paravents. L'Arbalète 1961,
p. 13.
19
février
Nous attachons une certaine Impor-
tance au fait qu'à partir de l'analyse
sociologique des Paravents nous avions
Le Misanthrope
Molière
L'év6nement - en regardant. Guy Foissy
Th. Daniel Sorano, Vincennes
Th. de la Cité Universitaire
tomber le. murs
pu diagnostiquer dès 1966 "éclosion
possible de forces historiques nou·
velles et la crise à venir.
3. Opérette est actuellement repré-
sentée, Salle Gémier. dans une mise
en scène de Jacques Rosner.
------Aux Editions Rencontre - ---- Le Grand Prix de la Critique 1969 a été attribué
------Aux Editions Rencontre -
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Le Grand Prix de la Critique 1969 a été attribué à Maurice Nadeau
pour l'ensemble des préfaces écrites spécialement pour cette collection.
Pour la première fois, vous trouverez les œuvres de Flaubert
réunies en un tout organique où les' volumes de la célèbre Correspon-
dance s'insèrent à leur place chronologique dans l'ensemble de l'œuvre.
C'est là «une méthode saine et féconde», comme le relève Michel
Décaudin dans le Bulletin de l'Université de Toulouse.
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marque une date Importante de
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possédions. Mercure de forment la trame de l'Histoire traditionnelle. Mais combien plus passionnante
France. Une edmireble est l'Histoire de l'Homme: décor de la vie quotidienne, progrès des tech-
Une nuit, les morts se
lèvent de leurs tombes, tra-
quent les vivants pour les
dévorer et s'approprier cette
vertu unique, la Vie. Sur ce
thème, George A. Romero a
réalisé, avec The Night of the
Living Dead, une variante du
film d'horreur centrée sur la
figure archétypale du mort-
vivant. du zombie. qu'illus-
trèrent, entre autres. des
cinéastes c 0 m m e Jacques
Tourneur (1 walked with a
zombie, 1943) et tout récem-
ment John Gilling (The Plague
of the Zombie, 1966).
niques, évolution des idées, des mœurs et des rapports sociaux. Tel
est
de grend style. La Pari- l'objet de l'HISTOIRE GENERALE DES CIVILISATIONS, publiée par les
sien Libéré. Un soin qui
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,
,
Signature
,
:
,.,
:
littéraire
Rattachant cette résurrection
à l'action des radiations ato-
miques sur le cerveau des cada-
vres (1), Romero a fait autre
chose que mettre une touche
moderniste sur un sujet tradi-
tionnel. Grâce à l'emploi perti-
nent des moyens spécifiquement
cinématographiques et une orga-
nisation très élaborée de l'es-
pace filmique. il invite visible·
ment à une interprétation socio-
politique du film, perçu dès lors
comme un modèle représentatif
de l'inconscient collectif amé-
ricain.
Le choix du groupe des res-
capés. barricadés dans une mai-
son isolée en pleine campagne
et soutenant toute une nuit les
assauts des morts-vivants, est
déjà significatif. La jeune fille,
Barbara, qui était allée se
recueillir sur la tombe de son
père au cours de la première
séquence, reste traumatisée et
décomposée par la peur, Pas-
sive comme une opinion publi-
que qu'on manipule, silencieuse
comme la majorité de référence
du président Nixon, elle est le
jouet de volontés extérieures et
sera dévorée par son propre
frère. Elle est presque toujours
filmée sous des angles obliques
et insolites, le visage distordu
en gros plan ou le corps inscrit
dans le trajet terminal de lignes
spatiales déformées.
Un couple de jeunes fiancés
assume, avec gentillesse et
soumission, la même fonction.
Ils serviront la chair fraîche à
un festin des morts-vivants, La
famille américaine est repré-
sentée par un père égoïste. har-
gneux. raciste. lâche, hâbleur.
son épouse tyrannisée et rési-
gnée, et une fillette conta-
minée par une morsure de
mort-vivant. qui dévorera une
partie du corps paternel, le bras
droit, et tuera sa mère en lui
lardant le corps de coups de
truelle - poussant ainsi à leur
extrême accomplissement des
tantasmes pré-œdipiens d'une
forte cohérence. Enfin, seul per-
sonnage « positif ., seule figure
lumineuse de ce sombre ensem-
ble, un Noir promène à travers
le film sa longue silhouette agile
et musclée, rapide et efficace,
organisant la construction des
barricades ou une tentative de
fuite, tenant les morts-vivants à
distance à l'aide d'un pied de
table allumé en torche, arme
phallique et puissante qu'il ma-
nipule en maître. comme le fusil
que le mari jaloux cherche à lui
arracher.
Tandis que tous les autres
personnages présentent un
comportement d' é che c qui
apparente le film à un long cau-
chemar, le Noir se distingue par
des gestes précis, sombres. adé-
quats. " est volonté de lutte,
énergie, ténacité, la véritable
force de vie et d'amour opposée
à l'invasion des morts-vivants.
Dans ce lieu clos où la peur
règne souverainement, lui seul
représente une ouverture. un
espoir. La description et l'orga-
nisation des statuts, rapports et
tensions de cette micro-société
renvoient manifestement à une
vision spécifique de la société
américaine et révèlent un choix
politique du réalisateur.
La Quinzaine
Ce petit groupe de
vivant.
ABONNEZ-vous
abonnez-VOU S
ABONNEZ-VOUS
Ce petit groupe de vivants,
liés/séparés par la peur et le
désir de survivre, est plongé
dans un espace qui lui est homo-
gène: un espace fermé, étran-
glé donc angoissant, noué, c'est-
à-dire nœud et lieu de la conver-
gence, de la focalisation, des
rencontres et des éclatements
des contradictions internes des
individus, des contradictions in-
ternes du groupe, des menaces
externes représentées par les
morts-vivants, et des promesses
externes de secours dévelop-

Morts-vivants

pées par les autorités à travers les ondes. La multiplicité des angles de prises de vues, un montage heurté, l'exploitation des axes obliques, verticaux et horizontaux de la maison, des plongées et contre· plongées, composent un espace dense, heurté, haletant, vacillant, ambi- gu: abri, mais abri troué, bar- ricades poreuses par où la mort va s'infiltrer parce qu'elle est comme appelée de l'intérieur. Cet espace est comme pourri à ses deux pôles verticaux: au sommet d'un escalier gît un cadavre à la tête affreusement mutilée et décomposée, et en bas, dans la cave, se trouve étendue la fillette-zombie, dans l'attente de son heure de dépè- cement cannibalique; cependant qu'à son niveau horizontal, au rez-de-chaussée, la maison est le lieu strident, invivable, des affrontements hystériques ou des pétrifications catatoniques des personnages.

Un lieu promis à la déoomposition

Un tel lieu ne peut qu'être promis à la décomposition: l'es- pace interne sera investi, à la fin du film, par les sujets de l'autre espace, les morts-vivants de l'espace du dehors, de l'es- pace mortifère, traité par le réa- lisateur en larges plans géné- raux, gris ou noirs, statiques, aplatis, simplement sillonnés par la progression lente, molle, vis que use, inéluctable des morts-vivants.

Romero a eu la remarquable idée d'introduire une troisième valeur spatiale qui assume une indispensable fonction informa- tive, mais surtout constitue une pièce essentielle de l'organisa- tion structurelle du film et des perspectives d'interpréta- tion qu'elle suggère: c'est l'es- pace de la télévision, capté et interrrogé par les vivants assié· gés - espace synthétique ou dialectique, qui découpe, conju- gue, dynamise, noue et disjoint les deux espaces précédents :

espace absent/présent, interne/ externe (l'en dehors saisi au dedans), mortifère/vivant 0 u vivable/invivable (en m ê m e temps qu'il énonce l'ampleur

des massacres, il nomme les abris et les protections).

Au oentre de la maison

Logé au cœur, au centre, de l'espace interne de la maison, et se déployant en même temps, dans et autour de l'espace externe mortifère, l'espace télé- visé réunit les caractéristiques antagonistes des espaces précé- dents et les transforme en com- plémentaires. Représenté par un reporter, l'armée, l'administra-

tion, la police et la défense civile, il définit la société glo- bale comme le lieu où règnent

la peur, la haine, la violence, la

terreur de l'autre (tensions de l'espace interne), et comme champ où peuvent se répandre des êtres comme les morts- vivants. Il suffit d'un simple retournement de cette dernière figure pour que le thème du zombie devienne lecture d'une réal ité sociale: abandonnant l'écran, les morts-vivants devien- nent les vivants-morts - vivants qui vivent quotidiennement leur mort, de la mort et dans la mort, parce que de toutes parts inves- tis par les forces de mort. La société perçue à travers le film

est une société en état de décomposition.

L'inoonsoient

amérioain

Dans cette perspective, le film de Romero apparaît un peu comme l'effet d'un «travail de la peur" dans l'inconscient amé- ricain. Le rapprochement des thèmes du mort-vivant, de la radioactivité atomique et de l'abri aboutit à une figure his- torique précise de la réalité américaine: l'abri anti-atomique comme mécanisme de défense, plus fantasmatique que réelle, contre la grande peur atomique. C'est un prêtre américain, le révérend L.S. McHugh qui des- sine déjà, dans la revue hebdo- madaire des Jésuites, «Ameri-

ca ", la dynamique du film de

Romero : « Si vous êtes déjà en

sécurité dans votre abri, et si d'autres personnes cherchent à

y pénétrer, vous pouvez les

traiter comme des agresseurs, et utiliser tous les moyefls à va-

des agresseurs, et utiliser tous les moyefls à va- tre disposition pour les repous- ser.» (2)
des agresseurs, et utiliser tous les moyefls à va- tre disposition pour les repous- ser.» (2)

tre disposition pour les repous- ser.» (2) A plus forte raison si les agresseurs, atteints de radioactivité, sont déjà des

Et un officier

de la défense civile estimait que cc le Nevada aurait besoin d'une milice de 5.000 hommes capable de repousser une inva-

sion des Californiens qui cher- cheraient à fuir l'extermination

nucléaire

« morts-vivants "

» (2).

La séquence finale du film de Romero éclaire sur les actions qu'accompliraient ce genre de miliciens. Mais il n'y a pas que dans la réalité américaine que le thème des morts-vivants trouve son ancrage; le fond du décor (ou les sources) demeu- re Hiroshima et Auschwitz; dans Hiroshima mon amour, Res- nais, montrant des Japonais mutilés par la radioactivité et étonnamment semblables aux morts-vivants du film de Rome- ro, rappelle qu'après l'explosion, des espèces inconnues ou dispa- rues sortirent de terre. Dans La Nuit des Morts· Vivants, le conseil donné par les autorités de brûler les morts-vivants et la séquence finale constituée de photos un peu floues des morts-

vivants abattus et crochetés pour être jetés dans des bra· siers font inévitablement penser à Auschwitz. Il n'y a pas loin des « atrocités" de l 'histoire à l'atroce d'un film d'horreur.

Romero ne sait pas toujours doser correctement les facteurs perception - émotion - intellec- tion si délicats à équilibrer dans le film d'horreur. Mais, satisfai- sant pleinement à la loi du genre, qui est de manifester concrètement, avec chair et sang, la transgression de la mort, la Nuit des Morts·Vivants montre comment le film d'hor- reur peut donner à percevoir, à sentir, à saisir, à l'intérieur d'un système mythique ou fantasma- tique, des obsessions histo- riques et sociales parfaitement caractérisées. Roger Dadoun

1. Une idée voisine est longuement exploitée dans le film d'Arthur Crab- tree, Les monstres Invisibles (1958), où la pensée libérée du corps capte l'énergie atomique et se matérialise en cerVeaux-vampires. 2. Cité par Fred J. Cook, Les vall- tours de la guerre froide, Dossiers des Lettres nouvelles, Julliard, 1964.

COLLECTIONS Pomy" Teilhard de Chardin, Cols blanc:a. par CW. Mllls; L1"'rature et tion. par J.-P.
COLLECTIONS
Pomy"
Teilhard de Chardin,
Cols blanc:a.
par CW. Mllls; L1"'rature et
tion. par J.-P. Richard; MythoIog
par R. Barthes.
.
Aux quelque douze collections du
Seuil et à la dizaine de revues éditées
et diffusées par ses soins, viendront
bientôt s'ajouter deux nouvelles col-
lections et une revue.
slques. de la linguistique, de la cri-
tique littéraire, de la sociologie et, de
façon générale, de toutes les discipli-
nes des sciences humaines, et des
études particulièrement représentati-
ves de recherches actuelles en ces
domaines. Mais. Points ., dont le ryth-
me de parution sera de deux volumes
par mols. se veut avant tout une col-
lection ouverte. Aussi accueillera-t-elle,
le cas échéant, des Inédits, voire des
ouvrages de fiction qui, sous ce nou-
veau format et à ce tarif modique.
pourraient ainsi trouver une fortune
nouvelle.
U Poétique "
Sous la direction de Bruno Flamant, la
collection • Points. a pour ambition
première de renverser le système en
vigueur dans l'édition française en s'ef-
forçant d'instituer de nouvelles formes
de collaboration entre les différents
éditeurs. Axée, du moins dans ses dé-
buts, sur des ouvrages de réflexion,
• Points. reprendra au format de po-
che non seulement les titres du fonds
mals aussi des livres parus chez d'au-
,tres éditeurs et qui pourront ainsi être
mis à la portée des étudiants et du
grand public. La production, ainsi qu'on
pourra en juger par les premiers volu-
mes à paraitre, sera articulée aütour
de deux types d'ouvrages: des. clas-
Premiers titres : Histoire du surr6a-
IIsme. par Maurice Nadeau; Une thé0-
rie scientifique de la culture, par B.
Malinovsky; Malraux, Sartre, Camus
et Bernanos, par E. Mounier ; L'homme
unidimensionnel, par H. Marcuse;
Ecrits 1. par J. Lacan (anthologie pré-
cédée d'une Introduction Inédite de
l'auteur) ; le Phénomène humain, par
La collection • Poétique., sous la
direction de G. Genette. H. Clxous et
T. Todorov, est consacrée aux problè·
mes théoriques de la littérature. Elle
entend refléter l'évolution des études
littéraires qui. après avoir longtemps
fait figure de parent pauvre, ont
acquis au cours de cette décennie,
grâce au développement général des
sciences humaines et à l'intérêt qu'a
suscité dans le public les polémiques
créées autour de la • Nouvelle criti·
que., son autonomie, c'est-à-dIre sa
méthodologie et son objet propres.
A la différence de • Tel quel. ou de
• Change ., • Poétique. ne se veut pas
représentative des recherches d'un
groupe particulier. Son ambition est de
manifester et de favoriser le renou-
veau actuel des études portant sur
la littérature en tant que telle, dans ce
qu'on a appelé sa • littéralité ., et non
plus seulement dans ses circonstances
extérieures ou sa fonction documen-
taire. Il s'agit pour elle de promou-
voir une poétique ouverte dont le
champ s'étend à toutes les littératu-
res, française ou étrangères. sans
exclure ces manifestations plus ou
moins proches que sont le folklore et
les communlcatl9ns de masse, etc.
Aussi accueillera-t-elle la collaboration
de nombreux auteurs étrangers dont
les travaux n'étalent connus jusqu'Ici
que des seuls spécialistes et dont le
meilleur exemple est fourni par V.
Proff. structuraliste avant la lettre dont
les analyses sont considérées dans le
monde entier comme fondamentales,
ou par René Wellek et Austin Warren
dont l'ouvrage Intitulé la Théorie Iitté·
raire a été traduit en quinze langues
FEUILLETON
par Georges Perec
la plupart des habitants de W sont groupés dans quatre agglo-
mérations que l'on nomme simplement les • villages • : il yale
village W, qui est sans doute le plus ancien, celui qui fut fondé
par la première génération des hommes W, et les villages Nord-W,
Ouest-W et Nord-Ouest-W, respectivement situés au nord, à l'ouest
et au nord-ouest de W. Ces villages sont suffisamment proches les
uns des autres pour qu'un coureur à pied partant du sien à l'aube
et traversant sûccessivement les trois autres soit revenu à son
point de départ avant la fin de la matinée. Cet exercice est d'ail·
leurs extrêmement populaire et de nombreux directeurs sportifs
l'ont choisi comme prélude aux séances d'entraînement, non seule·
ment pour les coureurs de fond, mais pour tous les athlètes, y
compris les lanceurs, les sauteurs et les lutteurs.
la route qui réunit ces villages est particulièrement étroite et
l'usage s'est vite établi de pratiquer cette mise en train matinale
en respectant un sens unique, en l'occurence le sens des aiguilles
d'une montre. C'est évidemment un grave manquement à la règle
que de courir à contre-sens. Dans la mesure où la notion de péché
est, sinon inconnue à W, du moins complètement intégrée à la
morale sportive (toute faute, volontaire ou involontaire, cette dis-
tinction n'ayant sur W aucun sens, entraîne automatiquement la
disqualification, c'est-à-dire la défaite, sanction ici extrêmement
importante et parfois même vitale), le non-respect d'un usage,
quand il n'est pas lié à la compétition, ne peut avoir qu'une signi-
fication de défi : sur cette base très simple s'est échafaudé le
mécanisme, assez complexe, qui régit les rencontres entre villages.
Il faut, pour comprendre ce mécanisme, qui est un des piliers de
la vie W, préciser quelque peu cette notion de • village. : les vil-
lages ne regroupent pas la totalité des habitants de W, mais seu-
lement les sportifs et ceux qui, tout en ne pratiquant plus aucun
sport, tout en ne participant plus aux compétitions, sont directe-
ment nécessaires aux sportifs: les directeurs d'équipe, les entraî-
neurs, les médecins, les masseurs, les diététiciens, etc. Ceux dont
l'activité est liée non aux individus, mais à leurs combats, c'est-à-
dire, dans l'ordre décroissant de la hiérarchie et des responsabi-
lités, les organisateurs, les directeurs de course, les juges et les
arbitres, les chronométreurs, les gardiens, les musiciens, les por·
teurs de torches et d'étendards, les lanceurs de colombes, les
balayeurs de piste, les serveurs. etc., sont logés dans les stades
ou dans leurs annexes. les autres, ceux dont l'activité n'est pas
ou n'est plus directement en rapport avec le sport, c'est-à-dire, prin-
cipalement, les vieillards, les femmes et les enfants, sont logés
dans un ensemble de bâtiments situés à quelques kilomètres au
et en est à sa dixième édition aux Etats-Unis. Premiers titres : Introduc- tion l
et en est à sa dixième édition aux
Etats-Unis. Premiers titres : Introduc-
tion l la littérature fantastique. par
T. Todorov; la Morphologie du conte,
par V. Propp; la Théorie littéraire, par
René Wellek et Austin W,arren:
d'Interprétation globale du phénomène
humain primitif, par Ralph Unton:
l'homme;
les tomes
1 et
Il
des
Œuvres' complètes de Marcel Mauss.
Asiles (études sur la condition sociale
Dans la même perspective, la revue
• Poétique. dont le premier numéro
d'une maison qui s'est toujours illus-
trée par son Indépendance d'esprit
et son goilt du risque, et d'un orga-
nisme qui se situe à contre-courant
des Idées dominantes de la sociologie
officielle, refusant, notamment, la tra-
ditionnelle dichotomie entre théorie
et emplrle, statistique et • étude du
terrain -.
paraitra en février et qui sera publiée
avec le concours du Service des Pu-
blications de la Sorbonne, se propose
de promouvoir la connaissance de la
Créée en 1968, elle a contribué à
combler un certain nombre de
la-
• littéralité • aussi bien dans le monde
cunes et nous lui devons la décou-
verte de toute une série d'ouvrages
universitaire que dans l'ensemble de
ce public qui, en lisant, s'Interroge sur
ce qu'est la littérature.
jusque-Ià
méconnus en France
ou,
Et nous en arrivons à l'un des prin·
clpaux objectifs de la collection • Le
Sens Commun., qui est de donner à
de jeunes chercheurs la possibilité de
publier leurs premières œuvres, de
permettre à des auteurs inconnus
mals dont les options méthodologiques
se situent à l'avant-garde de la recher·
che, de faire entendre leur volx au
même titre que tel ou tel auteur
consacré.
pour employer un néologIsme, • oc-
cuités. pour des raisons plus ou
moins avouables : tantôt parce qu'ils
prenaient le contrepled des modes
des malades mentaux) , par Ervlng
Goffmann, dont les recherches ont
opéré une véritable révolution métho-
dologique dans le domaine des scien-
ces humaines; Linguistique, par Ed-
ward Sapir, œuvre d'une Importance
fondamentale pour la réflexion linguis-
tique actuelle; Essais sur le langage,
par E. Cassirer, N. Trubetzkoy, E. Sa-
pir, R. Goldsteln, etc., ensemble de
textes dus à des auteurs venus d'horl·
zons très différents mals qui, en dépit
des clivages qui les séparent, s'ef-
forcent de délimiter un champ concep-
tuel commun à l'Intérieur duquel s'est
constituée la linguistique moderne;
A paraÎtre:
E.
Cassirer : Œuvres complètes.
cc Le sens commun··
E.
Nadel : AnthropologIe.
régnantes, tantôt
parce
que pillés
Structure et fonction dans la société
G.
Bateson : Naven.- La culture du
Cette collection, dirigée aux Edi-
tions de Minuit par Pierre Bourdieu,
directeur du Centre de Sociologie
Européenne, porte à la fois l'empreinte
systématiquement par certains spé-
cialistes qui, on le salt, ne tiennent
guère dans ce cas à voir leurs
primitive, par A. R. Radcliffe-Brown,
structuraliste avant la lettre et ·dont
sources
divulguées. C'est le
cas
d'études telles que De l'homme, essai
les écrits, échelonnés entre 1924 et
1952, ici rassemblés, mettent en œuvre
les concepts clefs des sciences de
peuple latmul de la Nouvelle-Guinée
révélée à travers l'étude d'une céré-
monie Naven.
sud·ouest de W et que l'on nomme la Forteresse. C'est là que se
trouvent, entre autres, l'hôpital et l'Infirmerie centrale, l'asile, les
maisons de jeunes, les cuisines, les ateliers, etc. Ce nom même
de Forteresse vient du bâtiment central, une tour crénelée, presque
sans fenêtre, construite dans une pierre grise et poreuse, une sorte
de lave pétrifiée, et dont l'aspect évoquerait assez celui d'un phare.
Cette tour sert de siège au Gouvernement central de W. C'est là
que, dans le plus grand secret, sont prises lés plus Importantes
décisions, celles qui, en particulier, concernent l'organisation des
principaux Jeux, les Olympiades, les Spartakiades et les Atlan-
tiades. Les membres du Gouvernement sont choisis parmi les orga-
nisateurs et dans le: corps des juges et arbitres, mais jamais parmi
les athlètes. La gestion d'une cité sportive exige en effet une
impartialité totale, et n'importe quel. athlète, quelle que soit par
ailleurs son honnêteté, son sens du fair play, serait trop tenté de
favoriser sa propre victoire ou, à défaut, celle de son camp, pour
respecter jusqu'au bout la neutralité implacable des juges. D'une
manière plus générale, aucune fonction administrative, à quelque
échelon que ce soit, n'est confiée à un athlète en exercice : les
villages et les stades (niveaux en quelque sorte municipaux du
Gouvernement) sont gérés par des fonctionnaires nommés par le
pouvoir central et généralement choisis parmi les chronométreurs
et les directeurs de course (on entend pas « directeur de course -
un sous-organisateur responsable du déroulement régulier d'une
épreuve; il convient de ne pas le confondre avec un «directeur
sportif. (ou « directeur d'équipe -) responsable de l'entraînement
et de la bonne condition des athlètes).
En somme, sur W, un village est à peu près l'équivalent de ce
qu'ailleurs on appellerait un « village olympique ., de ce qu'à Olym-
pie même on appelait le Leonidaion, ou encore de ces camps
d'entraînement où des sportifs d'un ou de plusieurs pays viennent
faire des stages de mise en condition à.la veille des grandes ren-
cOl)tres internationales.
Chaque village possède, outre les logements des athlètes, des
pistes d'entraînement, un gymnase, une piscine, des salles de mas-
sage, une infirmerie, etc. A mi-chemin de chaque village, se trouve
un stade, de dimensions assez modestes, qui est réservé aux
compétitions entre les deux villages qui lui sont connexes. A peu
près au centre du quadrilatère formé par les quatre villages, se
trouve le stade central, beaucoup plus important, où ont lieu les
Jeux, c'est-à-dire les compétitions opposant des représentants de
tous les villages, et ce que l'on nomme des « épreuves de sélec-
tion -, c'est-à-dire des rencontres opposant les villages non
connexes. On comprend en effet que W, par exemple, peut se ren-
contrer quotidiennement avec Nord-W (sur le stade qui leur
commun à ml-chemin de W et de Nord-W) et avec Ouest-W (sur
le stade à mi-chemin de W et de Ouest-W) mals n'a que peu de
chance de se battre avec Nord-Ouest-W avec qui il ne partage direc-
tement aucun stade. De même, Nord-W n'a que peu d'occasions de
rencontre avec Ouest-W. Il y a donc entre les villages des chances
de rencontre assez différenciées. Comme cela se produit souvent,
cette différence a exacerbé l'opposition des villages entre eux; par
une sorte de réflexe « villageois -,les athlètes finissent par consi-
dérer les athlètes du village qui ne leur est pas connexe comme
leurs pires ennemis. Les rencontres entre deux villages non
connexes sont donc animées. par un esprit combattif, une agres-
sivité, une volonté de vaincre, qui donnent à ces compétitions un
attrait que les rencontres entre villages connexes et, a fortiori, les
épreuves de classement à l'intérieur d'un sèul village, n'ont pas
toujours.
,
Les compétitions, on le voit, sont donc de quatre sortes; tout
en bas de l'échelle, il y a les championnats .de classement où les
athlètes d'un même village gagnent le droit de participer aux ren-
contres inter-villages.
Ensuite viennent les championnats locaux. Il y en a quatre : W
contre Nord-W, W contre OuestW-, Nord-W contre Nord-Ouest-W,
Ouest-W contre Nord-Ouest-W.
Puis les « épreuves de sélection - qui opposent, soit W à
Ouest-W, soit Nord-W à Ouest-W.
Enfin les Jeux, qui sont au nombre de trois: les Olympiades, qui
ont lieu une fois par an, les Spartakiades, qui ont lieu tous les
trois mois et sont, exceptionnellement, ouvertes aux athlètes non
classés dans leur village; et les Atlantiades, qui ont lieu tous les
mois.
La date des Jeux est fixée par le Gouvernement central. Les
tres rencontres sont régies par le principe du défi: tous les matins,
au moment du tour de mise en train, un athlète d'un des villages,
désigné la veille au soir par son directeur sportif, part à contre·
sens et défie le premier athlète qu'il rencontre. Trois
peuvent se présenter: ou bien l'athlète qu'il défie est un athlète
de son propre camp, et les compétitions du jour seront des cham·
pionnats de classement internes; ou bien il appartient à l'un des
deux villages connexes, et ce seront des championnats locaux; ou
bien il appartient au village non connexe et ce sera une rencontre
de sélection.
(A suivre.)
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15. février 1970
27
TOUS LES LIVRES Livres publiés du 5 au 20 janvier 1970 A travers la chronique
TOUS LES LIVRES
Livres publiés du 5 au 20 janvier 1970
A travers la chronique
ROMANS
:rRANÇAIS
d'un bourg du sud-ouest
de la France,
une description
Pierre Boulle
Quia absurdum
Julliard, 224 p., 15 F.
Nouvelles cruelles
et tendres
sur l'absurdité
du monde
et la pérennité
de la condition
humaine.
chaleureuse et colorée
d'une province
en pleine mutation.
Préface de J. Laurent
Ch. Bourgois, 144 p.
15 F.
Un premier roman
qui est le récit, fait
à la première personne,
d'un homme
qui recommence
Julliard, 256 p., 18 F.
Un premier roman
qui a pour cadre Nancy.
et pour héros un homme
qui revient au pays
après trente ans
d'absence.
qui consacre
la sottise et la cruauté.
• Jean Cayrol
Histoire d'une prairie
Seuil, 176 p., 16 F.
voir notre nO p. 5
sans cesse
son premier geste
sexuel.
Elsa Triolet
Le rossignol se tait
• Lettres Nouvelles-
Denoël, 176 p., 17,70 F.
Vingt chroniques
Imaginaires à travers
lesquelles deux géants
des lettres'
sud-américaines
mettent joyeusement
en pièces
la • modernité -.
Ahmadou Kourouma
• André Dhôtel
Un jour viendra
l'aube
Gallimard, 160 p., 15 F.
Une dizaine d'hommes
et une femme réunis
à
Ray Bradbury
Un remède
à la mélancolie
Philippe Boyer
Mots d'ordre
Série «Change -
Seuil, 224 p., 21 F.
Un roman Inspiré
par le «jeu du pendu-
.à travers les phases
duquel l'auteur
projette les jeux
dialectiques
qui gouvernent
nos sociétés.
Gallimard, 296 p., 20 F.
Un roman où l'on
retrouvera
l'atmosphère
envoûtante dont Dhôtel
Les soleils
des Indépendances
Seuil, 208 p., 18 F.
Une fresque
savoureuse, mëlée
de proverbes mallnkés,
sur le petit peuple
a le secret
de la Côte-d'Ivoire.
à la fin de leur vie
et tous complices
d'une jeunesse
commune,
à la recherche
de ce qui est
et de ce qui fut.
Traduit de l'américain
par J. Hardy
Denoël, 256'p., 8,50 F.
Un recueil de nouvelles
par l'auteur
des • Chroniques
martiennes - et de
Hans Hellmut Klrst
Il n'y il plus de patrie
Trad, de l'allemand
par Dorothée Tlocca
Coll. «Pavillons-
Laffont, 352 p., 22 F.
Un roman de polltlque-
fiction d'une actualité
brûlante, tant par
les milieux où se situe
l'action que par
les Intrigues
qui s'y déroulent.
• Constantin Paoustovski
Le destin de Charles
LoncevlIIe et autres
histoires
(voir les no 31 et 72
• L'homme lIIustré-.
de la Quinzaine).
Daniel Sarne
Noir est le cavalier
Julliard, 176 p., 15 F.
La chronique
d'une famille
de propriétaires
ruraux ardèchols
premier roman.
ROMANS
René Floriot
La vérité tient à un fil
Flammarion, 280 p., 16 F.
L'histoire, à peine
Imaginaire, d'une erreur
judiciaire.
ETRANGERS
Bénigno Cacérès
Le bourg
de nos vacances
Seuil, 160 p., 16 F.
Jean-Marie Guillaume
Franck Thieriet
Marla·Teresa
Le Péruvien
eJorge Luis Borges
A. Bioy Casares
Chroniques
de Bustos Domecq
Trad. de l'espagnol
par F. Rosset
Miroslav Karleja
Je ne joue plus
Trad. du serbo-croate
par J. Matillon
Seuil, 272 p., 24 F.
Le cri de révolte
d'un des plus grands
romanciers
yougoslaves actuels
contre un ordre social
Traduit du russe
par Lydia Delt
et Véra Varzi
Gallimard, 308 p., 21 F.
Un recueil de nouvelles
par l'auteur
de « L'histoire
d'une vie - (voir le nO 3
de la Quinzaine).
Magda Szabo
Les parents perdus
Une nouvelle forme d'équipementcu.lturel
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Le grand jeu •
Je ne mange pas
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de Benjamin Péret.
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Georges Badin
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Mercure de France,
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Stock, 460 p., 35 F
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Losfeld éd., 310 p
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et poiitique 1815·1851
G. Trodjman
le sexe en questions
A. Colin, 374 p., 77 F.
l. Ferlinghetti
Un regard sur le monde
Les communicéltions
présentées
à l'Ecole Normale
Supérieure
de Saint-Cloud,
lors du Colloque
d'histoire littéraire
d'avril 1966
avec la collaboration
de S. Masse, G. Sarfati
• André Martinet
Langue et fonction
Traduit de "anglais
par H. et G. Walter
Tchécoslovaque,
le récit minutieux
des trois journées