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Université Populaire Montpellier Méditerranée

Atelier : Le langage de la domination et ses innocentes métaphores

OBJETS BIZARRES
Note sur l’imaginaire scientifique
Bernard Pasobrola

Même s’il prétend ne plus croire aux mythes et légendes ou cosmologies antiques,
notre monde est de plus en plus soumis aux pouvoirs des fées en blouse blanche
oeuvrant au sein des laboratoires. Clones, OGM, embryons congelés, animaux
transgéniques, êtres hybrides, biopuces, nanoparticules, des objets bizarres,
inclassables, aux frontières du réel et de l’imaginaire, de l’animé et de
l’inanimé, envahissent notre monde de représentations et notre monde
physique, alimentent notre curiosité et aussi notre inquiétude.

On sait la fascination qu’ont toujours exercée sur


l’imaginaire humain la télépathie, l’immortalité, ou l’hybridation
entre humains et non-humains depuis les dessins rupestres du
paléolithique jusqu’à la science-fiction contemporaine, en passant
par les mythes primitifs, les mythologies antiques, la tératologie du
Moyen-Age et de la Renaissance etc. Ces vieux fantasmes, qui
forment la substance même de nos mythes, habitent notre
imaginaire tout comme celui des chercheurs, et ils orientent en partie
leurs recherches, l’autre versant étant évidemment la recherche du
profit.

La biologiste Evelyn Fox Keller note qu’il est impossible de séparer un énoncé scientifique de la façon
dont nous structurons et construisons notre monde social et matériel. (Le rôle des métaphores dans le
développement de la biologie, ed. Les empêcheurs de penser en rond, 1989). On ne peut pas non plus
séparer l’évolution des sciences de l’univers métaphorique dont elles sont issues et qu’elles cherchent,
en quelque sorte, à réaliser. Dans L’origine des espèces, Darwin parle de la sélection naturelle comme
d’une puissance toujours prête à l’action, qui repousse, accumule, travaille, scrute, favorise, rejette.
Bref il prête des intentions ou une volonté humaines
à une loi naturelle. Pour les besoins de son exposé, il
a recours à la personnification de la force qu’il
nomme sélection naturelle. Il s’en explique :
« Chacun sait ce que signifient, ce qu’impliquent ces
expressions métaphoriques nécessaires à la clarté
de la discussion… Qui donc critique un auteur
lorsqu’il parle de l’attraction ou de la gravitation,
comme régissant les mouvements des planètes ? »
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Mais nous ne sommes généralement pas conscients des métaphores par lesquelles nous pensons. D’où
l’intérêt de se pencher sur la pensée métaphorique inconsciente qui est réfléchie dans le langage et qui
peut être étudiée grâce à lui.

Souvenons-nous des métaphores qui ont accompagné la compréhension


scientifique du processus d’engendrement et dont le biologiste Claude
Humeau a retracé l’historique (Procréer, ed. Odile Jacob 1990). Depuis la
Haute Antiquité jusqu’à l’époque moderne, la théorie qui a prévalu était celle
du séminisme : on pensait que la fécondation était le résultat de l’action du
sperme sur les menstrues féminines retenues à l’intérieur du corps. Dans son
Traité de l’Homme, Descartes écrivait que « les semences des deux sexes se
mêlant ensemble, servent de levain l’une à l’autre . » Pour lui, la fécondation
ressemblait à une fermentation, à une pâte qui lève. Vers la fin du XVIIe, on
découvre le rôle des « testicules femelles » que le Hollandais De Graaf nomme
ovaires. Il les décrit comme des œufs qui acquièrent « par la cuisson la même couleur, la même
saveur, la même consistance que l’œuf de poule.
» Certains scientifiques pensaient aussi à cette
époque que les êtres existaient déjà en germe
dans les ovaires de leur mère et que, comme un
emboîtement de poupées russes, les ovaires de la
première femme, Ève, contenaient tous les
germes du genre humain. Il faut attendre le
milieu du XIXe siècle pour voir apparaître les
premières théories qui attribuent la fécondation
à la fusion de l’ « animalcule » masculin et de
l’ « œuf » féminin. Mais pourquoi a lieu cette
fusion ? Là encore, nous dit Claude Humeau, on a élaboré, au cours des siècles, toutes sortes de fictions.
Le physicien Rolf proposait vers la fin du XIXe siècle l’explication suivante : « Les petites cellules mâles
affamées recherchent les cellules femelles grandes et bien nourries, dans le but de conjugaison, but
pour lequel ces dernières ont moins d’inclination. »

Au XXe siècle, on a compris la division cellu-


laire au cours de la méiose et le phénomène de
l’hérédité chromosomique. Mais jusqu’à une
époque récente, une vingtaine d’années en ar-
rière, le récit qui prévalait dans les manuels de
biologie s’inspirait de la métaphore de la Belle
au Bois Dormant : l’ovule attendait sagement
que le spermatozoïde vainqueur vienne le
réveiller en agitant vaillamment son flagelle.
Aujourd’hui, on parle plus volontiers de
rencontre ou de fusion dans le respect de
l’égalité entre les sexes. Mais, dans nos

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sociétés néo-libérales, la logique d’entreprise envahit massivement la
symbolique du corps. On parle de plus en plus de commerce d’ovules,
de projet parental, de mères porteuses, d’ embryons surnuméraires, de
sous-produits du corps humain, etc.

Depuis une quarantaine d’années, l’industrie a investi massivement


dans les techniques liées aux
langages : langage informatique, télécommunication,
robotique, cybernétique, et aussi langages biologiques comme
le génome humain. On a vu apparaître en biologie des
métaphores liées aux réseaux et à la transmission de
l’information. Réseaux, c’est-à-dire enchevêtrement de liens
très mobiles, transferts de valeurs et d’informations obéissant à
des centres de décision dispersés et diversifiés. A l’instar d’un
tissu de neurones qui, créant sans cesse de nouvelles
connexions, interagissent à des niveaux multiples.

Désormais, généticiens et neurobiologistes parlent de sé-


quences d’information, de codes, de machinerie cérébrale, de câblage ou de programmes. Un corps
n’est-il pas un ensemble de programmes ? Mais les programmes contiennent des bugs, le texte est mal
écrit, ses multiples réplications engendrent des erreurs, des imprécisions. Des chapitres entiers
mériteraient d’être réécrits. Nous entrons dans le domaine de l’exégèse du texte sacré , celle du code
génétique que déchiffrent les grands prêtres du décryptage du génome et de la thérapie génique. Si un
corps n’est plus qu’un ensemble d’informations, à quoi sert-il ? Eh bien, à transmettre de l’informa-
tion… Les cellules de l’embryon seraient comparables à une série d’ordinateurs travaillant en parallèle
et échangeant des informations entre eux. Quand à la culture et à l’apprentissage, ils seraient le fruit
d’une « stabilisation de combinaisons synaptiques préétablies », selon l’expression de Jean-Pierre
Changeux, c’est-à-dire d’une
sélection de circuits de neurones
exercée par le monde extérieur.

A la fois machine et message sans


auteur ni destinataire, le corps
contemporain est condamné à
n’être qu’un objet fragile, corrodé
par un environnement agressif, en
proie à des dangers nouveaux et
imprévisibles, un corps toujours
en manque et par là-même
vulnérable, de plus en plus
dépendant de la science et soumis
au pouvoir de la publicité.