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DOSSIER

Quels enjeux psychiques


pour la lecture
à l’adolescence ?
« tienne Vollard arrive dans un nouveau lycée à l’âge de quatorze ans, pour des
É raisons que seule la rumeur informera. Ce jeune homme grand, lourd, fort, a
toujours dans les poches des livres qu’il ouvre dès que l’occasion s’en présente. Étienne
Vollard passe ses récréations à lire. Il retient par cœur tout ce qu’il lit, ce qui alimente le
sadisme de ses camarades à son égard. Ils le forcent à réciter des pages de livres et le frappent à
la moindre erreur. Lisant sans cesse, sautant les repas de midi pour rester dans la classe, Étienne
Vollard se tient en dehors de la réalité de son environnement, ignorant, sans les mépriser, ses
camarades-bourreaux. Mais, ce faisant, il excite leur violence et probablement leur envie tant le
livre semble être pour lui un objet précieux de l’univers duquel les autres se sentent exclus. »

Ses camarades supportent mal son lecture lui permettront-elles de l’éle-


attitude et le silence qui entoure le ver, de s’envoler ?
nouveau. Le narrateur de La petite Un jour, Étienne Vollard répond
chartreuse de Pierre Péju participe par la violence à celle de ses cama-
comme ses camarades au « jeu » qui rades, puis il disparaît de la vie de ces
Jean-Marc Talpin consiste à lui arracher son livre et à se jeunes adolescents.Sept ans plus tard
le faire passer alors qu’Étienne court le narrateur le croise en Sorbonne du-
Université Lumière-Lyon II après. Une fois, il en vole des pages, rant le mois de mai 1968 ; Étienne
jean-marc.talpin@univ-lyon2.fr pensant enfin accéder au secret de Vollard a toujours un livre à la main.Il
ce lecteur qu’il admire, sans oser se devient libraire de neuf et d’occasion.
l’avouer au début. Il attend d’être Pourquoi introduire mon propos
chez lui pour les lire, craignant de par un lecteur de papier, un person-
passer pour un traître aux yeux de ses nage fictif ? D’abord à titre d’exercice
camarades. Les pages volées n’ont d’admiration, ensuite parce que ces
rien d’exceptionnel, le mystère de la scènes révèlent, de manière plus ex-
lecture demeure. Il s’agit de pages de plicite que la réalité observable par
mythologie grecque sur Dédale et les adultes, quelques-uns des enjeux
Icare. Lorsque le narrateur y repense, et des usages du lire à l’adolescence.
il voit dans ce mythe une clé pour Après un temps consacré à tenter
comprendre Vollard.N’est-ce pas aussi de ressaisir l’adolescence de nos jours,
une clé pour comprendre le double deux des principaux aspects présents
enjeu de cette lecture forcenée ? Li- dans cette scène seront déployés en
sant,Vollard construit-il le labyrinthe répondant aux questions suivantes :
dont il deviendra prisonnier ? Ou les pourquoi lire à l’adolescence ? Pour
ailes intellectuelles que lui donne la se construire, pour se protéger ? Le

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le temps, d’une pré-adolescence qui donner-trouver un sens à la vie, ac-


Jean-Marc Talpin, titulaire d’un DESS et d’un commence souvent dès la classe de quérir, ou non, la pensée qu’elle vaut
doctorat de psychologie, est maître de conférence
à l’Institut de psychologie, à l’université Lumière- cinquième à une post-adolescence la peine d’être vécue.Le fait que l’ado-
Lyon 2. Il a été auparavant psychologue au Centre qui repousse l’entrée dans l’âge adulte lescence remette en jeu, sinon tou-
hospitalier de Vichy. Il a collaboré à plusieurs
ouvrages et articles sur la psychologie de la jusque vers les vingt-trois, vingt-cinq jours en cause, les différentes strates
lecture. ans. Certains évoquent même une du psychisme explique la polymor-
société qui « s’adolescentise », qui phie de celle-ci.
cherche, dans la logique même de Cependant l’adolescent ne vit pas
destin d’Étienne Vollard ne nous per- l’adolescence, à fuir cet âge adulte ré- son adolescence seul. Un des enjeux
mettra pas de trancher définitive- duit à la caricature de lui-même. Sans de la crise est de solliciter son envi-
ment, ce qui est bien dans l’esprit doute l’évolution économique est- ronnement, familial au premier titre,
de l’adolescence, période de l’entre- elle en cause, qui repousse l’entrée mais aussi social, scolaire. Lorsque
deux, de l’indéterminé, du non-fixé. dans la vie active ; cependant il ne l’adolescent est suffisamment sou-
Pourquoi aussi ne pas lire à l’adoles- faut pas ignorer les bénéfices que tenu, contenu par son environne-
cence ? À cause de quelles craintes ? peuvent en tirer les jeunes adultes ment,il pourra dépasser la crise,créer
Pour quels autres investissements ? qui conservent ainsi la protection des de nouvelles positions psychiques
parents, voire les parents que la sépa-
ration d’avec les enfants ne tente pas
Adolescence introuvable, toujours.
adolescence éternelle L’adolescence est multiple, poly- L’adolescence est multiple,
morphe.Il est donc bien difficile d’en polymorphe. Il est donc
L’adolescence est pour partie in- parler de manière générale tant le
saisissable, dans la mesure où elle est spectre est large, qui va du bon élève bien difficile d’en parler
crise identitaire et refus d’assignation qui s’inscrit dans le modèle familial de manière générale
face à l’assignation sexuelle, qui se au jeune en rupture scolaire et fami-
précise du fait de la puberté, et de liale,passant à l’acte ou cherchant des tant le spectre est large,
l’assignation sociale, même si celle-ci sensations fortes dans les addictions
se fait de plus en plus tardive, en par- ou la prise de risque.Et pourtant,cha-
qui va du bon élève
ticulier en ce qui concerne l’horizon cun a affaire à la construction de son qui s’inscrit dans le modèle
professionnel. identité, à l’intégration de cette nou-
Le facteur central de l’adolescence velle poussée pulsionnelle qui met familial au jeune
est le passage à la puberté (P.Gutton), à l’épreuve toutes ses constructions en rupture scolaire
un passage qui peut schématique- psychiques antérieures, des plus éla-
ment se faire de deux manières. Soit borées (l’œdipe) aux plus archaïques et familiale
la société est fortement ritualisée, ce (positions schizo-paranoïdes et dépres-
qui n’est pas le cas de la nôtre, et le sives décrites par M. Klein). L’œdipe
passage du statut d’enfant au statut prépare l’entrée dans une organisa- qui modifieront et intégreront les an-
d’adulte se fait lors de la réussite tion névrotique de la personnalité,or- ciennes. Ceci suppose que l’environ-
d’épreuves rituelles ; il n’y a alors pas ganisation qui place le sujet dans la nement soit capable de supporter
de crise ou une crise contenue dans différence des sexes et des généra- (dans tous les sens du terme) l’ado-
le rituel. Aux nostalgiques d’une telle tions. La position schizo-paranoïde lescent, de ne pas se sentir détruit
société, rappelons que ces sociétés renvoie aux temps archaïques où le (psychiquement) par lui. Lorsque
laissent peu de place aux désirs sin- moi n’était pas encore unifié, ce que l’environnement ne parvient pas à
guliers, qu’elles assignent largement l’on retrouve dans la schizophrénie soutenir l’adolescent, celui-ci est
chacun à une place prédéterminée. qui apparaît principalement lors de livré, finalement avec angoisse, voire
Soit la société est tournée vers l’indi- l’adolescence ou de la post-adoles- avec rage, à sa toute-puissance.
vidu, peu ritualisée. Alors le passage cence. La position dépressive appa- La question de savoir qui il est,
d’un état,d’un statut à un autre se fait raît chez l’enfant au moment où il qui il veut être (et ne pas être), l’ado-
dans la crise singulière et/ou fami- prend conscience de sa séparation lescent l’adresse bien sûr en premier
liale, une crise plus ou moins conte- d’avec la mère, ce qui l’oblige à inté- lieu à ses parents, mais aussi aux
nue,plus ou moins bruyante ; le sujet grer ses mouvements d’amour et de adultes qu’il rencontre, et ce avec
y gagne en liberté ce qu’il perd en haine vis-à-vis d’elle ; cette position d’autant plus d’acuité que ses parents
sécurité, en étayage. renvoie donc à la manière dont le n’auront pu le soutenir.
Actuellement, dans notre société, sujet a pu accepter de perdre cet À l’adolescence, l’histoire du sujet
la crise d’adolescence s’étale dans objet, à la manière aussi dont il a pu avec le livre, avec la lecture, est déjà

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ancienne et chargée d’enjeux mul- qu’il rend légitime au
tiples, individuels, familiaux et so- conscient du sujet cer-
ciaux. Entrent dans cette histoire la tains fantasmes qui jus-
relation de la famille au livre, celle de qu’alors étaient frappés
l’adolescent à sa famille, l’apprentis- d’interdit et ceci parce
sage scolaire de la lecture puis de la que le lecteur découvre
littérature, le rapport à l’institution qu’il n’est pas seul à pen-
scolaire,aux institutions culturelles,la ser ainsi. La lecture cor-
construction des systèmes internes respond donc bien à une
de représentations,la capacité à subli- sociabilité,non seulement
mer, c’est-à-dire à investir des repré- à une sociabilité effective
sentations et des objets socialement (échanges de livres, ca-
valorisés… deaux,discussions autour
des livres), mais aussi à
une sociabilité virtuelle,
L’adolescent lecteur en puissance, avec des fi-
gures absentes, voire ima-
Avant d’aller plus loin dans ce pro- ginaires. Le niveau de la
pos en retrouvant Étienne Vollard, mise en représentation,
soulignons la difficulté de savoir ce de l’appui pour l’activité
qu’il en est des pratiques lectorales de symbolisation, est sans
des adolescents, tant le rapport à la doute le plus fondamen-
lecture, au livre en particulier, relève tal.C’est lui qui permet de
de ce que E. Goffman nomme « la comprendre qu’à l’ado-
mise en scène de soi », tant les dis- lescence certains livres
cours sur la lecture sont tressés d’en- aient pu être particulière-
jeux inconscients, de conflits psy- ment marquants dans la
chiques,tant ces discours sont motivés de repères, en difficulté pour savoir mesure où ils ont rendu possible la
par les représentations sociales de qui il est, où il en est de sa jeune exis- découverte de quelque chose de soi,
celle-ci, par les supposées attentes tence et vers quoi il désire aller, un et la mise en représentation.Ces deux
(qu’il s’agit de conforter ou au con- mode de représentation, de symboli- aspects concourent à l’intégration
traire de décevoir) de celui avec le- sation. En effet, ce que chacun re- psychique qui est un facteur impor-
quel l’adolescent (mais pas seulement cherche dans la lecture, c’est un dis- tant de la croissance psychique.
lui) parle. cours qui lui parle de lui-même. La lecture permet aussi de ré-
En appui sur le personnage d’Étienne L’avantage du livre est d’une part que pondre à certaines questions et à la
Vollard, nous verrons que la lecture l’énonciateur est absent, ce qui évite curiosité, bien sûr quant au sexuel
peut revêtir pour un même sujet des d’avoir à se confronter à son regard, et aux sentiments, mais aussi quant
aspects opposés, et parfois osciller d’autre part que l’on peut s’y lire, ou aux rapports au monde, quant aux
entre ces dimensions contradictoires. lire quelque chose qui ressemble à valeurs. Ainsi une bibliothécaire de
En effet,la lecture peut aussi bien par- ses propres expériences psychiques, section jeunesse nous rapportait-elle
ticiper à la construction psychique sans avoir à se le dire explicitement. qu’une adolescente ayant découvert
du sujet qu’être un refuge défensif Le travail psychique s’effectue alors dans un ouvrage une scène d’amour
vis-à-vis du monde externe mais aussi principalement sur le plan incons- sexuelle entre une jeune fille et son
interne. cient et préconscient. Tout lecteur petit ami, le livre passa de mains en
La lecture peut participer à la le sait bien,qui a été confronté à la dif- mains au sein d’un large groupe, ce
croissance psychique du sujet sur ficulté d’expliquer pourquoi tel ou- qui rendit l’ouvrage indisponible pen-
plusieurs plans qui vont maintenant vrage l’a tant touché, alors même dant quelques mois.
être détaillés. qu’il peut consciemment avoir des
critiques à son égard. Des figures de référence
Un mode de symbolisation Le livre propose donc à son lec-
teur des représentations de ce qu’il En lien avec ce qui précède, la lec-
La lecture de textes littéraires, au ne parvient pas à se représenter de sa ture propose aussi des figures aux-
sens large du mot,de textes fictionnels vie psychique. En même temps, et de quelles s’identifier. L’adolescence est
mais aussi biographiques ou autobio- ce fait, il remplit aussi une fonction une période fort complexe du point
graphiques, fournit au sujet en crise de légitimation (R. Kaës), c’est-à-dire de vue des enjeux identificatoires,

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justement parce que l’adolescent est moi et non-moi : c’est lui et ce n’est cent pouvait s’approprier et ouvrait
en quête de sa propre identité : il est pas lui,de même que c’est vrai et que aussi à des identifications héroïques
tout à la fois en quête de modèles et ce n’est pas vrai. En outre, dès que le du type « quand je serai grand,je serai
dans le refus de l’identification, car il texte lu est suffisamment complexe, écrivain ».
ne veut ressembler qu’à lui-même. l’identification ne porte pas seule- Nous retrouvons là, mais poussé
Cette quête qui passe par le besoin ment sur le personnage principal un cran au-dessus,véritablement inté-
de se différencier, en particulier des riorisé, ce que nous évoquions plus
parents, s’appuie sur la ressemblance haut à propos du travail de symboli-
au sein de groupes, repérable par sation et de mise en représentation
exemple à un style vestimentaire, à Il va de soi proposés par le livre. L’écriture ado-
des activités, des musiques de réfé- lescente est un bon moyen, de même
rence. Vis-à-vis des parents, s’obser-
que la lecture seule que les conversations avec les co-
vent souvent des mouvements de ne suffit pas à la pains et les copines, de découvrir, de
contre-identification qui disent le be- former et de mettre en forme son
soin de ne pas ressembler, ce qui construction psychique monde interne.
affirme en même temps que les pa- de l’adolescent. Il va cependant de soi que la lec-
rents demeurent des figures de réfé- ture seule ne suffit pas à la construc-
rence ; c’est pour cela que l’adoles- Elle est en revanche utile tion psychique de l’adolescent. Elle
cent leur en veut alors qu’il voudrait en tant qu’elle constitue est en revanche utile en tant qu’elle
être totalement différent, totalement constitue un espace hors de celui des
unique. un espace hors de celui adultes,mais aussi un espace qui peut
Le cinéma, les jeux vidéos propo- servir de tiers pour discuter avec des
sent aussi des figures identificatoires,
des adultes adultes : parler d’un personnage litté-
mais ces figures sont souvent des raire peut être une bonne manière de
types, voire des stéréotypes. De plus, parler projectivement de soi sans en
l’image facilite un effet de captation mais aussi sur d’autres, ce qui permet avoir l’air… à condition que l’adulte
imaginaire plus que d’identification. au psychisme de retrouver sa com- joue lui aussi le jeu.
Les livres proposent des figures plexité, et ce alors que l’adolescent Il est plus que probable qu’Étienne
moins immédiatement aliénantes, car peut avoir tendance à se réfugier Vollard, qui voua sa vie aux livres, du
ils sollicitent plus le travail psychique dans le manichéisme,dans une vision moins jusqu’à l’accident qui modifia
du lecteur qui se voit proposer non simpliste et clivée du monde et de lui- profondément le cours de sa vie,
des représentations de choses, des même. Certains ouvrages fonctionne- chercha dans ceux-ci matière à soute-
images, mais des représentations de ment bien dans ce registre qui oppo- nir son propre travail psychique, en
mots qu’il lui faut mettre en lien avec sent les bons et les mauvais, tandis particulier dans l’élaboration du trau-
des images qu’il crée, avec les affects que d’autres montrent que cette ligne matisme de la mort violente de ses
qui émergent en lui. passe à l’intérieur de chacun. parents, du moins si l’on en croit la
De plus, par rapport aux figures rumeur rapportée par le narrateur.
identificatoires de la réalité,les figures En ce sens,la lecture de la mythologie
proposées par les livres permettent L’identification au narrateur est un bon choix puisqu’elle est une
beaucoup plus de jeu, au sens méca- ou à l’auteur mise en récit de tous les grands en-
nique comme au sens proposé par jeux de la vie psychique, en parti-
D.W.Winnicott et repris par M.Picard. Mais la lecture peut aussi servir de culier archaïque. De plus, lorsque
Pour ces auteurs, le jeu est l’espace support à une autre identification, Vollard se retrouve au chevet d’une
de l’entre-deux (terme aussi utilisé celle au narrateur ou à l’auteur (qui enfant dans le coma (la petite char-
plus haut pour définir l’adolescence), ne sont pas toujours bien différenciés treuse) et qu’une soignante lui signi-
du transitionnel. D.W.Winnicott a in- par l’adolescent, pas plus au demeu- fie l’importance de lui parler, il lui dit
sisté sur le fait que ce qui caractérise rant que par bien des lecteurs adultes les contes, les récits qu’il a lus et qu’il
l’espace transitionnel, qu’il nomme pris dans le feu de leur lecture). Ainsi, a retenus presque malgré lui. Sa pro-
aussi espace potentiel,est que le sujet au cours d’entretiens avec des adoles- digieuse mémoire est le trésor dans
n’a pas à le définir, n’a pas à trancher cents lecteurs, plusieurs ont évoqué lequel il puise pour pouvoir parler
pour savoir s’il lui appartient ou s’il un livre,souvent un journal intime ou dans cette situation d’autant plus
relève du dehors. De même, l’adoles- une autobiographie, comme déclen- traumatique que c’est lui qui a ren-
cent qui s’identifie à des personnages cheur de leur propre écriture.Le livre versé l’enfant. Quand bien même il
au cours de sa lecture est dans ce sus- lu était vécu comme proposant une reste de grandes zones d’ombre,voire
pens du jugement d’attribution entre forme de symbolisation que l’adoles- de grandes zones sombres, dans le

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psychisme d’Étienne Vollard, celui-ci essentiellement défensives.
semble ne pas avoir, jusqu’à l’acci- Avant de développer plus
dent, désespéré des livres et de ce avant ce propos, rappelons
qu’ils pouvaient lui apporter, de ce que, pour une même per-
qu’il pouvait y trouver aussi, lui qui sonne, les dimensions sym-
ne cessait guère de lire et peuplait de bolisantes et défensives de
livres ses insomnies. la lecture peuvent être pré-
Dans ce cas, comme dans celui de sentes soit dans une alter-
beaucoup d’adolescents, la lecture nance temporelle, soit dans
est bien du côté de la pulsion de vie : une forte intrication.
le sujet y cherche quelque chose qu’il La logique défensive est,
ne trouve jamais tout à fait, ce qui fait elle aussi, multiple. En pre-
qu’il poursuit sa quête de livre en mier lieu, l’adolescent peut
livre, parfois toute une vie durant. opposer le monde du livre
Quelques autres croient trouver leur au monde réel et préférer le
livre, y fondent leur vie, le relisent, en premier au second. Ainsi de
deviennent les exégètes ou les gar- ces adolescents qui passent
diens du temple, c’est selon. D’autres leur temps « le nez dans un
encore disent que c’est leur décep- livre », ce qui leur permet de
tion de ne jamais trouver tout à fait ce ne pas voir le monde et de
qu’ils cherchaient qui les a fait écrire. ne pas croiser le regard d’au-
Ainsi la lecture peut être un inter- trui. Il n’est alors pas ques-
médiaire entre le sujet et le monde, tion de faire du livre un objet
défléchir pour partie ce que cette de relation, ni en famille ni
rencontre peut avoir de traumatique, avec des amis. La lecture est
d’autant qu’il s’agit non seulement refuge vis-à-vis d’un monde
de la réalité externe (du monde du vécu comme dangereux. Ainsi que ne vit pas véritablement ses lectures,
dehors), mais aussi, surtout, de la réa- nous l’avons déjà évoqué plus haut, il ne peut en faire de lecture person-
lité interne,tout aussi traumatique,en ceci ne concerne pas seulement le nelle car il cherche à s’attirer l’amour
particulier à l’adolescence. En effet, monde extérieur mais aussi le monde des adultes au détriment de lui-même.
l’adolescent ne se reconnaît plus intérieur. Le texte, les récits font alors
(tout à fait) lui-même, il se demande obstacle à l’émergence de la vie fan- La perte de contact avec le monde
ce qui lui arrive, ce qu’il va pouvoir tasmatique (soutenue par la vie pul-
faire de ce qui lui arrive. Il doit trou- sionnelle réactivée par la puberté) Dans tous ces cas de figure, la lec-
ver comment lier en lui ses mouve- qui peut être très menaçante pour ture n’est plus une activité transition-
ments pulsionnels sexuels ou agres- l’appareil psychique fragilisé de l’ado- nelle, elle bascule du côté du monde
sifs.Rencontrer ces mouvements dans lescent. externe, des supposées attentes des
un livre montre qu’il n’est pas dange- Dans cette logique, la lecture peut adultes, et coupe de la relation au
reux de les approcher, d’en parler et fonctionner dans le registre de ce que monde intérieur.Dans d’autres cas de
que ces mouvements peuvent être D. W. Winnicott a décrit comme le figure, certes rares, la perte de la tran-
liés par des mots, par des histoires « faux self ». Le faux self est une bar- sitionnalité va se traduire par la perte
ou des récits, qu’ils peuvent ne pas rière protectrice que le sujet met en du contact avec la réalité externe.
détruire l’autre, mais au contraire place pour protéger le vrai self,la part Dans une logique délirante, le lecteur
l’émouvoir. authentique de lui-même construite confond le monde du livre avec la
à partir des sensations primitives, réalité.Or,dans une lecture transition-
Une dimension défensive contre les empiètements de l’envi- nelle, le lecteur tout à la fois croit et
ronnement,ainsi que contre le risque ne croit pas à ce qu’il lit, ce que les
Cependant, la lecture peut aussi de perte d’amour de la part des objets adolescents disent très bien : lors-
être utilisée à d’autres fins qu’à ces parentaux. À l’adolescence, ou avant qu’ils sont pris par une histoire, ils y
fins de sublimation (dans la mesure dans le cas de certains bons élèves croient au point parfois de peiner à
où lire nécessite une mise en suspens par trop « scolaires »,le faux self com- s’arrêter de lire, mais lorsqu’ils arrê-
de la pulsionnalité agie), de symboli- plaisant peut prendre la forme d’une tent de lire, ils savent bien que ce
sation, de mise en représentation, de adhésion sans recul aux lectures pres- n’était qu’une histoire… ce qui ne les
transitionnalité, de jeu et d’identifica- crites par l’enseignant ou encore par empêche pas de recommencer, tout
tion. Elle peut être utilisée à des fins la famille. En pareil cas, l’adolescent au contraire.

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Il nous semble qu’Étienne Vollard d’autres activités (jeux vidéos, ci- lement valorisés en manipulant de
a utilisé les livres en partie pour trou- néma,musique),soit au profit (mais le petites quantités d’énergie. Or, bien
ver des réponses à ses questions, en terme est impropre) d’un retrait glo- des adolescents sont plus ou moins
partie pour tenir les mondes à dis- bal, d’un désinvestissement propre à dépassés par la poussée libidinale
tance : le monde externe qui lui avait certaines crises d’adolescence, avec pubertaire et ne trouvent plus dans
ravi ses parents et son monde interne la lecture de satisfactions, mais au
entamé par cette perte,par la cruauté contraire des contraintes supplémen-
de ses camarades de classe. Les livres taires qui redoublent celles des pa-
formaient pour lui un véritable rem- L’adolescence rents et du monde scolaire.
part qui le mettait finalement hors C’est dire qu’à l’adolescence le
d’atteinte, pour peu qu’il s’imposât est une période rapport à la lecture est particulière-
physiquement. L’effondrement final au cours de laquelle ment fragile, instable, complexe, fluc-
de ce personnage va dans le sens tuant. C’est dire aussi qu’il importe
de la prise de conscience tardive de des enfants lecteurs que tous les professionnels de la lec-
l’échec de ce système de défense ture, dans leur fonction médiatrice,
pourtant utilisé pendant des années,
non seulement changent puissent se tenir dans l’entre-deux
mais que de vraies rencontres avec leurs pratiques lectorales, d’une ouverture qui ne s’impose pas,
des sujets souffrants ont mis à mal, qui ne revendique pas d’autorité.
voire réduit à néant. De plus, la lec- mais encore changent
ture a été pour Vollard, du moins le d’horizon culturel Février 2003
temps de sa scolarité, un objet d’in-
vestissement massif, mais aussi en
tout ou rien ; en effet, une fois où il
fut agressé, Vollard réagit avec une souvent investissement de la bande
grande violence, comme s’il n’y avait de copains dans un être ensemble
pour lui aucun intermédiaire entre éminemment peu productif, mais for-
BIBLIOGRAPHIE
l’éruption d’une violence sauvage et tement sécurisant car régressif.
GOFFMAN, Erwing, La mise en scène de la vie quo-
la totale retenue de la lecture. Ce qui conduit au désinvestisse-
tidienne ; t. 1 : La présentation de soi, Minuit,
ment, au moins temporaire, de la lec- 1973.
ture tient à la fois à sa valorisation par GUTTON, Philippe, Le pubertaire, PUF, 1991.
La non-lecture le monde adulte (quand bien même il
KAËS, René, Contes et divans, Dunod, 1984.
ne pratique pas lui-même cette lec-
KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-
Pour finir, il convient d’évoquer la ture idéalisée) et à la contrainte cor- 1945), Payot, 1980.
non-lecture à l’adolescence. En effet, porelle, pulsionnelle qu’elle impose PÉJU, Pierre, La petite chartreuse, Gallimard, 2002.
différentes études montrent que c’est en sa pratique.Si certains adolescents
PERONI, Michel, Histoires de lire. Lecture et par-
une période au cours de laquelle des investissent la lecture de leur révolte cours biographique, BPI, 1988.
enfants lecteurs non seulement chan- et l’expriment dans le choix de cer- PICARD, M., La lecture comme jeu, Minuit, 1986.
gent leurs pratiques lectorales (ils tains auteurs, d’autres manifestent
TALPIN Jean-Marc, « Le passage à l’acte de lire », in
vont vers d’autres horizons de lec- leur révolte par le désinvestissement GOFFARD S., LORANT-JOLLY A., Les adolescents et la
ture), mais encore changent d’hori- de la lecture. De plus, lire suppose le lecture, CRDP Académie de Créteil, p. 57-71.
zon culturel : certains abandonnent maintien de la capacité à sublimer, WINNICOTT, Donald W., Jeu et réalité, Gallimard,
totalement la lecture soit au profit c’est-à-dire à investir des objets socia- 1971.

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