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Langage bureaucratique et histoire

Variations autour du Grand Conseil et de l'ambassade


Macartney
Pierre-Henri Durand 1

Le Mont-Blanc, tel un despote asiatique,


doit être solitaire et suprême ;
et tous les autres pics se prosternent à ses pieds.
Sir Leslie Stephen (1832-1904)

Le 18 septembre 1793, lesclameurs des réjouissances résonnèrent longtemps


dans les palais de Jehol : on célébrait le quatre-vingt-deuxième anniversaire
de l'empereur Qianlong en la présence de Leurs Excellences Lord Macart-
ney, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi de la Grande-
Bretagne, et Sir George Staunton, secrétaire de l'ambassade et ministre

1 Le présent article a pour fil le langage écrit de la haute administration du xvnf*


siècle, et pour objet premier de souligner les multiples pièges et déconvenues
qui guettent l'utilisateur des archives impériales. Son point de départ est le livre
de Béatrice Bartlett, Monarchs and Ministers : The Grand Council in Mid-
Ch'ing China, 1723-1820. Les archives chinoises sur l'ambassade Macartney
nous introduiront dans les arcanes du langage bureaucratique, tant celui
ascendant des mémoires que celui descendant des lettres de Cour et des apostilles
vermillon, tandis que les sources anglaises nous serviront de valeurd'étalonnage.
(Ces archives ont été éditées par Alain Peyrefitte et traduites par Sylvie Pasquet,
Roger Darrobers, Pierre-Henri Durand, Fan Ke-li et Wang Guoqing dans La
vision des Chinois.) La quête se terminera à travers l'ouvrage de Philip Kuhn,
Soulstealers : The Chinese Sorcery Scare of 1768, qui nous ramènera à notre
point de départ, le Grand Conseil et la nature de la monarchie chinoise. Pierre-
Henri Durand est Chargé de recherche au CNRS, URA 1067, 12-14, rue
Corvisart, 75013 Paris.

Études chinoises, vol. XII, n° 1, printemps 1993


Pierre-Henri Durand

plénipotentiaire — pour les Chinois « l'envoyé et le vice-envoyé du tribut


de l'Angleterre », tout simplement.
On ne s'en affairait pas moins dans la première officine de l'Empire.
En ce jour faste, le Grand Conseil rédigea un mémorandum informant
l'empereur que ses ordres étaient exécutés ; l'envoyé avait eu en mains
un mémoire du gouverneur du Zhejiang (la province où mouillaient les
navires anglais) apostille à l'encre vermillon ; il avait ainsi appris comment,
« chaque jour, chaque province adresse sur les affaires en cours un mémoire
que Sa Majesté Impériale apostille en personne de Ses Directives (qinjia
pishi), en sorte qu'elles agissent toutes en conformité ». Les Anglais —
du moins le Grand Conseil l'affirmait-il — avaient aussitôt manifesté leur
émerveillement : « La Chine est une vaste région où s'administrent quantité
d'affaires. Sa Majesté Impériale a dépassé les quatre-vingts ans et Elle les
considère en personne, déployant son zèle jour et nuit. Voilà en vérité une
réussite que nos pays d'au-delà des océans ne sauraient le moins du monde
égaler. »2
Le journal de Macartney ne mentionne rien de semblable. Il raconte
en revanche qu'au matin de ce 18 septembre Qianlong, qui trônait au théâtre,
avait mandé auprès de lui l'ambassadeur et son second. Le vieil homme,
croyant devoir justifier sa présence en ce lieu, leur expliqua, « avec une
grande condescendance de manière », que la chose était exceptionnelle,
car « l'étendue de ses territoires et le nombre de ses sujets » ne lui laissaient
« guère de temps pour de pareils amusements »3.

2 La vision, p. 239 ; Zhanggu congbian, « Yingshi Maga'erni laipin an » [ci-


après ZC], 58a-b. Je me suis réservé la liberté de retoucher à l'occasion et très
légèrement les traductions que je tire de La vision des Chinois, dont j'ai conservé
les conventions de majuscules prenant en compte la surélévation protocolaire
des caractères chinois (voir ma « Note liminaire »). Les citations des documents
du dossier Macartney aisément accessibles feront l'objet d'un double renvoi
à La vision et à la source correspondante ; les autres, issues de pièces inédites,
bénéficieront d'un simple renvoi à La vision. Pour les citations d'ouvrages
anciens français, j'ai suivi l'orthographe d'origine.
3 Cranmer-Byng (éd.), An Embassy to China : Being the Journal Kept by Lord
Macartney During his Embassy [ci-après Macartney], p. 137. Voir aussi
Staunton, Voyage dans l'intérieur de la Chine et en Tartarie [ci-après Staun-
ton], t. 3, p. 333.

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L'ordre du jour était manifestement d'impressionner les Anglais en


exaltant le zèle d'un monarque régnant sans partage, omniprésent aux
affaires et tout-puissant en ses décisions.
Quant aux serviteurs de l'Empire, leur vocation était d'obéir pour que
s'épanouissent les fruits du zèle de leur maître. Six semaines plus tard,
le 31 octobre, le grand conseiller Songyun, qui escortait l'ambassade dans
son voyage de retour le long du Grand Canal, reçut un édit lui enjoignant
de débiter un couplet à Macartney. Dont acte. Le jour même, il représentait
aux Anglais qu'ils avaient pu rencontrer à Jehol quelques-uns des plus hauts
personnages de l'État, et que cela suffisait à montrer « le nombre de talents
dont disposait la Céleste Dynastie et la pertinence avec laquelle Sa Majesté
Impériale les employait » ; puis il ajouta : « En toute affaire, les hauts
dignitaires de la Chine se conforment en tremblant aux directives et aux
indications de Sa Majesté Impériale. C'est ainsi que pour le soin que je
prends de vous tout au long de la route, comme pour les notifications que
je vous adresse, je reçois révérencieusement les Saintes Instructions de Sa
Majesté Impériale. Je présume que vous le savez. »4
Les Anglais savaient. L'image de l'autocrate omniprésent et omnipotent
s'imposa sans partage (et non sans quelque raison) à leur esprit. Pour
Macartney, l'empereur est la source exclusive de tout pouvoir ; nanti de
« l'autorité la plus absolue dont un prince puisse être investi », il exerce
sur les Chinois une « tyrannie étrangère » et sur les Mandchous un « des-
potisme domestique »5. Un tel jugement ne laissait guère de place pour
la prise en compte des subtils équilibres et des fragiles partages du pouvoir.
Les Anglais savaient, grossièrement, très grossièrement. Ils méjugèrent
du Grand Conseil. Certes, ils notèrent l'importance de « cette première
classe de mandarins qui ne sont qu'au nombre de six dans l'Empire » et
que nous appelons grands conseillers6. Certes, ils distinguèrent un primus
inter pares, le célèbre Heshen, tour à tour qualifié de « ministre principal »,
« premier ministre », « ministre en chef », « premier grand secrétaire »,
« grand grand secrétaire », « grand secrétaire en chef », et même de « grand-
visir »7. Ils n'en tinrent pas moins (et avec quelque pertinence) les grands
4 La vision, pp. 359, 385-386.
5 Macartney, pp. 222, 238.
6 Staunton, t. 3, p. 321.
7 Macartney, pp. 102, 118, 120, 125, 126, 127, 131, 134, 201 ; Staunton, t. 3,
pp. 263, 300.

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Pierre-Henri Durand

conseillers pour des ministres favoris, des donneurs d'avis aidant le


souverain à apprécier la manière dont les Six Ministères administraient les
« affaires du Gouvernement »8. Ils ne virent pas que le Grand Conseil formait
une institution dans l'institution, qu'il était le véritable gouvernement de
l'Empire.

La m o n a r c h i e des conseillers

Depuis deux siècles, notre connaissance du fonctionnement de l'Empire


mandchou a amplement eu le temps de se dégrossir, et notre perception
du Grand Conseil tout loisir de s'affiner. Il aura pourtant fallu attendre
le livre de Béatrice Bartlett pour apprécier à sa pleine mesure le rôle
prééminent joué par le Grand Conseil, connaître le détail de ses mécanismes
et de ses personnels, et comprendre — enfin ! — les circonstances précises
qui présidèrent à sa création, puis le guidèrent dans ses évolutions.
Disons-le d'emblée, Monarchs and Ministers est l'un de ces rares
ouvrages qui commandent l'unanimité et sont appelés à faire date. Il le
doit autant à la richesse de ses apports qu'à la confiance et à la sympathie
qu'inspirent la maîtrise des sources de l'auteur, sa sûreté dans l'information,
sa scrupulosité dans le détail et sa modestie dans le propos. Il illustre à
merveille la sagesse de cette vieille croyance que Maurice Agulhon évoquait
pour clore sa leçon inaugurale au Collège de France : « Un navire d'historien,
aux cales bourrées et comme lestées de marchandises, tient mieux la mer
que le catamaran de l'essayiste. »

8 Les Anglais n'ont laissé aucune description digne de ce nom du gouvernement


central. Staunton (t. 3, pp. 185, 264) fait allusion à un « conseil d'état » et
parle des « conseils particuliers de l'empereur » recevant sur les affaires en
cours les « avis motivés » des ministères. L'astronome Barrow (Voyage en
Chine, t. 2, pp. 135-136) distingue poursapart deux conseils : un conseil ordinaire
(notre Grand Conseil) et un conseil extraordinaire formé des princes du sang
(très certainement le Conseil de délibération, Yizhengchu, que Qianlong avait
supprimé deux ans avant la venue de Macartney et qui ne jouait plus aucun
rôle depuis longtemps).

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La quête de Béatrice Bartlett fut longue. Avant de prendre le large,


il lui fallut caboter d'un dépôt à l'autre. Elle fureta d'abord à Taipei, au
Musée du Palais ; puis à Pékin, lorsque les fameuses Archives Historiques
Numéro Un eurent ouvert leurs portes à la communauté savante interna-
tionale. (Philip Kuhn — dont le livre racontant l'affaire de sorcellerie de
1768, qui mit le Trône en grand émoi, repose sur les archives du Grand
Conseil — voit dans cette liberté d'accès un événement de portée consi-
dérable pour notre compréhension à venir de la condition humaine9, ce qui
semble beaucoup dire.) Une persévérance et un flair peu communs firent
le reste ; Béatrice Bartlett a su ne pas sombrer sous le flot des documents
— pour le seul xvm" siècle plusieurs centaines de milliers de pièces —
et désentortiller Fécheveau de l'histoire du Grand Conseil.
La lente genèse du Grand Conseil se fit sur fond d'opposition entre
la Cour extérieure (Waichao) et la Cour intérieure (Neiting) — l'admi-
nistration régulière et les « services du roi ». L'une était l'univers des grands
secrétaires, des présidents de ministères, des censeurs et de tous ces hauts
fonctionnaires qui expédiaient les affaires à grand renfort de statuts et de
précédents. L'autre était le domaine des suivants du prince et de ses
conseillers ; le secret y était de rigueur, la volonté impériale y avait force
de loi. Cette classique distinction fut une source constante de rivalités et
de conflits. Les derniers souverains des Ming, qui ne brillèrent pas
précisément par leur zèle, furent pour la gestion des affaires entre les mains
de la Cour extérieure. Leurs successeurs mandchous, qui entendaient
gouverner, eurent le choix entre deux solutions : ou se rapprocher de la
Cour extérieure au risque de tomber dans sa dépendance, ce qui eût entraîné
un cortège de lenteurs, de raideurs et d'obstructions ; ou aménager la Cour
intérieure en sorte de posséder une prise directe sur les affaires les plus
importantes. La seconde solution s'imposa d'autant plus à eux que le poids
de l'aristocratie mandchoue au sein de la Cour intérieure était une menace
pour le Trône.
L'empereur Kangxi (1662-1722) créa le Cabinet du Sud (Nanshufang)
qu'il peupla de conseillers chinois avec le vain espoir qu'ils sauraient faire
pièce aux Mandchous de la Maison impériale (Neiwufu) et du Conseil de

9 Soulstealers, p. VII.

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délibération (Yizhengchu). Plus tard, il instaura un nouveau système de


communication pour s'assurer la maîtrise de l'information, ce nerf des
gouvernants. Jusque-là, les mémoires (tiben) des hauts fonctionnaires tran-
sitaient par le Grand Secrétariat. Dorénavant, chaque fois que la nécessité
le commanderait, ils pourraient s'adresser secrètement et directement au
Trône ; leur mémoire leur serait discrètement retourné, dûment apostille
de la main même de l'empereur. La voie royale des mémoires au Palais
(zouzhe) était née10 ; elle perdura jusqu'à la fin de la dynastie, vouant sans
retour les services extérieurs à la gestion des affaires courantes.
L'empereur Yongzheng (1723-1735) poursuivit, corrigea et amplifia
considérablement le grand réaménagement entrepris par son père. La situa-
tion l'imposait. La Cour intérieure avait été profondément marquée par
un quart de siècle de querelles autour de la succession au trône de Kangxi ;
et la Cour extérieure était bien mal en point. Le nouveau souverain n'eut
guère le choix ; il lui fallut rechercher de nouveaux appuis et renforcer
le rôle d'administrateur du monarque. Les premières années du règne le
virent tenter une reprise en mains des services extérieurs en recourant au
Conseil plénipotentiaire (Zongli shiwu wang dachen) qui perdit rapidement
sa confiance ; au Grand Secrétariat (Neige) qu'il maintint à respectueuse
distance ; au Bureau des audits (Huikaofu) qui disparut au bout de trois
ans d'existence ; et enfin à des surintendants (zongli) qui, hormis leur propre
charge de haut fonctionnaire, avaient mission de chapeauter telle ou telle
administration. Dans le même temps il renforçait le système des mémoires
au Palais : le privilège d'en soumettre s'étendit, leur nombre s'accrut, leur
objet se diversifia.
Dans sa reprise en mains de la Cour intérieure, Yongzheng se démarqua
de son père qui l'avait laissée se diviser selon des critères ethniques :

10 Les Anglo-Saxons disent « palace mémorial ». Nos jésuites de Chine utilisaient


le mot mémorial, dans un sens aujourd'hui tombé en désuétude, et que le Littré
de 1876 définit comme étant le « nom des mémoires qui, à la cour de Rome
ou à la cour d'Espagne, servent à instruire une affaire ». Pour des exemples,
voir Gaubil, Correspondance de Pékin, p. 149 ; Lettres édifiantes et curieuses
écrites des Missions, t. 19, p. 78 ; Lettres édifiantes et curieuses de Chine,
pp. 312, 323. Sur l'instauration du système des mémoires au Palais, voir Wu,
Communication and Impérial Control.

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Langage bureaucratique et histoire

désormais conseillers mandchous et conseillers chinois auraient à travailler


côte à côte, main dans la main. Il se défia du prestige et du caractère constitué
qu'avaient acquis les services intérieurs apparus sous le règne précédent.
Il préféra faire fond sur des individus isolés et de petits comités qu'il faisait
et défaisait au gré des besoins et des urgences. Mais Yongzheng ne tarda
pas à mettre un frein à la valse de ces comités et députations ; il s'efforça
de s'entourer d'un petit groupe stable de dignitaires et de hauts fonction-
naires. Il mit à leur tête ses deux hommes de confiance : un Chinois, le
grand secrétaire Zhang Tingyu, et un Mandchou, son propre frère, le prince
Yi (Yinxiang), auquel Monarchs and Ministers donne une stature que
l'histoire n'avait pas su, jusque-là, lui reconnaître. Ce noyau de conseillers
de haute volée vivait par le seul fait du prince ; il ne bénéficiait d'aucune
existence statutaire ; ses membres n'avaient aucune appellation officielle
et Béatrice Bartlett a dû leur trouver un nom : elle les appelle des « Inner-
court deputies » ou, en abrégé, des « inner deputies » — locution que l'on
pourrait traduire par « fondés de pouvoir de la Cour intérieure ». Deux
tâches principales incombaient aux hommes du souverain. La première était
de délibérer sur les mémoires qui parvenaient au Palais, puis de consigner
leurs recommandations avant de les soumettre à l'empereur qui, la plupart
du temps, les suivait, souvent à la lettre. (Béatrice Bartlett met allègrement
à bas l'image, largement entretenue par Yongzheng en personne, d'un
souverain travaillant dans la solitude de son cabinet. Car Monarchs and
Ministers est aussi un livre à la vertu démythifiante ; le titre le suggère,
la jaquette le montre, qui met en scène un monarque impassible, figé dans
sa robe d'apparat, tandis que, derrière lui, quatre grands conseillers, l'œil
malicieux, semblent sourire d'un air entendu.) La seconde tâche des « inner
deputies » consistait à rédiger des lettres de Cour (tingji), ces fameux
documents par lesquels le Trône répondait confidentiellement à ses cor-
respondants et qui forment, avec les « apostilles vermillon » (zhupi) ou
« directives apostillées » (pishi)11, le pendant des mémoires au Palais.

11 Les deux expressions apparaissent dans le dossier Macartney : les lettres de


Courparlentde« directives apostillées » ; les mémoires et mémorandums, surtout
d'« apostilles vermillon ». Les auteurs anglo-saxons tendent à délaisser le
traditionnel « vermilion endorsement » (zhupï) pour « veimilion rescript ». Je

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La ruineuse campagne menée contre les Dzoungares dans la seconde


moitié du règne amena Yongzheng à doter la Cour intérieure de deux
nouveaux services. La Section pour le Financement militaire au ministère
des Revenus (Hubu Junxufang) vit le jour en 1729 ; l'année suivante apparut
le groupe des « hauts dignitaires chargés du Financement militaire » (banli
junxu dachen), bientôt nommés « hauts dignitaires chargés de la Stratégie
militaire » (banli junji dachen). C'est de leur fusion avec le sérail des « inner
deputies » qu'allaient naître le Grand Conseil... et bien des confusions à
propos de la date de son apparition puisque Grand Conseil (ou Conseil
d'État selon un usage moins répandu) est la traduction du chinois Junjichu
qui signifie précisément « Bureau de la Stratégie militaire »12.
Le 8 octobre 1735, Yongzheng mourait. Selon l'usage, le Conseil
transitoire13 qu'il avait choisi de son vivant fut mis en place. Le nouveau
pouvoir s'empressa de transgresser la règle qui voulait que nul changement
n'intervînt durant les vingt-sept mois du deuil impérial. Les deux services
pour le financement des armées une fois dissous, la plupart de leurs membres
rejoignirent le Conseil transitoire, tandis que de nombreux assistants et aides
venaient grossir ses rangs. Le contrôle sur la Cour extérieure fut renforcé
par la nomination de surintendants dont la plupart étaient de l'équipe de
transition. Vingt-sept lunes et quatre jours après la mort de Yongzheng,
le Conseil transitoire présentait sa démission. Le lendemain 17 janvier 1738,
l'empereur l'acceptait mais donnait aussitôt une nouvelle et grave entorse
à la tradition : il retenait auprès de lui six des démissionnaires, les titrait

ne suis pas certain que l'on y gagne en clarté et en propriété. Le mot rescrit
— du latin rescriptum — me paraît mieux convenir au mot zhi désignant, dans
les apostilles des mémoires, le contenu des lettres de Cour passées et à venir
et que les Anglo-Saxons traduisent par... « decree ».
12 Si l'on s'en tient à l'apparition du mot, on peut dater la naissance du Grand
Conseil des environs de l'année 1730. Au risque de prendre le nom pour la
chose, nombre d'auteurs, à commencer par les sinophones, font l'assimilation.
13 Conseil transitoire est la traduction de cette même locution (Zongli shiwu wang
dachen) que Béatrice Bartlett rend par Conseil plénipotentiaire (voir supra)
quand il s'agit du conseil de transition entre les ères Kangxi et Yongzheng.
La possibilité qui s'offre à l'historien non chinois d'adapter les mots aux réalités
décrites n'est pas un mince avantage. On vient de le voir avec la datation de
la naissance du Grand Conseil.

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« hauts dignitaires chargés de la Stratégie militaire » et mettait à leur tête


les deux grands « inner deputies » du règne précédent, le Chinois Zhang
Tingyu et le Mandchou E'ertai qui avait succédé au prince Yi, tôt disparu.
Le Grand Conseil, au sens plein du terme, était né, fruit de quinze années
de gestation. Consolidé, regroupé, unifié, le gouvernement impérial était
transformé pour la suite de la dynastie. (Béatrice Bartlett incline à voir
dans l'émergence du Grand Conseil un « coup » mûri en douceur, dès avant
la mort de Yongzheng, par des conseillers rompus aux affaires. Là encore,
on ne peut guère que lui emboîter le pas, tant ses jugements sont enracinés
dans le terreau des archives.)
Le règne de Qianlong (1736-1799) fut un âge d'or pour le Grand Conseil
qui en vint à intervenir partout et en toute chose. Le flot des mémoires
au Palais augmenta en proportion, approchant, à la fin du siècle, le demi-
millier de documents par mois. Les effectifs s'étoffèrent jusqu'à dépasser
les deux cents personnes. Le nombre des adjoints des grands conseillers,
les zhangjing ou siyuan, doubla pour atteindre la quarantaine. Ces hommes,
Béatrice Bartlett les appelle des clercs. Pareille désignation offre le double
inconvénient de ne pas rendre justice à leur valeur et, surtout, de prêter
à confusion en évoquant immanquablement les yamen et leur piétaille de
sous-ordres, les fameux // qu'un usage unanimement consacré appelle
précisément clercs1*. N'eût-il pas mieux valu les qualifier de secrétaires
puisqu'ils tenaient le pinceau, copiant, brouillonnant, archivant, ou les
baptiser vice-conseillers puisque aussi bien ils savaient être les conseillers
des conseillers ?
Le Grand Conseil étant un organisme officieux, grands conseillers et
vice-conseillers demeuraient attachés à l'administration régulière qui leur
fournissait rang et appointements. Les premiers étaient grands secrétaires

14 Je ne vois pas, au demeurant, l'usage derrière lequel Béatrice Bartlett dit se


retrancher. Le récent Dictionary of Officiai Titles in Impérial China de Hucker,
le vieux Chinese Government de Mayers, le dictionnaire de Mathews, tous
rendent zhangjing par secrétaire. Il est vrai que clerc est proche de commis
et que, sous la monarchie française, on appelait « premier commis » les bras
droits des secrétaires d'État, lesquels offrent certaines similitudes avec nos
grands conseillers (Mousnier, Les institutions de la France sous la monarchie
absolue, t. 2, p. 146).

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Pierre-Henri Durand

ou présidents de ministère (des Revenus en particulier), tandis que les


seconds appartenaient aux échelons intermédiaires de la hiérarchie métro-
politaine. Cette formule de la double casquette avait l'énorme avantage
d'affermir la prise et l'emprise de la Cour intérieure sur une Cour extérieure
qui n'en pouvait mais. Les réformes qui marqueront le règne suivant seront
impuissantes à inverser la tendance. Elles réduiront le nombre moyen des
grands conseillers de sept unités à quatre et demie, leur interdiront la fonction
de surintendant, les priveront de leur droit de regard sur la nomination des
vice-conseillers. Elles laisseront intactes les responsabilités majeures du
Grand Conseil, à savoir : contrôler le système de communication, délibérer
des affaires, rédiger les édits impériaux ; et aussi scrupuleusement archiver
des monceaux de documents, ou encore éditer d'importants ouvrages
officiels. La seule mesure qui affectera la préparation des lettres de Cour
sera d'imposer qu'elles soient rédigées dans les locaux mêmes du Grand
Conseil — locaux sis dans le Saint des Saints de la Cité interdite et dont
les fenêtres de papier opaque, secret oblige, ne deviendront de verre qu'à
la fin du xix" siècle15.
Les membres du Grand Conseil étaient tout à la fois les secrétaires
et les conseilleurs du Trône. Secrétaires, ils tenaient à jour une main courante
des entrées et des sorties de documents (le précieux Suishou dengji ou
Registre tenu à main courante) ; ils avaient des mémentos assurant le bon
suivi des affaires ; ils composaient des notes techniques et utilisaient des
marques pour aider et guider la lecture impériale ; ils préparaient les
audiences du souverain et d'autres choses encore. Conseilleurs, ils avaient
à délibérer, rédiger, proposer des mesures, avancer des réponses, suggérer
des décisions, tout cela pour un souverain qui était rarement en position
d'en savoir plus que son Conseil et qui le suivait dans l'immense majorité
des cas. Nous touchons là à l'un des apports majeurs d'un ouvrage qui

15 La division entre Cour intérieure et Cour extérieure était une réalité géogra-
phique concrète : la moitié nord et le tiers sud-ouest de la Cité interdite abritaient
les services intérieurs et les appartements impériaux, le Grand Conseil se
trouvant à proximité immédiate du Trône ; la partie sud-est était réservée aux
grandes cérémonies d'État et au Grand Secrétariat, lequel était àun quart d'heure
de l'empereur, tandis que les ministères étaient relégués hors les murs.

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Langage bureaucratique et histoire

n'en manque point, et qui ne démonte l'ossature du Grand Conseil que


pour mieux nous en offrir la moelle.
Que les souverains mandchous aient pleinement assumé leur tâche, nul
n'en ajamais douté. Qu'ilsn'aientpas gouverné du haut deleur seule sagesse
mais « par Grand Conseil » (pour détourner le langage de notre Ancien
Régime), nul n'en sera étonné sinon quelque improbable thuriféraire de
l'Empire. Le nouveau est ailleurs, dans l'appréciation de la répartition des
pouvoirs. Et force est de dire que Béatrice Bartlett fait plus que de mettre
à mal la vision commune d'un despotisme qui serait allé croissant tout
au long du xviif siècle. Elle lui donne congé en montrant comment le
développement du Grand Conseil marqua le passage sans retour d'une
monarchie autocratique à une monarchie des conseillers16. Certes, les
souverains mandchous étaient et demeurèrent des monarques absolus qui
pouvaient et savaient imposer leurs vues quand (ou car) tel était leur plaisir.
La vérité révélée par les archives est qu'ils usèrent peu de leur toute-
puissance. La quotidienneté gouvernementale était moins glorieuse et plus
complexe. « Dans un grand nombre de cas », l'empereur « n'avait aucune
vue particulière » sur les politiques à suivre, et l'encre vermillon de son
pinceau « servait surtout à légitimer les propositions des autres »17. De
leur côté, les grands conseillers se souciaient moins de quérir le sentiment
du Trône que d'acquérir son assentiment. Des conseillers que Béatrice
Bartlett a été fort avisée de qualifier de ministres, puisque le mot revêt
dans notre langue une double acception18. En son sens ancien, il désigne
les fidèles du roi qui avaient entrée au Conseil d'en haut. En son sens
moderne, il dénomme des gouvernants « préposés à la direction des
différentes branches de l'administration de l'État », unis « par une certaine
communauté de vues », et relevant d'une autorité supérieure19. Et que

16 BeatriceBartlettparlede«monarchical-conciliarformofgovernment»(p. 199)
et du passage « from monarchical rule to ministerial administration » (p. 258).
17 Monarchs and Ministers, pp. 276, 277.
18 Par souci de clarté, j'ai renoncé à employer le mot ministre dans son sens
habituel de ministre d'un ministère {shangshu) ; en ce cas, je parle de président
de ministère,
19 Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux xvn' et xvm' siècles,

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Pierre-Henri Durand

faisaient les grands conseillers, avec leur qualité de favoris, sinon de


gouverner en secondant, guidant et soutenant l'empereur non pas seulement
dans le règlement des affaires graves et urgentes, mais aussi, grâce à leur
mainmise sur l'administration régulière, dans la gestion de quantité
d'affaires ordinaires ? Revue par Béatrice Bartlett, la fin de l'Empire ne
fut pas le règne des autocrates et des despotes (qu'ils soient éclairés ou
non), mais une époque de ministériat, un temps de monarques et de ministres.

L'empereur, divine Providence

Que le regard des Anglais n' ait pas réussi à percer la réalité du gouvernement
impérial ne saurait surprendre. Non pas que Macartney et ses compagnons
aient particulièrement laissé libre cours à leurs préjugés. (Comme tout
voyageur au long cours, ils avaient embarqué avec eux leur lot de certitudes
et de préventions, et ils étaient revenus jurant leurs grands dieux qu'ils
parlaient au vrai.) Non pas qu'ils aient spécialement accordé crédit aux
propos édifiants et lénifiants qui leur furent servis à foison. (Vieux renard
de la diplomatie, Macartney rendra un hommage de connaisseur à l'art
chinois de l'esquive et de l'insinuation20.) Les Anglais étaient de bonne
foi et ils avaient bonne vue. Ils ne surent tout simplement pas bien faire
le départ entre la réalité d'un discours et laréalité d'une pratique. Et comment
l'auraient-ils pu quand les Chinois dissimulaient à leur propre regard la
réalité de la pratique gouvernementale sous les oripeaux du culte de
l'infaillibilité, de l'omniprésence, de l'omnisagesse et de l'omnipotence
impériales ?
Le discours ostentatoire du cérémonial et de l'étiquette en était une
manifestation éclatante. Renforcé dans sa solennité par l'apparence de sa
trompeuse immuabilité, il était bien fait pour frapper les esprits d'hommes
venus d'un royaume qui était le modèle de la monarchie parlementaire.
Sans doute aurait-il semblablement remué les courtisans les plus formés

p. 381. L'autorité supérieure à laquelle fait allusion Marion, qui écrit en 1923,
est la présidence du conseil.
20 Macartney, pp. 84, 134, 148.

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Langage bureaucratique et histoire

à l'absolutisme Louis-Quatorzien. La fleur de lys et le dragon à cinq griffes


remplissaient une même fonction : marquer la dignité royale et projeter
le souverain dans un empyrée. Mais la distance séparant cet empyrée des
sphères humaines ne représentait pas, aux deux extrémités du monde, le
même degré d'éloignement et d'intangibilité. C'est ainsi que le Roi-Soleil
n'avait de cesse de paraître devant la foule de ses courtisans, quand le Fils
du Ciel se montrait en de rares occasions. C'est ainsi que les ducs et pairs
de France possédaient des privilèges et des entrées qui les mettaient à une
certaine parité avec le monarque ; ils n'avaient pas à s'agenouiller pour
parler au roi, tel « le grand colao » Heshen que Sir George vit ne s'adresser
à l'empereur « jamais qu'à genoux »21. Le rite de la triple génuflexion et
du nonuple prosternement front à terre, le célèbre kowtow (koutou) auquel
les Anglais refusèrent opiniâtrement de se plier, était voué à paraître à un
œil européen comme le signe éclatant — et une confirmation — d'un auto-
cratisme sans frein et d'une servilité sans pareille22. L'ombre du despo-
tisme oriental planerait longtemps sur les consciences occidentales.
Le discours écrit participait du même culte et célébrait la majesté
impériale en usant d'artifices de présentation sans équivoque et en répandant
l'encens avec une générosité propre à fourbir les pointes des théoriciens
du despotisme oriental. On sait comment les documents chinois élevaient
au-dessus de la masse des caractères ordinaires les graphies se rapportant
à la personne impériale, à ses faits et dits23. Et comment les auteurs d'adresses

21 Mousnier, op. cit., t. 2, p. 104 ; Staunton, t. 3, p. 287.


22 Staunton (t. 3, pp. 95-296) attribue au kowtow un autre « but que de marquer
l'excessive distance qui [...] se trouve entre le souverain et les sujets » ; à
savoir : rendre « plus difficile l'agression des personnes qui sont dans ces
postures » et que semble redouter « cet esprit soupçonneux qui accompagne
souvent un pouvoir sans bornes ».
23 II est regrettable que les éditions modernes de documents anciens ne prennent
pas en compte la surélévation des caractères qui aide à pallier l'absence
chronique de pronoms possessifs du chinois classique et qui, si j'en juge par
ma modeste expérience de traducteur, évite parfois d'aller au contresens. Il
est surtout regrettable de perdre une dimension qui peut, à l'occasion, se révéler
lourde de sens. Ainsi, une édition moderne du dossier Macartney occulterait
le rabaissement symbolique qui frappa les Anglais à l'issue de la dispute du
mois d'août sur l'appellation de « tributaire » : dès lors ils furent privés, dans

53
Pierre-Henri Durand

au monarque calligraphiaient dans un petit corps les caractères chen ou


nucai par lesquels ils se désignaient et que l'usage rend par « Votre servi-
teur » ou « Votre esclave ». La seule apparence d'un texte signifiait la
nature surhumaine du souverain avec une force hors de portée des lettres
majuscules et capitales que nos anciens régimes d'Europe utilisaient à des
fins semblables. Les scripteurs, tenus d'entonner la louange de la sagesse,
de la prévoyance et de la bienfaisance impériales, sont « pleins d'admiration
(yangjian) pour le suprême dessein (zhiyi) de Sa Majesté dans la finesse
de Ses Plans et la minutie de Ses Directives » et « ne peuvent s'empêcher
de s'incliner avec révérence » (bu sheng qinfu) devant leur « extrême
pertinence » ; « dévidant le fil des Impériales Paroles » (yi lunyari), ils
ont pour seul souci de « seconder (yangfu) le suprême dessein de Ses
Inlassables Enseignements ». On rend grâces à la « miséricorde » du « Saint
Fils du Ciel », à « Sa Mansuétude », à « Son Immense Affection », à « Sa
Vertu Immense », à « Sa Bienfaisance » qui est « Auguste », « Sainte »,
« haute comme le Ciel et généreuse comme la Terre » (Tian gao Di hou).
Et l'on « implore humblement » (fuqî) Sa Majesté de daigner « examiner
dans Sa Perspicacité » (ruijian) le « révérencieux mémoire » (gongzhe)
qui Lui est « adressé à genoux » (guizou). Le dogme de l'infaillibilité
impériale ne restait pas lettre morte. Car s'« il n'est rien qui ne s'éclaire
(wu wei bu zhu) grâce à la minutie des Injonctions » de Sa Majesté, il
n'est rien qui ne vérifie ce qu'Elle « avait compris dans Sa Sainte Clair-
voyance » (ru shengming dongjian). Et l'empereur n'était pas le dernier
à s'en émerveiller, laissant, à la lecture de certain mémoire, échapper en
apostille ce confondant cri du cœur : « Pourquoi rien ne s'écarte-t-il jamais
de Nos prévisions ? » (ruhe zong bu chu zhen yi)24. Un empereur dont
les prévisions et la divine providence s'étendaient jusqu'à l'imprévisible,
comme l'écrit un gouverneur : « Votre serviteur a été stimulé par Vos Saintes
Injonctions réitérées à plusieurs reprises et, alors que rien de fâcheux ne

les documents officiels, de la surélévation d'un espace habituellement attachée


au caractère « tribut », gong (voir ma « Note liminaire », p. CXXII). Sur
l'élévation des caractères, voir Mayers, The Chinese Government, pp. 129-
137 ; Lei Rongguang et al., Qingdai wenshu gangyao, pp. 13-15.
24 La vision, p. 197. Tous les exemples précédents sont inspirés du dossier
Macartney. Pour la prochaine citation, voir ibid., p. 415.

54
Langage bureaucratique et histoire

peut arriver, il a aussi Vos Instructions pour le cas où l'impossible se


produirait. »
Un quatrième et dernier impératif pesait sur la littérature officielle (et
pas seulement sur elle) : entretenir la fiction de l'omniprésence et de l'omni-
puissance impériales. Le monarque devait être montré décidant à la lumière
de sa seule sagesse, tranchant à l'aune de sa seule perspicacité, laissant
tomber du haut de son trône les paroles qui seraient pieusement recueillies
puis respectueusement communiquées sous forme d'édit, de lettre de Cour,
de proclamation, aux gouvernants concernés, à l'Empire... ou à des ambas-
sadeurs « venus de dix mille li au loin en naviguant sur les mers ». Point
de « nègres » dans l'empyrée royal ; point de « rédacteurs fantômes » (comme
dit plus joliment l'anglais) pour hanter les abords du trône, pas même un
conseiller. Car, à s'en tenir à la lettre du discours, les grands conseillers
portent bien mal leur nom (qui, il est vrai, est une libre traduction de
l'appellation chinoise) ; ils n'apparaissent guère que dans leur rôle de relais,
d'exécutant, voire de simple facteur de la volonté impériale25. En 1793,
une lettre de Cour débutait invariablement en ces termes : « Les grands
secrétaires le duc A[gui] et le comte He[shen] envoient (ziji) au gouverneur
de telle province l'Edit Impérial (shangyu) qu 'ils ont reçu (feng) le quantième
jour du quantième mois de la cinquante-huitième année Qianlong » ; et
elle se terminait encore plus invariablement par la formule : « En toute
déférence. Lettre envoyée conformément à la Volonté Impériale » (qinci
zunzhi jixin qianlai)26. À son reçu, le gouverneur allait répondre par un
mémoire qui commencerait par un accusé de réception dans la manière
de celui-ci : « Tel jour de tel mois, Votre serviteur a reçu (chengzhun)

25 Dans les quatre cents pages du dossier Macartney, Qianlong sollicite ouver-
tement un avis une seule fois ; dans la lettre datée du 10 septembre à Jehol,
il en appelle au premier de ses grands conseillers demeuré à Pékin : « Agui,
qui a d'ordinaire du discernement, qu'en pense-t-il ? » (La vision, p. 232 ;
ZC, 54a).
26 Pour un fonctionnaire de moindre rang, le texte débutera par : « Le quantième
jour du quantième mois de la cinquante-huitième année Qianlong un Édit
Impérial a été reçu » ; et il finira par : « En toute déférence. Édit transmis
(chuanyu), conformément à la Volonté Impériale, par les hauts dignitaires du
Grand conseil à tel fonctionnaire. »

55
Pierre-Henri Durand

un envoi (ziji) avec l'Édit Impérial (shangyu) que les grands secrétaires
le duc Agui et le comte Heshen avaient reçu (feng) le quantième jour du
quantième mois. » Que cette lettre de Cour soit jugée digne de figurer dans
la chronique des Annales véridiques (Shilu), elle sera dépouillée de ses
formules initiale et finale, puis rangée à la date appropriée, coiffée de ce
simple chapeau : « Un édit a été donné aux hauts dignitaires du Grand
conseil et autres » (yu junji dachen deng). A l'instar de son homologue
chinois, le roi de France « formait sa volonté en son Conseil » ; mais,
à sa différence, il le laissait plus volontiers paraître : ses arrêts ne portent-
ils pas la mention « Faict au Conseil d'Estat du Roy, Sa Majesté y séant » ?
ses lettres patentes n'affichent-elles pas quelque tournure du genre « de
l'avis de nostre Conseil » ?27

Le flot des archives

Toutes ces conventions, qui tiennent à la fois du rituel et de la diplomatique


et tendent à masquer la réalité des pratiques, se lisent à profusion dans
la moisson de documents que nous livrent Alain Peyrefitte et sa Vision
des Chinois. Entre le 22 octobre 1792 et le 9 janvier 1794, entre le jour
où le gouverneur de Canton annonça l'arrivée prochaine d'un « Barbare
de l'extérieur » (waiyî) venant « présenter un Tribut » (jingong) et le jour
où Macartney quitta les rivages de la Chine, ce sont quelque deux cent
cinquante pièces qui entrèrent et sortirent du Grand Conseil en un carrousel
de papiers. Environ cent vingt mémoires au Palais et une soixantaine de
lettres de Cour écrites en retour vinrent confirmer la célérité de la poste
impériale (à la vitesse supérieure de « six cents li accéléré » — liubai li
jiajin — un courrier partant de Pékin touchait le gouverneur du Zhejiang
en cinq ou six jours28) ; une dizaine de listes de cadeaux (dan) et d'édits

27 Mousnier, op. cit., t. 2, pp. 133, 237 ; Tessier, Diplomatique royale, pp. 274,
278.
28 Pour arriver à destination, les lettres des 8 octobre et 6 novembre mirent
cinq jours ; celles des 21 septembre et 11 octobre, six jours (La vision, pp.
245/297 ; 290/331 ; 303/343 ; 387/407).

56
Langage bureaucratique et histoire

spéciaux (chiyu) pour le roi d'Angleterre et ses ambassadeurs furent, tout


comme les lettres de Cour, écrits par le Grand Conseil, lequel donna encore,
mais sous sa signature propre, une cinquantaine de mémorandums (zoupian),
lettres (qi, hari), ordres (zha) et notes (jiaopian). Le tiers de ces matériaux
avait été publié dans l'un ou l'autre de ces bulletins pour archivistes qui
apparurent sous la République et commencèrent d'exhumer quelques-uns
des monuments les plus notables de l'Empire29. Les deux autres tiers sont
entièrement ou partiellement inédits selon que les Annales véridiques les
reprennent un peu, beaucoup, ou pas du tout. A ces deux cent cinquante
pièces environ, il convient d'ajouter un nombre indéterminé, sans doute
modeste, de pièces manquantes, dont on peut espérer que certaines seront
rapportées un jour50.

29 Le Zkanggu congbian et le Wenxian congbian donnent respectivement quatre-


vingt-dix et neuf des deux cent soixante-neuf pièces (de longueur fort inégale)
sur l'ambassade anglaise et ses lendemains immédiats qui s'achèvent le 18
avril 1796 sur un ultime mémoire du Guangdong.
30 La logique interne du dossier, avec ses renvois d'une pièce à l'autre, et les
sources anglaises révèlent un certain nombre d'absences. Les plus criantes
sont les mémoires que le gouverneur Changlin écrivit durant son escorte de
Macartney entre Hangzhou et Canton. D'autres trous sont indécelables. Une
mise en coupe réglée des archives pourrait aider à combler ce déficit. En
effet, les documents connus à ce jour proviennent soit des Archives des Édits
Impériaux (Shangyu dang), soit des dépôts des mémoires au Palais (Zhupi
zouzhe). Or, d'autres réserves existent qui semblent ne pas avoir été pros-
pectées. Guidé par la science de Béatrice Bartlett, j'en citerai simplement
trois :
— En tout premier chef, les archives de la main courante {Suishou dengji
dang) dont il a été question à la page 50 et dont un catalogue montre qu'elles
sont complètes pour l'année 1793 (Qing Junjichu dang'an mulu, p. 8). Elles
permettraient de dresser un état précis du dossier et d'orienter les recherches.
Elles fourniraient en outre de menus renseignements complémentaires sur
les pièces existantes (chronologie et conditions de circulation) et de précieuses
informations sur les documents perdus (pour un mémoire, ce sera le nom
ou la qualité de l'auteur, la date et la vitesse d'expédition, un bref sommaire
du contenu, la teneur de l'apostille finale, etc.). Voir Bartlett, 1975.
— La montagne de copies de mémoires (Lufu zouzhe), calligraphiées à la
va-vite, qui servaient de collection de référence au Grand Conseil. Le Musée
du Palais de Taipei en possède à lui seul 189 906 contre 158 497 mémoires

57
Pierre-Henri Durand

Le flot de papier occasionné par la mission anglaise était à la mesure


du mélange de défiance et de curiosité qu'elle éveilla au sommet de l'Empire.
Les Anglais en avaient pleinement conscience et ils souligneront, avec un
brin d'exagération, que l'« on pouvoit juger, d'après la correspondance
journalière de l'empereur, combien l'ambassade captivoit son attention »31.
originaux (Bartlett, 1979). Les autres sont à Pékin où l'on vient, par exemple,
de publier près de cent trente mémoires sur le grand soulèvement de l'hiver
1774 au Shandong : cent sont des originaux, une trentaine ont été « récupérés »
de copies (Qingdai nongmin zhanzheng shi ziliao, t. 3).
— Les archives en mandchou, non moins considérables que celles en chinois
et pour ainsi dire vierges (Bartlett, 1985).
Et puis gardons-nous d'oublier les voies détournées. Une pièce maîtresse de
La vision (pp. 222-223) est un mémorandum montrant que, à une semaine
de l'audience de Macartney, le Grand Conseil prônait un protocole de
représailles. Or, on trouve dans un ouvrage, sans doute ancien. Tenants et
aboutissants sur le tribut que l'Angleterre présenta en la cinquante-huitième
année Qianlong (Qianlong wushiba nian Yingjili rugong shimo), un mémoire
de Heshen sur le protocole qui présente avec le mémorandum des similitudes
attestant de son authenticité. (Je n'ai pu avoir accès à cet ouvrage qui est
cité dans Zhu Yong, Bu yuan dakai de Zhongguo damen, p. 227.)
Quant au hasard, il a révélé, à l'occasion de la récente exposition du British
Muséum commémorant le bicentenaire de l'ambassade, l'existence de deux
documents connexes, vietnamiens mais libellés à la chinoise, touchant à
l'escale que les Anglais firent en juin 1793 dans la baie de Tourane. L'un
d'eux est un édit du prince Nguyên Quang-toan (Ruan Guangzuan), le jeune
fils de l'empereur défunt Nguyên Quang-trung (Ruan Guangping), informant
le roi d'Angleterre que ses sujets, en route « pour la Céleste Dynastie »,
ont été gratifiés de vivres, d'ivoire et de poivre. Il vaut surtout par l'usage
qu'il fait des clauses chinoises de diplomatique. Là où Qianlong tutoie
George m, le prince vietnamien lui donne du vous en usant de la formule
« roi du précieux pays » (guiguo wang) ; mieux, il surélève cette adresse
d'un espacement, tandis que la Céleste Dynastie a naturellement droit à une
double surélévation. On est loin du discours chinois qui affiche de traiter
avec la même hauteur tous les royaumes tributaires. Les deux documents
sont la propriété d'Aubrey Singer qui vient de publier une histoire de
l'ambassade, The Lion and the Dragon.
31 Le même Staunton évoque, avec la même exagération, « la correspondance
presque journalière avec l'empereur » de Songyun et Changlin, les deux hauts

58
Langage bureaucratique et histoire

Une telle attention avait une double raison d'être. Elle était commandée
par l'usage qui voulait que le souverain et son Conseil assurent un certain
suivi dans toute affaire de tribut. Elle était surtout dictée par la nécessité.
Le 16 décembre 1793, une lettre de Cour manifesta le vif déplaisir que
l'empereur avait éprouvé en recevant le mémoire d'un gouverneur général :
« Pensant qu'il devait s'agir de quelque affaire locale importante, Nous
l'ouvrîmes et le lûmes : il s'agissait simplement d'un mémoire en réponse
(fuzou) sur l'arrivée au Fujian de l'envoyé du tribut des Ryûkyû. »32 Le
gouverneur s'en tira avec un blâme pour avoir « inutilement fatigué les
chevaux de la poste » impériale. Des chevaux qui avaient été fort sollicités
au cours des mois précédents. Car les Chinois savaient que les Anglais
n'étaient pas de paisibles insulaires à la manière des habitants des petites
Ryûkyû. Ils savaient qu'ils ne venaient pas pour offrir des éléphants à la
façon des Siamois et autres Birmans, bientôt priés de les garder pour eux :
les enclos impériaux avaient leur plein avec trente-neuf pachydermes à
l'entretien ruineux !33 Les Russes avaient du reste eu la délicatesse de
prévenir leurs voisins d'Orient que « le roi de l'Angleterre de l'Occident
avait dépêché un envoyé qui demandera des terres pour commercer (qiu
di long shang) au Guangdong et autres lieux » — annonce qui laisse songeur
sur les faux-semblants du jeu diplomatique à venir34. La perception de la
menace britannique alla grandissant devant l'indocilité d'hommes réputés
« laids » (chou é), « féroces » (ninghan), « cruels » (jie'ao), et « les plus
violents {qianghan) parmi les peuples des royaumes de l'Occident »35 ;
ainsi que devant la fermeté d'un ambassadeur qui fit avaler à ses hôtes
diverses couleuvres dont la rhétorique du culte et de l'infaillibilité impériaux

fonctionnaires qui se succédèrent dans l'escorte du retour (t. 4, pp. 57, 212).
Voir également Macartney, p. 169.
32 Da Qing Gaozong shilu [ci-après GS], 1440/13b.
33 Lettre de Cour du 1er janvier 1794 (GS, 1441/17b-18a, où on lira le jour jiwei
et non dingwei ; voir également 1494/27b-28a).
34 Une entrée des Annales véridiques nous l'apprend (GS, 1421/8a-b ; La vision,
p. 24). Pour en savoir plus, il faudrait rechercher la lettre de Cour corres-
pondante et, surtout, le mémoire venu des frontières occidentales qui est à
son origine.
35 La vision, pp. 239 (Chaoxian Lichao shilu, p. 4880), 271, 272 (ZC, 70b-
71a), 286 (GS, 1436/2a).

59
Pierre-Henri Durand

eut bien du mal à effacer la trace. Dès le début, les Anglais s'étaient distingués
en doublant Canton pour gagner directement les eaux de Tianjin ; plus tard
ils refusèrent de frapper la terre de Chine de leur front ou, selon l'euphémisme
officiel, ils se montrèrent « fort ignorants des rites » (xuduo bu zhi lijie)36 ;
puis ils laissèrent leurs navires désobéir aux ordres impériaux, et finirent
par imposer leur volonté de gagner le Guangdong par voie fluviale. Ils
avaient avancé et réitéré des demandes que la partie adverse s'empressa
de déclarer « indues » (feiferi), « inconsidérées » (wanggan), « offensantes »
(gandu), « en désaccord avec les règles de la Céleste Dynastie » (yu Tianchao
tizhi bu he), et donc « absolument impossibles » (duan bu ké) à satisfaire.
Plus que toute autre, la mission britannique méritait l'attention du Trône
et de son Conseil. Et elle les eut. Les Annales véridiques, cette discrète
vitrine du gouvernement de l'Empire, lui accordent soixante et une entrées37.
Les Hollandais qui marchèrent sur ses traces à l'hiver de 1794 n'en auront
que sept. Et pour cause : ils ne firent aucune difficulté et se plièrent de
si bonne grâce au rituel du prosternement que l'édit spécial à l'adresse
du « roi de Hollande » (le stathojider Guillaume V) rendra hommage à
son ambassadeur (Isaac Titsingh) pour s'être montré — lui — fort « averti
des rites » (zhi //)38. À l'aune des Annales véridiques, l'ambassade de Lord
Macartney fut la grande affaire de la cinquante-huitième année du règne
de Qianlong, une affaire d'État, une affaire pour grands conseillers.

36 La vision, p. 231 (ZC, 53b). Voir aussipp. 225 (ZC, 52b-53a) et 239 (Chaoxian
Lichao shilu, p. 4880).
37 Aux soixante entrées mentionnées dans les notes de La vision (non compris
les deux mentions intéressant la réception des Birmans), j'en ajoute une autre,
touchant incidemment à la distribution des cadeaux anglais et que j'évoquerai
bientôt. Ce chiffre est de soixante-trois si l'on retient les lendemains de
l'ambassade.
38 Édit du 5 février 1795 (GS, 1469/lb-2b). Trois entrées mentionnent simple-
ment la participation des Hollandais aux festivités habituelles (1467/8b-9a,
1468/10a-b, 11b) ; trois autres évoquent le soin à prendre de l'ambassade
durant sa traversée du pays, conformément au précédent britannique (1462/
18b-19b, 1466/1 b-2a, 1467/2b-3a). Une vingtaine de pièces des archives sur
la mission Titsingh sont reproduites dans le Wenxian congbian (« Helanguo
jiaopin an »). Deux d'entre elles, qui sont des mémorandums du Grand Conseil,
intéressent l'affaire Macartney. Elles soulignent que les « articles du tribut »

60
Langage bureaucratique et histoire

Les pinceaux de l'ombre

L'ambassade, chose singulière, était arrivée à la capitale sous la conduite


d'un commissaire impérial (qinchaï), l'intendant du Sel Zhengrui39 ; elle
en repartit, chose vraiment extraordinaire, sous la houlette d'un grand
conseiller, le vice-président du ministère des Revenus Songyun. Ce Mongol
n'était pas un nouveau venu ; nommé vice-conseiller à l'aube de l'année
1777, il avait par la suite longuement séjourné à Ourga où, face aux Russes,
il acquit une solide expérience des affaires étrangères40. Le 6 juin 1793,
alors que la Cour guettait l'arrivée de l'Anglais qu'elle s'apprêtait à recevoir,
il futpromu sixième grand conseiller en remplacement d'un ministre sortant.
Le 14 août de l'année suivante, il quittait le Grand Conseil pour aller
s'illustrer au Tibet. Sa nomination aurait-elle eu quelque rapport avec la
venue de Macartney ? Quoi qu'il en soit, Songyun entra dans son rôle de
conducteur des Anglais le 7 octobre 1793, dûment nanti des instructions
orales de l'empereur. Il ne partait pas seul. Deux « mandarins considé-
rables » l'accompagnaient, qui assistèrent à chacun des entretiens qu'il eut
avec l'ambassadeur, tout au long du voyage vers Hangzhou. Pour Macartney,
ils étaient les mouches d'un gouvernement dont « la prudence et la cir-
conspection » étaient telles qu'il faisait surveiller jusqu'à ses serviteurs
les plus haut placés. La réalité était plus simple : les deux mouches étaient
des assistants, sans doute les vice-conseillers que tout grand conseiller
emmenaitavec lui dans ses missions. L'un d'eux n'était-il pas « le secrétaire
qui avait écrit les lettres de l'Empereur au Roi » — ces fameux « édits

apportés par les Hollandais « sont ordinaires (pingchang) et peu nombreux »,


et qu'ils sont sans commune mesure avec les « précieux » (zhenzhong) objets
offerts par les Anglais (3b, 6b). Les Chinois reconnaissaient enfin ce qu'ils
avaient fait mine d'ignorer tout au long de l'ambassade britannique.
39 La règle habituelle, qui prévalut pour les Birmans de 1793 (La vision, p. 25)
comme pour les Hollandais de 1794, était de confier l'escorte des envoyés
tributaires à des fonctionnaires mandatés par la province d'accueil et à eux
seuls. Elle valut en partie pour les Anglais qui eurent pour cornacs, à l'aller
et au retour, le colonel Wang Wenxiong et l'intendant Qiao Renjie mandatés
par le Zhili.
40 LanominationdeSongyunàOurga(Oulan-Bator) estde 1784. Hummel (éd.),
Eminent Chinese ofthe Ch'ing, p. 691 ; Qingdai zhiguan nianbiao, p. 143.

61
Pierre-Henri Durand —

spéciaux » qui opposèrent une mortifiante fin de non-recevoir aux demandes


anglaises ?41 Et coucher par écrit, n'était-ce pas dans le lot des vice-
conseillers ? Ce n'est pas Songyun qui était sous surveillance, mais
Macartney lui-même. L'antenne du Grand Conseil avait été mandatée pour
enfoncer dans le crâne têtu de l'Anglais les raisons du refus chinois, pour
observer aussi, prévenir, arranger, intervenir (au besoin par la force) et,
naturellement, rendre compte avec célérité.
C'est ainsi qu'entre le 7 octobre, jour du départ de Pékin, et le 9
novembre, jour de l'arrivée à Hangzhou, huit courriers quittèrent le Grand
Canal et se portèrent en direction de la capitale. Ils amenèrent à bride abattue
cinq mémoires écrits en réponse (fuzou) à une lettre de Cour ; trois mémoires
rédigés à l'initiative de l'envoyeur ; et quatre mémoires annexes (fupian)
formant post-scriptum à l'une ou l'autre des pièces précédentes. Tous sont
signés du nom de Songyun, mais tous ne sont pas autographes ; il est même
hautement probable qu'aucun ne l'est. Une comparaison attentive des
écritures révèle en effet qu'ils sont l'œuvre de deux scripteurs distincts,
que nous appellerons A et B42. Un mémoire au Palais est constitué d'une
41 Macartney, de qui est la citation, rapporte que, le 5 octobre, on lui apprit
la nomination de « deux très grands hommes » pour l'accompagner : Songyun
et un certain I-shon qu'il avait vu à Jehol(pp. 154-155,166,178). Les sources
chinoises révèlent que Songyun avait emmené un « secrétaire (siyuan) de
la Maison impériale » nommé Guanyu (La vision, pp. 317-318, 320). Un
vice-conseiller était un siyuan et Songyun était lui aussi de la Maison impériale
avec le titre de « haut dignitaire » (Neiwufu dachen). Les listes de vice-
conseillers du Shuyuanjilue de Liang Zhangju ne mentionnent aucun Guanyu
ni aucun nom évoquant un I-shon, mais elles sont incomplètes (Bartlett,
Monarchs and Ministers, p. 362 n. 26). On s'abstiendra donc de conclure
dans un sens ou dans l'autre. Sur les grands conseillers en mission, voirBartlett,
ibid., pp. 211, 216-217.
42 Certains tics d'écriture suffisent à identifier à tout coup chaque scripteur.
A écrit la clef de la parole en détachant le point et le trait supérieurs ; B
les fait se joindre. A écrit la clef du bateau avec le trait gauche bien droit,
alors que B l'incurve comme il est habituel de le faire. A écrit la partie
phonétique du caractère « édit » (yu) en détachant les clefs de l'homme et
du couteau, tandis que B les fait se toucher. Dans le caractère song (« pin »)
de Songyun, B prolonge fortement le trait droit de la clef du huit que A
écrit de deux traits sensiblement égaux (règle que A et B transgressent chacun
en une occurrence).

62
Langage bureaucratique et histoire

longue feuille de papier pliée en accordéon ; chaque pli, ou feuillet, d'une


vingtaine de centimètres de haut sur une dizaine de large, offre place pour
six colonnes de dix-huit caractères avec surélévation possible de un à trois
espacements. Le scripteur A est l'auteur des deux tiers des feuillets, tandis
que son collègue B semble cantonné dans un rôle de main auxiliaire (voir
le tableau 1). C'est ainsi que A calligraphia les neuf pages du mémoire
du 11 octobre et de sa première annexe, laissant à B les cinq feuillets de
la seconde annexe. Peu après, A calligraphiait les dix-huit pages du mémoire
du 13 octobre, et B les quatre feuillets du mémoire annexe. On imagine
volontiers les deux assistants de Songyun à la tâche : l'un toutà l'achèvement
du texte principal ; l'autre venant en renfort pour un développement de
dernière minute et l'entamant par un simple : « Ceci encore » (zai), ou
par un : « Ce jour, Votre esclave était justement en train de cacheter son
mémoire (zhengzai fengzhe jian) quand... » de pure convention. Il arrivait
aussi que A et B se répartissent plus équitablement et très rationnellement
la tâche. Les dix premiers feuillets du mémoire du 24 octobre sont de A,
les dix derniers sont de B. Le 7 novembre, l'inverse advient : B enlève
les six premières pages, laisse la place à A pour les six plis suivants et
les six derniers caractères, puis il reprend le pinceau et calligraphie les
quatre pages du mémoire annexe. (Voir le hors-texte 1.) Nos deux scribes
n'avaient pas pour unique soin les mémoires de Songyun ; ils eurent encore
à mettre au propre les huit mémoires et mémoires annexes signés conjoin-
tement par Songyun et l'un ou l'autre des hauts fonctionnaires qui travaillè-
rent avec lui durant le trajet (à savoir : le commandant militaire de la province
métropolitaine, Qingcheng ; le nouveau gouverneur du Zhejiang, Jiqing ;
l'ancien gouverneur, Changlin, qui allait succéder à Songyun dans son rôle
d'accompagnateur). La division du travail entre A et B n'est pas la seule
chose remarquable. La similitude de leurs écritures l'est tout autant. Car
les tics, qui sont la signature de nos copistes, sont discrets ; ils ne nuisent
pas à une uniformité d'apparence sans doute recherchée ; ils apparaissent
à un regard scrutateur, non à l'œil du liseur43. Tout cela évoque un travail

43 II est vrai que le microfilmage puis le photocopiage des documents mis à


notre disposition n'ont pu que contribuer à renforcer, notablement, cette
impression d'uniformité.

63
Pierre-Henri Durand

hautement qualifié et contraignant. Comment ne pas voir derrière A et B


les deux présumés vice-conseillers assistant le grand conseiller Songyun
dans sa mission ?

Tableau 1
Répartition entre les scripteurs A et B
des feuillets des mémoires signés Songyun et autres

A B
8 octobre Songyun, Qingcheng 4
11 octobre Songyun 7
Songyun annexe 1 2
Songyun annexe 2 5
13 octobre Songyun 18
Songyun annexe 4
19 octobre Songyun 12
Songyun, Qingcheng 6
24 octobre Songyun 10 10
26 octobre Songyun 16
29 octobre Songyun 10
1er novembre Songyun 15
7 novembre Songyun 7 6
Songyun annexe 4
10 novembre Songyun, Changlin, Jiqing 9
Songyun, Changlin, Jiqing annexe 7
13 novembre Songyun 6
Songyun, Changlin, Jiqing 14
21 novembre Songyun, Jiqing 11
Songyun, Jiqing annexe 3
1" décembre Songyun, Jiqing 9
Total 133 62
Songyun 97 35
Songyun et autres 36 27

Note : Je n'ai pris en compte ni le feuillet d'ouverture marqué du caractère zou


(« mémoire ») ni le feuillet de fermeture portant la date de composition. J'ai en
revanche compté pour une unité tout feuillet courant entamé.

64
Langage bureaucratique et histoire

Hors-texte 1

a*. v$

. Scripteur A . Scripteur B

Note : cette reproduction, faite à partir d'une photocopie de microfilm, rend mal
compte de laremarquable précision de trait des mémoires au Pal ais. Le quatrième plat
de couverture de La vision en donne une idée.

65
Pierre-Henri Durand

Le temps des mémoires secrets, autographes, et passablement informels,


du règne de Kangxi était bien révolu — un temps où l'empereur exhortait
ses correspondants à la discrétion et à la prudence, comme dans cette apostille
à un mémoire du célèbre Cao Yin, l'œil du maître au Jiangnan : « Il ne
faut laisser personne écrire tes mémoires ; les conséquences de simples
rumeurs ne seraient pas minces. Attention, attention, attention, attention
{xiaoxin). y>M Les choses avaient rapidement changé avec le développement
et la formalisation des mémoires au Palais. Les fonctionnaires de province
confièrent de plus en plus la rédaction de leurs rapports confidentiels à
des secrétaires privés, les fameux « amis de tente » (muyou). Cette pratique
s'affirma tout au long du xvm" siècle. Nous avons vu le cas de Songyun,
il est vrai particulier. On pourrait évoquer le premier accompagnateur des
Anglais, l'intendant du Sel Zhengrui, dont la plume paraît avoir ses mil-
lésimes45 ; ou citer le gouverneur Changlin dont les mémoires sont l'œuvre
d'au moins deux scripteurs distincts46. Mieux encore, le gouverneur Jiqing
ne sollicita pas moins de cinq pinceaux différents pour calligraphier les
dix-sept mémoires que lui inspira le passage de l'ambassade (voir le
tableau 2).
Les Anglais, précisément, furent à l'origine d'un rappel à l'ordre en
la matière. Le Trône avait fait redistribuer certains de leurs présents, « en
sorte que les hauts dignitaires de la capitale et des provinces sachent tous
la splendeur du prestige et du rayonnement (shengjiao tanfu) » de la dynastie.
Le flux des largesses impériales provoqua un reflux de mémoires en

44 Mémoire du 29 juillet 1704 dans Guanyu Jiangning zhizao Caojia dang'an


shiliao, p. 23. Sur Cao Yin et ses mémoires, voir Spence, Ts'ao Yin, pp.
214 sq.
45 On comparera les mémoires du dossier avec des fac-similés de 1779 et 1782
dans Gongzhong dang Qianlong chao zouzhe, t. 48, pp. 131, 196, et L 51,
pp. 286, 430.
46 Les mémoires des 27 juin, 7, 12 et 16 juillet, 22 septembre, 3 et 9 octobre
sont l'œuvre d'un même scripteur. Les mémoires des 27 août et 16 octobre
sont d'un autre pinceau. Les mémoires des 10 mars, 2 mai et 30 juin sont
d'attribution délicate. Les deux scripteurs se reconnaissent aisément à leur
façon d'écrire les clefs du soleil et du toit ou encore les caractères « mer »
{haï), « bateau » (chuan), « édit » (yu).

66
Langage bureaucratique et histoire

Tableau 2
Répartition des mémoires entre les secrétaires de Jiqing

9 décembre Jiqing V
3 mars Jiqing X
6 avril Jiqing V
12 juillet Jiqing V

Jiqing annexe w
19 juillet Jiqing V

24 juillet Jiqing w
1" août Jiqing w
5 août Jiqing w
Jiqing annexe w
17 août Jiqing V
6 septembre Jiqing w
13 octobre Jiqing X
18 octobre Jiqing y
Jiqing annexe X
26 octobre Jiqing z
4 novembre Jiqing X

Notes : Les lettres romaines correspondent au temps où Jiqing gouvernait le Shan-


dong, les lettres italiques à celui où il dirigeait le Zhejiang.
Les caractères chuan (« bateau »), yi (« barbare »), zai (« encore »), zhao
(« veiller »), fei (« voler »), ding (« certain »), hai (« mer ») m'ont servi de
principaux repères. Des singularités sont discernables dans le dessin de certains
traits : dans la clef du carré, w détache le point supérieur du trait horizontal médian,
alors que x l'attache en le centrant et v en l'excentrant sur la droite. Des manières se
laissent également reconnaître : x a tendance à évaser ses caractères ; w à les
excentrer sur la droite ; z sedistingueparune étonnante maladresse. Siles différences
de détail sontmoins ai sémentperceptiblesquepourSongyun, les différences d'aspect
général sont plus apparentes.

67
Pierre-Henri Durand

remerciement47. Or, le gouverneur du S hanxi commit un impair ; il remercia


pour « la pièce de tissu de serge » reçue, mais en omettant de préciser
que le tissu avait été « offert par l'Angleterre ». C'était enlever à l'opération
tout son sel. Dans un édit à large diffusion, l'empereur relia le long séjour
du gouverneur dans l'administration préfectorale à ce qu'il appelle son
inculture dans les lettres48, l'accusant de « s'en remettre à de médiocres
amis de tente » et à leur rhétorique creuse. Il souligna que de semblables
erreurs étaient inévitables quand on ne prêtait aucune attention à l'établis-
sement des rapports et qu'on laissait des secrétaires « libres d'exposer les
choses à leur guise » (shuaiyi puxu). Certes, « des vétilles de langage »
(yuyan xigu) ne décidaient pas du mérite des gouverneurs, mais désormais
« il conviendrait de redoubler d'application dans les adresses de mémoires ».
L'appel est bien timide. Était-ce manque de conviction ? ou sentiment
d'impuissance ? Les deux pages pleines que l'édit du 3 novembre 1793
occupe dans les Annales véridiques attestent en tout cas l'étendue de la
pratique dénoncée49.

Faire un bon mémoire

Le Trône ne parlait pas sans raison. Libeller un bon et long mémoire


demandait de l'application et de l'attention. Nous verrons qu'il y fallait
aussi de la méthode et de la rigueur ; un rien de cautèle, un peu d'onguent,
et beaucoup d'habileté.

47 La vision en donne deux (pp. 383, 428). D'autres existent ou ont existé, en
particulier les deux mémoires évoqués par l'édit (GS, 1437/21b-22b).
48 Reçu docteur en 1766, le gouverneur, Jiang Zhaokui, avait fait près de vingt
ans de carrière préfectorale avant d'accéder à de plus hautes fonctions, puis
à son premier gouvemorat au début de 1793 (Qingshi liezhuan, p. 2437).
49 Six ans plus tôt, le Trône avait blâmé un gouverneur pour avoir, dans un
mémoire, qualifié l'envoyé du dalaï-lama d'« envoyé barbare ». Pareille
appellation était réservée aux « Barbares de l'extérieur ». Le gouverneur se
vit reprocher de « s'en remettre à de médiocres amis de tente » (yiren yonglie
muyou), selon les termes mêmes de l'édit de novembre 1793 (Fu Lo-shu,
A Documentary Chronicle ofSino-Western Relations, p. 302 ; GS, 1292/25b).

68
Langage bureaucratique et histoire

Commençons par l'étape finale. Le simple travail de mise au propre


imposait un soin et une attention soutenus. Que l'on songe que l'usage
de toute écriture cursive, de tout caractère abrégé était prohibé ; que toute
bavure, rature, effaçure, surcharge ou retouche était interdite. Le mémoire
que lirait l'empereur devait être vierge de toute souillure et de toute erreur,
alignant dans un ordre impeccable des caractères calligraphiés d'un trait
sûr et régulier. Il y avait là de quoi brider le plus rapide et le plus expérimenté
des pinceaux. Que la main du scripteur hésite, tremble ou dérape sur le
dernier trait du dernier mot et ce sont tous les caractères de son mémoire
qu'il lui faudra réécrire : le 24 octobre 1793, leur nombre était de mille
sept cent trente-cinq, dont la seule calligraphie avait demandé à l'équipe
Songyun de longues heures d'un patient labeur50.

Structurer, composer, répéter

Avant d'en arriver là, il avait à tout le moins fallu établir un brouillon,
précis et conforme aux normes de présentation en vigueur. Le bon sens
le suggère ; l'équipartition des feuillets d'un même mémoire entre les
scripteurs A et B le démontre. Un mémoire était tout sauf un document
écrit au fil du pinceau, sous l'inspiration du moment ou l'urgence de
l'événement. L'obligation de respecter de rigoureuses conventions de
langage, de forme et de construction tuait toute spontanéité et tout naturel.
Elle imposait la maîtrise d'un savoir et d'un art particuliers qui devaient
s'apprendre sur le tas mais aussi par la lecture. Les fonctionnaires de terrain
disposaient de quantité de manuels pour les aider à bien administrer ; les
scribes des ministères avaient leurs recueils comme les fameuses Locutions
en usage dans les Six ministères parues en 174251. Les rédacteurs de
mémoires devaient bien avoir des ouvrages ou formulaires à l'instar de
leurs successeurs du règne de Guangxu avec le Répertoire de mémoires
au Palais51 et de leurs prédécesseurs occidentaux du xvr5 siècle avec le

50 Je remercie Yolaine Escande, Roger Darrobers et Hsiung Ping-ming qui ont


bien voulu me servir d'experts calligraphies et graphologues.
51 Le Liubu chengyu dont E-tu Zen Sun a traduit une édition tardive.
52 Le Zouzhe pu de Rao Songsheng cité dans Shan Shikui, Qingdai dang'an

69
Pierre-Henri Durand

Guidon des secrétaires ou le Grand Stille et prothocolle de la Chancellerie


de France. Quel qu'ait été leur mode de diffusion, lesdites règles et
conventions faisaient qu'aux extrémités de l'Empire deux dignitaires
pouvaient rédiger, en remerciement d'une grâce impériale, des mémoires
étonnamment voisins, avec non seulement des similitudes dans la cons-
truction, l'esprit et le ton, mais aussi de parfaites identités dans la formu-
lation : les remercieurs se décrivent « disposant révérencieusement de
l'encens sur une table (gongshe xiang'an) et frappant [le sol] du front en
direction du Palais (wangque koutou) » ; ils ont les mêmes mots pour dire
combien pareille faveur est « en vérité une chose qui, même en rêve, n'arrive
pas (mengxiang suo bu dao) » ; et ils ont des mots semblables pour évoquer
leur « reconnaissance », ici « émue », là « vive », comme leur « sincérité »,
ici « humble », là « obscure »53.
La codification du langage allait beaucoup plus loin que le simple usage
de vocables à la senteur administrative tels « ledit » (gai), « et autres »
(deng), ou le simple emploi de particules et de chevilles structurantes comme
les « Votre serviteur considère humblement »(chenfucha) marquant 1 ' entrée
en matière, les « ceci encore » (zai) introduisant un nouveau développement,
les « précédemment » (qian), « à présent » (zi), « présentement » (xian)
décomposant le temps, les « en toute déférence » (qinci) clôturant chaque
citation de la parole impériale, et quantité d'autres encore. Elle dépassait
les simples éloges chantant la gloire et l'infaillibilité impériales sur un air
connu. Elle touchait à la description même de la réalité des choses et des
êtres qu'elle appauvrissait en la ramenant à un certain nombre d'états et
de comportements possibles. On le voit bien dans le cas des Anglais, ces
« hommes [vivant] au loin » (yuanren) dont la singularité de « Barbare »
est passée au double moule de la langue chinoise et de son avatar réducteur
et normatif, le langage administratif. Quand le gouverneur Changlin
rapporte, sur la foi du préfet de Ningbo, que, le 17 septembre 1793, le

congtan, pp. 58-61, et Lei Rongguang, op. cit., pp. 15 n. 8 et 10, 181-183
n. 9-14, 209 n. 51. Pour ci-après, voir Tessier, op. cit., pp. 267, 307 n.
53 Voir les mémoires de l'intendant du S el de la région métropolitaine, Zhengrui,
et du gouverneur du Guangdong, Guo Shixun, respectivement en date des
17 juin et 19 septembre 1793, dans La vision, pp. 42-43, 240-241.

70
Langage bureaucratique et histoire

commandant Gower « conduisit tous les Barbares à la proue de son bateau


où ils disposèrent révérencieusement de l'encens sur une table, firent des
salutations en direction du Palais (wangque xingli) et souhaitèrent révé-
rencieusement l'Anniversaire Impérial » ; quand le général Tuo'erhuan
officiant au Guangdong écrit que, le 8 janvier 1794, profitant de vents
favorables, « ledit envoyé du tribut fit des salutations en direction du Palais
en remerciement de Votre Céleste Bienfaisance » et qu 'il « partit pour rentrer
dans son pays », le gouverneur, le préfet et le général malmènent assurément
la vérité54. Mais je crois qu'en montrant des Anglais agissant à la manière
de dignitaires remercieurs, ils étaient moins guidés par la volonté de travestir
ou d'occulter que par le souci d'appliquer des normes de comportement
et de langage. L'occultation (ou le travestissement) relève d'un autre ordre.
Elle est un acte délibéré et grossier, le fait de l'intendant du Sel Zhengrui
racontant que Macartney s'entraîne à faire le kowtow et s'écriant, la main
sur le cœur : « Ce n'est pas Votre esclave qui aurait osé enjoliver [la réalité]
pour le compte d'autrui (dai weifenshî) ! »55 Parlons donc de déréalisation
(par codification et simplification) plutôt que d'occultation. Songyun
déréalise d'abondance quand il fait parler son interlocuteur britannique ;
le Macartney de ses mémoires n'est pas un ambassadeur anglais parlant
la langue chinoise mais un envoyé du tribut parlant le langage administratif
de l'Empire. Le grand conseiller avait beau poser à l'observateur attentif
et perspicace (« Votre esclave a observé leur contenance [cha qi cise] en
discutant avec eux... »), il ne pouvaitguère que figer « les Cheveux-rouges »
(Hongmao) en quelque attitude convenue : « La joie était sur leur mine »
(xi xing yu se) ou « inonde leur visage » (xi yi yu se) ; « Ils éprouvent
dans leur contenance beaucoup de gratitude ». Et il le pouvait encore moins
quand une lettre de Cour lui ordonnait de notifier tel et tel propos aux Anglais
qui, affirmait la lettre, « ne manqueront pas (zibî) d'en être touchés et
transportés » ou de « redoubler de gratitude et de soumission ».
Car l'effet déréalisant et uniformisant du langage était accompagné,
soutenu, amplifié par un effet d'écho. Un mémoire au Palais pouvait être
un document isolé, autonome. Il était le plus souvent un maillon dans la

54 La vision, pp. 265-266, 442.


55 Ibid., pp. 169, 171.

71
Pierre-Henri Durand

chaîne d'informations et de directives, de mémoires et d'édits, reliant le


Trône et ses agents à propos d'un sujet particulier ; il était une pièce prise
dans une suite, dans l'un de ces enchaînements de documents qui font les
dossiers des historiens d'aujourd'hui. Imaginons le rédacteur d'un mémoire
en réponse. Penché sur sa feuille de brouillon, il tient le pinceau qu'il
s'apprête à laisser courir avec l'étonnante célérité que permet la calligraphie
cursive. Il cherche ses mots. Les premiers viennent facilement, ils sont si
rebattus : « Le gouverneur de telle province, Votre serviteur Un tel, Vous
adresse à genoux ce révérencieux mémoire à l'effet de répondre... (guizou
wei... gongzhefuzou). » La suite est plus simple encore : accuser réception
et copier tout ou partie de la lettre de Cour reçue. Commence alors le travail
d'écriture proprement dit. Le rédacteur connaît son propos ; il lui reste
à le mettre en forme, à l'articuler selon les règles du genre, et à le formuler
en des termes appropriés. Pour cela, il dispose d'aides et de guides. Peut-
être a-t-il sous la main l'un de ces manuels ou formulaires pour scribes
que nous avons évoqués. Plus sûrement, il a sous les yeux le dossier de
l'affaire en cours ou, à tout le moins, un ou plusieurs documents : la lettre
de Cour frais parvenue, quelque édit « précédemment reçu » (qianfeng),
quelque mémoire « précédemment adressé », un « rapport » (bing) d'un
subordonné, une « communication » (zi) ou une « missive » (zha) d'une
province voisine. De ce dossier, le rédacteur tirera au gré de ses besoins
formulations et citations, donnant leur origine à l'occasion, les faisant
siennes le plus souvent. Quand le gouverneur du Guangdong (lui ou son
secrétaire) conclut une longue tirade en professant que telle est la raison
pour laquelle les Anglais ont imploré « qu'on leur octroie un endroit à
proximité de la capitale provinciale du Guangdong où ils entreposeraient
des marchandises », il reprend mot pour mot la lettre de Cour reçue, où
on lit : « Ils sollicitent également qu'on leur octroie une petite île proche
des Zhoushan ainsi qu'un endroit à proximité de la capitale provinciale
du Guangdong où résideraient des marchands barbares et où ils entrepo-
seraient des marchandises. »56

56 Le mémoire, daté du 1er novembre, est de Guo Shixun, qui répond à une
lettre du 5 octobre (La vision, pp. 285, 413-414).

72
Langage bureaucratique et histoire

La langue et la grammaire du chinois classique se prêtaient admira-


blement à ce jeu. L'absence de genres, d'accords, de déclinaisons, de conju-
gaisons, permettait de prélever des mots, des locutions, des propositions,
voire des phrases entières, et de les insérer, inchangés, dans un nouvel envi-
ronnement syntaxique. Souvent le fonctionnaire écrivain découpait plus
qu'il n'écrivait
Le même travail de composition sur dossier se faisait à l'autre bout
de la chaîne. Une lettre de Cour consécutive à un mémoire commencera
par : « Un tel rapporte dans son mémoire que... », ou : « Selon le mémoire
reçu hier de Un tel... », ou quelque autre formule similaire introduisant,
non point un résumé, mais une citation ou un découpage raisonné des points
du document appelant réponse. Il n'appartenait pas au vice-conseiller
rédacteur d'initier des décisions ; son rôle était de traduire en langage
administratif la volonté du prince et de ses conseils, tout en lui donnant
la forme d'un commandement impérial, direct et souverain. Il le faisait,
le cas échéant, en tenant compte d'une apostille portée à la fin ou entre
les colonnes du mémoire. Soit en la citant ouvertement : « Son mémoire
a été apostille de la directive... (yu zhe nei pishi) » ; soit en l'incorporant
dans le discours impérial. Le 25 août, un mémoire signé conjointement
par le premier accompagnateur des Anglais et ses collègues obtenait
l'apostille : « Pourquoi rien ne s'écarte-t-il jamais de Nos prévisions ? »
(ruhe zong bu chu zhen yî). Le lendemain, la lettre de Cour faisait chorus :
« Rien ne s'écarte jamais de ce que Nous supputons » {zong bu chu zhen
suo liao)51. Le rédacteur pouvait aussi recourir à la technique de l'éclatement
d'apostille. Le 3 octobre, le gouverneur du Zhejiang rapportait avoir mis
sous surveillance un homme possédant des rudiments d'anglais, dont le
défunt père avait servi de courtier (jingji) lors des incursions britanniques
des années 1750. À la lecture du mémoire, l'empereur déverse sa colère
en vingt-deux caractères : « On ne peut surtout pas se fier à lui. Qu'on
accompagne cet homme à la capitale par un chemin distinct, qu'on ne le
laisse pas s'échapper et qu'on veille à ce que les hommes de l'Occident
ne le sachent pas. » (Voir le hors-texte 2.) La lettre de Cour qui s'ensuit,
le 11 octobre, fait éclater cette longue apostille, la plus longue du dossier

57 Mémoire de Zhengrui, Jin Jian et Yiling'a, La vision, pp. 197, 199.

73
Langage bureaucratique et histoire

Hors-texte 2

Exemple d'éclatement d'apostille

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L'apostille se lit ainsi : « Geng bu ke xin. Jiang ci ren you bielu jinjing, wu zhi tuotao,
liuyi Xiyangren zhi. »
Les caractères encadrés sont communs à la lettre de Cour et à l'apostille.

74
Pierre-Henri Durand

Macartney, et en reprend de manière dispersée quatorze caractères : « On


ne peut se fier à lui si cet homme reste au Zhejiang, et cela bien qu'aucun
abus résultant d'ententes nouées ne se soit produit. Que l'on mandate des
fonctionnaires sûrs et qu'on l'accompagne à la capitale par un chemin
distinct pour y être interrogé. Comme il n'a commis aucun crime, il sera
inutile de lui faire porter un instrument de torture, mais il sera indispensable
que, tout au long de la route, on veille à se prémunir et qu'on ne le laisse
pas s'échapper. Lors de son transfert, on ne laissera pas les Anglais
apprendre son arrestation ni le rencontrer. »58 (L'historien saura tirer parti
des lettres de Cour et de la diligence des scribes chinois pour déchiffrer
à rebours les apostilles illisibles.)
Le vice-conseiller rédacteur disposait aussi des lettres de Cour anté-
rieures dont il usait à discrétion, à la façon des mémoires, soit en les fondant
dans les consignes du jour, soit en les utilisant ostensiblement à l'aide de
quelque formule introductoire comme : « Un précédent rescrit ordonnait... »
(qianyiyouzhiyuling). Prenons l'éditdu 24 septembre qui enjoint à l'accom-
pagnateur Zhengrui de s'adresser en ces termes à l'ambassadeur, si
d'aventure il réitérait sa demande de laisser un résident permanent à Pékin :
« En ton nom, j'ai déjà manifesté votre intention à leurs excellences du
Grand secrétariat (Zhongtang daren) : elles tiennent la chose pour impos-
sible. Cepoint [...] fait l'objet de minutieuses directives dans la lettre spéciale
(chishu) de Sa majesté impériale. Je n'ai pas vu la lettre, mais leurs
excellences du Grand secrétariat m'en ont parlé. » Zhengrui ne l'avait peut-
être pas vue, mais le secrétaire rédacteur de Leurs Excellences du Grand
Secrétariat—les grands conseillers —, si ! La suite de l'édit est directement
inspirée de la « lettre spéciale » notifiant à George III le rejet de ses demandes
et qui ne sera remise à Macartney que le 3 octobre. Les passages en italiques
figurent les morceaux qui en ont été fidèlement copiés ; quant aux passages
en lettres grasses, ils avaient déjà servi dans la lettre de Cour de la veille
adressée aux gouverneurs des provinces du Shandong, du Zhejiang et du
Guangdong... :
Sa majesté impériale considère qu'il n'y a jamais eu de précédents de tributaires
de l'extérieur qui soient demeurés longtemps auprès de la céleste dynastie. Les

58 La vision, p. 300 et p. 307 (GS, 1436/9a-b).

75
Pierre-Henri Durand

seuls hommes de l'Occident autorisés à rester dans la capitale sont ceux


qui désirent venir pour y prendre du service. Ils ont ordre d'adopter l'habil-
lement de la céleste dynastie et de s'installer dans des églises, et ils ne sont
jamais autorisés à rentrer dans leur royaume. Vous autres, vous n'êtes pas
ainsi. Vous parlez de prendre soin de votre négoce, mais comment pourrait-
on prendre soin dans la capitale d'un commerce qui se fait au loin à Macao ?
Vous parlez de vous instruire à la civilisation alors que les rites et les règles
de la céleste dynastie diffèrent d'avec les mœurs de votre pays ; et, quand
bien même vous les assimileriez, vous seriez incapables de les prendre en
modèle. Ainsi, laisser quelqu'un dans la capitale ne serait ni conforme aux
règles de la céleste dynastie ni d'aucun avantage pour ton pays. Ta langue
n'est pas comprise et ton habillement est différemment taillé. Comment pouvez-
vous désirer abandonner vos foyers pour résider à demeure dans la capitale ?
Si la céleste dynastie voulait mandater quelqu' un pour résider à demeure dans
ton pays, Vaccepteriez-vous ? Voilà pourquoi pareille chose est absolument
impossible.59

À chaque bout de la chaîne reliant le Trône et ses serviteurs, à chaque


coin de l'Empire, des secrétaires et des fonctionnaires parlant le même
langage, respectant les mêmes règles, attelés au même dossier, se répon-
daient en un écho direct ou indirect, simple ou multiple, alimentant de leur
prose soignée et méthodique un système clos de communication interne.
Le système entrait parfois en résonance avec des amplitudes et sur des
fréquences qui étaient à l'image des individus et des circonstances, variables
à l'infini. Le 12 octobre, le phénomène se manifesta avec une vigueur
particulière, et selon une apparence transversale, dans le mémoire au Palais
du gouverneur général des Deux Jiang. Ce document montre en effet
d'étonnantes similitudes avec les mémoires des gouverneurs du Zhili et
du Shandong des 8 et 7 octobre répondant à la même lettre de Cour sur
le retour des Anglais. Si l'on omet quelques modalités propres à la région
des Deux Jiang, le mémoire ressemble à un montage fait à partir des deux
autres (voir le hors-texte 3). Or, la probabilité est faible pour que son auteur
ait eu connaissance de la prose de ses collègues du Shandong et du Zhili,

59 Ici comme ailleurs, je tiens pour identiques des mots qui ne le sont qu'en
« valeur absolue », sans considérations d'accord, conjugaison, etc., propres
au français. La vision, pp. 253, 257, 275 ; ZC, 18a-19a, 64b, 67a-b.

76
Langage bureaucratique et histoire

Hors-texte 3

Extrait du mémoire du gouverneur général des Deux Jiang


en date du 12 octobre 1793

Note : Les passages en italiques apparaissent à l'identique dans le mémoire du


Shandong ; ceux en gras, dans le mémoire du Zhili (La vision, pp. 291-294).

Considérant qu'en l'occurrence l'envoyé du tribut passerait par le Jiangsu et le


Grand Canal puis gagnerait le Guangdong à partir du fleuve Bleu, Votre serviteur,
suite à un Éditprécédemment reçu, a déjà mandaté ï intendant postulant Fang Ang
et le colonel de la garnison gauche des forces de protection fluviale, Ximiy ang' a, pour
rallier la frontière du Shandong et relever ï escorte. De même, il a mandaté
l'intendant [pour la circonscription dite] d'Anhui, Song Rong, et le colonel de la
garnison de Nankin, Li Fenglin, pour relever l'escorte à la frontière du Jiangsu. Dans
le même temps, il a réquisitionné à Wuhuang près de Nankin, la capitale provinciale,
des jonques à fond plat et il les a complétées par des jonques fluviales afin qu'à
l'embouchure du Grand Canal à Guazhou elles remplacent les embarcations
actuelles. Pour les approvisionnements nécessaires, ordre a été donné aux sous-
préfectures tout au long de la route de les fournir selon la norme mais sans faveurs
particulières.
A présent, grâce aux soins, tout au long de la route, du Commissaire Impérial
et vice-ministre Songyun et du général Wang Bing commandant la brigade de
Shouchun, ledit envoyé ne manque pas d'avancer en brûlant les étapes. Quant aux
bataillons, postes militaires et tours de guet du territoire du Jiangnan, ordre leur
a été donné de si préparer pour être bien en ordre et imposants et avoir ïapparence
de la force. Votre serviteur a de nouveau secrètement enjoint les intendants, préfets,
colonels et capitaines des lieux traversés de demeurer impassibles et d'intervenir
avec rigueur, en sorte que ledit envoyé du tribut soit plein d'admiration pour les
règles de la Céleste Dynastie, qu'il éprouve de la crainte et n'ose quelque peu
s'attarder. Si le Commissaire Impérial et vice-ministre Songyun a le moindre besoin
de renfort, les soldats des bataillons le long delaroutepeuvent lui être envoyés à tout
moment sans le moindre retard préjudiciable.
Présentement, Votre serviteur gagne le Grand Canal dans la région de Pixian et
Suqian pour inspecter des travaux. Il profitera d'être à proximité pour diriger et
prendre soin de tout. Conformément à Votre Volonté, il ne recevra pas ledit envoyé
du tribut.

11
Pierre-Henri Durand

ne serait-ce qu'en raison des délais d'acheminement du courrier60. Le


gouverneur général était, si j'ose dire, entré en résonance avec eux par
le cumul des hasards de l'écriture et des nécessités d'un langage tout de
contraintes et d'échos.

Savoir « ce que parler veut dire »

De tout cela, il ne faudrait pas conclure que les fonctionnaires chinois


souffraient de psittacisme chronique. Certes, ils répétaient d'abondance et
rabâchaient de bon cœur ; les auteurs de mémoires parlaient beaucoup pour
dire peu ; mais tous savaient, sciemment ou inconsciemment, « ce que parler
veut dire ». Car le document le plus verbeux, et le plus creux d'apparence,
participait d'un discours. Il possédait, « à son infime mesure » (comme
auraient dit nos fonctionnaires), quelque chose de cette « efficacité sym-
bolique » que Pierre Bourdieu tient pour le pouvoir « d'agir sur le réel
en agissant sur la représentation du réel »61. Je ne songe pas à la réalité
concrète, sinon matérielle, des êtres et des situations qu ' un document officiel
a pour ainsi dire vocation à modifier en véhiculant des ordres (édits) ou
des informations (mémoires) qui seront génératrices de commandements
(rescrits). Je parle ici de la réalité doxique, de cette perception du monde,
tout à la fois subjectivement entretenue et collectivement partagée, qui est
née d'une représentation mais qui est vécue comme une essence. En plus
d'être un langage fonctionnel, la langue administrative de l'Empire était
un discours politique, institutionnel, rituel, agissant sur la réalité des com-
portements en touchant à « la représentation du réel ». Elle agissait par
l'inculcation des vertus du service de l'État, de la loyauté du sujet, par
l'exaltation de la bienveillance du prince et de sa contrepartie, la gratitude

60 II aurait fallu que le Zhili, dont le mémoire est du 8, adressât au gouverneur


général, dont le rapport est du 12, un courrier à la vitesse de « six cents
li accéléré » réservée aux envois les plus urgents. Or, la lettre de Cour, qui
est du 4 octobre, ne semble pas avoir commandé une grande célérité puisque
le Zhili répond quatre jours après son émission, et les Deux Jiang huit jours
après.
61 Bourdieu, Ce que parler veut dire : l'économie des échanges linguistiques,
p. 124.

78
Langage bureaucratique et histoire

du ministre. Elle agissait par la magie du verbe et des apostilles impériales.


Elle se révéla, en revanche, ô combien impuissante à agir sur l'attitude
des Anglais. L'ambassade fut l'occasion d'une confrontation singulière
entre la réalité concrète de la détermination et de la puissance britanniques
et la réalité doxique qui voulait incarner en Macartney l'envoyé tributaire
type. Quand, le 25 octobre, le Lord note brièvement dans son journal que
Songyun lui a transmis « un fromage et quelques douceurs » offerts par
l'empereur et ajoute, plus loin, que deux frégates suffiraient à réduire à
la famine les provinces côtières, il évoque une réalité concrète (elle se
réalisera cinquante ans plus tard). Quand, dans son mémoire au Palais du
lendemain, Songyun s'attarde sur les « déclarations émues » (ganji bingshu)
que l'envoyé et le vice-envoyé tinrent au reçu des présents impériaux, il
se situe dans une réalité d'un autre ordre62. On peut voir dans l'application
des documents chinois à affubler Macartney des falbalas du tributaire une
sorte d'exorcisme visant à pallier et à conjurer l'impuissance de la magie
du discours, une sorte de revanche prise sur une réalité rebelle (je pense
à la mesure de rétorsion symbolique qui priva les Anglais de la surélévation
d'un espacement du caractère « tribut »63). On peut aussi lui reconnaître
un autre objet. Le discours qui sous-tend le dossier Macartney ne visait
pas tant les Britanniques que les Chinois. Impuissant à influer sur la réalité
concrète anglaise, incapable de faire exister ce qu'il énonçait, il cherchait
à agir sur une réalité doxique que ne pouvaient partager les Anglais qui
appartenaient à un autre monde (les Chinois le reconnaissaient du bout
des lèvres dans leur aménagement du protocole pour les audiences des
délégations occidentales, qui étaient subtilement distinguées des missions
tributaires habituelles64). Il était un discours à usage interne, visant la doxa
chinoise. Le dossier Macartney est un dossier à deux dimensions.
Voire trois par l'éloignement et la distanciation au réel. Si l'on omet
les « édits spéciaux » et les listes de cadeaux remis à l'ambassade, les
documents émis étaient destinés et réservés à un usage administratif interne.

62 Macartney, p. 170 ; La vision, pp. 360-361.


63 Voir supra, note 23.
64 Hevia, « A Multitude of Lords : Qing Court Ritual and the Macartney
Embassy ».

79
Pierre-Henri Durand

Du moins en première approximation, car une large partie des édits ou


des mémoires fut consacrée à transmettre les propos à tenir aux Anglais
ou à rapporter les paroles censées leur avoir été tenues avec leurs réponses
supposées. Le fonctionnaire rapporteur se donnait, dans sa prose, le rôle
d'un truchement fidèle et scrupuleux. Or, la langue administrative était une
langue écrite ; l'interprète officiel, le père Jacobus Li (alias Mr. Plumb),
recruté à Naples, manquait singulièrement de compétence et, de surcroît,
son ignorance de l'anglais l'obligeait à traduire du latin en chinois ; quant
au fils de Sir George, le très jeune Thomas Staunton, il baragouinait un
chinois qu'il avait appris en mer65. On imagine le gouffre qui doit séparer
la réalité des propos qui furent échangés et la trace écrite que les fonction-
naires en ont laissée. Je dis imaginer, car cette troisième dimension se cache,
déréalisée, derrière les tirades officielles, insaisissable à tout jamais.
Mon propos n'est pas d'établir une économie de la langue administrative
de l'Empire, mais simplement de rappeler que tout document procède de
plusieurs réalités. Le méconnaître ou le mésestimer conduirait à faire du
fonctionnaire un perroquet, de sa prose un sommet de complaisance ; ce
serait prendre pour argent comptant la fausse monnaie de certaines pièces,
tenir un mémoire de remerciement pour « le plus abject des documents »,
pour un édifiant fleuron du despotisme oriental66. Ce serait oublier la leçon
de Pierre Bourdieu nous invitant à ne jamais oublier que la langue « est
sans doute le support par excellence du rêve de pouvoir absolu »67. Du
rêve seulement... fût-ce dans cet Orient de despotes qui habita les songes
de l'Occident.
Il ne s'agit pas de proscrire les mots complaisance, obséquiosité, servilité
et leur train de bassesses implicites, mais d'en user avec discernement

65 Mon jugement sur le petit Staunton se fonde sur la prose chinoise qu'il nous
a laissée et qui est un authentique charabia (La vision, pp. 450-451 ; Wenxian
congbian, « Yingjiliguo jiaopin an», 3b-4b). George Staunton juge sévèrement
le père Li, seul interprète agréé par la partie chinoise ; les Anglais s'en remirent
à lui pour l'oral, mais se dispensèrent de ses services pour l'écrit (t. 3, pp.
161-164, 168-170, 316-317, t. 4, p. 24).
66 La mise en garde est de Philip Kuhn (Soulstealers, p. 208).
67 Bourdieu, op. cit., p. 21.

80
Langage bureaucratique et histoire

De tels mots sont sans valeur explicative générale ; ils ne devraient servir
qu'à décrire et qualifier un acte individuel singulier, inspiré par un calcul
circonstanciel et délibéré. L'auteur d'un mémoire de remerciement n'est
ni complaisant ni servile ; il est un sujet rendant de légitimes grâces à son
souverain, ce dont il tirera, au pire, le soulagement que l'on éprouve à
l'achèvement d'un pensum, au mieux, le sentiment gratifiant du devoir
accompli. Un fonctionnaire sera en revanche obséquieux quand il outre-
passera la norme, quand, par son mémoire, il cherchera, sans nécessité
particulière ni retenue, à complaire à son maître en vue de capter ses faveurs
et d'en tirer profit. Il est vrai que la limite séparant les deux registres peut
être fort ténue ; soit que le rédacteur excelle à surnager dans l'écume de
ses louanges, soit que l'historien demeure impuissant à discerner et juger.
Il est également vrai que ce caractère de ténuité était soutenu par la nature
des choses. Un mémoire n'était pas un simple document administratif, vide
d'enjeux ; son signataire mettait directement sa réputation et sa carrière
en jeu. Les mémoires au Palais faisaient, officieusement mais puissamment,
partie du système d'évaluation des hauts fonctionnaires. J'en donnerai deux
exemples opposés et caractéristiques. Le premier conducteur des Anglais,
Zhengrui, s'attira les foudres impériales par des maladresses répétées ; il
reçut un double blâme, une volée de bois vert et cette mortifiante apostille :
« Nous comptions te récompenser d'une tunique jaune. Le sort a dû
t'abandonner pour que tu en arrives à pareille extravagance. Tu n'auras
pas ta récompense {ru wu fu wei ci guaizhang jin bu shang yi) ! »68 Le
second conducteur de l'ambassade, le grand conseiller Songyun, eut l'heur
et la manière de plaire ; Qianlong, qui mettait moins d'outrance dans la
louange que dans leblâme, porta sur son mémoire du 19 octobre une apostille
particulièrement avantageuse qui accompagna Songyun dans son voyage,
puis dans la postérité : « T'avoir ordonné de partir est ce qui s'appelle
avoir trouvé l'homme [idoine] (ke wei de ren). Fais des efforts (rnian zhî).
Nous désirons qu'à ton retour tu t'adresses personnellement à Nous (mian-
zou) ! » — seize caractères scrupuleusement repris par la biographie
officielle du grand conseiller69.

68 La vision, pp. 201-202, 206-208 (ZC, 46a-47a, 48b-50b), 213.


69 Qingshi liezhuan, p. 2450 ; Guochao qixian leizheng chubian, Ib/lla. ; La
vision, p. 329.

81
Pierre-Henri Durand

Reconnaissons à Zhengrui des circonstances atténuantes. Des imprévus


et des difficultés se jetèrent à la traverse de son chemin alors que la route
de Songyun fut épargnée. Zhengrui avait néanmoins commis la maladresse
de vouloir dissimuler et minimiser. Le Trône flaira la manœuvre (« il est
à craindre qu'il n'ait enjolivé [la réalité] pour le compte d'autrui »70) ; puis
le doute fit place à la certitude, libérant le couperet. Le calcul était d'autant
plus risqué que l'intendant du Sel et infortuné commissaire impérial n'avait
ni l'art ni la manière de dire et d'enrober les choses que possédait son
collègue du Grand Conseil.

L'art et la manière

Un rien de cautèle, un peu d'onguent et beaucoup d'habileté font les bons


mémoires... Songyun n'était pas grand conseiller pour rien. Certes, son
expérience était encore modeste (il avait rejoint « le Château » le 6 juin),
mais il était bien accompagné. Les deux assistants qui le secondèrent dans
sa mission (nos présumés vice-conseillers A et B) n'étaient pas de simples
copistes. Du moins, l'un d'entre eux. Quand, le 21 octobre, Macartney alla
représenter à Songyun que la troisième « lettre spéciale » lui attribuait
indûment l'initiative de demandes qui étaient le fait de son roi, « le secrétaire
qui l'avait écrite » était présent ; il intervint et « s'évertua » à fournir au
Lord excuses et explications71. Il avait donc bel et bien « écrit » la lettre,
au sens de rédigé. Cet homme del'ombre, que nul mémoire ne laisse paraître,
était un homme de l'art, l'un des artisans du dossier Macartney. Il n'est
guère douteux qu'il ait pris sa part, et plus encore, dans la rédaction des
mémoires de son patron qui surent si bien rasséréner l'empereur.
Prenons pour spécimen le mémoire de Songyun — entendons l'équipe
Songyun — daté du 1er novembre 1793 et épluchons le fruit de son travail :

70 Zhengrui s'en défendit dans son mémoire en réponse où il écrivit, on s'en


souvient : « Ce n'est pas Votre esclave qui aurait osé enjoliver [la réalité]
pour le compte d'autrui ! » (La vision, p. 163 ; ZC, 32b).
71 Macartney, p. 166.

82
Langage bureaucratique et histoire

mille deux cent quarante-huit caractères répartis sur dix-sept feuillets (dont
un pli d'ouverture et un pli de fermeture)72.
Les trente-quatre premiers caractères forment le préambule, obligatoire
et convenu, où est exposé l'objet de tout envoi :

Mémoire.
Votre esclave Songyun Vous adresse à genoux ce mémoire à l'effet de Vous
rapporter quelles furent la reconnaissance et la soumission de l'envoyé du tribut
anglais et autres après que, conformément à Votre Volonté, il leur eut fait une
minutieuse notification ; il Vous prie de l'examiner dans Votre Sagesse.

Les cent seize caractères suivants sont un double accusé de réception. En


premier, l'annonce, très conventionnelle, qu'a été reçue, au 31 octobre,
la lettre de Cour du 27 courant :

En toute humilité.
Le vingt-septième jour du présent mois, Votre esclave a reçu un envoi contenant
un Édit. Quand Votre esclave en eut fait la lecture à genoux, plein d'admiration
pour laminutiede Vos Saintes Réflexions etl'éclatde VotreBienfaisantPrestige,
il ne put s'empêcher de le goûter avec déférence.

En second, la reprise des termes mêmes de la lettre de Cour pour dire le


bon arrivage de divers présents destinés aux Anglais. Enfin quelques mots
enregistrent l'ordre donné de les leur octroyer le moment venu.
Songyun en vient alors au vif du sujet, son entretien de la veille avec
Macartney, par une première salve de deux cent soixante et onze caractères
débutant de la sorte :

Pour l'heure, l'envoyé principal du tribut n'est toujours pas entièrement guéri
de sa maladie et Votre esclave, en signe de compassion, est passé sur son embar-
cation pour le réconforter.

L'« esclave » de Sa Majesté disait vrai sur un point ; le 31 octobre, au


matin, il avait « fait une visite » à Macartney dont le journal a gardé trace.

72 La vision, pp. 384-387.

83
Pierre-Henri Durand

II disait moins vrai sur un autre point : l'Anglais avait recouvré sa santé73.
Mais il fallait bien que Songyun justifiât un geste peu compatible avec
l'éclat de son rang et de sa mission, à moins qu'il ne renouvelât le mensonge
de son précédent mémoire — mensonge qui mérite un détour et l'abandon
momentané du document sous revue.

Les petites menteries d'un grand conseiller

Dans ce précédent mémoire, le grand conseiller rapportait qu'à l'arrivée


de la lettre de Cour du jour il avait « aussitôt convoqué ledit envoyé du
tribut et autres sur son embarcation ». Le journal de Macartney nous donne
la bonne version : « Songyun est venu dire qu'il avait reçu une lettre. »
Le journal de son page, le jeune Staunton, la confirme74. Deux semaines
plus tard, le même Songyun écrivait, plus que jamais engoncé dans sa robe
de haut dignitaire : « À présent, au neuvième jour du mois courant, ledit
envoyé du tribut Macartney est venu sur l'embarcation de Votre esclave.
Il s'est enquis à genoux de la parfaite santé de la Sainte Personne de Votre
Majesté Impériale et a présenté avec respect une lettre [de remerciement].
Prosterné, il a déclaré... » Le petit Staunton, en quelques mots d'une
implacable ingénuité, fait voler en éclats la représentation du grand
conseiller : « Aujourd'hui, Songyun est venu à bord voir mon papa. »75
Car je crois qu'il faut le croire ; non pas en vertu du sens commun qui
fait sortir la vérité des bouches enfantines, mais parce que le point de savoir
qui visitait qui importait peu aux Anglais, comme en témoignent leurs
journaux — et comme le résume, avec un rien de lyrisme et d'enflure,
Staunton père (qui, lui, précisément, n'apas laissé un journal, mais un récit) :

73 Le 24 octobre, Macartney avaitdûgarderlelit(pp. 169-170). Dès le lendemain,


il allait, « à nouveau », « converser avec Songyun » (journal du petit Staunton,
cité dans Peyrefitte, L'empire immobile, p. 291). Le journal du Lord ne fait
état, pour les jours suivants, d'aucune indisposition.
74 La vision, mémoire du 29 octobre, p. 376 ; Macartney, p. 171 ; journal du
petit Staunton, cité dans Peyrefitte, L'empire immobile, p. 298.
75 Macartney le confirme d'une certaine manière, puisque son journal ne signale,
pour le 12 novembre, aucune entrevue entre Songyun et lui. Voir les ouvrages
de la note précédente, respectivernent pp. 404, 178, 322.

84
Langage bureaucratique et histoire

« Les visites réciproques de l'ambassadeur et de Sun-ta-zhin furent fré-


quemment répétées. Au premier signal, leurs yachts s'abordoient, et le
chinois ou l'anglais passoient aisément de l'un à l'autre. »76
Le 21 octobre, ce fut l'Anglais qui changea de bord pour « une très
longue conférence » sur la troisième « lettre spéciale » qui rejetait,
longuement et sèchement, les demandes anglaises. Songyun n'en adressa
rapport que trois jours plus tard, le 24 octobre. Jugeant le sujet hautement
délicat, aurait-il voulu se donner le temps de réfléchir à la meilleure manière
de présenter les choses ? Mais trois jours pour rédiger un mémoire urgent,
fût-ce de vingt feuillets, cela faisait tout de même beaucoup. Songyun dut
estimer plus sage de dédoubler la conférence du 21 octobre et d'en faire
deux rencontres d'importance inégale : l'une, qu'il situe le 21 et raconte
brièvement ; l'autre, qu'il place le 22 et narre longuement. Diminué d'un
jour, le délai de réponse à l'événement se trouvait ramené à une durée plus
raisonnable77.
Les petites menteries de Songyun n'étaient que de pieux mensonges,
de véniels péchés. On les absoudrait volontiers si elles ne jetaient un voile
d'ombre sur l'aptitude du grand conseiller — et plus généralement d'un
mémoire au Palais — à rendre compte « selon les faits », ou « selon la

76 Staunton, t. 4, p. 58. Sun-ta-zhin est la transcription de Song daren (« Son


Excellence Song »). Hormis le rapport du 1** novembre, le seul mémoire
où Songyun reconnaît être passé sur le bord anglais est celui du 19 octobre.
Une justification l'accompagne, naturellement : « La fois précédente où Votre
esclave manifestait révérencieusement Votre Édit, la jonque de l'envoyé du
tribut était contre la sienne. Il vit que sa gratitude pour Votre Auguste
Bienfaisance était suprêmement sincère. Aussi alla-t-il le voir sur son bateau
pour prendre brièvement de ses nouvelles » (La vision, p. 328). Il pourrait
s'agir de l'entrevue du 10 octobre, dont Staunton dit ceci : « Cependant Sun-
ta-zhin fut bientôt convaincu de la franchise avec laquelle l'ambassadeur lui
expliqua la lettre [destinée au commandant Gower...]. Bientôt après l'ambas-
sadeur prit congé de lui, et se retira dans son yacht, où, au bout d'une demi-
heure, Sun-ta-zhin lui rendit sa visite » (Staunton, t. 4, p. 56 ; Macartney,
p. 160).
77 Là encore, je fais fond sur les Anglais qui n'avaient aucun intérêt à mentir
sur ce point et sont parfaitement cohérents. Pour Songyun, voir La vision,
pp. 353-357 ; pour Macartney, voir son journal, pp. 166-169.

85
Pierre-Henri Durand

vérité » (ju shi), comme la terminologie officielle invitait à le faire et comme


les auteurs laissaient volontiers entendre qu'ils le faisaient en ponctuant
leur rapport d'un ou plusieurs « en vérité » ou « à la vérité » (shi) bien
sonnants. Songyun n'avait ni la passivité du témoin ni le détachement de
l'observateur ; il avait des intérêts à défendre et une mission à remplir ;
il était un acteur qui avait un rang à tenir et un rôle à jouer. Ses mémoires
— du moins les pièces rapportant les entrevues avec Macartney — étaient
des mises en scène. Ils l'étaient au double sens du mot. D'abord parce
que, le chinois classique ignorant le discours indirect, Songyun fait parler
ses personnages (les Anglais et lui) en une sorte de dialogue. Ensuite parce
que le scénario de Songyun était inspiré — mais seulement inspiré — de
la réalité.

L'art et la manière (suite et fin)

Je reprends le mémoire du 1er novembre et les deux cent soixante et


onze caractères de sa première salve. L'essentiel est occupé par la tirade
que Songyun déclame devant Macartney, « au cours de la conversation
et comme si l'idée venait de lui (zuo weijiyi) », afin de rassurer l'ambassadeur
sur l'avenir du commerce britannique à Macao. Sa déclamation n'est, à
de menus détails près, qu'une fidèle reprise de la lettre de Cour78. Je dis
reprise car, s'il s'était agi d'une citation, le bloc des colonnes véhiculant
la sainte parole aurait été surélevé d'un espace. Tel n'est pas le cas. Songyun
ne cite ni ne récite, il professe une parole devenue sienne. Plus que le
truchement de la volonté du monarque, il est l'incarnation du verbe impérial.
Dans le rôle de l'envoyé du tribut, Macartney entonne, en quatre-vingt-
dix caractères, un remerciement pour des bienfaits qui « sont comme les
reflets au miroir de Sa Majesté Impériale des révérencieux desseins » de
son roi. Fin de la scène première.

78 Quinze caractères mineurs ont été omis (ici un « non seulement », là un « venir
au loin ») ; deux caractères ont été déplacés ; un troisième, remplacé par
un synonyme ; enfin, deux caractères ont été rajoutés : l'un possiblement
pour des raisons de style, l'autre pour cause de convenance (ce n'est plus
l'empereur qui parle mais Songyun).

86
Langage bureaucratique et histoire

La deuxième scène est de longueur semblable. Les cent vingt-cinq


caractères de la nouvelle tirade de Songyun — tout droit venus de la lettre
de Cour—chantent la qualité des hauts dignitaires rencontrés par les Anglais
et l'éminence des serviteurs de l'empereur. Leur répondent, en un écho
plat et convenu, les quatre-vingt-deux caractères disant l'admiration de
Macartney pour tant de compétence comme « pour la Grande Vertu et la
Bonne Fortune de Sa Majesté Impériale, qui sont en vérité incomparables ».
Fin de la scène deuxième.
La troisième scène du mémoire est la plus nourrie avec quatre cent
cinquante-six caractères. Elle est aussi la mieux ajustée et la plus libre.
Songyun relance la conversation par une déclaration de son cru, en
cinquante-quatre caractères, sur la toute-puissance impériale79 ; puis il récite
en cent dix-sept caractères le couplet de la lettre de Cour sur le nouveau
gouverneur général des Deux Guang qui saura prendre soin du commerce
britannique à Canton. La réponse de l'ambassadeur, en quatre-vingt-
quatorze caractères, va (enfin !) bousculer le ronron de la représentation.
Macartney a une demande à formuler : « Nous craignons seulement que
notre roi ne nous croie pas lorsque, à notre retour, nous l'en informerons.
Notre reconnaissance serait au-delà de toute expression si, dans un surcroît
de Bienfaisance, Sa Majesté Impériale daignait émettre un autre Edit Spécial
avertissant notre roi que le gouverneur général s'occupera de notre com-
merce. » La réaction de Songyun est immédiate (cent cinq caractères) :
Le commerce à Macao au Guangdong a fait l'objet de directives détaillées dans
l'Édit Spécial précédemment émis. Votre roi en prendra d'autant plus volontiers
bonne note qu'à l'avenir, et conformément à la Bienfaisante Volonté Impériale,
le gouverneur général Changflin] s'occupera avec compassion [de vos mar-
chands]. Votre roi n'aura absolument aucune raison de ne pas vous croire lorsque,
à votre retour, vous l'informerez de cela. Quant à toi (ru), il faut te soigner
tranquillement et ne pas nourrir de doutes inutiles. Comment pourrait-on
inconsidérément demander un Édit Spécial à Sa Majesté Impériale ? Quand
vous (erdeng) aurez vu le gouverneur général Chang au Zhejiang, vous serez
en tous points rassurés.

Et Macartney de s'incliner, docile et penaud (quatre-vingt-six caractères) :


79 Ce passage ainsi qu'une partie de la scène deuxième ont été évoqués en
ouverture de ces pages.

87
Pierre-Henri Durand

Grâce à la proclamation de Votre excellence (daren), notre esprit a clairement


saisi tout cela. En effet, lorsque nous aurons vu le gouverneur général Chang,
nous serons à même de répondre à notre roi. Ma santé va sûrement s'améliorer.
À notre retour, nous informerons notre roi qui, plein de reconnaissance,
n'oubliera jamais l'Auguste Bienfaisance de Sa Majesté. Nous demandons à
Votre excellence qu'à son retour elle s'applique à transmettre par un mémoire
à Sa Majesté Impériale nos sentiments émus. Tel est notre ardent espoir.

Fin de la troisième et dernière scène.


Le journal de Macartney, qui est tout en style indirect, jette une lumière
salutaire sur la représentation de Songyun. Il passe rapidement sur la scène
première ; ne ditrien de la suivante (eut-elle jamais lieu ? laissons le bénéfice
du doute au Chinois) ; et se concentre sur la troisième scène que le Lord
relate en ces termes (j'omets la première phrase de sa narration) :

Je dis que j'étais infiniment sensible à la bonté de l'Empereur, et que rien ne


saurait la rendre encore plus précieuse qu'un papier ou un écrit à propos de
ce qu'il avait dit que je pourrais montrer à mon Souverain, qui, quelque crédit
qu'il puisse être disposé à donner à son Ambassadeur, accorderait beaucoup
plus d'attention à toute chose de cette sorte [qui viendrait] de l'Empereur lui-
même. Mais à cela il répondit que l'Empereur avait sa propre manière de traiter
des affaires, et que nul n'était censé lui en prescrire une différente ; que c'était
son style de donner des assurances générales, non des promesses précises, et
qu 'il n 'était pas du tout invraisemblable que nous ne puissions trouver la première
solution plus à notre avantage que la seconde. Il me dit qu'il avait déjà mentionné
dans l'une de ses dépêches mes souhaits d'avoir une troisième lettre, et qu'il
serait heureux qu'ils soient satisfaits, mais qu'il craignait que cela ne soit
contraire à l'usage, ajoutant néanmoins que jusqu ' àprésent il n'avait reçu aucune
réponse à ce sujet.

Et pour cause ! Songyun n'avait jamais transmis la demande. Du moins


aucun document connu ne le laisse paraître. Le contraire serait plutôt vrai.
Le long mémoire qui rendait compte de la délicate entrevue du 21 octobre
passe entièrement sous silence la requête d'une troisième lettre80 que
Macartney avait présentée dès ce jour-là, ainsi qu'en témoigne son journal :

80 Au regard des archives, il se serait agi d'une quatrième lettre. La première,


rédigée le 3 août, avant l'arrivée des Anglais, était un édit protocolaire qui

88
Langage bureaucratique et histoire

À ces agréables déclarations [sur notre commerce] je n'hésitai pas à exprimer


toute la satisfaction qu'elles me procuraient, mais je lui laissai entendre que,
pour qu'elles le soient tout autant à mon Souverain, une troisième lettre de
l'Empereur, confirmant les espoirs flatteurs qui m'étaient donnés à présent, serait
très souhaitable [...]. Songyun parut assez sensible au prix que j'attachais à
l'obtention d'une troisième lettre, mais il dit que cela ne ferait aucune différence
quant aux avantages généraux en considération, et qu'il craignait que, comme
j'avais pris congé [du Trône], une nouvelle dépêche ne fût incompatible avec
l'étiquette de la Cour.

Songyun filtrait l'information. Il était même coutumier du fait. Déjà le 11


octobre, il n'avait pas rapporté au Trône la pressante sollicitation que
Macartney lui avait adressée pour que l'on fasse suivre, depuis la capitale,
sa lettre au commandant Gower, resté à bord du Lion ; Songyun s'était
contenté d'assurer le Lord qu'il allait « immédiatement écrire à Pékin à
ce sujet et qu'il ne doutait pas que cela ne soit fait ». Naturellement, le
29 octobre, il se garda bien de rapporter la remarque acide de Macartney
sur la responsabilité de la Cour dans le départ intempestif du commandant
Gower qui, sans nouvelles de l'ambassadeur, avait décidé de prendre le
large81.
Quels motifs guidaient le pinceau hautement sélectif de Songyun ? Le
sentiment qu'il se faisait de sa mission et de son devoir ? Le souci de ne
pas importuner son maître avec des aléas sans lendemain ou des vétilles
sans conséquence ? La volonté de complaire et de se couvrir ? Renonçons
à sonder des ressorts individuels qui se dérobent. Tenons-nous-en à la lettre
d'un document qui laisse clairement paraître le dessein de rassurer. Voici
les cent vingt-quatre caractères de l'adresse finale du mémoire du 1"
novembre, qui font suite à la troisième scène :

Votre esclave a observé la contenance dudit envoyé du tribut et autres. Ils avaient
le visage épanoui et la voix enjouée quand ils évoquaient le Bienfaisant Amour
de Votre Majesté à leur endroit ; ils étaient émus et pleins de respect quand

ne fut jamais donné. Les deux autres, remises à Macartney les 3 et 7 octobre,
sont les fameuses réponses de Qianlong à George III {La vision, pp. 124-
125, 274-277, 278-282 ; ZC, 18a-b, 73b-74a ; GS, 1435/1 lb-20b).
81 Macartney, pp. 160, 172.

89
Pierre-Henri Durand

ils parlaient de la façon dont Votre Majesté utilise les talents et exerce le gou-
vernement. Leur conscience de posséder un appui est d'autantplus grande qu'ils
savent que c'est par la grâce de Votre Bienfaisance que le gouverneur général
[Changlin] a l'ordre de profiter d'être à proximité de Macao pour s'occuper
de leur commerce. Après que, dans sa minutieuse notification, Votre esclave
eut suivi les Directives de Votre Sainte Clairvoyance, leurs sentiments de
gratitude et de vénération apparurent bien plus sincères encore que lors des
précédentes fois. Et quand, en temps voulu, il les gratifiera du caractère
« bonheur » et des autres articles que Vous leur octroyez, ils ne manqueront
pas, avec leur roi, de redoubler de reconnaissance, comblés qu'ils seront par
la Faveur que Vous leur accordez.

Et la représentation de Songyun opérait ! Passés les vingt-huit caractères


de la formule de clôture, l'empereur laissait éclater sa satisfaction : « Vu
avec plaisir (xinyue lan le). Nous sommes ravis que tout soit réglé
convenablement ! » Le spectacle d'un Macartney filant doux était terminé ;
le rideau pouvait tomber, et le mémoire se refermer sur les douze caractères
de sa datation.
Je décernerais sans hésitation la palme du prêchi-prêcha à Songyun.
Sa propension à répéter, enrober, diluer, arranger, et, mieux encore, sa
capacité à s'attirer le satisfecit impérial suffisent à le distinguer de ses
collègues du dossier Macartney. Son autre trait distinctif est qu'il n'était
pas un gouverneur de province communiquant avec le Trône depuis son
« fief », mais un grand conseiller, un homme du souverain, un homme
dans le secret des dieux. L'idée que Béatrice Bartlett se fait d'un Grand
Conseil cherchant moins le sentiment de l'empereur que son assentiment
est au fond assez congruente à l'image que Songyun nous donne de sa
fonction.

Le secours venu de loin

L'un des plus grands mérites des sources anglaises est de révéler un Songyun
de chair et de sang, un être plein d'une humanité qui le met à cent lieues
du personnage cassant et hautain qu'il incarne dans ses mémoires. Courtois,
affable, souple dans ses manières et de commerce agréable, il témoigna
à ses compagnons de route une attention si grande et si amicale que

90
Langage bureaucratique et histoire

Macartney a laissé de lui un portrait flatteur ; il écrivit même, à l'issue


de l'une de leurs premières entrevues, qu'il faudrait que Songyun fût « le
trompeur le plus accompli du monde » pour l'abuser82. Les sources chinoises
montrent qu'il l'abusa plus d'une fois. Non, le grand conseiller n'était pas
un menteur ; il était un diplomate dans l'exercice de son art. De tout cela,
je tire une double leçon.
La première est une incitation à ne pas majorer le poids du discours
sur le déroulement de l'événement en cours ; elle marque que les mots
sont assujettis aux choses et souligne la flexibilité (jamais reconnue) de
l'idéal (toujours proclamé) face à laréalité, celle duriteface à la contingence.
L'ambassade Macartney a laissé dans les mémoires le souvenir d'une
querelle de rites — un affrontement entre la détermination anglaise à ne
pas baisser le front et la prétention chinoise à l'universalité et à l'immuabilité
du rituel. La crise du kowtow fut assez rapidement (sinon facilement)
dénouée par la négociation. Les Chinois cédèrent : on oublierait le rite,
les Anglais n'auraient pas à se prosterner. Elle ne fut qu'un épisode de
l'ambassade et céda le pas à un autre sujet de préoccupation, qui paraît
même, à la lumière du dossier, avoir retenu davantage et plus durablement
les esprits des gouvernants chinois : les six très concrètes demandes anglaises
comme la présence d'un résident à Pékin, l'allégement des taxes douanières
ou l'établissement de comptoirs. La mission de Songyun ne fut pas de laver
l'affront fait à un ordre qui se proclamait immuable, ni même d'éconduire
les importuns ; elle fut de les reconduire, d'une main courtoise mais ferme,
et de les dissuader de poursuivre leurs desseins diplomatiques et commer-
ciaux... et cela par le discours de l'immuabilité : « Depuis l'antiquité, les
doctrines léguées et les lois créées (chuijiao chuangfa) par les saints
empereurs et les sages rois... » ; « La capitale est comme l'étoile polaire
des dix mille régions. La gravité des règles (tizhi) et la majesté des lois
(faling) font que jamais aucun (congwu) tributaire de l'extérieur... » ;
« Jamais aucun précédent ne leur a permis... »83. L'affaire Macartney fut
traitée avec réalisme — je serais tenté de dire avec un certain sens de la
realpolitik ; mais elle le fut discrètement et sous le couvert de l'étendard

82 Macartney, p. 163.
83 La vision, pp. 275, 279 (GS, 1435/12b-13a, 16b), 355.

91
Pierre-Henri Durand

haut tenu des saintes et irréfragables « règles de la Céleste Dynastie »


(Tianchao tizhf). Cela donne, d'un côté, le Songyun des documents anglais,
peu regardant sur l'étiquette et interlocuteur attentif ; de l'autre, le Songyun
des documents chinois, intransigeant et donneur de leçons84.
D'où la seconde leçon qui n'est que l'inverse et le corollaire de la
précédente : ne pas minorer le poids du discours dans la narration de
l'événement en cours. Reprenons nos comptes. Le mémoire du 1" novembre
est long de mille deux cent quarante-huit caractères ; retranchons tout ce
qui est discours protocolaire (formule d'introduction, accusé de réception),
discours répétitif (citation d'édit), discours gesticulatoire ou rituel (propos
vide d'information), restent les trois cent cinquante-six caractères de la
troisième scène révélant que Macartney a sollicité l'octroi d'une nouvelle
« lettre spéciale ». Et que dire de ce quart restant, si l'on songe qu'il dépeint
la fermeté du refus de Songyun plus qu'il n'expose son argumentation ?
Pour prendre une vague idée des raisons invoquées, il faut puiser à la source
anglaise : son débit est moindre mais de meilleure qualité. Certes, quand
il s'agit d'évoquer l'achat de thé et de soie sur le chemin du retour, la
taxation des marchandises ou la remise d'un cadeau de l'empereur, Songyun

84 James Hevia (« A Multitude of Lords ») note que les cérémonies de réception


des envoyés occidentaux pouvaient notablement différer des pratiques pres-
crites. Tel fut particulièrement le cas lors de l'ambassade Macartney, ce pour
quoi il propose une explication « interniste », fondée sur les conceptions
européenne et chinoise du rite. Pour le diplomate occidental du xvnf siècle,
la cérémonie de réception dans une cour étrangère était la représentation
symbolique d'un ordre politique. Macartney tint à ce que fussent manifestées
deux souverainetés distinctes et égales. Après quoi on établirait des relations
commerciales. Pour les Chinois, le rite avait une valeur métaphysique car,
de sa bonne exécution, dépendait l'ordre cosmique. Le roi supérieur, l'empe-
reur (huangdi), et un roi inférieur (famvang) l'accomplissaient ensemble,
chacun à sa place dans un ordre universel, qui était bien loin d'être immuable
car y advenaient les ajustements nécessaires. Englobés dans le même ordre,
supérieur et inférieur échangeaient tout naturellement leurs produits. Si une
telle approche ritualiste rend compte de la flexibilité du cérémonial, elle est
impuissante à intégrer tous les éléments du dossier, en particulier les rapports
de force et les luttes entre les parties et à l'intérieur des parties (comme on
le verra pour les Chinois).

92
Langage bureaucratique et histoire

sait être loquace. Il n'en reste pas moins que, dans l'ensemble, un compte
rendu venant de l'ambassadeur est plus détaillé, concis, nerveux, plus riche
d'informations et de nuances qu'un mémoire de Songyun.
J'irai même plus loin. Une page du journal de Macartney correspond
davantage — en termes d'efficacité et de rendement informatif — à ce
que l'on attendrait d'un mémoire au Palais, c'est-à-dire d'un document
renseignant un organisme central, le Grand Conseil, créé pour pallier la
lenteur, l'inefficacité et la routine des services réguliers. A fortiori quand
son signataire est un grand conseiller ! La chose est moins incongrue qu'il
n'y pourrait paraître. De tels mémoires ont existé, au temps de l'empereur
Kangxi et des premiers mémoires au Palais. « Votre serviteur Wang Hongxu
Vous adresse respectueusement ce mémoire secret (jin mizou) », ainsi
débutaient les rapports de l'un des informateurs privilégiés du Trône ; ils
se terminaient par quelque brève formule implorant Sa Majesté de daigner
les considérer ; le reste — tout le reste — n'était qu'information brute,
sans mise en scène ni remplissage85. Trois quarts de siècle plus tard, le
12 octobre 1793, le gouverneur du Guangdong, Guo Shixun, adressait un
mémoire de sept feuillets à la valeur informative nulle ; il accusait réception
d'une lettre de Cour, en citait une partie, puis régurgitait soigneusement
les consignes et les considérations pieusement ingurgitées86. (Guo Shixun
et Songyun sont les deux meilleures plumes du dossier, c'est-à-dire les
plus habiles à agencer des éléments imposés et à manier des conventions,
avec, chez le gouverneur, une tendance à recomposer et, chez le grand
conseiller, une propension à dégurgiter.) L'empereur moucheta le mémoire
de Guo Shixun de trois apostilles : « Tu as saisi ! » (de zhi yï) ; « Bien,
efforcez-vous à cela (mian zhi) » (à l'adresse du gouverneur et de son
supérieur) ; et, en finale, « Parfait dans les grandes lignes, efforce-toi en
ce sens (mian wei zhî) ». Qianlong ne ménageait pas ses encouragements
ni sa satisfaction devant les mesures prises par le gouverneur. Péchait-il
par contentement de soi en soulignant le bien-fondé de ses propres direc-

85 Wenxian congbian, « Wang Hongxu mishan xiaozhe ».


86 On m'accordera que l'annonce de l'exécution d'un ordre ne constitue pas
précisément une information : un commandement impérial était fait pour être
dûment obéi. La vision, pp. 341-343.

93
Pierre-Henri Durand

tives ? Ou avait-il oublié la teneur d'une lettre de Cour vieille de trois


semaines ? Ne s'était-il pas plutôt laissé prendre au piège des mots, en
cet âge d'or du Grand Conseil où le système des mémoires au Palais était
devenu un phénomène bureaucratique ?
Et pas seulement les mémoires. Les lettres de Cour — les édits —
procédaient du même phénomène, à un degré moindre il est vrai. Un édit
n'était pas astreint au formalisme verbeux d'un mémoire. Son rendement
informatif est bien plus élevé. Il l'est d'autant plus qu'il était censé véhiculer
la volonté impériale et qu'il jouissait de ce fait d'une liberté de parole
théoriquement sans limites. Théoriquement, car un édit n'échappait pas au
carcan du langage administratif ; il demeurait un document sorti du pinceau
normatif de fonctionnaires travaillant sur dossier, dans des bureaux.
A-t-on pris toute la mesure de la bureaucratisation du système de
communication impérial ? Béatrice Bartlett a disséqué l'organisme du Grand
Conseil ; elle a montré les artères et les veines qui l'irriguaient ; elle n'a
pas analysé le sang qui le nourrissait. Le dossier chinois sur la mission
Macartney a la vertu singulière d'illustrer vivement quelques effets de la
bureaucratisation comme la verbosité et la déréalité, la stéréotypie et la
logomachie, la répétition et la résonance. Et cela pour trois raisons. La
première et la plus remarquable est la possibilité, rarement offerte à
l'historien de la Chine du xvnr5 siècle, de disposer de regards indépendants,
croisés, nourris et suivis, qui sont tout à la fois convergents et divergents.
(Il eût été certainement très intéressant de prendre en compte les témoignages
des missionnaires de Pékin qui furent en contact avec les Anglais.) La
deuxième raison tient au sujet ; la réception d'un envoyé du tribut touchant
aux rites, au protocole, donc à la représentation, elle ne pouvait que favoriser
la prolifération et l'enflure des mots. La troisième vient de sa nature ;
l'ambassade de 1793 eut ses péripéties et ses imprévus, elle ne fut pas
suffisamment fertile en drames, rebondissements et répercussions pour
fournir de la substance à tous les mémoires : il arrivait que la machine
tournât à vide (on vient de le voir avec Guo Shixun qui, au 12 octobre,
n'avait rien à dire). On pourrait ajouter une quatrième raison, annexe ; la
traduction exhaustive d'un dossier particulier oblige à considérer la forme
d'un discours à laquelle l'historien ne s'arrêtera pas, libre qu'il est d'aller
directement au fond, à la matière. Je ne crois pas pour autant que les

94
Langage bureaucratique et histoire

singularités du dossier Macartney suffisent à le priver de valeur exemplaire.


Elles ont accentué des traits qui, en d'autres circonstances, seraient moins
perceptibles, voire absents (un mémoire donnant le cours du riz est assu-
rément un matériau moins suggestif qu'un mémoire de Songyun) ; elles
n'infirment pas leur pertinence, car ils sont d'ordre structurel.
Pareil constat est une invitation à redoubler de prudence et de circons-
pection dans l'utilisation des archives impériales. Je ne songe pas au danger
bien connu d'unilatéralité, qui menace quiconque arpente les allées offi-
cielles. Je pense au risque constant qui guette l'historien—particulièrement
quand il s'attache à peindre des hommes — de tomber dans les chausse-
trappes du langage administratif. La lecture des témoignages anglais est
à cet égard une salutaire leçon d'humilité. Elle fait pressentir les pièges
où l'on aurait donné en toute bonne foi et en toute innocence ; elle laisse
imaginer la saveur qu'aurait une histoire de l'ambassade mitonnée dans
les seules cuisines chinoises. Il manquerait à un tel plat du fumet et le
piquant du naturel. Il lui manquerait surtout de la consistance et de
l'abondance. Car que vaut la matière une fois débarrassée du superflu des
redites et du verbiage ? Quelques morceaux de choix et beaucoup d'abats.
Que le dossier Macartney parle beaucoup et dise peu n'est au fond guère
surprenant. La raison tient à la nature même des documents ; elle est une
nouvelle fois d'ordre structurel. Les édits et les mémoires, qui forment le
gros du bataillon des archives du Grand Conseil, n'ont pas vocation à révéler
les dessous des affaires de l'Empire parce qu'ils n'ont jamais eu vocation
à les consigner. Des mémoires amenaient des informations au Palais ; des
édits en repartaient chargés d'ordres. Dans l'entre-deux de ces allées et
venues incessantes se prenaient les décisions et se nouaient les fils de
l'histoire politique. L'empereur et ses ministres réfléchissaient, supputaient,
délibéraient ; des dissensions devaient se manifester, des clivages s'opérer,
des rapprochements se faire. De cela nul secrétaire ne tenait registre de
service, et aucun grand conseiller n'aurait osé tenir journal pour la postérité.
Nous savons les causes des décisions (les informations des mémoires des
hauts fonctionnaires, parfois les recommandations des mémorandums et
mémoires de délibération des grands conseillers) ; nous en connaissons
les conséquences (les ordres des édits) ; mais nous en ignorons les raisons
et les dessous. Je veux dire que nous les ignorons en premier ressort et

95
Pierre-Henri Durand

que, dans la plupart des cas, il faudra les reconstruire à partir de fragments
épars et de discrets échos.
Le 8 septembre 1793, les Anglais arrivaient à Jehol où ils remettaient
le message de George III et réaffirmaient leur refus de se plier au rite du
prosternement. La crise qui couvait éclatait. Elle dura quatre jours. Aucun
document chinois n'en révèle les tenants et les aboutissants. Seules ses
conséquences se laissent percevoir au travers de lettres de Cour. Le 9
septembre, un édit avise les gouverneurs de province que les Anglais « sont
fort peu au fait des rites » (yu lijie duo wei anxï) et qu'ils « ne méritent
aucun surcroît de civilités » {bu zhijiayi youlï) pour leur voyage de retour.
Le lendemain 10, une lettre informe les princes et hauts dignitaires demeurés
à la capitale que l'envoyé « se montre fort ignorant des rites » (xuduo bu
zhi lijie), « d'une arrogance inconsidérée » (wangzi jiaojiri), et qu'« ordre
a été donné de réduire les approvisionnements des Barbares ». Le surlen-
demain 11, une nouvelle lettre à l'adresse des princes et hauts dignitaires
constate laconiquement que, « ce jour, l'envoyé et le vice-envoyé se sont
montrés envers les rites dociles au plus haut point (lijie jiwei gongshun) »,
et elle annonce sèchement qu'à présent qu'« ils respectent uniformément
les lois de la Céleste Dynastie (yizun Tianchao fadu) on doit leur montrer
davantage de bienfaisance ». La crise venait de se dénouer comme en fait
foi la palinodie du 11. Nous ne saurions rien de plus si les Anglais n'avaient
relaté la négociation qui aboutit, dans la journée du 10, au recul de la partie
chinoise87.
Quatre jours plus tard, Macartney pliait un genou devant l'empereur.
De cette mémorable journée, les Anglais ont laissé le récit circonstancié ;
les Chinois, la simple mention qu'il était d'usage de porter aux Annales
véridiquess%.
Le 4 octobre, quand vint l'heure du retour, le Grand Secrétariat fut
officiellement informé que « l'affaire de l'audience de l'envoyé du tribut
de l'Angleterre était à présent terminée », que « le vice-ministre Songyun

87 La vision, pp. 225, 230-233 (ZC, 52b-54b) ; Macartney, pp. 117-121 ;


Staunton, t. 3, pp. 261-262, 264-269, 273-278.
88 La vision, p. 236 (GS, 1434/1 la-b, 17b-18a) ; Macartney, pp. 122-124 ;
Staunton, t. 3, pp. 281-296.

96
Langage bureaucratique et histoire

avait été mandaté pour prendre soin » de lui, et que plusieurs hauts
fonctionnaires seraient désignés « pour guider les troupes et successivement
escorter » les Anglais. Sans doute le Grand Secrétariat s'empressa-t-il de
répercuter la nouvelle dans la gazette officielle. Le même jour, une lettre
de Cour informait les gouverneurs concernés et ajoutait qu'ils devaient se
tenir prêts à contrer toute velléité belliqueuse des Anglais ; elle en précisait
la raison : un édit spécial avait rejeté leurs demandes immodérées et
inconsidérées89. Les gouverneurs n'en sauraient pas plus par le canal officiel.
Et nous, pas davantage. Il n'appartenait pas aux documents de l'adminis-
tration impériale de dire comment et pourquoi l'affaire s'était ainsi terminée.
Le salut — un espoir de salut — viendra une nouvelle fois des sources
anglaises.

La piste politique

La réception de la mission Macartney fut une affaire de politique exté-


rieure. Fut-elle aussi une affaire de politique intérieure ? La Cour se montrâ-
t-elle partagée dans ses sentiments sur les Anglais ? et le Grand Conseil,
divisé sur le degré de fermeté à leur opposer ? Le 8 septembre, Heshen
soumettait à l'empereur un mémoire prônant un protocole de représailles
pour l'audience à venir90. Heshen parlait-il en son nom propre ? au nom
du Grand Conseil ? ou en réponse à un souhait de son maître ? Agissait-
il en ténor d'un camp des durs ? Le 10 septembre, la très ferme lettre de
Cour adressée aux princes et hauts dignitaires demeurés à la capitale se
terminait par une interrogation :

Quand des Barbares de l'extérieur sont reçus en audience, s'ils sont sincères
et dociles, Nous les traitons avec un surcroît de bienfaits et Nous Nous employons
à manifester Notre [esprit de] conciliation ; s'ils sont un tant soit peu arrogants
(jiaojin), ils n'ont pas le bonheur de recevoir Nos faveurs et les rites d'accueil
sont réduits, afin de manifester les règles de la céleste dynastie. Telle est la

89 La vision, pp. 282-284 ; ZC, 74b-75a.


90 Voir supra, l'avant-dernier paragraphe de la note 30.

97
Pierre-Henri Durand

voie pour tenir les tributaires de l'extérieur. Agui, qui a d'ordinaire du dis-
cernement, qu'en pense-t-il ?"

Agui, le « premier ministre » par droit d'ancienneté, aurait-il été partisan


de plus de souplesse que son collègue et grand rival Heshen, le « premier
ministre » de fait ? Telle est, dans le dossier, la seule et unique trace —
ô combien ténue—laissant pressentir un possible clivage au sein du gouver-
nement. N'espérons guère en trouver de plus notables dans les écrits des
grands conseillers ; en Europe un homme d'État écrivait ses mémoires,
en Chine il laissait ses états de service (que lui-même ou ses descendants
consignaient dans une biographie en forme d'annales, nianpu). Derrière
ce mur de silence se cachent mille rivalités et disputes. On ne naissait pas
grand conseiller ; on le devenait et on le demeurait au terme d'une incessante
lutte pour la prééminence. Toute affaire administrative, gouvernementale,
était une affaire politique en puissance, une source virtuelle d'oppositions.
L'image quelque peu irénique que Béatrice Bartlett (dont, il est vrai, l'objet
n'est pas de faire l'histoire politique du Grand Conseil) donne de ministres
dévoués corps et âme au service du prince porte davantage la marque de
la discrétion chinoise que de la réalité du pouvoir, inéluctablement trouble
et tumultueuse92.
La réalité politique, Macartney crut la percevoir le septième jour d'octo-
bre, quand il prit congé du tout-puissant Heshen (l'homme « que le peuple
considérait comme un second empereur »93), lequel était entouré de Fu-
chang'an (le numéro quatre du Grand Conseil, que les Anglais appellent
« le Fou-liou », ou « second favori » ou « second ministre »), de son frère

91 La vision, pp. 231-232 ; ZC, 54a.


92 Béatrice Bartlett (p. 186) note l'apparente existence, pour le xvnr5 siècle et
le début du xrx6, d'une règle tacite voulant que les conseillers ne laissent
rien transpirer des délibérations ou des procédures du Grand Conseil ; elle
ajoute que le fait que les grands conseillers n'aient pas laissé de mémoires
écrites « grouillantes de révélations criardes sur les procédés de la Cour
intérieure atteste leur intégrité ». Je crois que cela ne fait que témoigner d'une
attitude de retenue très générale, valable sous Kangxi comme sous Qianlong.
93 Staunton, t. 3, p. 300.

98
Langage bureaucratique et histoire

Fukang'an (ancien grand conseiller et très influente figure) ainsi que de


« plusieurs grands secrétaires de distinction » :

Le ministre [Heshen] arbora la plupart du temps un sourire d'une affabilité


affectée, mais il me sembla que le Fou-liou [Fuchang ' an] et son frère [Fukang 'an]
nous regardaient [d'un œil] diablement aigre. J'ai des raisons de penser qu'il
y a quelque mystère derrière cette apparence et qu'une intrigue de Cour, qui
est peut-être toujours active, relativement aux affaires de l'ambassade avait
occasionné une désunion ou une différence d'opinion parmi ces grands person-
nages.*4

Macartney et ses compagnons se sont plus à séparer l'ivraie d'avec


le bon grain, à se reconnaître des amis et des adversaires. Ils sentaient contre
eux Heshen et « ses adhérens », dont le plus ouvertement hostile était
Fukang'an. « Orgueilleux », « formaliste et repoussant », cet « ennemi
déclaré des Anglais » ne devait guère tenir pour la dispense de prostemement,
lui qui voulut faire mettre chapeau bas à Macartney et qui força le père
Li à « l'interpréter à genoux »95. Ils ne portaient pas davantage dans leur
cœur Zhengrui, le premier conducteur de l'ambassade. « Sous un extérieur
très-calme », l'intendant du Sel cachait « un caractère méchant » et des
« dispositions sinistres » ; dès le début, il afficha une « animosité » et un
« air de vinaigre » dont il ne se départit jamais ; et lorsque, le 13 octobre,
l'intendant abandonna la charge du convoi à Songyun, il « disparut sans
prendre congé, et sans mettre les Anglais dans le cas de le remercier des
services qu'il savoit bien lui-même ne pas leur avoir rendus »96.

94 Le texte de Macartney (pp. 155-156), dont jenecitequ'un passage, estambigu.


« Ces grands personnages » désignent-ils Heshen et les frères Fu ? ou, comme
j'incline à le penser, Heshen, les frères Fu et les « grands secrétaires de
distinction » ?
95 Staunton, t. 3, pp. 58, 65, 260, 301, 308-310, 344, t. 4, pp. 17-18, 41^42
(Fukang'an) ; t. 4, pp. 17-20, 23, 26-27, 39 (Heshen). Macartney, pp. 127-
128 (Fukang'an) ; 127, 128, 134, 145, 148, 149 (Heshen).
96 Macartney, pp. 78, 80, 85, 89, 96, 103, 144, 163. Staunton, t. 3, pp. 21, 32-
33,46,70,260,317, t. 4, pp. 39, 65. Barrow résume ainsi les choses : « Parmi
les hommes d'un rang élevé avec lesquels nous eûmes occasion de nous
entretenir », Heshen, Fukang'an et Zhengrui « furent les seuls qui nous

99
Pierre-Henri Durand

Quel est le point commun entre ces hommes, hors leur mauvaise grâce ?
La disgrâce qui les frappa au lendemain de la mort de Qianlong. Heshen
fut contraint au suicide ; Fuchang'an échappa de peu à la mort ; son frère
Fukang'an n'encourut aucune peine : il était décédé. Quant à Zhengrui,
il connut, dans les mois qui suivirent, de graves déboires pour avoir brigué
les faveurs de Heshen en lui versant la somme faramineuse de deux cent
mille taôls. Le Trône renonça à le poursuivre et le laissa bénéficier de
l'amnistie générale postérieure à la chute de Heshen ; mais, comme on
se piquait de vouloir « remettre de l'ordre » (zhengchi gangji) dans le
gouvernement de l'Empire, Zhengrui fut déchu de ses fonctions et envoyé
garder le mausolée impérial97. Un tel revers de fortune n'aurait nullement
surpris Staunton pour qui Zhengrui « étoit la créature et l'ami du grand
colao ou premier ministre : d'après la conduite de l'un on pouvoit juger
des intentions de l'autre »98. Il rapporte que, quand « le légat fut réduit
à changer son bouton transparent pour un bouton blanc opaque, et sa plume
de paon, pour une plume de corneille » parce qu'il avait menti en affirmant
qu'il avait gagné le bord du Lion, il ne dut qu'à la protection de Heshen
de conserver « son autorité et ses emplois ». De qui tenait-il l'information ?
Des fidèles cornacs de l'ambassade, le colonel Wang et l'intendant Qiao,
dont le verbe vif et abondant offre un saisissant contraste avec les susur-
rements et les oblitérations des discours écrits ? Le 15 août, en l'absence
de Zhengrui, « ils avaient à peine déguisé leur sentiment de la partialité
de l'Empereur envers les Tartares », ne cachant pas leur antipathie pour
leur méchant collègue, et louant la patience dont Macartney faisait preuve
à son endroit ; trois semaines plus tard, ils semblaient mettre Zhengrui dans
le panier de Heshen99. Exit des mauvais.

montrèrent de la mauvaise humeur, des manières hautaines, et peu de


complaisance » (Voyage en Chine, t. 1, p. 313).
97 Guochao qixian lehheng, 96/39b-40b.
98 Staunton, t. 3, p. 71.
99 Staunton (t. 3, pp. 317-318) ne nomme pas ses informateurs. J'extrapole à
partir du témoignage de Macartney (pp. 86, 118) qui raconte comment Wang
et Qiao lui apprirent la rétrogradation de Zhengrui, mais ne fait aucune allusion
à Heshen.

100
Langage bureaucratique et histoire

Les Anglais s'en retournèrent, toujours conduits par les amis Qiao et
Wang, mais désormais sous la houlette d'un grand conseiller, puis d'un
gouverneur général. Songyun conquit aisément leur sympathie. Son suc-
cesseur Changlin ne demeura pas en reste ; sa prévenance, son amabilité
et sa « bonté naturelle » — « il voulut absolument faire asseoir en sa
présence » les deux cornacs tandis que l'interprète « ne fut soumis devant
lui à aucune gêne » — le situèrent d'emblée loin de l'odieux Fukang'an
dont il allait prendre la succession à Canton. Staunton résume ainsi le
discours que, le 17 novembre, Changlin tint à l'ambassadeur :

[...] il lui dit qu'il s'attendoit bien que plusieurs officiers de la province qu'il
alloit gouverner, prendroient beaucoup de peine pour lui donner des préventions
contre la nation anglaise ; mais qu'il pensoit que, non-seulement, la justice
due aux Anglais, mais l'honneur même de son pays exigeoient qu'on changeât
de conduite envers eux. [...] les Anglais ont aussi des ennemis à la cour ; et
dans le nombre de ces ennemis, est mon prédécesseur même [Fukang'an], qui
peut considérer toute réforme de ma part comme une censure de sa conduite,
et un reproche indirect d'avoir toléré l'injustice. Mais il est encore une
considération plus importante pour moi ; c'est la manière sèche et hautaine
dont le premier ministre, Ho-Choung-Taung [Heshen], a refusé d'accéder aux
demandes de l'ambassadeur.100

Le semi-échec des Anglais aurait été la demi-défaite d'un parti.


Quel est le point commun entre les deux accompagnateurs Songyun
et Changlin, hors leur bonne grâce ? Le profit que l'un et l'autre semblent
avoir tiré de la chute de Heshen. Le 7 février 1799, Qianlong mourait ;
le 12, Fuchang'an et Heshen étaient cassés de leurs fonctions ; le lendemain,
Songyun était nommé au ministère des Revenus en remplacement de
Fuchang'an ; le 22, Heshen se suicidait. Le 25, Songyun se voyait rappelé
du Tibet où il était ministre résidant depuis son départ du Grand Conseil,
cinq ans plus tôt. Le prince Zhaolian qui, à sa mort en 1829, laissa sur

100 Staunton, t. 4, pp. 230-231. Ho-Choung-Taung est la transcription de He


zhongtang (« le grand secrétaire He »). Macartney (pp. 180-181) donne de
l'entrevue avec Changlin une version plus longue mais plus mesurée. Sur
Changlin, voir Staunton, t. 4, pp. 155-156, 171, 211-212, 230, 295, 363, t. 5,
p. 2 ; Macartney, pp. 176, 177, 185, 190, 195, 203, 209.

101
Pierre-Henri Durand

l'histoire de son siècle de célèbres mélanges, donne de Songyun un portrait


avantageux : néo-confucéen distingué, homme simple et affable, il se
montrait toujours courtois et curieux envers les envoyés de Russie et d'Asie
centrale qu'il avait à recevoir ; fonctionnaire intègre, il était au nombre
des grands opposants à Heshen. D'aucuns disent même que sa nomination
au Tibet fut une mise à l'écart due à la haine que lui vouait son adversaire,
et d'autres encore qu'il devait sa carrière aux recommandations d'Agui101.
De son côté, en 1792, Changlin avait, sur une affaire, tenu tête au « grand
colao » ; trois ans plus tard, il montra moins de détermination et tomba
pour ne pas avoir suffisamment poussé son enquête sur les malversations
d'un gouverneur proche de Heshen ; déchu de son poste de gouverneur
général, il fut relégué, un peu à la manière de Songyun, au fin fond du
Turkestan, et ne retrouva un gouvernorat qu'après la mort de Qianlong.
Le prince Zhaolian, qui connut Changlin et le tenait pour un homme
intelligent et un fin causeur, voyait dans sa relégation un mauvais coup
de Heshen102.
Un contemporain du prince, le haut fonctionnaire Sun Yuting, confirme
indirectement le bien-fondé de la piste politique suggérée par les Anglais.
En 1816, Sun Yuting fut convoqué en audience. L'empereur Jiaqing voulait
l'entendre sur l'issue malheureuse de la nouvelle mission anglaise conduite
par Lord Amherst. L'ambassadeur avait refusé de faire le kowtow, excipant
de maladie pour ne pas se présenter à l'audience. Furieux, l'empereur lui
avait signifié sans ménagement son congé. Puis, pris de remords, car,
affirma-t-il, on l'avait abusé en lui faisant croire que l'indisposition de Lord
Amherst était toute diplomatique, il veilla à ce que l'ambassade fût bien
traitée durant son voyage de retour. L'esprit encore partagé et inquiet à
l'idée de possibles représailles, il voulut prendre le sentiment de Sun Yuting
qui connaissait les Britanniques pour avoir gouverné le Guangdong dans
les années 1800. L'ancien gouverneur lui rappela que, « dans la cinquante-

101 Qingdai zhiguan nianbiao, pp. 143, 252, 2325 ; Qingshi liezhuan, p. 2450 ;
Zhaolian, Xiaoting zalu, pp. 109, 318 ; Yang Zhongxi, Xueqiao xuji, 7/2S& ;
Xu Ke, Qingbai leichao, 29/6. Nommé gouverneur général du Shaanxi,
Songyun ne resta pas à Pékin.
102 Guochao qixian leizheng, 35/39a-b ; Zhaolian, op. cit., pp. 23-24, 347, 459-
460.

102
Langage bureaucratique et histoire

huitième année Qianlong, les Barbares anglais » avaient présenté un tribut


et que leur envoyé « s'était déjà montré incapable d'exécuter la cérémonie
de salutation chinoise (xiao Zhongguo libai zhi yi) ». Il raconta comment,
à Canton, il avait vu Thomas Staunton (qui à présent accompagnait Lord
Amherst, comme jadis son père, Lord Macartney) simplement se découvrir
et s'incliner devant des cadeaux de l'empereur pour son roi. Il rassura son
maître sur la puissance des Anglais et donna la leçon qu'il tirait des
événements : « S'ils font des demandes inconsidérées (wangyou ganqiu),
il convient de les casser selon les lois de la Céleste Dynastie (zhe yi Tianchao
ihifadu) ; s'ils sont soumis et dociles, il est inutile de les reprendre selon
l'étiquette chinoise (ze yi Zhongguo zhi yiwen). »m
Les vigoureux propos de Sun Yuting révèlent l'existence d'un clivage
autour de la réception de l'ambassade Amherst. Non seulement le gou-
verneur malmène ses collègues mandchous qui s'étaient évertués à faire
plier la mission anglaise, allant jusqu'à bousculer physiquement ses
membres, mais il prend le contre-pied du discours officiel qui répétait et
affirmait, avec une évidente mauvaise foi, qu'en semblable circonstance
Macartney s'était prosterné. L'édit spécial du 30 août 1816 à l'adresse du
roi d'Angleterre proclame que son ancien envoyé avait « respectueusement
accompli le rite » (kegong chengli) là où le nouveau venu s'était montré
« peu au fait du cérémonial » (yu liyi bu neng anxi)10i ; ce mensonge d'État
confirme, si besoin était, la réalité de l'intransigeance de Macartney : les
documents de 1793 ne le donnent-ils pas comme « ignorant » et « fort
peu au fait des rites » (yu lijie duo wei anxi) ? La leçon du gouverneur
Sun Yuting était un enseignement de realpolitik prônant la souplesse envers
les rites et la fermeté face aux prétentions anglaises. Elle faisait ainsi écho
à l'un des grands enseignements du dossier Macartney : les « demandes
inconsidérées » du message de George III furent un plus grand sujet de
préoccupation pour le Trône que l'entorse donnée au rituel. Si, en 1793
comme en 1816, l'unanimité semble s'être faite autour de la fermeté à

103 Guochao xianzheng shiliie, p. 616 ; Hummel (éd.), op. cit., p. 684.
104 Da Qing Renzong shilu, 320/4b-6b ; Fu Lo-shu, op. cit., pp. 404-405. Le
Wenxian congbian donne une soixantaine de pièces sur l'ambassade Amherst
(« Qing Jiaqing ershiyi nian Yingshi laipin an »), qui est évoquée dans Hummel
(éd.), op. cit., p. 967 ; Peyrefitte, L'empire immobile, pp. 435-439.

103
Pierre-Henri Durand

opposer aux ambitions britanniques, la question du prosternement offrit


aux dignitaires de l'Empire matière à se distinguer voire à s'opposer.
Les notes du prince Zhaolian et les propos du gouverneur Sun Yuting
sont le produit du siècle nouveau, singulièrement bavard en comparaison
du précédent : la mort de Qianlong et l'avènement de Jiaqing marquèrent
le retour progressif à une liberté de parole inconnue depuis lafindes Ming105.
Ce ne sont pas des témoignages sur les dessous de l'ambassade Macartney,
mais de simples indications confirmant l'à-propos du témoignage anglais
et soulignant encore un peu mieux la disparité entre sources officielles chi-
noises et sources britanniques.

La mélopée des archives

Pareille disparité a jeté un certain trouble parmi les historiens de l'ambas-


sade. La prolixité des témoins occidentaux faisait suspecter leur bonne foi ;
le silence des témoins orientaux paraissait attester leur mauvaise foi. N'était-
ce pas faire un mauvais procès aux uns et aux autres en oubliant que les
documents chinois et anglais sont de nature foncièrement différente ? Les
uns sont des témoignages ; ils sont destinés à nourrir une narration. Les
autres sont des documents administratifs dont la fonction est de servir.
Le faux procès cache un vrai problème. Comment écrire l'histoire du
« Grand Siècle » de l'Empire mandchou en l'absence de regards anglais ?
Où trouver une vision des Chinois qui ne soit pas une vision valant par
défaut, mais un regard librement porté, un témoignage clairement consenti ?
Où la trouver sinon, éparse et fragmentée, dans l'immensité des écrits des
contemporains chez qui trop peu de chercheurs se sont hasardés ? (Je ne
parle pas de cette brochette d'ouvrages classiques qui ont livré leurs richesses
depuis longtemps.) Une telle quête est longue et incertaine. Si les élites
lettrées du xvnr5 siècle ne se lassaient pas d'écrire par profession (à tous
les sens du terme), elles évitaient de rapporter les affaires du temps.
L'époque, il est vrai, n'incitait pas à la loquacité. Les multiples procès
littéraires qui, de Kangxi à Qianlong, émaillèrent tout un siècle étaient un

105 Voir Polachek, The Inner Opium War.

104
Langage bureaucratique et histoire

permanent rappel à la mesure. (Le xix" siècle, qui se montra bavard, fut
un siècle sans procès littéraires.) Le 23 avril 1755, l'empereur convoquait
en audience toute la haute administration métropolitaine pour qu'elle écoute
sa diatribe contre la poésie peccamineuse de l'académicien Hu Zhongzao.
Dans sa proclamation, Qianlong laisse entendre à ses dignitaires que leurs
propres écrits n'étaient pas irréprochables mais qu'il les tolérait tant qu'ils
ne recelaient pas d'intentions ouvertement malignes. Puis l'insinuation se
change en menace. Qu'il ne se soit trouvé personne « parmi les hauts
dignitaires de la Cour et les censeurs » pour dénoncer le coupable trahissait
un déplorable état d'esprit : « Aussi, à l'instar du Défunt Empereur qui
punit de mort [l'académicien] Zha Siting, serons-Nous contraintd'appliquer
les lois de la dynastie pour vous corriger de votre habitude de vociférer
(zheng er xiaofeng) ! »106 Hu Zhongzao fut décapité ; le gouverneur Echang
qui rimait avec lui fut forcé de se suicider—il était le fils du défunt E'ertai,
l'un des piliers du Grand Conseil des premiers temps. Un tel langage était
plus qu'une invitation à la discrétion. N'en concluons pas que le pays était
réduit au silence. L'usage de la parole nécessite tout au plus quelques
précautions élémentaires. (Tel personnage de Brancati rêve à des temps
meilleurs où, de la Sicile mussolinienne, on ne garderait que le tic de regarder
derrière soi avant de parler à haute voix.) L'écriture, elle, offrait l'incon-
vénient de laisser des traces, et il n'était guère de procès littéraire qui ne
s'accompagnât de perquisitions. La prudence commandait de se défier de
l'écrit, renforçant singulièrement la propension du lettré à ne point trop
se raconter.
Qu ' en fut-il à propos de 1 ' affaire Macartney ? Les témoins ne manquèrent
pas. Les foules se pressèrent sur le passage des Anglais ; des gazettes
publièrent une liste fantaisiste de leurs présents : un éléphant gros comme
un chat, un oreiller magique transportant le dormeur dans le pays de ses
rêves !107 La Cour vit et approcha le Lord et ses compagnons. Un vice-

106 Chu Ping-tzu, « Factionalism in the Bureaucratie Monarchy : A Study of


a Literary Case », p. 82. Qingdai wenziyu dang, « Hu Zhongzao Jianmosheng
shichao an », 4a-b.
107 Macartney, p. 114.

105
Pierre-Henri Durand

conseiller, ami d'Agui et ennemi de Heshen, a laissé sur l'audience de


l'ambassadeur des vers assez singuliers :

Parvenu au Palais, ses genoux touchent terre ;


La Céleste Grandeur peut fléchir tous les cœurs.

Le vice-conseiller propose une intéressante version de la cérémonie, qui


semble concilier l'intangibilité des rites et la détermination anglaise :
Macartney s'avance, décidé à ne fléchir qu'un genou ; mais voilà que,
parvenu aux pieds du Trône, il est saisi par la solennité de l'instant et que,
« sans s'en rendre compte, il met les deux genoux à terre et se prosterne »
(bu jue shuanggui fu/u)10*.
Un membre de l'Académie Hanlin, qui vivaitretiré dans sa région natale
de Suzhou, composa ce huitain :

On rapporte à l'envi qu'un envoyé marin


Avec ses truchements a frappé aux barrières.
La Dynastie reçoit du peuple le soutien,
Sa Conciliation touche les cent Barbares.
De relais en relais leur escorte est sévère,
Un lointain périple vaut bien quelques achats.
On saura leur montrer l'ardeur de nos soldats,
Pareils aux défenses d'une montagne altière.

Ou notre académicien vit les Anglais salués par les troupes de Suzhou,
ou il avait eu vent des instructions officielles commandant aux autorités
provinciales de veiller à ce que, tout au long de la route du retour, les troupes
présentent les armes d'un air imposant et dissuasif109.

108 Le vice-conseiller estGuanShiming (1738-1798) (Qingshi liezhuan, pp. 5937-


5938). Je le cite de seconde main, d'après Chen Kangqi (docteur en 1871)
qui raconte l'anecdote mais ne donne que deux vers du poème (Langqian
jiwen, p. 207). La phrase sur la spontanéité du prosternement de Macartney
est, à de menus détails près, celle que le Qingshi (pp. 1121-1122) consacre
à l'audience.
109 L'académicien est Fan Laizong (1737-1817). Son poème est cité par Yang
Zhongxi, op. cit, 6/85a.

106
Langage bureaucratique et histoire

Le 25 mars 1795, le grand poète Yuan Mei entrait dans sa quatre-


vingtième année. Près de deux cents lettrés composèrent plus de treize cents
poèmes louant les mérites du maître et l'étendue d'une renommée qui avait
franchi les frontières de l'Empire. Nombre d'entre eux chantèrent l'achat
de ses œuvres par des Japonais ou des Coréens. Plus singuliers, deux lettrés
de Nankin firent allusion aux Anglais. Le premier donna ces vers :

Le renom de son verbe a saisi l'outre-mer ;


(La Corée, l'Angleterre et d'autres pays ont acheté à prix fort les
œuvres complètes de Monsieur.)
Dans les nuées, son cœur ne bat que pour le Fleuve.

Le second, ces deux autres :

En ville, un Barbare s'est enquis de vos traces ;


(L'envoyé de l'Angleterre.)
Aux confins, un soldat vous a offert des stances.
(Le généralissime Fu adressa depuis le Tibet des vers à rimer.)

Le poète savait-il qu'il associait, pour la plus grande gloire du maître,


Macartney à Fukang'an, l'adversaire le plus déterminé des Anglais ? no
Vingt ans plus tard, un lettré composa en vers irréguliers d'une toute
autre tournure ce « Chant de l'Anglais à montrer à l'envoyé Amherst » :
Anglais,
Où est ton pays ?
L'Empire du milieu que Sa Majesté gouverne
En est séparé par un océan de dix mil li.

Anglais,
Que sais-tu faire ?
Monter des horloges comptant le temps qui fuit,
Tisser les fils qui font des tapis la matière.

Anglais,
Qu'as-tu découvert ?

110 Waley, Yuan Mei, pp. 185-186, 212 ; Yuan Mei, Suiyuan quanji, fasc. 51,
2/3b, lia.

107
Pierre-Henri Durand

Des immortels là-haut qui fixent les étoiles,


Des perroquets en vol formant un voile vert.

Anglais,
Quel est ton dessein ?
Ton île, frêle insecte à l'occident des mers,
Court vers Sa Majesté se blottir en Son Sein.

Dix mil fois dix mil ans de vie à l'Empereur !


De Ses Armes il peut t'abattre,
Mais dans Sa Grandeur d'âme II dédaigne ta terre.
Tu veux suivre les lois et te soumettre :
Dix mil rois déjà ont volé vers la lumière.
En l'an cinquante-huit du règne précédent,
D'un tribut précieux ton roi fit étalage.
Sans goût pour les lointains et l'extraordinaire
On admit qu'un Barbare entrât en vasselage.

Anglais,
Si c'est pour te blottir en Son Sein que tu cours
Ton message devra suivre les règles,
Ton envoyé les rites de la Cour.
Que ton sol produise le tribut, reste humble,
Et la Grâce Auguste comblera tes souhaits.
Dix mil fois dix mil ans de vie à l'Empereur !
Que chaque an revienne ton tribut, ô Anglais ! U I

L'auteur de ces vers mordants était dans la mouvance de la « Société de


poésie de Xuannan » (Xuannan shishe, du nom d'un quartier de la capitale),
dont la fondation annonça la renaissance des clubs. Durant la guerre de
l'Opium, les clubs de lettrés seront des foyers d'hostilité contre les traités
avec l'Angleterre et contre la haute administration mandchoue qui les
soutenait112.

111 Qingshi duo, p. 405. L'auteur est Chen Wenshu (1775-1845) ; voir Qingshi
Uezhuan, p. 5995, et Qian Zhonglian (éd.), Ming Qing shiwen yanjiu ziliao,
t. 2, pp. 83-91.
112 Voir Polachek, op. cit., passim ; et p. 306 pour la mention de Chen Wenshu.
Le gouverneur Sun Yuting précédemment évoqué appartenait au même
courant (ibid., pp. 43, 55).

108
Langage bureaucratique et histoire

Ces quelques illustrations ne résultent pas d'une longue recherche mais


simplement de hasards de lecture. Elles sont un encouragement à se mettre
en quête d'une matière nouvelle. Certes, la dispersion des sources et leur
laconisme rendent une telle entreprise fort aléatoire. Je crois néanmoins
que c'est du succès de la quête de cette hypothétique matière que dépendrait
un véritable renouvellement — qualitatif — de l'histoire du xviif siècle,
du moins de celle que l'on appelait jadis la grande histoire, l'histoire des
gouvernants et des élites.
Loin de moi l'idée de minimiser la portée de l'ouverture des archives
impériales ; j'entends simplement souligner qu'il ne faut pas attendre d'elles
plus qu'elles ne peuvent donner, à savoir un enrichissement d'ordre plutôt
quantitatif. Les archives sont familières de longue date aux historiens, parfois
à leur insu. L'histoire officielle qui, par la force des choses, est leur pâture
première n'est pas une histoire discursive et narrative ; elle est une anthologie
de pièces administratives. (En ce sens le pouvoir impérial ne peut être
suspecté d'avoir réécrit l'histoire puisqu'il ne l'a jamais écrite.) Cela est
vrai pour les biographies officielles des hauts fonctionnaires élaborées dans
le Bureau de l'Histoire. Prenons celles de Guo Shixun, Zhengrui et Songyun
qui eurent à s'occuper des Anglais ; nous y trouverons, ou plutôt nous
y retrouverons, des bribes du dossier Macartney — bribes infimes, mais
citations fidèles113. Cela vaut surtout avec les Annales véridiques qui, pour
le temps de Qianlong, affichent un bel embonpoint. (Leur épaisseur
mensuelle moyenne est, en 1768, de cent trente-cinq pages de cent cin-
quante-trois caractères chacune, et, en 1793, de quatre-vingt-six pages.)
Les Annales ne relatent pas des événements, elles rapportent des docu-
ments ; elles ne sont pas une chronique, mais un florilège chronologique
des édits et lettres de Cour émis par le Trône. (Les mémoires figurent
rarement à titre isolé ; ils apparaissent au travers des extraits qu'en donnent
les lettres de Cour.) Les annales du temps de Qianlong sont bien différentes
de celles du règne de Kangxi : elles n'en ont ni la variété ni ce ton de
vie que leur insuffle l'insertion de dialogues entre l'empereur et ses
ministres. Le Grand Conseil était devenu entre-temps l'institution que l'on

113 Guochao qixian leizheng, 36/31b-32a (Song), 96/39a (Zheng), 183/38a-39b


(Guo).

109
Pierre-Henri Durand

sait. Les documents qu'elles proposent sont soit cités en leur entier ; soit,
le plus souvent, présentés sous forme de morceaux choisis selon la technique
éprouvée du découpage. Les altérations sont infimes et paraissent ressortir
à des considérations de style114. Si les Annales véridiques ne constituent
pas de véritables annales, elles sont faites en revanche de véridiques citations.
Les masses de mémoires et d'édits conservés dans les tréfonds des
archives impériales vont ressusciter quantité d'affaires secondaires ou
mineures, totalement omises ou simplement effleurées par les Annales
véridiques. Elles vont apporter sur les grandes affaires quantité de révé-
lations, de précisions éclairantes et de détails surprenants, et sans doute
ne manqueront-elles pas de bousculer nos connaissances en bien des
domaines.
Il est malheureusement à craindre qu'elles ne suffiront pas à opérer
une véritable révolution dans la qualité d'un regard qui restera unilatéral
et comme pris dans le moule de l'uniformité bureaucratique. Le dossier
Macartney, là encore, a valeur exemplaire. Ses quelque deux cent cinquante
documents étoffent notablement la soixantaine d'entrées que lui consacrent
les Annales véridiques. Ils enrichissent substantiellement nos connaissances,
ils ne renouvellent pas l'histoire de l'ambassade, car ils n'étaient pas de
nature à le faire. La chose vaut pour les Anglais de 1793, comme pour
le procès littéraire de Zha Siting de 1727 (dont les pièces viennent d'être
publiées115) ou l'affairede sorcellerie de 1768 (dont il sera bientôt question).
Je ne prends pas position contre le recours aux archives. La chose n'aurait
absolument aucun sens. Pour l'historien, il n'est pas de fait ni de document
de moindre importance ; pain noir ou pain blanc, tout lui est pain bénit.
Les archives impériales sont infiniment précieuses parce qu'elles sont la
mémoire brute du gouvernement de l'Empire. Elles sont irremplaçables
114 La comparaison des édits et lettres de Cour du dossier Macartney avec leurs
versions (généralement réduites) dans les Annales est sans appel. En laissant
de côté les pièces du Zhanggu congbian, entachées de coquilles, et en ne
retenant que les seuls fac-similés des archives, j'ai relevé seize altérations
pour vingt-neuf documents. Il s'agit de retouches insignifiantes comme
l'inversion des deux termes d'une locution (binhai corrigé en haibin, « au
bord de la mer ») ou le remplacement d'un caractère par un autre, synonyme
(ke changé en de, « pouvoir » ; jie changé en ju, « tous »).
115 « Zha Siting wenziyu an shiliao ».

110
Langage bureaucratique et histoire

parce que, pour bien des affaires, elles sont notre unique source et, en bien
des cas, la plus aisément accessible car la mieux circonscrite. Mais gardons-
nous d'oublier que, si elles sont inestimables, elles valent bien souvent
par défaut. Gardons-nous surtout d'oublier qu'elles n'ont pas tant des
hommes à nous montrer que des rôles, pas tant des voix à nous faire entendre
que la monotonie d'une mélopée.

Apostilles et apostrophes

Il arrivait pourtant qu'un homme vînt rompre d'une voix impérieuse la


mélopée administrative en la scandant de fugaces éclats. L'empereur avait
en effet le pouvoir régalien de recourir au pinceau vermillon et à la libre
apostrophe. Il en avait même le devoir, le souverain étant censé prendre
connaissance de chaque mémoire au Palais avant de le retourner à son
envoyeur, tout frais apostille.
Sous le règne de Qianlong, le flot quotidien des mémoires enfla jusqu'à
atteindre une moyenne de seize unités par jour116. La plupart du temps,
l'apostille impériale se réduisait à un visa impersonnel calligraphié en fin
de document : un simple mot ou groupe de mots attestant que l'empereur
avait visé en personne le mémoire et déterminant la suite qu'il convenait
de lui donner. « Noté » (zhidao le) ou « Vu » (lan) signifiait que le mémoire
resterait sans lendemain ; « Il va y avoir un rescrit » (jiyou zhi) annonçait
une lettre de Cour imminente ; « Que le ministère concerné adresse un
mémoire après délibération » (gaibu yizou) commandait la saisie de
l'administration régulière. Une touche de satisfaction personnelle tempérait
à l'occasion la froideur fonctionnelle de ces formules ; un « Bien » (hao)
pouvait flanquer un « Noté », un « Avec plaisir » (xinyue) prolonger un
« Vu », un « Oui » (shî), unique et solitaire, se glisser entre deux colonnes.
C'est ainsi que la grande majorité des mémoires qui furent soumis à
Qianlong, tout au long de son règne, ne lui arrachèrent pas plus de un à
cinq caractères117.

116 Monarchs and Ministers, p. 171.


117 Ibid., pp. 271-272.

111
Pierre-Henri Durand

En certaines circonstances néanmoins, l'empereur était la bonde à ses


humeurs et parsemait un mémoire d'apostilles portées (en apparence) à
brûle-pourpoint. La chose se produisit maintes fois durant l'ambassade de
1793 — signe supplémentaire, s'il en était besoin, de l'intérêt (un rien
contraint) que le Trône portait à ses hôtes. En l'espace de quatorze mois,
Qianlong jeta neuf cent douze caractères sur cent vingt-trois mémoires118,
soit une moyenne de sept et demi par document Une soixantaine de
mémoires reçurent un simple visa de routine ; une vingtaine d'autres, un
visa agrémenté d'une touche de satisfaction. Les quarante pièces restantes
jouirent d'un traitement moins chiche allant d'une poignée de mots à une
quarantaine de caractères pour les plus marquetées de vermillon.
Un grand nombre de ces apostilles sont de laconiques remarques signi-
fiant à l'auteur du mémoire l'approbation ou l'improbation du souverain
à propos de tel fait ou telle mesure rapportés. Si l'on omet le différend
sur le montage du planétaire anglais, qui valut à l'intendant du Sel Zhengrui
quelques solides algarades, et le bras de fer autour du cérémonial, qui ne
fit l'objet d'aucun mémoire, la conduite de l'ambassade ne connut que
d'éphémères anicroches. L'empereur put se contenter de distribuer bons
points et encouragements. Ici, des « Oui », « Soit » (ke), « Très bien »
(shenhao), « Naturellement » (ziran), « Parfaitement » (gengshi), « Cela
va de soi » (ci ziran), « Très justement pensé » (suo xiang shenshi), « Il
doit en être ainsi » (zidang rucî) ; là, un « Oui, efforce-toi en ce sens (mian
wei zhï) » ou un « Bien, œuvre de toutes tes forces à cela (shili xing zhî) ».
D'autres apostilles remplissaient une fonction semblable mais plutôt dans
le registre du blâme et de l'éloge (pour ne pas dire de la carotte et de la
baguette), avec leur tournure plus longue et personnalisée. (Ainsi des vingt
et un caractères privant Zhengrui de la récompense d'une tunique jaune,
ou des seize autres élevant le grand conseiller Songyun au rang d'homme
de la situation119.) Des apostilles encore, formant rescrit, ébauchaient une
directive qui serait au besoin développée et formalisée dans une lettre de

118 Je ne prends en compte ni les trois mémoires touchant aux lendemains de


l'ambassade, ni les deux pièces de remerciement pour l'octroi de serge
anglaise.
119 Voir supra, page 81.

112
Langage bureaucratique et histoire

Cour. (Ainsi des vingt-deux caractères ordonnant de transférer à la capitale


cet homme du Zhejiang qui possédait des rudiments d'anglais120.) Quelques-
unes manifestaient un simple sentiment, tels ce « Mesquin et ridicule »
{xiaoqi kexiao) jeté quand Songyun évoque la demande de Macartney
d'« acheter différentes choses » sur la route du retour, et ce « Toujours
aussi mesquins » {xiaoqi wei chu) qui revient, deux semaines plus tard,
à l'évocation de la joie des Anglais apprenant que leurs achats seraient
exemptés de taxes121.
Les apostilles de Qianlong sont cassantes et brutales dans le blâme,
parfois jusqu'à l'outrance ; leur ton n'est mesuré que dans l'éloge. Elles
sont tournées sans affectation et ne dédaignent ni la trivialité ni le simplisme.
Elles peuvent même faire montre d'humour : le 30 juin, le gouverneur du
Zhejiang réclamait de sévères sanctions contre le général commandant sur
l'île de Dinghai qui, sans attendre ses ordres, avait laissé repartir le navire
éclaireur du capitaine Proctor ; une semaine plus tard, le même gouverneur
annonçait, dans un nouveau mémoire, que le même général avait aperçu
l'escadre anglaise qui, jusque-là, avait échappé à la vigilance chinoise ;
et l'empereur de lâcher à l'emporte-pièce : « Plutôt qu'une sanction, il mérite
une récompense » (mo chufenjing ke shangf12. Le contraste est saisissant
entre la prose morne et retenue des hauts fonctionnaires et les apostilles
mordantes et vivantes d'un souverain qui paraît comme détenir le monopole
universel de la libre parole et du franc-parler — à la manière du tsar
Nicolas Ier que Custine, grand pourfendeur de despotes, tenait pour « le
seul homme de l'Empire qui soit vivant », ajoutant : « Il est aussi le seul
jusqu'à présent en qui j'aie reconnu des sentiments naturels et un langage
sincère. »123
Ces éclairs de vie suffisent-ils pour autant à révéler l'homme derrière
l'empereur ? Les « commentaires, instructions, et obiter dicta » tracés à
main courante par le monarque permettent-ils de traverser les ombres de
ses « rédacteurs fantômes » (ghostwriters) et d'« atteindre l'homme lui-

120 Voir supra, page 73.


121 Mémoires de Songyun des 13 et 26 octobre {La vision, pp. 315, 362).
122 La vision, pp. 54-56, 63-64.
123 Lettres de Russie, pp. 143, 161.

113
Pierre-Henri Durand

même », comme semble le croire Philip Kuhn ?124 Leur lecture invite sans
nul doute à le penser. Je voudrais cependant montrer qu'une telle attente
présente de notables limites, qui ne tiennent pas seulement à l'impuissance
des mots à rendre tous les ressorts de l'âme humaine.
De toute évidence, les apostilles tirent grande valeur de leur caractère
autographe. L'empereur possédait une escouade de lettrés fonctionnaires
prêts à se lancer sous sa bannière à l'assaut des mots ; et bien malin qui
pourrait dire la part revenant à Qianlong dans les quarante-trois milliers
de poèmes et les mille deux cent soixante morceaux de prose signés de
son nom125. L'empereur ne disposait en revanche d'aucun « secrétaire de
la main » à la façon du roi de France qui utilisait un membre du Cabinet
formé et habilité à imiter son écriture126. Jusqu'à preuve du contraire, on
tiendra donc pour couché par la main même de l'empereur le moindre trait
vermillon, comme le plus routinier des « Vu » inscrit sur le plus insignifiant
des mémoires.
On peut en revanche douter que le souverain ait systématiquement lu
tous les documents estampillés d'un « Vu » ou « Noté » unique et imaginer
qu'un acolyte, usant de quelque artifice, suggérait ou opérait un tri entre
les mémoires méritant lecture et ceux appelant un simple paraphe. Béatrice
Bartlett souligne combien Qianlong, au contraire de son père, « détestait
les détails de gouvernement » et comment, en 1749, il déplora le départ
aux armées du grand conseiller Fuheng qui savait si bien lui épargner tout
souci en réglant les affaires avec la plus grande minutie (Fuheng est le
père des frères Fukang'an etFuchang'an, les ennemis jurés des Anglais)127.
Lorsque Qianlong apostropha l'intendant du Sel Zhengrui et le priva
de sa récompense, il commença par écrire le mot « plume », puis il le
biffa d'un trait et le remplaça par « tunique jaune ». De cette modeste rature
je tire une remarque et une interrogation. L'apostille semble bien être le
produit de l'humeur atrabilaire de l'empereur car, si une bonne âme la lui
avait suggérée, elle n'aurait pas manqué de se renseigner et d'apprendre
que, deux mois et demi plus tôt, Zhengrui avait retrouvé la plume honorifique

124 Soulsteaiers, p. 51.


125 Kahn, Monarchy in the Emperor's Eyes, p. 11.
126 Tessier, op. cit., pp. 304, 306.
127 Monarcks and Ministers, p. 175.

114
Langage bureaucratique et histoire

dont il avait été précédemment privé128. Qianlong s'aperçut-il lui-même


de sa confusion et la corrigea-t-il incontinent ? On peut tout aussi bien
penser qu'un empereur âgé avait d'autres priorités que de se souvenir de
ses largesses et qu'un esprit avisé avait pointé son erreur. Par ces consi-
dérations que l'on pourra juger oiseuses, je ne cherche pas à montrer
l'invérifiable mais à susciter l'image de ces ombres rôdant autour du trône
et qui ne sont des ombres que pour nos yeux : avant le crépuscule du temps,
elles furent des hommes travaillant au grand jour du Grand Conseil.
On les pressent, fortes de leur connaissance des dossiers du moment,
prêtes à souffleràleur maître l'apostille qui notifiera à l'auteurd'un mémoire
qu'un rescrit avait déjà été émis sur tel point. On les pressent à l'origine,
ou du moins à l'arrière-plan, d'une triple récurrence du dossier Macartney.
Le 6 novembre 1793, une lettre de Cour disait à Songyun à propos de
demandes formulées par l'ambassadeur anglais : « Ne jamais avoir à sa
suffisance est tout à fait détestable » (zong bu zhizu shu wei kewu). Une
semaine plus tard, Qianlong inscrivait sur un mémoire de Songyun : « Ne
jamais avoir à sa suffisance est méprisable (Jcebi). » Une nouvelle lettre
de Cour suivait, qui reprenait le refrain : « Ne jamais avoir à sa suffisance
est à la vérité méprisable (shi wei kebï). »129 Quel en est l'inventeur ? Les
rédacteurs du Grand Conseil ? Songyun, dans le mémoire (hélas ! manquant)
à l'origine de la première lettre de Cour ? Qianlong, dans une apostille
couchée sur le mémoire en question ? Qui s'en souvint une semaine plus
tard ? L'empereur seul, dans la plénitude de ses quatre-vingt-deux ans,
ou le souverain et ses conseillers ? Défions-nous des terres mouvantes et
retenons de notre triple récurrence l'image d'une apostille insérée et prise
dans la chaîne des commandements.
Et si nos ombres agissantes n'avaient été que des fantômes, les apostilles
de Qianlong, en dépit de leur liberté de ton, n'en relèveraient pas moins
du langage bureaucratique et de la fonction administrative. Leur inventaire
analytique ferait apparaître, je n'en doute pas, un riche lot de stéréotypes
et une solide charge de routine. Il montrerait, de même, que leur objet
principal était d'avaliser ou d'infirmer, au coup par coup, la gestion de
telle affaire par tel haut fonctionnaire, ou encore de stimuler, secouer et,
128 La vision, pp. 42-43, 213 ; Guochao qixian leizheng, 56/39a.
129 La vision, pp. 388, 394, 397.

115
Pierre-Henri Durand

au besoin, houspiller une bureaucratie souffrant de bien des maux que l'on
attache d'ordinaire à ce terme130.
Les apostilles n'ont pas plus vocation à nous révéler les pensées de
l'empereur que les mémoires et lettres de Cour n'en ont à nous dévoiler
les dessous des cartes. Les unes comme les autres ne le font qu'incidemment,
par contrecoup et comme par la bande. Les apostilles sont une réaction
orientée dans son objet — une réaction qui, de surcroît, n'est pas née dans
la solitude des méditations impériales mais fut suscitée, et en quelque sorte
guidée, par le canevas d'un mémoire. Quand elles se ramènent, comme
il n'est pas rare, à un « Oui » ou à un « Bien » calligraphié dans l'entre-
deux des colonnes, elles ne nous en apprennent guère plus sur le calligraphe
que, de nos jours, les réponses d'un sondage sur les sondés. Je veux bien
croire qu'il arrive que des propos apostilles soient lourds de sens ; mais
il est à craindre que, dans la majorité des cas, leur valeur ne tienne d'abord
au poids de leur auteur. Le dossier Macartney en offre une illustration.
Les apostilles qu'il renferme témoignent de l'intérêt de Qianlong pour ce
qui fut une affaire d'État ; elles livrent de laconiques réactions, des germes
de pensées ; elles n'esquissent aucune explication, n'ébauchent aucune
vision. Au regard du vide, c'est beaucoup ; au vu de nos curiosités, c'est
bien peu. N'attendons pas des « commentaires, instructions, et obiter dicta »
impériaux qu'ils nous laissent découvrir l'homme derrière le monarque ;
ils ne nous offriront jamais que la vivante représentation du premier rôle
de l'Empire dans l'exercice de ses fonctions.
Reconnaissons aux apostilles un charme singulier, autre que la magie
d'un verbe impérial depuis longtemps privé d'objet. Je veux parler de leur
ton libre et sans apprêt qui agrémente d'un zeste de vie la prose bridée
et monotone des mémoires ; elles le doivent aussi à ce sentiment d'une
présence humaine qui semble sourdre du contraste entre l'encre vermillon
d'un homme et l'encre noire de la multitude des fonctionnaires.

130 Le lecteur en quête d'apostilles en trouvera dans les habituels recueils de


matériaux historiques (Wenxian congbian, Zhanggu congbian, Gongzhong
dang Qianlong chao zouzhe). Voir aussi infra, note 143.

116
Langage bureaucratique et histoire

La monarchie des bureaucrates

Un quart de siècle avant les distingués ambassadeurs britanniques, des


hommes issus de la lie du peuple avaient jeté le Trône dans un émoi plus
vif encore, sollicitant avec une rare intensité le pinceau vermillon du
souverain. En juillet finissant de 1768, l'empereur et ses conseillers eurent
vent de cas de sorcellerie qui avaient essaimé depuis le Zhejiang jusqu'au
Shandong. Une lettre de Cour appela aussitôt les gouverneurs intéressés
à rendre des comptes. Une dimension officielle et nationale venait d'être
donnée à une affaire dont les prodromes remontaient aux premiers jours
du printemps et qui ne trouvera son dénouement qu'aux derniers soirs de
l'automne.
La grande affaire de sorcellerie du règne (sinon de la dynastie) fut aussi,
à l'aune des Annales véridiques et à l'instar de l'ambassade Macartney,
la grande « affaire de l'année » m . Elle reposait sur la croyance en la
possibilité maligne de séparer l'âme d'avec le corps des vivants. Des cheveux
pris sur la natte d'un homme, un morceau de vêtement dérobé à une femme,
un papier portant le nom d'un inconnu de rencontre permettaient à qui
connaissait les bons sortilèges d'appeler à son service l'âme (jiaohun) des
personnes spoliées : la victime y perdait rapidement la vie ; l'envoûteur
y gagnait le mirage de pouvoirs et de richesses sans fin ni frein. Les premiers
« voleurs d'âmes » apparaissent au Zhejiang où les autorités locales arrêtent
les premiers suspects, des maçons puis des moines, tandis que la population
perd son sang-froid : un rétameur est battu à mort ; un étranger à l'accent
bizarre est pendu. La province voisine du Jiangsu ne tarde pas à être touchée
à son tour : un couteau et des charmes sont saisis sur des mendiants ; un
enfant affirme avoir été tiré par la natte. Le 21 juin, on lynche au Hubei.
En juillet, la vague de sorcellerie déferle sur le Shandong, en août elle

131 Avec environ cent vingt entrées, l'affaire de 1768 est en valeur absolue deux
fois mieux représentée que l'ambassade Macartney qui n'en a qu'une
soixantaine ; en valeur relative, les deux affaires reçoivent la même impor-
tance, les Annales -véridiques étant moins fournies, on l'a vu, à la fin du
règne qu'en son milieu. Le Shiliao xunkan donne, sous le titre « Gebian an »,
soixante-dix-huit des pièces du dossier de sorcellerie.

117
Pierre-Henri Durand

s'abat sur le Zhili ; en septembre, elle se brise aux pieds de l'empereur,


à Jehol, où six cas d'ensorcellement sont signalés. Quand s'éteindra l'affaire
des « coupeurs de nattes » (touge fabiari) — comme disent les documents
de l'époque —, elle aura agité douze provinces, secoué le Trône, ruiné
sa part de carrières et broyé (au propre et au figuré) son lot de vies humaines.
Dans un premier temps et sous l'aiguillon impérial, les autorités pro-
vinciales livrèrent leur quota de criminels, durement soumis à la question
et dûment passés aux aveux (à la réserve de quelques figures). Puis, comme
les maîtres comploteurs et les apprentis sorciers dont le Trône réclamait
opiniâtrement les têtes demeuraient introuvables, on déféra les principaux
prisonniers à Pékin et à Jehol où ils furent interrogés par les plus hautes
autorités. Las ! loin de trouver de présumés coupables, les grands conseillers
ne découvrirent que d'avérés innocents. L'affaire se révéla vite, en effet,
encombrée de fausses dépositions, accusations et déclarations, d'aveux
extorqués, de rétractations, de parjures et de simples invraisemblances. Voilà
soudain que les pièces à conviction ne convainquent plus : le couteau censé
avoir tranché des nattes est émoussé ; la drogue réputée avoir endormi des
victimes est inopérante. Voilà que la jalousie et la convoitise humaines
deviennent le mobile à l'origine des accusations mensongères : les moines
d'un temple en mal de clients avouent avoir répandu la rumeur que des
maçons (les premiers suspects arrêtés) volaient des âmes aux environs du
temple concurrent. La grande peur de 1768 rappelle ces grands phénomènes
de hantise et d'hallucination collectives étudiés par Robert Mandrou pour
la France du XVIIC siècle, où les dénonciations de sorcellerie se nourrissaient
de « toutes les menues querelles » et de « tous les ragots de village »,
où la plupart des victimes étaient des miséreux cherchant « une compensation
dans une évasion polymorphe », et où les prévenus finissaient par fléchir
sous les tourments de la question, dénonçant « proches et voisins, quitte
à se reprendre au moment où les flammes du bûcher » commençaient de
les lécher132. Les inquisiteurs chinois n'eurent aucun « bûcher » à allumer.
Les inculpés qui n'étaient pas morts des mauvais traitements subis furent

132 Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, pp. 96, 104, 114,
117, 119, 120.

118
Langage bureaucratique et histoire

innocentés et libérés. Les délateurs à mauvais escient furent châtiés. Justice


avait été rendue, si l'on peut dire.
Tel est, grossièrement campé, le récit qui forme la trame de Souîstealers
(Voleurs d'âmes), le dernier ouvrage de Philip Kuhn, dont le sous-titre,
The Chinese Sorcery Scare of 1768, ne laisse en rien présager la richesse.
Car ce maître-livre (il a obtenu le prix Joseph Levenson) est un ouvrage
visionnaire. Je veux dire par là qu'il abonde en vues générales et en visions
amples, n'hésitant pas à quitter le ras de terre des documents pour se risquer
sur des crêtes audacieuses et nouvelles. Voleurs d'âmes est aussi un livre
gigogne où sont contées plusieurs histoires, qui vont nous ramener progres-
sivement à notre objet.
La première est une incursion dans le monde des rouleurs et des vaga-
bonds, des moines errants et du bas clergé, de tous ces laissés-pour-compte
d'une société déjà surpeuplée, dont l'enrichissement général s'accompa-
gnait d'un mouvement de « migration vers le bas » de l'échelle sociale :
il n'était que de quitter les grands centres de Suzhou ou de Hangzhou pour
« rencontrer la misère noire, le chômage et le désordre »133. (Philip Kuhn
situe le sommet de la prospérité de l'Empire entre 1780 et 1810 — en
quelque sorte lors de la visite de Macartney dont les écrits ne laissent guère
paraître les oubliés de l'âge d'or mandchou : « Si les Anglais n'ont pas
vu de mendiants, c'est qu'on les leur a cachés », dira péremptoirement
le père Lamiot en 1807134.) C'est tout un univers de superstitions et de
miséreux — hôtes familiers du roman et du folklore — qui se dévoile à
nos yeux dans une dimension historique retrouvée grâce à Philip Kuhn
et aux archives impériales.
La deuxième histoire dresse le portrait d'un souverain pétri de crainte
devant le risque de déclin dynastique, tenant pour un insupportable affront
la moindre apparence d'hostilité raciale et voyant dans la lente et sournoise
assimilation des Mandchous par les Chinois le plus pernicieux des dangers.
Le port de la natte, front rasé, que les vainqueurs avaient imposé aux vaincus
durant les terribles années de la conquête, était le symbole par excellence
du ralliement à la dynastie. Toute atteinte à la coiffure nationale était une

133 Souîstealers, p. 39.


134 Cité dans Peyrefitte, L'empire immobile, p. 52.

119
Pierre-Henri Durand

atteinte à l'ordre mandchou. Dès lors l'affaire des « coupeurs de nattes »


ne pouvait que tarauder Qianlong. Quand elle lui échut en mains, il lança
ses fonctionnaires dans une chasse aux sorciers sans cesse élargie et qui
devint de plus en plus frénétique au fur et à mesure que s'accumulaient
les prises et que, dans son impatience grandissante et un brin hystérique,
il se déclarait convaincu qu'il ne s'agissait là que de menu fretin et que
les grosses pièces continuaient de nager dans les eaux troubles de la sédi-
tion. La crise se dénouera sans que Qianlong ait jamais osé en mentionner
ouvertement les implications raciales (ethnie issue). Il aura en revanche
clairement souligné qu'elle touchait aux « institutions » (zhidu) — les
fameuses « règles de la Sainte Dynastie » du dossier Macartney. Les sorciers
de 1768 avaient commis un crime politique, que Philip Kuhn définit ainsi :
tout événement portant atteinte aux fondements du système politique, à
la différence du crime de corruption qui ne fait que l'éroder135. Vingt-cinq
ans plus tard, des diables d'étrangers commettraient à leur tour un crime
politique.
La troisième histoire met en scène une bureaucratie provinciale prise
entre l'enclume et le marteau. Les fonctionnaires ne partageaient guère les
craintes que les voleurs d'âmes inspiraient à un peuple crédule et à un
monarque politiquement inquiet. Peu enclins à croire aux esprits, ils redou-
taient bien davantage l'inconstance des masses et l'imprévisibilité du sou-
verain ; leur souci premier était de régler les problèmes locaux au mieux
et sans remous. Quand l'affaire fut portée devant le Trône, les premières
arrestations remontaient à quatre mois. Qianlong engagea rapidement le
fer avec l'administration, pourfendant de toute la fureur de ses apostilles
et de ses lettres de Cour les « mauvaises habitudes » de ses serviteurs.
Il exigeait une information véridique et un service efficace. Le gouverneur
du Henan fut rabroué pour n'avoir à exhiber que la tête d'un moine torturé
et décapité. Qu'à cela ne tienne : le Trône voulait des résultats, il en aurait
Peu après, un mémoire du gouverneur annonçait la découverte de seize
cas de coupure de nattes. Satisfait, Qianlong l'apostilla d'un « Comme Nous

135 Soulstealers, pp. 146 (GS, 815/54a), 159,187. Le dossier Macartney emploie
surtout le terme tizhi, ainsi que diverses expressions voisines comme fazhi,
dingzhi, fadu.

120
Langage bureaucratique et histoire

l'avions soupçonné ! »136 — avec le même aplomb d'autocrate qui lui fera
écrire sur certain mémoire de l'année 1793 : « Pourquoi rien ne s'écarte-
t-il jamais de Nos prévisions ?» Le souverain de la Chine savait, toujours ;
ne se trompait, jamais. Quand la campagne fut finie, il réaffirma l'existence
d'un complot et punit les fonctionnaires qui avaient laissé échapper les
coupables ou torturé des innocents.
La quatrième histoire (nous approchons du but) n'en est pas une. Elle
est une brillante réflexion sur la nature et le fonctionnement du système
politique impérial ainsi que sur les relations entre le pouvoir routinier des
bureaucrates et le pouvoir arbitraire du monarque137. Max Weber tient pour
incompatibles pouvoir routinier et pouvoir arbitraire, le premier érodant
inexorablement le second. Philip Kuhn pose leur coexistence en Chine et
propose de qualifier le système impérial de « monarchie bureaucratique »,
étant entendu que l'expression est « à lire comme un oxymoron ». (On
connaît le plus célèbre des oxymores, la fameuse « obscure clarté » de
Corneille.)
C'est ainsi que, conscient de l'inefficacité des règlements et de l'ornière
des habitudes, Qianlong avait à cœur d'injecter de son pouvoir personnel
dans la machine bureaucratique. Philip Kuhn développe longuement et
clairement l'exemple des procédures d'évaluation de la haute administra-
tion. Les contrôles de routine débouchaient sur d'évidents blocages, face
à des fonctionnaires qui cultivaient leur image de magnanimité, créaient
des réseaux d'obligés, se conformaient invariablement à ce qu'ils pensaient
être l'avis de 1 ' empereur, et affichaient une prudence qui pouvait les conduire
à la faute pour « défaut d'investigation » (shicha). Contre cela, Qianlong
réagissait en invitant à l'envoi de mémoires au Palais secrets ; en rehaussant
l'importance des audiences impériales ; en remplaçant, pour les très hauts
fonctionnaires, les évaluations triennales de routine par la nomination à
son choix et par l'instauration d'une relation personnelle qui était tout à
la fois de supérieur à inférieur et d'homme à homme. L'action du pouvoir
impérial savait revêtir une forme autrement brutale en cas de crime politique.
136 Soulstealers, p. 144.
137 La réflexion de Philip Kuhn, qui occupe le neuvième et le plus long chapitre
de son livre, aété partiellement publiée dans « Political Crime and Bureaucratie
Monarchy : A Chinese Case of 1768 ».

121
Pierre-Henri Durand

« Le jardin bien ordonné de la vie bureaucratique » se trouvait alors soumis


« au rude coup de vent du pouvoir autocratique ». La tempête de 1768
permit à Qianlong de fustiger le laxisme et la crédulité de ses fonctionnaires
tout en dénonçant l'utilisation de la routine comme une protection, et même
le recours à la résistance bureaucratique sous ses formes d'inaction affairée,
de diversion, ou au contraire d'actions délibérément concertées. Le
monarque disciplinait de la sorte sa bureaucratie en même temps qu'il
conjurait le danger de se retrouver « lui-même bureaucratisé » : l'empereur
de Chine n'était pas un « top fonctionnaire » à la façon du roi dans le
modèle prussien de la monarchie.
Le crime politique n'était pas une simple aubaine disciplinaire. Il était
l'un des aliments vitaux de ce système social qu'incarnait la monarchie
bureaucratique. Philip Kuhn définit son modèle comme un ensemble de
relations dont l'axe central est la relation unissant le monarque et la
bureaucratie. Un tel système se nourrissait d'« événements » — un événe-
ment étant tout ce qui méritait d'être transformé en document et entraînait
la désignation d'une responsabilité. La société servait de réservoir à « événe-
ments ». Tout acteur du système avait le pouvoir de redéfinir un « événe-
ment », voire même d'en créer un ou de l'occulter (dans certaines limites),
et il le faisait, guidé par sa quête de pouvoirs et de positions. La relation
entre le monarque et la bureaucratie était sous-tendue et soutenue par de
tels « événements ».
L'affaire de 1768 fut fertile en la matière et les documents foisonnèrent.
Qianlong se répandit en apostilles qu'il écrivait, nous dit Philip Kuhn,
« rapidement », « sans brouillon ni aide». Leur « contexte était le procès
des sorciers », mais leur « contenu était le contrôle des bureaucrates »138.
Dans un environnement de crime politique, le « vocabulaire » impérial
s'appliquait à châtier le « comportement bureaucratique ».
Cette tentative de théorisation ne manque ni de cohérence ni de brillant ;
elle fait aussi montre de hardiesse en poussant l'étude d'un cas particu-
lier — sinon singulier — jusqu'à le généraliser et le rendre exemplaire.
L'affaire Macartney, qui ressortit indubitablement au crime politique, ne
prouve ni pour ni contre. L'ambassade ne suscita qu'un flot modéré

138 Soulstealers, p. 221 (les italiques sont de Philip Kuhn).

122
Langage bureaucratique et histoire

d'apostilles/documents qui intéressèrent davantage le bon fonctionnement


bureaucratique que le comportement des bureaucrates. Les plus véhémentes
d'entre elles datent du début de l'ambassade et sont antérieures au double
crime de refus du prosternement et de « demandes importunes ». La plupart
allèrent à l'infortuné Zhengrui que Qianlong piqua de traits acérés, tandis
que des lettres de Cour dénonçaient son manque d'initiative et sa propension
à « s'en tenir à la lettre » (juni) — selon l'un des leitmotive du langage
bureaucratique anti-bureaucratique (il apparaît naturellement dans le dossier
des coupeurs de nattes)139. Le crime des Anglais perpétré, l'affaire se
poursuivit sans heurts notables : la salutaire (et systémique) colère impériale
avait fait long feu.
Le contexte de crime politique était-il une condition nécessaire et
suffisante pour déclencher un processus réactif à la manière de celui des
voleurs d'âmes ? Suffisante, elle ne l'est sans doute pas, comme l'ambassade
de 1793 l'indique ; et comme les procès littéraires, estampillés crimes
politiques par Philip Kuhn, le suggèrent : un rapide survol des pièces
disponibles140 donne à penser qu'ils ont peu inspiré le pinceau d'un souverain
laissant les lettres de Cour déverser, en son nom, fulminations et admo-
nestations. La condition était-elle seulement nécessaire ? On aimerait être
certain que des affaires plus ordinaires ne déclenchaient que des réactions
en quelque sorte de routine, des affaires qui ne menaçaient pas le système
politique mais révélaient d'inquiétants dysfonctionnements de la machine
bureaucratique ou de graves manquements de la part de ses agents les plus
haut placés. Ne conviendrait-il pas d'évoquer un contexte de crise plutôt
que de crime ?141

139 On lit, par exemple, dans la lettre de Cour du 5 août 1793 : « Si ledit
administrateur du sel s'en tient ainsi à la lettre et qu'il n'est pas capable
de prendre la mesure de Nos desseins, il Nous deviendra difficile d'émettre
des instructions pour vous tous ! » (Cette lettre était également adressée au
gouverneur général du Zhili dont, quatre mois plus tôt, un mémoire avait
reçu l'apostille : « En chaque affaire vous attendez Nos instructions. Pourquoi
n'arrivez-vous pas, toi et les autres, à penser par vous-mêmes ? »)La vision,
pp. 29 (ZC, 25a-b), 136.
140 Essentiellement dans le Qingdai wenziyu dang ainsi que dans le Wenxian
congbian et le Zhanggu congbian.
141 J'écris cela en songeant à l'expression « cycle de routine-crise » qu'emploie

123
Pierre-Henri Durand

L'essentiel ne réside pas là, mais dans cette distribution des rôles et
dans cette aptitude de l'empereur à injecter son pouvoir arbitraire qui fon-
dent la réflexion de Philip Kuhn sur la monarchie bureaucratique. La
question primordiale est la possibilité de leur reconnaissance et de leur
appréhension : l'historien peut-il prétendre faire la part de choses mortes
et le départ entre des agents que les documents ont confits dans un certain
nombre de postures ? Voilà qui va nous ramener à nos variations autour
du Grand Conseil et du langage bureaucratique.

Le v e r m i l l o n e t le n o i r

Pour saisir le rôle de l'empereur dans la crise de 1768 en particulier, comme


« dans les politiques chinoises en général, la clef est le vermillon »142. De
prime abord, l'affirmation de Philip Kuhn semble frappée au coin du bon
sens. Il n'est pourtant pas interdit de lui trouver des allures de postulat,
tan t est grande l'insistance de 1 ' auteur à voir dans les apostilles des « réponses
instantanées et sans intermédiaires aux rapports venus du terrain ». On se
souvient des ombres agissantes que nous avons cru deviner derrière l'empe-
reur et son pinceau. On peut de même s'interroger sur la spontanéité et
l'instantanéité que le ton débridé et la calligraphie cursive des apostilles
semblent leur conférer. Est-on condamné à la représentation d'un souverain
réagissant au pied levé et comme au débotté ? N'est-il pas tout aussi sage
d'imaginer un monarque attentif aux implications de ses faits et dits, et
prenant, à l'occasion, le temps de la réflexion avant d'apostiller ses remar-
ques ? Allons plus loin. Que penser des humeurs peccantes de l'empe-
reur ? Doit-on se figurer un souverain décochant ses piques, les joues vermil-
lonnées par la contrariété ? Est-il incongru de se représenter le même homme
couchant posément — bureaucratiquement — des vitupérations que leur
répétition au fil des ans et des affaires, comme leur fonction de ferment

Michel Crozier dans un célèbre ouvrage, dont Philip Kuhn, précisément,


estime qu'il « illumine le cas chinois ». Crozier, Le phénomène bureaucra-
tique, pp. 344-345 ; Kuhn, Soulstealers, p. 261, et « Political Crime », p. 83.
142 Soulstealers, p. 124.

124
Langage bureaucratique et histoire

du système politique, avaient rendues routinières et vidées de leur charge


émotive ? Prenons les lettres de Cour qui, souvent, prolongaient les apostilles
et se faisaient l'écho des emportements impériaux, sur le même ton et dans
la même veine ; elles étaient l'œuvre de bureaucrates (les vice-conseillers)
qui remplissaient leur mission de passer des ordres détaillés et régulateurs
(« Vous direz à l'envoyé du tribut... »), et ils le faisaient impersonnellement,
impassiblement, sur le mode convenu de la colère (ou de tout autre sen-
timent). Je ne prétends pas que les apostilles baignaient dans la routine
et les conventions. Je ne dis pas même que cela dût être, mais simplement
que cela put advenir. Nombre de choses paraissant aller de soi ne vont
d'elles-mêmes qu'en apparence et en première approximation. Le danger
menace—d'autant plus réel qu'il est peu décelable—de parer un document
d'une charge émotive qui ne guida point la main de son auteur. Peut-être
la chose semblera-t-elle de maigre conséquence. L'enjeu est pourtant de
taille quand il s'agit de la personne du souverain : l'émotion n'a-t-elle pas
partie liée avec l'arbitraire et l'autocratisme ? Si les apostilles nous ouvrent
le chemin conduisant à la connaissance de l'empereur, la clef vermillon
possède la faculté adventice d'ouvrir des portes feintes.
II est au moins une voie qu'elle indique sans conteste : le nombre
d'apostilles habillant les mémoires des gouverneurs chasseurs de sorciers
est le signe irrécusable de l'implication de Qianlong dans l'affaire. (Un
calcul portant sur les trente-neuf mémoires accessibles au commun des
chercheurs donne une moyenne de seize caractères par document, l'apostille
la plus longue en comptant trente-huit, et le mémoire le plus apostille
soixante-quinze143). Mais le degré d'implication de l'empereur ne préjuge

143 Philip Kuhn ne donne aucune indication sur le nombre, sûrement considérable,
des pièces de son dossier ; l'apostille reproduite en couverture de son livre
est longue de cinquante-cinq caractères. Les trente-neuf mémoires ont été
publiés dans le Shiliao xunkan. Pour l'ambassade Macartney et un total de
neuf cent douze caractères et cent vingt-trois mémoires, les moyennes sont
respectivement de 7,5 — 22 — 44. Pour le soulèvement de l'hiver 1774
au Shandong et un total de mille deux cent dix-neuf caractères et cent vingt-
sept mémoires, les moyennes sont de 9,5 — 90 — 92. (Avec quatre-vingt-
quatre entrées dans les Annales véridiques, le soulèvement de Wang Lun
fut une « grande affaire » et un « crime politique » ; cent dix-huit mémoires

125
Pierre-Henri Durand •

pas la nature de ses prises de position. Quel rôle précis joua-t-il ? Un premier
rôle sans partage ? Un premier rôle de composition ? Quelle part personnelle
prit-il dans le cours des choses ? Telles sont les questions auxquelles
s'achoppent Philip Kuhn et, par-delà son ouvrage, toute histoire nourrie
des seules archives impériales.
Le vivant et saisissant portrait dressé par Voleurs d'âmes d'un Qianlong
enfermé dans ses certitudes et ses peurs, gouvernant en autocrate cassant
et un brin paranoïaque, paraît appeler quelques réserves. Je crois en effet
qu'il repose pour partie sur une personnalisation excessive du rôle de
l'empereur allant de pair avec une minoration du poids du Grand Conseil
et une sous-estimation des contraintes et des pièges du langage bureau-
cratique. L'approche personnaliste de Philip Kuhn est, pour ainsi dire,
inscrite dans sa présentation des mémoires au Palais (ces « documents
personnels » à la « forme simple ») et du système de communication :
« Le mémoire de routine était façonné par la forme bureaucratique, le
mémoire au Palais par le rituel interpersonnel [entre le monarque et
l'envoyeur]. Le mémoire de routine était une communication de bureau
à bureau, le mémoire au Palais une communication d'homme à homme. » m
Nul ne contestera qu'un mémoire au Palais est un document plus personnel
qu'un mémoire de routine — lequel n'est dit de routine qu'en vertu d'un
usage consacré, le terme chinois signifiant littéralement « document
soumis » (tiben). On ne doit pas pour autant surestimer la touche personnelle
ou informelle des mémoires au Palais qui demeurent pris dans la gangue
du langage bureaucratique, ainsi que nous l'avons longuement souligné.
L'empereur entendait etparlait ce langage ; la suréminence de sa position
ne lui permettait pas tant de s'en libérer que d'avoir accès à un registre
autre, qui était l'apanage du souverain et où régnait la verdeur de son verbe.
Sa liberté était moins une liberté de propos que de ton. Admettons avec
Philip Kuhn que la connotation raciale {ethnie issue) de l'affaire des coupeurs
de nattes ait attisé les peurs qui dictèrent à Qianlong sa conduite de la crise.
La chose est difficilement démontrable, mais il serait plus difficile encore,

furent écrits entre le 5 octobre 1774 et le 1" mars 1775, les neuf autres dans
les mois suivants ; voir le t. 3 du Qingdai nongmin zhanzheng shi ziliao.)
144 Soulstealers, p. 123.

126
Langage bureaucratique et histoire

et bien naïf, de croire que l'hydre raciale ait paisiblement dormi tout au
long de la dynastie. Il est de fait qu'aucun mémoire, aucune lettre de Cour,
aucune apostille ne mentionnent les implications ethniques de l'affaire des
coupeurs de nattes. Pour Philip Kuhn, la raison est à chercher chez l'homme
Qianlong, dans sa foi en la vertu lénitive du silence : « Son comportement
[...] montre combien il était attentif à garder le silence sur le symbolisme
ethnique [...] quand il croyait vraiment la dynastie en danger. »145 (Les
italiques sont de moi.) Une autre interprétation du silence impérial est
possible, mettant l'accent, non sur la personne du souverain, mais sur le
langage bureaucratique qui cultive l'euphémisme, les silences et les
omissions, et dont les utilisateurs (le Trône et ses agents) avaient essen-
tiellement à transmettre des ordres, des informations ou des jugements. Je
n'en déduis pas que Qianlong ne pensait pas selon les intuitions de Philip
Kuhn. Je dis simplement que le contraire — l'évocation tout à trac du
problème racial — eût été surprenant, sinon incongru, et que rien ne permet
de donner la primauté à la volonté de l'empereur (il impose le silence)
sur le respect des usages langagiers (il observe le silence qui est de mise).
La seconde éventualité serait plutôt la bonne si l'on en juge d'après les
discrétions et les euphémismes qui entourèrent la question du prosternement
des ambassadeurs anglais, sous Qianlong comme sous Jiaqing14*.
La censure sans faille de toute allusion raciale aurait été l'œuvre d'un
« facteur panique », que Philip Kuhn définit comme « une croyance
impériale » selon quoi les masses sont toujours prêtes à réagir, avec violence
et dans la panique, au moindre signe de désordre politique ou cosmique.
Ce facteur faisait que les plus grandes menaces étaient décrites « en langage
conventionnel », et que les points les plus sensibles étaient passés sous
silence, « même dans les lettres de Cour confidentielles »U7. La première

145 Philip Kuhn l'écrit à propos de deux retentissantes affaires des environs de
1750 : l'affaire du faux mémoire de Sun Jiagan et le soulèvement de Ma
Chaozhu {Soulstealers, p. 60 ; voir aussi pp. 61, 64, 65, 92).
146 II est vrai, comme le souligne Philip Kuhn, que nombre de procès littéraires
furent l'occasion d'évoquer l'« ethnie issue » ; mais une telle évocation prenait
la forme de réfutations, souvent point par point, de propos jugés offensants
pour les Mandchous.
147 Soulstealers, pp. 64, 92 ; voir aussi p. 90.

127
Pierre-Henri Durand

lettre de l'affaire des sorciers date du 25 juillet 1768. Elle fait état de rumeurs
à propos de sorts jetés et de nattes coupées ; elle s'inquiète que de pareilles
histoires « puissent aisément tromper et pousser le public » à la violence ;
et elle enjoint les gouverneurs concernés qu'ils ont à faire « procéder
secrètement à des investigations approfondies » et qu'ils « doivent agir
comme si rien de considérable ne se passait » (la traduction et les italiques
sont de Philip Kuhn)148. Comment lire ce document ? Qu'en inférer sur
les pensées de l'empereur ? La réponse dépendra une nouvelle fois de la
primauté que l'on accorde, soit à la volonté du monarque, soit à l'action
bureaucratique. Philip Kuhn opte pour une approche résolument person-
naliste : « Quoi que Qianlong ait pu penser d'autre, il est évident que le
facteur panique primait dans son esprit. » L'approche opposée, qui prend
en compte le langage bureaucratique, renoncera à sonder l'âme du sou-
verain ; sans rien préjuger des ressorts impériaux, elle verra dans cette lettre
de Cour une simple réponse à une situation requérant de la vigilance —
une réaction conventionnelle, sinon routinière, formulée dans le langage
bureaucratique le plus pur et le plus éculé : remplaçons « coupeurs de
nattes » par Anglais aux « cheveux rouges », « jeter des sorts » par « faire
des demandes importunes », et la lettre du 25 juillet 1768 deviendra la
sœur jumelle de certaines missives de l'année 1793 appelant les gouverneurs
des provinces à se tenir prêts149. L'approche langagière paraît, en l'occur-
rence, d'autant plus recommandée qu'il s'agit d'une lettre de Cour et non
point du tout d'une apostille autographe.

148 Ibid., pp. 76-77 (Shiliao xunkan, « Gebian an », 185b ; GS, 812/18a-b).
149 Toutes les expressions soulignées en italiques, précédemment évoquées, et
bien d'autres encore, sont récurrentes dans le dossier Macartney. Ainsi, la
formule « xu bu dong shengse », que Philip Kuhn traduit par « devoir agir
comme si rien de considérable ne se passait » et que je préfère rendre plus
littéralement par « devoir demeurer impassible », apparaît dans l'une des
premières lettres sur l'ambassade, en date du 2 avril 1793 : « Que l'on mande
à nouveau auxdits gouverneurs généraux et gouverneurs que, dès l'arrivée
au port des bateaux du tribut dudit pays, ils devront absolument demeurer
impassibles et qu'ils auront à enquêter et à se prémunir en secret » (La vision,
p. 27 ; GS, 1423/12a). Après plusieurs occurrences, la formule réapparaît
dans une apostille des environs du 1" novembre : « Vous devez demeurer
impassibles et vous prémunir » (La vision, p. 367).

128
Langage bureaucratique et histoire

La lecture de la lettre du 25 juillet illustre le dilemme qui se pose à


tout historien rencontrant l'empereur sur son chemin. Doit-il voir dans une
lettre de Cour (ou un édit) l'émanation du verbe impérial ou, à tout le moins,
l'essence de la pensée du souverain ? Doit-il, au contraire, la tenir pour
un document administratif, bureaucratique, de commandement issu d'une
entité — le Trône — formée du monarque et de ses conseils plus ou moins
proches ? Philip Kuhn penche pour le premier choix comme en témoigne
son analyse de la lettre du 25 juillet, laquelle commence par un classique
« [Nous] avons appris » (wen) : Qianlong, qui possède « ses propres sources
d'information », a vent de rumeurs de sorcellerie dans les provinces ; inquiet,
il réagit en émettant une lettre dont « la rédaction » est « confiée aux trois
principaux grands conseillers ». Soit ! On peut tout aussi légitimement
imaginer que les grands conseillers ont eu connaissance de rumeurs ; qu'ils
en ont référé à l'empereur ; qu'il a été décidé d'émettre une lettre de Cour ;
et que les vice-conseillers travaillant sous les grands conseillers ont couché,
dans le langage bureaucratique le plus convenu, les consignes de circons-
tance. Cette version n'est pas plus prouvable que la précédente ; je me
permets de croire qu'elle est plus plaidable et qu'elle présente le mérite
de donnerun peu de relief àdes grands conseillers qui en sontbien dépourvus.
Certes, tout au long des quatre mois que dura la crise, le Grand Conseil
épaula l'empereur, conformément à sa vocation. Philip Kuhn ne lui dénie
nullement un rôle actif, mais il lui concède un rôle de second : « H ne
peut faire aucun doute, écrit-il, que, du début à la fin, le procureur en chef
fut le monarque lui-même. » Et ailleurs : « Pendant trois mois, les grands
conseillers avaient loyalement poussé les poursuites en tant qu'instruments
de l'implacable Qianlong. »130 Ce n'est qu'au quatrième et dernier mois
qu'ils se virent dans un profond embarras ; au fur et à mesure qu'ils
interrogeaient les prisonniers, ils se convainquaient de plus en plus des
mauvais fondements de l'affaire : d'instruments du monarque, ils se
changèrent en de timides champions de la justice. Je me garderai bien de
juger au fond une affaire que Philip Kuhn a mis tant de talent et de soin
à sonder. Je continue seulement de m'interroger sur la réalité du partage
des rôles, ou plutôt sur l'image d'un souverain implacable et de grands

150 Soulstealers, pp. 162, 173.

129
Pierre-Henri Durand

conseillers timorés, d'abord confits dans le service de leur maître, puis


contraints sous le poids des faits de mettre un frein à ses ardeurs. Je persiste
à douter de l'aptitude des archives à restituer la complexité et la subtilité
du jeu et des enjeux. Et à suspecter la véracité de tous ces grands bas-
culements que les documents nous montrent dans leurs conséquences et
bien peu dans leurs ressorts151.
Quelle part de crédit accorder aux multiples dépositions qui émaillent
le dossier des sorciers ? Elles n'ont ni la précision ni la longueur de celles
enregistrées pour Montaillou et retranscrites par l'évêque inquisiteur et futur
pape Jacques Fournier. Ce ne sont pas davantage la fidèle reprise des
déclarations des prévenus, mais — dans la forme sinon dans le fond —
des recompositions passées au moule du langage bureaucratique. La
preuve ? Les sorciers chez le grand conseiller Fuheng et les Anglais chez
le grand conseiller Songyun parlent la même langue—un chinois classique
écrit auquel la simplicité des mots et l'emploi du pronom personnel « je »
(wo) de la langue courante donnent des airs de chinois parlé152.
Quelle part dans le jeu attribuer aux grands conseillers ? Les apostilles,
n'y revenons pas, sont la marque de la part prise par l'empereur. Mais
comment entendre les lettres de Cour ? Comme le fidèle écho de la volonté

151 Nourri des archives impériales, Voleurs d'âmes en illustre certaines limites.
Il n'a aucune « piste politique » à nous offrir (ce qui ne veut pas dire qu'elle
ait existé), aucune voix privée à nous faire entendre. Relevant l'absence dans
les documents des élites locales, Philip Kuhn remarque que « les jours de
l'activisme de la "gentry" étaient à venir » (Soulstealers, p. 267 n. 11). Dans
un compte rendu paru dans le Journal ofAsian Studies (50-3, août 1991,
p. 666), Harold Kahn le reprend sur ce point en rappelant le rôle tradition-
nellement joué par la « gentry » dans la vie locale : il aurait dû dire qu'elle
ne se manifesta pas dans ce cas précis. Je crois pour ma part que les pièces
du dossier de 1768 ne préjugent en rien l'activisme de la « gentry » : elles
indiquent simplement qu'aucun lettré, aucun notable, ne fut victime, sorcier,
ou juge. Il ne faut pas prendre le silence des archives pour des absences,
et inversement.
152 Dans sa traduction d'une déposition rapportée par le grand conseiller Fuheng,
Philip Kuhn recourt aux tournures « I'm », « I've », « I'd ». Je m'interroge
sur leur pertinence : on imagine mal Macartney disant « J'suis » à Songyun.
Soulstealers, p. 42 ; Shiliao xunkan, « Gebian an », 233a-b.

130
Langage bureaucratique et histoire

impériale ou comme son écho assourdi et déformé par les voix du Grand
Conseil ? Philip Kuhn nous donne son propre sentiment : « Bien que les
lettres de Cour fussent rédigées par ces rédacteurs fantômes haut placés
(Jofty ghostwriters) qu'étaient les grands conseillers, le monarque contrôlait
toujours la copie finale et ajoutait souvent en vermillon ses propres
remarques et corrections. »153 Tout est dans l'appréciation de ce « souvent ».
Les trente-quatre lettres accessibles du dossier des sorciers ne font état
d'aucun amendement vermillon, et les quelques cas évoqués dans Voleurs
d'âmes laissent entrevoir une fréquence de correction proche de celle des
soixante-cinq lettres et édits sur l'ambassade anglaise qui furent soumis
à l'appréciation de Qianlong : avec quatre-vingt-dix-huit caractères rajoutés
et quarante-deux autres biffés, l'empereur retoucha sept documents de sa
main154. Ce total de cent quarante caractères amendés n'est pas à rapprocher
des neuf cent douze caractères apostilles. Les amendements vermillon ne
sont pas des apostilles, mais des corrections portées par le monarque sur
des propos censés traduire sa propre volonté. Ils sont donc à mettre en
rapport avec les quarante milliers de caractères que comptent les soixante-
six lettres. Qualitativement, ces amendements sont peu instructifs. Hormis
les corrections portées sur la lettre du 6 août 1793 qui tempèrent notablement
l'ardeur anti-anglaise de ses rédacteurs (mais qui sont-ils ?), les autres
n'apportent que des modifications mineures et seraient insignifiantes si elles
n'étaient nimbées de l'aura vermillon. Force est de conclure que les lettres
de Cour témoignent, en première lecture, d'un parfait unisson de l'empereur
avec ses grands conseillers et vice-conseillers. Notre problème de départ
demeure, la question étant à présent de savoir le comment d'un tel unisson
— un comment pris entre l'extrême de conseillers à la botte du monarque
et l'extrême de ministres menant la barque monarchique. Déterminer la
part qui revient à l'un et aux autres (pour ne rien dire de celle allant aux
uns et aux autres) paraît tout à fait problématique. Une voie serait de partir
des apostilles et déjuger en quelle mesure les lettres de Cour les ont intégrées.

153 Soulstealers, p. 124.


154 La vision, pp. 138-139, 202, 286, 358, 370, 398, 435. Je n'ai pas retenu les
quatre lettres extraites des Annales ou d'un mémoire, et qui, par conséquent,
ont incorporé les éventuelles corrections de Qianlong (pp. 24, 26-28, 436,
449).

131
Pierre-Henri Durand

Cette voie est sans issue pour l'ambassade anglaise, compte tenu de la
relative minceur des apostilles. En va-t-il de même pour les sorciers qui
suscitèrent un flot plus généreux ? On peut le craindre, comme on peut
craindre que toute histoire particulière mettant en scène la personne
impériale ne demeure largement impuissante à faire le juste départ entre
le vermillon et le noir, entre le pouvoir arbitraire du monarque et le pouvoir
potentiellement rival de ses conseillers.

Monarchie bureaucratique ou monarchie ministérielle ?

Si, dans l'affaire des sorciers, le Grand Conseil est discrètement présent,
puis prudemment actif, il est en revanche absent du modèle de la monarchie
bureaucratique. Doit-on le considérer comme une officine de « rédacteurs
fantômes » et comme une sorte d'ectoplasme du monarque ? ou, puisque
l'injection vitale de « pouvoir autocratique, imprévisible »155, était le fait
du prince et de lui seul, faut-il tenir le Grand Conseil pour une partie de
la bureaucratie dont il serait l'émanation la plus élevée ? La réponse est
à chercher dans les toutes dernières lignes de Voleurs d'âmes. Le revirement
qui marqua la fin de la crise de 1768 ne fut pas le fruit de l'obstruction
des bureaucrates, mais le fait de « quelques ministres haut placés qui osèrent
dire » la vérité à l'empereur. Philip Kuhn se défend d'en conclure à « un
quelconque frein "constitutionnel" au pouvoir arbitraire », le monarque
n'étant redevable à quiconque et les courageux ministres ne bénéficiant
d'aucune protection légale. Il fallait une « affaire extraordinaire » pour
que « les plus hauts fonctionnaires missent en échec un tel pouvoir en
invoquant un code supérieur selon lequel tout gouvernement humain pouvait
être jugé » (en quelque sorte la remontrance du ministre confucéen ?). D'où
j'infère qu'aux jours ordinaires seule était à l'œuvre la dialectique entre
le monarque et la bureaucratie, et qu'aux jours graves le dénouement d'une
crise dépendait, non d'une entité particulière, mais du sens moral de quelques
« ministres » ou « fonctionnaires » très haut placés. La monarchie bureau-
cratique semble se passer fort bien du Grand Conseil.

155 Soulstealers, p. 225, et pp. 231-232 pour ci-après.

132
Langage bureaucratique et histoire

À l'opposite de la monarchie bureaucratique, la monarchie ministérielle


selon Béatrice Bartlett. Dans un tel système, le Grand Conseil est bien plus
que l'instrument du prince ou un frein possible à son pouvoir arbitraire,
il est son émanation. Les grands conseillers ne sont pas de simples mais
puissants rédacteurs de projets, ni de simples et fidèles serviteurs du
monarque : leur institution était devenue, à lafindu xvnf siècle, si essentielle
au fonctionnement de la monarchie qu'ils avaient acquis en proportion une
large autonomie. Béatrice Bartlett ne va-t-elle pas jusqu'à envisager que
les grands conseillers conquirent de cette liberté en noyant délibérément
l'empereur sous un flot de documents ?156 Naturellement, le monarque
conservait le pouvoir de rompre les lisières qui l'attachaient de fait à ses
ministres — une concession à l'arbitraire du pouvoir que Béatrice Bartlett
semble faire avec un soupçon de regret et qui, je le crains, ne laisse guère
de place pour cette injection fonctionnelle de pouvoir autocratique si
nécessaire à la survie de la monarchie bureaucratique.
Nos deux auteurs procèdent d'un mouvement inverse : l'un tend à mettre
l'empereur sur le devant de la scène, l'autre sur l'arrière (mais non point
du tout dans les coulisses). Philip Kuhn présente son ouvrage comme une
tentative de dépasser des études qui, pour l'heure, se sont attachées au
fonctionnement de la « bureaucratie administrative » ou au « développement
de l'institution impériale » : en représentant le souverain comme faisant
« partie d'un système politique, plutôt qu'en lointain et tout-puissant
despote » (et de citer, entre autres auteurs, Béatrice Bartlett), elles ont omis
de s'interroger sur l'interaction entre pouvoir arbitraire et routine bureau-
cratique157. De son côté, Béatrice Bartlett prend note de l'affaire des voleurs
d'âmes et lui reconnaît une valeur d'illustration du pouvoir qu'avait le
monarque « d'agir de façon indépendante et charismatique » ; mais elle
s'empresse d'ajouter : « La possibilité de l'indépendance impériale dans
la prise de décisions ne fait aucun doute, mais les cas d'espèce décrits par
Kuhn étaient exceptionnels. Le Registre tenu à main courante au xviir5 siècle
montre que, dans presque toutes les circonstances, Qianlong approuvait

156 Monarchs and Ministers, p. 268


157 Soulstealers, p. 188.

133
Pierre-Henri Durand

les recommandations écrites de ses premiers fonctionnaires. »158 La


monarchie bureaucratique et la monarchie ministérielle briguent, l'une et
l'autre, la succession de la défunte monarchie absolue, autocratique, elle-
même héritière de la vision longtemps dominante du despotisme oriental.
Quant à l'historien confronté au cas particulier d'une affaire ou d'un
événement, il risque, longtemps encore, de rester perplexe face à son
matériau .Qu'il penche pour la monarchie bureaucratique ou pour la monar-
chie ministérielle, embarras et incertitudes continueront de l'habiter. Car
les vues générales les plus solidement établies ne sont jamais que des
inductions de considérations particulières et de faits singuliers ; précieux
guide pour l'historien, elles ne sauraient offrir l'assurance que le passage
inverse, du général au particulier, ne débouchera pas sur une impasse. Si
Béatrice Bartlett avance que le Grand Conseil usait de marques pour guider
la lecture impériale, c'est qu'elle en a découvert in situ ; si elle soutient
que les ministres de Yongzheng préparaient de ses rescrits, c'est qu'elle
a trouvé trace de brouillons. La reconnaissance de telles certitudes comme
le réconfort du vermillon sont d'un grand secours ; ils ne seront jamais
un recours et ne devraient jamais dispenser l'historien du particulier —
autant dire tout historien — de douter systématiquement et d'avancer avec
une prudence de tous les instants. Déconstruire le langage bureaucratique
est la tâche première indispensable à l'élaboration d'une histoire plus réelle
— une histoire accordant à la multiplicité des acteurs une part du jeu et
s'efforçant d'arracher l'histoire impériale au simplisme de la simplicité.

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158 Voir la note 28 de la page 380 dans Monarchs and Ministers.

134
Langage bureaucratique et histoire

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Pierre-Henri Durand

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136
Langage bureaucratique et histoire

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Pierre-Henri Durand

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Langage bureaucratique et histoire

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Résumé

Pierre-Henri DURAND : Langage bureaucratique et histoire. Variations autour


du Grand Conseil et de l'ambassade Macartney

Lorsque Lord Macartney et ses compagnons arrivèrent à la cour de Qianlong


en 1793, le Grand Conseil était-dans son âge d'or. Après plus d'un demi-
siècle d'existence, il était devenu si essentiel que, selon le Monarchs and
Ministers de Béatrice Bartlett, le souverain était tombé dans la dépendance
de ses proches m inistres : 1 ' empire autocratique s ' était mué en une monarchie
des conseillers. Les Britanniques suscitèrent un flot de documents entre
les hauts fonctionnaires chargés de les conduire et le Trône — l'empereur
et le Grand Conseil. En prêtant attention au mot et à la forme, l'article
met en évidence une diplomatique administrative et souligne le faible rende-
ment informatif d'un langage pris dans l'étau des répétitions, des conven-
tions et des stéréotypes. Les témoignages des Anglais éclairent les clichés,
occultations et silences des archives chinoises ; il révèlent les limites de
la matière officielle pour appréhender la complexité de la réalité histori-
que et les dessous du jeu politique. Le brillant Soulstealers de Philip Kuhn
sur le grand procès de sorcellerie de 1768 illustre la difficulté pour 1 ' historien
de saisir les hommes et les acteurs derrière les représentations du langage
bureaucratique. Son modèle d'une monarchie bureaucratique laissant une
large part à l'arbitraire impérial semble peu compatible avec la monarchie
ministérielle de Béatrice Bartlett.

144
Langage bureaucratique et histoire

Abstract

Pierre-Henri DURAND: Bureaucratie Language and History. A few Consi-


dérations on the Grand Council and Macartney's Embassy to China

When Lord Macartney and his companions arrived at the Court of Emperor
Qianlong in 1793, the Grand Council had reached its apogée. After half
a century of existence, it had become so essential that, according to Béatrice
Bartlett in her book Monarchs and Ministers, the ruler had fallen into the
dependence of his close ministers: the autocratie empire had turned into
a monarchy of councils. The British embassy gave rise to the circulation
of a mass of documents between the high officiais who were in charge
of the délégation and the throne, that is the emperor and the Grand Council.
By scrutinizing the words and the forms being used, this article brings to
light a sort of administrative diplomacy and reveals the low degree of
information provided by a language constrained by répétitive and stereo-
typed conventions. Thèse English testimonies throw light on the clichés,
silences, and dark corners of the Chinese archives, while showing the limits
of the officiai documentation so as to make tangible the complexity of
historical reality and the workings of the political backstage. Philip Kuhn's
brilliant book Soulstealers on the great 1768 sorcery case illustrâtes the
difficulty for the historian to corne to grips with the actual men and actors
behind the représentations of bureaucratie language. However, his picture
of bureaucratie monarchy that left ample room to impérial arbitrary power
seems hardly compatible with Béatrice Bartlett's ministerial monarchy.

(traduction Anne Cheng)

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