Vous êtes sur la page 1sur 33

Cours 4 – Les effets du contrat

Les effets du contrat doivent être appréhendés sous deux angles : les
effets produits entre les parties (1re partie) et les effets à l’égard des tiers
(2e partie).

1re partie – Les effets du contrat entre les parties


L’objectif même de la conclusion d’un contrat est la création
d’obligations, que les parties devront exécuter. Il faut en effet rappeler
que le contrat se définit comme un accord de volonté destiné à crée des
obligations. Mais encore faut-il connaître l’étendue des obligations
assumées par les parties (chapitre 1), avant d’examiner leur force
(chapitre 2).

Chapitre 1 – La détermination des obligations des


parties
Les obligations des parties dépendent naturellement au 1er chef de
ce qu’elles ont voulu : le contenu du contrat est avant tout déterminé par
les parties. Selon l’expression consacrée, le contrat est « la chose des
parties » (section 1). Mais une autre personne a en réalité un rôle
important : le juge, qui participe parfois activement à la détermination des
obligations des parties (section 2).

Section 1 – Les obligations déterminées par les parties


Les parties sont en principe libres de déterminer le contenu de leur
contrat, et donc leurs obligations, conformément au principe de la liberté
contractuelle (§1). Néanmoins, ce principe comporte des limites (§2).
§ 1 – La liberté contractuelle
Le principe de la liberté contractuelle est l'un des principes essentiels
du droit des contrats. On l’a vu, ce principe se subdivise en plusieurs
règles : liberté de conclure ou non un contrat, de choisir son cocontractant,
et de déterminer le contenu du contrat. C’est cet aspect de la liberté
contractuelle qui nous intéresse ici. En vertu de ce principe, les parties sont
libres de se soumettre aux obligations qu’elles veulent. A cet égard, la
liberté contractuelle est une manifestation éclatante de l’idée d’autonomie
de la volonté : puisque c’est la volonté des parties qui les oblige, les parties
doivent être libres de fixer l’étendue de leurs obligations. Pourtant, on peut

1
remarquer que la loi réglemente certains contrats. On pourrait alors se
demander quel est le rôle de la liberté contractuelle si la loi réglemente
elle-même le contenu des contrats. Plusieurs types de contrats sont en
effet réglementés par la loi. A s’en tenir au Code civil, celui-ci réglemente la
vente, l’échange, le prêt, le dépôt, le mandat, le louage… Mais ce qu’il faut
bien voir c’est qu’une grande partie de ces règles ne sont que des règles
supplétives. Cela signifie qu’elles ne s’imposent pas aux parties, qui sont
libres de les écarter. Le rôle des règles supplétives est de suppléer la
volonté des parties, c'est-à-dire de s’appliquer en l’absence de volonté
exprimée par les parties. Par exemple, si les parties ne prennent pas la
peine de régir elles-mêmes, par des stipulations appropriées, le contrat de
vente qu’elles concluent, on appliquera alors les règles supplétives du Code
civil. Mais les parties restent libres de les écarter pour créer leurs propres
règles. En présence de textes supplétifs, les parties ont la liberté de s'y
référer, de les aménager, de les modifier, ou au contraire de s'en écarter.
La liberté contractuelle peut alors s’exprimer pleinement.
§ 2 – Les limites de la liberté contractuelle
La liberté contractuelle cesse en présence d’une disposition
impérative : les parties ne peuvent écarter par leurs stipulations une
disposition d’ordre public. Or, à cet égard, la liberté contractuelle a connu
un certain déclin, l’étendue des dispositions d’ordre public s’étant
largement accrue au fil des ans, spécialement en matière économique et
sociale. Les règles du Code civil au sujet de certains contrats spéciaux
sont certes en grande partie supplétives. Mais de nombreuses législations
plus récentes sont venues réglementer de manière impérative certains
contrats. Ces réglementations impératives ne figurent d’ailleurs pas, pour
la plupart, dans le Code civil, mais dans d’autres codes, comme le code de
la consommation, le code des assurances, le code du travail… Cela résulte
en grande partie de l’essor de l’ordre public de protection en droit
contemporain. L’ordre public de protection a conduit le législateur à
réglementer certains contrats de manière impérative, parfois dans leurs
moindres détails. Ainsi, le contrat de travail, le contrat de franchise, le
contrat de bail d'habitation, tous les contrats de consommation, sont des
contrats dont le contenu n'est pas laissé à la libre détermination des
parties. Cette ingérence étatique sur la loi contractuelle peut intervenir sur
n'importe lequel de ses aspects : la durée du contrat, son lieu, sa forme, la
rédaction de ses clauses, le prix …
Plusieurs considérations peuvent justifier une telle direction du
contrat. Par exemple, le contrat de vente d'un fonds de commerce doit
contenir un certain nombre de mentions obligatoires destinées à éclairer
le consentement de l'acquéreur. D’autres fois, c’est l’une des obligations
essentielles qui est réglementée de manière impérative. Il en est parfois

2
ainsi pour la fixation du prix : le prix est parfois arrêté forfaitairement par
l'Etat ou l'Union Européenne (par exemple pour les produits agricoles), ou
encadré par l’Etat ou l’UE et la liberté des parties de déterminer leurs
obligations est donc limitée (ex. : prix des médicaments remboursables,
prix du livre…). D’autres fois encore, la loi impose la présence de clauses
strictement définies (ex. : contrat d’assurance). Enfin, certaines clauses,
sans être ni obligatoires ni interdites, ne sont pas abandonnées totalement
à la liberté des parties (ex. : clause d’exclusivité : son efficacité est
limitée, en vertu de la loi, à une période maximale de 10 ans, quelles que
soient les prévisions des parties).
Sur cet aspect de la liberté contractuelle, les projets sont
conformes au droit positif. Ils présentent simplement l’intérêt d’exposer le
principe de la liberté contractuelle en toutes lettres, ce qui n’est pas le cas
dans le Code civil actuel (ex. : art. 16 projet chancellerie : « la liberté
contractuelle emporte celle de choisir son cocontractant, ainsi que celle de
déterminer le contenu et la forme du contrat. Toutefois, il ne peut être
dérogé, par des conventions, à l’ordre public et aux bonnes mœurs » ; art.
3 projet Terré : « les parties sont libres, dans les limites fixées par la loi, de
choisir leur cocontractant et de déterminer la forme et le contenu du
contrat »), et de rappeler que ce principe ne vaut que sous réserve du
respect de l’ordre public, des bonnes mœurs, et, ajoute le projet Terré, les
droits fondamentaux.

3
Section 2 – Les obligations déterminées par le juge

A priori, ce sont les parties qui déterminent les obligations


auxquelles elles veulent se soumettre, dans les limites fixées par la
législation impérative. Dans la pureté des principes, le juge ne devrait pas
avoir de rôle à cet égard : il devrait se contenter de faire respecter la
volonté contractuelle et celle du législateur.

Mais la réalité est bien différente. Le juge a un rôle important dans la


détermination des obligations des parties. En cas de litige, le juge devra
évidemment déterminer quelles sont les obligations des parties pour
trancher le litige. Or, pour cela, le juge ne se contente pas toujours
d’appliquer à la lettre les stipulations contractuelles. D’abord parce que
celles-ci sont parfois confuses et que le juge doit alors interpréter le
contrat pour en déterminer le sens, et donc pour savoir précisément
quelles sont les obligations assumées par les parties (§1). Ensuite parce
que, allant plus loin, le juge s’autorise parfois, même si cela reste
exceptionnel, à ajouter des obligations que les parties n’ont absolument
pas prévues (§2). Enfin parce qu’une partie des obligations des parties
dépend de la qualification du contrat, et que cette opération est en grande
partie entre les mains du juge (§3).

§ 1 – L'interprétation du contrat
Interpréter le contrat c’est en rechercher le sens. L'interprétation du
contrat ne se conçoit donc que lorsque le contrat n’est pas clair, c'est-à-
dire lorsqu’il est ambigu ou obscur. En effet un contrat clair ne doit pas être
interprété mais purement et simplement appliqué. L'ambiguïté tient
souvent à l'obscurité d'une clause du contrat. C'est le cas lorsqu'une clause
est susceptible de 2 sens différents. L'ambiguïté peut tenir aussi résulter
d’une contradiction entre deux clauses du contrat : les deux clauses disent
une chose et son contraire ; il faut donc interpréter le contrat pour
déterminer son sens, son contenu exact. A chaque fois donc qu'un contrat
comporte une ambiguïté il faut l'interpréter. Les parties peuvent elles-
mêmes résoudre l’ambiguïté. Elles peuvent pour cela conclure un avenant
interprétatif : il s’agit d’un nouvel accord des parties qui intervient une fois
qu’elles se sont rendu compte de l’existence d’une ambigüité. Elles
s’accordent alors elles-mêmes sur le sens à donner au contrat. Mais cette
hypothèse reste rare car, en général, l’ambigüité se révèle une fois que les
parties sont en litige. Si l’issue du litige dépend de l’interprétation du
contrat, elles ne se mettront certainement pas d’accord. Il appartient alors
au juge de trancher et donc d’interpréter le contrat. Pour accomplir cette
mission, le Code civil donne quelques indications au juge sur la manière de

4
procéder (A). Il faut aussi s’interroger sur l’étendue des pouvoirs du juge et
sur le contrôle que peut exercer la Cour de cassation en la matière (B).
A – Les directives d'interprétation
Le Code civil comporte quelques directives d'interprétation, aux
articles 1156 à 1164. Ces dispositions ont pu être qualifiées de « petit
guide-âne » à destination des juges.
La disposition fondamentale figure à l’article 1156 : "On doit dans les
conventions rechercher quelle a été la commune intention des parties
contractantes, plutôt que de s'arrêter au sens littéral des termes". C'est le
principe fondamental en matière d’interprétation du contrat, qui est
directement issu de l’idée d’autonomie de la volonté : les parties sont
obligées par ce qu’elles l’ont voulu ; par conséquent, l’objet de
l’interprétation du contrat est de rechercher ce qu’elles ont réellement
voulu. C’est le système d’interprétation dit subjectif, où l’on recherche la
commune intention réelle des parties (il s’oppose, dans l’absolu, au
système objectif où l’objet de l’interprétation n’est pas de rechercher ce
que les parties ont réellement voulu mais de rechercher ce qu’une
personne raisonnable comprendrait des termes du contrat ; système retenu
par ex. dans les pays de Common Law). L'article 1156 du Code civil
exprime donc une directive générale, il décrit l’objet même de l’opération
d’interprétation. Les articles suivants citent quelques unes des méthodes
qui peuvent permettre au juge d’atteindre cet objectif.
Ainsi, par ex., de l'article 1157 : "Lorsqu'une clause est susceptible de
deux sens, on doit plutôt l'entendre dans celui avec lequel elle peut avoir
quelque effet, que dans le sens avec lequel elle n'en pourrait produire
aucun". C'est ici l'indication qu'il faut privilégier l'effet utile de
l'interprétation : il est en effet logique de supposer que si les parties ont
pris la peine de stipuler une clause, c’est parce qu’elles souhaitaient qu’elle
serve à quelque chose. Autre ex. : Article 1161 : "Toutes les clauses des
conventions s'interprètent les unes par les autres, en donnant à chacune le
sens qui résulte de l'acte entier" : le contrat forme un tout ; les parties
avaient en tête une opération globale lorsqu’elles ont contracté ; c’est
pourquoi, si une clause prise isolément est ambiguë, le juge doit rechercher
dans le reste du contrat le sens qu’elle peut avoir.
L'article 1162 est plus original et doit être souligné : "Dans le doute,
la convention s'interprète contre celui qui a stipulé et en faveur de celui qui
a contracté l'obligation". Ce texte vise à offrir une solution au juge lorsqu’il
se trouve dans une impasse, c'est-à-dire lorsqu’il ne parvient pas à déceler
le sens que les parties ont voulu donner à une stipulation du contrat. En
effet, le juge doit trancher même s’il n’arrive pas déterminer la volonté des
parties. L’article 1162 lui donne alors une solution pour trancher : dans le

5
doute, la convention s’interprète contre celui qui a stipulé et en faveur de
celui qui a contracté l’obligation. Mais l’interprétation du texte lui-même
fait difficulté et a donné lieu à une évolution. Dans un premier temps, on a
appliqué l’article 1162 à la lettre : dans le doute, l’interprétation
s’interprète contre celui a stipulé : techniquement, celui qui a stipulé, c’est
le créancier. Le contrat s’interprète donc contre le créancier et au profit du
débiteur. Puis la jurisprudence s’est écartée du sens littéral de ce texte
pour retenir une solution particulièrement utile dans le contexte des
contrats d’adhésion. Elle a admis que l’article 1162 permettait de retenir
une interprétation contre celui qui a rédigé le contrat, au profit de celui qui
n’a fait qu’y adhérer. Il faut préciser que s’agissant des contrats de
consommation, le législateur a consacré cette solution à l’article L. 133-2
du Code de la consommation : "Les clauses des contrats proposés par les
professionnels aux consommateurs ou aux non-professionnels doivent être
présentées et rédigées de façon claire et compréhensible. Elles
s'interprètent en cas de doute dans le sens le plus favorable au
consommateur ou au non-professionnel". Il faut aussi préciser que ce
dernier texte est impératif, alors que l’article 1162 du Code civil ne l’est
pas. Ainsi, dans le cadre des contrats de consommation, le juge est obligé
de retenir le sens favorable au consommateur en cas d’ambiguïté. En
revanche, en dehors de ce cadre, la solution posée par l’article 1162 ne
s’impose pas au juge : il peut l’appliquer ou l’écarter à sa guise, par
exemple pour retenir une interprétation favorable au créancier si les
circonstances le justifient.
Les projets de réforme retouchent quelque peu les dispositions du
Code civil relatives à l’interprétation, mais sans modification majeure. On
peut néanmoins relever quelques différences par rapport aux textes
actuels. D’abord quant au principe d’une interprétation de type subjectif,
c'est-à-dire fondé sur la recherche de l’intention réelle des parties. Ce
principe, actuellement posé par l’article 1156, est repris, mais le projet de
la chancellerie et le projet Terré le complètent par la possibilité d’adopter
une approche objective. Ainsi, ils précisent que si le juge ne parvient pas à
déceler l’intention réelle des parties, il doit donner au contrat le sens que
lui donnerait une personne raisonnable (c’est de toute façon, en pratique,
ce que les juges sont bien obligés de faire). L’avant-projet Catala en
revanche s’en tient à une interprétation subjective.
Ensuite, ils proposent de reformuler l’actuel article 1162. L’avant-
projet Catala et le projet Terré proposent d’exprimer clairement les deux
interprétations que la jurisprudence a pu retenir de ce texte. Il s’agirait
donc d’énoncer deux règles : en cas de doute, le contrat s’interprète contre
le créancier et au profit du débiteur ; néanmoins, lorsque le contrat n’a pas
été négocié, il s’interprète contre celui qui en est l’auteur. Le projet de la

6
Chancellerie quant à lui évacue la distinction créancier/débiteur. Il propose
de lui substituer purement et simplement la règle suivante : « en cas
d’ambiguïté, les clauses d’un contrat s’interprètent contre celui qui les a
proposées » (art. 155).
B – La répartition des rôles entre les juges du fond et la cour de
cassation
La question est de savoir qui est maître de ces questions
d’interprétation. La réponse s’effectue en deux temps : les juges du fond
sont souverains pour interpréter le contrat, mais la Cour de cassation
effectue un contrôle minimum qui prend la forme du contrôle de la
dénaturation.
Le pouvoir souverain des juges du fond. Dès 1808, la Cour de
cassation a posé en principe que les juges du fond ont un pouvoir souverain
pour interpréter les clauses d'un contrat. Par conséquent, la Cour de
cassation ne contrôle pas si les juges du fond ont correctement interprété
le contrat. Quand bien même il serait démontré qu’ils ont retenu un
mauvais sens, leur décision ne pourrait être censurée par la Cour de
cassation. Le pourvoi en cassation fondé sur une mauvaise interprétation
de la volonté des parties est irrecevable. Plusieurs raisons justifient cette
solution. Tout d'abord, l'interprétation du contrat nécessite de se livrer à
des recherches qui sont de la seule compétence des juges du fond, qui sont
juges des faits. Il faut en effet vérifier des documents, examiner des
éléments de preuve et tout cela la Cour de cassation ne peut le faire car
elle est juge du droit et non juge des faits. Ensuite, les articles 1157 et
suivants ne sont pas des dispositions impératives. La Cour de cassation
s'est toujours refusée à sanctionner la violation de ces articles. Elle
considère que ces directives ne sont que des conseils à l'adresse des juges
du fond, qui n’auraient même pas le statut de véritable règle de droit.
Enfin, il faut éviter que la Cour de cassation ne se trouve plus débordée
qu'elle ne l'est déjà.
Le contrôle de la dénaturation. La Cour de cassation peut tout de
même exercer un rôle en la matière. Elle effectue en effet un contrôle de
la dénaturation. Il y a dénaturation lorsque les juges s’autorisent à
interpréter un contrat qui est pourtant clair et précis. En effet, dans ce cas,
le contrat n’a pas à être interprété ; il doit être purement et simplement
appliqué. Si les juges du fond prétendent interpréter un contrat clair et
précis, c’est qu’en réalité ils veulent le modifier. Or, ils n’en ont pas le
pouvoir. La Cour de cassation se reconnaît le pouvoir d’effectuer ce
contrôle de la dénaturation depuis un arrêt du 15 avril 1872 : "Il n'est pas
permis aux juges, lorsque les termes des conventions sont clairs et précis,
de dénaturer les obligations qui en résultent et de modifier les stipulations
qu'elles renferment". La justification de ce contrôle est simple : en

7
interprétant un contrat qui n'avait pas lieu de l'être car sa lettre était
claire et précise, les juges ont violé la volonté des parties et par là même
ont violé l'article 1134 du code civil. Il ne s'agit donc plus d'une question
de fait mais d'une violation de la loi, ce qui justifie la cassation.
Les trois projets de réforme s’accordent pour proposer d’intégrer
au Code civil une disposition précisant expressément que le juge ne doit
pas dénaturer les clauses claires et précises du contrat.
§ 2 – La qualification du contrat
Interpréter le contrat ne suffit pas toujours pour déterminer les
obligations des parties et trancher le litige qui s'est élevé entre elles. Une
autre opération doit être faite : c'est l'opération de qualification. Cette
opération de qualification consiste en quelque sorte à mettre une étiquette
sur le contrat : il s’agit de déterminer dans quelle catégorie entre le contrat
conclu par les parties (est-ce un contrat de vente, de bail, de prêt…). Cette
opération est fondamentale car la qualification du contrat permet de
déterminer son régime : par ex., si le juge qualifie le contrat de vente, il
pourra, sur tous les points sur lesquels le contrat est silencieux, appliquer
les dispositions légales supplétives relatives à la vente ; de même, cela lui
permettra de vérifier que les parties n’ont pas violé une disposition
impérative applicable à ce type de contrat.
Le plus souvent, les parties qualifient elles-mêmes leur contrat. Ainsi,
lorsqu’un contrat est établi par écrit, il comporte en général un intitulé, qui
reflète cette qualification (ex. contrat de vente, établi entre… et…). Mais le
juge a un rôle de premier plan en la matière. En effet, même si les parties
ont qualifié leur contrat, il doit s’assurer qu’elles ont opté pour la bonne
qualification. Il a le pouvoir de requalifier un contrat qui aurait été mal
qualifié par les parties, conformément à l’article 12 du Code de procédure
civile : « Le juge tranche le litige conformément aux règles de droit qui lui
sont applicables. Il doit donner ou restituer leur exacte qualification aux
faits et actes litigieux sans s'arrêter à la dénomination que les parties en
auraient proposée ».
Pour qualifier le contrat, le juge doit rechercher les éléments
caractéristiques de chaque type de contrat. Par exemple, le juge décidera
qu’on est en présence d’une vente s’il apparaît que les parties ont souhaité
transférer la propriété d’un bien contre le paiement d’un prix (cf. art. 1582
c. civ. : la vente « est une convention par laquelle l’un s’oblige à livrer une
chose et l’autre à la payer ») ; il qualifiera en revanche le contrat de
donation s’il apparaît que le transfert de propriété ne donne lieu à aucune
contrepartie… Les règles applicables au contrat dépendront alors de la
qualification retenue par le juge. Il faut préciser que la qualification,

8
contrairement à l’interprétation, est contrôlée par la Cour de cassation, car
il s’agit d’une question de droit et non de fait.
Projets de réforme. L’une des originalités de l’avant-projet Catala
et du projet de la Chancellerie, lequel s’inspire du premier à ce sujet, est de
proposer d’intégrer au Code civil des dispositions sur l’opération de
qualification du contrat. A l’heure actuelle, c’est le Code de procédure
civile, et non le Code civil, qui s’en préoccupe, en son article 12. Le projet
Terré ne propose aucune modification du Code civil à ce sujet, estimant
que les dispositions du CPC sont suffisantes et sont à leur place. Les deux
autres en revanche estiment que l’opération de qualification est
suffisamment importante en matière contractuelle pour justifier que le
Code civil lui-même évoque la question. Mais, en réalité, il s’agit en
substance d’une reprise de l’article 12 du Code de procédure civile, de
sorte que l’on peut douter de l’utilité réelle de la proposition (v. art. 156
projet Chancellerie : « hors les cas où elle s’impose à lui en vertu d’un
accord des parties portant sur des droits dont elles ont la libre disposition,
le juge donne ou restitue son exacte qualification au contrat ».) L’avant-
projet Catala prévoit une disposition comparable : « lorsque les parties ont
donné à leur accord une dénomination, il y a lieu de la suivre. Lorsqu’elle
est inexacte, le juge redresse cette qualification hors le cas où elle
s’impose à lui. Il se fonde pour requalifier sur les éléments que les parties,
dans la réalité, ont donné pour base à leur accord ».
§ 3 – Le forçage du contrat
Par le procédé du forçage, le juge ajoute au contrat une obligation à
laquelle les parties n’avaient pas songé, et qu’elles avaient peut-être
même volontairement écartée. Par le procédé du forçage, le juge
développe, hypertrophie le contenu obligatoire du contrat par rapport à ce
que les parties ont voulu. Ce procédé peut trouver une justification dans
l’article 1135 selon lequel : « les conventions obligent non seulement à ce
qui y est exprimé mais encore à toutes les suites que l’équité, l’usage où la
loi donnent à l’obligation d’après sa nature ». Mais ce procédé a été
beaucoup critiqué, parce qu’il semble heurter de plein fouet l’autonomie de
la volonté. Quoiqu’il en soit, le phénomène du forçage est une réalité,
même si le juge doit en user avec parcimonie.
La première manifestation importante de ce procédé a eu lieu au
début du 20e siècle, quand la Cour de cassation a découvert dans différents
contrats une obligation de sécurité. Il faut bien préciser que cette obligation
n’était pas prévue par les parties, ni, à l’époque, par la loi. C’est donc bien
le juge qui, en forçant les termes du contrat, a décidé de l’existence de
cette obligation et l’a imposée aux parties. Cette obligation de sécurité a
d’abord été découverte dans les contrats de transport (Cass. Civ. 21
novembre 1911), et elle a ensuite été généralisée à presque tous les

9
contrats susceptibles d’entraîner de près ou de loin un danger pour la
sécurité des personnes. La jurisprudence l’a par exemple imposée à
l’exploitant d’un manège forain, aux vendeurs de produits les plus variés,
aux établissements d’enseignement...
C’est aussi grâce au procédé du forçage que le juge a pu découvrir
l’existence d’obligations d’information dans certains contrats (à la charge
par exemple du vendeur, de du fabricant, de l’architecte, de l’agent
immobilier…), ou encore une obligation d’assistance à la charge du
vendeur de matériel informatique…
Il faut néanmoins préciser que ce procédé, qui a été assez
spectaculairement utilisé au début du 20e siècle, l’est moins aujourd’hui,
tout simplement parce que la loi a souvent relayé le juge. Par exemple, il
existe aujourd’hui de nombreuses obligations de sécurité et d’information
qui sont imposées par la loi elle-même, de sorte que le juge n’a plus à
forcer le contrat ; il se contente d’appliquer la loi.

Chapitre 2 – La force des obligations contractuelles


Les obligations contractuelles ont une force particulière. Le principe
de la force obligatoire du contrat est affirmé en termes très énergiques par
l'article 1134 alinéa 1er du Code civil : "Les conventions légalement formées
tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites" (section 1). L'article 1134
alinéa 2 en tire plusieurs conséquences : il en déduit les règles corollaires
de l'intangibilité et de l'irrévocabilité des contrats : "elles (les conventions)
ne peuvent être révoquées que de leur consentement mutuel, ou pour des
causes que la loi autorise" (section 2). Son alinéa 3 enfin, indique que la
force obligatoire du contrat ne se justifie que si les parties en respectent
l'économie, si les parties l'exécutent de bonne foi : "elles doivent être (les
conventions) exécutées de bonne foi" (section 3).
Section 1 – Le principe de la force obligatoire du contrat
Le principe de la force obligatoire signifie que le contrat doit être
respecté ; les parties doivent exécuter les engagements qu’elles se sont
promis de réaliser. La force obligatoire du contrat est un principe universel,
parfois exprimé par la formule latine pacta sunt servanda, le respect de la
parole donnée. En effet, ce principe est consubstantiel au contrat, à
l’échange juridique, au commerce et même à la vie sociale. Si chacun était
libre de ne pas respecter ses engagements, le contrat n’aurait guère
d’intérêt et la vie sociale s’en trouverait fortement désorganisée. Ce
principe est donc consacré à peu près partout (même si les exceptions qui
lui sont apportées sont, elles, variables). Ce principe se justifie de
différentes manières : un aspect moral (il faut respecter la parole donnée),

10
un aspect économique (la confiance est indispensable pour le commerce et
la vie économique), un aspect philosophique (l’homme est engagé parce
qu’il l’a voulu).
Conformément à l’article 1134, le contrat a donc force obligatoire
entre les parties, qui doivent respecter les termes de leur accord et
exécuter leurs obligations. Ce principe universel est évidemment repris
dans tous les projets de réforme.
Section 2 – L'irrévocabilité et l'intangibilité du contrat
Une fois que le contrat a été conclu, les parties doivent le respecter.
Par conséquent, elles ne peuvent le révoquer ou le modifier
unilatéralement, sans l’accord de l’autre. C’est ce qu’expriment les
principes d’irrévocabilité du contrat (§1) et d’intangibilité du contrat (§2).
§ 1 – L'irrévocabilité du contrat
Dès l’acceptation du contrat, les parties sont liées par leur
engagement. Elles ne peuvent reprendre leur parole unilatéralement. On
dit que ce que le consentement mutuel a fait, seul le consentement mutuel
peut le détruire. La révocation du contrat ne peut donc par principe
intervenir que par un consentement mutuel. Mais par exception, il est
quelquefois admis que la volonté unilatérale puisse mettre fin au contrat.
Le principe de la révocation mutuelle du contrat. La révocation du
contrat ne peut en principe intervenir que par l'effet d'un consentement
mutuel. Ce consentement mutuel peut s'exprimer de différentes manières.
Il peut tout d’abord résulter d’un contrat de révocation. Plusieurs
dénominations sont utilisées pour le désigner tant en jurisprudence qu'en
doctrine : résiliation ou résolution amiable, révocation amiable,
renonciation d'un commun accord... La doctrine emploie souvent
l’expression mutuus dissensus. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un accord de
volontés destiné à mettre fin à un accord de volontés antérieur. Le contrat
de révocation peut être exprès, écrit, mais il peut être aussi tacite et
résulter des circonstances de fait souverainement appréciées par les juges
du fond.
La révocation amiable peut aussi intervenir par d’autres moyens. Un
nouvel accord de volontés n’est pas toujours nécessaire. En effet, le contrat
initial peut lui-même produire cet effet. C'est le cas lorsque les parties ont
prévu au sein même de leur contrat un mécanisme qui entraînera
l'anéantissement du contrat s’il est mis en œuvre. Le mécanisme pourra
être mis en œuvre unilatéralement mais il faut bien voir qu’il s’agit tout de
même d’une révocation mutuelle : en effet, c’est le contrat lui-même, et
donc la volonté commune des deux parties, qui a mis en place ce
mécanisme. Il n’est donc pas nécessaire qu’un nouvel accord de volonté

11
intervienne pour la mise en œuvre de la révocation. L’accord des parties
est déjà intervenu.
L’exemple type est celui de la clause de dédit. Comme son nom
l’indique, cette clause permet de se dédire. Plus précisément, cette clause
offre à une partie (ou parfois aux deux) le pouvoir de revenir sur son
engagement et de mettre fin au contrat. Une partie pourra donc invoquer la
clause de dédit pour mettre un terme au contrat. La clause peut bien sûr
préciser les conditions dans lesquelles cette faculté de dédit peut être
exercée (par exemple en prévoyant une condition de délai : par ex. 10
jours à compter de la signature du contrat). Il faut bien faire attention : ce
mécanisme pourrait apparaître comme un cas de révocation unilatérale
mais ce n’est pas le cas car cette possibilité de mettre fin unilatéralement
au contrat a pour origine un accord de volonté initial.
B – Les cas exceptionnels de révocation unilatérale
Il s’agit cette fois-ci d’évoquer les révocations véritablement
unilatérales, c'est-à-dire qui sont mises en œuvres par une seule partie
sans que les stipulations du contrat l’y autorisent. Elles sont en principe
interdites par l’article 1134 alinéa 2, mais il existe des dérogations. La
dérogation peut avoir diverses origines.
Dérogations légales. La loi prévoit que certains contrats à exécution
successive conclus intuitus personae peuvent être unilatéralement
révoqués. C'est le cas par exemple du mandat. L'article 2003 du Code civil
prévoit que le mandat peut notamment prendre fin par la révocation du
mandataire, et l’article 2004 précise que le mandant peut révoquer le
mandat « quand bon lui semble ». C’est ce qu’on appelle la révocation ad
nutum : le mandant peut révoquer le mandat selon son bon vouloir, à tout
moment et sans avoir de justification à donner. Le mandat est donc
librement révocable, unilatéralement, par le mandant. Cette faculté
exceptionnelle se justifie par le fait qu’il s’agit d’un contrat très fortement
marqué par l’intuitus personae, en raison de la confiance que le mandant
doit avoir en son mandataire, qui agit en son nom et pour son compte. Si
cette confiance disparaît pour une raison ou pour une autre, il est légitime
que le mandant puisse mettre fin au contrat, par l’effet de sa seule volonté.
De plus, dans l’esprit du Code civil (qui était peut être vrai en 1804 mais
qui ne l’est plus toujours aujourd’hui), le mandat est un contrat qui est
conclu dans le seul intérêt du mandant ; il peut donc y mettre fin quand
bon lui semble.
Il faut aussi signaler les droits de repentir légaux. Ils ont été créés par
la loi pour protéger une partie jugée faible, lorsque les circonstances de la
conclusion du contrat justifient une protection particulière. Ils permettent à
celui qui en bénéficie de révoquer unilatéralement le contrat, mais dans un

12
délai limité. Par exemple, la loi prévoit qu’en cas de vente par démarchage
à domicile, l’acheteur bénéficie d’un droit de repentir pendant 7 jours. Il
faut bien voir qu’il ne s’agit pas d’un délai de réflexion mais bien d’un droit
de repentir : le contrat est bel et bien conclu, mais durant 7 jours l’acheteur
pourra revenir sur son engagement.

Dérogations prétoriennes. Deux dérogations jurisprudentielles


doivent être relevées.

La révocation des contrats à durée indéterminée. La jurisprudence a posé


un principe général : lorsqu’un contrat à exécution successive est conclu
sans limite de durée, il peut toujours prendre fin par la résiliation
unilatérale d’une partie. La doctrine en a déduit l’existence d’un principe
de prohibition des contrats perpétuels : on ne peut s’engager
indéfiniment. Si le contrat à exécution successive est à durée
indéterminée, il faut laisser à chaque partie la possibilité de se délier de ce
contrat le jour où elle n’en voudra plus car sinon cet engagement
perpétuel porterait une atteinte trop grave à la liberté individuelle. Ce
droit de résiliation unilatérale existe donc dans tous les CDI et au profit de
chacune des parties. En outre, cette règle est aujourd’hui si bien établie
que le Conseil constitutionnel lui a reconnu valeur constitutionnelle. Cela
signifie que cette règle s’impose en principe à tous, même au législateur.
Le Conseil constitutionnel l’a reconnu dans la décision qu’il a rendue au
sujet de l’examen de la loi de 1999 relative au PACS (Cons. Constit. 9
novembre 1999 : "si le contrat est la loi commune des parties, la liberté
qui découle de l'article 4 de la Déclaration de 1789 (liberté individuelle)
justifie qu'un contrat de droit privé à durée indéterminée puisse être
rompu unilatéralement par l'un ou l'autre des contractants …"). Cette
règle jurisprudentielle est consacrée par les projets de réforme (v. par ex.
art. 130 du projet chancellerie : « lorsque le contrat est conclu pour une
durée indéterminée, il peut être résilié à tout moment par l’une ou l’autre
partie, sous réserve d’un délai de préavis suffisant. Sauf abus, la résiliation
unilatérale n’engage pas la responsabilité du contractant qui en prend
l’initiative »).
Il faut néanmoins préciser que l’exercice du droit de résiliation
unilatérale peut être soumis à des conditions et ne doit pas dégénérer en
abus. Ici comme ailleurs, l’abus de droit peut être sanctionné. C’est
pourquoi la jurisprudence a posé l’exigence d’un préavis (sur la base
notamment de l'article 1736 du Code civil relatif au bail). Pour ne pas être
abusive, la résiliation unilatérale doit laisser à l’autre partie un délai
raisonnable pour se retourner. En d’autres termes, la résiliation ne droit pas
être trop brutale.

13
Mais qu’en est-il pour les contrats à durée déterminée ? En principe,
les contrats à durée déterminée doivent être exécutés jusqu’à leur terme.
Le principe de l’irrévocabilité du contrat joue ici à plein : seule une
révocation mutuelle peut en principe mettre fin au contrat de manière
anticipée (ce principe est rappelé par les projets : v. par ex. art. 131 du
projet chancellerie : « lorsque le contrat est conclu pour une durée
déterminée, chaque contractant doit l’exécuter jusqu’à son terme »).
Néanmoins, le principe a été quelque peu tempéré. En effet, par un arrêt
du 20 février 2001, la Cour de cassation a affirmé « que la gravité du
comportement d'une partie à un contrat peut justifier que l'autre partie y
mette fin de façon unilatérale à ses risques et périls, peu important que le
contrat soit à durée déterminée ou non ». Cette solution ne s’applique donc
pas qu’aux contrats à durée déterminée, mais c’est à leur égard que la
solution est la plus notable. Elle signifie que le CDD peut être résilié
unilatéralement avant le terme dès lors que le « comportement grave »
d’une partie le justifie. Or, jusque là, le comportement grave du
cocontractant pouvait certes être pris en compte, mais uniquement par le
juge : seul le juge avait le pouvoir de mettre fin à un CDD pour ce motif. En
revanche les parties elles-mêmes ne l’avaient pas : celui qui rompait le
contrat unilatéralement commettait une faute, même si la rupture était due
au comportement grave de l’autre.
Cela étant, la Cour de cassation a bien précisé que la rupture intervient
alors aux « risques et périls » de son auteur. Cela signifie que si la rupture
est injustifiée, il en subira les conséquences. En effet, le cocontractant
délaissé pourra bien évidemment saisir le juge s’il estime que la rupture est
injustifiée. Le juge vérifiera alors si le comportement du cocontractant était
suffisamment grave pour justifier la rupture unilatérale. S’il estime que ce
n’était pas le cas, l’auteur de la résiliation sera sanctionné par une
condamnation au versement de dommages et intérêts. C’est le sens de
l’expression « risques et périls » : c’est le risque d’être désavoué par le
juge et d’être condamné à des dommages et intérêts. En outre, la
jurisprudence a précisé que la victime d’une résiliation unilatérale peut
obtenir du juge des référés, à titre de mesure conservatoire, qu'il ordonne
la poursuite du contrat à condition de fixer un terme certain (Cass. civ., 7
novembre 2000). Cela peut permettre la poursuite du contrat dans l’attente
de la décision du juge du fond sur le bien fondé de la résiliation.
§ 2 – L'intangibilité du contrat
Ce n’est plus ici la rupture mais la modification du contrat qui nous
intéresse. A cet égard, le principe est celui de l’intangibilité du contrat.
Mais, bien sûr, l’intangibilité du contrat ne signifie pas qu’un contrat ne
peut jamais être modifié. Cela signifie qu’une fois conclu, il ne peut être
modifié que par la volonté commune des parties. Ici encore, la volonté

14
unilatérale d’une partie est en principe sans effet : une partie ne peut
modifier unilatéralement les termes du contrat. Les parties se sont mises
d’accord sur leurs droits et obligations, et elles doivent les respecter, sauf à
conclure un nouvel accord pour les modifier.
Néanmoins, ce principe peut parfois s’avérer très rude pour une
partie, du moins s’agissant des contrats à exécution successive qui
s’inscrivent dans la durée. Lorsque les parties concluent le contrat, elles
tiennent compte des circonstances existant à cette époque : contexte
économique et social, juridique (législation en vigueur)… Elles peuvent
aussi tenir compte des évolutions prévisibles de ce contexte. Mais si le
contrat doit s’exécuter sur une période relativement longue, il est possible
qu’interviennent des changements de circonstances imprévus. Or, ce
changement de contexte peut bouleverser l’équilibre contractuel. Par
exemple, un changement économique peut venir augmenter
considérablement les coûts pesant sur une partie. Dans ces conditions,
l’exécution du contrat peut devenir problématique pour l’une des parties,
voire ruineuse. Les parties peuvent bien évidemment renégocier le contrat
et s’accorder pour le modifier. Mais la question est de savoir si celui qui
subit le déséquilibre imprévu peut exiger une révision du contrat.
Autrement dit : l'imprévision est-elle une cause de révision des contrats ?
La réponse de principe est négative : tel qu’il a été conçu par le législateur
de 1804, le contrat est un instrument rigide, intangible, insensible devant
l'imprévision. Néanmoins, ce principe peut être tempéré, par les parties
elles-mêmes, qui peuvent prévoir un mécanisme d’adaptation, de révision
du contrat.
Le refus de principe de la révision pour imprévision. Contrairement
au droit administratif qui admet la révision pour imprévision (CE. Gaz de
Bordeaux 30 mars 1916), le droit civil refuse de tenir compte du
changement de circonstances et de réviser les contrats qui deviennent
déséquilibrés en cours d'exécution. Cette solution a été fermement
affirmée par la Cour de cassation le 6 mars 1876 dans un arrêt « Canal de
Craponne » : « dans aucun cas il n’appartient aux tribunaux, quelque
équitable que puisse apparaître leur décision, de prendre en considération
le temps et les circonstances pour modifier les conventions des parties et
substituer des clauses nouvelles à celles qui ont été librement acceptées
par les contractants ». Les juges, même au regard de considérations
d'équité, ne peuvent donc tenir compte du temps et du changement de
circonstances pour modifier les conventions des parties. Cette solution
découle d’une application stricte de l’article 1134 du code civil et du rôle
traditionnellement dévolu au juge. Classiquement, le juge n’a pas le
pouvoir de modifier les contrats, car ce pouvoir serait une atteinte directe
à l’autonomie de la volonté et à la force obligatoire du contrat : ce que les

15
parties ont voulu, elles doivent l’exécuter ; si elles n’en veulent plus, elles
doivent se mettre d’accord pour rompre ou modifier leur accord ; si elles
n’y parviennent pas, il n’appartient pas au juge de se substituer à elles
pour modeler leur accord.
Les cas exceptionnels de révision. Les exceptions conventionnelles.
Les parties peuvent se mettre d’accord, dès l’origine, pour mettre en place
des mécanismes permettant de tenir compte des changements de
circonstances. Les parties peuvent convenir à l'avance de techniques
permettant au contrat de s’adapter aux évolutions. Tout d’abord, certains
éléments du contrat peuvent être maîtrisés par les parties, comme le prix
par exemple. Il s’agit certainement de l’élément le plus évolutif, surtout
dans les domaines où le prix dépend de l’évolution de cours volatiles (ex. :
prix du pétrole). Pour que le prix convenu à l’origine puisse s’adapter à
l’évolution des cours sans qu’un nouvel accord des parties soit nécessaire
à chaque évolution, des mécanismes d’adaptation automatiques peuvent
être mis en place : clause d’indexation (clause permettant de faire évoluer
le prix en fonction d’un élément objectif de référence, d’un indice, comme
le cours de l’or, le coût de la vie, le coût de la construction…), clause
recettes (clause parfois stipulée dans les baux commerciaux en vertu de
laquelle le bailleur recevra un pourcentage sur le chiffre d’affaires ou les
bénéfices du locataire), clause de prix du marché, clause d’offre
concurrente (clause stipulée dans les contrats d’approvisionnement
exclusif, parfois appelée clause anglaise, en vertu de laquelle le
fournisseur s’engage à adapter le prix à celui proposé par les concurrents)
… Dans tous ces cas, l'accord des parties à une adaptation est d’ores et
déjà contenu dans leur convention.
D’autre part, les parties peuvent stipuler une clause leur imposant par
avance de renégocier le contrat en cas de changement de circonstances.
Ces clauses portent des noms divers tels que clause d’adaptation, de
renégociation, de variation, de révision, de sauvegarde ou de hardship.
Dans tous les cas, ces clauses imposent aux parties de renégocier le
contrat en cas de changement de circonstances.

Pour mémoire, il existe aussi quelques exceptions légales à l’interdiction


de la révision pour imprévision. Il existe en effet quelques textes qui,
exceptionnellement, autorisent le juge à réviser lui-même le contrat en
cas de changement de circonstances. Ex. : art. 900-2 c. civ. en matière de
libéralités, et donc notamment pour le contrat de donation ; art. 1189 c.
civ. en matière de prêt à usage…

Projets de réforme. La question de la révision du contrat en cas de


changement de circonstances est une des plus discutées. De nombreux
auteurs appellent de leurs vœux une modification du droit en la matière.

16
Les projets de réforme se sont donc penchés de manière attentive sur
cette question. Mais les propositions sont plus ou moins novatrices.
L’avant-projet Catala reste prudent (art. 1135-1 et s.). Il propose d’intégrer
la question du changement de circonstances, ce qui est déjà une
différence notable par rapport aux textes actuels qui sont muets sur la
question (du moins dans la partie obligations en général). Mais il s’en tient
aux acquis de la jurisprudence et surtout de la technique contractuelle : il
prévoit que les parties peuvent stipuler une clause de renégociation
(précision qui n’est pas vraiment utile), et qu’à défaut le juge lui-même
pourra ordonner cette renégociation. On le verra, cette solution a été
consacrée par la jurisprudence sur le fondement de l’obligation de bonne
foi (v. infra). Il précise qu’en cas d’échec de la renégociation, chaque
partie pourra résilier le contrat sans frais ni dommage. L’innovation est là :
à l’heure actuelle, cette résiliation est fautive puisque le changement de
circonstances ne permet pas à une partie de se délier de ses obligations.
Mais le texte reste prudent puisqu’il n’octroie pas au juge la possibilité de
réviser le contrat. A cet égard le projet de la chancellerie va plus loin (art.
136) : il prévoit qu’en cas d’échec de la renégociation le juge pourrait
mettre fin au contrat voire le modifier. Mais, malheureusement, le texte
est mal rédigé et la formule est ambigüe (« en cas de refus ou d’échec de
la renégociation, le juge peut, si les parties en sont d’accord, procéder à
l’adaptation du contrat… » : est-ce dire que le juge ne peut adapter lui-
même le contrat que si les parties le lui demandent ? Si c’est bien le sens
du texte, il est sans grand intérêt : si les parties ne sont pas parvenues à
renégocier le contrat et donc à en modifier les termes, il est clair que l’une
d’entre elles ne sera pas d’accord pour permettre au juge de le faire). Seul
le projet Terré opte clairement en faveur de la révision judiciaire : il
encourage les parties à renégocier elles-mêmes mais ajoute qu’en
« l’absence d’accord des parties dans un délai raisonnable, le juge peut
adapter le contrat en considération des attentes légitimes des parties ou y
mettre fin à la date et aux conditions qu’il fixe ». L’adoption d’un tel texte
modifierait totalement le droit actuel en renversant la règle qui se
maintient depuis l’arrêt canal de Craponne, interdisant au juge de modifier
le contrat en cas de changement de circonstances.

Section 3 – L'obligation de bonne foi


L’obligation de bonne foi est formulée dans le troisième alinéa de
l'article 1134 du code civil : "elles (les conventions) doivent être exécutées
de bonne foi". Or, l’une des évolutions marquantes du droit des contrats
depuis une quarantaine d’années est d’avoir découvert les potentialités de
ce texte. Alors que l’obligation de bonne foi n’était guère invoquée jusque
là, cette exigence est devenue un principe général. Il en résulte une

17
certaine moralisation des relations contractuelles. Il faut notamment
rappeler que bien que l’article 1134 alinéa 3 n’évoque que la bonne foi
dans l’exécution du contrat, la jurisprudence a étendu le rôle de cette
notion à la période de formation du contrat et aux négociations.
Les illustrations de l’obligation de bonne foi sont particulièrement
variées, mais l’on peut, schématiquement, en présenter quelques
illustrations majeures. D’abord, la bonne foi se comprend par rapport à son
contraire : la mauvaise foi. Agir de bonne foi, c’est avant tout ne pas être
de mauvaise foi (même si cette définition peut paraître est quelque peu
déceptive). Chaque partie doit s’abstenir de toute mauvaise foi, de tout
comportement déloyal. Chaque partie doit donc s’abstenir d’adopter
sciemment un comportement nuisible pour l’autre partie.
Ex. : contrat de bail dans lequel est insérée une clause résolutoire en cas
de non paiement des loyers après une sommation de payer restée
infructueuse. La manière dont cette clause résolutoire est mise en œuvre
peut être contraire à la bonne foi. Il en a été jugé ainsi lorsque le
propriétaire envoie la sommation au mois de juillet pendant les vacances
du locataire, alors qu’il sait que son locataire n’est pas là. Il s’agit d’un
comportement déloyal car le propriétaire sait que le locataire ne pourra pas
réagir à temps pour éviter la résolution du contrat. Jugé que dans ce cas le
propriétaire est privé du droit de se prévaloir de la clause résolutoire, parce
qu’elle a été invoquée de mauvaise foi.
S’agissant de la sanction de la mauvaise foi, il faut néanmoins
évoquer un arrêt récent, rendu par la Cour de cassation le 10 juillet 2007
(D. 2007, p. 2844, note P.-Y. Gautier, et p. 2839, note Ph. Stoffel-Munck),
par lequel la Cour a mis l’accent sur les limites de la notion de bonne foi.
Certes, la Cour de cassation est attachée à cette notion, mais elle a montré
par cette décision qu’il faut tout de même en user avec un peu de
modération. En particulier, les juges ne doivent pas l’invoquer pour ruiner
le principe de la force obligatoire du contrat. Selon cette décision, « si la
règle selon laquelle les conventions doivent être exécutées de bonne foi
permet au juge de sanctionner l’usage déloyal d’une prérogative
contractuelle, elle ne l’autorise pas à porter atteinte à la substance même
des droits et obligations légalement convenus entre les parties ». Cela a
conduit à la cassation d’un arrêt d’appel qui avait affirmé qu’un contractant
ayant agi de mauvaise foi ne pouvait plus se prétendre créancier. Cela
revenait purement et simplement à priver d’effet le contrat. La Cour de
cassation a considéré qu’une telle solution était excessive.
Au-delà de la sanction de la mauvaise foi, la jurisprudence tend à
consacrer une vision plus positive de la bonne foi. Celle-ci n’implique pas
seulement de s’abstenir de toute déloyauté manifeste ; elle implique
parfois un esprit de collaboration entre les parties. Par exemple, la bonne

18
foi peut imposer une obligation d’information en cours d’exécution du
contrat sur les événements pouvant affecter l’exécution du contrat. Cette
obligation est d’ailleurs parfois consacrée par la loi elle-même (ex. art. L.
113-2 c. assur., obligeant l’assuré à tenir l’assureur informé des
événements qui se produisent pendant l’exécution du contrat, et
notamment de ceux qui sont susceptibles d’aggraver les risques ou d’en
créer de nouveaux, comme la maladie…). En l’absence de texte, la
jurisprudence se fonde sur l’obligation générale de bonne foi pour justifier
l’existence d’une obligation d’information.
De manière plus remarquable encore, la Cour de cassation a pu
estimer que l’obligation de bonne foi pouvait obliger les parties à
renégocier le contrat s’il devient gravement déséquilibré en raison d’un
changement de circonstances (Cass. com., 3 novembre 1992, Bull. civ. IV,
n° 338, arrêt Huard, à propos d’un contrat d’approvisionnement pétrolier).
Cette solution a été très remarquée parce qu’elle apporte un léger
tempérament au rejet de principe de la théorie de l’imprévision : certes, le
juge ne peut pas modifier lui-même le contrat ; mais il pourrait obliger les
parties à renégocier le contrat, pour qu’elles tentent de trouver un nouvel
accord qui permettrait de remédier au déséquilibre grave survenu en cours
de contrat. En effet, on peut estimer qu’exiger l’exécution du contrat dans
ses termes initiaux lorsqu’il devient ruineux pour une partie en raison d’un
changement de circonstances est contraire à la bonne foi et à l’esprit de
collaboration qui doit régner entre les parties.

19
2e Partie : Les effets du contrat à l’égard des
tiers
La question est maintenant de savoir si le contrat peut produire des
effets à l’égard des tiers. La réponse de principe est simple et négative : le
contrat ne produit aucun effet à l’égard des tiers. C’est le principe de l’effet
relatif du contrat (chapitre 1). Pourtant, le contrat est une réalité qui ne
peut pas être ignorée, même par les tiers. C’est pourquoi ce principe est
tempéré par celui de l’opposabilité du contrat (chapitre 2).
Avant toute chose, il faut préciser que ce qui suit n’est qu’une
présentation très sommaire et parcellaire de la question des effets du
contrat à l’égard des tiers. Cette question est en réalité très vaste et, à
certains égards, très complexe. Cette présentation sera limitée à une seule
partie du problème : elle se limitera à la question des effets du contrat à
l’égard des « tiers absolus » (penitus extranei), c'est-à-dire les personnes
totalement extérieures au contrat. Mais il faut savoir qu’il existe aussi des
personnes qui ne sont certes pas parties au contrat, mais qui ne peuvent
pourtant être regardées comme lui étant totalement étrangères. On les
appelle « tiers intéressés » et des règles particulières s’appliquent à leur
égard, que nous n’étudierons pas par manque de temps. Il s’agit par
exemple des créanciers de l’une des parties. De plus, par exception,
certains contrats peuvent avoir pour unique but de profiter à des tiers (ex.
stipulation pour autrui), que nous n’étudierons pas non plus pour la même
raison.
Chapitre 1 – Le principe de l’effet relatif du contrat
Ce principe est exprimé à l'article 1165 du Code civil : "Les
conventions n'ont d'effet qu'entre les parties contractantes ; elles ne
nuisent point au tiers, et elles ne lui profitent que dans le cas prévu par
l'article 1121" (ie stipulation pour autrui, mais en réalité la dérogation de
l’article 1121 n’est pas la seule). Ce texte définit donc le domaine
d'application du contrat : le contrat ne s'applique qu'aux parties. Il est la
traduction de l'adage latin Res inter alios acta aliis neque nocere neque
prodesse potest (la chose conclue entre les parties ne peut ni nuire, ni
profiter aux autres).
Ce principe se justifie par les fondements mêmes du droit des
contrats : l’autonomie de la volonté et la liberté contractuelle impliquent
que l’on ne peut être engagé contractuellement que si on l’a voulu. Par
conséquent, seules les parties au contrat sont engagées, puisque elles
seules ont manifesté leur volonté d’être liées. Les tiers, qui n’ont exprimé
aucune volonté en ce sens, ne peuvent être liés par un contrat dont ils
n’ont pas voulu. C’est pourquoi l’article 1165 prévoit que le contrat ne peut

20
nuire aux tiers. Réciproquement, ce texte précise que le contrat ne profite
pas aux tiers (sauf exceptions telles que la stipulation pour autrui), pour la
même raison : seul celui qui a donné son consentement au contrat peut
profiter des droits qui en découlent. Ainsi, le contrat ne peut en principe
toucher les tiers absolus : il ne peut ni les rendre créancier, ni les rendre
débiteurs.
Chapitre 2 – L’opposabilité du contrat
Le principe de l’effet relatif du contrat est en réalité complété par un
autre principe : celui de l’opposabilité du contrat. En effet, même si le
contrat ne peut créer aucun droit ou obligation au profit ou à la charge des
tiers absolus, le contrat reste une réalité sociale. C’est un fait qui existe et
qui, en tant que tel, ne peut être ignoré par les tiers : ils ne sont pas obligés
eux-mêmes, mais cela ne signifie pas qu’ils peuvent ignorer l’existence du
contrat. En tant que fait social, le contrat est donc opposable aux tiers qui
ne peuvent en méconnaître l’existence. Il faut bien comprendre qu’il ne
s’agit pas d’une exception au principe de l’effet relatif du contrat : il ne
s’agit pas de lier les tiers contre leur volonté ; il s’agit de faire en sorte
qu’ils respectent le contrat en tant que fait. De plus, cette opposabilité du
contrat peut aussi bien jouer à leur encontre qu’à leur profit. Il faut donc
envisager l’opposabilité du contrat aux tiers (section 1) et l’opposabilité du
contrat par les tiers (section 2). Il faut rappeler que nous n’envisageons que
les tiers absolus ; mais il existe de nombreuses règles relatives à
l’opposabilité concernant les tiers intéressés.
Section 1 – L’opposabilité du contrat aux tiers
On l’a dit, le contrat est une réalité sociale que les tiers ne peuvent
ignorer. C’est pourquoi on dit que le contrat leur est opposable. Il en résulte
qu’un tiers peut engager sa responsabilité s’il méconnaît cette réalité. Un
exemple très simple permet de le comprendre : si un contrat transfère la
propriété d’un bien (vente par exemple), les tiers ne peuvent ignorer le
droit de propriété qui en résulte. Ils ne peuvent porter atteinte à ce droit.
De même, un tiers peut engager sa responsabilité s’il se rend
complice de la violation d’un contrat. Exemples : complicité dans la
violation d’une promesse de vente ; complicité dans la violation d’une
clause de non-concurrence.
Il faut préciser que le tiers engage sa responsabilité délictuelle, et
non contractuelle, puisqu’il n’est pas lié contractuellement (le débiteur
contractuel en revanche engagera sa responsabilité contractuelle. Il en
résulte que la partie victime de l’inexécution pourra à la fois engager la
responsabilité contractuelle de son cocontractant et la responsabilité
délictuelle du tiers complice). Pour engager la responsabilité du tiers, il faut
démontrer qu’il avait connaissance de l’existence du contrat (par ex.

21
démontrer qu’il avait connaissance du contrat comportant la clause de non-
concurrence).
Section 2 – L’opposabilité du contrat par les tiers
Les tiers doivent respecter le contrat, mais ils peuvent aussi s’en
prévaloir, sous certaines conditions. Ainsi, on dit que le contrat est
opposable par les tiers. Ils peuvent s’en prévaloir à l’égard des parties
elles-mêmes. En particulier, les tiers peuvent se prévaloir de l'inexécution
du contrat si elle leur cause un dommage. Cette situation est relativement
fréquente. En effet, il faut bien voir que l’inexécution d’un contrat par une
partie peut parfois avoir des répercussions sur la situation d’un tiers ; elle
peut parfois causer un préjudice, non seulement au cocontractant, mais
encore à un tiers. Dans ce cas, le tiers qui subit un préjudice peut engager
la responsabilité du contractant fautif, bien qu’il ne soit pas partie au
contrat. Exemple : le locataire d’un immeuble peut engager la
responsabilité de l’architecte ayant conclu un contrat avec le bailleur en
cas de mauvais accomplissement de sa mission de direction et de
surveillance des travaux si cela lui a causé un dommage.
Bien sûr, la responsabilité est alors de nature délictuelle, et non
contractuelle, puisque le tiers n’est pas partie au contrat. Il en résulte que
le contractant qui a manqué à ses obligations pourra engager sa
responsabilité à l’égard de deux personnes et sur deux fondements : il
engage sa responsabilité contractuelle envers son cocontractant, et sa
responsabilité délictuelle à l’égard du tiers.
Cette règle est bien établie mais une question a posé de grandes
difficultés : il s’agit des conditions dans lesquelles le tiers peut engager la
responsabilité du contractant fautif. On l’a dit, il s’agit d’une responsabilité
de nature délictuelle ; il faut donc que les conditions de cette responsabilité
soit réunies. En particulier il faut établir la faute commise par le
contractant. C’est sur ce point que la jurisprudence a été fluctuante et que
les débats font rage. La jurisprudence a oscillé entre deux solutions : la 1re
est de considérer que la faute du contractant à l’égard du tiers est établie
dès lors qu’il y a eu un manquement aux obligations contractuelles. La 1re
chambre civile de la Cour de cassation a ainsi considéré pendant un temps
qu’il suffisait au tiers d’invoquer le manquement contractuel, « sans avoir à
rapporter d’autre preuve ». La 2e possibilité est de considérer que cela est
insuffisant puisqu’il ne s’agit pas de responsabilité contractuelle mais de
responsabilité délictuelle. La 2e position est donc plus exigeante : il faut
démontrer que l’inexécution contractuelle constitue en même temps la
violation du devoir général de prudence et de diligence fondant la
responsabilité délictuelle. C’était la position de la chambre commerciale.
Cette discordance a été récemment résolue par un arrêt de l’Assemblée
plénière de la Cour de cassation du 6 octobre 2006 (Bull. civ. ass. plén. n°

22
9). Elle a retenu la position de la 1re chambre civile en affirmant que « le
tiers à un contrat peut invoquer, sur le fondement de la responsabilité
délictuelle, un manquement contractuel dès lors que ce manquement lui a
causé un dommage ». Par conséquent, pour engager la responsabilité du
contractant qui a manqué à ses obligations contractuelles, le tiers n’a que
deux preuves à rapporter : l’existence du manquement contractuel (et non
d’un véritable manquement délictuel), et l’existence d’un préjudice. Cette
solution a néanmoins été très critiquée au motif qu’elle ouvrait trop
largement les vannes de la responsabilité du contractant à l’égard des
tiers.

23
ANNEXE
Extraits des projets de réforme

PROJET DE LA CHANCELLERIE

Chapitre VIII – Effets

Section 1 : Les effets du contrat entre les parties

Article 135
Les conventions obligent non seulement à ce qui y est exprimé, mais encore
à toutes les suites que l’équité, l’usage ou la loi donnent à l’obligation
d’après sa nature.
Article 136
Si un changement de circonstances, imprévisible et insurmontable, rend
l’exécution excessivement onéreuse pour une partie qui n’avait pas accepté
d’en assumer le risque, celle-ci peut demander une renégociation à son cOcontractant mais doit
continuer à exécuter ses obligations durant la renégociation.
En cas de refus ou d’échec de la renégociation, le juge peut, si les
parties en sont d’accord, procéder à l’adaptation du contrat, ou à défaut y
mettre fin à la date et aux conditions qu’il fixe.

Section 2 : Les effets du contrat à l’égard des tiers

§ 1 – Dispositions générales
Article 137
Le contrat n’a d’effet qu’entre les parties.
Il n’a pas d’effet à l’égard des tiers qui ne peuvent ni en demander
l’exécution ni se voir contraints de l’exécuter sous réserve des dispositions
de la présente section.
Article 138
Le contrat est opposable aux tiers qui doivent respecter la situation juridique
ainsi créée.
Le contrat est opposable aux parties par les tiers qui peuvent invoquer à leur
profit la situation juridique ainsi créée notamment pour rapporter la preuve
d’un fait ou encore rechercher la responsabilité d’une partie.
Article 139
Lorsque les parties ont conclu un contrat apparent qui dissimule un contrat
secret, ce dernier, appelé aussi contre-lettre, produit des effets entre les parties.
Il n’est pas opposable aux tiers, qui peuvent néanmoins s’en prévaloir.

§ 2 – Le porte-fort et la stipulation pour autrui


Article 140 (article 1119 du Code civil)
On ne peut, en général, s’engager ni stipuler en son propre nom que pour
soi-même.
Article 141
Néanmoins, on peut se porter fort en promettant le fait d’un tiers.
Si le tiers accomplit le fait promis ou ratifie l’engagement, le porte-fort est
libéré de toute obligation. L’engagement du tiers est rétroactivement validé
à la date à laquelle il a été souscrit par celui qui s’est porté fort.
Article 142
L’un des contractants, nommé stipulant, peut pareillement faire promettre à
l’autre, le promettant, d’accomplir une prestation au profit d’un tiers bénéficiaire,

24
à condition que celui-ci, serait-il une personne future, soit précisément
désigné ou puisse être déterminé lors de l’exécution de la promesse et
qu’il ait, à cette date, la capacité de recevoir.
Article 143
Tant que le tiers n’a pas accepté le bénéfice de la stipulation faite en sa faveur,
celle-ci peut être librement révoquée par le stipulant. Quand elle intervient
avant la révocation, l’acceptation rend la stipulation irrévocable dès
que son auteur ou le promettant en a eu connaissance. Elle investit le bénéficiaire,
qui est censé l’avoir eu dès sa constitution, du droit d’agir directement
contre le promettant pour l’exécution de l’engagement.
Article 144
La révocation ne peut émaner que du stipulant, ou, après son décès, de ses
héritiers. Ceux-ci ne peuvent y procéder qu’à l’expiration d’un délai de trois
mois à compter du jour où ils ont mis le bénéficiaire en demeure de
l’accepter. La révocation produit effet dès lors que le tiers bénéficiaire ou le
promettant en a eu connaissance. Lorsqu’elle est faite par testament, elle
prend effet au moment du décès. Si elle n’est pas assortie de la désignation
d’un nouveau bénéficiaire, la révocation profite, selon le cas, au stipulant ou
à ses héritiers. Le tiers initialement désigné est censé n’avoir jamais bénéficié
de la stipulation faite à son profit.
Article 145
L’acceptation peut émaner du bénéficiaire ou, après son décès, de ses héritiers,
sauf stipulation contraire. Elle peut être expresse ou tacite. Elle peut
intervenir même après le décès du stipulant ou du promettant.
Article 146
Le stipulant est lui-même fondé à exiger du promettant l’exécution de son
engagement envers le bénéficiaire.

§ 3 – La transmission du contrat à cause de mort


Article 147
Les droits et obligations d’une personne défunte, lorsqu’ils ne s’éteignent
pas par le fait de son décès, sont transmis à ses héritiers selon les règles posées
aux Titres « Des successions » et « Des libéralités ».
Les héritiers ou légataires du défunt, ou certains d’entre eux, pourront prendre
sa place dans les contrats auxquels il était partie et dont l’exécution se
poursuit après son décès, si cette substitution est édictée par la loi, prévue
par une convention ou stipulée par le défunt dans son testament.

§ 4 – La cession de contrat
Article 148
Un contractant ne peut, sans l’accord exprès ou tacite de son cocontractant,
céder entre vifs à un tiers sa qualité de partie au contrat, sauf si la loi l’y
autorise.

§ 5 – Les actions ouvertes aux créanciers


Article 149
Les créanciers peuvent, au nom de leur débiteur, exercer tous les droits et
actions de celui-ci, à l’exception de ceux qui sont exclusivement attachés à
la personne. Ils ne justifient de leur intérêt à agir qu’à charge de prouver
que la carence de leur débiteur leur cause préjudice.
Article 150
Les créanciers peuvent aussi, en leur nom personnel, attaquer les actes faits
par leur débiteur en fraude de leurs droits, à charge d’établir, s’il s’agit d’un
acte à titre onéreux, que le tiers cocontractant a eu connaissance de la
fraude. L’acte déclaré frauduleux est inopposable aux créanciers, de telle
sorte que ceux-ci ne doivent souffrir d’aucun de ses effets. Le cas échéant,
le tiers acquéreur est tenu de restituer ce qu’il avait reçu en fraude. [Les

25
créanciers doivent néanmoins, quant à leurs droits énoncés au titre « Des successions » et au titre « Du
contrat de mariage et des régimes matrimoniaux
», se conformer aux règles qui y sont prescrites.]
Article 151
Les créanciers qui exercent l’action ouverte à l’article 149 sont payés par
prélèvement sur les sommes qui, par l’effet de leur recours, rentrent dans le
patrimoine du débiteur négligent. L’action ouverte à l’article 150 profite en
priorité aux créanciers qui l’ont intentée et à ceux qui se sont joints à
l’instance.

Chapitre IX – Interprétation et qualification

Section 1 : L’interprétation des contrats


Article 152
Le contrat s’interprète d’après la commune intention des parties plutôt que
d’après le sens littéral des termes. A défaut de déceler la commune intention
des parties, le contrat s’interprète selon le sens que lui donnerait une personne
raisonnable placée dans la même situation.
Article 153
Toutes les clauses des contrats s’interprètent les unes par rapport aux autres,
en donnant à chacune le sens qui respecte la cohérence de l’acte tout entier.
Dans l’ensemble contractuel qu’ils forment, les contrats interdépendants
s’interprètent en fonction de l’opération à laquelle ils sont ordonnés.
Article 154
L’interprétation ne peut conduire à dénaturer les clauses claires et précises
d’un contrat.
Article 155
Lorsqu’une clause est susceptible de deux sens, celui qui lui confère un effet
doit prévaloir sur celui qui ne lui en fait produire aucun.
En cas d’ambiguïté, les clauses d’un contrat s’interprètent contre celui qui
les a proposées.

§ 2 – La qualification
Article 156
Hors le cas où elle s’impose à lui en vertu d’un accord des parties portant
sur des droits dont elles ont la libre disposition, le juge donne ou restitue
son exacte qualification au contrat.
Article 157
Si le contrat est modifié dans l’un de ses éléments essentiels, il y a lieu de
lui donner la qualification nouvelle qui en découle.
Article 158
L’acte qui ne répond pas aux conditions de la validité correspondant à la
dénomination choisie par les parties subsiste s’il répond aux conditions de
validité d’un autre acte dont le résultat est conforme à leur volonté.

26
AVANT-PROJET CATALA :

CHAPITRE III – DE L’EFFET DES CONVENTIONS

SECTION 1. DISPOSITIONS GENERALES (ARTICLES 1134 ET 1135)

Art. 1134 Les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont
faites.
Elles ne peuvent être modifiées ou révoquées que de leur consentement
mutuel, ou pour des raisons que la loi autorise.
Elles doivent être exécutées de bonne foi.
Art. 1134-1 Les parties peuvent, aux conditions de leur convention, de l’usage ou de
la loi*, se réserver la faculté de se dédire ou l’accorder à l’une d’elles**.
Art. 1135 Les conventions obligent non seulement à ce qui est exprimé, mais encore
à toutes les suites que l’équité, l’usage ou la loi donnent à l’obligation d’après sa
nature.
(Obs. : art. 1135 actuel c.civ.)
On doit, notamment, suppléer dans le contrat les clauses qui y sont
d’usage, quoiqu’elles n’y soient pas exprimées.
(Obs. : C’est l’article 1160 actuel, qui paraît mieux venu dans le sillage de l’article 1135.)
Art. 1135-1 Dans les contrats à exécution successive ou échelonnée, les parties
peuvent s’engager à négocier une modification de leur convention pour le cas où il
adviendrait que, par l’effet des circonstances, l’équilibre initial des prestations
réciproques fût perturbé au point que le contrat perde tout intérêt pour l’une d’entre
elles.
Art. 1135-2 A défaut d’une telle clause, la partie qui perd son intérêt dans le contrat
peut demander au président du tribunal de grande instance d’ordonner une nouvelle
négociation.
Art. 1135-3 Le cas échéant, il en irait de ces négociations comme il est dit au
chapitre 1er du présent titre.
Leur échec, exempt de mauvaise foi, ouvrirait à chaque partie la faculté de
résilier le contrat sans frais ni dommage.

SECTION 2. DE L’INTERPRETATION ET DE LA QUALIFICATION (ARTICLES


1136 A 1143)

§ 1 - De l’interprétation
Art. 1136 On doit dans les conventions rechercher quelle a été la commune
intention des parties contractantes, plutôt que de s’arrêter au sens littéral des termes.
On doit semblablement dans l’acte unilatéral, faire prévaloir l’intention
réelle de son auteur.
Dans l’interprétation d’une décision collégiale, on doit faire prévaloir le
sens le plus conforme à l’intérêt commun des membres de la collectivité.
Art. 1137 Toutes les clauses des contrats s’interprètent les unes par rapport aux
autres, en donnant à chacune le sens qui respecte la cohérence de l’acte tout entier.
Dans l’ensemble contractuel qu’ils forment, les contrats interdépendants
s’interprètent en fonction de l’opération à laquelle ils sont ordonnés.
Art. 1138 Les clauses claires et précises ne sont pas sujettes à interprétation, à
peine de dénaturation de l’acte.
Art. 1138-1 Quelque généraux que soient les termes dans lesquels une convention est
conçue, elle ne comprend que les choses sur lesquelles il paraît que les parties se sont
proposé de contracter.
(Obs. : art. 1163 civ. inchangé)
Art. 1138-2 Lorsque dans un contrat on a exposé un cas pour l’explication de
l’obligation, on n’est pas censé avoir voulu par là restreindre l’étendue que

27
l’engagement reçoit de droit aux cas non exprimés.
(Obs. : art. 1164 c.civ. inchangé)
Art. 1139 Le contrat s’interprète en raison et en équité.
Art. 1139-1 Lorsqu’une clause est susceptible de deux sens, on doit plutôt l’entendre
dans celui avec lequel elle peut avoir quelque effet, que dans le sens avec lequel elle
n’en pourrait produire aucun.
(Obs. : art. 1157 civ. inchangé)
Art. 1139-2 Les termes susceptibles de deux sens doivent être pris dans le sens qui
convient le plus à la matière du contrat.
(Obs. : art. 1158 civ. inchangé)
Art. 1139-3 Ce qui est ambigu s’interprète par ce qui est d’usage dans le lieu où le
contrat est passé et par la pratique des parties.
Art. 1140 Dans le doute, le contrat s’interprète contre celui qui a stipulé et en
faveur de celui qui a contracté l’obligation.
Art. 1140-1 Toutefois, lorsque la loi contractuelle a été établie sous l’influence
dominante d’une partie, on doit l’interpréter en faveur de l’autre.
Art. 1141 L’interprétation du contrat se fonde sur l’analyse de l’ensemble de ses
éléments. La méconnaissance de ses éléments essentiels constitue une dénaturation.

§ 2 – De la qualification
Art. 1142 Lorsque les parties ont donné à leur accord une dénomination, il y a lieu
de la suivre.
Lorsqu’elle est inexacte, le juge redresse cette qualification hors le cas où
elle s’impose à lui. Il se fonde pour requalifier sur les éléments que les parties, dans la
réalité, ont donné pour base à leur accord.
Art. 1142-1 S’il advient que le contrat soit modifié dans l’un de ses éléments
essentiels, il y a lieu de lui donner la qualification nouvelle qui en découle.
Art. 1143 L’acte nul faute de répondre aux conditions de la validité correspondant
à la qualification choisie par les parties subsiste, réduit, s’il répond aux conditions de
validité d’un autre acte dont le résultat est conforme à leur volonté.

SECTION 3 – DE DIVERSES ESPECES D’OBLIGATIONS


(ARTICLES 1144 A 1151)
(…)

SECTION 4. DE L’EXECUTION DES OBLIGATIONS (ARTICLES 1152 A 1156-2)


(…)

SECTION 5. DE L’INEXECUTION DES OBLIGATIONS ET DE LA RESOLUTION


DU CONTRAT (ARTICLES 1157 A 1160-1)
(…)

SECTION 6. DES RESTITUTIONS APRES ANEANTISSEMENT DU CONTRAT


(ARTICLES 1161 à 1164-7)
(…)

SECTION 7. DE L’EFFET DES CONVENTIONS A L’EGARD DES TIERS (ARTICLES


1165 A 1172-3)

§ 1 – Dispositions générales
Art. 1165 Les conventions ne lient que les parties contractantes ; elles n’ont d’effet
à l’égard des tiers que dans les cas et limites ci-après expliquées.
Art. 1165-1 Les contre-lettres ne peuvent avoir leur effet qu’entre les parties
contractantes ; elles n’ont pas d’effet contre les tiers.
Art. 1165-2 Les conventions sont opposables aux tiers ; ceux-ci doivent les respecter
et peuvent s’en prévaloir, sans être en droit d’en exiger l’exécution.

28
§ 2 – De la substitution de contractant et du transfert du contrat
Art. 1165-3 Les droits et obligations d’une personne défunte, lorsqu’ils ne s’éteignent
pas par le fait de son décès, adviennent à ses héritiers selon les règles posées aux
Titres Des successions et Des donations entre vifs et des testaments.
Semblablement, les héritiers ou légataires du défunt, ou certains d’entre
eux, pourront prendre sa place dans les contrats auxquels il était partie et dont
l’exécution se poursuit après son décès, si cette substitution est édictée par la loi,
prévue par une convention ou stipulée par le défunt dans son testament.
Art. 1165-4 Un contractant ne peut sans l’accord exprès ou tacite de son
cocontractant, céder entre vifs à un tiers sa qualité de partie au contrat.
Art. 1165-5 Il est fait exception à ce principe dans les cas prévus par la loi.
Hormis ces cas, la substitution de contractant s’opère lorsque le contrat
fait partie intégrante d’une opération formant un ensemble indivisible, comme sont
les fusions ou scissions de sociétés et les apports partiels d’actifs.
Sauf convention contraire, il appartient au cocontractant, lorsque le
transfert a eu lieu sans son accord, de se retirer du contrat au terme d’un préavis
raisonnable.

§ 3 – Des actions ouvertes aux créanciers


Art. 1166 Les créanciers peuvent, au nom de leur débiteur, exercer tous les droits
et actions de celui-ci, à l’exception de ceux qui sont exclusivement attachés à la
personne.
Ils ne justifient de leur intérêt à agir qu’à charge de prouver que la
carence de leur débiteur leur cause préjudice.
Art. 1167 Les créanciers peuvent aussi, en leur nom personnel, attaquer les actes
faits par leur débiteur en fraude de leurs droits, à charge d’établir, s’il s’agit d’un
acte à titre onéreux, que le tiers cocontractant a eu connaissance de la fraude.
L’acte déclaré frauduleux est inopposable aux créanciers, de telle sorte
que ceux-ci ne doivent souffrir d’aucun de ses effets. Le cas échéant, le tiers
acquéreur est tenu de restituer ce qu’il avait reçu en fraude.
L’action ne peut être exercée que dans les trois ans qui suivent la
connaissance que les créanciers ont de la fraude.
Art. 1167-1 Les créanciers qui exercent l’action ouverte à l’article 1166 sont payés
par prélèvement sur les sommes qui, par l’effet de leur recours, rentrent dans le
patrimoine du débiteur négligeant.
L’action ouverte à l’article 1167 profite en priorité aux créanciers qui
l’ont intentée et à ceux qui se sont joints à l’instance.
Art. 1167-2 Quant à leurs droits énoncés au titre Des successions et au titre Du
contrat de mariage et des régimes matrimoniaux, les créanciers doivent se conformer
aux règles qui y sont prescrites.
Art. 1168 Certains créanciers sont investis par la loi du droit d’agir directement en
paiement de leur créance contre un débiteur de leur débiteur, dans la limite des deux
créances.
L’action directe est également ouverte lorsqu’elle permet seule d’éviter
l’appauvrissement injuste du créancier, compte tenu du lien qui unit les contrats.

§ 4 – Du porte-fort et de la stipulation pour autrui


Art. 1169 On ne peut, en général, s’engager ni stipuler en son propre nom que pour
soi-même.
Art. 1170 Néanmoins, on peut se porter fort pour un tiers, en promettant le fait de
celui-ci ; sauf l’indemnité contre celui qui s’est porté fort si le tiers refuse
d’accomplir le fait promis ou de ratifier l’engagement.
Si le tiers accomplit le fait promis ou ratifie l’engagement, le porte-fort
est libéré de toute obligation, et l’engagement est rétroactivement validé à la date à
laquelle il a été souscrit.
Le tiers qui hérite du porte-fort doit remplir l’engagement de son auteur.
Art. 1171 L’un des contractants, nommé stipulant, peut faire promettre à l’autre, le

29
promettant, d’accomplir une prestation au profit d’un tiers bénéficiaire, à condition
que celui-ci, serait-il une personne future, soit précisément désigné, ou puisse être
déterminé lors de l’exécution de la promesse et qu’il ait, à cette date, la capacité de
recevoir.
Art. 1171-1 Tant que le tiers n’a pas accepté le bénéfice de la stipulation faite en sa
faveur, celle-ci peut être librement révoquée par le stipulant.
Quand elle intervient avant la révocation, l’acceptation rend la
stipulation irrévocable dès que son auteur ou le promettant en a eu connaissance.
Investi dès lors du droit d’agir directement contre le promettant pour
l’exécution de l’engagement, le bénéficiaire est censé avoir eu ce droit dès sa
constitution.
Art. 1171-2 La révocation ne peut émaner que du stipulant, ou, après son décès, de
ses héritiers. Ceux-ci ne peuvent y procéder qu’à l’expiration d’un délai de trois mis à
compter du jour où ils ont mis le bénéficiaire en demeure de l’accepter.
La révocation produit effet dès lors que le tiers bénéficiaire ou le
promettant en a eu connaissance. Lorsqu’elle est faite par testament, elle prend effet
au moment du décès. Si elle n’est pas assortie d’une nouvelle désignation bénéficiaire,
la révocation profite, selon le cas, au stipulant ou à ses héritiers. Le tiers initialement
désigné est censé n’avoir jamais bénéficié de la stipulation faite à son profit.
Art. 1171-3 L’acceptation peut émaner du bénéficiaire, ou, après son décès, de ses
héritiers, sauf stipulation contraire. Elle peut être expresse ou tacite. Elle peut
intervenir même après le décès du stipulant ou du promettant.
Art. 1171-4 Le stipulant est lui-même fondé à exiger du promettant l’exécution de son
engagement envers le bénéficiaire.

§ 5 – De l’effet des contrats interdépendants


Art. 1172 Les contrats concomitants ou successifs dont l’exécution est nécessaire à
la réalisation d’une opération d’ensemble à laquelle ils appartiennent sont regardés
comme interdépendants dans la mesure ci-après déterminée.
Art. 1172-1 Les clauses organisant les relations des parties à l’un des contrats de
l’ensemble ne s’appliquent dans les autres conventions que si elles y ont été
reproduites et acceptées par les autres contractants.
Art. 1172-2 Toutefois, certaines clauses figurant dans l’un des contrats de l’ensemble
étendent leur effet aux contractants des autres conventions, pourvu que ceux-ci en
aient eu connaissance lors de leur engagement et n’aient pas formé de réserves.
Il en est ainsi des clauses limitatives ou exclusives de responsabilité, des
clauses compromissoires et des clauses d’attribution de compétence.
Art. 1172-3 Lorsque l’un des contrats interdépendants est atteint de nullité, les
parties aux autres contrats du même ensemble peuvent se prévaloir de leur caducité.

PROJET TERRÉ :

CHAPITRE 3. DES EFFETS DU CONTRAT

Section 1. Des effets entre les parties

§ 1. De la force obligatoire
Article 91 :
Les contrats légalement formés tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faits.
Ils ne peuvent être modifiés ou révoqués que de leur consentement mutuel,
ou pour les causes que la loi ou le contrat autorise.
Sauf disposition légale contraire, le contrat conclu pour une durée indéterminée
peut être rompu à tout moment par l’une ou l’autre partie, sous réserve

30
d’un préavis suffisant. Sauf abus, la rupture unilatérale n’engage pas la
responsabilité
du contractant qui en prend l’initiative.
Article 92 :
Les parties sont tenues de remplir leurs obligations même si l’exécution de
celles-ci est devenue plus onéreuse.
Cependant, les parties doivent renégocier le contrat en vue de l’adapter ou
d’y mettre fin lorsque l’exécution devient excessivement onéreuse pour l’une
d’elles par suite d’un changement imprévisible des circonstances et qu’elle n’a
pas
accepté d’en assumer le risque lors de la conclusion du contrat.
En l’absence d’accord des parties dans un délai raisonnable, le juge peut
adapter le contrat en considération des attentes légitimes des parties ou y
mettre
fin à la date et aux conditions qu’il fixe.

§ 2. De l’effet translatif
Article 93
Dans les contrats ayant pour objet l’aliénation de la propriété ou d’un autre
droit, le transfert s’opère en principe dès la conclusion du contrat. Ce transfert
peut être différé par la volonté des parties, une disposition de la loi ou la nature
des choses.
Le transfert de propriété emporte en principe transfert des risques de la chose,
encore que la délivrance n’en ait pas été faite, à moins que le débiteur ne soit en
demeure de la délivrer ; la chose reste alors aux risques de ce dernier.
Article 94 :
L’obligation de délivrer la chose emporte l’obligation de la conserver jusqu’à
la délivrance en y apportant tous les soins d’un contractant raisonnable.
Cette obligation est plus ou moins étendue relativement à certains contrats,
dont les effets, à cet égard, sont expliqués sous les titres qui les concernent.
Article 95 :
L’opposabilité aux tiers du transfert de la propriété immobilière et des autres
droits réels immobiliers est réglée par les lois sur la publicité foncière.
Des lois particulières règlent l’opposabilité aux tiers du transfert de la propriété
de certains meubles.
Article 96 :
De deux acquéreurs successifs d’un même meuble corporel tenant leurs titres
d’un même auteur, on préférera celui qui a été mis en possession le premier,
encore que son titre soit postérieur en date, pourvu toutefois que sa possession
soit de bonne foi.

§ 3. De l’inexécution
(…)

Section 2. Des effets à l’égard des tiers

Article 124 :
Le contrat n’a d’effet qu’entre les parties.
Il n’a pas d’effet à l’égard des tiers qui ne peuvent ni en demander l’exécution
ni se voir contraints de l’exécuter, sous réserve des dispositions de la présente
section.
Article 125 :
Les tiers doivent respecter la situation créée par le contrat et peuvent s’en
prévaloir.

31
La seule existence d’un dommage subi par un tiers du fait de l’inexécution
d’une obligation par un contractant n’engage pas la responsabilité délictuelle de
celui-ci à l’égard du tiers.
Article 126 :
Les contre-lettres légalement formées n’ont d’effet qu’entre les parties ; elles
n’ont point d’effet contre les tiers, sauf la faculté de ceux-ci de s’en prévaloir.

§ 1. Du porte-fort et de la stipulation pour autrui


Article 127 :
On ne peut, en général, s’engager ni stipuler en son propre nom que pour
soi-même.
Article 128 :
On peut se porter fort en promettant le fait d’un tiers.
Le promettant est libéré de toute obligation si le tiers accomplit le fait promis.
Dans le cas contraire il peut être condamné à des dommages et intérêts.
Lorsque le porte-fort a pour objet la ratification d’un engagement, ce dernier
est rétroactivement validé à la date à laquelle le porte-fort a été souscrit.
Article 129 :
On peut pareillement stipuler au profit d’un tiers. S’il n’est pas déterminé
lors de la conclusion de la stipulation, il doit l’être lors de son exécution.
Article 130 :
La stipulation pour autrui confère immédiatement un droit au tiers au profit
duquel elle a lieu. Celui-ci, comme le stipulant, peut agir contre le promettant
pour l’exécution de l’engagement.
Article 131 :
Ce droit peut être révoqué par le stipulant tant que le tiers n’a pas déclaré
l’accepter. Après le décès du stipulant, il peut également l’être, sauf convention
contraire, par ses héritiers, à l’expiration d’un délai de trois mois à compter du
jour où ils ont mis le bénéficiaire en demeure de l’accepter.
La révocation prend effet lors de sa réception par le bénéficiaire ou le
promettant. Si elle est faite par testament, elle prend effet au moment du
décès.
Le tiers initialement désigné est censé n’avoir jamais bénéficié de la stipulation.
Si la révocation n’est pas assortie de la désignation d’un nouveau bénéficiaire,
elle profite soit au stipulant soit à ses héritiers.
Article 132 :
L’acceptation peut émaner du bénéficiaire ou, après son décès, de ses héritiers,
sauf clause contraire. Elle peut être expresse ou tacite. Elle peut intervenir
même après le décès du stipulant ou du promettant.

§ 2. Des actions ouvertes aux créanciers


Article 133 :
Les créanciers peuvent, au nom de leur débiteur, exercer tous les droits et
actions de celui-ci, à l’exception de ceux qui sont exclusivement attachés à la
personne, à condition toutefois qu’ils justifient de ce que la carence de leur
débiteur
compromet leur droit.
Ils sont alors payés par prélèvement sur les sommes qui, par l’effet de leur
recours, rentrent dans le patrimoine du débiteur négligent.
Article 134 :
Ils peuvent aussi, en leur nom personnel, attaquer les actes faits par le débiteur
en fraude de leurs droits, à charge d’établir, s’il s’agit d’un acte à titre onéreux,
que le tiers a eu connaissance de la fraude.
L’acte déclaré frauduleux est inopposable aux créanciers, de telle sorte que

32
ceux-ci ne doivent souffrir d’aucun de ses effets.
Le bénéfice de l’action profite en priorité aux créanciers qui ont intenté l’action
et à ceux qui s’y sont joints.
Article 135 :
Certains créanciers sont investis par la loi du droit d’agir directement en
paiement de leur créance contre un débiteur de leur débiteur, dans la limite des
deux créances.

CHAPITRE 4. DE L’INTERPRÉTATION

Article 136 :
Le contrat s’interprète d’après la commune intention des parties plutôt que
d’après le sens littéral des termes.
À défaut de déceler la commune intention des parties, le contrat s’interprète
selon le sens que lui donnerait une personne raisonnable placée dans la même
situation.
Article 137 :
Toutes les clauses des contrats s’interprètent les unes par rapport aux autres,
en donnant à chacune le sens qui respecte la cohérence de l’acte tout entier.
Lorsque, dans l’intention des contractants, des contrats concourent à une
opération d’ensemble, ils s’interprètent en fonction de celle-ci .
Article 138 :
Les clauses claires et précises ne sont pas sujettes à interprétation, à peine de
dénaturation de l’acte.
Article 139 :
Lorsqu’une clause est susceptible de deux sens, celui qui lui confère un effet
doit prévaloir sur celui qui ne lui en fait produire aucun.
Article 140 :
Dans le doute, le contrat s’interprète en faveur du débiteur.
En cas d’ambiguïté, les clauses d’un contrat qui n’ont pas été négociées
s’interprètent,
de préférence, à l’encontre de celui qui en est l’auteur.

33