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LA PROXIMITÉ DE LA JUSTICE AU RWANDA

Rapport socio-juridique sur les modes


de gestion de conflits fonciers

Etude menée par


Marco Lankhorst & Muriel Veldman
with an Executive Summery in English

Rwanda, Juin 2009


ROYAUME DE BELGIQUE
Service public fédéral
Affaires étrangères,
Commerce extérieur et
Coopération au Développement

Cette recherche ainsi que ce document ont été réalisés avec l’aide financière du Service Public Fédéral des
Affaires étrangères, du Commerce extérieur et de la Coopération au Développement du Royaume de Belgique.
Le contenu de ce document relève de la seule responsabilité de RCN Justice & Démocratie et ne peut en aucun
cas être considéré comme reflétant la position du Service Public Fédéral des Affaires étrangères, du Commerce
extérieur et de la Coopération au Développement du Royaume de Belgique.

RCN Justice & Démocratie, juin 2009


Siège social : Avenue Brugmann, 76
B-1190 Bruxelles
info@rcn-ong.be
LA PROXIMITE DE LA JUSTICE AU RWANDA
Rapport socio-juridique sur les modes de gestion des conflits fonciers

Etude menée par


Marco Lankhorst
Muriel Veldman
Alexandra Vasseur
Obedy Mutebutsi Ntuyoberwa, Silas Habimfura
Angela Nirere, Séraphine Murerwa et Evode Habiyonizeye

Publication juin 2009


La proximité de la justice au Rwanda

Marco Lankhorst est chercheur doctorant à l’Université d’Amsterdam, Pays Bas. Muriel Veldman est juriste
du Ministère de l’Habitat, de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement à la Haye, Pays Bas. Ce travail
a été effectué à titre personnel en tant que juristes et anthropologues du droit : ni l’université ni le ministère
ne peuvent être tenus responsables des propos et opinions développés dans ce rapport. Pour contacter les
auteurs, veuillez diriger votre correspondance à « marcolankhorst@gmail.com ».
RCN Justice & Démocratie est une organisation non-gouvernementale Belge. Sa mission est de contribuer à
garantir le respect des droits fondamentaux de toute personne en défendant plus particulièrement le droit à la
justice, ainsi que la protection des droits reconnus par les conventions internationales. C’est dans cet esprit que
l’association développe plusieurs actions auprès des autorités engagées dans un processus d’instauration ou
de la restauration de l’Etat de droit, et/ou auprès de la société civile. Ces actions ce concentrent sur la promotion
de la Justice comme valeur humaine, notamment par l’appui aux juridictions et aux justiciables, la formation des
acteurs judiciaires, la défense des droits des victimes de crimes contre l’Humanité, la lutte contre l’impunité,
ainsi que la mise en œuvre de la mémoire relative à ces crimes. L’association a une vocation tant nationale
qu’internationale et entend développer ses activités seule ou en partenariat, avec une indépendance politique
totale tant à l’égard des autorités nationales qu’internationales. Elle prend en compte les modes d’exercice de
la justice dans leurs contextes culturels, sociaux, et politiques, et recherche leur adéquation avec les droits
fondamentaux.

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REMERCIEMENTS
Nous tenons à remercier toute l’équipe de RCN Justice & Démocratie au Rwanda, en particulier Moctar Al
Housseinou, Robert Bokoro. Nous remercions également Eléazar, Jean Claude et Gatete, nos chauffeurs, qui
ont toujours su nous retrouver parmi les bananeraies. Merci à Zeger de Henau et Antoine Chevallier.
Merci à tous les juges, greffiers, abunzi, représentants des imidugudu, cellules et districts. Merci avant
tout aux justiciables de nous avoir fait confiance. Le rôle de chercheurs en quête d’informations nous pesait
parfois bien lourd face à des personnes en chair et en os avec des problèmes souvent aussi concrets que
poignants. Avec nos recommandations nous espérons pouvoir contribuer de quelque façon à une justice plus
proche de la population.
Merci à Edmond Tubanambazi, licencié en droit, pour ses recherches dans les archives de la Clinique juridique
à Butare.
Merci aux partenaires et autres participants pour les questions et critiques lors de la présentation à Kigali le
29 février 2008. Merci également à Gerti Hesseling, Professeur en Construction de la paix et Etat de droit, Ins-
titut des Droits de l’Homme, Université d’Utrecht, pour tous ses conseils utiles, et André Hoekema, Professeur
de Pluralisme de droit, Université d’Amsterdam pour son support continuel et ses commentaires constructifs. Un
grand merci également à Gérard et Marie-Ange pour avoir accepté de corriger notre emploi du français.
De nature plus personnelle merci à Josépha, qui s’est si bien occupée de notre petit Saro, Clotilde (de lui avoir
appris la danse de la vache), Jean-Claude et Jeanine. C’était un véritable plaisir de rentrer à la maison et de
vous trouver là.

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La proximité de la justice au Rwanda

TABLE DES MATIÈRES

REMERCIEMENTS ..............................................................................................................................................5

EXECUTIVE SUMMARY ......................................................................................................................................8

CHAPITRE 1 : INTRODUCTION .......................................................................................................................11

CHAPITRE 2 : LE CONTEXTE RWANDAIS .....................................................................................................14


2.1.INTRODUCTION........................................................................................................................................14
2.2.GÉOGRAPHIE ET CONDITIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES .......................................................................................14
2.3.BRÈVE INTRODUCTION DE L’HISTOIRE DU RWANDA.........................................................................................15
2.4.LOIS ET COUTUMES RELATIVES AU FONCIER ..................................................................................................16
2.5.LES SYSTÈMES JUDICIAIRES, PRÉ-JUDICIAIRES, ADMINISTRATIFS ET INFORMELS ....................................................19
CHAPITRE 3 : L’APPROCHE DE L’ÉTUDE ....................................................................................................21
3.1.INTRODUCTION........................................................................................................................................21
3.2.LES PRINCIPES .......................................................................................................................................21
3.3.LE PLAN DE L’ÉTUDE ................................................................................................................................22
3.3.1.Introduction ...........................................................................................................................22
3.3.2.Les entretiens .......................................................................................................................23
3.3.3.Sources et techniques complémentaires ..............................................................................25
CHAPITRE 4 : LIGNES DIRECTRICES ...........................................................................................................27
4.1.INTRODUCTION........................................................................................................................................27
4.2.LE NOMBRE DES AFFAIRES TRAITÉES AUX DIFFÉRENTS NIVEAUX .......................................................................27
4.3.UNE TYPOLOGIE DES CONFLITS FONCIERS ...................................................................................................28
4.4.QUESTIONS D’ÉMANCIPATION .....................................................................................................................30
4.5.QUESTIONS DE LOI, DE FAITS, ET DE PROCÉDURES ........................................................................................31
CHAPITRE 5 : LA PROXIMITÉ DE LA JUSTICE .............................................................................................33
5.1.INTRODUCTION........................................................................................................................................33
5.2.LES DIMENSIONS DU TEMPS, DE L’ESPACE ET DES FINANCES DANS LA GESTION DES CONFLITS FONCIERS ..................33
5.2.1.Introduction ...........................................................................................................................33
5.2.2. L’aspect temporel ................................................................................................................33
5.2.2.1. Introduction ................................................................................................................................................33
5.2.2.2. La durée du procès aux différents niveaux................................................................................................34
5.2.2.2.1. L’obligation de passer par les autorités de base .............................................................................34
5.2.2.2.2. Les délais liés à l’appel au niveau de base ......................................................................................35
5.2.2.2.3. La durée du procès au niveau des autorités de base ......................................................................35
5.2.2.2.4. La durée du procès au niveau des comités de conciliateurs ...........................................................36
5.2.2.2.5. La durée du procès au niveau des tribunaux de base .....................................................................37
5.2.2.3. L’exécution aux niveaux des comités de conciliateurs et tribunaux de base ............................................40
5.2.3. L’aspect de la distance ........................................................................................................41
5.2.4. Les conséquences d’un manque de ressources financières ...............................................42
5.3.LES DIMENSIONS DE LA CONSCIENCE ET LA CONFIANCE DANS LA RÉSOLUTION DE CONFLITS FONCIERS .....................43
5.3.1.Introduction ...........................................................................................................................43
5.3.2.L’aspect de la conscience .....................................................................................................43
5.3.2.1. Introduction ................................................................................................................................................43

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Tables des matières

5.3.2.2. Connaissance du droit substantif ..............................................................................................................44


5.3.2.2.1. Introduction ......................................................................................................................................44
5.3.2.2.2. Le droit au patrimoine ......................................................................................................................45
5.3.2.2.3. Loi foncière.......................................................................................................................................48
5.3.2.2.4. Sécurité de tenure foncière ..............................................................................................................49
5.3.2.3. Connaissance des procédures civiles .......................................................................................................50
5.3.2.3.1. Introduction ......................................................................................................................................50
5.3.2.3.2. Les autorités de base .......................................................................................................................50
5.3.2.3.3. Les comités de conciliateurs ............................................................................................................51
5.3.2.3.4. La loi des preuves ............................................................................................................................53
5.3.3.L’aspect de la confiance .......................................................................................................53
5.3.3.1. Introduction ................................................................................................................................................53
5.3.3.2. L’application des lois relatives au foncier .................................................................................................54
5.3.3.3. Les effets des irrégularités dans la procédure...........................................................................................55
5.3.3.4. L’impartialité du juge et la communication de sa décision .........................................................................56
5.3.3.4.1. Introduction ......................................................................................................................................56
5.3.3.4.2. Réputation, relations, et comportement ...........................................................................................56
5.3.3.4.3. La motivation et la communication de la décision ............................................................................59
5.3.3.4.3.1. Introduction .............................................................................................................................59
5.3.3.4.3.2. Le cadre juridique de la motivation .........................................................................................59
5.3.3.4.3.3. La motivation des jugements et des décisions .......................................................................59
5.3.3.4.3.4. La compréhension du jugement ou de la décision..................................................................61
5.4.CONCLUSION..........................................................................................................................................62
CHAPITRE 6 : RECOMMANDATIONS ............................................................................................................63
6.1.INTRODUCTION........................................................................................................................................63
6.2.RENFORCER LA CONFIANCE AUX NIVEAUX INFÉRIEURS ...................................................................................64
6.2.1.Introduction ...........................................................................................................................64
6.2.2.Saisir directement le comité de conciliateurs........................................................................65
6.2.3.Le choix des conciliateurs ....................................................................................................65
6.2.4.La position du secrétaire du comité de conciliateurs ............................................................67
6.3.DÉVELOPPER LA CONNAISSANCE DES LOIS ...................................................................................................68
6.3.1.Introduction ...........................................................................................................................68
6.3.2.La connaissance des lois des procédures et des preuves ...................................................68
6.3.3. La connaissance des lois substantives................................................................................70
6.3.4. Transmettre les expériences accumulées d’un comité à l’autre ..........................................71
6.4.PROPOSITIONS CONCERNANT LA MOTIVATION DES DÉCISIONS ...........................................................................71
6.5.PRINCIPES POUR RÉGULARISER LE PROCÈS AU NIVEAU DES AUTORITÉS DE BASE .................................................72

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La proximité de la justice au Rwanda

EXECUTIVE SUMMARY
Objectives of the study
I. This study evaluates the level of access to justice and the quality of the justice rendered in Rwandese land
dispute resolution and marks pathways to improvements in the benefits that those seeking justice may
derive from the system. The analytical concept of proximity of justice provides the organising principle for
our study and the present report. This notion distinguishes four different dimensions in which the level of
access to and quality of justice can be measured: (1) timeliness (of decisions and the delays within which
they can be enforced), distance (the geographical distance that has to be covered in seeking justice),
(3) understanding (the extent to which those seeking justice understand the procedures followed and
the decisions rendered), and (4) trust (the extent to which procedures and decisions correspond to their
notions of justice and fairness, and are thus seen as legitimate).
Scope
II. The focus in this report is on the quality of land dispute resolution in rural areas (as opposed to the cities),
and specifically on the interventions of lower level administrative units, abunzi committees (somewhat akin
to justices of the peace) and lower courts (tribunaux de base). This is because these institutions deal with
and bring to an end the vast majority of land disputes that arise in the rural context.
Approach
III. The study is based on a carefully tailored combination of research techniques. Given the centrality of dis-
putants’ perceptions to our approach, a series of in-depth interviews is at the core of our research. These
interviews offer a view on the main problems litigants encounter in bringing their dispute to an acceptable
end. Several instruments are used to bring out the causes of these problems. These include (1) a series
of in-depth interviews with magistrates, abunzi, and administrative agents; (2) numerous observations of
hearings and dispute resolution sessions; and (3) detailed analysis of a large set of judgments and deci-
sions. To evaluate the scope for implementation of possible solutions to these problems, we look particu-
larly at the impact on the volumes of cases to be dealt with in the over-burdened formal court system.
Main findings
IV. The main findings can be summarised as follows. Access – in the narrow sense of the word – is well gua-
ranteed. Abunzi committees – that can take legally binding decisions enforceable with the backing of the
state – are established in every cell (a relatively small geographical unit) and can be seized at negligible
cost. An appeal to the tribunal de base of a committee decision can be filed at costs that are not insubs-
tantial but appear bearable for large portions of the rural populace. No legal representation is required at
either stage.
V. As can be expected, the main problems at the lower level are with the quality of the judgments and deci-
sions produced. Impartiality is not well guaranteed, decisions are often scantly motivated, and important
laws are unknown or misapplied. We find strong indications that this affects the extent to which litigants
are willing to accept decisions and the number of cases that are appealed. Improving the quality of justice
would therefore be a two-edged sword: it would contribute to maintaining and restoring social peace and,
at the same, time it would serve to decongest the formal court system.
VI. At the level of the tribunaux de base the problems are of a different nature. The integrity of the judges
is seldom called into question and their knowledge of the law is fine. But there is a huge mental distance
between those seeking justice and those trying their case and a great lack of understanding of the rules

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Executive summury

they apply. The workings of the formal court system are so foreign to many litigants that they (1) are una-
ble to assess the merits of their case prior to litigation and (2) do not expect to be able to understand the
reasoning on which the eventual decision is based. The latter effect is exacerbated by the fact that deci-
sions are not motivated in plain language. All these factors, combined with low barriers to file an appeal,
contribute to the congestion of the system.
Main recommendations
VII. No rules exist to govern dispute resolution at the level of the lower administrative units. This creates pro-
blems particularly in the domain of timeliness. The same case may, for example, be re-introduced at the
same level half a year later when a more favourable village council comes into power. There is also no
time limit to file appeals against the decisions of such institutions. Both factors make that disputes may
fester for prolonged periods of time, creating tensions within the community. To solve these and other
problems, we propose that a small set of basic procedural principles (not rules) be formulated to regulate
dispute regulation at this level.
VIII. Much of the legal empowerment work done in Rwanda – by the government, the NGO community, and civil
society – concentrates on spreading knowledge about the new Land Law of 2005. We have examined a
sample of more than a 100 cases to see what the main questions are that arise in land dispute resolution.
We found that the vast majority of cases produce questions of a factual (which version of events is true?)
or a procedural nature (are we required to summon the defendant for the umpteenth time?). Cases where
the law had to be explained constituted a minority only. And crucially, they almost never involved the land
law of 2005. Virtually all these cases concern women’s inheritance rights, that is, the Inheritance Law of
1999. This leads us to make the following two recommendations. Firstly, it would be useful to devote much
more attention to the Inheritance Law of 1999 in legal empowerment work. The second recommendation
relates to the resolution of cases involving factual and procedural questions. There is often a worrisome
lack of understanding (even at the level of the tribunaux de base) of the law of evidence (what room parties
should be afforded to try to substantiate their factual claims and how evidence must be interpreted) and of
procedures. Better training on these points is called for.
IX. As regards the knowledge of the law at lower levels the following circumstances should also be taken
into account. The abunzi and lower ranking administrative officials are generally not trained on legal mat-
ters. Even the distribution of text versions of the most important laws amongst these institutions poses
enormous problems. In addition, these institutions cannot learn from their mistakes. Judges of tribunaux
de base repeatedly told us that misapplication of the Inheritance Law of 1999 is a primary reason for
striking down abunzi decisions. Yet there is no communication between the formal court system and the
pre-judicial system. The abunzi are not informed that they misapply the law, even if they do so case after
case – the infrastructure is simply not there. We propose that projects be launched to organise meetings
between judges and abunzi working in their jurisdiction to identify and discuss such problems. This will
also provide the abunzi with more forceful and convincing arguments to support their decision and can,
thus, be expected to reduce the number of appeals.
X. At the administrative and abunzi levels there are serious problems with perceptions of impartiality. Our
study of these matters does not concentrate on individual instances of corruption, that is, of cases where it
can be shown that officials crossed the line. We submit that litigants’ perceptions – the idea that corruption
influenced the outcome of their case – are much more important. Our research shows that such percep-
tions are wide-spread. Many of our respondents cite this as one of their primary reasons for dissatisfaction
with the decision and for filing appeal. We show that there are many systemic dysfunctions that engender
such perceptions and propose a number of solutions, particularly, with regard to the abunzi committees.
These are designed to produce better decisions that are more acceptable to the parties and result in fewer
appeals.
9
La proximité de la justice au Rwanda

XI. There are a number of reasons why loosing parties in particular are easily led to suspect that corruption
influenced the outcome of their case:
a. Communities are very small in the country side and it is quite common that one of the two sides in
a dispute has (family or business) relations with members of the local council, the secretary of the
cellule, or members of the abunzi committee.
b. At the level of the abunzi (as is the case at the administrative levels) there is no possibility to challenge
one or more members of the committee that have such ties to the opposing party, nor are these
persons required to excuse themselves. In fact, the law provides that each disputant chooses an
abunzi (from the midst of the committee) to hear the dispute and explicitly states that the other party
may not oppose this choice.
c. The main idea is that the abunzi mediate between the parties to try to find an equitable solution
acceptable to both parties. Consequently, sessions are not structured like adversarial hearings. They
are focused on finding a solution, rather than on what happened and what the law says about that.
We have found that in most cases litigants are not in a state that they may be reconciled. It should be
understood that at the time the litigants come before the abunzi, their dispute often already has a long
and frustrating history. In addition, their case will have been (unsuccessfully) handled by at least two
administrative units. What each of the parties wants is for the abunzi to decide who is right and who
is wrong; they do not want to compromise. And, in fact, the law forces the abunzi to take a binding
decision, even in the absence of an accord. Frequently, the result is the following. When they see their
attempts at mediation fail, the abunzi withdraw and take a decision (wholly or partially) in favour of one
of the two parties. Because this decision corresponds to the proposals that the abunzi have been trying
to press on him from the start of the proceedings, the losing party is left with the impression that the
abunzi favoured the other party.
d. This effect is increased by the fact that abunzi decisions are often scantly motivated. Generally, only
the outcome is communicated. Parties are left to guess as to the supporting reasoning. Nothing is
said about why they favour the winning party’s version of events, or about what the law says on these
matters. Again, the loosing party will easily be tempted to think that the abunzi were biased.
e. The participation of the executive secretary of the cellule to abunzi proceedings is another complicating
factor. Before being brought before the abunzi, a case will have been submitted to and decided on
by the executive secretary of the cellule. The executive secretary also acts as the clerk of the abunzi
committee and will often actively participate in the discussions. In case the abunzi decision corresponds
to the decision taken earlier by the executive secretary, the losing party is often inclined to think that he
influenced the abunzi’s decision.
XII. To resolve these problems we make the following recommendations:
a. To allow the parties to challenge their opposing party’s choice of abunzi.
b. To oblige abunzi that have a relation with one of the parties that could cast doubt on their neutrality to
withdraw,
c. To design a training programme for abunzi on how to conduct adversarial hearings.
d. To design a standard format for adversarial abunzi decisions that forces them to (i) summarise each
party’s version of events, (ii) explain why they favour one of these versions, and (iii) indicate what the law
says on these matters.
e. To remove the secretary of the cellule from the abunzi committee and to assign the clerking task to one
of the abunzi (on a rotating basis).

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Chapiter 1 : Introduction

CHAPITRE 1 : INTRODUCTION
1. Ce rapport, qui s’inscrit dans l’objectif du programme de RCN Justice & Démocratie «Pour une justice
de proximité », présente les résultats d’une étude des modes de résolution de conflits fonciers par les
systèmes judiciaires et pré judiciaires au Rwanda et propose des mesures pour rapprocher la justice de
la population. Deux exemples peuvent servir à introduire le genre de conflits fonciers typiques au Rwanda
et les questions sociales que ces conflits soulèvent.
2. Quand les frères aînés de Florence se sont mariés, il était évident qu’ils recevraient leur partie du patri-
moine. Suivant la coutume, son père a même donné des champs à leurs épouses. Quand Florence se
marie, elle rassemble tout son courage et elle demande sa partie. Il paraît qu’une nouvelle loi reconnaît
le droit d’héritage des filles. A contre cœur, son père lui cède une petite parcelle sur une partie de la col-
line très raide ; à la suite de quoi son frère cadet se fâche avec elle. Peu de temps après, Florence vend
le terrain afin de pouvoir s’installer à Kigali avec son mari. Son père commence tout de suite un procès
pour récupérer le terrain. Les abunzi, hommes intègres élus par la population, tranchent en faveur du
père. Nonobstant les documents signés prouvant le partage, ils décident que Florence n’est pas devenue
propriétaire, parce qu’elle n’a pas organisé de cérémonie traditionnelle (qui consiste dans l’offrande de
bière à son père devant la famille et les voisins) pour remercier son père. Cependant, l’acheteur refuse de
quitter le terrain. Depuis neuf mois le père de Florence cherche à faire exécuter la décision.
3. Jean Bosco avait fuit le pays en 1959, étant alors jeune homme. Sa famille n’est pas originairement du
Sud, mais à son retour de l’exil en 1997, les autorités redistribuant beaucoup de terres dans cette région,
il s’y voit attribuer une parcelle. L’ancien propriétaire des terrains qu’occupe maintenant Jean Bosco est
récemment sorti de prison. Maintenant sans terre, il habite à 50 mètres dans sa boutique au bord de la
route. Même s’ils ne se parlent pas, ce n’est pas ce « génocidaire » qui est à l’origine des problèmes de
Jean Bosco. Ses problèmes ont commencé bien avant : il y a deux ans, les autorités ont réquisitionné la
moitié de ses terres pour y installer des orphelins du génocide. Depuis, Jean Bosco et sa famille ont du
mal à se nourrir. La terre est leur seule ressource. Les orphelins, qui se sont construit une maison parmi
les bananiers que Jean Bosco avait plantés, sont des neveux du secrétaire exécutif. Jean Bosco ne sait
pas si ce qui s’est passé est légal. De toute façon, cela ne fait pas de différence : il estime qu’il n’a aucune
chance contre un homme si puissant que le secrétaire exécutif, et même s’il arrivait à ses fins, ceci ren-
drait complexe l’inéluctable relation à entretenir avec lui dans le village.
4. On ne peut sous-estimer l’importance de la terre dans un pays tel que le Rwanda. C’est, essentiellement,
un pays d’agriculteurs. La majorité de la population travaille, à la main, des terrains de moins d’un hectare.
De façon générale, les enfants qui doivent hériter sont nombreux. Le Rwanda est aussi un pays avec
une histoire mouvementée. Cette histoire a laissé des traces profondes dans toute la société, mais, en
particulier, dans le domaine du foncier. Beaucoup de Rwandais ont fui le pays pendant la deuxième moitié
du siècle dernier en laissant derrière eux leurs biens. A leur retour, après le génocide en 1994, beaucoup
de personnes doivent céder des terres pour accommoder des refugiés qui reviennent. D’autres, qui se
sont enfuis en 1994, ont retrouvé leurs biens appropriés par des voisins, des anciens locataires, ou des
hommes de pouvoir, mais se trouvent sans moyens pour les revendiquer, les documents prouvant qu’ils
sont propriétaires ayant disparu pendant la guerre. Parallèlement, le Rwanda est un pays qui connaît un
rapide développement. Les anciennes traditions sont de plus en plus mises en question, notamment en
matière d’héritage qui voit l’adoption de nouvelles lois.
5. Il n’est donc pas surprenant que le foncier soit l’enjeu d’une majorité des conflits en matière de droit civil
qui sont portés devant les tribunaux. Un examen sommaire d’archives de greffes en milieu rural indique
qu’il pourrait même être question d’un pourcentage de 80% dans certains ressorts. Le volume de cas

11
La proximité de la justice au Rwanda

fonciers à traiter aux niveaux inférieurs, des autorités de base et des comités de conciliateurs, semble
former une proportion encore plus grande1. Le gouvernement rwandais est bien conscient de l’ampleur
de ce phénomène et de l’importance de la gestion des conflits fonciers pour la stabilité et le bon fonction-
nement de la société rwandaise. En effet, la résolution de conflits fonciers est mentionnée dans plusieurs
documents récents comme un de ses principaux objectifs2. L’étude ci-présente vise à défricher le terrain
de la gestion des conflits fonciers.
6. Comme les histoires de Jean Bosco et Florence le montrent, la gestion des conflits fonciers au Rwanda
soulève un grand nombre de questions importantes tant dans une perspective juridique que socio-anthro-
pologique. Ce sont des questions d’accès à la justice, de la légitimité de la justice, et de l’efficacité de la
justice. L’évaluation de ces questions dans ce rapport est structurée autour de la notion de la proximité
de la justice, telle qu’elle est conçue par RCN Justice & Démocratie. Cette notion se décline sous quatre
dimensions complémentaires : le temps, l’espace, la confiance des justiciables et la conscience. Une
justice proche dans le temps est une justice qui est effectivement rendue, dans des délais raisonnables.
Une justice proche dans l’espace est une justice dont l’accès est opérationnel et équitable pour tous les
justiciables. Une justice proche dans la confiance gagne sa légitimité dans la pratique quotidienne. Une
justice proche dans la conscience est enfin une justice lisible et connue du justiciable, afin qu’il puisse en
connaissance de cause bénéficier de ses services et revendiquer ses droits et qu’il restitue le processus
judiciaire dans la démarche de reconstruction personnelle et sociale. Ce qui est en cause ici est en fait la
qualité de la justice. Une qualité qui se mesure du point de vue du justiciable.
7. Le but de ce rapport n’est pas de conclure si la qualité de la justice au Rwanda est bonne ou pas, mais
de voir s’il existe des moyens réalistes pour l’améliorer. En particulier, la notion de proximité est prise
comme modèle analytique pour évaluer les options à retenir en réponse aux problèmes identifiés. Comme
nous le verrons plus concrètement par la suite, les différentes dimensions de la proximité de la justice
sont interdépendantes. Une justice qui n’est pas équitable pour tous (espace) ou qui ne respecte pas les
délais prévus par la loi (temps) pose aussi des problèmes en termes de légitimité (confiance). Un juge-
ment qui n’est pas suffisamment motivé ou qui n’est pas compris par le justiciable pour d’autres raisons
(conscience) ne sera probablement pas reconnu comme étant obligatoire ou légitime (confiance) surtout
si, comme il nous est malheureusement arrivé de constater sur le terrain, ce jugement renverse chacune
des décisions antérieures. La première réaction du justiciable consistera à en faire appel ou à s’opposer
à son exécution ou bien physiquement ou bien en le réintroduisant au niveau inférieur (temps). Ceci
ayant comme effet indésirable une augmentation du volume des cas à traiter aux différents niveaux et, en
conséquence, de nouveaux délais de traitement. Il est donc essentiel de se rendre compte que chaque
solution pour un problème qui se présente dans une dimension peut produire des effets adverses dans
une autre.
8. Dans le cadre de l’introduction de cette étude, il est important aussi d’en expliciter les limites. Ce rapport
ne présente pas une analyse de la problématique foncière au Rwanda. D’abord il est important de sou-
ligner que l’objet de cette étude est la qualité de la gestion des conflits fonciers. Ceci veut dire que nous
ne présentons pas une analyse des origines des problèmes fonciers au Rwanda, ni des recommanda-
tions pour diminuer le nombre de conflits. En outre, il semble qu’un nombre de conflits fonciers ou des
tensions concernant la (re-) distribution des terres ne s’expriment pas sous forme d’affaires juridiques
qui sont résolues par les systèmes pré-judiciaire et judiciaire. L’histoire de Jean Bosco peut illustrer cette
remarque. Le nombre d’affaires impliquant l’administration ne reflète pas nécessairement l’ampleur des
tensions produites par ses interventions dans le domaine du foncier. Les programmes d’utilisation des
sols, l’installation des réfugiés, la formation de coopératives pour exploiter les marais, la prospective des
programmes d’enregistrement et remembrement des terres, et l’expropriation ont tous la capacité de
1
Section 4.2 donne des estimations conservatives basées sur nos recherches.
2
P.e. Economic Development and Poverty Reduction Strategy 2008-2012,
12 Rapport de la République du Rwanda, Septembre 2007, p. 104.
Chapiter 1 : Introduction

créer des problèmes qui ne sont pas (ou ne seront pas) nécessairement soumis aux tribunaux. En consé-
quence, ces questions tombent, en grande partie, en dehors du champ de l’étude.
9. Des limitations pratiques ont également influencé l’ampleur et la profondeur de notre travail. Notamment,
cette étude a été menée durant trois mois. Cette période est relativement courte pour répondre à toutes
les questions qui se posent. Les choix (en termes des zones étudiées et des instances interrogées) que
nous avons été obligés de faire, et les raisons les justifiant sont présentés au Chapitre 3. L’étude se pro-
pose, donc, d’être une première réflexion sur la proximité de la justice qui mériterait d’être approfondie, et
ne présente qu’une sélection des problèmes dans la gestion de conflits fonciers. Enfin faut-il remarquer
que les contraintes matérielles auxquelles les instances judiciaires ont à faire face et qui forment un
sérieux obstacle à la proximité de la justice ne peuvent être que mentionnées dans ce rapport. Une simple
étude scientifique, hélas, ne pourrait y remédier. La question fondamentale qui est ici posée est : quels
sont les modes de gestion des conflits fonciers, comment fonctionnent-ils et y a-t-il, éventuellement, des
moyens pour rendre la justice au Rwanda en matière foncière plus proche et plus efficace ?
10. Ce rapport commencera par donner un aperçu du contexte national relatif aux conflits fonciers (Chapi-
tre 2). Cet aperçu, qui inclut, entre autres, une présentation globale du cadre juridique, sera suivi d’une
description de l’approche adoptée et la méthodologie suivie (Chapitre 3). Le rapport exposera ensuite
quelques données (semi-statistiques) que nous avons recueillies concernant la pratique de la gestion
des conflits fonciers, y compris une typologie des conflits fonciers, sur lesquels nous nous sommes basés
pour sélectionner les problèmes qui selon nous mériteraient d’être résolus en premier (Chapitre 4). Le
rapport procédera par une analyse des données recueillies lors des interviews avec des justiciables et des
représentants des autorités de base et des instances pré-judiciaires et judiciaires, ainsi que les données
extraites des jugements analysés (Chapitre 5). En conclusion nous présenterons les recommandations
qui sont dirigées aux instances pré-juridictionnelles et juridictionnelles, aux différents partenaires et enfin,
au législateur (Chapitre 6).

13
La proximité de la justice au Rwanda

CHAPITRE 2 : LE CONTEXTE RWANDAIS

2.1. Introduction
11. Afin que le lecteur puisse bien apprécier l’exposé de la pratique de la gestion des conflits fonciers et
les propositions d’analyse, une brève introduction pour présenter quelques aspects historiques, géogra-
phiques et démographiques du Rwanda est nécessaire, ainsi que la situation socio-économique dans
laquelle vit la majorité des justiciables enquêtés. En outre, il y a lieu dans ce chapitre d’informer le lecteur
du cadre juridique dans lequel doit se situer cette étude compte tenu de son évolution dans le temps.

2.2. Géographie et conditions socio-économiques


12. Le Rwanda est un pays des tropiques situé juste en dessous de l’équateur avec une superficie de 26.338
km2 (soit 0,86 fois la superficie de la Belgique et 1/26 de la superficie de la France). Un peu plus de la
moitié de la superficie totale est de la terre arable. Le Rwanda se situe dans son ensemble au dessus de
1000m d’altitude et plus de la moitié de sa superficie s’étend même entre 1500m et 2000m, d’ou le nom
‘pays aux mille collines’. La population y est particulièrement dense. En 2005, elle est estimée à 8814253
habitants3, soit une densité de 342 habitants par km2.4 Avec un taux de croissance annuel moyen d’envi-
ron 2 %, il est prévu qu’en 2015 le pays comptera un total de 10,6 millions d’habitants5.
13. Mise à part la densité de la population, les caractéristiques du pays sont comparables à cel-
les de beaucoup d’autres pays situés au sud du Sahara. Le PNUD classe le pays dans la catégo-
rie ‘développement humain bas’, l’indicateur du développement humain (qui prend en considéra-
tion les revenus, l’espérance de vie, la santé, et le niveau d’éducation) y étant de 0.43 en 20026.
Malgré la croissance récente des revenus au niveau national, la majorité de la population rwandaise
reste très pauvre7. Le Produit Intérieur Brut (PIB) par tête est de 151,000 FRW, soit 272 US$. En 2002,
la somme disponible par tête a été estimée à 1,270 PPA US$8. En conséquence 85% de la population vit
de moins de 2$ par jour, 36% même de moins de 1$ par jour, alors que 51 % vit sous le seuil de pauvreté
national9.
14. Pauvre en ressources naturelles, l’économie du Rwanda est essentiellement agricole. L’agriculture repré-
sente près de 40 % du PIB. Selon les statistiques nationales du moment une large majorité de la popu-
lation rwandaise réside en milieu rural (82% dont 53% de femmes)10. Au niveau national 85.5% des
femmes et 61.5% des hommes ont une activité agricole11. Musahara et Huggins suggèrent12 qu’environ
77% de la population possède des biens de moins d’un hectare de superficie13. L’agriculture consiste

3
Source : Indicateurs de Développement du Rwanda 2005, CD-ROM préparé par l’ Institut National de la Statistique duRwanda en Avril
2007. Par la suite : INSR (2007).
4
Ce chiffre se rapporte à la superficie totale et non à la superficie agricole cultivable.
5
Plus spécifiquement, il s’agit de 2,1% entre 1991 et 2002 (INSR, 2007) et de 1,9 % entre 2002 et 2015 (Human Development Report
2004, Cultural Liberty in Today’s Diverse World ; rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement ; par la suite : PNUD,
2004).
6
Le taux pour cette catégorie se trouve entre 0.27 pour le Sierra Leone et 0,50 pour le Pakistan, alors que la Norvège comme pays avec
le meilleur développement humain, a un taux de 0,96 (PNUD, 2004).
7
Une croissance de 7.2% en 2005 vis-à-vis de 2004 (INSR, 2007).
8
PNUD (2004)
9
PNUD (2004)
10
INSR (2007) Il est prévu que la croissance de la population entrainera l’habituelle immigration vers les villes et conduira à une nouvelle
répartition de la population dans les années à venir. Le PNUD (2004) prévoit que 40,5% de la population vivra en milieu urbain en 2015.
11
PNUD (2004). En milieu rural un taux de chômage est enregistré d’environ 25% pour les femmes et 45 % pour les hommes (contre 37 %
pour les femmes et 30 % pour les hommes en milieu urbain)
12
Musahara, H. et C. Huggins (2005). ‘Land reform, land scarcity and post-conflict reconstruction: A case study of Rwanda,’dans : From
the Ground Up: Land Rights, Conflict and Peace in Sub-Saharan Africa, Huggins, C. and J. Clover, éditeurs, p. 269. Sur la page 314. Par
14 la suite: Musahara et Huggins (2005).
13
Probablement ce chiffre inclut la population urbaine.
Chapitre 2 : Le contexte rwandais

principalement en la culture de la banane, des céréales (sorgho, maïs, riz), des légumineuses (haricot,
petit pois, soja, arachide), et des tubercules (pomme de terre, manioc, patate douce). Le relief monta-
gneux oblige les Rwandais à travailler des terres sur des pentes bien raides la plupart du temps et ceci
dans des conditions plutôt difficiles dans la mesure où l’agriculture se fait toujours de façon traditionnelle,
c’est-à-dire sans engrais artificiels ni technologie moderne (la majorité des personnes n’ayant même pas
les moyens de s’acheter une bêche). Les récoltes sont en général destinées à leur propre consommation.
C’est pour cette raison que les ménages alternent une grande variété de cultures, souvent sur la même
parcelle. Lors des interviews une grande partie des justiciables indiquaient ne vendre leurs produits que
si les récoltes avaient été particulièrement bonnes. Les terres sont utilisées pour les cultures vivrières,
mais aussi pour les deux cultures d’exportation, le thé et le café. L’exploitation commerciale des terres
commence à se développer, surtout dans les marais.
15. Un ménage rwandais en milieu rural compte en moyenne 4,5 personnes, dont la plupart est très jeune14.
Les conditions de vie en milieu rural sont particulièrement dures. La grande majorité des logements a un
sol en terre, sable ou argile (92%). Généralement les toits sont faits de tôles et les murs de briques de
terre. Une proportion importante de ces ménages (71%) ne possèdent que des latrines rudimentaires
ou non couvertes et consomment de l’eau non potable, provenant de fleuves, rivières, lacs, mares ou
sources. Ils ne disposent pratiquement jamais de l’électricité. Il semble que la majorité des personnes en
milieu rural ne “possèdent” que leurs parcelles comme bien durable15. Cette forte dépendance vis-à-vis
de la terre, laquelle se raréfie au fur et à mesure que les familles s’agrandissent et que – comme nous
verrons par la suite – plus de membres y ont droit, explique que les parcelles font l’objet de tant de litiges.
Les familles les plus pauvres nous indiquaient devoir louer ou emprunter des terres afin d’assurer la sub-
sistance de tous les membres de la famille. A ceci s’ajouterait le fait que les paysans se voient confrontés
à une forte dégradation de la qualité des sols.

2.3. Brève introduction de l’histoire du Rwanda


16. Le Rwanda,16 qui vers le Xe siècle commence à se transformer en une véritable nation, est à l’origine
peuplé par une population composée de plusieurs groupes : Hutu, Tutsi, et Twa dont la représentation
dans les diverses catégories socioprofessionnelles (agriculteurs, éleveurs, chasseurs-cueilleurs) structu-
rait l’organisation de la société rwandaise, sans toutefois figer l’appartenance à ces identités. Ainsi, il est
aujourd’hui généralement accepté qu’avant la période coloniale ces catégories ne représentaient pas des
ethnies. Il était fréquent de passer d’un groupe à l’autre par le mariage ou le développement de relations
avec la monarchie.
17. Le pays, colonisé d’abord par les Allemands, est occupé par les Belges en 1916, qui prennent appui sur
les autorités locales en place, dirigées par le Roi tutsi (Mwami). En 1959 une guerre civile est déclenchée
quand les Hutus revendiquent leur intégration au gouvernement. Les Tutsis, en minorité, sont pourchas-
sés et massacrés. En conséquence, un grand nombre de Tutsis quittent le pays. L’administration Hutu
qui s’installe par la suite se caractérise par une politique d’exclusion de la minorité Tutsi. Les premières
décennies après l’indépendance s’accompagnent de nouvelles explosions de violence, qui poussent, de
nouveau, grand nombre de Tutsi à exil.

14
INSR (2007). Au niveau national 67% de la population a moins de 25 ans, 3% 65 ans ou plus.
15
Selon le INSR (2007) 43% des ménages possèdent une radio, 11% une bicyclette et, 1.3% un téléphone mobile.
16
Cette introduction à l’histoire du Rwanda est très brève et abstraite ; la matière n’est pas traitée de façon exhaustive ou accurate. Cette
section ne forme pas une partie operationelle du présent rapport, mais sert uniquement à mettre nos recherches en contexte pour ceux
qui n’ont aucune connaissance du pays. Pour des analyses détaillés de l’histoire du Rwanda, voyez, par exemple, Vansina, J. (2001). Le
Rwanda Ancien, Le Royaume Nyiginya. Karthala, Paris ; D’Hertefelt, M., et A. Coupez (1964). La Royauté Sacrée de l’Ancien Rwanda.
Musée Royale de l’Afrique Centrale, Tervuren ; Prunier, G. (1995). The Rwanda Crisis, History of a Genocide. Columbia University
Press, New York; Prunier, G., et D. Luccioni (1997). Rwanda, 1959-1996 : Histoire d’une Génocide. Editions Dagomo, Paris ; Pottier, J.
(2002). Re-imagining Rwanda : Conflict, Survival and Disinformation in the late 20th Century. Cambridge University Press, Cambridge ;
et, en ce qui concerne le foncier, Musahara et Huggins (2005) ; et Meschi, L. (1974). ‘Evolution des structures foncières au Rwanda : Le
cas d’un lignage Hutu,’ dans : Cahiers d’Etudes Africaines, vol. 14(1), p. 39 – par la suite : Meschi (1974). 15
La proximité de la justice au Rwanda

18. En 1987 les Tutsis et opposants Hutus exilés en Ouganda fondent le Front Patriotique Rwandais (FPR).
Trois ans après, la branche armée du FPR, l’Armée Patriotique Rwandaise, avec l’appui de l’armée ougan-
daise, lance une attaque sur le nord du Rwanda. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées
de cette région majoritairement hutu. C’est dans l’atmosphère de propagande anti-tutsi qui règne dans
le pays à ce temps que des milices, notamment Interahamwe, sont formées. Le génocide de 1994 est
planifié et dirigé par des membres de l’administration à tous niveaux. Dans les trois mois qui précédent la
conquête du pays par le FPR, plus de 800.000 personnes, en majorité Tutsi, sont tuées. Puis, alors que
la prise du pouvoir par le FPR met fin au génocide, plus d’un million et demi de Rwandais fuient le pays.
19. Les Rwandais exilés au cours de ces différentes périodes revinrent par vagues au pays. Les Tutsis exilés
de 59 furent les premiers à revenir dès 1994. Grand nombre de personnes, en majorité Hutu, qui avaient
quitté le pays pendant le génocide de 1994 ou dans la période juste après revinrent de 1996 à 1997 ; mais
le processus de rapatriement continue encore aujourd’hui et un certain nombre de personnes déplacées
à l’intérieur du pays ne sont pas encore rentrées chez elles. Il est donc compréhensible que, dans tout le
pays, il y ait des prétentions concurrentes sur des terres et des propriétés.

2.4. Lois et coutumes relatives au foncier


20. Il importe avant tout de remarquer que les régimes fonciers évoluent dans le temps et dans l’espace et
qu’en conséquence, ‘avoir droit ou accès à une terre’ peut avoir une toute autre signification selon le
moment et l’endroit choisis. De plus au Rwanda, comme dans beaucoup de pays africains, il est impos-
sible de comprendre le système juridique actuel sans faire référence aux régimes traditionnels, même si
formellement ils sont abolis par la réforme foncière17 de 2005.
21. Les traits généraux du régime foncier tel qu’il existait traditionnellement au Rwanda sont décrits de la
façon suivante dans plusieurs articles scientifiques18. D’un côté une partie du pays était soumise à l’auto-
rité de la cour centrale du roi Tutsi Nyiginya. Dans ces régions la gestion des terres se faisait selon le
système de l’isambu qui impliquait que le Mwami, étant propriétaire de tout le terroir, distribuait les terres
contre des paiements en nature ou du travail manuel gratuit, uburetwa. Il arrivait aussi que le Mwami
cède l’usufruit d’une terre, principalement destinée au pâturage, à des personnes privilégies (ibikingi).
Par ailleurs, d’autres régions échappaient à l’autorité du Mwami (e.a. nord-ouest du pays) où la terre était
partagée selon le système de l’ubukonde. Ce système considérait la terre comme la propriété inaliéna-
ble du lignage. Elle était acquise par le fondateur du lignage, l’ancêtre qui s’était installé sur la colline et
avait délimité un terrain pour lui et pour ses descendants. Le droit d’exploitation pouvait être cédé à des
personnes qui n’étaient pas du lignage en échange de leur loyauté et de dons, typiquement de la bière de
banane.
22. Il semblerait qu’à partir de la fin du XVIIIème siècle, grâce aux conquêtes locales et coloniales, le système
de l’ubukonde fût généralement rejeté et que l’isambu devint le système foncier dominant dans tout le
pays19. La distribution des terres dans la période qui suivit l’indépendance continua à se caractériser par
un clientélisme de plus en plus prononcé. Dans une situation de réglementation fragmentée20 peu adé-
quate à la gestion de toutes terres et facilement contournée ou ignorée, une pratique s’établit sur la base
d’une allocation des terres par les représentants des administrations locales et dans une certaine mesure
les chefs de lignages.

17
Cf. l’article 86 qui abolit explicitement l’ubukonde.
18
Notamment dans les contributions suivantes : Pottier, J. (2006). ‘Land reform for peace ? Rwanda’s 2005 land law in context,’ dans
: Journal of Agrarian Change, vol. 6(4), p. 509 – par la suite : Pottier (2006) ; Musahara et Huggins (2005) ; et Meschi, L. (1974). Ce
paragraphe est essentiellement basé sur ces articles..
19
Cf. Musahara et Huggins (2005 : 295).
16 20
Cet édit garantissait des droits à une sélection de propriétaires seulement et spécifiait que les ventes selon la coutume nécessitaient la
permission du ministère des terres et que les parcelles ne pouvaient avoir une superficie de moins de 2 ha.
Chapitre 2 : Le contexte rwandais

23. Les Accords d’Arusha, conclus peu avant le génocide, limitent de façon formelle le droit de récupérer
leurs terrains aux rapatriés qui avaient fui le pays il y a dix ans ou moins. Comme l’implémentation de ces
instructions par les administrations locales ne fût pas strictement supervisée, certains rapatriés de ‘59 ont
néanmoins vu leurs prétentions reconnues.
24. Afin d’accroître la productivité agricole tout en mettant fin à la division des terres, fin 1996 le gouver-
nement décréta que les ménages vivant en milieu rural, jusque là surtout dans des maisons isolées et
bâties sur les terres qu’ils cultivaient, devraient dorénavant s’installer dans des villages, qui seraient tous
à construire sur de nouveaux sites, les imidugudu (singulier : umudugudu).
25. Depuis, deux nouvelles lois qui affectent les droits fonciers de la population ont été votées. Premièrement
la loi no. 22/99 du 12/11/1999 complétant le livre premier du code civil et instituant la cinquième partie
relative aux régimes matrimoniaux, aux libéralités et aux successions (loi successorale). Cette loi institu-
tionnalise le partage d’ascendant (art. 42), c’est-à-dire le partage du patrimoine du vivant des parents au
moment où les enfants quittent la maison pour faire leur vie. Ceci semble, en effet, représenter la façon
principale d’acquisition de terres au Rwanda. Le grand bouleversement apporté par cette loi par rapport
à la coutume est le fait que les filles ou les sœurs sont elles aussi reconnues comme ayant le droit de
réclamer leur part du patrimoine (arts. 43 et 50). Traditionnellement le père partageait les terres entre ses
fils uniquement, les filles quittant le domicile familial pour aller vivre dans la famille de leur mari.
26. Cette interdiction de discrimination entre les sexes semble avoir été inspirée par le fait que suite au
génocide l’opinion sur le rôle joué par les femmes subit un changement important : beaucoup de veuves
et d’orphelins étaient de facto devenus chef de famille. Pourtant la loi, ne pouvant être appliquée rétroac-
tivement, n’est pas destinée à reconnaître les droits successoraux de ce groupe spécifiquement. En
outre, la formulation de l’article 50 de la loi est bien claire et réserve le droit à la succession aux enfants
légitimes du de cujus (le défunt qui laisse des biens) uniquement. Les enfants issus d’un mariage non
légal sont, de ce fait, exclus de la succession, ce qui ne rime que difficilement avec le fait que l’article 43
n’exclue pas (du moins pas explicitement) les enfants illégaux du droit au partage fait du vivant de leurs
parents. De surcroît seules les femmes mariées sous le régime de la communauté des biens, peuvent
en cas de décès de leur mari faire valoir leurs droits sur les terres du patrimoine. Selon la loi toutes les
autres épouses ou femmes sans mariage légal peuvent être obligées de céder tout le patrimoine à leurs
enfants, même si en pratique la mère continue souvent à gérer les terres pour ses enfants mineurs. La
détermination du patrimoine réservée à l’éducation des enfants mineurs et des parcelles à partager entre
tous les enfants du de cujus se fait suivant l’article 51 par le conseil de famille. Le deuxième alinéa de
cet article prescrit un nouveau partage en parts égales lorsque tous les enfants sont majeurs. Toutefois,
il semble que cet article ne soit guère respecté. En ce qui concerne le partage d’ascendant, l’article 43
stipule que les enfants déchus pour cause d’inconduite ou d’ingratitude en peuvent être exclus, sans pour
autant inclure une définition précise de ces causes.21
27. En deuxième lieu la loi organique no. 08/2005 du 14/07/2005 portant régime foncier au Rwanda (loi fon-
cière) a été adoptée. Cette loi détermine les modalités d’utilisation et de gestion de la terre au Rwanda et
fixe les principes applicables aux droits reconnus sur l’ensemble des terres situées sur le territoire national
(art. 1). Elle comprend un schéma d’utilisation rationnelle des terres et le remembrement des propriétés
foncières pour leur exploitation, la cession et le bail des terres par l’Etat et l’enregistrement des terres, tout
cela dans le but de créer une sécurité foncière au moyen de titres individuels et enregistrés, représentant
une certaine valeur commercialisable, et, à terme, d’une exploitation commerciale et économiquement
rentable des terres22.

21
L’article 38 indique que l’ingratitude pourrait inclure le refus d’aide et d’assistance à ses parents nécessiteux en cas de besoin.
22
Cf. par exemple la définition du terme remembrement (art. 2)
17
La proximité de la justice au Rwanda

28. La loi prohibe le morcellement des terres destinées à l’agriculture et à l’élevage d’une superficie d’un
hectare ou moins, alors que le morcellement de celles inférieures ou égales à 5 hectares nécessite
l’autorisation de la Commission foncière locale (art. 20, alinéa 3). L’Etat se réserve en même temps le
droit d’ordonner23 le remembrement des parcelles de terre, pour une meilleure exploitation et utilisation
rationnelle et afin de la rendre beaucoup plus productive24 (art. 20)25. Dans ce cadre il est utile de rappeler
ce qui a été dit ci-dessus concernant la superficie moyenne des possessions.
29. L’enregistrement des terres est obligatoire (art. 30) et conditionne l’obtention d’un titre de propriété26. Le
propriétaire se voit obligé de payer un impôt foncier (art. 68). Les terres sur lesquelles personne n’exerce
de droits fonciers exclusifs sont considérées comme étant des terres vacantes appartenant à l’Etat27. Le
propriétaire acquiert le droit d’utiliser ses terres y compris le droit de les transmettre (succession, don,
location, échange, vente, hypothèque).28 Le propriétaire d’une terre est aussi considéré comme étant
propriétaire de toutes constructions, plantations et ouvrages se trouvant dessus. La cession définitive de
droits fonciers requiert le consentement de tous les membres de la famille avec qui il partage ces droits.29
Une fois le titre officiel obtenu, la loi (arts. 61 à 65) oblige le propriétaire de la terre à la protéger contre
l’érosion, à conserver sa fertilité30 et à l’exploiter de façon continue31 ou, en d’autres mots, à en faire un
usage conforme au schéma directeur d’allocation, d’aménagement et d’utilisation des terres.
30. Une seule provision de la loi foncière concerne les droits des réfugiés en particulier : l’article 87, suivant
lequel l’Etat est dans l’obligation de trouver des terres à ceux qui ont été privés de leur droit à la propriété
foncière, tout en reconnaissant le partage des propriétés foncières tel qu’il est pratiqué depuis 1994.
31. Bien qu’il soit important de décrire le contenu de cette loi pour bien apprécier le régime foncier rwan-
dais, son importance pour notre étude n’est que relative, la grande majorité des conflits fonciers dont
nous avons pu prendre connaissance étant de nature successorale. De plus, les justiciables enquêtés
indiquaient être plutôt réticents à agir contre l’Etat. A ceci s’ajoute que les arrêtés du Ministre visant à
effectuer la loi foncière ne sont pas encore tous entrés en vigueur, ce qui veut dire qu’il existe pour le
moment un certain vide juridique en ce qui concerne l’application concrète de la loi. Les quelques cas
que nous avons pu étudier relatifs à la loi foncière32, concernaient les relations entre particuliers, comme
la transmission de droits fonciers suivant les modes de succession ou la cession définitive de ces droits
faite par le représentant de la famille ou encore des cas de revendications concurrentes entre ou avec des
réfugiés. Lors de la restitution aux partenaires à Kigali, il a été suggéré que la majorité des cas concernant
la loi foncière et impliquant l’Etat nous auraient échappée parce qu’ils seraient du ressort du Tribunal de
Grande Instance, qui n’a pas fait l’objet de nos recherches.

23
Il est intéressant de noter la différence avec le texte en Anglais, où il est question de l’autorisation des autorités locales.
24
Selon les différentes versions, la décision le cas échéant sera prise par le ministre, les autorités locales et les résidents concernés
(anglais) ou la population concernée (français). Voir Pottier (2006 : 523) pour une critique de cette politique.
25
Ces provisions sont remarquables en vue de ce que nous avons indiqué ci-dessus concernant la superficie des possessions de la
plupart des Rwandais.
26
Défini comme acte qui contient la reconnaissance du droit de propriété écrit, établi et émis selon les dispositions légales par l’autorité
compétente (art. 2 sous 4)
27
Cf. l’article 2 sous 9
28
Notamment les articles 54-58 (droit du propriétaire), 33-38 (transmission) et 39-52 (bail)
29
Les conjoints, les enfants majeurs, les enfants mineurs en la personne de leurs représentant légaux et autres incapables représentés
par leurs tuteurs (art. 36)- donc ceux visés par la loi successorale.
30
Cf. l’article 65 sous 2 où est traité que la terre à usage agricole qui n’est pas couverte de plantations ou de cultures sur au moins la
moitie de sa superficie ne peut être considérée comme étant conservée et exploitée rationnellement, alors qu’un usage continuel et
intensif peut justement diminuer la fertilité
31
La version anglaise utilise les mots “production in a sustainable way” ce qui signifie tout autre chose, notamment de façon durable..
18 32
Dans notre analyse de 80 ou 90 % de cas fonciers de chaque TB nous n’en avons pratiquement pas rencontrés.
Chapitre 2 : Le contexte rwandais

2.5. Les systèmes judiciaires, pré-judiciaires, administratifs et informels


32. Le Rwanda se distingue par le grand nombre d’organes étatiques qui sont impliqués dans la résolution de
conflits fonciers (voir le Tableau 2.1.). Sous le système judiciaire régulier il existe un échelon pré judiciaire.
Encore plus bas dans la hiérarchie se trouvent les administrations locales.
Tableau 2.1.

Réunion de famille
1 (ou ‘imama y’umuryango’)
2a Comité de l’umudugudu (‘CU’)
Autorités de base 2b Secrétaire exécutif de la cellule (‘SEC’)
2 (‘AB’ ou ‘administrations locales’) 2c Secrétaire exécutif du secteur
2d Le maire du District
Comités de conciliateurs
3 (‘CC’ ou ‘abunzi’)
4a Tribunal de Base (‘TB’)
4 Systèmes judiciaires 4b Tribunal de Grande Instance (‘TGI’)
4c Haute Court de la République (‘HCR’)

33. Bien que ceci ne soit pas régi par loi, les administrations locales jouent un rôle d’importance dans la
gestion de conflits fonciers. En général, avant de saisir les systèmes (pré) judiciaires, les parties soumet-
tent leur affaire à au moins un niveau d’autorité de base, souvent deux. En effet, les autorités de base
ont pour instructions de s’en occuper, apparemment pour alléger le travail au niveau des systèmes (pré)
judiciaires. Pour cette étude nous nous sommes concentrés sur les deux niveaux inférieurs, dont l’umu-
dugudu, le village (pluriel : imidugudu), est l’unité administrative inférieure. La médiane de la population
des 35 imidugudu où nous avons mené notre étude est de 530 habitants. La cellule, la seconde unité
administrative, comprend, en général, quelques (entre 3 et 6) imidugudu. Nous avons constaté que les
niveaux supérieurs, le secteur et le district, traitent relativement moins d’affaires foncières33. Comme nous
le verrons au Chapitre 5, surtout en l’absence de règles de procédure, le mode de gestion des conflits
fonciers par les autorités de base est très varié et dépend de leur appréciation personnelle des affaires
qui leur sont soumise.
34. Les comités de conciliateurs (‘CC’) ont été introduits principalement dans le but de décharger les tribu-
naux de base (‘TB’). Leur fonctionnement et compétences sont aujourd’hui régis par la Loi no. 31 de
2006 (‘LCC’). En principe, les affaires qui tombent dans les compétences du TB doivent d’abord, obli-
gatoirement, être soumises aux conciliateurs. Notamment, selon l’article 8(1) de la LCC, cela inclut les
cas fonciers pour lesquels la valeur du terrain en litige ne dépasse pas le montant de 3.000.000 FRW
(environ € 3.750). La gestion de conflits par les CC, telle qu’elle est organisée par la LCC, intègre des
éléments semblables aux procédures suivies par les TB. De même le législateur a cherché à s’appuyer
sur des aspects du mode de gestion traditionnelle des conflits. Un CC est constitué de 12 conciliateurs,
hommes et femmes intègres (abunzi) élus par la population au niveau de la cellule. Le principal objectif
de l’intervention des abunzi est de concilier les parties. En cas de désaccord, ils prennent une décision
contradictoire. Si la partie perdante n’interjette pas appel dans un délai de 30 jours, cette décision atteint
revêt une force exécutoire, à condition toutefois que la partie gagnante demande au président du tribunal
de base du ressort d’y apposer la formule exécutoire (art. 25).
35. La Code de procédure Civile (no. 9 de 2006, ‘CPC’) et la Loi sur les Modes et l’Administration de la Preuve
(no. 15 de 2004, ‘Loi des Preuves’) portent les principes qui régissent la procédure et l’investigation au
niveau des tribunaux. Pour des raisons exposées au Chapitre 3, la présente étude n’aborde pas la réso-
lution de conflits fonciers au niveau des TGI et de la HCR mais se concentre au niveau des TBs. Comme
nous l’avons indiqué dans l’introduction, de ce fait certaines affaires foncières, notamment celles dans
33
Pour plus de détails sur le plan de l’étude, voir Chapitre 3.

19
La proximité de la justice au Rwanda

lesquelles la valeur du terrain en litige dépasse le montant de 3.000.000 FRW (environ €3.750), ne font
pas l’objet de ce rapport, car elles ne font pas partie des compétences des TBs.
36. Il nous reste à indiquer que la tradition de résoudre les conflits (y compris les conflits fonciers) au sein
de la famille (au sens large) l’imama y’umuryango survit à ce jour. En effet, une majorité de justiciables
enquêtés admettent avoir tenté de résoudre le conflit en famille avant même d’aller auprès des autorités.
Pourtant, au Chapitre 5, nous verrons que cette tradition a souffert du génocide et de l’installation de
réfugiés.

20
Chapitre 3 : L’approche de l’étude

CHAPITRE 3 : L’APPROCHE DE L’ÉTUDE

3.1. Introduction
37. Ce chapitre décrit l’approche que nous avons adoptée dans notre étude. Cette discussion permet au
lecteur d’apprécier l’ampleur et la profondeur de nos recherches, ainsi que les limites de nos résultats.

3.2. Les principes


38. L’objectif de notre étude est d’examiner la proximité de la justice dans le domaine du foncier et d’évaluer
les possibilités pour la rendre plus proche des justiciables. Il y a donc, dans nos recherches un élément
descriptif (du droit tel qu’il est et tel qu’il est apprécié) et prospectif (des réformes qui pourraient être dési-
rables). Nous nous sommes basés sur les principes suivants pour organiser l’approche que nous avons
adoptée dans ces deux domaines.
39. Pour commencer, nous avons conceptualisé d’une façon expansive et inclusive la notion de la ‘justice’.
Nous venons de voir que le Rwanda est un pays caractérisé, entre autres, par une histoire du colonialisme
et par le manque de moyens d’une grande partie de la population. Les deux ont un impact profond sur le
paysage juridique au Rwanda. Premièrement, la coutume joue un rôle important dans le droit rwandais, et
surtout dans le droit foncier. Jusqu’à récemment, aussi bien dans la période coloniale, que postcoloniale,
le droit étatique concernant le foncier reconnaissait expressément la coutume. Aujourd’hui, la coutume,
dans le sens du droit vivant, les pratiques actuellement communes, plutot que des rites anciens, est
reconnue plutôt indirectement. L’article 35 de la Loi foncière, qui détermine que la vente d’une partie du
patrimoine requiert le consentement de tous les membres de la famille, en constitue un bon exemple. Lors
de nos recherches sur le terrain, nous avons pu constater que cette provision de droit formel correspond
à une pratique assez répandue, mais que les personnes qui en faisaient réference ne connaissaient, en
général, pas la Loi foncière. Le rôle de la coutume est cependant plus étendu que cela ne l’indique. En
effet, quoique l’Etat rwandais soit bien organisé et très présent, les lois adoptées à Kigali ne sont pas
nécessairement respectées et appliquées dans toutes les régions du pays. En premier lieu, il en est ainsi
surtout des lois qui dérogent de façon importante à la tradition et qui affectent les intérêts de la partie de la
population protégée par les coutumes. Il faut considérer, aussi, que les membres du groupe peuvent faire
partie des systèmes judiciaires et pré-judiciaires. Il y aura alors une négociation entre le droit étatique et
les traditions. La coutume, au sens empirique plutôt que juridique du terme, comprend aussi le recours
aux autorités de base dont les procédures ne sont pas définies par le droit formel. Deuxièmement, une
grande partie de la population, pauvre et vivant éloignée des villes, n’a effectivement pas accès aux tri-
bunaux. En tout cas, la grande majorité des habitants des collines qui ont des conflits fonciers ne verront
jamais monter leurs affaires aux niveaux supérieurs des tribunaux de grande instance et de la Haute Cour
de la République. L’implication de ces deux circonstances est la suivante : pour avoir un impact là où il y
en a besoin, il faut se concentrer sur le droit vivant, c’est-à-dire le droit qui est réellement vécu et appliqué,
le droit qui affecte la vie de la grande partie des Rwandais moins avantagés, plutôt que seulement sur le
droit formel et écrit.
Il faut souligner aussi que, pour nous, la proximité de la justice se mesure du point de vue du justiciable.
La justice est, essentiellement, un service rendu par l’Etat aux citoyens, qui sert à résoudre les conflits
et à maintenir la paix sociale. Pour évaluer la qualité de ce service, il faut se référer aux expériences des
justiciables : ont-ils eu accès aux systèmes (pré) judiciaires, leurs conflits sont-ils réellement résolus, le
mode de résolution est-il satisfaisant, et la paix entre les parties a-t-elle été restaurée? Cela n’implique
pas que le fonctionnement des instances judiciaires et pré-judiciaires soit à la périphérie de notre étude.
Au contraire, souvent, les causes des problèmes que les justiciables rencontrent en cherchant à faire

21
La proximité de la justice au Rwanda

valoir leurs droits fonciers se trouvent dans l’organisation, l’éducation, ou le mode de financement de
ces institutions. Mais dans l’évaluation de la proximité de la justice, le principal objectif est d’examiner les
effets de ces circonstances sur les justiciables.
40. Cependant, l’évaluation de l’opportunité d’introduire des réformes requiert plus que l’analyse de l’impact
sur les justiciables. Pour s’assurer de l’applicabilité des recommandations il faut tenir compte, aussi, de
l’intérêt général. Un exemple peut servir à illustrer ce point. Comme nous le verrons au Chapitre 5, au
Rwanda les justiciables ne connaissent leurs droits que moyennement34. En principe, l’aide d’un avocat
pourrait atténuer cette ignorance. Dans ce but, il serait possible de proposer une loi qui exige que cha-
que partie se fasse représenter par un avocat. Ou bien le gouvernement pourrait pourvoir en avocat les
justiciables nécessiteux. Cependant, il vaut mieux trouver d’autres moyens pour compenser ce manque
de connaissance. La première mesure aurait comme effet de bloquer l’accès à la justice pour 90% ou
plus des Rwandais, tandis que la deuxième proposition aurait des effets budgétaires qui, dans le contexte
rwandais, sont probablement insupportables. En faisant des recommandations nous avons donc tenu
compte des deux intérêts dans leur contexte, c’est-à-dire que nous nous sommes basés, le plus possible,
sur ce que nous avons appris concernant la réalité quotidienne des justiciables et les circonstances dans
lesquelles les autorités et les instances (pré) judiciaires opèrent.

3.3. Le plan de l’étude


3.3.1. Introduction
42. L’essentiel de l’aspect empirique de nos recherches est de se former une image de la réalité des justi-
ciables. Comment ont-ils vécu leur procès aux différents niveaux, et quels problèmes ont-ils rencontrés
en termes de temps, distance, conscience, et confiance? Cet objectif exige un échange approfondi avec
des justiciables. Une série de 65 entretiens semi-directifs est au cœur de nos recherches, c’est-à-dire
que nous avons employé une grille d’entretien (voir l’Appendice 2), avec la préoccupation de stimuler les
interlocuteurs à prendre l’initiative et à diriger la conversation, afin de créer un espace pour développer de
nouveaux points de vue. Nous avons croisé les données ainsi recueillies avec d’autres sources et d’autres
techniques d’évaluation pour nous informer sur la proximité de la justice dans le domaine du foncier.
Entre autres, nous avons fait une analyse d’un grand nombre de jugements. L’idée de cette approche
triangulaire est double : enrichir l’image obtenue grâce aux entretiens et, en même temps, vérifier, le plus
possible, si cette image correspond à la réalité.
43. Avant d’exposer plus en détail comment nous avons mené les entretiens, il est nécessaire de faire deux
remarques : une concernant notre décision de nous concentrer sur les zones rurales et l’autre sur celle
de nous limiter à étudier la gestion des conflits fonciers par les autorités de base (AB), les comités de
conciliateurs (CC), et les tribunaux de base (TB). Nous avons pris ces deux décisions au début de l’étude,
suite à des entretiens avec nos principaux interlocuteurs (23 entretiens en tout - à Kigali, Kibungo, et dans
la cellule de Musave, district de Gasabo).
44. Le choix du milieu rural était, essentiellement, motivé par un souci d’économie de temps. Les problè-
mes fonciers urbains, surtout à Kigali, sont tellement différents des conflits en zones rurales, qu’il était
pratiquement impossible de les étudier tous de façon satisfaisante dans les deux mois et demi que nous
avions pour effectuer nos recherches. Dans le contexte urbain, la question la plus pressante nous semble
être celle de l’expropriation. Nos principaux informateurs nous ont indiqué qu’il y aurait lieu d’examiner si
les couches les plus pauvres de la population urbaine sont suffisamment équipées pour se défendre face
au pouvoir des gouvernements locaux et à la puissance des grands promoteurs immobiliers. A la campa-

34
Cf. notamment alinéa 129-132 (droits de succession) ; 138-140 (droits fonciers) ; 147 (procédure).

22
Chapitre 3 : L’approche de l’étude

gne, les conflits, au moins ceux qui sont portés devant les instances que nous avons étudiées, sont bien
différents. Ils concernent la succession, la vente du patrimoine, l’installation des réfugiés de ’59 et le retour
des réfugiés de ’9435. En général, ce sont des questions de matière civile, plutôt qu’administrative, et les
différentes parties sont davantage à égalité. Tenant compte du fait que la grande majorité des Rwandais
habite à la campagne, et que c’est donc là où des efforts pour augmenter la qualité de la justice pourraient
avoir plus d’impact, nous avons décidé d’exclure les problèmes en milieu urbain de notre étude.
45. Les arguments en vue de la gestion des conflits fonciers par certaines institutions sont comparables.
Comme nous venons de le voir, un grand nombre d’institutions est impliqué dans la gestion des conflits
fonciers au Rwanda : les tribunaux (de base, de grande instance et la Haute Cour de la République), les
CC, et les AB (les comités d’umudugudu et les secrétaires exécutifs de la cellule et du secteur). Dans le
temps disponible, il nous aurait été impossible de comprendre suffisamment ce qui se passe à tous ces
niveaux pour pouvoir faire des recommandations bien fondées. Notre choix pour les comités d’umudu-
gudu, les secrétaires exécutifs de cellule, les CC, et les TB, est basé sur les considérations suivantes :
en comparant le nombre de conflits fonciers tranchés par les AB et le nombre de cas inscrits au rôle des
TB36, il est clair que la grande majorité des conflits fonciers sont résolus aux niveaux inférieurs et que
très peu d’affaires montent plus haut que le TB. Pour cette raison, il nous semblait avisé d’éliminer les
tribunaux de grande instance, ainsi que la Haute Cour de la République. Nous avons également laissé de
côté les secteurs : depuis l’institution des CC les autorités de secteur paraissent jouer un rôle de moindre
importance dans la gestion des conflits fonciers.

3.3.2. Les entretiens


46. Nous avons employé deux méthodes pour identifier les personnes à interroger. Premièrement, nous nous
sommes mis en contact avec les secrétaires exécutifs de 18 cellules. Au niveau de leurs archives et
registres, nous avons sélectionné de façon aléatoire trois affaires résolues définitivement au niveau de la
cellule, trois affaires résolues définitivement au niveau des CC, et trois affaires en appel devant le TB37.
De ces neuf cas, nous avons noté les noms des parties, l’umudugudu où elles habitent, et, si possible,
l’objet du litige. En général, les secrétaires ne pouvaient pas nous dire si, dans le cas des justiciables qui
avaient interjeté appel au niveau du TB, un jugement avait été rendu. Afin de nous assurer d’obtenir une
image complète du déroulement du procès à ce niveau, y compris le prononcé, nous avons identifié et
sélectionné d’autres interlocuteurs en prenant comme point de départ les jugements de différents TB.
47. Nous avons choisi de travailler dans plusieurs cellules éparpillées dans le pays pour être sûr de pouvoir
obtenir une image équilibrée, reflétant d’éventuelles variations régionales dans la gestion de conflits. Les
entretiens avec nos principaux informateurs indiquaient, par exemple, que la région autour de Musanze/
Ruhengeri (Province du Nord) connaissait un taux élevé de cas concernant la polygamie, et que le Buge-
sera (Province de l’Est) était une zone où beaucoup de réfugiés de ’59 avaient été installés. Les autres
variables prises en considération dans la sélection des cellules étaient leur accessibilité et la disponibilité
du secrétaire exécutif. Le Tableau 3.1. présente une liste des cellules recherchées.

35
Cf. section 4.3.
36
Cf. section 4.2.
37
Pour les raisons qui nous ont amenés à nous se concentrer sur ces niveaux, cf. section 3.4.. 23
La proximité de la justice au Rwanda

Tableau 3.1.

Provinces Secteur Cellules


Nyabikenke
Kigali Bumbogo Kinyaga
Musave
Kabeza
Nord Cyuve
Bukinanyana
Kanzenze
Est Ntarama Kibungo
Cyugara
Gacurabwenge Gihinga
Rugalika Bihembe
Sud Runda Kabagesera
Musambira Cyambwe
Rugalika Masaka

48. Les entretiens se faisaient, en général, quelques jours après la sélection. Comme il était assez difficile
de nous faire annoncer par avance, surtout dans les imidugudu les plus éloignés, il n’était pas toujours
possible de localiser les justiciables concernés. A deux occasions, une personne sélectionnée et localisée
a refusé de parler avec nous pour des raisons personnelles ; dans d’autres cas la personne était partie
pour la journée ou n’habitait plus dans la cellule. Par ailleurs, il est arrivé fréquemment que, arrivés sur le
terrain, nous avons ajouté d’autres affaires et justiciables à notre liste. Il est important de souligner que
nous avons toujours essayé de parler avec les deux parties dans un litige (Voir le Tableau 3.2. ci-des-
sous). L’idée n’était pas de voir quelle partie avait raison, mais d’obtenir le plus d’informations possible
sur le conflit en question et la gestion de ce conflit par les autorités. Cette approche servait en outre à
éviter que l’une des parties nous soupçonne d’intervenir en faveur de son adversaire. Dans presque tous
les cas, nous avons interrogé les personnes dans leur propre environnement, souvent en présence de
membres de la famille. Considérant la nature délicate des entretiens, ni les voisins ni les membres des
autorités de base n’étaient présents. Nos interlocuteurs parlaient, sans exception, en kinyarwanda, et
nous nous sommes appuyés sur les enquêteurs de RCN Justice & Démocratie, ayant fait des études en

24
Chapitre 3 : L’approche de l’étude

sciences sociales, pour la traduction. La plupart des entretiens duraient entre une heure et demie et deux
heures et demie.
Tableau 3.2.

Nombre total d’entretiens 65


Nombre total d’affaires 41
Nombre d’affaires, deux parties interrogées 22
Nombre d’affaires, une partie interrogée 1938

49. Afin d’enrichir notre compréhension des données recueillies auprès des justiciables, nous avons assisté à
des séances à tous les niveaux (AB, abunzi, et juges). Nous avons aussi eu des entretiens semi directifs
avec des membres de comités d’umudugudu et secrétaires exécutifs de cellules (voyez les grilles utilisées
dans l’Appendice 2) et des entretiens libres avec des conciliateurs et juges. Finalement, à Musanze, nous
avons participé à un échange entre un juge et 23 conciliateurs de son ressort. Le tableau 3.3. présente un
sommaire de nos activités à cet égard. Notamment, ces échanges ont aidé à (1) identifier les causes des
problèmes que les justiciables rencontrent en essayant de faire valoir leurs droits fonciers, et à (2) nous
former une image de la connaissance des lois et procédures des conciliateurs et autorités de base et (3)
de leur adhésion aux coutumes.
Tableau 3.3.

Séances de Interviews avec


Tribunal de base 4 Juges 4
Comité de conciliateurs 6 Conciliateurs 15
Cellule 3 Secrétaires 13
Umudugudu 1 Membres de comités d’umudugudu 18

3.3.3. Sources et techniques complémentaires


50. Toujours dans le but de mettre en perspective les expériences des justiciables et de compléter leurs récits,
nous avons fait une analyse de décisions prises aux différents niveaux, y compris des jugements de
différents TB. Quoique les entretiens semi-directifs génèrent beaucoup d’informations, il nous fut impos-
sible, vu le caractère laborieux de ce travail, de rassembler des données concernant un grand nombre
d’affaires. De plus, les résultats de différents entretiens étaient parfois difficiles à concilier et à comparer.
Comme il arrivait que les justiciables ne se souvenait plus précisément de tous les détails de leurs pro-
cès, l’analyse systématique d’un nombre plus élevé de décisions a servi pour remédier à ces défauts en
termes de représentativité et précision.
51. En particulier, l’analyse des décisions et des jugements nous a informés sur (1) les différents types de
conflits fonciers, (2) la fréquence avec laquelle des hommes et des femmes sont impliqués dans certains
genres de conflits et réussissent à les gagner, (3) la durée des procédures, et (4) la moyenne des frais
de justice payables par les parties. Il nous a été possible, aussi, d’évaluer la connaissance des lois des
conciliateurs en regardant la fréquence avec laquelle leurs décisions sont annulées par les tribunaux de
base. Et, en dernier lieu, l’analyse de la façon dont les décisions et les jugements sont motivés, nous a
aidé à comprendre pourquoi les justiciables ont du mal à interpréter la portée des décisions, ce qui a des
implications sur la volonté d’accepter les décisions rendues. Le fichier employé pour classifier les juge-
ments est inclus dans l’Appendice 2.

38
Dans deux affaires nous avons interrogé séparément deux plaignants (résultant en 21 entretiens au total pour 19 affaires), sans avoir
l’opportunité de parler avec les parties défenderesses. Ensemble avec les 44 entretiens dans la catégorie endessus, cela fait 65
entretiens. 25
La proximité de la justice au Rwanda

52. Au total, nous avons analysé 115 jugements de TB,39 huit procès verbaux de CC, et cinq procès verbaux
de secrétaires exécutifs de cellules. Le nombre des procès verbaux étudiés est relativement peu élevé.
En faisant le travail, nous avons dû constater, premièrement, qu’il n’était pas toujours facile de les obtenir.
Et ce qui est plus important, la qualité de la rédaction des procès verbaux est variable et, souvent, certai-
nes données cruciales manquent. Nous avons donc jugé que pour nous informer sur les procédures aux
niveaux des AB et des CC, il serait plus efficace de se concentrer sur les entretiens et de participer à des
séances.
53. Les jugements ont été retenus selon les principes suivants : dans un premier temps, nous avons pris
connaissance de 25 jugements de quatre TB dont le ressort couvre les cellules où nous avions prévu de
faire les entretiens : le TB de Rusororo, de Nyamata, de Gacurabwenge, et de Muhoza (Voir le Tableau
3.4.). Ces jugements étaient sélectionnés de façon aléatoire dans les archives du greffe parmi les dos-
siers récents (2005-2007) concernant le foncier. Après avoir constaté qu’une partie considérable de ces
jugements ne pouvait pas être utilisée (par exemple du fait d’un classement par erreur dans les litiges fon-
ciers), nous avons retenu encore 45 dossiers sur le foncier au tribunal de Ruhango (Province du Sud).
Tableau 3.4.

Tribunal de base Cellule


Nyabikenke
Rusororo Kinyaga
Musave
Kanzenze
Nyamata Kibungo
Cyugara
Gihinga
Bihembe
Gacurabwenge Kabagesera
Cyambwe
Masaka
Kabeza
Muhoza
Bukinanyana

54. Deux autres sources de données ont joué un rôle important dans nos recherches. Nous avons eu l’occa-
sion de vérifier les résultats de notre analyse eu égard à la durée du procès en nous appuyant sur des
données collectées par l’équipe de RCN Justice & Démocratie40 au Rwanda. Cette base de données
contient des informations sur la totalité des cas en matière civile enregistrés auprès des TB de Kacyru,
Nyarugunga, Nyakiriba, Ruhango, Ngoma, et Muhoza, dans les années 2005, 2006, et 2007. Ce sont 366
cas au total. Et afin de pouvoir évaluer si certains des problèmes que nos interlocuteurs avaient rencon-
trés se posent souvent, ou non, nous avons fait une analyse des 367 affaires foncières soumises à la cli-
nique juridique de la faculté de droit de Huye/Butare dans l’année 2007. Cette étude était particulièrement
riche d’informations concernant (1) la fréquence des irrégularités de procédure au niveau des CC et (2)
de l’étendue des problèmes pour l’exécution des décisions.

39
Chaque jugement a été examiné sur base de 21 différentes questions (voyez Appendice 3C). Notez que, bien évidemment, il n’a pas été
possible d’obtenir les données pour répondre à toutes les 21 questions dans tous les cas examinés.
26 40
Rapport de suivi sur la capacité de traitement des tribunaux de base et des tribunaux de grande instance, Janvier 2008, RCN Justice &
Démocratie.
Chapitre 4 : Lignes directrices

CHAPITRE 4 : LIGNES DIRECTRICES

4.1. Introduction
55. Ce chapitre introduit les lignes directrices retenues de nos recherches. Leur présentation sert, en premier
lieu, à approfondir notre appréciation sur le fonctionnement des systèmes (pré) judiciaires dans la prati-
que. Deuxièmement, ces lignes directrices servent à concentrer et à guider l’analyse dans les chapitres
suivants. Elles nous permettent d’évaluer la gravité de certains problèmes, d’identifier les groupes de
personnes affectés, et elles aident, donc, à déterminer lesquels parmi ces problèmes devraient être visés
en priorité.
56. Nous commençons avec quelques données concernant le nombre d’affaires traitées aux différents
niveaux (Section 4.2.) et l’incidence des types de cas fonciers au niveau national et régional (Section
4.3.). Ensuite, nous considérons les implications des résultats de nos recherches pour l’émancipation des
femmes (Section 4.4.) et nous concluons avec une présentation de la classification des affaires étudiées
selon le genre de questions qu’elles soulèvent : une question en rapport avec la loi, les faits, ou la procé-
dure (Section 4.5.).

4.2. Le nombre des affaires traitées aux différents niveaux


57. Une comparaison de la quantité de cas traités nous informe sur la capacité des différentes institutions
judiciaires et pré-judiciaires à contribuer à la gestion des conflits fonciers, ce qui est important pour identi-
fier les niveaux qui méritent une attention particulière. Les résultats de cette comparaison sont présentés
dans la Figure 4.1. Cette section décrit la façon dont nous avons obtenu ces données.
Figure 4.1

58. D’abord, nous avons calculé les pourcentages d’appels sur le total des cas reçus aux différents niveaux.
Pour cela nous nous sommes basés sur nos interviews avec des membres de comités d’umudugudu
(18 au total) et avec des secrétaires exécutifs de cellule (13 au total), ainsi que sur une analyse de sept
registres de comités de conciliateurs (CC). Il est essentiel de souligner que les données obtenues de cette
façon ne donnent qu’une impression peu précise. Ainsi, seulement un des comités d’umudugudu tenait
un registre des cas tranchés. La plupart des secrétaires exécutifs enregistraient les affaires soumises

27
La proximité de la justice au Rwanda

à la cellule ou au niveau des conciliateurs, mais nous avons dû constater à plusieurs reprises que ces
registres étaient incomplets, que certaines informations étaient incorrectes ou irrégulières. Et en tout cas,
le nombre d’imidugudu, de cellules et de comités examinés est trop réduit pour obtenir des statistiques
suffisamment fiables.
59. En moyenne, 40% des cas reçus au niveau des comités d’umudugudu font l’objet d’un appel au niveau
de la cellule. Dans ces cas, une des parties n’accepte pas la résolution proposée, ou le comité ne réussit
pas à trouver une solution. Nos interviews montrent qu’il existe plusieurs raisons pour renvoyer un cas à
la cellule sans avoir proposé une solution aux parties. Il arrive qu’un cas soit trop complexe du point de
vue des faits ou que les membres du comité ne connaissent pas les termes de loi relatifs au cas à traiter.
Il semble aussi que parfois, ils préfèrent ne pas trancher si cela risque de nuire aux relations des membres
du comité avec une des parties, ou entre les membres du comité. A cet égard, il faut tenir compte du fait
que les imidugudu à la campagne sont, en général, des communautés petites où tout le monde se connaît
et doit vivre ensemble.
60. La gestion des conflits au niveau de la cellule parait moins effective. Dans environ 50% des cas l’affaire
est transmise au CC. En grande partie, ceci est lié à la position tout au moins ambigüe que tient le secré-
taire exécutif de la cellule dans le CC41. Fréquemment, quand les secrétaires constatent qu’une affaire
est compliquée, ou qu’une des parties résiste trop, ils trouvent qu’il est plus efficace de l’inscrire dans le
registre des conciliateurs, sans trancher le cas au niveau de la cellule. Les CC dans notre échantillon
réussissent à mettre fin à 75% des conflits fonciers qui leur sont soumis. Les différentes raisons que les
justiciables peuvent avoir de s’opposer à une décision des abunzi sont exposées au Chapitre 5.
61. Sur base de ces pourcentages indicatifs, il est possible de calculer combien de cas sont éliminés aux
niveaux inférieurs pour chaque affaire soumise au tribunal de base (TB). L’image qui en sort est la sui-
vante. Pour un cas traité au niveau du TB, quatre cas ont préalablement été soumis aux conciliateurs
(dont trois cas ont été résolus définitivement), huit cas ont été soumis aux secrétaires de cellule du ressort
(dont quatre cas ont été résolus définitivement), et vingt cas ont été soumis aux comités d’umudugudu
(dont 12 cas ont été résolus définitivement). Le Graphique 4.1. reconstruit le volume de traitement de cas
par les différents niveaux sous forme de pyramide.
62. Ces chiffres ont une forte implication pour notre étude et la direction de nos recommandations. Plusieurs
de nos principaux interlocuteurs ont fait part de leurs préoccupations concernant le rôle des autorités de
base (AB) et, à un degré moindre, des conciliateurs dans la gestion des conflits fonciers au Rwanda.
Ceux-ci ne connaissent pas la loi et, dans le cas des AB, il n’existe aucune forme de réglementation des
procédures à appliquer. Certains interlocuteurs ont suggéré que ces problèmes devraient être corrigés
par des mesures qui réduisent le rôle des niveaux inférieurs et facilitent l’accès aux TB. Le graphique 4.1.
montre que le nombre total de conflits fonciers est tellement grand que, pour des raisons budgétaires, il
ne serait guère faisable d’augmenter significativement la contribution des TB. Pour rendre la justice plus
proche des justiciables, il conviendrait donc d’améliorer la qualité du travail fait par les CC et les AB, plutôt
que de chercher à faciliter l’accès aux TB.

4.3. Une typologie des conflits fonciers


63. Les conflits fonciers ne sont pas uniformes. Le Tableau 4.1 classe les différents conflits fonciers que nous
avons identifiés en analysant les 115 jugements et les résultats de nos entretiens, selon les lois y relati-
ves.

41
Cf. alinéas 178 et 211-214.

28
Chapitre 4 : Lignes directrices

Tableau 4.1.

a. Entre frères et/ou sœurs de mêmes parents


b. Entre demi-frères et/ou demi-sœurs
Entre enfants et leur père et/ou mère ou grand parents ou oncle et/ou
1. Cas liés à la succession c.
tante ou cousins et/ou cousines ou neveux et/ou nièces
(Loi successorale et Code
Entre enfants et la marâtre ou une autre femme du père dans un
Civil) d.
mariage polygame
Entre femmes sans statut légal dans un mariage (p.e. : concubinat ou
e. polygamie) et leur ex-mari/compagne ou des membres de sa famille
(i.e. de l’homme)
Des membres d’une famille déclarent qu’une partie du patrimoine a été
a. vendue par un autre membre sans permission
(art. 35 de la Loi foncière)
Le plaignant qui a été réfugié en ’94 déclare qu’à son retour il a trouvé
2. Cas concernant la que d’autres individus, qui ne sont pas des réfugiés de ’59, ont été
‘revendication’ b.
officiellement installés par l’administration sur ses terrains ; souvent, il
s’agit d’anciens vendeurs ou des personnes qui, avant, louaient la terre
Autres formes de revendications ; ici aussi, il s’agit souvent d’anciens
c.
vendeurs ou locataires (Code Civil)
3. Cas concernant le partage avec ou entre réfugiés de ’59 (Loi foncière, Chapitre VI sous section 3)
4. Cas concernant les limites (Code Civil)
5. Cas contre l’administration, y compris l’expropriation (droit administratif, certains Chapitres de la Loi foncière)
6. Cas concernant l’appropriation par l’élite (Code Civil)
7. Autres cas

64. A tous les niveaux, les cas liés à la succession sont les plus fréquents, suivis par les cas concernant la
revendication. Le Tableau 4.2. indique le pourcentage des 115 jugements analysés qui tombent dans
chaque catégorie. Concernant la première catégorie, il est important de mentionner que la polygamie est
un facteur qui complique et crée un grand nombre de conflits. Ce phénomène est souvent à l’origine, non
seulement des cas qui tombent dans les sous-catégories d et e, mais aussi des conflits entre demi-frères
et sœurs ou entre enfants et leur père ou ses héritiers.
Tableau 4.2.
Types de cas Nombre Proportion
Succession 67 59%
a. Entre frères et/ou sœurs 15 13%
b. Entre demi-frères et/ou demi-sœurs 10 9%
1. c. Entre autres membres de la famille 26 23%
d. Entre enfants et la marâtre ou une autre femme du père 8 7%
e. Entre femmes sans statut légal et l’ (ex-)mari 8 7%
Cas concernant la revendication 28 25%
a. Vente du patrimoine sans permission 12 11%
2. b. Réfugiés de ’94 qui ont trouvé leurs terrains appropriés 8 7%
c. Autres formes de revendications 8 7%
3. Cas concernant le partage avec ou entre réfugiés de ’59 6 5%
4. Cas concernant les limites de la propriété foncière 2 2%
5. Cas contre l’administration 0 0
6. Cas concernant l’appropriation par l’élite 0 0
7. Autres cas 9 9%

65. Les proportions sont peu différentes aux niveaux inférieurs, sauf que les litiges concernant les limites
y sont considérablement plus nombreux. Il semble que surtout au niveau des imidugudu, ce genre de
conflit représente une grande partie de leur travail. Certains chefs d’umudugudu nous ont indiqué que le
pourcentage peut monter jusqu’à 40 ou 50% du total des cas reçus. En outre, parmi les entretiens nous
avons aussi identifié des types de conflit absents au niveau des TB: un cas d’appropriation par l’élite et
deux affaires de nature administrative.

29
La proximité de la justice au Rwanda

66. Certains types de conflits sont plus communs dans certaines régions, mais les cas de succession sont de
loin les plus nombreux partout, suivis par les cas concernant la revendication. Dans ce cadre, nous pou-
vons mentionner que les cas concernant le partage avec ou entre réfugiés de ’59 (cette catégorie inclut
quelques cas de personnes qui se sont enfuis dans les années ’70) sont considérablement plus nombreux
dans le ressort de Nyamata, où ils représentent 15% du total. Cela n’est pas étonnant, car le Bugesera est
connu comme une zone où beaucoup de réfugiés ont été installés. Dans le Nord (à Musanze/Ruhengeri)
et le ressort de Gacurabwenge, le nombre de cas dans lesquels la polygamie joue un rôle est élevé.

4.4. Questions d’émancipation


67. Plusieurs articles scientifiques42 démontrent que les femmes ont une position désavantageuse dans le
foncier au Rwanda. Il se pose surtout des problèmes concernant la succession pour les femmes sans
statut légal, pour les filles en général, et pour les enfants (masculins et féminins) issus de mariages poly-
gamiques (de la deuxième femme sans statut légal, ou de la femme qui n’est plus la préférée). Même
après l’introduction de lois qui garantissent l’égalité des droits, notamment la loi successorale, il semble
que la coutume reste une force majeure et que les femmes ont plus de difficultés à faire valoir leurs droits
à l’héritage en ayant recours aux AB et aux CC, que les hommes.
68. Ces problèmes ne se manifestent pas au niveau des TB. Dans tout notre échantillon de jugements sélec-
tionnés de façon aléatoire, les femmes qui agissent comme plaignantes, sont plus nombreuses que les
hommes, tandis que le nombre de parties défenderesses mâles et féminines est presque identique (Voir
le Tableau 4.3.). Ceci n’est pas différent pour les cas de succession. Vue la taille de l’échantillon, les
différences dans les probabilités de gagner un litige pour chaque genre, indiquées dans le Tableau 4.3.,
sont négligeables. Toutefois, dans les situations où la coutume continue de jouer un rôle, ce ne sont
pas toujours les femmes qui sont en position de faiblesse ; il est possible, par exemple, que le fils d’une
deuxième femme (sans statut formel), qui hérite pour ainsi dire d’une position désavantageuse vis-à-vis
de la première épouse de son père, réclame sa part du patrimoine auprès de la femme légale. Suivant
cette logique, nous avons fait certaines corrections dans la classification des parties par genre. Ces cor-
rections n’influencent pourtant guère la probabilité de succès, telle que nous l’avons observée.
Tableau 4.3.

Femmes Hommes
Echantillon 111 – plaignants 63 48
Echantillon 111 – partie défenderesse 56 55
Cas de succession – plaignants 38 28
Cas de succession – partie défenderesse 35 31
Echantillon 111 – probabilité de succès du plaignant 61% 63%
Cas de succession – probabilité de succès du plaignant 66% 71%
Echantillon 111 – probabilité de succès du plaignant (corrigée) 62% 62%
Cas de succession – probabilité de succès du plaignant (corrigée) 67% 70%

69. Il existe de bonnes indications que les femmes rencontrent plus de problèmes aux niveaux administratif
et pré-judicaire. Nous avons classé les jugements selon que la décision antérieure des conciliateurs a
été cassée ou confirmée. En général, une annulation indique que les conciliateurs n’ont pas bien fait leur
travail. Nous avons, aussi, regardé si le jugement exige que le terrain en litige change de mains entre les
parties. En principe, il est raisonnable de penser que la partie qui commence un litige au niveau inférieur,
ne possède pas le terrain qu’il réclame. Donc, si le jugement stipule que la terre en litige doit être trans-
férée, cela signifie que la partie qui a pris l’initiative du procès au niveau inférieur gagne. Les résultats
montrent que 69% des décisions des CC qui sont annulées sont des cas successoraux où le TB décide

42
P.e. Burnet, J.E. (2003). ‘Women’s land rights in Rwanda,’ Paper du RISD (Rwanda Initiative for Sustainable Development) ; Rose, L.L.
(2004). ‘Women’s land access in post-conflict Rwanda: Bridging the gap between customary land law and pending legislation,’ in Texas
30 Journal of Women and the Law, Spring issue.
Chapitre 4 : Lignes directrices

que des terrains doivent être transférés à une femme. Dans ces cas, le CC d’après le juge a eu tort de nier
la demande de la femme qui a déposé une plainte. Hors contexte, ces données ne pointent pas clairement
dans une direction. Comme notre échantillon n’est pas grand, il pourrait s’agir d’une simple coïncidence.
Il serait également possible qu’il y ait plus de femmes qui agissent comme plaignantes au niveau des CC
(ce qui, d’ailleurs, ne semble pas être le cas). Pris ensemble avec les résultats de nos entretiens (des
justiciables, des conciliateurs et des juges), pourtant, ce chiffre élevé indique clairement que les femmes
rencontrent plus de difficultés que les hommes à faire valoir leurs droits à l’héritage aux différents niveaux
administratifs et au niveau des conciliateurs.

4.5. Questions de loi, de faits, et de procédures


70. Nous venons de voir que la gestion des cas de succession pose certaines difficultés, surtout aux niveaux
inférieurs de la justice rwandaise. Il est évident qu’une meilleure connaissance des lois substantives aux
niveaux des AB et des CC pourrait améliorer la qualité de la justice rendue. Cependant, l’efficacité du
développement de la connaissance du droit n’est que limitée. Notre analyse des jugements montre que
les questions de loi ne se posent que dans une partie des cas.
71. En pratique, chaque affaire juridique contient une question (parfois deux) sur laquelle les parties ne sont
pas d’accord et dont la réponse permet à la personne qui juge de prendre une décision. Il est possible, par
exemple, que le juge se pose la question de savoir sous quelles conditions une fille issue d’un mariage antérieur
a le droit de bénéficier du patrimoine de son parâtre. Mais cette question essentielle ne concerne pas toujours
l’état du droit substantif. Il est aussi possible que les parties ne soient pas d’accord sur les faits. La fille pourrait,
pour reprendre notre exemple, prétendre que cet homme est, en fait, son père naturel. Des cas concernant les
limites sont typiquement des cas qui posent des questions de faits. La question, dans ces affaires consiste à
savoir si les bornes ont été déplacées oui ou non. En général, aucune des parties ne supposera d’avoir le droit
de cultiver ou construire sur le terrain de l’autre. Il est également possible que le juge décide qu’une question
de procédure bloque une décision sur le contenu, comme quand le plaignant n’a pas respecté le délai pour
interjeter appel.
72. Nous avons classifié les 115 jugements selon ces trois catégories. Comme la Figure 4.2 le montre, les cas
qui posent une question de faits sont les plus nombreux, suivis par la catégorie procédurale. Ainsi, des
efforts pour développer la connaissance des lois substantives ne pourront avoir un effet que dans 19%
des affaires. Quand nous réalisons que dans 55% des cas qui posent une question de faits, la décision
antérieure des CC est cassée, et que par ailleurs, chaque décision de nature procédurale est une perte
de temps et de moyens pour le TB et les parties, nous pouvons apprécier que la connaissance des lois
des preuves et des procédures demande également à être améliorée.

31
La proximité de la justice au Rwanda

Figure 4.2

73. En ce qui concerne la connaissance des lois substantives, cette classification confirme encore une fois
que le droit successoral mérite la priorité. 71% des affaires qui posent une question de loi concernant la
succession sont annulées par les TB, ce qui veut dire qu’elles avaient été mal résolues par les CC. Par
contre, la vente d’une partie du patrimoine sans permission des membres de la famille (la deuxième caté-
gorie de cas en termes de quantité (Voir Tableau 4.2)) ne génère pas de questions de lois. Ceci s’explique
par le rôle de la coutume. La loi successorale, qui met les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes
pour ce qui concerne l’héritage, apporte un grand changement vis-à-vis de la coutume, tandis que l’article
35 de la loi foncière n’est que la codification du principe coutumier existant auparavant.

32
Chapitre 5 : La proximité de la justice

CHAPITRE 5 : LA PROXIMITÉ DE LA JUSTICE

5.1. Introduction
74. Ce chapitre aborde les obstacles que les justiciables interrogés ont rencontré en cherchant à faire valoir
leurs droits fonciers, ainsi que les causes des problèmes identifiés dans le fonctionnement quotidien des
instances judiciaires et pré-judiciaires et dans la rédaction des lois relatives à la gestion de conflits fon-
ciers. Ces problèmes sont analysés selon les quatre dimensions de proximité de la justice – temporelle,
spatiale, de la conscience et de la confiance – dans lesquelles leurs effets se font sentir, ce qui nous
permet, à la fin de ce chapitre, d’analyser les dispositions qui permettraient de rapprocher la justice de la
population dans le domaine du foncier au Rwanda.
75. Les principaux problèmes identifiés dans ce chapitre sont les suivants : il existe des difficultés à obtenir
un procès verbal ou un jugement ; de nombreux problèmes sont causés par la perception des justiciables
que les agents administratifs ou les conciliateurs qui tranchent leurs cas sont partial ; une mis-application
des lois et un manque de connaissance des procédures posent également des problèmes ; des lacunes
dans les lois ou règlements ou défauts dans la rédaction des lois ou règlements créent d’autres problè-
mes ; enfin, l’organisation des procédures et le manque de preuves posent aussi problème.
76. Les problèmes identifiés ne se présentent pas tous de la même façon selon les différents niveaux de la
hiérarchie des instances qui gèrent les conflits fonciers. Suivant les circonstances, les résultats obtenus
au niveau des autorités de base, au niveau des comités de conciliateurs, et au niveau des tribunaux de
base sont traités ci-dessous séparément ou en même temps.
77. Comme les effets des obstacles temporels, spatiaux et financiers43 sont souvent très similaires, ces
aspects de la proximité de la justice sont analysés dans la même Section 5.2. Les problèmes relatifs à la
conscience et à la confiance sont exposés dans la Section 5.3. La Section 5.4 conclut le chapitre avec
une synthèse de nos observations sur la proximité44.

5.2. Les dimensions du temps, de l’espace et des finances dans la gestion des conflits
fonciers
5.2.1. Introduction
78. Cette section présente certaines difficultés que les justiciables rencontrent lorsqu’ils tentent de résoudre
leur conflit foncier. Il s’agit notamment de : la durée de la procédure, la distance pour accéder aux instan-
ces, et des ressources financières dont le justiciable en question dispose. Ces dimensions se rapportent
en particulier à l’accès à la justice elle-même ou, plus précisément, la mesure dans laquelle les justicia-
bles y ont accès.

5.2.2. L’aspect temporel


5.2.2.1. Introduction

79. Une justice proche dans le temps comprend non seulement le temps nécessaire pour obtenir une déci-
sion de justice, mais aussi celui nécessaire pour faire exécuter cette décision. Nous commençons par
présenter les circonstances qui peuvent retarder le procès aux différents niveaux (Paragraphe 5.2.2.2).

43
En général, toutes ces barrières à l’accès à la justice sont d’une nature relative, de sorte que la capacité de les dépasser dépend, au
moins partiellement, des ressources financières dont le justiciable dispose. En principe, les implications d’un manque de ressources
sont directement intégrées dans l’analyse. Néanmoins, les situations où un défaut de moyens a un effet plus direct sont traitées dans la
Sous-section 5.2.4. 33
44
Cf. alinéas 7 et 40.
La proximité de la justice au Rwanda

Ensuite, nous nous concentrons sur les difficultés liées à l’exécution au niveau des conciliateurs et celui
des tribunaux de base (Paragraphe 5.2.2.3).
80. Pour comprendre pourquoi le niveau des autorités de base n’est pas inclus dans la discussion sur l’exé-
cution, il faut tenir compte de la relation entre appel et exécution de décisions aux différents niveaux. Les
jugements des tribunaux de base, ainsi que les décisions des conciliateurs, ne sont pas exécutoires tout
de suite. Le jour du prononcé, commence une période d’un mois au cours de laquelle les parties peuvent
interjeter appel au tribunal de grande instance (art. 163 CPC); le délai au niveau des conciliateurs pour
faire appel au tribunal de base est de 30 jours (art. 25 LCC). L’appel interjeté contre un jugement ou déci-
sion en suspend l’exécution ; si, par contre, les parties laissent passer ce temps sans faire appel, le juge-
ment ou la décision revêt une force exécutoire (arts. 171 CPC et 25 LCC)45. L’exécution des propositions
faites pour résoudre un conflit foncier par les autorités de base dépend complètement de l’acceptation par
les parties. Les décisions aux niveaux administratifs ne peuvent revêtir la force exécutoire.
5.2.2.2. La durée du procès aux différents niveaux

5.2.2.2.1. L’obligation de passer par les autorités de base

81. Pour aborder l’aspect du temps aux niveaux des autorités de base et des comités de conciliateurs, il est
important de rappeler la relation entre les deux instances. Souvent, cette relation est envisagée comme
un escalier, où l’umudugudu représente la première instance, puis les cas doivent passer par la cellule
avant d’arriver au niveau des abunzi. C’est, en fait, le comité de l’umudugudu qui donne “la permission”
de faire appel au niveau de la cellule ; le secrétaire exécutif de la cellule, qui est en même temps le
secrétaire du comité de conciliateurs, renvoie en effet les justiciables d’abord au niveau inférieur. Ceci
ne trouve pas de fondement dans la loi formelle. Les instructions orales ou les coutumes administratives
relatives à la gestion de conflits par les autorités de base n’ont pas force de loi, c’est-à-dire que même si
elles sont impératives pour les fonctionnaires de l’Etat, formellement elles ne contraignent pas les actions
des justiciables. Rien dans la loi CC n’empêche ces derniers de porter leur litige directement au niveau
des conciliateurs.
82. Très peu de justiciables que nous avons interrogés étaient au courant de cette situation. En tout cas, ils
n’y a que quatre personnes (dont deux avaient antérieurement travaillé au niveau du secteur) qui avaient
saisi directement le comité de conciliateurs. En effet, la grande majorité des justiciables étaient fortement
convaincus qu’il n’est pas permis de négliger le passage par les autorités de base pour aller directement
aux abunzi. Cela est très probablement dû à la politique des autorités de base décrite ci-dessus. La majo-
rité des personnes interrogées nous ont indiqué qu’avant de commencer leur procédure, elles n’étaient
pas conscientes des instances impliquées dans la gestion des conflits fonciers et que ce sont les instan-
ces, à partir de l’umudugudu, qui les ont informées sur la façon de procéder. Dans toutes les régions que
nous avons visitées pour notre étude, il est exigé avec la même insistance que les justiciables suivent la
hiérarchie administrative avant de porter plainte auprès des abunzi. Le manque général de connaissance
de cette situation a des implications évidentes sur les délais46.
83. En considérant les problèmes liés à la confiance exposés en détail au paragraphe 5.3.2., le fait que les
décisions prises au niveau de base n’ont pas force de loi, et le fait que beaucoup de justiciables ont indi-
qué que les administrations de base n’avaient fait que renvoyer le cas au niveau supérieur sans prendre
de décision sur le contenu, l’affaire étant considérée comme trop complexe, cette exigence de suivre toute
la hiérarchie pourrait être interprétée, et il l’est par un certain nombre des personnes interrogées, comme
une perte de temps. Plusieurs personnes interviewées nous ont indiqué qu’elles avaient porté plainte au

45
En cas d’une décision des abunzi, le délai dépend de l’apposition de la formule exécutoire par le président du tribunal de base du ressort
46
Cf. alinéa 88 et 151.
34
Chapitre 5 : La proximité de la justice

niveau de l’umudugudu ou de la cellule avec réticence du fait de liens familiaux, commerciaux, ou d’amitié
que la partie adverse entretenait avec une des personnes qui allait trancher son cas. Neuf personnes
interviewées qui avaient commencé un litige comme plaignantes nous ont indiqué que même avant leur
procès au niveau de base, elles auraient préféré commencer au niveau du comité de conciliateurs pour
des raisons de confiance. D’autres justiciables nous ont posé la question, ‘pourquoi dois-je parcourir
toutes ces instances, si, une fois gagnant, je ne peux même pas avoir mon champ sans monter encore
plus haut ?’. Toutefois, il est important de ne pas perdre de vue que la plupart des cas présentés aux
autorités de base sont résolus à ce niveau (60% pour les imidugudu et 50% pour les cellules47). En plus,
la grande majorité de nos interlocuteurs ont indiqué qu’ils préfèrent que ce soit le comité de l’umudugudu
qui tranche leur conflit foncier, généralement parce qu’ils sont les mieux placés pour connaître les faits et
apprécier les témoignages.
5.2.2.2.2. Les délais liés à l’appel au niveau de base

84. Le fait que la gestion de conflits fonciers par les autorités de base n’est pas réglée formellement crée des
situations indésirables qui sont exclues par le CPC et la LCC. Les deux lois déterminent quels sont les
uniques moyens pour annuler un jugement rendu ou une décision prise dans un conflit entre deux parties.
Si les parties ont épuisé les possibilités pour interjeter appel ou faire opposition, ou s’ils ont fait passer les
délais réglementaires, le jugement ou la décision devient définitif ou définitive et s’impose avec force de
loi aux deux parties. Par conséquent, la partie perdante dans une procédure antérieure, et qui, bien que
ce jugement soit désormais définitif, commence une nouvelle procédure contre la même personne, basée
sur les mêmes arguments et ayant le même objet pour réclamer le même terrain, n’est pas recevable.
85. Quatre personnes interviewées nous ont informés qu’une affaire traitée a été rouverte plus tard par la
même autorité de base ou le même comité d’abunzi. Dans six cas que nous avons étudiés, une partie
a pris plus d’un mois pour faire appel (à la cellule ou au secteur) et dans 3 cas le délai a été supérieur
à une année. Dans quelques autres cas, une partie qui n’était pas satisfaite d’une décision des abunzi
avait réussi à présenter son cas devant le secteur ou le district, sans être déclarée non recevable. Trois
personnes interviewées nous ont informés que l’autre partie avait saisi l’opportunité qui lui était offerte lors
du remplacement du nyumbakumi par le comité de l’umudugudu, pour présenter son cas une deuxième
fois. D’autres avaient fait de même suite à l’installation d’un nouveau comité de conciliateurs. Différentes
personnes ont raconté que leur conflit était en fait un conflit foncier qui concernait leurs parents, que le
cas avait été jugé avant ’94, mais que maintenant l’affaire recommençait à partir de l’umudugudu, sans
que la personne puisse apporter des preuves, comme il y avait eu le pillage des archives des greffes
entretemps.
5.2.2.2.3. La durée du procès au niveau des autorités de base

86. Un certain nombre de circonstances ont fait qu’il était difficile d’obtenir une image exacte de la durée des
procès au niveau des autorités de base. Souvent les justiciables ont un souvenir peu précis de la durée
de leur litige au niveau de base, surtout si beaucoup de temps a passé depuis. Dans très peu de cas, les
personnes interviewées ont pu consulter le procès verbal ou la décision écrite pour vérifier la durée à ce
niveau. Seulement un des 18 comités d’imidugudu dont nous avons interrogé un ou plusieurs membres
avait un registre des cas traités (sans pour autant noter la durée) et nous n’avons pas trouvé d’archives
de procès verbaux faits ou décisions prises à ce niveau. La plupart des 15 secrétaires exécutifs qui ont
été interviewés maintenaient un registre des cas traités au niveau de la cellule, sans pour autant noter
systématiquement la durée, ni la décision prise. Pour conclure, le souci complaisant de donner ‘la bonne

47
Cf. Section 4.2 et Figure 4.1.

35
La proximité de la justice au Rwanda

réponse’ fait que les réponses des responsables au niveau de base – en général la résolution des cas ne
durerait jamais plus d’une semaine – ne reflètent à ce sujet peut être pas tout à fait la réalité vécue par
des justiciables.
87. Ce qui est plus important, c’est que la majorité des personnes interviewées n’avaient pas l’impression que
leur procès avait duré longtemps à ce niveau. Une reconstruction du procès avec chacune des deux par-
ties – le nombre de séances, descentes, et convocations, dans quelle période de l’année cela se dérou-
lait, la période de la sècheresse ou des pluies, etc. – indiquait souvent qu’elles avaient fait le parcours des
différentes instances de base en un ou deux mois.
88. Il peut arriver, pourtant, que les démarches durent très longtemps au niveau de la base. Nous avons
obtenu des indications assez fiables selon lesquelles dans environ 10% des cas, le délai au niveau de
base dure plus de 6 mois. Dans les cas les plus graves, le délai était dû à la partie perdante qui avait
attendu longtemps, parfois même plusieurs années, avant de faire appel48. Dans d’autres cas, plus nom-
breux, une des deux parties semblait avoir eu intérêt à faire traîner le procès. Cette situation se présente
dans presque tous les cas où la partie perdante possède – c’est-à-dire occupe et exploite exclusivement
– le terrain en litige. Comme les décisions prises par les autorités de base n’ont pas la force exécutoire,
c’est toujours le plaignant, même s’il a gagné, qui doit faire appel. Comme c’est la partie défenderesse,
qui, le cas échéant, possède le terrain, elle a intérêt à ne pas comparaitre à la première convocation,
voire même à plusieurs (jusqu’à 8) convocations. En général, les autorités de base donnent l’impression
d’être réticentes à avoir recours rapidement au local defense, pour préserver la paix sociale. Ce problème
est aggravé par le fait que les cas fonciers exigent souvent plusieurs séances, en moyenne 2 (une pour
présenter les arguments et écouter les témoins et une deuxième pour faire la descente), et à chaque
étape la procédure est prolongée. Souvent, il arrive qu’une partie qui n’habite plus le territoire de l’autorité
concernée ignore la convocation et cause des délais excessifs. Dans ce contexte, il faut remarquer qu’en
pratique c’est souvent la partie plaignante qui est chargée d’informer l’autre partie des dates de séance49.
Nous avons par exemple entendu des conciliateurs expliquer à un orphelin qu’il n’aurait pas dû envoyer la
convocation à sa tante, qui était absente lors de la séance, lui-même. Ce garçon disait qu’il avait toujours
été chargé d’envoyer la convocation pour les séances aux niveaux de l’umudugudu et de la cellule lui-
même. Finalement, quand une des deux parties jouit d’un certain prestige – nous avons parlé avec des
plaignants portant plainte, avec peu de succès, contre un major de l’armée et contre un ambassadeur
du pays pour s’être, selon eux, illégalement, approprié leurs terrains – il peut arriver que, au niveau de la
cellule ou du secteur, les autorités préfèrent ne pas trancher et ne pas convoquer, ce qui cause de long
délais.
5.2.2.2.4. La durée du procès au niveau des comités de conciliateurs

89. Nous avons pu obtenir des données plus exactes sur la durée du procès au niveau des comités de con-
ciliateurs. Des 8 registres que nous avons systématiquement analysés, cinq contenaient des informations
suffisamment précises à ce sujet. La médiane de la durée du procès (la période entre la réception de la
plainte et la date de la décision) de tous les 156 cas fonciers de 2007 dans l’échantillon qui sert de base
à ces données était d’un mois ou moins. Pour toutes les cellules, examinées individuellement, le résultat
était identique. Le pourcentage cumulatif des procès d’une durée de plus de 3 mois était de 17% et le
pourcentage cumulatif des procès avec une durée de plus de 6 mois était de 9% (mais, ici, il existe assez
de variantes entre les différentes cellules). Cette image confirme les informations que nous avons obte-
nues lors des interviews des justiciables (en faisant une reconstruction du déroulement du procès avec
les parties pour estimer la durée) et en suivant des séances des abunzi.

48
Cf. alinéa 85.
49
Cf. Sous-section 5.2.3, concernant les obstacles relevant de la dispersion spatiale..
36
Chapitre 5 : La proximité de la justice

90. Nous avons aussi cherché à savoir comment les justiciables ont évalué la durée du procès au niveau des
conciliateurs. La grande majorité d’entre eux – qui correspond au groupe de personnes interrogées dont
le procès a duré un ou deux mois – était satisfaite de cet aspect du déroulement. Dans les cas qui avaient
duré plus de 3 mois, les justiciables se montraient souvent insatisfaits.
91. Nous avons trouvé que, partiellement, les causes des délais dissonants sont similaires à ce que nous
avons rencontré au niveau des autorités de base. Les problèmes de non-apparition sont plus graves à
ce niveau parce que, en moyenne, les abunzi ont besoin de 3, au lieu de 2 séances avant de prendre
une décision dans un cas foncier. Comme le bureau de la cellule, où les abunzi tiennent leurs séances,
est, parfois, situé assez loin de l’umudugudu où les parties habitent, ils peuvent rencontrer des difficultés
pour faire venir leurs témoins, ce qui est souvent une cause d’ajournement. Pour la même raison, il peut
être difficile de fixer une date pour faire une descente. Il arrive aussi qu’un cas soit retardé parce que, lors
de la deuxième ou troisième séance, un ou plusieurs des trois abunzi élus par les parties pour juger leur
affaire, ne sont pas présents. Nous avons constaté que les différents comités de conciliateurs ne réagis-
sent pas de la même façon. Il y a des comités qui prennent des décisions après avoir élu eux-mêmes un
remplaçant (en recommençant le procès du début), d’autres ajournent le cas (jusqu’à 4 ou 5 fois). Nos
observations lors des séances et les entretiens avec les justiciables indiquent qu’il n’est pas commun
de recommencer la séance par la procédure de l’article 18 (1) LCC qui laisse le choix des trois abunzi
aux parties. Pour conclure, nous avons vu plusieurs fois que les abunzi trouvent que le cas qui leur est
présenté, est trop compliqué pour pouvoir prendre une décision. Des conversations avec des membres
des comités de conciliateurs et avec des juges au niveau des tribunaux de base nous ont confirmé que
ce ne sont là pas des anomalies. Cela peut causer des délais, comme le montrent les jugements dans
notre échantillon où le tribunal a renvoyé le cas parce que les conciliateurs n’ont pas pris de décision sur
le contenu.
5.2.2.2.5. La durée du procès au niveau des tribunaux de base

92. Nous avons eu recours à deux sources de données pour avoir une indication sur la durée du procès au
niveau du tribunal de base. En premier lieu, nous nous sommes basés sur des données rassemblées
par l’équipe de RCN Justice & Démocratie au Rwanda (‘base RCN’). Cette base de données contient
des informations sur la totalité des cas en matière civile enregistrés aux tribunaux de base de Kacyru,
Nyarugunga, Nyakiriba, Ruhango, Ngoma, et Muhoza, qui sont 366 au total. En plus, nous avons analysé
les 83 jugements dans le domaine foncier, des tribunaux de base de Rusororo, Nyamata, Gacurabwenge,
Muhoza, et Ruhango, qui sont le point de départ pour notre étude (‘base Foncier’)50. Les résultats de ces
analyses, exposés dans le Tableau 5.1., sont suffisamment similaires pour leur accorder un niveau de
fiabilité satisfaisant.
Tableau 5.1.

Base RCN Base Foncier


Durée moyenne (en mois) 7 8
Médiane de la durée (en mois) 4 5
Pourcentage cumulatif des cas jugés en trois mois 43 33
Pourcentage cumulatif des cas jugés en six mois 59 63
Pourcentage cumulatif des cas jugés entre six mois et un an 21 15
Pourcentage cum. des cas non jugés dans un délai d’un an 20 22

93. Il existe deux explications probables pour la différence de la durée moyenne et la médiane de la durée.
Premièrement, la base Foncière inclut que des tribunaux de base situés en zone rurale, tandis que la base
RCN inclut des tribunaux situés en zones rurales (Nyakiriba, Ruhango, Ngoma, et Muhoza) et en zones
50
Cf. Section 3.3.3., pour des informations sur les bases de données utilisées

37
La proximité de la justice au Rwanda

urbaines (Kacyru, Nyarugunga). Il existe une différence marquante entre le nombre de cas fonciers reçus
dans les tribunaux en zone rurale et urbaine. Pour ces derniers, les cas fonciers représentent moins de
10% du total des cas en matière civile, tandis que pour leurs collègues en milieu rural les cas fonciers
représentent au moins 50% du total. En fait, si on ne tient pas compte des données relatives aux tribu-
naux de base de Kacyru et Nyarugunga de la base RCN, les différences en termes de durée moyenne et
médiane de la durée disparaissent (c’est-à-dire que nous avons trouvé une durée moyenne de 8 mois et
une médiane de la durée de 5 mois).

94. Deuxièmement, la base Foncier ne contient que des données sur des cas fonciers, alors que la base RCN
inclut d’autres cas qui révèlent du domaine civil. Tous les juges au niveau des tribunaux de base que nous
avons interviewés nous ont indiqué que, en général, la résolution des cas fonciers prend plus de temps
que celle d’autres cas civils. Parmi les explications qu’ils nous ont données, la plus fréquente réside dans
la nécessité, dans une grande partie des cas fonciers, de se rendre sur place pour voir le terrain en litige
(de faire une descente), ce qui est souvent difficile à organiser 51.
95. Même si, comme les chiffres présentés ci-dessus le montrent, le procès au niveau des tribunaux de base
est bien plus lent qu’aux niveaux des autorités de base et des conciliateurs, les personnes que nous
avons interviewées ont moins souvent exprimé leur mécontentement à propos de cet aspect de la procé-
dure. Cela est aussi le cas pour certains plaignants qui ont dû attendre bien plus de six mois pour avoir un
jugement. Les meilleures explications que nous pouvons offrir pour ce paradoxe relèvent des domaines
de la conscience et la confiance. A propos du déroulement du procès au niveau des tribunaux de base, les
justiciables montrent en général une certaine résignation, parfois confinant au fatalisme. Pour beaucoup
d’entre eux, il s’agit d’une instance hors de portée. Cette distance est confirmée dans la salle d’audience
par la position du bureau du juge et du greffier, qui est placé à une telle hauteur que les parties peuvent à
peine les voir. Par conséquent, les justiciables ne s’attendent pas trop à pouvoir comprendre la procédure
et sa durée, ni à pouvoir influencer la décision. Une tombola ne se critique pas52.
96. Nous n’avons pas pu faire une analyse exhaustive des causes des longs délais au niveau des tribu-
naux de base. Notamment, nous n’avons pas recherché les effets des réformes des systèmes judiciaires
concernant le fonctionnement des différents tribunaux de base, même s’il est clair que les reformes ont
eu des effets substantiels dans des cas individuels. Dans plusieurs cas les personnes interviewées ont
indiqué que leur cas avait eu du retard à cause de la reforme des tribunaux. Il est, par exemple, possible
que les tribunaux de base dont le ressort se compose de plusieurs anciens cantons aient eu des problè-
mes d’organisation qui ont eu un effet sur leur capacité de traitement. Il est aussi possible que de grands
changements de personnel aient entraîné des retards des procès traités par certains tribunaux de base.
Ces questions font partie d’une autre étude menée par l’équipe de RCN Justice & Démocratie au Rwanda.
Nous avons porté notre attention d’abord sur les causes qui affectent le plus directement les justiciables.
97. Les causes que nous avons identifiées peuvent être groupées en trois catégories: (1) celles qui corres-
pondent à l’intérêt d’une des parties de faire traîner le procès, (2) celles relatives à un manque de con-
naissance des procédures, et (3) celles liées au fonctionnement ou aux ressources du tribunal ou celles
des autorités de base.
98. Le problème des parties qui, ayant intérêt de faire durer le procès, ne comparaissent pas aux audiences
se manifeste plus clairement au niveau des tribunaux de base. Les justiciables, ainsi que les juges, nous
ont raconté qu’il est fréquent que le plaignant ne comparaisse pas, même plusieurs fois consécutives.
Lors d’une séance, nous avons constaté l’absence de plaignant pour expliquer son point de vue dans cinq
cas sur un total de sept cas fonciers. Il faut remarquer qu’il s’agit la plupart du temps du plaignant qui pos-

51
Cf. paragraphe 5.2.2.2.5, alinéa 103.
52
Pour une discussion plus détaillée, cf. paragraphes 5.3.3.4.2. et 5.3.3.4.3.
38
Chapitre 5 : La proximité de la justice

sède le terrain en litige. Il paraîtrait que ces derniers cherchent à éviter l’éventualité de devoir y renoncer,
le plus longtemps possible. Certains juges ont confirmé que ceci pourrait bien expliquer le taux élevé de
non-comparution des plaignants. Ils ont rajouté que, comme nous avons fait nos recherches pendant la
période des pluies, les plaignants pouvaient aussi être absents lors de la séance afin de travailler leurs
champs.
99. En général, les personnes que nous avons interrogées et celles que nous avons observées lors des
audiences n’étaient pas bien au courant de l’organisation de la procédure au niveau du tribunal de base.
Ce manque de connaissance provoque de longs délais. Dans un nombre considérable de procédures, la
première séance est vite ajournée parce qu’une des deux parties, normalement la partie défenderesse,
n’était pas au courant qu’il fallait venir avec ses témoins. Dans les cas successoraux, si l’objet du litige
est le patrimoine indivis de la famille (souvent la partie réservée aux parents, entre autres pour nourrir
les enfants mineurs53), il arrive fréquemment qu’il y ait des membres de la famille avec un (futur) droit sur
ces terrains, qui ne sont pas représentés. Dans ces cas, les tribunaux ont tendance à ajourner jusqu’au
moment où une des deux parties montre une autorisation d’agir au nom du reste de la famille. Dans les
cas successoraux, il arrive également que le juge, dès qu’il comprend qu’il s’agit de plusieurs terrains,
exige un document des autorités de base décrivant les biens de la famille. Ces délais pourraient être
évités ou, en tout cas, réduits si les parties étaient mieux informées auparavant.
100. Une autre raison qui explique les délais excessifs trouve son origine dans l’organisation des systèmes
judiciaires mêmes. Un nombre réduit des personnes interrogées, qui selon notre analyse n’avaient pas un
intérêt manifeste à faire prolonger le procès, nous ont expliqué leur absence lors d’une audience en disant
qu’ils n’avaient pas reçu de convocation. Certaines d’entre elles, qui ont eu à souffrir de ne pas avoir été
présentes, soupçonnent l’autre partie d’avoir influencé le secrétaire exécutif de la cellule ou le chef de
l’umudugudu. Nous n’avons pas pu vérifier tous ces cas, néanmoins il est évident que la convocation de
l’autre partie ne se fait pas toujours conformément aux règles prévues dans le CPC. Il arrive que ce soit
le plaignant lui-même qui, privé de l’assistance des autorités de base, ou s’en méfiant, prenne en charge
cette tâche. Et, une fois les deux parties convoquées, il n’est pas exceptionnel, selon nos interlocuteurs,
que le jour de la séance le juge soit absent (par exemple parce qu’il y a une formation), ou que, après avoir
fait un long chemin jusqu’au tribunal, le jour prévu pour le prononcé, leur cas ne soit pas jugé ou n’ait pas
encore été jugé ?.
101. Nous avons constaté aussi que les juges sont peu diligents à faire connaître aux parties les options
touchant à la procédure. Dans un certain nombre de cas, assez fréquents, où le plaignant ne comparaît
pas, nous avons observé que le juge informe la partie défenderesse que l’article 50 du CPC lui offre
deux options : il peut demander au tribunal que le cas soit remis, ou commencer l’évaluation au fond en
l’absence de l’autre partie. Dans aucun des 13 cas de ce genre que nous avons suivis (aux différents
jours d’audience dans différents TB) le juge n’a informé la partie défenderesse que, conformément aux
articles 50 et 51 du CPC, il existe aussi la possibilité de faire rayer le cas du rôle, si l’autre partie n’a pas
averti le tribunal des causes graves de son absence. Dans pratiquement tous les cas, le juge décida de
renvoyer l’affaire à une audience ultérieure, sans que le plaignant n’ait présenté de motif légitime et alors
que, souvent, ce n’était pas sa première absence. En principe, une telle situation rendrait la décision des
conciliateurs exécutable dans un bref délai.
102. Un dernier problème qui se présente au niveau des tribunaux concerne les descentes. Nous avons déjà
indiqué que, selon les juges rencontrés, la résolution des cas fonciers nécessite une descente sur le ter-
rain relativement souvent (34% des cas dans notre échantillon). Les tribunaux de base ont des difficultés
à trouver les moyens pour déplacer le juge et le greffier. Il n’est pas possible de contrôler si ce défaut
de moyens affecte la qualité de la justice rendue dans la mesure où ils empêcheraient des descentes
53
Cf. paragraphe 5.3.2.2.2, alinéa 127 (le ingarigari).

39
La proximité de la justice au Rwanda

qui s’avèreraient nécessaires, mais ceci affecte sensiblement les délais. Dans un des tribunaux où nous
avons été, ils n’avaient, par exemple, pas fait de descentes depuis le mois de novembre 2007 et ils ne
prévoyaient pas d’en faire avant le mois de mars ou avril 2008. Entre-temps, les cas en question avaient
tous été ajournés.
5.2.2.3. L’exécution aux niveaux des comités de conciliateurs et tribunaux de base

103. Nos informateurs principaux, ainsi que les justiciables, nous ont indiqué que l’exécution des décisions
pose un réel problème dans le domaine du foncier. Pourtant, nous avons dû constater que, en général, on
y comprend les difficultés rencontrées en cherchant à faire effectuer les décisions prises au niveau des
autorités de base. Comme nous l’avons exposé ci-dessus54, ces décisions, qui ne sont pas prises par des
instances judiciaires ou pré-judiciaires, n’ont pas de force exécutoire. Vu la carence des connaissances
en matière des lois substantives55, et la façon plutôt informelle de gérer les conflits à ce niveau56, nous ne
proposons pas de rendre exécutoires les décisions qui ne sont pas acceptées par la partie perdante. Les
remarques qui suivent sont relatives à l’exécution des jugements des tribunaux de base et des décisions
des comités de conciliateurs uniquement.
104. Il est instructif de répéter les procédures d’exécution prévues par le CPC et la LCC. En principe, l’exécu-
tion des jugements des tribunaux de base, ainsi que les décisions des conciliateurs dépend des voies de
recours. Pendant une période d’un mois les jugements des tribunaux de base ne peuvent pas être exécu-
tées, période pendant laquelle l’autre partie peut faire appel (art. 163 CPC) ; au niveau des conciliateurs
le délai est de 30 jours (art. 25 LCC). Un éventuel appel interjeté contre un jugement ou une décision en
suspend l’exécution (arts. 171 CPC et 25 LCC). Si, par contre, les parties laissent passer ce temps, sans
faire appel, un jugement devient immédiatement exécutoire, tandis que la partie gagnante dans une pro-
cédure devant les abunzi devra d’abord demander au président du tribunal de base du ressort d’y apposer
la formule exécutoire. Les agents de l’Etat chargés de l’exécution des jugements sont les fonctionnaires
exerçant les fonctions de secrétaire exécutif de cellule, secrétaire exécutif du secteur, et chargé des
affaires de l’Etat civil au niveau du secteur, ainsi que les huissiers judiciaires (art. 199 CPC). L’article 200
du CPC impose à ces agents l’obligation d’effectuer l’exécution dans un délai n’excédant pas trois mois
à partir de la demande de la partie gagnante. La LCC ne prévoit pas quelles instances sont chargées de
l’exécution des décisions des abunzi – en pratique ce sont les mêmes – ni de délai pour l’effectuer.
105. Les entrevues ont révélé plusieurs exemples de situations où les procédures d’exécution n’ont pas été
suivies correctement. Dans la plupart de ces cas, il nous a été possible de vérifier, si le terrain en litige
était encore entre les mains de la partie perdante. Cependant, il est difficile d’arriver à une image très
précise et concrète des problèmes qui relèvent de l’exécution. Cela est dû au fait que nous n’avons pu
nous informer à propos de l’exécution que dans un nombre réduit de cas ; notamment, les cas où (1) le
litige était définitivement terminé, et (2) c’était la partie perdante qui possédait le terrain en litige pendant
la procédure, l’exécution ayant dés lors un impact tangible sur l’occupation du terrain concerné. En plus,
dans les cas où nous avons essayé de vérifier la raison de la non-exécution, les parties et les autorités de
base se contredisaient souvent. Nous présentons ci-dessous les tendances les plus fortes, en gardant à
l’esprit que n’ont pu être référencées qu’un nombre très limité d’affaires.
106. Nous avons, premièrement, essayé de voir si l’exécution s’était faite dans le délai prévu par le CPC. Nous
avons déduit la date du prononcé des copies de jugements et décisions fournies par les personnes inter-
rogées ou obtenues auprès du greffe des tribunaux de base. Ensuite nous avons vérifié (dans les copies
et auprès des parties) si la partie qui possédait le terrain en litige était obligée de le rendre. L’analyse
conjointe de ces données nous a permis de constater plusieurs fois que l’exécution des décisions et des

54
Cf. alinéa 80.
55
Cf. alinéas 129, 131-134 (en matière de successions), 138-139 (loi foncière), 158-160 (preuves).
40 56
Cf. alinéas 84, 85, 88, 140, 150-151, 156-157.
Chapitre 5 : La proximité de la justice

jugements des TB pouvait durer au-delà de trois mois : dans notre échantillon, une décision prise par les
abunzi n’était pas encore exécutée après neuf mois d’efforts de la partie gagnante ; même un jugement
de la Haute Cour de la République n’avait toujours pas été exécuté après sept mois, malgré des deman-
des d’assistance auprès de plusieurs instances.
107. Il est clair, aussi, qu’il est bien plus difficile encore de faire exécuter des décisions, totalement ou en
partie, qui obligent l’autre partie de verser une somme d’argent. Plusieurs justiciables nous ont indiqué
qu’ils n’ont pas pu obtenir la compensation ordonnée par le juge pour les frais de justice et le transport, y
compris des personnes qui ont reçu le terrain en litige. Il y a aussi les cas où une partie du patrimoine a
été vendu sans la permission des autres membres de la famille. Dans ces cas l’acheteur, qui doit rendre
le terrain, a le droit d’être indemnisé, ce qui pose, presque toujours, des problèmes. En général, faute de
moyens pour restituer le prix payé, le terrain reste à l’acheteur. Il nous semble vraisemblable que l’expli-
cation de ce phénomène réside dans le fait que, dans l’économie rurale, les personnes, même si elles ne
sont pas pauvres, disposent de très peu de liquidités.
108. Ces difficultés sont une source de frustration qui est souvent liée à l’incompréhension. En général, ceux
qui commencent un procès n’ont pas conscience qu’une décision ne garantit pas l’accès immédiat au
terrain en litige et ils ne connaissent certainement pas les exigences pour faire exécuter une décision
(p.ex.: l’apposition du président), ni les instances qui en sont chargées. En outre, les justiciables ne sont
pas informés des circonstances de l’exécution le jour du prononcé, ce qui contraste avec l’attention portée
aux voies de recours, c’est-à-dire qu’ils n’obtiennent que des informations incomplètes. Par conséquent,
il leur faut du temps pour comprendre comment s’y prendre.
109. Une cause de délais qui est fréquemment invoquée est le fait que le secrétaire exécutif de la cellule n’a pas encore trouvé le
temps pour mettre par écrit la décision des abunzi, ou pour assister à l’exécution d’un jugement ou d’une décision. Dans des
cas pareils, il arrive souvent que les personnes interrogées expliquent le comportement du secrétaire en termes de partialité,
surtout quand il y a des liens particuliers avec l’autre partie. Ces allégations sont difficiles à vérifier. Une autre cause de délais
semble être l’absence de la partie perdante le jour prévu pour l’exécution. Il arrive que, pour sauvegarder la paix sociale, le
secrétaire exécutif préfère attendre que l’autre partie soit là et que celui-ci accepte en public de renoncer au terrain.

110. Un dernier problème important lié à l’exécution se présente au niveau des tribunaux de base. Surtout
dans les cas où une sœur ou un enfant d’une deuxième femme – sans statut formel – demande de pou-
voir bénéficier équitablement de l’héritage, les tribunaux ont tendance à prendre une décision de nature
déclaratoire. Ce sont des décisions qui confirment le droit du plaignant en termes généraux, sans pour
autant spécifier et identifier les terrains auxquels il a droit. Cela est visible dans neuf cas sur un total de
43 jugements pris dans notre échantillon de 115 qui obligeaient une des parties à rendre une portion de
terrain à l’autre partie. Ces décisions ne sont pas immédiatement exécutoires et nous avons vu plusieurs
exemples de situation où la partie gagnante était obligée de ressaisir les autorités de base ou les conci-
liateurs pour déterminer comment faire le partage57.

5.2.3. L’aspect de la distance


111. A cause d’une insuffisance de moyens de transport et du caractère accidenté du territoire, dans les zones
rurales, la distance réelle qui sépare le citoyen des tribunaux de base et même des bureaux des cellules,
où les séances des abunzi ont lieu, peut être grande. Il est tout à fait commun qu’une des parties doive
marcher plusieurs heures à pied pour y arriver. Nos recherches démontrent que la distance a des effets
attendus sur la possibilité de faire valoir ses droits fonciers, surtout pour des personnes âgées ou malades
et des femmes sans mari qui ont la responsabilité de plusieurs enfants.

57
Il en résulte non seulement une augmentation des délais (cf. alinéa 135).

41
La proximité de la justice au Rwanda

112. Nous avons rencontré des cas, par exemple, où la distance était une des raisons pour ne pas faire appel
au niveau du tribunal de base, ou pour ne pas prendre connaissance de la décision à temps pour faire
appel. En outre, une portion considérable des cas de non-comparution58 sont liés à l’éloignement du tri-
bunal de base. Les situations où, lors du jour de la séance, les parties ou leurs témoins arrivent en retard
et, (après l’ajournement de leur cas), peuvent servir comme exemples. Il semble, aussi, que la distance
soit un des éléments qui détermine si les parties, après avoir eu une décision au niveau de la cellule,
se tournent vers le secteur plutôt que vers le comité de conciliateurs; cela arrive plus souvent quand le
plaignant habite à proximité du bureau du secteur.
113. Néanmoins, dans aucune de nos entrevues, la distance est apparue comme un obstacle insurmontable.
En général, les Rwandais sont prêts et (si nécessaire avec l’aide des autres) capables de franchir de
longues distances pour faire valoir leurs droits. Le registre de “l’ombudsman” à Kigali, qui comprend des
plaintes de justiciables provenant de toutes les régions du pays, en témoigne, de même que le registre
de la clinique juridique à l’université de Huye/Butare, qui contient des plaintes de justiciables provenant
de régions aussi éloignées qu’Umutara. Parfois la distance est même considérée comme un avantage;
un juge qui n’habite pas dans le village pourrait être plus neutre que les membres du comité de l’umudu-
gudu59.

5.2.4. Les conséquences d’un manque de ressources financières


114. Pour ceux qui ont peu de moyens, l’obligation de payer les frais de justice pourrait, en principe, bloquer
l’accès à la justice.60 Il faut souligner, d’abord, que ce problème joue seulement au niveau des tribunaux.
Aux niveaux inférieurs, les frais de procédure ne sont pas endossés par les justiciables. L’article 27 de la
LCC précise que le district pourvoit aux frais de fonctionnement des comités de conciliateurs. Même si
ce n’est pas réglé formellement, la situation au niveau des autorités de base est semblable. Aucune des
personnes interrogées ne nous a raconté avoir été contrainte d’offrir une compensation à ces instances
– sous forme de frais de justice – pour accepter et traiter son cas.61
115. La partie qui fait appel au niveau du tribunal de base est censée payer les frais de justice, en général une
somme d’environ 2,000 FRW (environ €2,50). Il n’existe pas, au Rwanda, d’obligation pour les parties de
se faire représenter devant le tribunal par un avocat. Le payement pour les frais est provisoire. Le juge-
ment final condamne la partie perdante à payer la totalité des frais accumulés et, casus quo, à apporter
une compensation au plaignant. La condamnation peut aussi inclure une obligation de payer les frais de
transport de l’autre partie. S’il y a eu beaucoup de séances et, surtout, si le juge s’est rendu sur le terrain,
la totalité des frais peut arriver à une somme très élevée. Dans seize des 101 jugements (pris de notre
échantillon de 115) qui incluent un paragraphe sur les frais, le montant à payer dépasse 20,000 FRW
(environ € 25), ce qui est une somme énorme pour beaucoup d’habitants de la campagne.
116. Nous nous sommes concentrés sur la capacité de payer les frais d’appel, puisque ceux-ci pourraient
effectivement bloquer l’accès au tribunal de base pour ceux qui ne sont pas satisfaits de la décision prise
58
Cf. alinéa 98.
59
Cf. Section 5.3.3.4.2, alinéa 179.
60
Un manque de ressources financières peut aussi avoir des effets plus indirects sur l’accès à la justice. La sévérité de l’effet de la plupart
des obstacles identifiés dans ce chapitre dépend, entre autres, des moyens dont le justiciable dispose. Comme ces effets amplifiants d’un
manque de ressources sont bien évidents (par exemple, quelqu’un qui est capable de contracter un avocat compense son propre manque
de connaissance des procédures et celui qui peut payer pour le mototaxi a moins de difficultés à arriver au tribunal à temps), nous ne les
traitons pas séparément.
61
Quoique le rapport annuel de l’ombudsman de 2006 constate que c’est un problème au niveau des abunzi, ni notre analyse des archives
de la clinique juridique de l’université de Huye/Butare (voir Section 3.4.), ni les interviews, ont révélé des exemples de ce genre de
corruption. Il est vrai, selon tous les justiciables et tous les comités de conciliateurs avec qui nous avons été en contact, que le justiciable
qui demande d’avoir un procès verbal est demandé de payer pour les copies. A notre avis, même si formellement ce n’est pas permis,
il ne s’agit pas de corruption, mais plutôt d’un moyen de résoudre le manque des ressources au niveau des autorités de base. De toute
façon, ceci ne semble pas affecter l’accès à la justice. Seules quelques personnes ont référé aux coûts, comme une raison pour ne pas
42 demander le procès verbal. Ceci influence surtout la connaissance de la motivation de la décision.
Chapitre 5 : La proximité de la justice

par les conciliateurs. Pour la majorité des personnes interrogées le paiement de ces frais ne posait pas
un véritable problème. Même ceux que nous avons identifiés comme les plus pauvres – les personnes qui
n’ont pas de propriété, mais travaillent sur les champs des autres ou louent des terrains pour se nourrir
– ne l’ont pas souvent mentionné comme le principal problème ; ce qui est étonnant, car, en général,
la rémunération pour une journée de travail est de l’ordre de 400 FRW (environ €0,50). Une possible
explication est que l’ensemble de la famille assume les frais. Les justiciables qui indiquent un défaut de
moyens pour payer les frais de justice comme la raison principale pour ne pas faire appel sont souvent
seuls en conflit contre le reste de la famille, comme par exemple des enfants qui ont été exclus de l’accès
au patrimoine ou qui ont vendu une partie du patrimoine sans permission.

5.3. Les dimensions de la conscience et la confiance dans la résolution de conflits fonciers


5.3.1. Introduction
117. Cette section présente une évaluation de la qualité de la justice rendue dans le domaine du foncier. Une
évaluation qui est basée sur l’impact ? des modes de gestion des conflits sur la conscience et la confiance
des justiciables. Vu qu’il s’agit ici des expériences des justiciables, cette partie de l’étude repose surtout
sur les entretiens.

5.3.2. L’aspect de la conscience


5.3.2.1. Introduction

118. Nous comprenons le concept de la conscience dans la mesure où il inclut la connaissance des lois subs-
tantives (Paragraphe 5.3.2.2), et celle des lois concernant les procédures civiles (Paragraphe 5.3.2.3).
Ces aspects peuvent affecter la justice vécue comme plus ou moins proche. Les personnes qui ne savent
pas qu’elles ont un droit sur une parcelle ne risquent pas de la réclamer auprès des autorités62. Pour pou-
voir faire valoir ses droits il importe aussi de connaitre les procédures qui dirigent la résolution des conflits
fonciers. Ces deux aspects seront traités principalement du point de vue des justiciables63, mais l’effet du
fonctionnement des instances sur cette conscience en fait partie.
119. En général, la population semble avoir une certaine connaissance de base du droit foncier64. Globalement
tout le monde est au courant du fait que les femmes ont désormais plus de droits sur le patrimoine familial
qu’auparavant. Il est vrai qu’au Rwanda, il n’y a que très peu de personnes qui n’aient pas des voisins ou
des membres de la famille qui ont eu des conflits fonciers et qui en ont entendu parler. Un nombre réduit
de justiciables indique obtenir des informations sur leurs droits en matière foncière par l’intermédiaire de
la radio65. En plus, il faut, ici, tenir compte du fait que la forte décentralisation au Rwanda a comme effet
que les autorités de base chargées de gérer les conflits fonciers en première instance se trouvent près
de la population, et que généralement la population sait donc où aller pour s’informer. De même, la popu-
lation sait quand des expropriations sont prévues dans la région où elle cultive des terres. Souvent, ils
commencent des procédures pour s’assurer qu’ils seront bien inscrits sur la liste ce qui leur permettra de
recevoir des indemnités. Ils savent aussi de manière très générale qu’ils seront obligés de faire enregis-
trer leurs terres et que les filles ont droit à une partie équitable du patrimoine. Finalement, l’existence d’un
comité de conciliateurs, les candidats étant élus par la population, semble toujours connue. Néanmoins,
il semblerait que beaucoup de confusion existe parmi les justiciables enquêtés en ce qui concerne la

62
Aussi la motivation d’une décision juridique sert à expliquer aux parties quels sont les droits substantifs. Comme une motivation
explique, en outre, quelles ont été les raisons pour prendre une telle décision dans un cas particulier, cet aspect sera abordé dans la
section suivante concernant la confiance.
63
Cf. Chapitre 3 pour une explication plus élaborée de notre approche.
64
Cf. pour le cadre juridique le Chapitre 2.
65
Il faut, ici, tenir compte du fait qu’une proportion importante de la population à la campagne (entre 40% et 54% pour les femmes) n’a 43
accès à aucun media, c’est-à-dire qu’elle n’écoute même pas la radio (INSR, 2007).
La proximité de la justice au Rwanda

signification concrète de la Loi successorale et de la Loi foncière dans leur cas, il en va de même en ce
qui concerne les procédures exactes à suivre.
120. Il nous reste à noter préalablement que le rôle de la conscience de la proximité de la justice doit être rela-
tivisé. La plupart des justiciables ne ressentent pas comme un obstacle à l’accès à la justice leur manque
de connaissances du droit, en tout cas, pas comme quelque chose d’insurmontable. Cette remarque, que
nous avons déjà faite à l’alinéa 95 en ce qui concerne la durée de la procédure au niveau des TB, est
valide pour tous les aspects de la gestion des conflits. Les entrevues nous ont montré que, ni le fait de
ne pas savoir précisément quels droits substantifs la loi reconnaît, ni celui de ne pas savoir exactement
à quoi s’attendre quant aux procédures, n’empêchent généralement pas les justiciables de tenter leur
chance en approchant consécutivement les administrations, les conciliateurs et les juridictions.
121. Deux raisons principales peuvent être présentées. D’une part, le grand nombre d’instances qui sont char-
gées de gérer les conflits fonciers, tout comme les frais relativement peu élevés66, sont des facteurs
facilitant l’accès à la justice ; d’autre part, les parties étant moins impressionnées par les décisions prises
aux niveaux inférieurs, elles n’hésitent pas trop à présenter leur problème à l’échelon suivant. Les justi-
ciables interjettent souvent appel sans même s’interroger sur la motivation de la décision pour laquelle
ils veulent faire appel et sans tenter d’évaluer leurs chances d’obtenir gain de cause au niveau supérieur
(Paragraphe 5.3.2.4). Arrivés au niveau des tribunaux, ils ne s’attendent pas trop à comprendre ce qui
s’y passe. A cette résignation s’ajoute le fait que les justiciables sont fréquemment prêts à aller jusqu’au
bout. Pour une majorité de personnes, leurs terres représentent la seule ou principale source de revenus.
Dans d’autres cas, les revendications de l’autre partie sont simplement considérées comme trop injustes.
Cette détermination, sans avoir trop de connaissance du droit, nous l’avons observée jusqu’au niveau
des tribunaux. Des plaignants que nous avons interrogés suite à des audiences ou des prononcés, nous
disaient : ‘Je n’ai vraiment aucune idée si j’ai des chances de gagner, mais je suis venu quand-même pour
exposer mon problème, puis on verra. Si ça ne marche pas à ce niveau, je ferai appel’.
5.3.2.2. Connaissance du droit substantif

5.3.2.2.1. Introduction

122. La notion de droit substantif est utilisée ici pour désigner tous les droits qui se rapportent à l’accès à la
terre, les modes de transmission, la possibilité d’en exclure d’autres personnes, ainsi que toutes les obli-
gations qui sont liées à ces droits. Bien sûr, comme tous les conflits fonciers ne sont pas les mêmes67,
différentes règles sont applicables. Nous allons commencer par réintroduire brièvement celles qui con-
cernent les résultats de nos recherches touchant à la conscience, en faisant référence au Chapitre 2 qui
contient une description plus complète du cadre juridique des conflits fonciers.
123. Il est nécessaire de souligner que nos observations en ce qui s’agit de la conscience se portent essentiel-
lement sur la loi successorale (Paragraphe 5.3.2.2.2), vu que cette loi tient une place primordiale dans la
résolution des conflits fonciers. En analysant la typologie des conflits fonciers à travers les 65 entretiens
et les 115 jugements des tribunaux de base sélectionnés, il se trouve que plus de 59% de ces cas sont,
en fait, directement liés à cette loi68.
124. La loi foncière (ou loi organique) touche en grande partie à la relation de particuliers contre l’Etat. Là où
elle détermine les droits et les obligations des particuliers entre eux, une analyse des jugements des
tribunaux de base ainsi que nos entretiens avec les justiciables montrent que les problèmes fonciers

66
Cf. Sous-section 5.2.4
67
Cf. alinéa 63..
44 68
Cf. alinéa 64.
69
Cf. alinéa 31.
Chapitre 5 : La proximité de la justice

rencontrés par la population ne peuvent (à présent) être résolus que très rarement en se référant à cette
loi (Paragraphe 5.3.2.2.3).
125. En ce qui concerne la conscience du côté des instances, il existe deux raisons principales qui peuvent
expliquer une carence de connaissance des lois. Premièrement, de nombreux problèmes avec les forma-
tions. Lors des interviews, les fonctionnaires des administrations de base, des conciliateurs et des juges
nous ont signalé que le manque de ressources est tel que des jours de formation – des conciliateurs,
des secrétaires exécutifs, ou des chefs d’umudugudu – sont fréquemment annulés. De toute façon, nous
avons compris et constaté que lors des jours de formation, qui ont en effet lieu, il y a un manque de
matériels chronique. En plus, un nombre important des personnes invitées à assister à la formation paraît
souvent empêché au dernier moment à cause d’autres tâches à exécuter. Alors que la plupart des cas fon-
ciers concerne des cas successoraux, les formations s’orientent surtout sur la nouvelle loi foncière dont il
est difficile de prévoir exactement l’impact sur les justiciables vu qu’une majorité des textes d’application
sont encore en cours d’élaboration69.
126. En outre, une méthode importante pour former les juges à tout niveau dans la plupart des systèmes judi-
ciaires n’est pas utilisée au Rwanda. Il s’agit d’assurer la qualité de justice en établissant dans le système
judiciaire une ligne de communication continuelle entre les instances des différents niveaux, c’est-a-dire
que les jugements du niveau supérieur servent comme matériel d’apprentissage pratique pour le niveau
inférieur : comment résoudre des conflits spécifiques, dans quel cas la décision prise n’était pas la bonne
et pourquoi ? Cette ligne de communication n’est pas établie au Rwanda pour, ce que nous en avons
appris, des raisons budgétaires. Par conséquent, les instances fonctionnent sans savoir ce qui est fait par
les instances supérieures, en commençant au niveau préjudiciaire (en fait déjà celui des administrations
de base) jusqu’aux tribunaux de grande instance (et pas seulement en matière foncière). Ce manque de
communication explique, selon nous, en grande partie la mauvaise application des lois par les administra-
tions de base et les abunzi. En effet, des juges se sont plaints du fait qu’ils ont souvent les mêmes fautes
à corriger.
5.3.2.2.2. Le droit au patrimoine

127. Les résultats que nous présentons ci-dessous nécessitent une courte récapitulation des droits de succes-
sion selon la loi successorale, tout en tenant compte des changements qu’elle a ou, n’a justement pas
entraînés vis-à-vis de la tradition. La loi successorale offre – tout comme le faisait la tradition – la possibi-
lité de faire le partage du patrimoine, umunani, du vivant des parents au moment où les enfants se marient
et quittent la maison pour faire leur vie : le partage d’ascendant. Ces partages d’ascendant sont toujours
très communs. Selon l’Ubukonde, il existait plusieurs modèles pour faire ce partage70. Le patrimoine allait,
par exemple, au fils ainé alors que les autres recevaient chacun une parcelle au moment du mariage. Ou
alors le père qui possédait beaucoup de terres faisait le partage de son vivant entre tous ses fils et restait
avec le cadet sur une partie du patrimoine qu’il se réserve, ingarigari, et qui sera partagé à sa mort. En
cas de décès du père, avant qu’il n’ait fait le partage, la propriété était partagée par le chef de famille et
des anciens.
128. La loi successorale a aussi introduit de nouveaux éléments par rapport à la coutume. Le plus radical de
ces changements est que les filles ou les sœurs aussi ont le droit de réclamer leur part du patrimoine du
vivant des parents ou à leur mort et les enfants du mariage non-légal peuvent réclamer le partage d’as-
cendant. Traditionnellement, le père partageait ses terres entre ses fils uniquement, alors que les filles
avaient un droit de jouissance sur la terre paternelle jusqu’au jour de leur mariage. En plus, le père était
libre de décider quelle superficie il voulait accorder à chacun de ses fils. Depuis 1999, l’article 50 de la
loi successorale détermine que tous les enfants légitimes héritent à parts égales. Dans les procédures
70
Cf Pottier (2006), ainsi que Musahara et Huggins (2005).

45
La proximité de la justice au Rwanda

juridiques, les questions de loi qui se posent, se rapportent principalement à ces nouveaux aspects de la
loi ou à des actes inspirés de la coutume qui créent des problèmes par la suite, comme par exemple le
fait de céder, en guise de remerciement, des terres à celui qui joue un rôle particulier lors de la cérémonie
des funérailles.
129. La connaissance que maintenant les filles aussi ont droit au patrimoine est relativement bien répandue.
Pour autant, les filles n’obtiennent pas automatiquement une part du patrimoine. Même si le nombre de
femmes et d’hommes agissant pour obtenir leur part de l’héritage est très similaire dans notre échantillon,
nous verrons que les femmes ont plus de mal à obtenir ce qui leur est dû aux niveaux inférieurs.
130. Nos entretiens ont révélé que la coutume reste prégnante dans la gestion des conflits fonciers au Rwanda,
et qu’il y a des différences régionales non-négligeables. Dans les régions étudiées, Musanze et Gacura-
bwenge, le rôle que continue à jouer la tradition est nettement plus grand. Nous avons constaté que la loi
successorale y est fréquemment interprétée à travers le prisme de cette coutume, aussi bien de la part
des justiciables que des instances au niveau de la base. Cette remarque mérite d’être illustrée.
131. Premièrement, ce qui est considéré comme partie équitable varie pour les garçons et les filles. Ainsi, nous
avons vu à plusieurs reprises que les autorités ont confirmé la décision de laisser officiellement à la fille
la parcelle qu’elle cultivait déjà en tant que célibataire au moment de son mariage, même si la superficie
de cette parcelle n’était pas du tout comparable à ce qu’avaient reçu ses frères. Un autre argument qui
est accepté par les administrations de base est que, si les filles ont reçu leur part du patrimoine avant
leur mariage, ce partage n’est que provisoire : il est convenu qu’elles doivent rendre ces parcelles au
père ou aux frères une fois mariée. Il faut dire que la loi successorale, bien qu’elle stipule que le partage
d’ascendant se fait sans discrimination entre les enfants de sexe différent, n’exige pas explicitement, con-
trairement à l’article 50 concernant la succession, que ce partage se fasse à parts égales71. Néanmoins,
il n’est pas dit que cette question, assez technique, a des conséquences pratiques, vu que dans les faits
pratiquement aucune instance au niveau de la base ne dispose du texte de loi.
132. Deuxièmement, les entrevues avec les justiciables et les autorités de base montrent que dans la pratique
le droit à l’héritage des filles est soumis à un grand nombre de conditions. Une majorité de répondants
nous affirmaient que leurs filles ou sœurs auraient droit au patrimoine, mais seulement dans le cas où
elles viendraient le réclamer. Il est généralement admis que les filles feront partie de la nouvelle famille
de leur mari, tandis que les fils resteront avec le patrimoine paternel. Il est considéré comme injuste qu’el-
les reçoivent de la terre des deux côtés. Une autre réaction assez répandue est que la loi successorale
permet aux filles d’obtenir quelque chose lors du partage, mais uniquement dans le cas où les terrains
de son mari ne suffisent pas ; par exemple, si la femme tombe malade et son mari, qui s’est remarié, ne
veut pas la faire soigner. Nous avons alors pu constater qu’il arrive qu’elle ne reçoive pas de parcelle (et
encore moins une part équitable du patrimoine), mais qu’elle est prise en charge par ses frères. Selon la
coutume le père ou le frère d’une femme qui reste célibataire ou qui se sépare de son mari et revient à la
maison, est tenu de lui donner une parcelle pour qu’elle puisse s’entretenir. En fait, certaines femmes sont
convaincues que c’est exactement ceci qui est prévu dans la loi successorale. Il y a aussi des villages où
la fille, bien qu’ayant droit au patrimoine, est obligée d’organiser une cérémonie de remerciement. Cette
cérémonie consiste à inviter toute la famille à venir boire de la bière. Dans un cas, les abunzi ont annulé la
vente par une fille de ses parcelles, puisque la vente avait été faite avant la cérémonie de remerciement.
Une autre raison pour laquelle les filles échouent auprès des instances est qu’elles ont omis de s’occuper
de leur père-veuf ou qu’elles ‘fréquentaient’ des hommes. Dans ces cas, la fille, étant mineure au moment
du premier partage, ne réussit pas à obtenir sa partie du patrimoine une fois devenue majeure alors que

71
Cf. les dispositions 43 et 50 de la loi successorale.
72
“....à l’exclusion des enfants déchus pour cause d’inconduite ou d’ingratitude”
73
“Exclu est l’héritier légal ou le légataire qui au cours des soins à devoir apporter au de cujus lors de sa dernière maladie, a délibérément
46 négligé de les donner, alors qu’il y était tenu conformément à la loi ou à la coutume.”
Chapitre 5 : La proximité de la justice

ses frères héritent. Ces cas constituent une bonne illustration du fait que l’application des exceptions con-
tenues dans les articles 4372 et 5373 de la Loi successorale mène en pratique à faire une distinction entre
les sexes.
133. Dans ce contexte, il est important de remarquer que les parties essaient souvent de résoudre d’abord
leurs conflits fonciers au sein de la famille, en appliquant la tradition ou bien les nouvelles lois interprétées
selon la tradition. A cela s’ajoute le fait, comme nous venons de le voir, que fréquemment les solutions
proposées dans les conflits fonciers par les autorités de base et les conciliateurs sont, à un certain degré,
inspirées par la tradition. Une grande majorité des chefs d’imidugudu, des secrétaires exécutifs au niveau
de la cellule ou des conciliateurs nous indiquaient ne jamais avoir vu le texte de la loi successorale ni en
avoir une copie. Parfois, ils en avaient entendu parler pendant les séances de formation organisées par
le district ou le secteur, mais pour l’essentiel ils s’orientent en fonction de ce qu’ils entendent à la radio.
En assistant à des séances nous avons pu observer qu’il n’est pas rare que les instances demandent si
la femme n’a pas des terrains du côté de son mari et pourquoi elle croit avoir droit au patrimoine familial
en plus. Cette question semble indiquer que la tradition est prise comme point de départ, plutôt que le
principe d’un partage sans discrimination.
134. Nous avons pu vérifier la validité de ces indications de deux manières. Les juges des tribunaux de base
nous ont raconté qu’ils étaient souvent obligés de casser une décision des abunzi, quand il s’agit d’une
question relative à la loi74 successorale. L’analyse des jugements montre qu’en effet les abunzi n’appli-
quent pas bien la loi dans les cas fonciers successoraux (71% des décisions concernant des questions
de loi sont annulées en appel)75.
135. Le rôle de la coutume est encore plus grand, si nous considérons le problème déjà exposé76 qui réside
dans la rédaction déclaratoire des jugements des tribunaux de base. Dans 20% des cas où le juge a
décidé que les parcelles doivent changer de mains, le dispositif n’identifie ni ne spécifie les parcelles en
question. D’un côté, ceci oblige les parties à retourner auprès des autorités de base ou des conciliateurs
afin de pouvoir effectuer le jugement rendu par le tribunal, ce qui engendre de nouveaux délais et alourdit
la tâche des instances inférieures. D’un autre côté, l’absence d’instructions spécifiques dans le dispositif
engendre que l’interprétation, à travers la coutume, de la loi successorale par les niveaux administratifs et
les conciliateurs refait surface au moment de l’exécution.
136. Finalement, il est nécessaire de signaler un autre problème quant à la conscience de la loi successorale.
Dans les entretiens, les justiciables nous expliquent que même des partages de longue date – datant
d’avant 1994 –, sont remis en question77. Les justiciables ne paraissent pas être au courant que la loi
successorale n’est pas rétroactive. Régulièrement, les fonctionnaires des autorités de base ou les abunzi
acceptent que ce genre de partage soit attaqué. Et en effet, l’analyse des jugements montre qu’il arrive
que les juges confirment ce genre de décision. Par exemple, une sœur qui vient réclamer sa part du
patrimoine en 2005 a eu gain de cause, alors que les parties sont d’accord que le partage avait été fait
dans les années ’80 et que la sœur – suivant la coutume – avait donné ses champs à son frère aîné au
moment de son mariage, quelques années après. Par conséquent, beaucoup de conflits fonciers, qui sont
irrecevables, sont traités aux différents niveaux. Une loi permettant de toucher à des partages qui ont été
faits bien avant que la loi ne prenne effet, affecte non seulement la sécurité de la tenure foncière, mais
aussi la confiance des justiciables dans le système juridique. Souvent, on nous a posé la question : “Quel
genre de régime foncier permet de toucher aux partages qui, jusque là, ont toujours été respectés par
toute la famille?” D’autres dénonçaient le fait que la fille reçoive une partie des terres familiales y compris
la maison que le frère y avait construite il y a des dizaines d’années, ainsi que ses bananeraies.

74
Cf. section 4.5.
75
Cf. alinéa 73.
76
Cf. alinéa 110.
77
Alors que cette non-rétroactivité ne permet pas de remédier à la situation des veuves et orphelines du génocide n’ayant aucun droit aux 47
terres de leur famille ou leur mari, tout probablement la nouvelle loi successorale a été conçue en considérant justement ces femmes.
La proximité de la justice au Rwanda

5.3.2.2.3. Loi foncière

137. La loi foncière détermine, comme nous l’avons déjà vu, les modalités d’utilisation et de gestion de la terre
au Rwanda reposant sur les principes suivants : l’Etat seul accorde des droits d’occupation et d’usage de
la terre ; ces droits à la propriété foncière sont accordés sous forme de bail de longue durée ; les proprié-
tés foncières, qui doivent être enregistrées, ne peuvent être morcelées par les propriétaires alors que le
ministre peut ordonner de rassembler des portions de terre ; le droit de propriété foncière peut être cédé
temporairement ou définitivement et hypothéqué.
138. Seulement dans un nombre d’affaires très réduit (de tous ceux que nous avons étudiés, aussi bien en
ayant des entretiens avec des justiciables que par l’analyse des jugements des tribunaux de base), il se
pose des questions relatives à cette loi. Les administrations de base et les conciliateurs en particulier ne
sont pas toujours conscients du fait que cette loi est applicable à la situation. Les représentants de ces
instances nous disaient ne pas connaître le texte de cette loi, ni en avoir une copie, et ne connaître que
les grandes lignes de la nouvelle politique foncière.
139. La grande majorité de ces affaires concerne l’article 35 de la loi foncière, qui détermine que la cession
définitive des droits fonciers, par exemple par vente, par don ou par échange, faite par le représentant
de la famille, requiert le consentement de tous les membres de la famille, avec qui il partage ces droits.
Du point de vue de la conscience, cette règle n’est pas problématique, puisqu’elle existait déjà dans la
coutume. Les justiciables interrogés sur ce point en étaient tous bien informés. Ceci n’est pas pour dire
qu’il ne se pose pas des problèmes de conscience dans ces cas, mais il s’agit plutôt d’un manque de con-
naissance des procédures à suivre78. Les plaignants n’ont pas conscience à priori qu’ils doivent montrer
qu’ils sont autorisés à parler au nom de toute la famille, ni que, s’ils gagnent l’affaire, ils seront obligés
de rembourser l’acheteur des terrains pour la somme que celui-ci a déboursée sans quoi la décision ne
peut être exécutée. Le secrétaire exécutif de la cellule ne les informe pas sur ces points quand ils vien-
nent déposer leur plainte. Par conséquent, la première audience est souvent immédiatement remise par
défaut d’une autorisation. De façon plus générale, nous avons constaté que la représentation, dans le
sens juridique du mot, pose des problèmes pour les autorités de base et les conciliateurs, qui ne savent
pas comment une personne peut se faire représenter d’une façon valable et reconnue par la loi.
140. Nous avons aussi rencontré quelques parties qui se disputaient des terrains suite à des actes juridiques
de l’administration, touchant en particulier le partage des terres. Ces conflits étaient adressés par l’ad-
ministration au niveau du district ou du secteur, souvent en toute discrétion, sans que les intérêts d’une
des parties ne soient vraiment pesés contre ceux de l’autre partie ou que les prétentions de chacune des
parties ne soient vérifiées. Dans un cas, un réfugié qui avait reçu des terres en ‘97, devait les céder une
dizaine d’années plus tard à des orphelins qui, selon lui, n’en avaient jamais été propriétaires, mais qui
étaient de la famille d’un haut fonctionnaire du district. Un autre exemple porte sur le cas d’un coordinateur
du secteur qui avait donné une parcelle à des personnes de retour d’exil en 1998, alors que cette parcelle
était occupée avec la permission des autorités par une autre personne depuis 1996. Dans un autre cas,
il y avait même 39 ans qu’une personne occupait les terres avec la permission des autorités. Elle y avait
construit des maisons pour elle-même et ses enfants, et y avait cultivé, entre autres, des bananeraies.
Elle avait dû laisser une partie importante sans recevoir aucune indemnité. En ce qui concerne les juge-
ments, il faut rappeler ici que seulement 12 cas de notre échantillon concernent le retour de refugiés ou
sont liés autrement aux circonstances de ’94. La plupart de ces cas concerne le partage avec ou entre
refugiés de ’59. La loi organique ne fait que reconnaître le partage des propriétés foncières tel qu’il est
pratiqué depuis 1994, tout en déclarant que les bénéficiaires auront les mêmes droits que ceux qui ont
obtenu la terre selon la coutume et que le partage ne donne droit à aucune indemnité. Rien n’est précisé
78
Cf. alinéa 157.
79
Cf. alinéas 130 et 176.
48
Chapitre 5 : La proximité de la justice

sur les droits de ceux qui ont profité d’un partage antérieur de la même terre, ce qui fait, pour le moment,
que les autorités peuvent revendiquer les parcelles à tout moment. Un arrêté ministériel est prévu qui
déterminera les modalités de partage.
141. Dans la pratique, nous avons pu constater une certaine différenciation foncière selon les régions. Comme
les mêmes types de conflits se trouvaient dans chacun des ressorts dans lesquels nous avons mené
notre étude, nous avons surtout79 trouvé des différences dans la fréquence d’occurrence, certains types
étant plus ou moins dominants dans certaines zones. Dans des zones d’expropriations, où nous avons
enquêté, nous nous attendions à trouver au moins quelques litiges contre l’administration. Pourtant il n’y
avait que très peu de différence avec la typologie des conflits fonciers des autres régions que nous avons
étudiées. Essentiellement, il s’agissait de cas de particuliers entre eux dans le but d’établir leurs droits en
vue de l’expropriation et la compensation à recevoir.
142. Tout ceci ne signifie pas que, par exemple, l’utilisation des marais et boisements ne génère pas des ten-
sions ou des problèmes. Pour illustrer ce propos, nous avons le cas d’une personne qui possédait comme
seul bout de terrain une parcelle dans le marais. Sous pression du comité de l’umudugudu, elle a quitté
sa parcelle pour laisser la place à un projet de rizière soutenu par de l’aide financière de l’étranger et dans
lequel d’autres membres de la communauté avaient également investi. Elle n’avait pas osé entamer une
procédure. On lui avait tout simplement dit, en faisant référence à la loi organique, que les terres dans les
marais tombent dans le domaine privé de l’Etat et ne peuvent donc appartenir à quiconque, même si elle
cultivait la terre depuis longtemps. Il faut toutefois signaler que cet exemple ne permet pas de déterminer
l’étendue de ce genre de pratiques80.
5.3.2.2.4. Sécurité de tenure foncière

143. Il est intéressant de noter que les justiciables, même ceux qui indiquent connaître globalement leurs
droits, sont tous très incertains de ce qu’il adviendrait de leur cas dans l’hypothèse de l’application con-
crète de la loi foncière. Les questions sollicitées à l’issue de nos entretiens portaient essentiellement sur
les droits en matière foncière. Aussi les registres de la clinique juridique de Butare montrent qu’il y a un
nombre considérable de personnes qui viennent s’informer sur les droits successoraux et fonciers, avant
de soumettre leur conflit aux administrations ou instances judiciaires.
144. En ce qui concerne le droit à l’héritage nous avons, par exemple, parlé avec une femme divorcée, qui était
la deuxième femme dans une union polygame, qui voulait savoir comment son fils pourrait obtenir sa part
de l’héritage de son père. Dans beaucoup d’autres entrevues, il y avait des femmes qui n’avaient jamais
été mariées légalement avec leur mari, mais qui avaient vécu des dizaines d’années avec lui. A l’une d’en-
tre elles, il avait été reproché de ne pas avoir mis par écrit quels biens lui appartenaient en propre et quels
biens ils avaient acheté ensemble. Par conséquent il fut décidé que son mari devait garder les terres pour
ses enfants qui vivaient avec elle, alors qu’elle prétendait avoir reçu ces terres de sa famille à l’occasion
d’une première séparation avec son mari81.
145. Aussi les partages entre réfugiés créent inévitablement beaucoup d’insécurité. Ainsi est-il difficile pour un
réfugié de comprendre comment il est possible qu’une autorité puisse le contraindre à restituer des terres
afin de les céder à la partie adverse alors que cette même autorité les lui avait accordées auparavant.
146. Nous avons constaté qu’il existe une grande insécurité touchant à la tenure foncière, qui est occasionnée
par les politiques existantes de villagisation et d’expropriation. Les personnes qui nous ont exprimé leur
souci concernant le projet d’un umudugudu qui va être construit à l’endroit où ils vivent et cultivent leurs

80
Vu les termes de références et le temps disponible, nous n’avons pas pu approfondir ces questions qui mériteraient une étude en soi.
81
Cf. Musahara et Huggins (2005 : 324) qui expliquent que la coutume reconnaît en effet certains droits aux femmes, notamment lors
d’une séparation, mais aussi au moment où elles se marient (Intekeshwa) ou d’un accouchement (Inkuri) ou simplement en guise de
49
cadeau (Urbuwibutso).
La proximité de la justice au Rwanda

champs, sont nombreuses : “Qu’est-ce que nous pouvons faire si nous ne voulons pas de l’argent, qui
est vite consommé, ni d’autres champs, qui seront sans doute tous dispersés ou de mauvaise qualité,
en échange?”. Ceux qui avaient déjà déménagé pour aller vivre dans un village ou ceux qui avaient été
expropriés, se demandaient presque tous sans exception qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire pour enfin
recevoir les indemnités promises. Nombreux sont aussi ceux qui ont entendu parler du projet de l’enre-
gistrement des terres, et qui s’en préoccupent. “Quels sont nos droits quand ils viendront pour enregistrer
les terres ? Est-ce que je réussirais à garder mes terres dans la famille?” Cette anxiété de perdre ses
terres contribue à la naissance de nombreux conflits. Maintes fois nous avons entendu dire : “Une fois que
j’aurais mon procès-verbal ou jugement, ou que je figurerais sur la liste des personnes à être expropriés,
je serais plus sûr de mes droits.”
5.3.2.3. Connaissance des procédures civiles

5.3.2.3.1. Introduction

147. Pour comprendre à quel point il est pertinent de se poser des questions sur la connaissance de la popu-
lation des procédures civiles, il est nécessaire de savoir qu’au Rwanda, aucune loi n’impose de se faire
représenter en justice. Il n’est pas surprenant de voir que dans notre échantillon de 115 jugements, seule-
ment dans 10 cas une partie avait un avocat et dans 1 cas les deux parties étaient représentées. Il s’ensuit
qu’au cours d’un procès les parties dépendent en grande partie des instances pour les informer sur leurs
droits et leurs obligations en matière de la procédure. En plus, les parties sont généralement (et cela ne
devrait pas étonner) moins bien informées de leurs droits en matière de procédures (pré-) judiciaire que
de leurs droits substantifs. L’importance de la connaissance des règles de procédure suit, en outre, direc-
tement de ce qui est expliqué ci-dessus82 : dans 26% des jugements le plaignant échoue pour une raison
de procédure, dans 55% des jugements il s’agit d’une question de faits, ce qui oblige le juge ou le comité
de conciliateurs à faire une évaluation des preuves.
148. Les différents aspects de la proximité sont fortement liés83. Un manque de connaissance des procédu-
res cause souvent des problèmes temporels ou liés à la confiance. Comme c’est surtout la gravité de
ce genre d’effets qui compte, nous en avons abordé un nombre important dans les sections du rapport
concernant l’aspect de temps ou de confiance. Il ne nous paraît pas opportun de répéter les mêmes
arguments, même si nous avons identifié la méconnaissance des procédures comme un des problèmes
principaux dans la gestion des conflits fonciers au Rwanda.
149. Cette partie du chapitre se concentre en principe sur les autorités de base et les comités de conciliateurs,
car c’est là où les problèmes sont le plus prononcés. Le rapport se base essentiellement sur nos obser-
vations lors des séances de différents comités de conciliateurs, ainsi que sur les données recueillies dans
les entretiens avec des justiciables. Ce paragraphe est organisé de la façon suivante. Nous commençons
par considérer des problèmes qui se posent aux niveaux des autorités de base (Paragraphe 5.3.2.3.2) et
des comités de conciliateurs (Paragraphe 5.3.2.3.3.). Ensuite, nous présentons les problèmes concernant
l’acceptation et l’évaluation des preuves (Paragraphe 5.3.2.3.4.).
5.3.2.3.2. Les autorités de base

150. Comme nous venons de voir84, en pratique, il est exigé qu’un cas soit présenté consécutivement à chaque
niveau administratif avant qu’il ne soit traité par le comité de conciliateurs. Souvent nous avons entendu

82
Cf. alinéa 72 (figure 4.2).
83
Cf. alinéa 7.
84
Cf. Paragraphe 5.2.2.2.1.
85
Art. 53.
50 86
Cf. alinéa 82 et 131-133 pour d’autres conséquences (délais, pratiques “discriminatoires”)
Chapitre 5 : La proximité de la justice

dire que c’est le comité de l’umudugudu qui donne “la permission” de faire appel au niveau de la cellule ;
le secrétaire exécutif de la cellule, en tant que secrétaire du comité de conciliateurs, renvoie les plaignants
qui n’ont pas présenté leurs cas aux niveaux inférieurs. Il n’est généralement pas connu que cette auto-
risation n’est, d’un point de vue strictement juridique, pas nécessaire : seul le niveau pré-judicaire est
obligatoire. La loi foncière prévoit85 que la plainte n’est portée devant la juridiction seulement après que
les deux parties aux procès soient passées devant le comité des conciliateurs au niveau du secteur. Il faut
noter qu’il s’agit ici de propriétés foncières sans titre foncier, c’est-à-dire que les CC ne joueront plus de
rôle dès lors que les parties auront obtenu un titre officiel après l’enregistrement des terres.
151. Il résulte de cette pratique, entre autres86, que quelques personnes ne réussissent pas à porter leur cas au
delà des autorités administratives. Nous avons eu des échanges avec trois personnes qui se trouvaient
dans une situation comparable à celle de l’exemple suivant. Une femme, dont le mari et tous les frères
qui avaient commis des crimes lors du génocide étaient soit emprisonnés soit décédés, nous indiquait
qu’elle ne réussissait pas à se faire entendre par les administrations qui lui avaient confisqué ses biens
et que ces administrations, notamment le secrétaire exécutif de la cellule, l’empêchaient de monter au
niveau supérieur. De toute façon, elle disait ne pas avoir confiance dans le comité de conciliateurs non
plus, puisqu’il s’agissait, selon elle, des mêmes personnes.
5.3.2.3.3. Les comités de conciliateurs

152. L’article 18 de la LCC prévoit qu’au début du procès les parties doivent s’accorder sur trois conciliateurs
auxquels elles soumettent leur différend. Lorsque les parties ne parviennent pas à se mettre d’accord sur
les conciliateurs, chacun choisit de son côté un conciliateur et les deux retenus choisissent le troisième.
Dans ce cadre il y a deux remarques à faire.
153. Premièrement, nous avons constaté que dans une minorité des cas les conciliateurs ne respectent pas
cette provision. Lors de la première audience, il arrive que les conciliateurs eux-mêmes décident lesquels
d’entre eux connaîtront le cas. De plus, et même si tout se passe conformément à la loi lors de la pre-
mière séance, il y a normalement plusieurs87 séances (y compris une descente) qui suivent. Souvent ce
seront d’autres conciliateurs qui y seront présents, pour des raisons pratiques, le ou les conciliateurs dési-
gnés en première audience étant malade(s) ou pour d’autres raisons, pas disponible(s) cette semaine-là.
Comme les justiciables ne sont informés de leurs droits en matière de procédure que par les différentes
instances, ils ne sont pas au courant de cette règle, qui, si respectée, pourrait contribuer à établir le climat
de confiance nécessaire à la conciliation entre parties.
154. Deuxièmement, il est utile de signaler que, nonobstant ce que pourrait faire croire la loi sur les comités de
Conciliateurs, dans la grande majorité des cas au niveau des abunzi le procès est de nature contradic-
toire88. En vérité la situation n’est pas très favorable aux tentatives de concilier les parties. La plupart des
cas traités par les conciliateurs ont déjà été tranchés par le comité de l’umudugudu et la cellule, sans que
les parties se soient conciliées. Avec chaque instance les opinions, mémoires et arguments des parties
ont tendance à s’endurcir. Souvent, les abunzi ne cherchent même pas à identifier des éléments d’entente
entre les parties, ni à contribuer à assouplir les points de vue des parties, à négocier sur leurs demandes,
et à les convaincre de se concilier. Il y a le risque, aussi, que les deux formes de procédures se mélan-
gent. Plusieurs fois nous avons observé des abunzi qui tentaient de concilier les parties, mais qui, en fait,
avaient adopté les arguments d’une partie uniquement. A une occasion, nous avons observé que l’autre
partie, qui refusait catégoriquement de céder, était presque ridiculisée vers la fin de la séance. Ceci est

87
En moyenne 3.
88
Cf. alinéa 208.
89
Des juges nous ont dit que souvent ils sont confrontés avec des décisions, que le CC n’était pas autorisé de prendre.
51
90
Cf. alinéas 84-85.
La proximité de la justice au Rwanda

une des causes majeures du fait que souvent au moins une des parties refuse de signer le procès-verbal
des abunzi.
155. Nous avons constaté, aussi, que souvent les conciliateurs ne sont pas conscients de leurs compétences.
Alors que la LCC définit concrètement les compétences des comités de conciliateurs, nous avons compris
que les conciliateurs ont tendance à décider de tous les cas qui leur sont soumis quel que soit l’objet du
litige89. En matière foncière, il importe que la valeur du terrain ne dépasse pas 3.000.000 FRW (article
8(1) de la LCC). Sans aucune exception, les conciliateurs interrogés nous ont fait la remarque qu’il leur
est impossible d’établir, voire d’estimer, la valeur des terres. Cependant, vu que 80% des ménages possè-
dent des terres d’une superficie d’un hectare ou moins, la probabilité de voir les conciliateurs outrepasser
leurs compétences est très faible. Pourtant nous avons observé quelques cas qui n’auraient pas dû être
tranchés, par exemple le cas où le terrain concerné avait été vendu pour 6 millions de francs rwandais.
La question pourrait gagner en importance dès lors que les premiers titres fonciers seront enregistrés. En
outre, il arrive que les comités de conciliateurs se chargent de résoudre un conflit concernant des terres
qui se trouvent en dehors de la cellule ou même du district, si une des parties a déménagé, la distance
formant dans ces cas aussi bien un obstacle pour l’autre partie d’assister aux séances, que pour les con-
ciliateurs de faire des descentes sur le terrain.
156. Nous avons mentionné qu’aussi bien les autorités de base que les conciliateurs admettent des cas qui ont
déjà été jugés définitivement ou devraient l’être par une instance à un niveau supérieur90. Il y a des cas
où les parties avaient profité d’un changement administratif (les imidugudu remplaçant les nyabakumi)
ou judiciaire (les reformes judiciaire et administrative de 2004 et 2006) pour présenter leur cas au même
niveau des années plus tard. Dans d’autres cas, le conflit est même réintroduit à un niveau inférieur, par-
fois avec la partie défenderesse comme plaignante. Dans un cas, le fils cadet qui était revenu de la ville
pour s’établir à la campagne, avait réclamé une partie de la bananeraie et des terres paternelles auprès
de sa mère. La mère, vivant avec sa fille qui était mariée, voulait garder une partie du patrimoine pour sa
fille91 et les frères qui avaient disparu depuis ‘94. Au niveau du secteur, une décision provisoire avait été
prise afin que chacun puisse continuer à vivre. Comme les abunzi n’ont pas pris de décision, le juge du
tribunal de base a renvoyé le cas. Il s’est écoulé 17 mois sans que rien ne se passe, en l’absence parfois
des conciliateurs parfois de la mère. Enfin la mère a réussi à convaincre le secrétaire exécutif de la cellule
de faire le partage. Il n’est pas clair si celui-ci allait recommencer la procédure ou exécuter la décision
provisoire du secteur. Le fils de son côté comptait retourner au niveau du tribunal, parce que le juge lui
avait dit de revenir au cas où ça ne marcherait pas. Il est notable que chaque partie était convaincue de
la tentative de corruption des abunzi par l’autre partie. Dans un autre cas, une famille avait été chassée
du village en ’60, sur quoi le père de la partie défenderesse avait reçu ses terres de l’administration. Le
plaignant, qui était un autre voisin sans aucun lien parental avec la partie chassée, avait commencé à
réclamer toutes les terres de cette famille en 1962. Un jugement rendu en 1965 déterminait que les ter-
res appartenaient à celui qui les avait reçues de l’administration en ‘60, mais ce document avait disparu
pendant le génocide. La procédure avait recommencé en 2007 à l’initiative du même voisin, la partie
défenderesse étant cette fois constituée du fils de l’homme ayant reçu les terres de l’administration.
157. En dernier lieu, il arrive aussi que les conciliateurs (tout comme les instances de base) ne définissent pas
toujours exactement quelle est la relation entre les parties et qui sont les parties intéressées. Notamment,
les conciliateurs ne sont pas tous conscients de l’importance de vérifier si des parties qui représentent
d’autres personnes ont l’autorisation requise92. Illustratif est un cas où une femme prétendait que son mari
avait acheté un terrain, alors que l’autre partie, un homme, disait que cette terre avait été achetée par un
de ses frères qui était décédé, en laissant des enfants. Les conciliateurs ont fini par décider que l’homme

91
Qui, elle, disait avoir acheté ses propres terres que son frère maintenant réclamait, tandis que le frère disait qu’elle cultivait les terres du
patrimoine auxquelles elle n’avait droit puisqu’elle en avait déjà par son mari.
52 92
Cf. alinéa 139.
Chapitre 5 : La proximité de la justice

avait droit au terrain, sans pourtant avoir vu les enfants ni s’être informés une seule fois s’il était le tuteur
des enfants du frère décédé.
5.3.2.3.4. La loi des preuves

158. En ce qui concerne la loi des preuves, ils se présentent des problèmes concernant l’acceptation d’une
offre de faire la preuve d’une certaine question de faits et concernant l’évaluation de ces preuves. Il y a
lieu de constater, aussi, au début de cette discussion sur l’application de la loi des preuves, qu’au niveau
administratif et préjudiciaire tout ce qui concerne les preuves reste de l’ordre de l’instinctif. La loi qui indi-
que comment distinguer entre et apprécier les différentes preuves, Loi n. 15/2004 du 12/6/2004 portant
modes et administration de la preuve, n’est pas connue à ces niveaux. Nous avons constaté ce genre de
problèmes même au niveau des juges des tribunaux de base.
159. A condition que la prétention de la partie puisse contribuer à juger l’affaire, le juge (comme les concilia-
teurs) est obligé d’accepter une offre faite par une partie de faire la preuve d’une question de faits. Ce
principe primordial n’est pas bien respecté. Nous avons vu dans plusieurs cas, aussi bien au niveau des
conciliateurs qu’à celui des tribunaux, qu’une offre de preuve fut refusée parce que le témoin en question
vivait trop loin (“On fera avec ceux qui sont là”) ou, tout simplement, sans qu’il ne soit demandé à la partie
pourquoi il serait essentiel d’écouter cette personne.
160. En ce qui concerne l’évaluation des preuves, nous avons constaté deux problèmes qui doivent être men-
tionnés. Les deux se présentent aux niveaux des autorités de base (AB) et des comités de conciliateurs.
Bien que la plupart des abunzi et AB semble avoir de bonnes intuitions à ce propos, une partie considéra-
ble semble ne pas distinguer entre la valeur probatoire de témoignages directs et indirects. En particulier,
il arrive que les abunzi lors des séances s’appuient principalement sur des témoignages concernant des
faits que la personne n’a pas vus ou entendus elle-même. L’analyse des jugements indique qu’il n’est pas
rare qu’un jugement renverse une décision du CC sur la base de témoignages de personnes qui avaient
entendu dire alors qu’il y avait des témoins de l’autre partie qui étaient présents lors des évènements en
question. Dans le contexte rwandais ceci est particulièrement grave. Un grand nombre de cas se décide
uniquement sur des témoignages, puisque beaucoup de documents ont disparu lors des circonstances de
‘94. Si, pourtant, il y a des preuves écrites, il nous semble que les autorités de base et les conciliateurs ont
tendance à y attacher beaucoup de valeur, sans plus trop questionner les parties et apprécier les autres
preuves.

5.3.3. L’aspect de la confiance


5.3.3.1. Introduction

161. Ce chapitre concerne le niveau de confiance des justiciables dans les instances judiciaires et pré-judiciai-
res en ce qui concerne la garantie d’un traitement équitable de leurs affaires. La confiance importe surtout
pour l’acceptation des décisions et pour la capacité des systèmes judiciaires et pré-judiciaires à contribuer
à sauvegarder la paix sociale. La confiance est influencée par plusieurs éléments. En premier lieu, elle
est liée au niveau de respect et d’autorité commandé par la personne qui ‘juge’ et, en même temps, à la
conviction que cette personne peut comprendre la réalité dans laquelle le justiciable vit. En second lieu, la
volonté d’accepter une décision dépend aussi de l’assurance que les parties auront de pouvoir présenter
leur point de vue et d’employer les autres moyens légaux pour influencer le résultat de la procédure. En
dernier lieu, il importe que le justiciable soit convaincu que la loi sera appliquée dans son cas, comme
dans les cas des autres qui se trouvent dans la même situation.

53
La proximité de la justice au Rwanda

162. Ces aspects différents de la confiance sont reflétés dans l’organisation de ce chapitre. Premièrement,
l’impression que le droit foncier n’a pas été bien appliqué est traitée (Paragraphe 5.3.3.2). Les questions
procédurales qui affectent la confiance sont ensuite examinées (Paragraphe 5.3.3.3). L’analyse de ces
deux aspects est, en grande partie, basée sur les résultats que nous venons de présenter dans le cadre
de la conscience. Puis, nous considérons les questions de confiance relatives à la personne qui juge et à
la façon dont il communique son appréciation de l’affaire (Paragraphe 5.3.3.4.). Enfin, nous signalerons
quelques problèmes liés à la compréhension de la motivation (Paragraphe 5.3.2.3.5).
163. Avant de présenter les résultats de nos recherches sur la confiance, il y a lieu de faire une remarque sur
l’approche que nous avons adoptée dans ce contexte. La confiance est la modalité la plus qualitative de
la notion de la proximité. Elle dépend des expériences personnelles des justiciables, de leur appréciation
du procès. Cela explique que les résultats présentés ci-dessous sont basés essentiellement sur les 65
entretiens que nous avons eus avec les justiciables. Les réponses se composent d’une description des
événements (la gestion du conflit par les instances différentes) et l’effet sur l’appréciation du procès par
le justiciable. Où possible, nous avons cherché à objectiver les expériences personnelles, mais souvent
il nous était impossible de vérifier les événements que les justiciables invoquaient. Plusieurs répondants
nous ont indiqués, par exemple, que la décision avait été changée après que l’autre partie avait partagé
de la bière avec des abunzi. Une seule fois, tout à fait par accident, nous avons constaté qu’il y avait, en
effet, deux versions différentes d’un procès verbal. Cependant, il est crucial de se réaliser qu’en termes
de l’acceptation des décisions, ce n’est pas la réalité objective qui importe, mais la perception subjective.
L’expérience du procès détermine si une partie se résigne ou décide de persister. Nous avons tenté de
décrire, le plus possible, les traits communs dans les expériences personnelles des personnes interro-
gées et dans leurs réactions.
5.3.3.2. L’application des lois relatives au foncier

164. Nous avons identifié trois problèmes avec la connaissance des lois substantives qui, en particulier, affec-
tent la confiance : ceux liés à l’application rétroactive de la loi successorale, ceux que rencontrent des
femmes qui réclament une partie du patrimoine, et ceux concernant l’installation des réfugiés. Dans ces
cas, plusieurs répondants nous ont indiqué que leur confiance dans la justice avait été affectée, parce
qu’ils n’avaient pas pu réaliser ce que, selon eux, le droit garantissait.
165. Les personnes qui avaient dû renoncer à des terrains à cause de l’application rétroactive de la loi suc-
cessorale, n’entreprenaient souvent plus d’autres démarches, tout en ayant l’impression d’avoir subi une
injustice. Ce groupe incluait des hommes et des femmes (femmes qui depuis le partage du patrimoine en
litige, avaient hérité de leur père, par exemple). La majorité d’entre eux ne contestait pas que, aujourd’hui,
les filles ont un droit équitable au patrimoine. Mais à l’époque, nous indiquaient-ils, toutes les familles du
village géraient les successions de cette façon. Entre temps, sur ces terres ils avaient toujours cultivé,
planté des bananiers et parfois ils y avaient construit une maison.
166. Le fait que, généralement, les femmes et filles (ou leurs fils héritiers) ont plus de mal à faire valoir leurs
droits au patrimoine, a déjà été traité. Beaucoup d’entre elles savent, désormais, que quelque chose a
changé dans la loi, qu’elles ont plus de droits qu’auparavant. Néanmoins, les coutumes que nous venons
de décrire sont bien ancrées dans la société. Les filles doivent confronter leur père ou leurs frères pour
demander une partie de l’héritage, il n’est pas garanti qu’elles reçoivent une parcelle dont la superficie est
comparable, ni qu’elles peuvent la conserver quand elles se marient. Les autorités de base, les concilia-
teurs, et, même certains juges, continuent de se référer à la coutume. Les femmes qui n’ont pas obtenu
une décision favorable ou satisfaisante – sans vouloir dire qu’il nous ait été possible de vérifier le mérite

93
Cf. alinéa 140.

54
Chapitre 5 : La proximité de la justice

des affaires – ne font souvent plus appel, comme elles “ont risqué la bonne relation avec leurs proches
en lançant leur plainte”.
167. Les cas concernant l’installation des réfugiés tombent, grosso modo, dans deux catégories. L’une des
réfugiés qui, de retour et après avoir été installés, sont instruits par les autorités de céder une partie de
leurs terres à des réfugiés plus récemment rentrés, l’autre concerne des originaires du lieu qui ont du
créer de l’espace. Ces deux types de cas diffèrent des autres conflits fonciers que nous avons étudiés
dans le sens où il s’agit d’affaires administratives, et non civiles. Dans un certain nombre de ces cas,
nous avons constaté qu’une procédure judiciaire ou pré-judiciaire n’est même pas entamée93. Les his-
toires recueillies dans ces cas, même si nous n’en avons rencontré que peu, sont très comparables. Le
secteur ou district confirme l’action des autorités, en général sans voir ou sans considérer le témoignage
de la personne concernée. Ces justiciables décident souvent d’abandonner en estimant que, face aux
autorités, il est inutile de porter plainte. Surtout les originaires qui, dans quatre des nos entretiens, avaient
été emprisonnés pour plusieurs années suite aux événements de ’94, n’osaient pas prendre de risques
avec les autorités. Nous avons vu des réactions très similaires chez des personnes qui disaient que leurs
terrains avaient été appropriés par un major de l’armée. Tout ceci indique que les justiciables ne sont pas
sûrs que la justice sera rendue sans faire de distinction entre les personnes.
5.3.3.3. Les effets des irrégularités dans la procédure

168. Presque toutes les irrégularités dans la procédure exposées ci-dessus affectent, d’une façon ou d’une
autre, la confiance. Nous nous concentrons sur les effets les plus importants. Pour commencer, le droit
de chaque partie de se faire entendre, de pouvoir présenter ses arguments, est un principe essentiel de
toute procédure judiciaire. C’est aussi un droit dont l’impact est fortement ressenti par les justiciables. Les
personnes qui racontaient une histoire suffisamment détaillée pour nous convaincre qu’elles n’avaient
réellement pas eu l’occasion de s’exprimer ou de faire entendre leurs témoins, étaient parmi les plus
découragées que nous avons rencontrées.
169. Pour certains groupes, les procédures juridiques sont complètement imprévisibles. La justice devient
pour eux quelque chose de potentiellement dangereux qui, en grande partie, n’est pas dans leurs mains :
l’exemple du voisin, qui, après des années sans rien faire, sans contester la possession, relance ses pré-
tentions sur le terrain en saisissant la même autorité de base (après les élections) ou une autre ; d’autres,
qui ont fait le long chemin au tribunal plusieurs fois en vain, mais qui apprennent plus tard qu’une décision
a été prise en leur absence. Ce sentiment de ne pas comprendre ce qui est fait, ni pourquoi, crée de la
méfiance vis-à-vis des instances, ce qui explique, par exemple, la réticence, souvent partagée par les
parties, de signer la décision des conciliateurs.
170. Enfin, il importe de rappeler les obstacles à l’exécution des décisions94. Les effets sur la confiance ne sont
pas difficiles à imaginer. Plusieurs répondants interrogés à ce propos se posaient des questions comme
celle d’un homme au Nord : “Je suis allé à toutes les audiences de toutes ces instances, parfois ils m’ont
renvoyé à la maison sans même me voir, j’ai fait beaucoup de route et ça m’a pris beaucoup de temps,
j’ai marché à Ruhengeri quatre fois, aller et retour, j’ai vu les juges des deux tribunaux et ils m’ont donné
raison, mais il y a cinq mois maintenant que j’ai ce jugement et je n’ai toujours pas récupéré ma terre,
toutes mes démarches ont servi à quoi ?”

94
Cf. paragraphe 5.2.2.3.
95
Cf. paragraphe 5.3.3.4.3.
55
La proximité de la justice au Rwanda

5.3.3.4. L’impartialité du juge et la communication de sa décision

5.3.3.4.1. Introduction

171. L’impartialité de la personne qui juge est fondamentale pour l’acceptation des décisions. Les réponses de
nos répondants indiquent qu’ils fondent leur opinion sur ce point à base de (1) la réputation de l’instance
judiciaire ou pré-judiciaire, (2) la relation entre le juge et les parties, (3) le comportement du juge pendant
et en dehors du procès, et (4) la façon dont sa décision est motivée et communiquée.
5.3.3.4.2. Réputation, relations, et comportement

172. Il faut répéter que nos recherches sur le niveau de confiance sont basées principalement sur les réponses
de personnes concernant leurs expériences subjectives du procès, ce qui ne correspond pas forcément
aux impressions de la population au sens large. Surtout les réponses à nos questions plus directes à ce
propos étaient influencées par le résultat obtenu aux différents niveaux. Ceux qui n’avaient pas eu gain
de cause mettaient souvent en question l’impartialité du juge. Cet effet s’explique, en grande partie, par le
fait que la plupart des justiciables ne prennent pas connaissance, ou ne comprennent pas, la motivation
des décisions95. Néanmoins, quelques remarques générales concernant la réputation des différentes ins-
tances peuvent être faites.
173. La plupart des répondants considèrent que les membres du comité de l’umudugudu (et un peu moins, le
secrétaire de la cellule) sont, en principe, les mieux placés pour résoudre leurs conflits fonciers, surtout
quand il s’agit de conflits sur les limites des parcelles (qui sont assez nombreux au niveau des autorités de
base). Cette confiance est, en général, basée sur leur connaissance des personnes (parties et témoins),
des terres, et de l’histoire du village. En même temps, cette proximité les rend vulnérables aux allégations
de partialité.
174. Au niveau de l’umudugudu, tout le monde se connaît. Nous l’avons, nous-mêmes, éprouvé. Quand nous
arrivions dans un village pour avoir les entretiens, il fallait d’abord trouver les justiciables sélectionnés.
Il suffisait généralement de demander à la première personne venue pour être dirigée dans la bonne
direction. Souvent, cette personne savait même nous dire sur lequel de ses champs ce justiciable serait
en train de travailler (parfois à 20 ou 30 minutes à pied des maisons). Cela se comprend quand on tient
compte du fait que la médiane de la population des 35 imidugudu où nous avons mené notre étude est de
530 habitants (dont une grande partie sont des enfants). Les chefs d’umudugudu qui pouvaient nous infor-
mer sur ce point, indiquaient que leurs villages se composaient d’entre 90 et 150 ménages. Les familles
sont des familles élargies la plupart du temps. Le plus petit umudugudu où nous avons travaillé (283
habitants) se composait, selon les personnes que nous y avons interrogées, d’une seule famille. Cela est
peut être exceptionnel, mais il n’y a jamais un nombre très élevé de familles dans un village. Souvent, les
liens de familles sont très étroits, surtout dans les imidugudu où peu de réfugiés se sont installés après
la guerre. Dans certaines régions persistent encore les relations de patronage entre les familles qui ont
colonisé une colline et les familles qui sont arrivées après. En outre, la plupart des communautés ont une
histoire mouvementée et chacun connaît bien le rôle des autres dans la guerre et la période qui l’a suivie.
En général ces événements ont profondément affecté la confiance entre les gens. Dans un tel contexte, il
peut facilement arriver qu’une des parties dans un conflit a des (bonnes ou mauvaises) relations avec un
des six membres du comité de l’umudugudu.
175. Un exemple peut servir à illustrer la complexité des relations et leur possible impact sur les conflits fon-
ciers. Dans le Bugesera nous avons rencontré un homme, âgé de 63 ans, fils aîné de quelqu’un qui,
étant jeune homme (avant l’indépendance), était venu des environs de Ruhengeri dans un groupe de 20

56
Chapitre 5 : La proximité de la justice

personnes pour défricher la colline. Ils avaient établi l’expansion de leurs terres en tirant des flèches. Son
père, et lui à son tour, avait vendu ou donné une partie considérable du patrimoine d’origine à d’autres
familles venues après, mais il était toujours parmi les propriétaires avec le plus de terrains. Dans cet
umudugudu nous avons assisté à deux descentes du secrétaire exécutif de la cellule. Il s’agissait de deux
conflits fonciers entre différents membres de ces autres familles (un concernant les limites et l’autre con-
cernant un partage). Dans chaque cas, un des terrains en litige avait été vendu par l’homme ou son père,
et l’homme jouait pour cette raison un rôle important dans la conciliation entamée par le secrétaire, en
tant que témoin, avocat et arbitre. L’homme, lui-même, avait aussi des conflits fonciers, entre autres avec
un de ses fils avec sa première femme. Le fils avait fui le pays en mars 1994. Pendant que le père était
en prison, le fils de retour de Tanzanie, s’était approprié une grande bananeraie et était devenu le chef du
village. La personne qui était impliquée dans le conflit concernant les bornes craignait que le secrétaire
ne fasse pas confiance à son témoin (l’homme) parce que, à l’époque, elle avait décidé en faveur de son
fils.
176. En ce qui concerne la confiance portée à l’entourage immédiat (voisins et autres membres de l’umu-
dugudu), il faut encore mentionner la forte tradition qui existe au Rwanda et qui consiste à essayer de
résoudre les conflits en famille, avec ou sans aide de la communauté, avant de saisir les instances. En
effet, c’est là où les gacaca modernes et les comités de conciliateurs trouvent leurs origines. Aujourd’hui,
beaucoup de variations régionales existent dans l’efficacité de ce mode de gestion de conflits. Nous
avons identifié deux raisons pour lesquelles les imama y’umuryango (réunions de familles), dans certains
lieus, ont cessé de contribuer significativement à la résolution de conflits fonciers. En général, ce genre
de réunion est efficace quand les parties se connaissent bien, surtout s’ils font partie de la même famille.
Dans les zones où une grande partie des habitants sont des réfugiés, récemment installés, les parties
portent leurs affaires beaucoup plus souvent directement devant les autorités de base. Mais l’imama
y’umuryango semble être sous pression aussi dans d’autres régions. Plusieurs personnes nous ont indi-
qué qu’avec tout ce qui s’était passé, il ne restait plus de personnes de confiance dans le village, des
hommes intègres, qui pouvaient faire la médiation.
177. Il n’est pas surprenant, donc, que dans presque la moitié des cas investigués une des parties faisait des
allégations de partialité des autorités de base en indiquant que cette circonstance avait joué un rôle impor-
tant dans leur décision de faire appel ou de refuser la décision. Dans ce cadre, il faut tenir compte du fait
qu’il existe très peu d’obstacles pour faire appel et que les décisions au niveau des autorités de base ne
peuvent pas être effectuées sans l’accord de la partie perdante. En outre, nos interviews démontrent que
souvent l’acceptation d’une décision des autorités de base dépend plutôt de considérations, telles que
la relation avec l’autre partie, la valeur des terrains, les opinions des voisins, etc., que de l’autorité des
membres du comité de l’umudugudu ou du secrétaire exécutif de cellule,.
178. En général, les abunzi sont plus respectés que les fonctionnaires des autorités de base. Ce que nos
répondants apprécient surtout c’est qu’ils notifient tout par écrit, qu’ils font référence aux lois, et qu’ils sont
élus. Cependant, aussi à ce niveau des problèmes de confiance existent. En principe, il est moins pro-
bable qu’une des parties ait des relations personnelles avec plusieurs conciliateurs (les 15 membres du
comité viennent de tous les imidugudu de la cellule96). Et, plus important encore, l’article 18 LCC permet
que chaque partie choisisse de son coté un des trois conciliateurs auxquels elles soumettent leur diffé-
rend, sans que l’autre partie ait le droit de le récuser. Cette procédure peut avoir des effets indésirables97.
En assistant à des séances de CC nous avons, par exemple, observé un cas où une partie choisissait
un conciliateur avec qui il avait des liens familiaux et un autre cas où l’abunzi choisi par une partie était
en même temps son témoin. Plusieurs personnes interrogées disaient qu’elles avaient vu un conciliateur
en compagnie de l’autre partie, souvent dans le cabaret en buvant de la bière et, parfois même, que la
96
Il existe des cellules qui se composent de pas plus que trois ou quatre imidugudu.
97
Cf. Sous-section 6.2.3.
98
Cf. Sous-section 6.2.4 57
La proximité de la justice au Rwanda

décision avait été changée par la suite. La position du secrétaire exécutif de la cellule cause également
des problèmes de confiance98. Officiellement, le secrétaire exécutif ne fait que soutenir les conciliateurs
dans leur travail (art. 5 LCC). Souvent, en pratique, il participe à la délibération publique et les abunzi
accordent beaucoup d’importance à ce qu’il dit. Dans ces cas, il est évident que la partie qui a perdu le
litige au niveau de la cellule se pose des questions. Ici il importe aussi de savoir que les justiciables doi-
vent se rendre à la cellule pour que le secrétaire exécutif de la cellule leur remette copie de la décision
des conciliateurs, notamment afin de pouvoir faire appel. Nous avons rencontré beaucoup de justiciables,
qui étaient découragés et convaincus de la partialité des autorités, y compris les conciliateurs, puisqu’ils
n’avaient pas réussi à faire appel à cause d’un refus du secrétaire de leur donner une copie du procès-
verbal (dans le délai prévu par la loi).
179. Aucune des personnes interrogées n’a suggéré que le juge de tribunal était corrompu dans son cas, la
distance (l’anonymat), l’application des lois, et la formation des juges étant conçues comme les garanties
les plus importantes de son impartialité. En général, les problèmes de confiance à ce niveau se mani-
festent d’une autre manière. Beaucoup des justiciables considèrent le tribunal comme une machine de
justice imposante qui est très éloignée de leurs occupations journalières. Ils ne s’attendent pas à pouvoir
comprendre la procédure qui y est suivie, ni à pouvoir influencer la décision. Dans la perception d’une
grande partie des justiciables, le juge, avec sa toge noire, assis derrière son bureau qui se trouve souvent
sur une plateforme rehaussée vis-à-vis des justiciables, n’est pas approchable. C’est une personne de
pouvoir, qui n’est pas toujours très patiente avec eux. Pour ces justiciables, le procès au niveau des tri-
bunaux ressemble plutôt à une « tombola ». Ils expliquent ce qu’on leur demande et attendent le résultat.
S’ils ne « gagnent » pas au niveau du tribunal de base, ils peuvent toujours « parier » sur le tribunal de
grande instance. Cette attitude s’explique aussi par le fait que souvent les justiciables ne prennent pas
connaissance, ou ne comprennent pas la motivation des décisions.

99
Par la suite le mot “jugement” désignera aussi bien le jugement d’un tribunal de base, qu’une décision des abunzi ou d’une autorité de
bas
100
Cf. section 4.5.
58 101
Cf. paragraphe 5.3.2.3.3.
Chapitre 5 : La proximité de la justice

5.3.3.4.3. La motivation et la communication de la décision

5.3.3.4.3.1. Introduction

180. La motivation explique quelles ont été les raisons pour prendre une décision ou de rendre un jugement99
dans un cas particulier, tout en liant les circonstances spécifiques du cas, les faits, au droit substantif. Les
résultats de nos interrogations démontrent clairement que si le jugement n’est pas compréhensible, la
partie perdante est plus facilement tentée de faire appel, plutôt que d’accepter la décision. Autrement dit,
les décisions insuffisamment motivées risquent d’alourdir la tâche des tribunaux de base en augmentant
le nombre de cas à résoudre à ce niveau. En outre, des juges de différents tribunaux nous ont indiqué
que la rédaction des procès-verbaux, y compris la motivation, des comités de conciliateurs leur posait des
problèmes, alors que ce document devrait justement faciliter leur travail.
181. Dans un certain nombre de cas nous avons pu constater que les parties, qui nous disaient ne pas avoir
compris le jugement, ne voulaient tout simplement pas le comprendre ou l’accepter, même si apparem-
ment la motivation était parfaitement claire. Il peut, par exemple, être difficile d’accepter de devoir céder
des parcelles à cause d’une réforme de loi. Ainsi, nous avons assisté à une séance de conciliation où
le père, qui s’était remarié 5 fois et qui avait des enfants mineurs, refusait d’accepter que les filles de sa
première femme aient droit au patrimoine. Les efforts des conciliateurs et du public pour le convaincre
pendant plus de 40 minutes étaient tous vain. Il arrive aussi que la motivation n’est pas acceptée, parce
que le justiciable est convaincu que le juge a été arbitraire ou partial. Une meilleure motivation des juge-
ments peut pourtant contribuer à augmenter le niveau d’acceptation des jugements.
182. Nous commençons par présenter le cadre juridique de la motivation (Paragraphe 5.3.3.4.3.2.), puis ce que
nous avons, nous-mêmes, constaté concernant la motivation des jugements (Paragraphe 5.3.3.4.3.3), et
enfin les résultats de nos enquêtes sur la compréhension de la motivation par les justiciables concernés
(Paragraphe 5.3.3.4.3.4.).
5.3.3.4.3.2. Le cadre juridique de la motivation

183. La loi portant code de procédure civile précise comment motiver un jugement. L’article 147 LPC détermine
que tout jugement doit justifier le motif de refus d’une preuve offerte et la valeur qu’il attribue aux différents
modes de preuve. Il doit indiquer les dispositions de la loi dont il a été fait application et contenir, entre
autres, le résumé des dires des parties, les motifs en faits et en droit, et le dispositif (l’article 151 LPC).
184. Quant à la motivation écrite des décisions des comités de conciliateurs la loi de CC n’est pas très rigou-
reuse : l’article 22 LCC prescrit que le procès-verbal contient, entre autres, les prétentions des parties
en cause, la décision des conciliateurs à laquelle toutes les parties en litige adhèrent, et, s’il y a lieu, la
décision des conciliateurs à laquelle l’une des parties n’adhère pas. Une analyse de procès-verbaux des
comités de conciliateurs de différentes cellules montre que néanmoins les comités incluent une motivation
quelconque, même si, comme nous le verrons par la suite, celle-ci est loin d’être parfaite, et généralement
on n’y retrouve pas la distinction entre la décision qui est acceptée par les parties et celle à laquelle une
partie (ou les deux) s’oppose(nt).
5.3.3.4.3.3. La motivation des jugements et
des décisions

185. Vu le grand nombre de cas qui posent, essentiellement, des questions de faits100, nous nous sommes
concentrés sur la motivation, aux différents niveaux, de l’appréciation des preuves. Dans ce cadre, il est
important de rappeler les difficultés que les abunzi rencontrent dans l’évaluation des preuves101. Pre-

59
La proximité de la justice au Rwanda

mièrement, nous avons étudié la motivation des décisions écrites des tribunaux de base et des comités
de conciliateurs. En outre, nous avons assisté au prononcé des décisions aux deux niveaux. Nous ne
présentons que la situation au niveau des conciliateurs, puisque les mêmes problèmes se rencontrent au
niveau des TB mais ils y sont moins prononcés.
186. L’analyse des décisions écrites des comités de conciliateurs montre que les motivations donnent très
souvent une présentation unilatérale des faits ou alors qu’elles sont basées sur une évaluation de preu-
ves apportées uniquement par l’une des parties. En outre, la plupart des procès-verbaux contiennent une
motivation très abstraite : ‘après avoir (fait la descente et avoir) écouté les parties en litige, (les membres
de la famille) et les témoins’. Ce genre de motivation est utilisé fréquemment même dans des cas où les
prétentions des parties sont complètement contradictoires. Généralement, dans les procès-verbaux étu-
diés nous ne retrouvons pas les arguments concrets expliquant pourquoi une partie a eu raison et l’autre
pas. Illustratif est le cas dans lequel un homme réclamait auprès de sa demi-sœur une partie des terres
et de la forêt qui appartenaient (d’après elle) à son père à elle. La décision de lui donner le 1/3 des terres
est justifiée en faisant référence à la descente et aux témoignages de tous les enfants (du même père
que l’homme), sans expliquer pourquoi les prétentions de la demi-sœur ne sont pas acceptées, alors que
le comité de l’umudugudu et le secrétaire exécutif de la cellule avaient pris une décision en faveur de la
femme.
187. La même analyse des décisions indique que parfois la motivation passe à côté des prétentions (concer-
nant les faits) de chacune des parties. Un exemple concerne le cas où une fille réclame auprès de sa tante
les terres paternelles qui sont occupées par la tante. Sa mère, qui était la première femme de son père,
était allée vivre (avec sa fille) sur les terres de ses propres parents au moment de la séparation. Lors du
génocide, les parents, les frères et sœurs de la fille ont tous été tués, ainsi que la deuxième femme du
père et tous ses enfants. La tante prétend que la fille n’est pas sa nièce. Les abunzi décident que la fille
a droit aux terres que la tante lui avait préalablement données, mais dont la fille dit que ce n’était qu’une
partie de son patrimoine, puisque c’était celles qui appartenaient à sa mère. La décision est « motivée »
en disant que la partie à laquelle la fille a droit appartenait à son père et les autres terres à la ‘famille’.
En fait, les abunzi introduisent un troisième scenario, comme quoi les terres en litige appartiennent à la
famille, pas au père (le point de vue de la fille) ni à la tante (qui dit ne pas être de la même famille que
la plaignante). Il n’est pas expliqué s’il s’agit bien de la nièce, ni sur base de quelles preuves concrètes
(après avoir pesé celles qui soutiennent les dires de chacune des parties) il est admis que la tante a droit
aux terres en litige plutôt que la fille.
188. Généralement, il semble que les conciliateurs essayent de rapprocher les parties en proposant des solu-
tions qui doivent accommoder les intérêts de chacune des parties partiellement, s’il n’y a pas vraiment de
preuves convaincantes pour le point de vue de l’une d’elles. Par exemple : il n’est pas clair si une femme,
qui s’est enfuie en Uganda en ’59, a laissé ses propres terres ou les terres de son mari à son frère, mais
les abunzi décident qu’elle partage avec son neveu. Comme les abunzi ont la tâche de concilier tout en
respectant la loi, s’ils ne réussissent pas à concilier, ils sont obligés de faire ce que ferait le juge d’un
tribunal : évaluer les preuves et prendre une décision conformément à la loi. Dans l’exemple, il s’agit du
principe de procédure civile selon lequel le plaignant qui n’a pas donné suffisamment de preuves n’a pas
gain de cause.
189. Les problèmes concernant le prononcé de la décision sont similaires. Il n’y a pas de motivation, elle est
très abstraite, elle est basée uniquement sur la version d’une partie, ou elle surprend en proposant une troisième
version. Un cas que nous avons suivi intégralement peut servir comme illustration. Il s’agissait d’un homme qui
réclamait une partie d’un boisement, assez loin du village, qui était dans la possession d’une femme. Selon lui,

102
Cf. alinéa 116.

60
Chapitre 5 : La proximité de la justice

son frère aîné, décédé en 1994, avait acheté ce terrain d’un certain Hitimana, dans les années ’80. La partie
défenderesse prétendait que c’était son mari, mort à son retour au village en 1997, qui avait acheté ce terrain
de Hitimana. Les seuls points sur lesquels les parties étaient d’accord étaient qu’un autre frère du plaignant, lors
de son retour en 1996, avait coupé des arbres plantés sur ce terrain, ce qui avait alors généré un conflit entre
la femme et ce frère, et qu’en conséquence, il avait payé des dommages et intérêts à la femme. Il n’était pas
clair, s’il avait compensé la femme parce qu’il avait dépassé les bornes de la parcelle adjointe, qui appartient à
la femme (version du plaignant), ou si c’était parce qu’il avait illégalement coupé la plupart des arbres plantés
sur le terrain en litige (version de la partie défenderesse, acceptée par le comité de l’umudugudu et le secteur).
Chaque partie avait des témoins, habitants du village, qui confirmaient leurs histoires. Même lors de la descente
l’histoire ne s’est pas vraiment éclaircie, sauf qu’un des témoins, le fils de Hitimana, a confirmé que, quand il
était encore enfant, il a vu que son père a vendu une partie du boisement au frère du plaignant. Cependant,
comme son père était, à cette époque, le propriétaire de tout le boisement, il ne pouvait pas dire s’il s’agissait du
terrain en litige. Le frère du plaignant a confirmé qu’il avait payé des dommages et intérêts pour avoir dépassé
les bornes. Une semaine après la descente nous assistions au prononcé. Les abunzi ont fait entrer les parties
et se sont limités à annoncer qu’après avoir fait la descente et avoir écouté les parties et les témoins, ils avaient
décidé en faveur du plaignant et que la femme avait trente jours pour interjeter appel.
5.3.3.4.3.4. La compréhension du jugement ou de la décision

190. Nos entretiens ont démontré que même quand, à notre avis, la décision est motivée de façon adéquate,
les justiciables ne saisissent pas toujours l’argumentation du juge ou des conciliateurs. Nous avons trouvé
que souvent la partie perdante dit ne pas connaître les raisons pour lesquelles elle a perdu, alors que la
partie gagnante répond qu’elle les a comprises, parce que le juge a fait référence à ses témoins. Peu de
ces répondants qui ont gagné, réussissent ensuite à expliquer pourquoi le juge a estimé que leurs témoins
étaient plus crédibles que ceux de l’autre partie.
191. En cherchant une explication, il faut d’abord constater qu’une partie non négligeable des personnes qui
avaient perdu leur litige, n’avaient pas été présentes au moment du prononcé. La distance au tribunal
et, à un moindre degré, à la cellule, est avancée comme raison pour ne pas assister au prononcé. Nous
avons constaté qu’il arrive aussi que les justiciables sont découragés par avance. Certains de nos inter-
locuteurs ont raconté qu’une fois arrivés au tribunal ou à la cellule, le prononcé avait été remis, souvent
même plusieurs fois, puisqu’ils avaient abandonné ou qu’ils n’avaient pas été fixés sur une nouvelle date.
Il semble, aussi, qu’il soit assez fréquent que la décision soit prononcée avant ou après la date prévue,
sans informer les (deux) parties.
192. Même pas la moitié des personnes interrogées avaient une version écrite de la décision finale qui a été
prise dans leur cas. Les frais à payer au greffier ou au secrétaire exécutif pour obtenir une copie du juge-
ment ou du procès-verbal n’empêchent que quelques justiciables de prendre connaissance du contenu
de la décision102. L’importance d’obtenir une telle copie n’est que relative. Surtout au niveau judiciaire,
beaucoup de justiciables ne s’attendent pas à pouvoir comprendre la motivation des jugements, la loi des
tribunaux étant pour eux comme une « boîte noire ». En plus, un pourcentage non négligeable de rwan-
dais en milieu rural est analphabète ou que partiellement alphabétisé. La plupart de nos interlocuteurs
ne voyaient l’importance d’acquérir un exemplaire du jugement que s’ils s’attendaient à un autre conflit
concernant ce terrain. En effet, souvent la partie gagnante disposait d’une copie du procès-verbal. Vu que
c’est la partie perdante qui fait appel, il est conseillé de se concentrer sur la qualité de la motivation orale
pour augmenter le niveau d’acceptation de jugements. t

61
La proximité de la justice au Rwanda

5.4. Conclusion
193. Ce chapitre a rapporté les résultats de nos recherches concernant les obstacles qui réduisent l’accès à la
justice et les circonstances qui influencent sa qualité. Nous avons constaté que sur les niveaux inférieurs
(les autorités de base et les comités de conciliateurs) il y a relativement peu de barrières à l’accès à la
justice. Les problèmes sont plutôt liés à la qualité du travail qu’ils font. Au niveau des tribunaux de base
c’est justement l’inverse. L’accès est plus difficile, mais il y a moins de problèmes de qualité. Sur le plan
des possibles solutions à ces problèmes, il se pose deux questions : il faut se demander quels obstacles
devraient être levés en priorité et, aussi, quelles mesures pourraient être les plus efficaces. Le Chapitre 6,
qui présente nos recommandations, commence avec quelques considérations générales sur ces points.

62
Chapitre 6 : Recommandations

CHAPITRE 6 : RECOMMANDATIONS

6.1. Introduction
194. Ce chapitre présente un certain nombre de recommandations pour contribuer à la résolution des conflits
fonciers. Nous ne prétendons pas offrir des solutions pour tous les problèmes identifiés dans le Chapitre
5. Nous avons tenté de faire une sélection de remèdes possibles, qui sont à la fois pratiques et réalistes.
Du point de vue social, tenant compte des questions budgétaires et de la volonté politique, il n’est pas for-
cément opportun non plus d’essayer de remédier à tous les obstacles que les justiciables rencontrent103.
Il importe de s’assurer de l’impact d’un remède proposé sur le plus grand nombre de justiciables104, ainsi
que de veiller aux conséquences indésirables que nos propositions pourraient avoir dans chacune des
dimensions de la proximité de la justice105.
195. A partir de ces principes, nous avons jugé que, dans le contexte spécifique de la justice au Rwanda, il
valait mieux essayer d’améliorer la qualité de la justice rendue au niveau de la base (les comités de
conciliateurs et les autorités de base), que d’augmenter l’accès aux tribunaux de base. Des mesures pour
faciliter l’accès aux tribunaux et pour améliorer la qualité du travail des comités de conciliateurs (pensez
à l’impartialité, à la bonne application des procédures et des lois substantives, et à la motivation de leurs
décisions) sont deux possibilités pour augmenter la valeur des services de la justice que l’Etat met à la
disposition des justiciables. La raison la plus importante pour se concentrer sur la qualité de la justice aux
niveaux inférieurs est qu’il y a très peu d’options réelles pour augmenter l’accès aux tribunaux de base.
Les systèmes judiciaires disposent de relativement peu de moyens et travaillent sous une grande pres-
sion. Le fait qu’ils réussissent à ne traiter que 63% des cas dans le délai de six mois, prévu dans le CPC,
et les difficultés qu’ils rencontrent pour organiser des descentes106 en témoignent. La politique du gouver-
nement pour affronter ce problème se concentre sur la diminution de la quantité du travail des tribunaux,
plutôt que d’augmenter substantiellement les budgets. En effet, l’institution des comités de conciliateurs a
été conçue à cette fin. Dans ces circonstances, il ne semble guère désirable de prendre des mesures qui
risqueraient d´augmenter la pression sur les tribunaux de base.
196. Les conditions pour améliorer la qualité de la justice aux niveaux inférieurs semblent être plus favorables.
Une grande partie des problèmes, à ces niveaux ont à voir avec la connaissance des lois, des procé-
dures et des décisions, ou avec les perceptions de l’impartialité des instances. En mettant l’accent sur
la diffusion d’informations objectives, surtout des procédures, et en modifiant légèrement certaines de
ces procédures, il est possible d’augmenter le niveau du fonctionnement sans recourir à trop de moyens
publics et sans générer des effets indésirables par ailleurs.
Pour nous assurer du caractère effectif de nos propositions, nous ne nous sommes pas concentrés uni-
quement sur les effets budgétaires. En général, les coûts pour changer un système judiciaire déjà établi,
dans la perspective de susciter la volonté politique et permettre la bonne réception du nouveau système
par ceux qui l’appliquent sont très élevés. Pour cette raison, nous avons cherché à identifier des moyens
pour améliorer le fonctionnement des systèmes existants, plutôt que de proposer de grandes réformes de
lois. Les modifications des lois que nous proposons servent ou bien à clarifier la rédaction de dispositions
existantes, ou bien à permettre des changements ponctuels qui renforcent le système général.
103
Ceci dans l’intérêt de la société en général (cf. alinéa 41 qui en offre un exemple). Vous ne trouverez pas non plus ici de propositions
d’éliminer les frais de justice, d’augmenter les budgets pour faire des descentes, de supprimer les comités de conciliateurs ou d’ajouter
un juriste aux comités, ni d’obliger les parties à se faire représenter par un avocat. Par exemple, supprimer les frais de justice, tout en
évitant que certains justiciables soient exclus des voies de recours judiciaires, pourrait en même temps affecter la volonté d’accepter
des décisions raisonnables et nuire à l’autorité des instances au niveau de la base. Elle augmenterait le montant des frais de traitement
par cas payables par l’Etat, ainsi que le nombre de cas qui montent au niveau des tribunaux de base, ce qui, dans le contexte rwandais,
est indésirable vue les difficultés de gestion du grand nombre de dossiers en matière pénale et les longs délais en matière civile.
104
A cet égard, nous nous sommes basés surtout sur le Chapitre 4.
105
Cf. alinéas 6-7. 63
106
Cf. alinéa 102.
La proximité de la justice au Rwanda

197. La présentation de nos recommandations dans le reste de ce chapitre est structurée de la façon suivante.
La Section 6.2. porte sur des mesures pour mieux garantir l’impartialité aux niveaux inférieurs. La Section
6.3. contient nos propositions pour augmenter la connaissance des lois procédurales et substantives. La
Section 6.4. aborde les moyens pour faciliter la motivation des décisions par les conciliateurs. La Section
6.5. conclut en présentant quelques recommandations pour mieux structurer le procès au niveau des
autorités de base. Le Tableau 6.1 présente un synopsis des recommandations faites dans les différents
paragraphes.
Tableau 6.1.

Recommandations Paragr. Alin.


Permettre aux justiciables de sauter une instance au niveau 201-203,
1 6.2.2.
des autorités de base (comité de l’umudugudu ou cellule) 238
Permettre aux justiciables de saisir directement le comité de
2 6.2.2. 201-203
conciliateurs
Introduire l’obligation pour les conciliateurs de se récuser dans
3 6.2.3. 204-210
un procès contentieux
Donner le droit aux parties de récuser (une fois) le choix de
4 6.2.3. 204-210
conciliateur fait par l’autre partie
Nommer un des conciliateurs comme responsable pour le
5 6.2.4. 211-214
rapport du procès et la rédaction de la décision
Interdire au secrétaire exécutif qui a traité le cas d’assister à la
6 6.2.4. 211-214
séance du comité d’abunzi en tant que fonctionnaire
Informer les parties de leurs droits, notamment en matière de 218, 220-
7 6.3.2.
procédure 225
Introduire un guide accessible sur les procédures relatives aux
8 6.3.2 216-218
procès au niveau des conciliateurs
Introduire un guide accessible sur l’acceptation et l’évaluation
9 6.3.2. 219
des preuves
Introduire un guide accessible sur les lois relatives à l’héritage,
10 6.3.3. 227
le partage du patrimoine et la vente du patrimoine
Introduire un système pour que les conciliateurs soient
11 6.3.3. 228-229
informés des jugements des TB
Organiser des échanges réguliers entre les juges d’un tribunal
12 6.3.3. 230
de base et les comités de conciliateurs du ressort
Elire chaque année la moitié des membres du comité de
13 6.3.4. 231-232
conciliateurs pour une période de deux années
Introduire un procès verbal standardisé pour les comités de
14 6.4 233-235
conciliateurs
Introduire un minimum de principes procéduraux pour
15 6.5 236-239
structurer le procès aux niveaux des autorités de base

6.2. Renforcer la confiance aux niveaux inférieurs


6.2.1. Introduction
198. Les problèmes de confiance sont parmi les plus importants qui affectent la résolution des conflits fonciers
par les autorités de base et les comités de conciliateurs. Le sentiment que ces instances peuvent être
partiales affecte l’acceptation par les justiciables de leurs décisions. Un nombre considérable de justicia-
bles nous ont indiqué que l’idée que les conciliateurs, ou leurs collègues aux niveaux inférieurs, étaient
influencés était une raison importante pour faire appel. Nous signalons, donc, sans vouloir nous exprimer
sur la question s’il y a effectivement un niveau élevé de corruption, que des mesures qui rassureraient les
parties sur la neutralité des “juges” pourraient diminuer le nombre de cas aux niveaux supérieurs.
199. Dans cette section nous avançons trois mesures pour mieux garantir l’impartialité aux niveaux inférieurs.
Il s’agit de deux modifications de la LCC et de l’élimination d’une règle de coutume administrative. Les

64
Chapitre 6 : Recommandations

Sections 6.4. et 6.5. présentent d’autres recommandations pour renforcer la confiance dans les décisions
prises par les instances judiciaires et pré-judiciaires.

6.2.2. Saisir directement le comité de conciliateurs


201. Comme exposé ci-dessus107, les autorités de base exigent que les justiciables suivent la hiérarchie admi-
nistrative avant de saisir le comité de conciliateurs. En général, nos principaux informateurs avec lesquels
nous avons abordé cette question motivaient l’obligation de passer par les autorités de base dans le souci
d’éviter que les abunzi reçoivent trop de dossiers. Cependant, cette obligation n’est pas efficace dans les
cas où il est probable que l’une des parties fasse appel. Dans ces cas, il est préférable de permettre aux
parties de ‘sauter’ une instance au niveau de base ou d’insister pour que les abunzi soient les premiers
à prendre connaissance de l’affaire108. Les avantages pour les justiciables se mesureront par un gain de
confiance et des délais plus raisonnables. Dans le même temps, il sera possible d’économiser les moyens
des autorités de base.
202. Cette mesure pourrait avoir un effet plus ample que prévu. Pour des raisons qui n’ont pas à voir avec
des questions de confiance, d’autres justiciables pourraient commencer à s’adresser directement aux
abunzi. Lors de nos entretiens nous avons demandé aux personnes qui avaient initié les procédures au
tout début, quelle instance ils auraient saisie en premier, le comité de l’umudugudu (c.q. la cellule) ou
les abunzi, si, à ce moment, ils avaient eu le choix. La plupart de ces personnes avaient une préférence
nette pour le comité de l’umudugudu, en disant que les membres du comité connaissent bien les terres,
l’histoire du lieu, les parties, et les témoins, et qu’ils sont, donc, les mieux placés pour rapidement trouver
une solution juste. Celles qui auraient préféré s’adresser directement aux conciliateurs ne forment qu’une
minorité et expriment presque toutes des soucis au niveau de la confiance. Bien qu’il eût été préférable
de consulter un plus grand groupe de justiciables, la constance dans la motivation des réponses nous
semble suffisante pour supposer que cela n’aurait pas un grand effet sur le nombre de cas reçu par les
CC109.
203. Ci-dessous110 nous présentons les arguments pour introduire un minimum de principes pour la conduite
des procès au niveau des autorités de base. Le principe du libre choix de la première instance devrait faire
partie des instructions à transmettre aux autorités de base.

6.2.3. Le choix des conciliateurs


204. Des questions de confiance se posent aussi au niveau des comités de conciliateurs, notamment en ce
qui concerne leur impartialité. Ceci est lié à la procédure de l’article 18 de la LCC. Cet article prévoit qu’au
début du procès les parties conviennent de trois conciliateurs auxquels elles soumettent leur différend.
Lorsque les parties ne parviennent pas à se mettre d’accord sur les conciliateurs, chacune choisit de son
côté un conciliateur et les deux choisissent le troisième. Selon le texte de la loi les parties n’ont pas le droit
de refuser les conciliateurs choisis suivant cette procédure.
205. En assistant à des séances de CC, nous avons en effet observé ce genre de problèmes. Il y avait des
cas où une partie choisissait un conciliateur avec qui elle avait des liens familiaux et dans un cas l’abu-
nzi choisi par une partie était en même temps son témoin111. Plusieurs personnes interrogées, nous ont
informés sur d’autres situations semblables. Ceci n’est guère étonnant, vu que les conciliateurs sont élus
107
Cf. alinéas 81-83 et 150-151.
108
Il est possible que ce soit la partie défenderesse qui se pose des questions sur l’impartialité du fonctionnaire auquel le plaignant a
soumis l’affaire. Notre proposition implique que, dans ce cas, cette partie aurait le droit d’insister pour que l’affaire soit soumise aux
conciliateurs ou au secrétaire exécutif.
109
Avec un nombre de cas à peu près identique, il semblerait improbable que le travail des abunzi deviendrait alors plus difficile sans les
procès-verbaux des autorités de base. D’abord, les parties ne reçoivent pas toujours un procès-verbal au niveau de l’umudugudu ou
de la cellule. Puis, il est peu fréquent que les conciliateurs en prennent connaissance avant le début de la séance. De toute façon, la
plupart des abunzi indiquent qu’ils recommencent le procès à zéro. 65
110
Cf. section 6.5
La proximité de la justice au Rwanda

parmi les habitants des imidugudu qui constituent une cellule et qu’ils font partie de la communauté locale.
Aussi inspirent-ils généralement beaucoup de respect et sont, en tant qu’hommes et femmes intègres,
sollicités pour faire un partage ou être présents lors d’une vente. Il arrive parfois qu’un conciliateur avec
des liens particuliers avec l’une des parties se retire volontairement et qu’il assiste à la séance comme
tout autre faisant partie de la population. Pourtant, les cas où ce conciliateur continue à exercer sa tâche
semblent nettement plus fréquents. Il faut tenir compte du fait que souvent les parties ne font pas part de
leur désaccord, ou bien parce qu’elle n’est pas sûre de soi, ou bien parce que le président du comité vient
de lui lire le texte de l’article 18 pour lui expliquer la procédure. L’effet évident est un soupçon quant au
parti-pris du comité.
206. Il est possible de trouver un moyen pour améliorer la procédure d’élection des trois conciliateurs suivant
les provisions de la CPC. L’article 98 de la CPC prévoit qu’un juge peut se récuser quand il constate un
lien avec une des parties et l’article 97 donne le droit aux parties de récuser le juge pour la même raison.
Ces provisions contiennent des éléments essentiels dans la procédure civile pour sauvegarder l’impartia-
lité du juge. L’introduction des ces principes au niveau des conciliateurs concorde bien avec le système
général. En outre, le problème que, au niveau des tribunaux, la récusation d’un juge (ou le fait qu’il se
récuse d’office) crée un incident qui peut considérablement retarder le procès, n’existe pas au niveau des
CC. Le fait qu’un comité soit composé de 12 titulaires et de 3 suppléants, garantit que ceci n’entraine
aucun retard.
207. Il importe, dans ce contexte, de constater que la relation entre les parties et les personnes qui cherchent à
résoudre leur conflit est différente dans une procédure contentieuse, que dans une session de conciliation.
Nous n’avons pas trouvé de moyens pour nous informer sur les considérations précises du législateur qui
ont été à la base de la rédaction actuelle de l’article 18 LCC, mais les récits dans la littérature indiquent
que l’inspiration vient des modes traditionnels de résolution des conflits, qui cherchent à réconcilier les
deux cotés. La littérature, ainsi que les nombreuses personnes que nous avons interrogées à ce propos,
confirment que le choix d’un homme intègre par les deux cotés est un élément essentiel de la gacaca
traditionnelle (l’imama y’umuryango). Pour ces raisons, nous supposons que la procédure de l’article 18
a été conçue dans le cadre de la conciliation.
208. Nous avons déjà vu que la réalité sur le terrain est tout autre : dans une grande majorité des cas au niveau
des abunzi, le procès est de nature contradictoire112, les abunzi ne réussissant que rarement le résultat
souhaitable d’une conciliation, acceptée des deux parties. Le but de la conciliation est la restauration,
le plus possible, de la confiance entre les parties, qui s’exprime dans un accord. Quoique les normes
objectives n’y soient pas sans importance, c’est l’expérience subjective de chaque partie qui contrôle
l’acceptation du résultat et qui détermine donc le procès. Les parties doivent donc surtout avoir confiance
en la personne du conciliateur. Dans une procédure contentieuse, les arbitres font référence à des ter-
mes objectifs. Ces arbitres sont avant tout supposés être neutres. On leur demande de vérifier les faits
et, ensuite, de trouver la solution qui correspond à la loi. Pour que la partie perdante puisse accepter le
résultat, il est essentiel qu’elle fasse confiance à la neutralité et l’objectivité du juge.
209. Du point de vue des justiciables, la procédure reposant sur l’article 18 ne garantit pas suffisamment l’im-
partialité des conciliateurs. Cette procédure peut créer une situation où une des parties s’assure qu’un
de ses proches influence la décision prise dans son cas, suite à une procédure contentieuse. Quoi qu’il
en soit de l’intégrité réelle de l’abunzi, c’est la perception de l’autre partie qui importe. En donnant lieu à
des doutes sur l’impartialité des conciliateurs, l’actuelle procédure basée sur l’article 18 contribue à faire
persister des conflits et augmente le travail des tribunaux de base.

111
Cf. paragraphe 5.3.3.4.2.
112
Cf. alinéa 154.
66
Chapitre 6 : Recommandations

210. Il faut souligner que l’introduction de la possibilité qu’un conciliateur se récuse et qu’il soit récusé ne
change pas les principes fondamentaux de la LCC. Quoique l’article 18 semble être conçu dans le cadre
de la conciliation, le législateur a expressément prévu qu’en cas de non-conciliation les abunzi prennent
une décision contentieuse (art. 21). Ce que nous proposons est que la procédure d’élire les trois abunzi
soit adaptée pour pouvoir accommoder les deux modes de gestion des conflits. Il suffirait de rayer la
dernière phrase de l’article 18 et de rajouter deux nouveaux paragraphes stipulant que 1) les conciliateurs
du comité qui sont impliqués dans une des affaires en cours ou y ont un intérêt quelconque se retirent
d’office ; et 2) que les parties ont le droit une fois de récuser le conciliateur choisi par l’autre partie sans
qu’elles n’aient à fournir des raisons.

6.2.4. La position du secrétaire du comité de conciliateurs


211. Le secrétaire exécutif de la cellule joue un rôle important en assistant le comité de conciliateurs. Nous
avons remarqué que les problèmes de confiance au niveau des CC sont partiellement liés à cette position.
La LCC n’est pas très spécifique sur les tâches du secrétaire exécutif de la cellule, sauf qu’il est de droit
le secrétaire du comité (art. 5) et qu’il reçoit, en premier, toute personne qui veut que son affaire soit exa-
minée par le comité de conciliateurs (art. 17). Dans toutes les cellules que nous avons visitées, il est aussi
chargé de faire le rapport et de rédiger la décision. Nous avons constaté que son rôle n’est pas forcément
limité au simple soutien du comité. Le secrétaire a souvent une influence considérable. Nous faisons des
propositions pour diminuer le rôle du secrétaire exécutif, afin de renforcer l’image d’impartialité des abu-
nzi.
212. Le rôle d’assistant, au service d’un comité composé de conciliateurs volontaires, ne correspond pas bien
à la position d’un secrétaire exécutif de cellule. Comme fonctionnaire représentant le gouvernement au
niveau de leur cellule, ce sont, en général, des hommes (ou femmes) d’influence avec un certain prestige.
Et dans la grande majorité des cas, le secrétaire connaît mieux l’affaire que les conciliateurs, vu qu’elle
a antérieurement été soumise à son examen. Il n’est pas étonnant alors, que pendant la délibération
publique – tous ceux qui sont présents peuvent se mêler au débat – la voix du secrétaire puisse peser
beaucoup.
213. Nos entretiens montrent que les personnes qui perdent aux deux niveaux ont tendance à croire que la
décision des abunzi a été influencée par le secrétaire et que, en effet, ils ont perdu une instance à cause
de lui. Le fait que, dans la plupart des cas, le secrétaire rédige la décision après la séance et que, souvent,
la partie perdante rencontre des difficultés à obtenir le procès-verbal dans un délai qui lui permettra de
faire appel, renforce cette impression113.
214. La meilleure façon pour contourner les effets négatifs de ces perceptions serait de faire désigner par les
conciliateurs un conciliateur, parmi ceux qui n’ont pas été choisis par les parties, comme rapporteur (tout
en prenant garde que ce ne soit pas les mêmes conciliateurs à chaque séance) et de ne pas permettre
que le secrétaire exécutif assiste à la séance en tant que fonctionnaire public. Le conciliateur, qui serait
ainsi responsable du rapport d’un cas, pourrait ensuite se retirer du traitement des cas suivants pour rédi-
ger la décision. Ceci éviterait que les justiciables ne réussissent pas à obtenir leur procès-verbal à temps.
Cette proposition n’exigerait aucune modification de la loi. Comme la LCC ne parle pas du rapport du pro-
cès-verbal, une simple instruction administrative devrait suffire. Il nous semble conseillé d’expérimenter
et d’évaluer les résultats dans quelques cellules avant de généraliser cette proposition.

113
Cf. alinéa 211.

67
La proximité de la justice au Rwanda

6.3. Développer la connaissance des lois


6.3.1. Introduction
215. Cette section propose un certain nombre d’initiatives pour développer la connaissance du droit. Les résul-
tats de l’étude que nous avons présentés dans le Chapitre 5 indiquent que pour améliorer la gestion des
conflits, il importe d’augmenter la connaissance du droit des justiciables et des instances qui traitent leurs
affaires. Nous considérons que, pour faciliter la gestion des conflits fonciers, il est plus efficace de charger
les instances d’informer les justiciables de leurs droits. L’analyse présentée au Chapitre 4 montre qu’il est
important que ces efforts se concentrent sur les lois des procédures et des preuves (Section 6.3.2.) et les
lois substantives (Section 6.3.3.)114. La section 6.3.4. conclut la discussion sur ce point par une proposi-
tion qui a pour objet de garantir la pérennité du savoir en matière des lois et procédures accumulées par
les conciliateurs lors de leur mandat.

6.3.2. La connaissance des lois des procédures et des preuves


216. Nous commençons par les moyens pour approfondir la connaissance des abunzi concernant les procédu-
res prescrites dans la LCC et les lois des preuves. Ensuite, nous suggérons quelles informations seraient
au moins à fournir aux parties pendant la procédure.
217. Des conciliateurs et des juges nous ont indiqué que les conciliateurs ont souvent du mal à comprendre
quelles procédures sont à suivre. Nous avons aussi nous-mêmes observé un grand nombre d’irrégularités
dans les procédures suivies. Pour encore en mentionner quelques exemples : il arrive qu’ils ne savent
pas évaluer leurs compétences, qu’ils n’offrent pas aux parties le choix des trois abunzi qui s’occuperont
de leur cas, et qu’ils attendent jusqu’à la huitième convocation avant de décider sur une affaire. De plus,
les justiciables rencontrent souvent des problèmes pour obtenir leur procès-verbal, ce qui fait qu’ils voient
leur procédure retardée, leur possibilité de faire appel diminuée et ont moins de chance de faire valoir
leurs droits légitimes.
218. Il est conseillé de préparer un guide sur les procédures de la LCC qui soit accessible aux conciliateurs.
Ce guide devrait être basé sur les principes suivants. En premier lieu, il importe de suivre la chronologie
du procès avec un souci de détail (décrivant toutes les étapes qui mènent de l’inscription de l’affaire au
moment où les parties reçoivent la décision). Il est également important d’adopter la perspective des
personnes qui interviennent au cours de la procédure (le secrétaire exécutif au moment de l’inscription, le
président au début du procès, les trois abunzi élus par les parties, le conciliateur qui fait le rapport, etc.),
c’est-à-dire d’adopter une approche qui est centrée sur les difficultés et les complications qu’ils peuvent
rencontrer (problem driven approach). Il est essentiel d’utiliser un langage simple et clair et il serait for-
tement conseillé d’employer, le plus possible, des dessins pour compléter le texte. Comme nous l’avons
déjà constaté, à certains égards, la LCC n’est pas très précise en ce qui concerne les procédures à suivre.
Pour combler ces lacunes il faudrait prendre appui sur les pratiques que les comités de conciliateurs ont
développées et sur les dispositions plus détaillées de la CPC. En dernier lieu, le guide devrait indiquer les
dispositions de la loi qui doivent être lues aux parties à haute voix.
219. Nous recommandons aussi de préparer un guide facile d’accès pour mieux informer les conciliateurs sur
la loi des preuves, notamment pour résoudre les problèmes que nous avons constatés avec l’acceptation
et l’évaluation des preuves. Ce guide devrait également adopter une approche centrée sur les problè-
mes que les abunzi rencontrent et employer un langage simple et illustré. Parmi les points spécifiques à
retenir dans le guide devraient apparaitre (1) l’importance de vérifier les allégations ; (2) l’importance de
permettre aux parties d’expliquer sur quels faits tel témoin peut donner des informations ; (3) l’importance

114
Il faut tenir compte du fait, exposé à la section 4.5, que dans 81% des cas que nous avons étudiés la question essentielle concernait les
preuves ou les procédures. Dans 19% des cas seulement, il se présentait une question sur une loi substantive.
68
Chapitre 6 : Recommandations

de distinguer entre les témoignages directs et indirects ; et (4) les principes pour évaluer la force probante
des documents écrits et des témoignages oraux (notamment, que faire quand il y a des témoins qui con-
tredisent un document écrit).
220. Outre la connaissance des conciliateurs, il est essentiel que les parties soient informées de leurs droits en
matière de procédure. La LCC et le CPC offrent aux parties de nombreuses possibilités d’intervenir dans
le cours de la procédure. Nous avons vu que la LCC permet aux parties de choisir les abunzi qui auront à
se prononcer sur leur cas (art. 18). Le CPC donne le droit aux parties de récuser un juge qui pourrait être
partial (art. 97). Les deux lois offrent la possibilité qu’une des parties demande le huis clos (arts. 60 CPC
et 20 LCC) et elles peuvent, bien sûr, proposer de produire des preuves. Pour bien faire valoir leurs droits
matériels, il est d’une grande importance que les justiciables connaissent leurs options pour influencer
la procédure. Et qu’ils aient une connaissance claire des possibilités offertes de faire appel et de faire
exécuter un jugement. Dans nos recommandations pour informer les parties, nous nous concentrons sur
des propositions qui auront pour effet de diminuer la durée du procès.
221. Nous avons vu que le manque de connaissance du déroulement des procédures provoque des délais con-
sidérables. Il arrive fréquemment, par exemple, que la partie qui possède le terrain en litige ne réponde
pas aux convocations115. Souvent, aussi, les parties ne sont pas au courant qu’il importe d’emmener
leurs témoins et autres preuves le jour de la première audience. Et, en général, ils ignorent quand ils ont
besoin d’une description des biens, qu’il leur faut une autorisation pour représenter la famille, et qu’on leur
demandera de présenter l’autorisation116.
222. Evidemment ces informations (par exemple, le fait de ne pas se présenter et ses conséquences) doivent
être transmises au tout début du procès. Le mieux serait de charger le secrétaire du comité et le greffier
du tribunal d’informer le plaignant sur ces points au moment où il vient inscrire son affaire. Il serait préfé-
rable de le faire de façon orale et écrite. L’autorité chargée de transmettre la convocation à l’autre partie
devrait l’informer sur les mêmes points et le formulaire employé pour les convocations devrait être adapté
de façon à inclure ces informations. Il est indispensable, cependant, pour que nos propositions aient de
l’effet, que les tribunaux de base et les comités de conciliateurs appliquent strictement les procédures.
Les abunzi, par exemple, devront réellement se prononcer sur l’affaire si la personne convoquée une
deuxième fois ne comparait pas117.
223. D’autres informations sont à transmettre pendant ou à la fin du procès. En assistant à des séances de
plusieurs tribunaux de base, nous avons constaté que, quand le plaignant ne comparait pas, les juges
informent la partie défenderesse qu’il peut décider si l’affaire doit être tranchée en son absence, ou qu’elle
soit reportée. Ils ont tendance, pourtant, à ne pas ajouter que les articles 50 et 51 du CPC lui donnent
aussi le droit de demander que l’affaire soit rayée du rôle, ce qui rend la décision des conciliateurs exécu-
toire dans un bref délai.
224. Dans ce cadre, il faut mentionner que le CPC est ambigüe sur le point de savoir quand la radiation,
ex article 51, prend effet sur l’exécution de la décision des abunzi. La dernière phrase de l’article 51
détermine que la réintroduction d’instance rayée du rôle en appel n’est pas suspensive ; c’est-à-dire que
le plaignant, dont le cas a été rayé par le Tribunal de Grande Instance, mais qui réintroduit le cas à ce
niveau dans un délai de quinze jours en spécifiant les causes graves de son absence, ne peut pas éviter
que l’autre partie fasse exécuter le jugement rendu en sa faveur par le tribunal de base. Il n’est donc pas
expressément prévu que la radiation par le Tribunal de Base rend immédiatement exécutoire la décision
des conciliateurs. Cet article n’a pas été modifié après l’introduction de la LCC en 2006. Il n’est pas clair
s’il s’agit d’une omission, ou s’il y a des raisons spécifiques pour priver les décisions des conciliateurs de
la force exécutoire. Toutefois, il nous semble conseillé – en vue des délais considérables causés par la
115
Cf. les paragraphes 5.2.2.2.4. et 5.2.2.2.5.
116
Cf. entre autres, l’alinéa 139.
117
69
Cf. article 19 LCC.
La proximité de la justice au Rwanda

non comparution au niveau des tribunaux de base et les conséquences négatives pour les justiciables et
les juges – de supprimer les mots “en appel” dans la dernière phrase de l’article 50.
225. Concernant l’exécution, la connaissance seule des articles 50 et 51 ne suffit pas. En général, les justiciables ignorent quelles
autorités sont chargées d’exécuter les décisions, quels sont les délais et quelles sont les conditions118. Nous proposons une
solution simple : lors du prononcé, les parties devraient expressément être informées sur les voies de recours, c’est-à-dire
l’instance à saisir et les délais à respecter. Il est également conseillé d’instruire les conciliateurs, par l’intermédiaire du guide
sur les procédures, et d’ajouter les informations nécessaires concernant l’exécution.

6.3.3. La connaissance des lois substantives


226. Notre analyse des 115 jugements, ainsi que les entretiens, indiquent que la plupart des conflits fonciers
sont liés à l’héritage, le partage du vivant, et à la vente du patrimoine119. Nos recherches indiquent aussi
que dans ces cas, la loi est souvent mal appliquée ; 71% des décisions d’abunzi qui présentent une ques-
tion de loi relative au patrimoine sont annulées en appel120. Les plaignants doivent donc faire beaucoup
plus d’effort pour faire valoir leurs droits que nécessaire ce qui a, bien sûr, l’effet d’augmenter le travail des
tribunaux. Pour l’essentiel, il s’agit d’un problème lié à un manque d’informations au niveau des abunzi. La
plupart des abunzi ne dispose pas des textes de loi (notamment de la loi successorale et de la loi foncière)
et en cas d’appel ils ne sont pas informés des motivations qui ont conduit à évaluer leur décision.
227. Nous recommandons la préparation d’un guide sur le droit du patrimoine pour les conciliateurs (et éven-
tuellement les autorités de base). Ce guide doit porter sur une douzaine ou vingtaine de cas exemplaires
concernant le patrimoine, en indiquant leurs caractéristiques et les principes qui fondent leur résolution.
Comme pour les guides sur les procédures et les preuves, il est essentiel d’employer un langage clair
et simple et de le compléter, le plus souvent possible, par des dessins. L’identification de cas-types peut
être effectuée à partir d’une analyse d’un échantillon ample de jugements qui portera sur l’annulation de
décisions de CC touchant une question de loi121. Pour s’assurer que ce guide puisse réellement aider
les abunzi à résoudre le genre d’affaires qui leur sont soumises chaque semaine, il est important de bien
prendre en compte le contexte coutumier dans la préparation. Un tel guide pourrait aussi servir à renfor-
cer la confiance des parties quant à l’impartialité des conciliateurs. Lors du prononcé, les abunzi peuvent
motiver leur décision en s’appuyant sur les sections concernées du guide pour convaincre les parties
qu’ils appliquent la loi et qu’il n’y a pas de parti-pris.
228. Une autre option pour développer la connaissance des abunzi concernant les lois substantives serait de
créer un lien de communication plus direct entre les tribunaux de base et les comités de conciliateurs. Il
n’y a pas un système qui garantisse que les conciliateurs sont informés du jugement du tribunal de base
en cas d’appel d’une de leurs décisions122. La communication des décisions prises au niveau supérieur
est primordiale pour le fonctionnement des systèmes judiciaires, en Europe et aux Etats-Unis. Par contre,
actuellement au Rwanda, il n’y a rien qui empêche les conciliateurs de continuer à faire les mêmes erreurs
en appliquant la loi de façon erronée à chaque fois qu’il se présente un cas identique. En conséquence,
les juges au niveau du tribunal de base sont contraints, à chaque fois, de les annuler. S’il était possible
d’informer les conciliateurs des jugements du tribunal de base et les principes sur lesquels ils reposent, il
y aurait probablement moins d’appels et, ce qui est plus important encore, la loi successorale (au lieu de
la coutume) pourrait avoir plus d’impact sur la vie quotidienne de la population.
229. Nous voyons deux moyens pour établir un lien direct, qui peuvent être considérés comme des alternatives
ou bien des compléments. En premier lieu, il serait utile d’envoyer une copie du jugement au comité de

118
Cf. paragraphe 5.3.2.3.
119
Cf. section 4.3.
120
Cf. alinéa 134.
121
70 Cf. Section 4.5..
122
Cf. alinéa 126..
Chapitre 6 : Recommandations

conciliateurs qui a traité la même affaire. A condition que les jugements soient bien motivés, cela permet-
tra aux conciliateurs de comprendre pourquoi ils ont commis une erreur et d’éviter de la répéter quand
un cas identique se présentera. Le grand avantage de ce système est que les conciliateurs reçoivent des
informations très détaillées (en effet, le jugement fonctionne comme un commentaire de la décision des
abunzi) qui correspondent complètement à la réalité des cas qu’ils rencontrent. Les juges de tribunal de
base que nous avons interrogés à ce sujet nous ont indiqué que le principal obstacle serait les coûts du
papier et de l’expédition. Nous recommandons d’étudier les possibilités d’organiser un tel système. Même
si notre étude se concentre sur la relation entre les comités et les tribunaux de base, il nous semble qu’il
est fortement conseillé de rechercher aussi les possibilités de structurer la communication entre les diffé-
rents tribunaux.
230. Un deuxième moyen pour créer un lien plus immédiat serait de suivre l’exemple du tribunal de base
de Muhoza (à Musanze, au Nord) en organisant des échanges entre les juges et les conciliateurs d’un
ressort. L’idée est que le juge fait un inventaire des types de cas liés au droit du patrimoine que les con-
ciliateurs ne réussissent pas à résoudre de façon correcte, et qu’il invite, une fois par mois ou trimestre,
les conciliateurs de son ressort pour en parler et leur apprendre comment procéder. A cette occasion, les
conciliateurs de leur côté peuvent poser toutes leurs questions concernant les procédures à suivre et les
lois applicables.

6.3.4. Transmettre les expériences accumulées d’un comité à l’autre


231. Ci-dessus nous avons parlé des moyens pour approfondir la connaissance que les conciliateurs ont
des lois (substantives, des procédures et des preuves). Ici, nous nous concentrons sur la préservation
de cette connaissance une fois acquise. Pendant leur mandat, les abunzi accumulent beaucoup d’ex-
périence. Il ne s’agit pas seulement de la connaissance des lois, mais aussi d’expériences pratiques :
comment interroger des témoins ? Comment s’y prendre pour essayer de concilier les parties ? Quand
est-il indispensable de se rendre sur le terrain ? Et ainsi de suite… Il est fortement souhaitable que ces
expériences soient conservées et transmises au prochain comité élu.
232. L’article 4 de la LCC détermine que les douze conciliateurs et les trois remplaçants d’un comité sont élus
pour un mandat de deux ans. L’arrêté présidentiel no 43/01 de 2006 fixe les modalités relatives à l’orga-
nisation des élections des membres du comité de conciliateurs. L’article 14 de cet arrêté prévoit que tous
les conciliateurs sont élus en même temps. En principe, le mandat des conciliateurs est renouvelable (art.
4 LCC). Environ la moitié des conciliateurs que nous avons interrogés à ce propos n’étaient pas sûrs de
vouloir poser une deuxième candidature. D’une façon générale, ils trouvaient important de rendre service
à la communauté, mais ils indiquaient qu’avec le jour de gacaca – deux jours par semaine – cela leur
prend beaucoup de temps. Pour sauvegarder les expériences de l’ancien comité, nous proposons d’orga-
niser les élections de telle façon que la première année six conciliateurs et deux remplaçants soient élus
(pour un mandat de deux ans) et que l’année suivante six autres conciliateurs plus un remplaçant soient
élus (toujours pour un mandat de deux ans). Le comité sera ainsi toujours composé de douze concilia-
teurs plus trois remplaçants, mais ils ne sont pas tous élus en même temps afin que les anciens aient un
an pour initier les novices.

6.4. Propositions concernant la motivation des décisions


233. Nous avons rapporté que les décisions des comités de conciliateurs et des autorités de base sont souvent
insuffisamment motivées123. Surtout quand il s’agit d’une question de faits, ils ont tendance à accepter
les propos d’une partie, sans expliquer pourquoi les propos de celle-ci sont considérés plus convaincants

123
Paragraphe 5.3.2.4.

71
La proximité de la justice au Rwanda

que ceux de l’autre partie et quels témoignages ou documents ont fait la différence. Nous y avons aussi
décrit l’effet négatif sur la partie adverse qui refuse d’accepter la décision et nous avons noté que les juges
du tribunal de base gagnent beaucoup de temps dans leur travail s’ils disposent d’un procès-verbal des
abunzi qui est bien rédigé.
234. Un formulaire standard pour les décisions des conciliateurs pourrait contribuer à résoudre le problème.
Le formulaire que nous avons préparé124 est structuré de façon à aider les abunzi à prendre une décision
fondée, à bien la motiver et à faciliter la rédaction du procès-verbal. D’autres problèmes concernant les
procès-verbaux peuvent également être améliorés avec le formulaire, comme le fait qu’il arrive fréquem-
ment qu’un procès-verbal n’inclut pas la date de la décision, que la décision n’est souvent mise par écrit
qu’après un long délai, et qu’il est souvent impossible de convaincre la partie perdante de signer le pro-
cès-verbal. Tout ceci, et le fait que les secrétaires exécutifs refusent généralement de donner une copie
du PV que la partie a refusé de signer, complique les choses pour les justiciables qui veulent interjeter
appel.
235. Pour résoudre ce problème des signatures, le formulaire standard qui sert pour rédiger une décision qui
suit une procédure contentieuse, c’est-à-dire, quand les parties refusent toute conciliation et demandent
que les abunzi décident pour eux, devrait permettre les parties de signer pour indiquer s’ils acceptent la
décision ou non. Ce formulaire devrait inclure la possibilité pour la partie perdante de signer uniquement
pour affirmer qu’elle était présente, ou bien parce qu’elle n’accepte pas la décision ou bien parce qu’elle
veut encore y réfléchir. Nous recommandons, aussi, que le fait que la partie perdante ait signé pour
accord ne devrait pas l’empêcher de faire appel, si elle change d’avis dans un délai de trente jours. Le
procès-verbal ne tient donc lieu de convention entre les parties qu’après l’écoulement des trente jours.

6.5. Principes pour régulariser le procès au niveau des autorités de base


236. Au Rwanda, les autorités de base prennent en charge la plupart des conflits fonciers. Nous estimons
qu’elles réussissent à résoudre définitivement environ 80% des cas. Elles diminuent donc considérable-
ment le nombre de cas à traiter aux niveaux supérieurs et contribuent à faciliter l’accès à la justice. Cepen-
dant, ce travail n’est structuré d’aucune façon. En conséquence, il se présente de nombreux problèmes
concernant la qualité de la justice (notamment qui touchent la confiance et la durée du procès). Nous
recommandons l’introduction, sous forme d’une instruction administrative, d’un minimum de principes qui
établissent le procès en matière civile par le comité de l’umudugudu, le secrétaire exécutif de la cellule et
le secrétaire exécutif de secteur.
237. Il nous semble que l’accès facile aux niveaux inférieurs est, en grande partie, dû au caractère informel et
flexible de l’approche de ces instances. Il importe de conserver ces qualités et de ne pas imposer plus de
restrictions que nécessaire. Pour cela un minimum de principes est mieux adapté qu’un code qui définit
strictement les procédures à suivre par les autorités de base dans la résolution de conflits. Le grand
nombre d’autorités de base au Rwanda qui devraient recevoir une copie de l’instruction fournit une autre
raison pour se limiter à une page A4. En formulant ces principes, un langage simple et clair devrait être
employé.
238. Les mesures que nous proposons pour renforcer l’impartialité des autorités de base sont, essentiellement,
identiques à ce que nous avons avancé ci-dessus pour les comités de conciliateurs. Ici aussi, il importe
d’offrir aux deux parties le choix de la première instance à saisir, de les informer sur ce point, et d’insister
sur le fait qu’elles ne sont pas obligées de motiver leur préférence. Les fonctionnaires à ces niveaux
devront, aussi, être instruits du fait de se récuser s’il existe un lien particulier avec une des parties, ainsi

124
Cf. l’appendice 1.
124
Cf. l’appendice 1.
72
Chapitre 6 : Recommandations

que d’informer les parties qu’elles ont le droit de récuser un des membres du comité de l’umudugudu,
sans devoir indiquer les raisons.
239. Concernant la durée du procès au niveau de la base, nous faisons les propositions suivantes : premiè-
rement, il faudra fixer que la partie qui soumet la même affaire (concernant les mêmes parties, ayant le
même objet, et basée sur les mêmes arguments) à la même instance pour une deuxième fois, n’est pas
recevable. Deuxièmement, il pourrait être souhaitable d’obliger les autorités de base de prendre une déci-
sion dans un délai de trente ou 60 jours, et de déterminer que, si une décision n’a pas été prise, dans le
délai prévu, l’affaire est automatiquement renvoyée au secrétaire exécutif ou au comité de conciliateurs.
En dernier lieu, il importe de trouver un moyen pour éviter qu’une partie attende trop longtemps avant de
faire appel. Il est impossible d’introduire un délai strict, comme dans le CPC ou la LCC. D’un point de vue
juridique, il n’est pas possible d’empêcher un justiciable de soumettre son cas aux conciliateurs, même
s’il n’a pas de bonnes raisons pour avoir attendu très longtemps. Une option serait que l’autorité qui prend
une décision, informe la partie qui n’est pas d’accord qu’elle doit faire appel dans un délai raisonnable
(disons, 60 jours) et que l’instance supérieure (le secrétaire exécutif ou le comité de conciliateurs) tienne
compte de son comportement s’il n’avance pas de bonnes raisons pour avoir attendu plus de temps que
convenu.

73
La proximité de la justice au Rwanda

Appendice 1

Appendice 1 – Le procès verbal standard pour les comités de conciliateurs


République Rwandaise
Province
District
Secteur
Comité
Décision du comité de conciliateurs

1. Identification des parties


1.1. Plaignant(s)
a.
b.
c.
d.
1.2. Partie(s) défenderesse(s)
a.
b.
c.
d.

2. Date de l’inscription de l’affaire

3. Résumé de l’objet du litige

4. Les faits ou événements sur lesquels les parties sont d’accord


(quels sont les éléments dans les prétentions des deux cotés qui sont identiques ?)

74
Appendice

5. Les prétentions des parties (quels sont les arguments que les parties avancent sur
lesquels elles ne sont pas d’accord ?)
5.1. Prétentions du plaignant

5.2. Prétentions de la partie défenderesse

6. Les preuves produites par les parties (faites une liste des témoins et documents sur
lesquels les parties se sont appuyées, attachez le procès-verbal des témoignages et
une copie ou description du document à la présente décision)
6.1. Preuves du plaignant
a.
b.
c.
d.
e.
f.
6.2. Preuves de la partie défenderesse
a.
b.
c.
d.
e.
f.

75
La proximité de la justice au Rwanda

7. Décision
7.1. Quelle partie a raison (sur quel(s) point(s)) ?

7.2. Pourquoi est-ce qu’elle a raison (au cas où il s’agit de plusieurs points, indiquez la raison pour chaque point) ?

7.3. Pourquoi est-ce que la version des faits ou les prétentions de la partie perdante ne sont pas convaincantes ?

7.4. Quelles sont les conséquences de la décision (spécifiez ce que la partie perdante doit donner, faire, ou ne pas faire) ?

7.5. Si un des conciliateurs n’est pas d’accord avec la décision, quelle est la raison ?

8. Informations données aux parties


8.1. Les parties ont été informées de leur droit de choisir les trois conciliateurs qui se prononcent sur leur affaire et de la possi-
bilité de récuser – une fois – le choix de l’autre partie

8.2. Les parties ont été informées sur la procédure pour faire appel (quel tribunal de base, dans quel délai, et les frais de justice
à payer)

8.3. Les parties ont été informées sur la procédure pour faire exécuter cette décision (les autorités qui en sont chargées, les
délais)

76
Appendice

9. Dates et signatures
9.1. Date du prononcé (jour où la décision a été communiquée verbalement aux parties)

9.2. Lieu du prononcé

9.3. Signatures ou empreintes digitales des parties et dates (Les parties signent pour (1) confirmer qu’elles étaient présentes
quand cette décision a été prise, (2) confirmer qu’elles ont été informées sur les points mentionnés en section 8, et (3) indi-
quer si elles sont d’accord avec la décision, oui ou non. Elles indiquent aussi la date sur laquelle elles ont reçu une copie
de cette décision transcrite.

9.4. Signatures des conciliateurs et date


a.
b.
c.
9.5. Signature du rapporteur et date

77
La proximité de la justice au Rwanda

Appendice 2
Appendice 2A – Grille d’entretien avec les justiciables
Date de l’Entretien Nom de Lieu Nom
l’Interviewer de la partie

Gagnant/Perdant, à quel niveau ? Attitude pendant l interview


1. R. de Famille G/P
2. C. Umudugudu G/P
3. Cellule G/P
4. Secteur G/P
5. Abunzi G/P
6. Tribunal G/P

A. Infos Socio-Econ.
1. Infos personnelles
Sexe âge état civil chef de famille
(sens restreint et large)
f/m oui / non, qui et où est-il:

Description de la situation familiale :

2. Moyens
Revenus au sens large du terme :

3. Propriétés
Propriétaire ? Non / oui, de : terres, champs, boisement, bananeraies, autre :

depuis :
superficie & estimation de valeur petite, moyenne, grande basse, moyenne,
(localisation / qualité / sentimentale)
haute (fin/sent)

en comparaison avec la propriété


des voisins/amis/famille :
Utilisation : Cultive, exploitation, construction, location, vente, partage,
usufruits, autre :

Mode d’acquisition ? Achat, échange, appropriation, succession, autre :

78
Appendice

4. Relations sociales
Membre du Comité de l Umudugudu : non / oui, depuis :
Membre du Comité de Conciliateurs : non / oui, depuis :

Qualification de votre relation avec vos voisins : Très bonne, bonne, moyennement bonne, mauvaise
visites / activités / entraide

Où habitent la plupart de votre famille / Dans / hors de umudugudu, cellule, secteur, district, province
vos amis :
Sont-ils membres du Comité de l Umudugudu : non / oui, depuis :

Travaillent-ils pour l’administration, soit au niveau de la cellule, non / oui, depuis :soulignez
soit « »du secteur ?
Sont-ils membres du Comité de Conciliateurs non / oui, depuis :
Autres remarques :

B. Description du litige
1. Faits
Conflit existe depuis
Objet du litige

Relation avec l’autre partie


Evènements

2. Conflit en général
Classification 1. Revendications concurrentes de réfugiés
2. Problème de partage entre ou avec refugiés
3. Appropriations par l’élite
4. Bornes
5. Successions
a) veuves et/ou enfants contre beaux parents ou frère du
mari/père défunt
b) enfants contre veuve
c) entre frères et soeurs (même(s) parent(s))
6. Femmes chassées par mari en cas de mariage polygame
7. Conflits avec administration locale ou gouvernement
8. Compensation pour expropriation
9. Accès au pâturage
10. Autre :

Avez-vous d’autres conflits fonciers ? si oui, lesquels, depuis


quand, etc ?

3. Procédure par étape

79
La proximité de la justice au Rwanda

a. Famille, gacaca, ou/et autres institutions informelles


Non /oui, quelle était la décision, comment fut-elle prise/motivée, par qui, frais, durée ?

b. Umudugudu
Quelle partie étiez-vous Déf./plaign.
Quels éléments, comme :

a. Témoins, si oui qui ?


b. Descente, qui était présent ?
c. Présence de public, si oui, qui (aussi amis famille) ?
d. Présence de chefs/personnes avec statut spécial
e. Documents écrits, lesquels ?
f. Autres preuves, i .e.

Décision prise en faveur de : Déf./plaign.


Durée :
Commentaires (p.e. frais) :

c. Cellule
Quelle partie étiez-vous Déf./plaign.
Quels éléments, comme :
a. Témoins, si oui qui ?
b. Descente, qui était présent ?
c. Présence de public, si oui, qui (aussi amis famille) ?
d. Présence de chefs/personnes avec statut spécial
e. Documents écrits, lesquels ?
f. Autres preuves, i .e.

Décision prise en faveur de : Déf./plaign.


Durée :
Commentaires (p.e. frais) :

d. Secteur

80
Appendice

Quelle partie étiez-vous Déf./plaign.


Quels éléments, comme :
a. Témoins, si oui qui ?
b. Descente, qui était présent ?
c. Présence de public, si oui, qui (aussi amis famille) ?
d. Présence de chefs /personnes avec statut spécial
e. Documents écrits, lesquels ?
f. Autres preuves, i .e.

Décision prise en faveur de : Déf ./plaign.


Durée :
Commentaires (p .e. frais) :

e. Abunzi
Quelle partie étiez-vous Déf./plaign.
Quels éléments, comme :
a. Témoins, si oui qui ?
b. Descente, qui était présent ?
c. Présence de public, si oui, qui (aussi amis famille) ?
d. Présence de chefs /personnes avec statut spécial
e. Documents écrits, lesquels ?
f. Autres preuves, i .e.

Décision prise en faveur de: déf ./plaign.


Durée :
Frais :
pour :

f. Tribunal
Quelle partie étiez-vous déf /plaign
Quels éléments, comme :
a. Témoins, si oui qui ?
b. Descente, qui était présent ?
c. Présence de public, si oui, qui (aussi amis famille) ?
d. Présence de chefs /personnes avec statut spécial
e. Documents écrits, lesquels ?
f. Autres preuves, i .e.

Décision prise en faveur de: déf ./plaign.


Durée :
Frais :
pour :

C. Proximité de la Justice
1. Décision/ jugement final(e)

81
La proximité de la justice au Rwanda

Quelle était la nature de la décision/du jugement ? a) Après réflexion et vue les preuves/circonstances nous
avons décidé que x est la partie gagnante et y la partie
perdante ; ou
b) Est-ce que les raisons ont été spécifiées en plus ?
Dans le cas b) non/oui, i.d.
TAvez-vous compris le raisonnement et pouvez-vous le répé-
ter ?

Quelles raisons aviez-vous pour ne pas accepter un(e) 1. Vérité / question de principe /
certain(e) jugement/décision et de redemander une décision ? sentiments

2. Valeur des terres


Si plusieurs, en quel ordre ? 3. Crainte de perdre/ entretien des (bonnes) relations avec le
voisinage/la famille
4. Autorité de celui qui a pris la décision
5. Fatigué de se plaindre
6. Obstacles, comme :
a) frais ;
b) durée ;
c) distance ;
d) manque de confiance ;
e) ne connaissais pas mes droits.
7. Présence du public
8. Autres :

82
Appendice

2. Confiance
Quelle(s) instance(s) vous inspire(nt) de la confiance ? Indiquez le niveau :
Pour quelles raisons (possiblement différentes pour différentes 1.Famille, 2.Umudugudu, 3.Cellule 4.Secteur, 5.Abunzi, 6.Tri-
instances) ? par exemple : bunal
Présence (+) / manque (-)de
a. Egalité ;
b. Impartialité ;
c. Connaissance du droit ;
d. Expérience en gestion des conflits fonciers ;
e. Connaissance des faits/situation/parties ;
f. Délais ;
g. Capacité de rapprocher les parties litigieuses ;
h. Exécution ;
i. Audi et alteram partem

Etiez-vous au courant que vous auriez pu demander une déci-


sion des conciliateurs immédiatement ?

Si oui, pourquoi vous ne l’avez pas fait ?


Si vous l’aviez su, qu’auriez-vous fait et pourquoi ?

3. Conscience
Quelle était votre connaissance – avant ce litige – des ins-
tances étatiques que vous pouvez saisir pour résoudre votre
conflit ?

Quelle était votre connaissance – avant ce litige – de vos (Droit formel ou coutumier)
droits matériels ?

D. Pour Conclure
Avez-vous des suggestions pour améliorer le mode de gestion
de conflits par les instances formelles ?

Est-ce que vous avez des questions / remarques?

83
La proximité de la justice au Rwanda

Appendice 2B – Grille d’entretien – représentants du comité de l’umudugudu


Date de l’entretien Nom de l’Interviewer Lieu

Fonction dans le comité Nom du membre

Nombre d’habitants umudugudu Combien de cas au total


Période Combien de cas fonciers
Combien de cas f. résolus Combien de cas f. tranchés et non
acceptés par les parties
Combien de cas f. non tranchés Dans combien de cas f. ils ont fait un PV
Nombre de cas f. renvoyés vers
------------------------------------------------
Nombre de cas f. renvoyés vers
------------------------------------------------
Dans combien de cas f. ils ont fait une Dans combien de cas f. ils ont reçu des
descente témoins
Dans combien de cas f. il y a eu une
réunion de famille

Commentaires réunion de famille (p.e. combien de conflits fonciers sont résolus définitivement au niveau de la famille?)

Commentaires PV (qu’en font-ils?)

Quels problèmes rencontrez-vous quand vous tranchez des cas fonciers ?

Recevez-vous de la formation (cette formation en quoi consiste-t-elle) ?

Que faites-vous, quand il y a des relations particulières avec une des parties?

84
Appendice

Appendice 2C – Fiche pour l’analyse des jugements


Tribunal de Base de

No. Dossier Date d’inscription Date du jugement Frais à la date J

Nom plaignant ( / ) Cellule / secteur Avocat ?

Nom défenseur ( / ) Cellule / secteur Avocat ?

Décision en faveur du plaignant / de la partie défenderesse

Description de l’objet du litige

Typologie

Motivation du jugement

Question de faits / loi Appel ?


oui / non

Référence au Comité de Conciliateurs Décision CC confirmée ?


non / oui, date décision CC : oui / non
cellule / secteur du CC :

85
La proximité de la justice au Rwanda

Appendice 3
Appendice 3A – Liste d’abréviations
AB Autorités de base (Institutions administratives qui se composent des quatre suivantes échelles : l’umu-
dugudu, la cellule, le secteur, et le district. Pour cette étude nous nous sommes concentrés sur les deux
niveaux inférieurs : l’umudugudu et la cellule. Cf. Section 2.5.).
CC Comités de conciliateurs.
CPC Code de Procédure Civile, loi no. 09/2006 du 02/03/2006 modifiant et complétant la loi no. 18/2004 du
20/06/2004 portant code de procédure civile, commerciale et administrative.
CU Comité de l’umudugudu.
FPR Front Patriotique Rwandais.
FRW Francs Rwandais.
HCR Haute Cour de la République.
LCC Loi organique no. 31/2006 du 14/08/2006 portant organisation, ressort, compétence et fonctionnement du
comité de conciliateurs.
Loi foncière Loi organique no. 08/2005 du 14/07/2005 portant régime foncier au Rwanda.
Loi successorale Loi no. 22/1999 du 12/11/1999 complétant le livre premier du code civil et instituant
la cinquième partie relative aux régimes matrimoniaux, aux libéralités et aux succes-
sions.
PNUD Programme des Nations Unies pour le Développement.
SEC Secrétaire exécutif de la cellule.
TB Tribunal de base.
TGI Tribunal de grande instance.

86
Appendice

Appendice 3B – Termes en Kinyarwanda


Abunzi Les membres du comité de conciliateurs (Cf. Section 2.4.).
Ibikingi Ancienne coutume : l’usufruit d’une terre, principalement destinée au pâturage, cédé
par le Mwami à des personnes privilégiées (Cf. Section 2.3.).
Imama y’umuryango Réunion de famille, méthode coutumière pour gérer des conflits (Cf. Section 2.4.).
Imidugudu Pluriel d’umudugudu.
Isambu Langage contemporain : la terre.
Ancienne coutume : Système de gestion des terres qui impliquait que le Mwami, étant
propriétaire de tout le terroir, distribuait les terres contre des paiements en nature ou du
travail manuel gratuit (Cf. Section 2.4.).
Mwami Roi Tutsi (Cf. Sections 2.2. et 2.4.).
Nyumbakumi Le chef de dix maisons, institution administrative inférieure remplacée par le comité de
l’umudugudu.
Ubukonde Ancienne coutume : Système de gestion des terres dans des régions ne tombant pas
sous le pouvoir du Mwami (les royaumes Hutu au nord-ouest du pays) dans lequel la
terre était la propriété, inaliénable, du lignage (Cf. Section 2.4.).
Uburetwa Paiements en nature ou du travail manuel gratuit offert au Mwami selon les règles
d’isambu (Cf. Section 2.4.).
Umudugudu Village et niveau administratif plus bas.

87
LA PROXIMITE DE LA JUSTICE AU RWANDA
Rapport socio-juridique sur les modes de gestion
des conflits fonciers
Cette étude fait le point sur l’accessibilité et la qualité de la justice rendue au Rwanda en matière de résolution des conflits fonciers et propose des
recommandations afin d’améliorer l’accessibilité et la qualité du système judiciaire rwandais au bénéfice des justiciables. Cette étude est construite autour du
concept analytique de justice de proximité. Ce concept se décline en quatre dimensions distinctes, chaque dimension permettant d’apprécier l’accessibilité
et la qualité de la justice : la dimension temporelle (les délais de traitement et d’exécution des décisions sont-ils raisonnables ?), la dimension spatiale (la
distance que les justiciables parcourent pour bénéficier du système judiciaire est-elle raisonnable ?), la dimension de la conscience (les justiciables com-
prennent-ils les procédures et les décisions et les lois sont-elles intelligibles ?) et la dimension de la confiance (les procédures et les décisions sont-elles en
adéquation avec les attentes des justiciables, et la justice gagne-t-elle sa légitimité dans la pratique quotidienne ?).

Cette étude traite plus spécifiquement de la qualité de la résolution des conflits fonciers dans les zones rurales, et se penche sur les interventions
des autorités administratives de base – comités d’Abunzi et Tribunaux de base – qui résolvent la majorité des conflits fonciers ruraux.

This study evaluates the level of access to justice and the quality of the justice rendered in Rwandese land dispute resolution and marks pathways
to improvements in the benefits that those seeking justice may derive from the system. The analytical concept of proximity of justice provides the organising
principle for our study and the present report. This notion distinguishes four different dimensions in which the level of access to and quality of justice can be
measured: timeliness (of decisions and the delays within which they can be effectuated), distance (the geographical distance that has to be covered in seek-
ing justice), understanding (the extent to which those seeking justice understand the procedures followed and the decisions rendered), and trust (the extent
to which procedures and decisions correspond to their notions of justice and fairness, and are thus seen as legitimate).

The focus in this report is on the quality of land dispute resolution in rural areas (as opposed to the cities), and specifically on the interventions of lower
level administrative units, abunzi committees (akin to justices of the peace) and lower courts (tribunaux de base). This is because these institutions deal with
and bring to an end the vast majority of land disputes that arise in the rural context.

Cette recherche ainsi que ce document ont été réalisés avec l’aide financière du Service Public Fédéral des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et de
la Coopération au Développement du Royaume de Belgique.

ROYAUME DE BELGIQUE
Service public fédéral
Affaires étrangères,
Commerce extérieur et
Coopération au Développement