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Alain Musset
Directeur d'études, Groupe de gëographie sociale et d'études urbaines, EHESS

desvilles
Le déplacement
enAmériquehispanique :
un enjeugéopolitique

n Amérique latine, les villes déplacéesau supporter les coûts astronomiquesdu transfertet
cours de leur histoire se comptent par de la reconstructionsur un autre site de tous les
dizaines.C'estce nombreinamenduqui m'a édificespublics et privés,civils ou religieux,qui
incité à approfondirun thème méconnu par les faisaientla gloire du siègede la vice-royauté.Le
historienset à explorerdespistesqui, jusqu'alors, projet fut donc abandonnéjusqu'à cesjours
funestesde 1985, où plusieursmilliers d'habi-
n'avaientfait l'objet d'aucuneétudesystématique,
tants périrent ensevelissous les décombresde
d'aucuntravail de synthèse.Le point de dépan de
leurs immeubles.Mais ce qui était déjà considéré
ma rechercheest sansaucun doute I'expérience
comme irréalisableen 1555I'était encoremoins
que j'ai ressentielors du grand tremblementde
430 ans plus tard, alors que I'agglomération
terrede Mexico, le 19 septembre1985, à la suite
mexicaine,principal centreéconomiquedu pays,
duquel certainsfonctionnairesdu gouvernement
regroupaitplus de 15 millions de personnes.
proposèrentde déplacerla capitalenationalevers
un sitemoins exposéau risquesismique.A l'occa-En approfondissantle thème et en l'élargissant
aux autresvilles fondéespar les Espagnolsen
sion de mes travaux de thèse,qui ponaient alors
surlesaménagements Amérique, je me suis rendu compte que le casde
hydrauliquesdans le bassin
Mexico, contrairementà ce que j'avaiscru tout
deMexico,j'ai découvertque le premierprojet de
d'abord, n'était pas isolé.Au cours de l'époque
transfendatait de 1555 et que la Couronne, en
coloniale,plusieurscentresurbains de première
1631,avait ordonné l'abandonde la cité fondée
par Cortés sur les ruines de I'ancienneTenoch-
importance,comme Guatemalaou Panamâ,
titlân.A cette époque,les autoritéspensaientque
avaient été déplacéspour des raisonsdiverses
seuleune solution radicalepouvait mettre un(catastrophenaturelle,guerresindiennes,attaques
termeaux destructionspériodiquementprovo- de pirates...).J'"i alorsvoulu comprendrepour-
quéespar desinondationscatastrophiques. quoi une telle décisionétait prise,comment elle
Pourtant,dès1555,leséchevins démontrè- était mise en ceuvre,et quellespouvaientêtre ses
rentque Ia populationde Mexicone pourrait conséouences sur la sociétécolonialeet sur I'amé-

çtoPoLtTIeuE
N"8l 5l

f,r
Alain lYusset

nagementdu territoire, à l'échellede la ville et de à I'aubedu troisièmemillénaire,I'histoiredesvilles


la région. latino-américaines n'en estencorequ'à sesdébuts.
À bi.tr des égards,ces déplacementsreflètent Dans un premier temps, parler du déplace-
des enjeux géopolitiquesdont l'importance ment des villes et utiliser I'expressiono villes
dépasse largementle cadredessociétéslocalescar nomades, pouvait apparaîtreparadoxal- voire
ils s'inscriventdans des stratégiesd'empires qui, même provocateur.En effet, la ville, avec ses
dès le début du xr,r siècle,sont entrésdans un constructionsde pierre, sesfondations,seslieux
long processus de mondialisation. de pouvoir et de culte, sembleêtre bâtie pour
durer, pour assurerl'enracinementdes sociétés
dans I'espaceet dans le temps. Pourtant, le
l-es déplacements des villes nombre et la variété des déplacementsexécutés
hispano-américaines par les Espagnolsprouvent que, loin de n'être
qu'un événementextraordinaire,cette péripétie
Apres sept ans d'études,j'ai compté au moins était presqueune étapeobligéedans la mise en
160 villes déplacéesentre le début de la Conquête place des réseauxurbains qui structurentencore
espagnoleet la fin de l'époquecoloniale (dansles aujourd'huiI'Amériquehispanique.
années1820), sanscompter cellesqui ont subi le Mais encorefaut-il s'entendresur les mors
même sort au xIXeet au )C{esiècles,comme San employés.La notion de déplacement(trrslnd"o)uti-
Juan Parangaricutiroau Mexique, BaezaetPelileo liséeici sous-entendà la fois la migration deshabi-
en Équateurou Chillirr au Chili. Pourtant, même tants et la relocalisationde I'ensembledesstrufiu-
si le nombre de casrelevésest impressionnant, res,desédificeset desservicesde la ville originelle.Il
I'ensemblene prétend pas être exhaustif,Aucun ne s'agitpasd'un simpleuansfende fonctionspoli-
cataloguene pourrajamaisrecensertouteslesvilles tiques,culturellesou religieuses, corrunele Brésilen
qui, au coursdes cinq dernierssiècles,ont été a souventconnu au coursde son histoire,depuisla
déplacées sur un territoire aussivasteque celui de fondation de San Salvadorde Bahia,au début du
I'ancienempire espagnold'Amérique.Au fur et à xt't' siècle,jusqu'àla créationde Brasilia,en 1960.
mesurede mesrecherches, i'ai découvensanscesse Ainsi, au Pérou,lr Cuzco, capitaiedesIncas,a
de nouveauxsitesabandonnés,reconstruits, été très tôt délaisé au profit de Lima, ville nouvelle
déplacés,oubliéspuis redécouverts ayantde dispa- fondée en 1535 par FranciscoPizaro. Bien que
raîtreà nouveau,enfouissousune couléede boue, sièged'un évêchédepuis 1536, l'anciencenûe des
noyésdansdesarchivespoussiéreuses, Cependant, ( quatrequartiersdu mondeu n'a jamaispu reffou-
cet échantilionnageconsidérablepermet de traiter ver sa splendeurpasséeni le rôle politique qu'il
la questionde manièreglobale,d'établir descom- occupaitavantI'arrMe desEspagnols.De la même
paraisons(entredifiérentesépoquesou diftrentes manière,les habitants de Tlaxcala (Mexique) qui
régions)et de montrer les continuitésou les rup- avaientaidéCortesà s'emparerde Tenochtidânont
tures qui ont marqué I'histoire urbaine du conti- étédépouillésde leur wêchéen 1550,au profit de la
nent. Le nombre de casque j'ai pu recenser(et ville espagnolede Puebla.La pene de ce qymbole
dont Ia liste resteouvene) m'a donc oermis d'éla- majeur du rayonnementurbain a signifiéle déclin
borer une véritablethéorie du uansfert de ville, de la cité indigène, même si sa fidélité à la Cou-
considérécomme un élément-cléde I'urbanisme ronne lui vaut d'êûe aujourd'hui à la tête du plus
espagnolen Amérique,afin d'en dégager,sur le petit Etat de la fedérationmexicaine(3 9l4km\.
long terme, les principalescaractéristiques, les Dans la même perspective,il faut opérer une
varianteset les exceptions.Ce travail de fourmi distinction claire entre déplacementet abandon.
n'estsansdoute pasachevé,maisen fin de compte, Généralement, les transfenss'accomplissaient sur

58 GEOPOLITIQUE
^-"sl
A i c surte du séi smede 1773,
Io Couronne décida Ie tronsfert de Guatemolo.
|ci, ruines de lo cathédrole
d'Antiguo Guatemolo.

de courtesdistances(moins de dix kilomètres).


Q"*d la distanceenre l'ancienet le nouveausite
augmentait,des dizainesd'exemplesle monrent,
la ville était tout simplementabandonnée.Or
I'abandoncorrespondaità une autre stratégieterri-
toriale, à de nouveauxobjectifspolitiques et éco-
nomiques (pastoujours clairementexprimés)et à
des rituels de fondation de nature diftrente: on
rompait alors volontairementavecla continuité
spatiale,mais aussiculrurelleet historique,du fait
urbain. Le cordon ombilical qui devait unir la ville
nouvelleà la ville ancienneétait définitivement
coupé. La rupture était symboliséepar le choix
d'un nouveaunom, que I'on espéraitpromis à un
meilleur avenir - quand les habitants déçusou
meurtris ne se contentaient pas de rejoindre des
établissements déjà consolidés,qui offraient peut- t
I
êtrede meilleuresqarântiesde réussiteDersonnelle. t
I

Jir
Au coeur des contradictions f'

de la société coloniale

k déplacementdesvilles occupeune placefon-


damenrale,maisencorepeu et mal étudiée,dansla
constructionde I'espacehispano-américain. S'il
le premier sièclede la Conquête,qui reste
ca-ractérise
par définition le tempsdeserreurset deserrances,il
n'a pasété interrompu par la consolidationterrito-
rialede I'empireespagnol,au coursdu xl,ttesiècle,ni
par Ia fracturedesindépendances, à partir de 1820.
la relativefacilité desdéplacements(notamment au
cours du xu' siècle)s'expliqueen grandepartie
parceque I'agglomérationnouvellementfondée
n'était souventqu'une simple bourgadeconstruite
en matériauxpérissables. En effet,leslois de fonda-
tion promulguéespar la Couronne et qmthétisées
dans les grandesOrdonnances de découuerte et de
Peuplement de 1573 exigeaientun minimum d'à
peine trente uecinos(chefsde famille) pour fonder
une ville, ce qui représentaitune population espa-
gnole inferieureà cent cinquantehabitants.Ces
villes,peu peuplées,bâtiesà la hâte,pouvaientfaci-
lement changerde place.C'est pourquoi, à peine

GÉOPOLITIOUE
N"81 59
I
I

Alarn lYusset

sortiesde terre,ellesont souventétédéplacéessurde I'Antiquité grecqueet latine onr éré répétéspour


couftes distances (pffih même quelques centaines tenter de résoudredesproblèmesde géophysique
de mètres)avant de trouver leur site définitif. En et de climatologiequi dépassaient largementles
rwanche, quand le transfertétait effecnréaprèsplu- compétencesdes savantsformés sur place ou
sieursdécenniesde présenceen un même lieu, le même dans les universitésde la péninsuleIbé-
problèmeatteignaitune autre ampleur: la ville rique. Enfin, une telle approchemet en valeurles
s'étaitenracinée,une sociétéurbaineavecsa hiérar- contradictionsinternesde la sociétécoloniale,car
chie,sescodes,sesconflitsinternesavaiteu le temps la décisiondu transfertn'était pas toujoursfacile
de se mettre en place,les relationsavecle monde à prendre: elle était la manifestationdes enjeux
rural étaientsolidementétablies. de pouvoir et d'argentqui fragilisaientdespopu-
Étudier le déplacementdesvillesen Amérique lationsurbainesaux intérêtsdivergents.
Le déplacementet la reconstructiond'une
Est ville étaientaussiI'occasionde corrigerleserreurs
T T T T T t rT éventuellesd'une première fondation et de
repenserà la fois la cité, l'espaceurbain,son orga-
trT TIt]T I nisation socialeet sesrelationsavecl'environne-
Ttft n[l rp-1b$rff ment. Les habitants devaientchoisir un nouveau
site en respectantdes règlestrop souventnégli-
gées,faute de temps,de moyensou de connais-
PIande Limoen 1626.
ll indiqueou il fout rrE Ë nt r n + sances.Ils pouvaient alors reconsidérerles
plocerlespièces
d'ortillerie,olorsque
lo villen'estpos
---ffi'--8,*l
tr r uËnIp'u,.lrl#
schémasd'urbanisationet tenter d'adapterles
structuresde la cité aux contraintesdu milieu
naturel. Un vastechantier s'ouvraitdevant eux,
encoreceinturée
de muroilles. fir-rln -11ft maisils n'en avaientpastoujoursconscience...
L _ tr tL l !t_ _ _ Cette étude pone essentiellement sur les villes
rIrÇ,trtrprl.l
----n n -L- l fondéespar lesconquérants.Il n'estdonc pasques-
tion d'aborderici le problèmedes localitésindi-
rt]ntrnr I L_J gènesdéplacées par les autoritéscivileset reli-

Ttr Tt] HNtrPr- Ouest


gieusesafin d'assurerun meilleur contrôle des
populationslocales(redurciones et congregaciones) :
lesmécanismes politiques,administratifs,religieux,
socio-économiques qui présidaientà ce rype de
au coursde l'époquecolonialepermetnon seule- transfert sont entièrementdifferents de ceux qui
ment de s'interrogersur les conceptionsurbaines caractérisaient les cités espagnoles. De la même
des fondateurs,mais ausside réfléchir sur les manière,les missionsfondéespar les jésuiteset les
formeset les fonctions de la cité, et de mieux dominicainsaux confins du Paraguayet du Brésii,
comprendreles relations souvent confiictuelles dansle Nord du Mexique ou en Basse-Californie
qui opposaientIescitadinsà leur environnement, n'entrent pæ dans le cadrede ma problématique,
à la fois mal compris et mal accepté.Or, le déca- même si certainesd'entre ellesont fini par former
lageentrela penséescientifiquedesEspagnolset de véritablesvilles, comme San Josédel Cabo
lesréalitésgéographiques du NouveauMonde ne (Basse-Californie du Sud, Mexique). En ne pre-
s'estestompéqu'aveclenteur entrele sièclede Ia nant en compte que les fondationsformellesdes
Conquêteet celui des Lumières.Durant plus de cités espagnoles(quel que soit leur titre initial :
trois centsans, les mêmesdiscoursinspirésde ciudad, ui/la, pueblo, ou même simple real de

60 cEoPoLITTQUEN"81
minas),latâcheestdéjàimmense.Mais encoreune sept.1991),YvesMargueratne compte,parml ces
fois, il faut s'entendresur les mots et tenter de capitalesu matriciellesr, que Saint-Paulde Luanda
comprendrece qu'était une ville pour un Espagnol (Angola), Freetown (Sierra Leone), Banjul
du xrn'ou du xuf siècle,afin d'éviter la multipli- (Gambie),Libreville (Gabon),Monrovia (Libéria),
cation desanachronismes et descontresens. Khartoum (Soudan),Conakry (Guinée).Sans
L'ampleurdes tensionsnéesà I'occasiond'un avoir subi le transfende leurs activitésadministra-
transfen,sourcede discussions interminablesentre tives,Fon-Salisbury,rebaptiséHarare (Zimbabwe)
leshabitants,montre que le fait urbain ne selimite et Fort-Lamy, aujourd'hui N'Djaména (Tchad)
pas à l'addition de donnéesstatistiqueset de ont cependantchangéde nom. Les casd'Antana-
variablessocio-économiques,mais qu'il se fonde narivo (Madagæcar),anciennecapitaledu royaume
sur des sentimentset des passionspartagéspar Mérina, ou d'Addis-Abeba(Éthiopie),fondéene
tous les membresd'une communauté.Or c'est 1,887par Ménélik II, se rapprochentplus de celui
quant l'édifice se lézardeque l'étude du système
socialdevient intéressante.En ce sens,le déplace-
ment d'une ville entière,avecsa population et ses
structurespolitiques,maisaussiavecsespierres,ses
poutres,sesclous,sesportes,sesfenêtres,sesbalus-
tradesde fer forgé,sachair et son sang!,permet de
mettre à nu les mécanismesd'une sociétédont le
seul but est de survivreou de renaître- Phænix
urbain qui trouve dans cette mort provisoireet
désiréela raisonde son existence.

Un phénomène colonial universel?

Le nombre important des transfensopéréspar


les Espagnolsau cours de la période coloniale
(nombrequ'il faut mettreen parailèleaveccelui des .3Ë&
t\'.:lJ.;

fondationsde villes) met en lumière les processus , !:t':


:;;:i l'i
originaux,et souventdéconcenants,de I'urbanisa-
tion hispano-américaine.Il seraitpourtant faux de
croire que seulsles conquistadorsont connu ce de Mexico. Pour cestrois villes,les colonisateurs En Equateur,
tlpe de problèmes.Au contraire, le déplacement (Français,Italienset Espagnols)n'ont fait que s'ins- Tixon Vejogorde
Ia cicotrice
(ou tout au moins descentresde décision)semble taller au sommet de la hiérarchieurbainemise en de l'éboulement qui,
être une constantedanspresquetous les territoires placeavantleur arrivéepar lespeuplesautochtones. trois sièc/esplus tôt"
conquisà partir du x\r'siècle par les puissances En Amérique, les Espagnolsne sont pas les o précipitéIe départ
dessurvrvonts.
européennes,notamment en Afrique noire, où la seulsà avoir déplacéleurs établissements. Dans
faiblessedestraditionsurbaineslocalesa facilité les leur coloniede Saint-Domingue,lesFrançaisont
tâtonnementset les hésitationsdes colonisateurs. parfois été contraints de réviserleurs plans et de
En effet,raressont lescapitalesafricainesqui n'ont déplacerleurspremièresinstallations.Comme le
pæ changéde placeentrele moment de leur fonda- rappelleMoreau de Saint-Mérydans sa descrip-
tion et aujourd'hui. Dans I'article qu'il leur tion de l'île de Saint-Domingue(1797-1798),le
consacredansla Reuued'OuneMer( N" 175,Juil.- petit bourg des GonarVes,dont l'égliseavait été

cÉoPoLIT(luE N'81 6l
Alain Musset

LÊ5 CAUSËS DsS T.RAhISFERTS

Nouvelle- Amérique
Audiences
Espagne centrale Colombie- Cône
Antilles de Quito Total
(dontLouisiane (dontYucatân, Venezuela sud
et de Lima
et Floride) Chiapas,
Panamâ)

Recherche
9 t0 4 9 t4 50
d'unsite
Sitemalsain 4 6 t4 6 3t
Catastrophe
4 6 4 6 t4 3 39
naturelles
lndiens 20 7 44 t0 7 88
Pirates,
4 6 9 4 il(2) 24
Suerres
lnformations
lacunaires
3 6 r3(r) z 2 26

bâtie en 1740, a été déplacéà la demandede ses urbainsqui, au cours de leur histoire,ont subi au
habitantsafin de serapprocherde la mer. moins un déplacement.Sansameindrele recordde
Dans ies forêts chaudeset humides de Ia la Villa Rica del Espiritu Santo (Paraguay)ou de
Louisiane,zone frontalière avec les Espagnolset Barinasfly'enezuela), qui ont changédix fois de site
lesAngiais,les colonisateursfrançaiseurent fort à entre la date de leur premièrefondation et cellede
faire pour consoliderleur présenceet implanter leur derniervoyage,de nombreusesvillesont long-
des ébauchesde centresurbains, souventaban- tempsvagabondédansla nature américaine,avant
donnésà peine sortis de terre. La Mobile, au de trouver l'endroit qui leur convenait(à défautde
nom prédestiné, fut ainsi déplacéeen 1711, neuf rencontrerle site idéal). C'est pourquoi le nombre
ans aprèssa fondation, suite à une brusque des transfertsréalisés(plus de 270) dépasselarge-
montée des eaux de la rivière proche. De la ment celui desvilles déplacées. L'ampleur du phé-
même manière,le vieux fort du Biloxi, fondé en nomène peut s'expliquerparce que les conquista-
1699 par iberville à l'embouchuredu Mississipi, dors étaientlespremiersnon seulementà sefromer
fut abandonnépuis reconstruitquelquesannées à desterresnouvelles,à despopulationshostileset
plus tard, avantde céderdéfinitivement la placeà à une nature imprévisible,mais aussià mettre en
la Nouvelle-Orléans,dont le site était jugé plus æuvre une véritablepolitique de colonisationdes
sainet plus propiceà I'accostage desnaviresde la territoiresconquis.En ce sens,le déplacementdes
CompagniedesIndes. villes sembleavoir été, pour les héritiersde Cortés
En fait, ce qui distingueles Espagnolsde leurs et de Pizarro,une étapeobligéedans le long pro-
concurrentseuropéens,c'estle nombre de dépiace- cessusd'urbanisationqui, depuisla fondation de
ments réaliséssousleur autorité entre l'époquede La Isabelapar ChristopheColomb sur la côte nord
la Conquêteet l'heure des Indépendances. En d'Hispaniola,a fini par donner son visageactuelà
effet, i'ai travaillésur un ensemblede i61 cenrres une grandepanie de I'Amériquelatine.

62 GËOPOLITIQUE
N.8t
Pourquo! naturelleset problèmeséconomiques...).Si les
ces dépiacerments de viiles I attaquesd'Indiens semblent avoir provoqué le
plus grand nombre de déplacements (un tiers du
Les statistiquessont un outii délicat à manier total), on manque trop souvent sur ce point d'in-
quand on ne disposepasde sourcesfiables,ce qui formationsprécisespour en tirer desconclusions
est souventle caslorsqu'ellesconcernentles pre- définitives.En outre, ces déplacementsont
miers temps de la Conquête,période confuse presquetous étéréalisés au début de la Conquête,
dont la documentation restefragmentaire.Or le quand les villes n'étaient encoreque descampe-
croisementdes quatre principalesvariablesutili- ments plus ou moins provisoiresque leurshabi-
séespour obtenir une typologiedesdépiacements
de villes (amplitude, densité,rythme, fréquence) i-es énlacasl'aenËs de.yiiles dans !e cône sa.rd
est d'autant plus trompeur que les raisonsinvo-
quéespar lesartisansd'un déménagement ne cor-
respondaientpæ toujoursà la réalité.En effet,le
discoursutilisé pour convaincreles représentants
du roi de la nécessitéd'un transfertservaitparfois a\
*
l.'
à masquerles causesréellesde I'opération.La ?
recherched'un meilleur site, souvent invoquée È
par leshabitants,pouvaitdissimulerl'échecd'une
implantation hasardeuse dans une région peuplée Tuclmen
d'Indienshostiles. (q
rco I

Trop souvent,l'évocationd'un air malsainou,


à I'inverse,la descriptiond'une contréeopulente
masquaientdes préoccupationsd'ordre straté-
giqueou économiquequi avaientpeu de rapport
avecies argumentsprésentésde manièreofficielle.
C'est ainsi que, d'aprèsVelascoet Alcedo, les
transfertspour desraisonséconomiquessemblent n

avoir été peu nombreux: mis à part le cas de Talcàa

Nuestra Sefiorade la Victoria (tarissementdes


minesd'or), on noteraceuxde Niura del Collado
(manque d'esclavesnoirs) ou de Tamalameque
.rC
-/
(besoinde main-d'ceuvreindigène).Pourtant, il
^r{{iou"
ne fait pas de doute que de tellesconsidérations I
!r{!"'
)e
ont joué un rôle important dansla prisede déci- I

sion deshabitantsqui, dansdescirconstances diÊ $


ficiles,souhaitaientprofiter au mieux des res-
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&
. ;t'i,ffi l1il:'f,i'
';?:if*fi
),
7\ À l ndi s ns
sourcesque leur offrait le NouveauMonde.
Sr I Êc onom i e
Malgré ses limites, le tableau permet de 3.f O C aus ei nc onnue
mettre en évidenceplusieurspoints essentiels. En âltitudes
effet, dans la plupart descas,les raisonsdu ûans- l----l soo-zomm
fert ont été clairementidentifiées,même si les @l Plus de2000 m
argumen$ invoquéscombinent plusieurscauses
0 l 0æ k m
(site malsainet attaqued'lndiens, catastrophes

cÉoPoLn"tQUE
N"8r 63
Alain Musset

tants oouvaientabandonnersansétat d'âme. Ce Or, pour justifierla décisiond'un déplace-


n'est donc pes un hasardsi, dans cet espace ment, I'ardentenécessité du contrôleterritorial a
colombienet vénézuélienque la Couronne a eu joué un rôle essentielaux yeux desconseillersdu
tant de mal à contrôlerjusqu'àla fin de l'époque roi. En effet, en partageantle monde à découvrir
coloniale,presquela moitié des localitésfondées entre Espagnolset Portugais,le traité de Torde-
par les Espagnolsont été déplacées à caused'ln- sillas(1494) avait laisséde côté les autrespuis-
diens rebellesou insoumis.En revanche,la pro- sanceseuropéenneset surtout les popr-rlations
portion tombe à 20 o/odans les audiencesde autochtones,considérées comme du menu fretin
Quito et de Lima, au cceur du vice-ro,vaume par les grandspontifes de la Curie. Pour main-
péruviendont la populationindigène,déjàfone- tenir dansle giron de la Couronnedesterritoires

Les derniers
hobttonts
de SanJucn
Porangoricuilra,
ou Michoacôn
(Mexique),
on t o b a n d o n n é
io ville
en 1944.

ment encadréepar I'administrationinca, n'a pas immenses,encoreinexplorés,les Espagnolsont


offert 1emême tvpe de résistance à I'envahisseur. construit desvilles et desports qui leur permet-
En Nouvelle-Espagne, le grand nombre de villes taient d'affirmer leur présencesur un sol
abandonnéessous Ia pressiondes guerrrers étranger.Pourtant, malgré cet effort sansprécé-
r,apaches ), pour reprendreun terme générique dent, on comptait de nombreux trous dans la
appliqué par les E,spagnolsà de nombreux maille. Les périphériesde l'empire étaientperpé-
groupesindiens,s'expliqueessentiellement par les tuellementmenacées par des Indiens insoumis,
problèmesque les coionsont renconrrésau XYIII' dont les raids meurtriersmettaienten péril les
sièclepour peupleret mettre en valeurune fron- modestesétablissements fondéspar des conqué-
tièrenord aux limiteslonstempsindécises. rantsaudacieuxsur lesmargesdu monde connu.

64 cÉ o P oLl Tl QLrE
N ' 3r
En outre, la fronrièrefixée par le Papeentre sonr effondréessur la rête de leurs habitants.Lr
les deux puissances ibériquesn'avait pas iimiré grandevulnérabiiitéde la population salvado-
I'appétitdes nouveauxvenus.Certes,dans le rienne appauvriepar des décennies de guerre
nord du Brésilet sur les rivesde i'Orénoque, la civile,la fàiblessestructurelledesservices publics,
forêt équatorialelimita longtempsI'ambition des la fragilitédesconstructions,le manquede prépa-
capitaineset des colons rrop téméraires.Dans le ration des autoritésn'ont fàit qu'aggraver I'am-
sud, en revanche,villes et missionsdu Paraguav pleur de la catastrophe.Les appelsà I'aideinter-
ont été ballottéesd'un site à l'autre,sousla pres- nationalen'ont pas permis de répondreaux
sion des ferocesMamelucos,chasseurs d'esclaves attentesde tous les sinistrés,privésde logement,
portugais.Dès la fin du xvt" siècle,les nations de nourriture,de travailet de soinsmédicaux.
européennes exciuesdu partageont réclaméleur En janvier 1999, Ia.Coiombie a connu le
dû. Installésdans les petitesAntilles ou sur les même sort, quand un violenr tremblementde
margesdes deux empires,Français,Anglais er terre (6,2 sur i'échellede Richter) a détruit la
Hollandaisont menéde rudescampagnes conrre régiond'Armenia,dont la richesse ne reposaitni
desports md protégésor) s'empilaienttoutesles sur le uafic de drogueni sur l'exploitationdesres-
richesses du Nouveau Monde. Enfin, au cæur sourcespétrolières,mais sur la culture tradition-
même de l'espaceespagnol,loin de cespériphé- nelle du café. L'aire touchéepar les séismes(la
ries mouvantesoù les villessuivaientle {lux et le secousse inidaleet sesnombreuses répliques)cou-
reflux desfbrcesen présence, desIndiensofficiel- vrait plus de I 300 kmr. PresqueB0% deshabita-
iementvaincus,soumiset convertisont sll utiliser tions de la zone concernéeont été endommagées
toutesles ressources de I'adminisuationcoloniale ou détruites,principalementdansla capitalerégio-
pour organiserune résistance subrileen jouant nale,alorspeupléede plus de 220 000 habitants.
avecla promesseou la menaced'un déplacemenr, Des centainesde morts ont été recensés et la liste
tour à tour youlu ou refirsépar leur autorité de desdisparuss'estallongéede manièredramatique.
rurelle.Or. à ce perit jeu.ce ne sonrpastoujours Lesprincipaurédificesde la ville, qui symboli-
lesconquérantsqui ont su imposerleur volonté. saientson prestigepolitique tout en affirmantsa
réussiteéconomique,se sont écroulés : la caserne
despompiers,l'immeublede l'agencenationale
Une vulnérabilité des télécommunications, les hôtelsde luxe, les
persistante grandsmagasins, rnaisaussid'importantslieux de
mémoireet de pouvoir,commel'assemblée dépar-
Le 13 janvier2001, un trembiementde terre tementaie,la chambrede commerce,l'hôtel de
de forte magnitude(7,5 sur l'écheliede fuchrer) police ou le théâtreBolivar. Le centre-ville,véri-
a bouleverséle Salvador,provoquantdes milliers tablecæur de la cité,a étéanéantià plusde 90 %,
de victimesdans tout le centredu pays.À Uru- alorsque cenainsquartierspériphériques, comme
latan,plus de 5 000 maisonsont étédétruites.Les Maria Cristina,Providenciaou La Isabeia,ont été
ponts se sont effondrés,les routesonr été cou- moinstouchés(entre30 et 40 0,/o de destructions).
pées,désorganisanr la vie économiquede la Pourtant,ni au Salvador,ni en Colombie,il
région,parall.santles transports,empêchant]'ar- n'a été questionde déplacerles localitésaffectées
rivée des secoLrrs.
Égiises,écoleset hôpitaux ont par la catastrophe, malgréI'ampleurCesdéeâts,le
subi desdommagesirréparables. A SantaTecla, nombre desvictimeset lescoûrsde ia reconstruc-
des glissementsde terrain ont emporté des tion. Au Nicaraguaet au Honduras,aprèsle pas-
dizainesd'habitationset, danslesquartierspopu- sagedu cycloneMitch (octobre1998),lesmou-
lairesde la capitale,de nombreusesmasuresse vementsde populationn'ont concernéque des

CEÙPOI.II'IOL;E N"3I 65
Ala in Yl usset

petits groupesfamiliaux.Aucun exodemassifn'a fait reculerles partisansd'une politique d'aména-


été organisé,ni par l'État, ni par les commu- gementvoiontariste,présentéepar sesopposants
ni par lesONG dépêchées
nautésvillageoises, sur comme I'héritièred'un programmesocialo-natio-
les lieux pour encadrerdans un premier temps nalistede bas étage.L'intérêt stratégiqued'un
I'aided'urgence,puis pour soutenirà moyen et à déplacementde ville, destinéà assurerla conti-
long termelesprogrammesde relogement. nuité d'une présencepolitique, administrativeet
militaire,n'estdonc plus à l'ordre du jour.
Cette interprétation doit cependantêtre rela-
Une stratégie tivisée,car lesvieux conceptsont Ia vie dure.À la
défi nitivement abandonnée ? suitedu séismedu 31 mai 1970,qui provoquaIa
destructionde Huaraz et de Yungay, au Pérou,
Le déplacementde la ville détruite n'apparaît une équipe de géographesfrançaisavait préconisé
plus au.iourd'huicomme une solutionu logiqueu, la reconstructiondesvilles détruitesdans un site
comme c'était le casdans un monde encoreen moins sensibleque celui du Callejônde Huaylas,
construction, oùrla terre était offerte à celui qui propice aux glissementsde terrain (quinze mil-
voulait ou qui pouvait la prendre- au méprisde lions de mètrescubesde glaceet de granit avaient
sespremiersoccupants.Au Salvador,les fortes alors dévaléles flancs de Ia montagne à une
densitésde population (300 hab.ikm2) limitent vitessede presque300 km/h). Or la proposition
tous les nouveauxprojets d'urbanisation,et les
migrantspréfèrents'installerdans les périphéries
desvilles existantes.Q"*d la moindre parcellede
terre est appropriée,quand le réseauurbain est
dense,que lesterritoirescommunauxne sont plus
divisibles,il devient presqueimpossibled'envi-
sagerla créationd'une nouvellelocalité.En outre,
depuis le temps des guerresd'indépendance,le
regard géostratégiquedes États issusdu démem-
brement de I'empire espagnola changé.Conrai-
rement aux représentantsdu roi d'Espagne,les
dirigeantslatino-américainsne considèrentplus
les centresurbainscomme dessentinelleschargées
de veillerà I'intégritédu territoirenational.Dans
ce domaine,il faut à nouveauconsidérerle Brésil
comme un monde à part, comme le prouve la
fondationde Brasilia,en 1960,afin de marquerla
marchevers I'intérieur d'une nation qui restait
concentréesur la frangelittorale du pays.l'État
argentinconservetoujours dans sestiroirs le
projet de déplacerla capitale nationale en pleine
Désolotion
dons les faubourgs Patagonie,afin de faire baisserla pressiondémo-
de SonSolvador graphiquequi étouffeBuenosAires, et d'intégrer
oprèsle tremblement
les terresdu grand Sud au restede la nation.
de terre
de jonvier Cependant,les criseséconomiquesqui frappent
20 0 t. régulièrementle paysdepuis les années1970 ont
O Arroai"vWiNr: / Rsrr r;s / lYrr PPP

66 CEOPOLITIQUE
^-"s1
fut rejetéepar le gouvernementpéruvien pour libres régionauxen organisantle déplacementdes
des raisonsqui n'étaientpas seulem€nrfinan- populationssinistrées.C'est ainsi qu'au Vene-
cières,mais aussistratégiques, puisqu'il s'agissait zuela,le présidentHugo Châveza voulu envoyer
de ne pas abandonnerune seuleparcelledu sol sur lesrivesde I'Apure ou de I'Orénoquelessurvi-
national et d'affirmer la pérennité des villes vants des gigantesquescouléesde boue qui, en
englouties.Comme le soulignaitalorsJean Tri- décembre1999, ont ravagél'État littoral de
caft dans L'hommeet lescataclysmes (1982): nLa Vargas,coincéentre la mer Caralbeet leshauteurs
réinstallation des hommes et de leurs activités de ia chaînecôtière.Entre vingt mille et cinquante
dans une région sinistréeest un cas particulier mille personnesavaient péri dans les glissements
d'aménagementdu territoire. Eile ne fait que de terrain qui touchèrentplusieurspoints essen-
refléter,comme toute planificâtion,une orienta- tiels du pays,comme le complexeindustrialo-por-
tion politique qui traduit, eile-même,un rapporr tuaire de La Guaira. Le gouvernemenra alorspro-
de forcesu. poséaux cent cinquantemille sans-abrirecensés
Pourtanr,mis à pan le Brésil.seulslesEtarsqui aprèsle désastrede leur accorderdesterresvierges
disposentde grandesréservesfoncièrespeuvenrse et de leur offrir de vraiesmaisons,loin de la capi-
permettrele luxe d'envisagerla fondation de nou- tale surpeuplée,1àoù ils ne vivaient que de petits
vellesvilles et de < profiten d'une catastrophe boulots, entassés dans des taudis.Mais cespro-
naturellepour tenter de compenserleurs déséqui- messesont surtout été perçuespar ieurs u bénéfi-
ciaires)) comme Ia menaced'un exil dans des
régionsmalsaines,isoléesde tout, ce qui permer-
trait arx autoritésfedéralesde débarrasser la région
métropoiitained'une panie de sesmiséreux.
Comme aux temps des Habsbourger des
Bourbons,les habitantsont donc refuséla géné-
reusepropositionde l'Etar bolivarien, er le projer
de transfertest restécoincé dans les couloirsdu
ministèrede l'Équipement et de l'aménagement
du territoire, tandis que lesfamillessinisrréesreve-
naient vivre dansleursmaisonsen ruines.À I'aube
du troisièmemillénaire, les grandstransfertsde
ville semblentdonc passésde mode, puisquele
contextepolitique et cuiturel qui lesjustifiait n'a
plus de raison d'être. Pourtant,la questiondu
déplacement(forcé ou consenti)restetoujours
d'actualitépour des populationsque la conjonc-
tion du risque naturel et de la pauvretérend de
plus en plus vulnérables,alors que les moyensde
préventionet de gestiondesdésastres n'ont jamais
étéaussiperformants- mais aussimal partagés.

Ce texte est tiré de l'ouvraqe d'Alain Musset u Vi//es nomades tlu Nou
ueauMonde,. Éditions del'EHESS, 2002.

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