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Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet

Universités : fusions, regroupements, les campus géants


sont-ils la solution ?
Par Louise Fessard
Article publié le mardi 16 février 2010

Valérie Pécresse annonce une dotation de 500 millions d’euros sont les trois universités d’Aix-en-Provence et de Marseille qui
pour le projet ’Aix-Marseille université’ le 11 mai 2009.
c LF s’apprêtent d’ici 2012 à créer la plus grosse université française
Où en sont les universités françaises un an après la mobilisa- avec 70.000 étudiants. Une université mastodonte qui s’affiche
tion du printemps 2009 contre les réformes Pécresse et le pas- comme la future «capitale des savoirs du sud de l’Europe ». A ce
sage de 18 d’entre elles à l’autonomie en janvier 2009 ? Masteri- jeu-là, «c’est marche ou crève », estime Mathieu Brunet, porte-
sation, individualisation des carrières, pouvoirs accrus des prési- parole de Sauvons l’université et maître de conférences à Aix-
dents d’université : toutes les questions au cœur de la mobilisation Marseille I. «Une université comme Aix-Marseille I n’a pas le
(retrouvez nos reportages sous l’onglet Prolonger de cet article) choix, si elle refuse le projet de fusion avec Aix-Marseille II et
sont toujours sur la table à en croire Mathieu Brunet, porte-parole Aix-Marseille III, elle court le risque de se voir marginalisée »,
de Sauvons l’université. explique-t-il.

«Mis à part le gel des suppressions de poste dans l’enseignement L’obtention des financements exceptionnels, comme les 3,7 mil-
supérieur et la recherche (promis par François Fillon pour 2010 liards d’euros du plan campus ou les 7,7 milliards du grand em-
et 2011, NDLR), nous n’avons obtenu que des miettes, dit-il. Et prunt sous forme de dotations à placer, est à ce prix. «Si nous
les projets contre lesquels nous nous battions sont devenus des avons été retenus pour le plan campus, si nous pouvons être
textes officiels qui entrent en application. » considérés comme un candidat raisonnable aux dix pôles d’ex-
cellence universitaire du grand emprunt, c’est en partie grâce à
La course à la taille est l’aspect le plus visible de la politique la fusion », explique Alain Beretz, président d’une université de
menée par Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur Strasbourg qui compte désormais 41.000 étudiants.
et de la recherche. Les stratégies de regroupement avaient com- Eviter les doublons
mencé avant la loi relative aux libertés et responsabilités des uni-
versités (LRU), avec la création en 2006 des pôles de recherche et Les 12 campus concernés par le plan campus c Ministère de ’len-
d’enseignement supérieur (PRES) aujourd’hui au nombre de 15. seignement supérieur et de la recherche La fusion a de nombreux
défenseurs à Aix-en-Provence et Marseille, notamment dans le
Mais les synergies, voire les fusions, sont passées à la vitesse su- domaine des sciences, éclatées entre les trois universités avec
périeure, encouragées par le plan campus, qui a sélectionné douze de nombreux doublons et des contenus pédagogiques communs.
campus à rénover, puis l’annonce le 14 décembre 2009 par Nico- «Nous appelions à une mise en cohérence de ces formations , ex-
las Sarkozy de la création de dix pôles d’excellence universitaire plique Bruno Truchet, enseignant-chercheur et élu du syndicat de
financés par le grand emprunt (7,7 milliards d’euros). «La ligne l’enseignement supérieur Snesup-FSU à l’université de Provence
directrice du gouvernement est de tirer quelques établissements (Aix-Marseille I). Mais la fusion est devenue une question pure-
pour les faire jouer dans la cour des grands et de laisser la ma- ment économique : il faut être gros pour se battre contre les gros.
jorité des universités dans leurs difficulté de dotation, d’encadre- »
ment et d’insertion des jeunes », décrypte Jean-Baptiste Prévost
du syndicat étudiant Unef. La présence de l’expression «modèle entrepreneurial » dans les
principes fondateurs de la future université commune, adoptés en
L’enjeu affiché est d’atteindre la taille critique pour créer les «uni- décembre 2009 par les conseils d’administration des trois univer-
versités d’excellence » multidisciplinaires et offrant une forma- sités, a provoqué une levée de boucliers. Le terme a disparu du
tion tant au niveau de la licence qu’au niveau du master, décrites texte final mais «l’esprit général demeure avec deux mots reve-
dans le rapport que Philippe Aghion, professeur d’économie à nant en permanence : la visibilité et la lisibilité », analyse Ma-
l’Université de Harvard, a remis le 26 janvier à la ministre de l’en- thieu Brunet.
seignement supérieur, et se faire une place dans le fameux classe-
ment de Shanghai car Nicolas Sarkozy souhaite avoir «des cam- «C’est une idéologie même pas voilée du ?nous contre les autres ?
pus de rang mondial, capables de rivaliser avec les meilleures et une volonté d’utiliser au maximum l’autonomie pour ? mana-
universités étrangères ». ger ? l’université comme ? une entreprise ? », estime Bruno Tru-
chet. «Ce qu’on voulait dire est qu’il faut passer d’une univer-
Après les trois universités de Strasbourg qui ont fusionné le 1 jan- sité ancestrale à une université au fonctionnement moderne qui
vier 2009, en même temps qu’elles passaient à l’autonomie, ce s’inscrit dans ce qui se fait partout en Europe et aux Etats-Unis

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, justifie Yvon Berland, président de l’université de la Méditer- alors que ceux-ci n’ont qu’un rôle consultatif. »
ranée. L’université ne doit plus seulement se soucier de délivrer Une accélération des disparités entre les établissements
des connaissances mais des compétences utiles à l’insertion pro-
fessionnelle. S’il faut dialoguer avec le monde socio-économique «Les centres de décision se sont éloignés , regrette toutefois Fa-
pour avoir plus de visibilité, alors oui ! » bienne Müller. Avant nous pouvions discuter entre directeurs de
composante et services centraux, aujourd’hui, à 38, on a une in-
Les universitaires d’Aix et de Marseille regardent avec appré- formation a posteriori des choix effectués dans les conseils, sa-
hension le précédent strasbourgeois. «Coût financier de la fusion chant que les composantes sont moins bien représentées dans
», «désorganisation administrative », «pression sur les person- chacun des conseils. » Effets combinés de la loi LRU et de la
nels administratifs et technique et les directeurs de composantes fusion, «on est passés de 180 élus dans trois conseils d’adminis-
», «vacataires non payés depuis six mois », à entendre Pascal trations à 30 dans un seul conseil d’administration, dont cinq élus
Maillard, professeur à l’université de Strasbourg et membre du étudiants pour 41.000 étudiants », précise Dominique Guillet.
Snesup-FSU, la fusion et le passage simultané à l’autonomie au-
raient créé de nombreux dysfonctionnements. «On veut aller trop A Marseille, même constat : après la fusion, 30 élus dont 5 étu-
vite et trop fort et tout le monde est dépassé, y compris dans diants et 14 enseignants seront censés représenter 70.000 étu-
l’entourage du président », estime Dominique Guillet du Snesup- diants et 3.700 enseignants dans un conseil d’administration
FSU. unique. Une gageure, reconnaît le président de l’université de
la Méditerranée (Aix-Marseille II), Yvon Berland, qui réfléchit
Une meilleure visibilité à d’autres modalités de représentation à côté du conseil d’admi-
Conséquence de l’autonomie, il faut construire des indicateurs, nistration comme «un large conseil académique consultatif qui
mesurer pour mieux piloter l’université. «Ça confère de la lour- serait le principal lieu de débat ».
deur au quotidien , explique Sylvain Schirmann, directeur de A Strasbourg, Alain Beretz travaille également «à des structures
l’Institut d’études politiques de Strasbourg. Les composantes sont démocratiques originales, comme une assemblée de docteurs ti-
obligées de faire remonter énormément d’informations, d’en- rés au sort à la façon de la démocratie athénienne, pour avoir
quêtes, de documents aux services centraux, mais nous n’avons d’autres lieux de forum dans l’université ».
pas toujours les moyens de le faire. » «Pour chaque problème,
les services centraux essaient de définir une règle unique mais, Ecartées de cette course au gros, les petites universités isolées ont
avec 38 composantes de cultures très différentes, ces règles ne du mouron à se faire selon Bruno Truchet. «Les futurs dix pôles
conviennent à personne », témoigne Fabienne Muller, directrice d’excellence vont drainer les meilleurs enseignants-chercheurs
de l’institut du travail. au détriment des autres universités qui perdront leur valeur ajou-
tée de recherche », estime-t-il. Simple collège dépendant de la
Des «problèmes réels que nous prenons à bras le corps », recon- faculté d’Aix-en-Provence jusqu’en 1972, l’université d’Avignon
naît Alain Beretz. Il estime cependant que la fusion «est un succès et des pays de Vaucluse n’entend pourtant pas devenir un simple
» qui «a donné une visibilité et un rayonnement international à satellite de la future université géante d’Aix-Marseille.
l’université », «créé une véritable nouvelle identité en interne »,
et «donne à l’université de Strasbourg un poids de négociation et «Au plan international, bon nombre d’universités parmi les plus
de présence au plan national ». «La fusion a permis à l’IEP de reconnues comptent moins de 10.000 étudiants, on conçoit bien
bénéficier des réseaux internationaux des autres universités, de que la place des ?petites ? universités est très loin de se limi-
diversifier nos formations à l’étranger et nos possibilités d’inser- ter aux seconds rôles », explique Emmanuel Ethis, président de
tion professionnelle », illustre Sylvain Schirmann à l’échelle de l’université d’Avignon, en s’appuyant sur l’exemple d’Oxford et
l’IEP. Fort de cette nouvelle visibilité, Alain Beretz se dit même de Cambridge «de petites universités implantées dans de petites
favorable à une future fusion avec l’université de Mulhouse, «s’il villes, qui disposent par conséquent d’une capacité inédite à faire
y a une adhésion commune à un projet et des moyens, car il fau- vivre toute une aire urbaine au rythme de la recherche et de
dra une recomposition des formations à grande échelle ». l’enseignement supérieur .» «Certaines des universités françaises
telles que La Rochelle, Evry ou Avignon peuvent tout à fait sou-
Plus inquiétant, Pascal Maillard déplore surtout «un manque de tenir ce concept de ? ville-université ? pour peu qu’elles soient
démocratie et de consultation » directement «lié à la loi LRU soutenues dans ce sens », espère-t-il.
». «Par exemple des groupes de travail sont mis en place mais
leurs résultats sont ignorés et ce sont des textes rédigés par les Nettement moins optimiste, Pierre Jourlin, maître de conférences
membres de l’équipe de direction ou des vice-présidents qui sont à Avignon et membre du Snesup-FSU craint qu’Avignon «ne
adoptés» , reproche-t-il. «N’importe quoi ! , répond Alain Be- forme plus que jusqu’à la licence puis seuls ceux qui ont les
retz. Nous fonctionnons avec des conseils d’administration extrê- moyens de se payer un appartement pourront continuer ailleurs .
mement ouverts qui reprennent les décisions des autres conseils Ça touche à un principe républicain fondamental, celui de l’éga-
lité des chances ! ».

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