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Histoire générale de l'Afrique Études et documents

Déjà parus dans cette collection :

1.

Le peuplement de l'Egypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique

2.

La traite négrière du X V au XIX" siècle

3.

Les contacts historiques entre l'Afrique de l'Est, Madagascar et l'Asie du Sud-Ouest par les voies de l'océan Indien

4.

L'historiographie de l'Afrique australe

5.

La décolonisation de l'Afrique. Afrique australe et Corne de l'Afrique

La décolonisation de l'Afrique :

Afrique australe et Corne de l'Afrique

Documents d e travail et compte rendu de la réunion d'experts tenue à Varsovie (Pologne) du 9 au 13 octobre 1978

Les Presses de l'Unesco

Publié en 1981 par l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture 7, place de Fontenoy, 75700 Paris

Imprimé par Tardy Quercy (S.A. ) Cahors

ISBN

Édition anglaise 92-3-101834-5

92-3-201834-9

© Unesco, 1981

Préface

En 1964, la Conférence générale de l'Unesco, dans le cadre des efforts déployés par l'Organisation pour favoriser la compréhension mutuelle des peuples et des nations, a autorisé le Directeur général à prendre les mesures nécessaires en vue de l'élaboration et de la publication d'une Histoire générale de l'Afrique. Des colloques et des rencontres scientifiques consacrés à des sujets connexes ont été organisés au titre des travaux préparatoires. Les communications présentées et les échanges d e vues qui ont e u lieu sur toute une série d e sujets lors d e ces réunions constituent les éléments d'une documentation scientifique de grande valeur à laquelle l'Unesco se propose d'assurer la plus large diffusion possible en la publiant dans le cadre d'une

collection intitulée « Histoire générale de l'Afrique. Études et documents ». Le présent ouvrage, qui constitue le cinquième volume de cette

collection, contient les communications présentées lors d e la

d'experts sur la décolonisation de l'Afrique australe — Corne de l'Afrique

tenue à Varsovie (Pologne) d u 9 au 13

octobre 1978. O n y trouvera

Réunio n

également le compte rendu des débats auxquels ces communications ont donné lieu. Les auteurs sont responsables du choix et de la présentation des faits figurant dans cet ouvrage ainsi qu e des opinions qui y sont exprimées,

lesquelles ne sont pas nécessairement celles de l'Unesco et n'engagent pas l'Organisation.

cette publication et les données qui y

figurent n'impliquent de la part de l'Unesco aucune prise de position quant au statut juridique des pays, territoires, villes ou zones, ou de leurs autorités, ni quant au tracé de leurs frontières ou limites.

Le s appellations employée s dans

Table des matières

Introduction

9

Première partie. L a décolonisation de l'Afrique australe

Les États africains indépendants et la lutte pour l'Afrique australe, par Ali A . Mazrui 13 Le rôle des mouvements d e libération dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977, par Elleck K . Mashingaidze 25 La position d e l'Afrique d u Sud, par E . L . Ntloedibe (Pan-African Congress) 35 L'Afrique d u Su d face à ses défis, par Edmon d Jouve 47 Zimbabwe : le Règlement interne dans son contexte historique, par David Chanaiwa 73

Deuxième partie. L a décolonisation de la Corne de l'Afrique

L a décolonisation dans la Corne d e l'Afrique et les conséquences des aspirations des Somalis à l'autodétermination,

par La persistance d e la culture nationale e n Somalie pendant et après l'époque coloniale : l'apport des poètes, des dramaturges et des compilateurs d e la littérature orale, par B . W. Andrzejewski 121 La décolonisation d e l'Ethiopie, par Richard Pankhurst 135 Néo-colonialisme o u décolonisation ?, par Hagos G . Yesus 151

Said Yusuf Abd i

108

Troisième partie. Compte rendu des débats de la réunion d'experts

Annexes

1. Allocution d u représentant

l'Unesco

2.

175

Liste des participants

179

du Directeur général d e

Introduction

A u cours de sa quatrième session plénière tenue à Nairobi en avril 1978, le

Comité scientifique international pour la rédaction d'une Histoire générale de

l'Afrique a exprimé le des problèmes relatifs

les situations paraissaient particulièrement embrouillées. Cette réunion devait avoir pour but de fournir des informations et des directives au directeur d u volume VIII de YHistoire générale de l'Afrique et au Comité scientifique international, en vue de l'élaboration finale de la table des matières et de la rédaction de ce volume : « L'Afrique depuis 1935 ». La Commission nationale polonaise pour l'Unesco a répondu au vœu du Comité scientifique international en assurant, en liaison avec l'Université de Varsovie et le Secrétariat de l'Unesco, la préparation de cette réunion, qui s'est tenue dans la capitale de la Pologne. A cette occasion, le Comité scientifique international a exprimé sa profonde gratitude à la Commission nationale polonaise ainsi qu'à l'Université de Varsovie. Dan s la première partie d e cet ouvrage sont groupés les documents d e travail préparés pour la réunion et portant plus spécialement sur la décolonisation de l'Afrique australe, e n commençant par une communication d'Ali A . Mazrui, directeur d u volume VIII de YHistoire générale de

l'Afrique, qui a fourni le point de départ des discussions sur ce thème . Le rôle des mouvement s de libération dans la lutte pour l'Afrique australe est ensuite

étudié par Elleck K . Mashingaidze, cependant que

membre du Comité central du Pan-African Congress, analyse le statut

juridique de l'Afrique d u

britannique, d u South Africa Act

Jouve traite notamment de l'attitude des organisations internationales et des puissances étrangères vis-à-vis de l'Afrique du Sud. Quant à David Chanaiwa, il apporte d'importants éléments à l'histoire d u Zimbabwe. La deuxième partie d u volume rassemble les document s d e travail portant sur le problème de la décolonisation de la Corne de l'Afrique. Said Yusuf Abdi retrace l'histoire de la Somalie depuis la conquête coloniale européenne, et B . W. Andrzejewski montre comment la culture Somalie a pu

vœ u qu'un e réunion d'experts à la décolonisation dans deux

fût consacrée à l'exame n régions d e l'Afrique o ù

E .

L .

Ntloedibe,

Sud depuis l'adoption, par le Parlement

de 1909. L a communication d'Edmond

se conserver pendant et après l'époque coloniale grâce à l'apport des poètes, des dramaturges et des compilateurs d e la poésie orale. Dans sa communication, Richard Pankhurst fait l'historique de la décolonisation de l'Ethiopie d e 1940 à 1955. Enfin, Hago s G . Yesus, analysant les rapports entre néo-colonialisme et décolonisation, me t e n garde contre un e décolonisation qui ne serait en fait qu'un néo-colonialisme déguisé. « L e spectacle d e cette réédition d u dépeçage d e l'Afrique, déclare-t-il, est offert à tous ceux qui ont des yeux pour voir. Mais voilà, il y a aussi le spectre de la résistance et d e la révolution qui les hante tous tant qu'ils sont. » On trouvera dans la troisième partie de l'ouvrage le compte rendu des débats d e la réunion d'experts.

Première partie La décolonisation de l'Afrique australe

Les États africains indépendants et la lutte pour l'Afrique australe

Ali A . Mazrui

L e soutien apporté par les États africains indépendants au x mouvement s d e libération de l'Afrique australe a souvent été sous-estimé. Certes, si l'on ne considère que leur aide financière, et plus encore si l'on ne tient compte que de leur assistance militaire et paramilitaire, le rôle de ces États peut, à première vue, sembler assez modeste. Leur appui n'en a pas moins eu de vastes répercussions et les mouvement s d e libération lui doivent e n grand e partie l'indispensable légitimité diplomatique qu'ils ont progressivement acquise. Vincent B. Khapoya 1 a distingué neuf formes d'aide apportées par les États africains aux mouvements de libération : a) l'offre d'un asile aux exilés politiques ; b) la possibilité donnée à ces mouvements d'ouvrir des bureaux de représentation ; c) la fourniture des moyens nécessaires à leurs activités militaires et paramilitaires ; d) le versement de contributions exception- nelles au Comité de libération de l'Organisation de l'Unité africaine ; e) le versement de contributions ordinaires à ce même comité ; f) la prise ou le soutien d'initiatives visant à unifier les divers mouvement s d e libération d'un même pays (par exemple, la Zimbabwe African Peoples' Union et la Zimbabw e African National Union , o u encore les trois mouvement s d e l'Angola, avant l'accession à l'indépendance) ; g) le refus de tout dialogue avec l'Afrique du Sud ; h) l'hébergement des réfugiés non politiques des zones touchées par les combats ; et enfin i) l'apport d'une aide supplémen - taire sous la forme, par exemple, de concours financiers, de fournitures médicales ou de moyens de formation. Vincent B . Khapoya a sous-estimé l'important soutien diplomatique apporté par les États africains dans le cadre d e l'Organisation des Nations Unies et sur la scène politique mondiale, appui qui a contribué à saper la légitimité des régimes minoritaires blancs d'Afrique australe et à renforcer celle des mouvements qui se sont dressés contre eux.

1.

Il est presque certain e n effet que , sans l'appui international

des États

Vincent B .

Khapoya , « Determinants of African support for African liberation movements ,

a comparative analysis ». Journal of African studies, vol. 3, n° 4, hiver 1976, p. 469-489.

14

Ali A. Mazrui

africains, le Royaume-Un i aurait p u être tenté bien plus tôt d e composer

avec la Rhodésie d e Ian Smith. Si l'action diplomatique africaine

été largement solidaire à l'égard d e toutes ces auraient aussi p u juger opportun d e préserver le australe. Et , sans les vastes pressions exercées

n'avait pas

questions, les États-Unis statu quo ante en Afrique par l'Afrique sur le plan

international, la France n'aurait pas mis u n terme à ses ventes d e matériel

militaire à l'Afrique du Sud et l'Organisation des Nations Unies n'aurait pas eu la volonté politique d e décréter, e n 1977, u n embarg o sur les fournitures

d'armes à l'Afrique

d u Sud .

Souveraineté

raciale

et juridiction

continentale

Quel est le dénominateur commu n d e l'attitude des États africains à l'égard de la question d'Afrique australe, et dans quelle mesure leurs positions diffèrent-elles ? D e toute évidence, il serait naïf d'expliquer leur soutien unanime à la libération d e l'Afrique australe par u n attachement général à la cause des

droits d e l'homme. Nombr e de la libération d e l'Afrique

ces même s

droits sur leur propre territoire ? Il serait presque aussi naïf d'affirmer que leur engagement repose sur leur adhésion au principe d u « gouvernement de la majorité », si nous entendons par là une forme de gouvernement qui donne périodiquement aux

citoyens la possibilité d e choisir leurs dirigeants par la voie d'élections libres. E n effet, pratiquement aucun des États africains n'applique démocratique- ment ce principe à la conduite d e ses affaires internes. E n fait, l'engagement des États africains est fondé sur deux exigences qui, pour être dissimulées sous des appellations différentes, n'en correspon- dent pas moins aux deux principes suivants. Tout d'abord, le principe d e souveraineté raciale, qui n'exclut certes pas la notion d e « gouvernement d e la majorité », mais non pas a u sens que lui donnen t les libéraux, pou r lesquels l'expression implique l'organisation

Guinée de Sékou Touré — ne portent-ils pas gravement atteinte à

des États qui militent très activement en faveur australe — d e l'Ouganda d'Idi Ami n Dada à la

périodique d'élections afin d e dégager la volonté de la majorité.

E n

l'occurrence, la souveraineté raciale signifie qu'une société n e devrait

pas

être dominée par un e minorité d'une race étrangère et qu e ses dirigeants devraient, dans la mesure du possible, appartenir à une race ou à une ethnie représentative. L'expression « domination étrangère » ne désigne donc pas seulement la domination d'un État-nation étranger, elle s'applique aussi à

o u ethnique d'origine

toute domination exercée par un e minorité raciale

étrangère. Si les régimes blancs d'Afrique australe sont tenus pour

avec le principe d e

illégitimes, c'est e n partie parce qu'ils sont incompatibles souveraineté raciale.

Les

États africains indépendants

15

et la lutte pour

l'Afrique Australe

Le second principe sur lequel se fonde la position des États africains à l'égard d e la question d e l'Afrique australe est celui d e la juridiction continentale. On peut y voir une version africaine de la doctrine de Monroe

puisqu'il signifie la volonté d e s'opposer à toute ingérence étrangère dans les affaires africaines et de consolider l'autonomie de chaque État africain aussi

bien que celle d u

continent. Il découle de ce principe que, s'agissant des

affaires africaines, l'initiative appartient d'abord aux Africains eux-mêmes.

En raison de l'importance qu'ils attachent aux principes de la

souveraineté raciale et d e la juridiction continentale, les États et les

mouvement s

d'instaurer deux formes de solidarité : tout d'abord le panafricanisme de libération et ensuite le panafricanisme d'intégration. Dans le premier cas, l'objectif est d e réduire les ingérences étrangères dans les affaires africaines

et, dans le second cas, d'encourager les Africains à former des fédérations o u des ensembles économiques plus vastes. Le panafricanisme de libération vise notammen t à mettre e n échec les puissances étrangères a u continent, tandis qu e le panafricanisme d'intégration aspire à rassembler les Africains. Jusqu'à présent, le panafricanisme de libération a nettement mieux réussi, dans l'ensemble, que le panafricanisme d'intégration. L'un après l'autre, les États africains sont d u moins parvenus à mettre u n terme a u colonialisme politique et à accéder à la souveraineté formelle. Plusieurs autres pays sont allés plus loin dans la voie d'une libération économique. Et la lutte engagée d'abord contre la domination portugaise en Afrique, et plus récemment contre d'autres formes de la domination de minorités blanches en Afrique australe, a connu ses heures de triomphe.

africains, surtout depuis les années cinquante, s'efforcent

E n revanche, sur le plan d e l'intégration, le panafricanisme est allé

d'échec en échec, de la dislocation des ensembles fédéraux qui s'étaient constitués, tel l'éclatement d e la Fédération d u Mali e n 1960 , à la désintégration de la Communauté de l'Afrique de l'Est, qui avait regroupé, jusqu'en 1977, le Kenya, la Tanzanie et l'Ouganda au sein d'un système de coopération régionale fortement structuré.

En résumé, au cours de cette deuxième moitié d u xx e siècle, les Africains ont bien mieux réussi à s'unir pour repousser le colonialisme que pour se rapprocher les un s des autres.

E n Afrique australe, ces deux formes de panafricanisme ont été parfois

antagonistes. Par exemple, la Fédération

semblait pouvoir former le point de départ d'un mouvement d'intégration, une fois la domination étrangère éliminée ; pourtant, dans la mesure o ù la domination blanche était déjà omniprésente, la solidarité panafricaine s'est manifestée davantage dans la lutte contre cette domination qu e dans les efforts visant à préserver l'unité de trois territoires coloniaux. D'un e façon analogue, l'État sud-africain aurait pu servir les objectifs à

des Rhodésies et d u Nyassaland

16

Ali A.

Mazna

long terme du panafricanisme d'intégration s'il avait incorporé, comm e il fut

tenté de le faire, le

étant elle-même aux mains d'un gouvernement blanc et raciste, l'absorption de la Namibie se serait traduite par une expansion et une consolidation de l'apartheid. D'autre part, l'apartheid, par son projet de création de homelands (foyers nationaux), tend à fractionner l'Afrique d u Sud en différentes composantes culturelles, mouvement amorcé en 1976 avec l'indépendance du Transkei. C e projet de homelands noirs séparés va heureusement à rencontre des deux formes de panafricanisme. Il compromet la liberté même de ces foyers nationaux, et à plus forte raison celle de leurs citoyens qui travaillent dans un e Afrique d u Sud placée sous la domination blanche ; il vise e n outre à diviser profondément les populations noires d'Afrique du Sud au moment même où leurs perspectives de solidarité sont meilleures que jamais.

Pour leur part, les États d e la « ligne d e front » , c'est-à-dire le Mozambique, le Botswana, la Zambie, l'Angola et la Tanzanie, ont sans aucun doute joué u n rôle important dans l'édification du panafricanisme de libération. A travers l'action entreprise pour atteindre cet objectif, certains d'entre eux ont aussi connu une amorce d'intégration régionale. Ainsi la construction d'une voie ferrée entre la Tanzanie et la Zambie, qui répondait en partie aux besoins des luttes de libération, a été à l'origine d'un resserrement des relations, sur le plan économique et social, entre ces deux pays. La fermeture de la frontière entre la Rhodésie et la Zambie a, d'une part, affaibli les liens entre ces deux pays et, d'autre part, incité la Zambi e à se rapprocher de ses voisins d u Nord.

Sud-Ouest africain (Namibie). Mais, l'Afrique d u Sud

Les

relations entre la Tanzanie et le Mozambiqu e sont entrées dans une

nouvelle phase lorsque le Mozambique a entrepris de se libérer de la domination portugaise et elles pourraient devenir beaucoup plus étroites à l'avenir. Certains observateurs vont jusqu'à penser que le Mozambique et la Zambie pourraient u n jour être plus étroitement associés à la Tanzanie que celle-ci n e l'a jamais été avec le Keny a pendant les quinze premières années qui ont suivi so n accession à l'indépendance.

C'est dire que la participation des États africains à la libération de l'Afrique australe a e u des répercussions sur ces États eux-même s et sur les relations qu'ils entretiennent entre eux, indépendamment de l'issue des luttes de libération. Cependant le degré d'engagement des États africains dans les luttes pour l'Afrique australe varie considérablement, quoi que nous ayons dit d e leur adhésion aux principes de souveraineté raciale et de juridiction continentale, adhésion dont l'intensité varie forcément, elle aussi, d'un pays à l'autre. Jusqu'où un État africain acceptera-t-il de s'engager dans

Les

États africains indépendants

17

et la lutte pour

l'Afrique Australe

l'entreprise commune de libération de l'Afrique australe ? L a

dépend de plusieurs facteurs, dont certains peuvent être propres à l'État considéré et n e jouer aucu n rôle dan s les autres pays.

maintenan t nous interroger sur les éléments qui

déterminent l'importance d u soutien apporté par les États africains à la lutte pour l'Afrique australe.

réponse

Nou s devon s don c

Distance, valeurs et personnalité

Parm i les cinq facteurs les plus importants, nous citerons e n premier lieu la distance qui sépare chacun des États africains des zones à libérer. Ce facteur

a certainement joué u n rôle dans la formation

zone d u front », mêm e si leur situation aux

australe n'est évidemment que l'une des causes de leur militantisme politique ; l'expression de « zone d u front » correspond en fait à u n concept géopolitique. Jusqu'au coup d'État de Lisbonne, la Tanzanie et la Zambie étaient les principaux pays limitrophes d e la zone qu e formait alors l'Afrique australe soumise à la dominatio n des Blancs. Vincent B . Khapoy a les a placés au premier rang des pays africains pour l'aide apportée à l'Afrique australe.

Depuis l'effondrement de l'empire portugais, à la suite du coup d'État de Lisbonne (avril 1974), deux autres pays assez progressistes participent très activement à la libération des zones encore asservies : le Mozambique, qui est devenu la base d e la fraction militaire la plus importante des combattants

du Zimbabwe, et l'Angola, qui

lutte pour la libération de la Namibie.

Mais la distance géographique n'est qu'une forme d'éloignement parmi d'autres. Il faut tenir compte aussi des différences culturelles, surtout si l'on se réfère à la diversité des héritages coloniaux. C'est le problème de la distance géoculturelle. Évaluant, avant le coup d'État de Lisbonne, l'aide apportée aux mouvements d e libération, Vincent B . Khapoya constatait qu e les douz e pays don t l'appui était le plus faible étaient presqu e tous francophones. L a situation n'a guère changé depuis la révolution portugaise et, dans l'ensemble, l'Afrique francophone soutient moins activement le panafricanisme de libération que ne le fait l'Afrique de langue anglaise.

du groupe des États dits « de la frontières même s de l'Afrique

joue u n rôle de

plus en plus décisif dans la

géographique de l'Afrique d'expression portugaise et d u

reste de l'Afrique australe contraste avec leur éloignement culturel, d u moins en ce qui concerne les élites, car il e n va peut-être différemment, pou r les masses, qu e rapprochent les cultures indigènes. Sur les cinq États d e la zon e

du front, trois sont anglophone s (la Zambie , le Botswan a et la Tanzanie ) et il

est pratiquemen t certain qu e les

La proximité

territoires qui restent à libérer d e la

18

Ali A.

Mazrui

domination blanche viendront tous s'ajouter au groupe anglophone lorsque

les Noirs y auront repris le pouvoir ; il s'agit du Zimbabw e

Namibie (encore que pour l'instant l'anglais y soit éclipsé par l'afrikaans et l'allemand) et, enfin, d e l'Afrique d u Sud elle-même . L e Malawi , qui est lui aussi anglophone, participe moins activement aux luttes de libération.

Il y a e n outre les différences culturelles qui séparent l'Afrique arabe d e

l'Afrique noire et, dans ce cas, éloignement géographique et éloignement culturel semblent se renforcer. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'aide apportée par l'Afrique arabe à la libération de l'Afrique

australe a, dans l'ensemble, été bien supérieure à la moyenne. L'Algérie et l'Egypte se sont tout particulièrement distinguées à cet égard. Seuls les États de la zone du front ont fait plus encore que l'Algérie et aucun État arabe, jusqu'à présent, ne s'est classé dans le quart inférieur des pays participant aux luttes d e libération.

II faut aussi prendre e n considération les différences idéologiques qui

peuvent séparer chacun des États africains et le mouvement de libération dans son ensemble. Ainsi, la Guinée de Sékou Touré, bien que francophone, fournit une aide supérieure à celle de pays anglophones comme le Kenya et la Sierra Leone. Dan s l'ensemble, les régimes qui se situent à la gauche d e l'éventail idéologique africain peuven t être réputés plus actifs dans les luttes d e libération, si l'on en juge du moins d'après le ton de leurs discours et leur activisme diplomatique dans toutes les réunions internationales. Dans le même ordre d'idées, il faut mentionner encore la part du nationalisme dans l'orientation idéologique globale de chaque régime africain. Il convien t ici d'établir une distinction entre nationalism e militant et nationalisme sympathisant. Il s'agit, dans le premier cas, de pays prêts à s'engager directement dans la lutte pour des objectifs patriotiques, partisans de solutions radicales et moins enclins au compromis.

(Rhodésie), d e la

Dans le second cas, il s'agit de pays qui laissent à d'autres le soin de prendre les armes et parfois mêm e la décision d'engager le combat, mais qui peuvent néanmoins se sentir assez proches de ceux qui se battent pour leur apporter u n soutien moral , voire matériel. L e nationalisme militant est le cri de guerre de ceux qui participent directement à la lutte, tandis que le nationalisme sympathisant s'apparente davantage aux encouragements de spectateurs enthousiastes. L e premier a très souvent besoin de combattants pour défendre la terre des ancêtres et le deuxième a besoin de supporters pour soutenir le moral des combattants. Le degré d'engagement des États africains dans la libération de l'Afrique australe va du nationalisme sympathisant, assez indécis et parfois ambivalent, de la Côte-d'Ivoire au nationalisme de plus en plus militant dont fait preuve la Zambie à l'égard de la Rhodésie. Dans la pratique, la politique

Les

États africains indépendants

19

et

la lutte pour

l'Afrique Australe

des États africains vis-à-vis d e l'Afrique australe dépend e n partie d e l'intensité d e leur nationalisme. Cinquième facteur déterminant : la personnalité du chef de l'État. Les positions assez accommodantes qu' a prises le Malawi d e Hastings Banda

tiennent e n qui découle

la faiblesse d e son économie, qui a mêm e rendu pendant assez longtemps le

pays

elles tiennent enfin à la personnalité et au caractère d e Banda.

l'influence

que peut exercer la personnalité du chef de l'État sur la politique d'un pays. Lorsqu'il accéda a u pouvoir, en 1971, le président d e l'Ouganda se déclara

rapidement partisan d'un dialogue entre États noirs et Afrique du Sud pour tenter d e résoudre la question d e l'Afrique australe. Pourtant, bien avant

qu'il devienne, en 1975, président d e l'Organisation d e l'unité africaine, sa position vis-à-vis d e l'Afrique australe était devenue celle d'un nationaliste militant, si l'on e n juge d u moins d'après ses déclarations et son activisme

surtout les réactions

diplomatique. C e tournant, amorc é e n 1972, reflétait

personnelles d'Idi Ami n Dada ; mais, s'il a maintenu cette politique, c'est pour d'autres raisons, dont la satisfaction d'être considéré comme l'un des tribuns d e la lutte d u tiers monde contre l'impérialisme.

D e même , les positions prises par Houphouët-Boign y à l'égard d e

l'Afrique australe tiennent aussi

à sa personnalité. L e président d e la

Côte-d'Ivoire se considère comme le porte-parole d e la modération, de la conciliation et d'u n pragmatisme éclairé dans les affaires africaines, conviction qui l'a amen é à miser résolument sur une politique d e dialogue et de détente entre les États noirs et l'Afrique d u Sud.

Certains pourraient toutefois se demander dans quelle mesure la

l'État qu e

politique ivoirienne traduit moins les préférences d u chef d e

l'influence d e la France , ce qui nou s amèn e à examiner tous les facteurs

pouvant influencer indirectement la position des États noirs vis-à-vis d e l'Afrique australe.

partie à des facteurs géopolitiques, c'est-à-dire à la vulnérabilité de la proximité de pays dirigés pa r des Blancs, et en partie aussi à

tributaire d e l'accès d e ses travailleurs aux mines d'Afrique d u Sud ;

L e cas d'Idi Ami n Dad a offre un exempl e plus net encore de

Facteurs

indirects

Par facteurs indirects, nou s entendon s ceux qui ne sont pas

la question d e la libération proprement dite. Dans quelle mesure, par exemple, l'aide reçue des pays occidentaux influence-t-elle la position prise par u n État africain indépendant à l'égard des mouvement s d e libération d'Afrique australe ? E n fait, la corrélation entre le volume d e l'aide occidentale et l'appui apporté aux mouvements d e libération est très faible.

directement liés à

20

Ali A. Mazrui

Ainsi, bien qu e

même assistance des pays occidentaux au cours des dix dernières années, la Zambi e a été l'un des États les plus acquis à la cause d e la libération, tandis

que le Malawi a souvent e u tendance à collaborer avec les régimes minoritaires blancs. Dans quelle mesure, d'autre part, le volume de l'aide reçue de l'Union soviétique influence-t-il les relations des pays africains avec les mouvement s de libération ? Si l'on constate qu'un pays recevant une aide importante de l'Union soviétique apporte aussi un e aide importante aux mouvements de libération d'Afrique australe, cette corrélation peut tenir d'abord à la convergence d e leurs options idéologiques. E n d'autres termes, ce sont les mêmes raisons idéologiques qui peuvent amener u n pays, d'une part, à

intensifier ses relations avec l'Union soviétique et, d'autre part, à soutenir les mouvements de libération d'Afrique australe. Tou s les facteurs mentionnés ci-dessus sont exogènes, c'est-à-dire qu'ils

découlent o u

étrangères au continent africain. Il arrive parfois également qu'un pays étranger à l'Afrique détermine sa politique africaine en fonction d e ses relations avec d'autres régions d u monde, elles aussi extérieures au continent africain. L'exemple de la Chine est particulièrement frappant à ce propos, sa politique africaine étant essentiellement fonction de sa politique vis-à-vis de l'Union soviétique. Tel a

été tout particulièrement le cas pendant les années soixante-dix, époque où la Chine a généralement riposté aux initiatives africaines de l'Union soviétique

en choisissant ses amis parmi les

facteurs exogènes d e cet ordre sont foncièrement étrangers au continent. Existe-t-il en outre des facteurs indirects, mais néanmoins liés aux affaires d u continent africain ? Sans aucun doute, mais parfois sous un e forme extrêmement subtile. Ainsi, en 1976 et en 1977, l'attitude du Kenya à l'égard d u Zimbabwe a parfois été influencée par ses rapports avec la République-Unie de Tanzanie. Irrités par celle-ci o u jaloux de son statut d'Etat de ligne de front, certains éléments au moins d u gouvernement de Nairobi ont parfois soutenu avec moins d'enthousiasme la cause de l'Afrique australe. L'aide apportée par les pays arabes à l'Afrique australe est elle aussi influencée par des facteurs indirects mais, d'une façon générale, la corrélation est à la fois d'ordre continental, c'est-à-dire liée au x affaires africaines, et d'ordre extracontinental puisqu'elle est liée à l'ensemble d u conflit israélo-arabe. Les Arabes ont eu besoin de l'appui diplomatique des Africains dans leurs efforts pour isoler Israël et de l'appui des voix africaines au sein des organisations internationales pour faire reconnaître plus largement la légitimité de la cause palestinienne.

la Zambie et le Malawi aient reçu approximativement la

dépendent en partie de liens établis avec des puissances

adversaires d e ce pays. C'est dire que les

Les

États africains indépendants

21

et

la lutte pour

l'Afrique Australe

Certains de s États arabes les plus progressistes

auraient d e toute

façon soutenu la lutte d e libération des Noirs d'Afrique australe. Mais, en somme , u n système d'échang e s'est établi entre les États arabes et les États africains, les uns ayant besoin d'un appui contre Israël et les autres d'un e aide contre les régimes blancs d'Afrique australe.

Tou s ces facteurs, qu'ils soient ou non extérieurs au continent africain,

maintenant

jouent

parfois

en sens

opposé

et

nous

devons

examiner

quelques-unes d e ces contradictions.

Rapports dialectiques a u niveau régional et a u niveau mondial

Ces rapports dialectiques sont e n partie la conséquence des tensions qu e connaissent les pays ayant récemmen t accédé à l'indépendance, partagés

qu'ils sont entre la persistance de l'héritage impérialiste et les aspirations

leurs dirigeants à un e autonomie totale. La contradiction est particulièrement frappante a u Mozambique. Il n e fait guère d e doute que ce pays, sous l'impulsion du nouveau gouvernement marxiste-léniniste qui le dirige depuis son accession à l'indépendance, milite en faveur d e la libération d e l'Afrique australe et aussi d'autres régions d u continent. Cet engagement révolutionnaire s'accompagne cependant d'une très forte dépendance par rapport à l'économie sud-africaine. Le gouverne-

ment reçoit un e aide, e n or et e n devises, correspondant à sa part d e l'exploitation des mineurs mozambicains employés en Afrique d u Sud.

Le Mozambiqu e accueille les combattants d u Front patriotique d e libération du Zimbabwe et pourtant ce mêm e gouvernement révolutionnaire doit faire preuve d e beaucoup d e circonspection dans ses relations avec le régime raciste d e Pretoria.

d e

rapports dialectiques entre la dépendanc e et la révolution,

entre les séquelles de l'impérialism e et les aspirations à la justice sociale, qui mettent presque tous les États d e la ligne d e front dans un e situation

paradoxale et difficile. sous une forme u n peu

déployés pour se rendre moins tributaire de la Rhodésie, après la déclaration

unilatérale d'indépendance d e Ian Smith, l'ont amenée aussi à dépendre davantage de l'Afrique du Sud sur le plan économique et, dans une certaine

mesure, sur le plan d e son

L'Angola, comme nous le verrons plus loin, a choisi une autre forme de

dépendance. La Tanzanie elle-même, alors même qu'elle prenait une part

la lutte pour la libération d e

plus grande dans les dernières phases d e

l'Afrique australe, a tempéré certaines orientations d e sa politique

C e sont ces

L e Botswana connaît le mêm e dilemme, bien qu e différente. Quan t à la Zambie , les efforts qu'elle a

infrastructure.

22

Ali A. Mazrui

intérieure. L'ardeu r révolutionnaire qu i avait marqu é la fin de s année s soixante commence à faiblir, tandis que le gouvernement s'efforce d'obtenir une aide économique du monde occidental. Les rapports dialectiques entre

presque aussi lourd à Da r es Salaam qu'à

dépendance et libération pèsent

Maputo. Quan t au x rapports dialectiques a u nivea u mondial , ils engagen t les

superpuissances elles-mêmes. L a rivalité impérialiste de l'Union soviétique et des États-Unis ouvre de nouvelles perspectives à la libération de l'Afrique

australe, maintenant que l'empire

analyse, l'Union soviétique est un e puissance tout aussi dominatrice qu e les États-Unis. Cependant, le fait que l'Afrique australe soit devenue l'enjeu des

rivalités des superpuissances offre

pourraient parfois exploiter. La première grande ruée vers l'Afrique fut déclenchée j>ar la Conférence d e Berlin, e n 1884-85, et la seconde par le coup d'Etat d e Lisbonne, e n avril 1974, et par les conséquences qu'il a eues. Lorsque le dernier des grands empires européens d'autrefois, l'empire portugais, s'est écroulé, de nouvelles possibilités sont apparues en Angola. Les Etats-Unis étaient paralysés par les séquelles de la guerre du Viet Na m et du Watergate et ne pouvaient faire approuver par le Congrès une intervention en Angola. L'Union soviétique, profitant d e l'occasion, est intervenue aux côtés des Cubains pour aider les marxistes angolais à conquérir le pays.

d e nouvelles possibilités qu e les opprimés

portugais s'est effondré. E n dernière

Cependant, le succès d e l'opération menée par l'Union soviétique,

Cuba et le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) a créé

un climat nouveau e n Afrique

conscients d e la nécessité et d e l'urgence d e trouver

problèmes d e l'Afrique australe avant que le marxisme remporte d'autres succès. E n fait, la concurrence des impérialismes facilitait l'ensemble des luttes africaines et le défi de l'Union soviétique et de Cuba montrait aux pays occidentaux la nécessité d'instaurer la justice raciale. L'appui apporté par les pays occidentaux à l'embargo des Nations Unie s sur les ventes d'armes à l'Afrique du Sud, pour ambivalent qu'il soit et tout incertain qu'il puisse être, aurait lui-même été inconcevable avant l'effondrement de l'empire portugais et le triomphe du MPLA .

australe et rendu les pays occidentaux

une solution

aux

Mêm e le rôle qu e joue Cuba e n Afrique n'est pas exempt d e

contradictions. Cuba est indiscutablement u n modèle révolutionnaire, u n

modèle

monde, et l'exemple d'un petit pays qui a réussi à se transformer en dépit

de l'hostilité et d e l'opposition

dental. Cependant, ce même pays, symbole de la révolution et de la libération, commence à jouer en Afrique un rôle quelque peu dominateur. L'issue des

nombre d e pays du tiers

d'une importance particulière pour bon

d e ses trente voisins d e l'hémisphère occi-

Les

États africains indépendants

23

et la lutte pour

l'Afrique Australe

guerres civiles africaines est déterminée e n partie à La Havane , d e mêm e que

les rivalités inter africaines, e n Afrique australe et dans la Corn e d e l'Afrique, sont arbitrées e n partie par les troupes cubaines. L'îlot d e révolution d e la région des Caraïbes est e n mesure d'exercer un e influence, par-delà des

milliers d e

Mais, si le rôle de Cuba dans d'autres régions du continent n'est peut-être pas sans ambiguïté, en Afrique australe, Cuba a jusqu'à présent contribué à préparer la voie à une élimination générale de la domination blanche. L a lutte n'est certainement pas terminée mais, pour ce qui est d e l'équation sud-africaine, e n tout cas, Cub a est e n dernière analyse un facteur de libération.

kilomètres, sur les

affaires d'u n continent balkanisé.

Conclusion

Nous venons d'essayer de situer le rôle des États africains dans la lutte pour

l'Afrique australe, tant à l'échelle

avons tenté aussi de définir l'influence de facteurs très divers puisqu'ils peuvent être aussi bien d'ordre géopolitique que culturel, idéologique o u même personnel, dans la politique des Etats africains indépendants. Les États noirs indépendants, grâce notamment au soutien des États arabes, ont joué u n rôle déterminant dans la création d'un climat général hostile aux régimes minoritaires blancs du continent africain et favorable aux appels impérieux à la justice raciale et à l'autodétermination. L'Afrique d u Sud pourrait bien représenter, dans l'histoire de l'humanité, le dernier bastion du racisme érigé en institution. D'autres

d u continent qu'à celle d u monde. Nous

formes de discrimination persisteront probablement pendant longtemps

les

enfants, selon leur race, dans des écoles différentes, d'obliger les adultes d e race différente à occuper des compartiments séparés dans les autobus et dans les trains, d e leur interdire d e choisir u n conjoint appartenant à un e autre race, d'organiser l'électorat selon des critères raciaux, toutes ces formes anciennes d u racisme institutionnalisé pourraient bien connaître leurs derniers moments en Afrique australe. Ce climat nouveau est à l'origine aussi d u large consensus qu e la

communaut é internationale est parvenue à

opposer aux régimes minoritaires

encore, d e mêm e qu e d'autres formes d e racisme. Mai s l'idée d e grouper

blancs d'Afrique australe. Il pourrait s'agir là de l'une des premières grandes contributions des pays no n occidentaux et no n blancs à la morale

internationale et a u droit international. Il fut u n temp s o ù le racisme n'était pas rejeté par le droit international parce qu e celui-ci était essentiellement

fondé sur les valeurs

pays occidentaux ne voyaient dans la politique d'apartheid de l'Afrique d u Sud qu'un problème d'ordre strictement interne. Mais la solidarité des pays

et les options occidentales. Il fut u n temp s aussi o ù les

24

Ali A. Mazrui

africains, soutenus par d'autres pays du tiers monde, a progressivement contraint jusqu'aux plus conservatrices des capitales occidentales à considé-

rer le racisme sud-africain non seulement la morale individuelle, mais aussi comme

internationale. Refuser d e vendre des armes à l'Afrique d u Sud a été en soi une forme d'action qui a permis au mond e d'avancer d'un pas vers cet idéal :

l'élimination à tout le moins de s formes les plus flagrantes et les plus institutionnalisées du racisme.

Dans la lutte menée pour convaincre le monde entier d'éliminer ces formes d e racisme, les États africains indépendants ont joué un rôle décisif et indispensable. C'est à eu x qu'il incombait d e prendre l'initiative d'un changement, de s'élever sans relâche contre le maintien du statu quo ante et

de se situer

Le combat continue — mais les chances d e victoire finale sont bien meilleures depuis quelques années. La seconde guerre mondiale a affaibli les empires européens, contribuant ainsi à accélérer l'accession à l'indépendance des anciennes colonies. L a guerre d u Viet Na m a affaibli les États-Unis, auxquels il est ainsi devenu plus difficile de maintenir le statu quo ante en Afrique australe. Mais, si ces guerres ont affaibli les forces de domination, c'est des colonisés eux-mêmes que devait venir la volonté de se libérer. E n Afrique australe, le combat se déroule maintenant d e forêt en forêt, d e village en village et, lorsque l'Afrique du Su d elle-même succombera aux assauts des forces révolutionnaires, il gagnera chaque rue et chaque ruelle. A c e stade, la lutte doit évidemment être mené e avant tout par les populations noires d'Afrique d u Sud . Cependant, les États africains continueront de jouer un rôle déterminant pour mener à son terme la longue marche vers la souveraineté raciale et la juridiction continentale.

comm e inacceptable au regard d e u n problème justifiant une action

au cœur d e la mêlée.

Le rôle des mouvements de libération dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977

Elleck Kutakunesu Mashingaidze

Il n'est peut-être pas possible de donner de l'Afrique australe une définition

qui soit universellement acceptable. l'Afrique australe comm e regroupant

Lesotho et du Swaziland, la Namibie (Sud-Ouest africain), la République du Botswana, la République populaire d'Angola, le Zaïre, la Zambie, le Malawi, le Mozambique et le Zimbabwe (Rhodésie) 1 . L'inclusion de la République-Unie de Tanzanie dans l'Afrique australe se justifie aussi par le rôle essentiel joué par ce pays dans la lutte actuelle pour la libération de cette

région 2 . concept

exposé, c'est la définition ci-dessus que nous adopterons. Cette vaste région a été occupée par le Royaume-Uni , le Portugal, la Belgique et l'Allemagne, dont les immigrants blancs ont colonisé et soumis les États africains, petits et grands, à une domination coloniale qui devait durer des siècles. Les objectifs et les effets d u régime colonial ont été différents évidemment , d'un pays à l'autre, selon les colonisateurs et les réactions des colonisés. Quelles qu'aient été les différences dans les objectifs et les effets, un fait demeur e cependant :

le colonialisme a été établi pour servir et favoriser les intérêts des colonisateurs aux dépens de ceux des peuples soumis. Les structures des gouvernements coloniaux, leurs lois et leurs institutions économiques avaient toutes été soigneusement conçues dans le dessein délibéré d'exploiter les ressources humaines et naturelles des diverses possessions coloniales ; c'est ainsi qu'en Afrique d u Sud, e n Rhodésie, e n Angol a et en Namibi e les Africains furent expropriés de leurs terres et obligés de s'installer dans ces zones surpeuplées et défavorisées, généralement connues sous le nom de

Depuis quelque temps, o n définit l'Afrique d u Sud, les royaumes d u

Quelle qu e soit la définition retenue, il faut bien admettre qu e le d'Afrique australe ne saurait être statique. Au x fins d u présent

1. Cette définition est celle qui a été adoptée par le Comité d'organisation d e

la conférence

internationale sur l'histoire de l'Afrique australe, Université nationale d u Lesotho,

l er -8 août 1977. Voir également : Note de la rédaction, Mohloni,

Journal of Southern

African historical studies, vol.

II, Monj a Printing Works, 1978.

26

Elleck Kutakunesu

Mashingaidze

« réserves » . Dan s ces pays, l'expropriation des Africains sur un e vaste

échelle entraîna la création d'une classe sans terres, contrainte de travailler dans les exploitations agricoles des colons blancs, dans les mine s et les usines des industriels blancs des centres urbains, qui recherchaient une main- d'œuvre non qualifiée. L'exploitation de cette main-d'œuvre bon marché et à demi servile était une condition essentielle de la prospérité des capitalistes blancs de la région. L'exploitation des travailleurs noirs, commencée en Afrique du Sud sous la domination britannique, a maintenant atteint la perfection sous le régime actuel : la discrimination raciale à rencontre de la

majorité noire, le système des bantoustans, celui de la main-d'œuvre migrante, la brutalité policière institutionnalisée contre la population noire

piliers d u colonialisme

opprimée constituent les

afrikaner.

Nationalisme africain

et décolonisation

Vers le milieu des années soixante, la situation avait considérablement évolué dans la plupart des pays de la région. E n 1968, à l'exception de l'Afrique du Sud , de la Rhodésie, de la Namibie, de l'Angola et du

Mozambique , les autres pays se trouvaient décolonisés et étaient dirigés par des gouvernements nationaux. L e premier à établir un gouvernement national fut, en 1960, le Congo-Léopoldville (aujourd'hui Zaïre), suivi par le Tanganyika en 1961. Avec l'écroulement final de la Fédération dominée par

les Blancs d e Rhodési e et

devinrent à leur tour indépendants en 1963 et 1964 respectivement. L'année 1966 vit les deu x anciennes possessions britanniques d u Bechuanalan d et d u Basutoland prendre rang d'Etats souverains, sous le nom de Botswana et de

Lesotho. L'année 1968 amena l'indépendance du Swaziland. Derrière cette impressionnante décolonisation, il y avait eu dans les

différents secteurs la force du nationalisme africain. Certes, l'apparition et la montée du nationalisme africain sont directement liées au colonialisme et à l'exploitation capitaliste des populations noires par les immigrants blancs. L'oppression politique et culturelle exercée par les colonisateurs et l'exploitation économique par le capital tant local qu'international avaient

populations africaines. L a pauvreté régnait chez d e vie se détériorait, e n particulier dans les zones

urbaines et industrielles. Il e n résultait parmi les opprimés u n mécontente-

produit leurs effets sur les les Africains et leur niveau

1963 , le Malawi et la Zambi e

d u Nyassaland e n

1. Le s native

reserves (réserves d'indigènes) aménagée s dans les

pays dominé s par des colons

blancs, comme la Rhodésie du Sud, l'Afrique du Sud et le Sud-Ouest africain, avaient plusieurs raisons d'être : maintenir les communauté s africaines dans des zones o ù elles pouvaient être plus facilement contrôlées, les séparer des Blancs, créer des réservoirs illimités d e main-d'œuvr e bo n marché o u semi-servile appelée à travailler dans les exploitations agricoles des colons blancs, dans les mines et les usines.

Le

rôle des mouvements

de libération

dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977

27

ment général qu'attisait encore le fait de savoir que c'était à leur sueur et parfois mêm e à leur sang que les colons devaient leur niveau de vie élevé. Le s Africains commençaien t à protester contre la façon don t ils étaient traités par leurs oppresseurs et exploiteurs. Le nationalisme africain tel qu e nous le connaissons aujourd'hui est donc inséparable de la prise de conscience noire. Les Africains commencè- rent à se sentir opprimés et exploités en raison simplement de la couleur de leur peau. L e nationalisme africain se manifesta et s'exprima alors d e multiples façons : les manœuvre s noirs, par exemple , exigeaient d'être traités en êtres humains et d'être pleinement reconnus en tant que travailleurs par leurs employeurs et exploiteurs ; les chrétiens et prêtres noirs exigeaient d'être mis sur le mêm e pied qu e les chrétiens et missionnaires blancs ; les simples villageois d e districts reculés demandaient que leurs administrateurs coloniaux écoutent leurs avis sur la manière dont les Africains voulaient être gouvernés. Cette opposition au régime colonial et à ses structures finit par s'exprimer plus ouvertement et plus éloquemment pa r l'intermédiaire d'organisations telles qu e syndicats, organisations religieuses africaines indépendantes, associations culturelles, et parfois même d e groupes politiques organisés d e façon encore assez floue. Ces organisations furent les véritables précurseurs des mouvements politiques nationalistes tels qu'ils se sont développés par la suite dans les divers pays d e l'Afrique australe 1 . Plus les autorités coloniales cherchaient à étouffer c e ferment d e nationalisme africain par des tactiques brutales, plus les partis nationalistes africains se développaien t et mieu x ils s'organisaient. Si le nationalisme africain a réussi à décoloniser le Zaïre, la Tanzanie, le Malawi, la Zambie, le Lesotho, le Botswana et le Swaziland, il a été en revanche tenu en échec dans d'autres pays de la région : en Afrique du Sud, en Namibie, en Angola, au Zimbabwe (Rhodésie) et au Mozambique. Les

gouvernements minoritaires blancs de

lutter pour la survie d u type de colonialisme qu'ils représentaient. D'une certaine façon, o n peut avancer qu'il régnait dans ces pays des types d e colonialisme différents de ceux qui existaient ailleurs dans la région. Ainsi, depuis qu e le Royaume-Uni , e n 1910, avait abandonné les intérêts de s

peuples noirs d'Afrique d u Sud, il s'était instauré dans ce pays une sorte d e

colonialisme interne e n vertu duquel

vivaient dans le mêm e pays qu e les colonisés (la majorité noire) et prétendaient en faire partie 2 . Si presque personne n e conteste les prétentions

des Blancs à être considérés comm e sud-africains, beaucou p cependant refusent de leur reconnaître de ce fait le droit de soumettre la population

ces pays étaient e n effet résolus à

les colonisateurs (la minorité blanche)

1. L e premier d'entre eu x fut le South African National Congress, fondé e n

2. H . Walpole, « The

1912 .

theory of internal colonization

: the South African case ».

28

Elleck Kutakunesu Mashingaidze

noire à leur exploitation économique et à leur oppression politique et culturelle. La minorité blanche a créé des frontières au sein d'un mêm e État afin d e séparer les zone s occupée s pa r la population noire d e celles o ù elle vit elle-même. Ces zones sont maintenues dans un sous-développement permanent , tandis qu e les zones blanches se développent pleinement grâce à la main-d'œuvre noire. Les Africains sont politiquement et culturellement exploités.

Le

cas d e la Rhodési e est assez comparable à celui d e l'Afrique d u Sud.

On peut dire qu'il y existe une forme de colonialisme interne. Depuis 1923, avec l'encouragement et l'approbation tacite des Britanniques, les immi -

grants blancs ont adopté une position et des pratiques de colonisateur interne. Ils ont fait tout ce qui était e n leur pouvoir pou r empêche r tout développement pacifique d'une communauté ou d'une société interraciale au Zimbabwe. C'est ainsi que Blancs et Noirs se trouvent maintenant organisés

en deux nations au sein d'un mêm e État 1 dans lequel la nation

comme en Afrique du Sud, colonise, opprime et exploite la « nation » noire.

Le cas d e l'Angola et d u Mozambiqu e est différent. Dan s ces deux pays, la puissance coloniale, le Portugal, n'avait pas la moindre intention de renoncer à ses colonies. Elle continuait à opprimer et à exploiter ses sujets africains tout en maintenant le mythe d'une civilisation multiraciale ou

« luso tropicale », selon lequel le Portugal ne possédait pas de colonies, mais des provinces africaines. Aussi les ressortissants d u Portugal établis e n Angola et au Mozambique n'étaient-ils pas considérés comme des colons

mais comm e des citoyens portugais d'outre-mer. Inquiets des changement s qui

intervenaient ailleurs e n Afrique, les

minorités de colons d'Afrique du Sud, de Namibie, du Zimbabwe, d'Angola et du Mozambique se préparèrent non pas à suivre le courant, mais au

contraire à s'y opposer. Leurs gouvernements devinrent encore plus racistes. C'est ainsi que, cherchant désespérément à empêcher ou à enrayer au Zimbabwe une évolution inévitable, le régime de la minorité blanche de Rhodésie décréta illégalement l'indépendance du pays en novembre 1965. Lorsqu'en 1966 l'Assemblée générale des Nations Unies demanda à l'Afrique du Sud de confier la Namibie à l'Organisation internationale afin que le peuple de Namibie puisse accéder à l'indépendance, non seulement

l'Afrique d u Su d brava l'injonction qui lui

de plus en annexant le pays. Autres signes du désespoir et de l'inquiétude des oppresseurs racistes :

le développemen t d'un e coopération militaire entre les régimes blancs d'Afrique du Sud, de Rhodésie, du Mozambique et de l'Angola et la

vivant dans les provinces portugaises

blanche,

avait été faite, mais elle fit u n pas

Le

rôle des mouvements

de libération

dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977

29

recrudescence de la violence policière institutionnalisée à rencontre des populations opprimées de ces pays.

Les mouvements de libération

Les mouvements nationalistes africains ne tardèrent pas à comprendre qu e les gouvernements d'Afrique d u Sud, d e Rhodésie et d u Portugal étaient bien décidés à s'opposer avec vigueur à toute évolution démocratique et pacifique en Afrique d u Sud, en Rhodésie, en Angola et au Mozambique. Les partis nationalistes des divers pays se rendirent compt e aussi qu e les régimes de la minorité blanche perfectionnaient leur appareil policier et militaire afin d'écraser brutalement toute opposition au statu quo. L e déclenchement d'un changement politique dans les cinq pays concernés était manifestement une tâche qui dépassait les moyen s du nationalisme africain et des organisations auxquelles son dynamisme avait donné naissance. Mais, chose plus importante encore, les populations intéressées acquirent rapide- ment la conviction d e plus e n plus forte qu e « les pressions et l'agitation politiques normales » ne pourraient jamais ébranler la position de leurs oppresseurs 1 . Pour ceux des nationalistes qui savaient prévoir, il était aussi devenu clair, dès le début des années soixante, qu'en raison de l'importance et de la complexité des enjeux la solution ne pouvait pas être une simple décolonisation. Ce qu'il fallait en Afrique du Sud, en Rhodésie, en Angola, en Namibie et au Mozambique, c'était une libération totale. Alors que dans les autres pays d e la région la décolonisation avait été obtenue par les partis nationalistes africains, cette libération totale exigerait des organisations politiques d'une tout autre nature, armées d'une idéologie entièrement nouvelle. Ce s organisations nouvelles, ce furent les mouvement s d e

libération qui , à la fin de s année s soixante, étaient d e loin les forces les plus

importantes engagées dans Namibie, au Zimbabw e et

mouvements

organisations nationalistes des différents pays que les conditions matérielles objectives avaient rendue inévitable. D'un point de vue strictement historique, c'est donc un anachronisme de parler du rôle que les mouvement s de libération auraient joué dans la lutte mené e e n Afrique australe avant les années soixante ; peut-être faut-il le situer a u milieu d e cette décennie. Je pense e n outre qu'il est tout aussi erroné d e présenter les changements politiques spectaculaires qui sont

les luttes menée s e n Angola, au Mozambique , e n e n Afrique d u Sud. Dan s la plupart des cas, les

de libération résultaient de la transformation des anciennes

30

Elleck Kutakunesu Mashingaidze

intervenus au cours des années soixante dans des pays comme le Zaïre, la Tanzanie, le Malawi, la Zambie, le Lesotho, le Botswana et le Swaziland

comm e un e libération totale. Il convient d e faire un e distinction

organisations nationalistes et les mouvement s d e libération. Mêm e s'ils sont étroitement apparentés, les processus d e changement qu e ces deux types d e forces ont créés dans la région doivent être nettement distingués dans l'analyse. L e nationalisme africain, force dominante depuis la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu'au milieu des années soixante, a déclenché un processus de décolonisation. Les mouvements de libération, facteur dominant depuis les années soixante, ont cherché et cherchent encore à provoquer bien plus qu'un e décolonisation : leur objectif est un e libération totale. Les activités des partis nationalistes africains ont obligé les gouverne - ments coloniaux à accorder l'indépendance politique aux peuples du Zaïre, de la Tanzanie, du Malawi, de la Zambie, du Lesotho, du Botswana et du Swaziland. C e processus de décolonisation s'est accompagné de changements : formation de gouvernements nationaux dirigés par des

présidents ou des souverains autochtones, adoption d'une nouvelle Constitu- tion, d'hymnes et de drapeaux nationaux, parfois même amélioration des conditions de vie de la population et développement des possibilités d'accès à l'éducation. Il faut cependant bien admettre que, dans la plupart des cas, ces changements o u ces progrès n'ont pas été suivis ni accompagnés d'une

transformation totale de la société, de ses valeurs, des structures sociales, des institutions ni, bien entendu, des rapports de production. L'une des rares exceptions est la TANU , dans la République-Unie d e Tanzanie, qui s'est efforcée, depuis l'indépendance même , de se transformer de simple organisation nationaliste en un parti révolutionnaire résolu à introduire des changements révolutionnaires dans la vie économique et sociale de la Tanzanie. La plupart des pays indépendants d'Afrique n'ont guère cherché, pour n e pas dire jamais, à modifier les systèmes et structures politiques, sociaux et économique s don t ils avaient hérité d u régim e colonial. Dan s les rapports d e production, par exemple , les travailleurs sont toujours subordonnés à l'entreprise capitaliste qui s'enrichit à leurs dépens. Les rapports avec les anciens maîtres coloniaux continuent à être caractérisés par

une dépendanc e économiqu e qui tend souvent à priver

leur droit d'adopter et de suivre, sur le plan extérieur, des politiques et des

positions indépendantes dans les grands débats et problèmes internationaux. Qu'e n est-il des changement s introduits par les mouvement s d e libération ? Dè s les années soixante, les régimes coloniaux d'Angola, d u Mozambique, du Zimbabwe (Rhodésie), de Namibie et d'Afrique du Sud avaient pris conscience qu'ils n'avaient plus affaire aux anciennes organisa- tions nationalistes, mêm e si dans certains cas les nom s n'avaient pas changé.

entre les

les États africains d e

Le

rôle des mouvements

de libération

dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977

31

L'ANC et le PA C en Afrique du Sud, la SWAP O en Namibie, le MPL A en Angola, le Frelimo au Mozambique, la ZAN U et la ZAP U au Zimbabwe s'étaient transformés en mouvements de libération résolus à conduire leurs pays respectifs à l'indépendance par une voie différente de celle qu'avaient suivie les mouvements nationalistes mentionnés ci-dessus. Pour bien comprendre pourquoi les mouvement s d e libération ont choisi cette voie différente, il faut se rendre compte que, tout en se rattachant historiquement

à ce s organisations nationalistes, ils avaient ceci d e différent qu'ils procédaient d'un phénomène révolutionnaire *.

Les

mouvement s

d e

libération d'Afrique australe présentent les

caractéristiques suivantes : a) ils sont san s exceptio n et radicalemen t anti-impérialistes et anticapitalistes ; b) ils s'inspirent d'un e idéologie claire et bien définie en faveur de l'émancipation qui préconise la rupture complète avec les systèmes et les structures politiques, économiques et sociaux d u colonialisme ; c) ce sont des mouvements d e masse qui, par leur action, cherchent délibérément à impliquer toutes les couches sociales, e n particulier les travailleurs et les paysans, qui sont considérés à juste titre comm e un e

force révolutionnaire potentielle dans le processus d e libération ; d) le socialisme scientifique est la philosophie reconnue qu i inspire tous les mouvements de libération de l'Afrique australe ; e) la lutte armée prolon- gée est unanimement admise comme étant u n instrument essentiel et

indispensable d u changement révolutionnaire. C'est

chaque mouvement révolutionnaire a constitué une aile militaire, appelée

« armée d e libération », « armée révolutionnaire » o u encore « force o u

armée populaire d e libération », dont les cadres se sont faits e n mêm e temps

les missionnaires d e l'idéologie et d u changement révolutionnaires 2 . O n attend de s combattants d e la liberté (ainsi appelle-t-on aussi les cadres militaires) qu'ils soient des hommes et des femmes d'une troupe nouvelle, guidés par des principes moraux et révolutionnaires élevés. Enfin, comme

Mubak o l'a signalé à propo s de s mouvement s de libération d u Zimbabwe , les combattants des forces populaires, par leur formation spéciale et leur expérience d e l'action sur le terrain, exercent aussi cette influence

« radicale » qui fixe « les normes idéologiques des partis dont le respect ou le

non-respect par les

succès o u l'échec d e la carrière politique 3 ».

mouvement s d e libération ont

accepté la lutte armée comme seule méthode réaliste de nature à provoquer

pour cette raison que

politiciens d e la génération précédente déterminera le

A l'heure actuelle, no n seulement les

1.

S. V . Mubako, Mohlomi,

«Aspects of the Zimbabwe liberation movement,

journal of Southern African historical studies,

1966-1976, part I» ,

vol. II.

2. E . K . Mashingaidze, « The Southern African political scene from the 1960's », communica- tion presentee au Séminaire sur le service volontaire danois, Maseru, 28 juin 1978.

3. Mubako,

op.

cit.

32

Elleck Kutakunesu Mashingaidze

u n véritable changemen t politiqu e et un e libération nationale totale, mai s ils

en ont démontré l'efficacité de façon convaincante lorsque le Frelimo et le MPLA , au terme de longues années de combat, ont écrasé l'impérialisme et le colonialisme portugais. Pour la ZAN U et la ZAP U du Zimbabwe, pour la SWAPO , l'ANC et le PA C en Namibie et en Afrique du Sud, ce n'est donc plus seulement une vue théorique de considérer que la libération nationale peut être conquise sur le champ de bataille, contre n'importe quelle force coloniale, si brutale et bien équipée soit-elle. Ainsi, sous la conduite de leurs partis d'avant-garde, les peuples assujettis, opprimés et exploités d u Zimbabwe, de Namibie et d'Afrique du Sud sont plus décidés que jamais à écraser le colonialisme blanc et à venir à bout des gouvernements minoritaires blancs d e Salibury et d e Pretoria. Ils sont égalemen t résolus à substituer des démocraties populaires à ces systèmes politiques périmés.

L'apparition et le développement des mouvements de libération, en particulier les victoires remportées par les partis socialistes d e Mozambiqu e et de l'Angola en 1974 et 1975 respectivement, ont ébranlé l'impérialisme.

A u milieu des années soixante-dix, les activités d u Frelimo, d u MPLA , d e

la ZAN U et de la SWAP O notamment transformaient rapidement la région de l'Afrique australe en zone de conflits militaires et idéologiques. Les enjeux étaient de plus en plus élevés et prenaient des dimensions de plus en plus vastes. L a chute du colonialisme portugais au Mozambique et en Angola , puis l'acceptation sans réserve d u socialisme par les peuples d e ces deux pays ont conduit à une intensification de l'engagement direct ou indirect des capitalistes occidentaux en vu e d e protéger leurs intérêts 1 . D e leur côté, pour sauvegarder leurs gains et leurs victoires socialistes, les peuples d u Mozambique et de l'Angola ont dû faire appel à l'aide de leurs alliés socialistes et progressistes, notamment à l'URSS et à Cuba. Les mouvements de libération de Namibie, du Zimbabwe et d'Afrique du Sud sont eux aussi devenus de plus en plus tributaires des pays socialistes et progressistes, ayant besoin d e leur aide matérielle pour poursuivre leur comba t contre les régimes de Salisbury et de Pretoria.

En 1977, deux faits étaient donc devenus parfaitement clairs pour les partisans capitalistes des régimes minoritaires blancs du Zimbabwe, de

Namibie et d'Afrique du Sud. D'une part, aucune force militaire, si puissante

fût-elle, n'empêcherait

reçoivent des salaires d e famine,

les opprimés politiques et les habitants des bantoustans, des réserves tribales et des « foyers » surpeuplés et misérables d'Afrique du Sud, de Rhodésie et

les travailleurs qui

1. Le s Occidentaux ont tenté d'aider les éléments

contre-révolutionnaires

d e l'Angola pour

faire échec au MPLA . L'Afrique du Sud, elle aussi, a jeté le poids de ses armées contre le

mais sans succès. Les manœuvres américaines par l'intermédiaire

MPL A et le Frelimo,

de la CI A ont également échoué.

Le rôle des mouvements de libération dans la lutte pour l'Afrique australe, 1955-1977

33

du Sud-Ouest africain de s'identifier à la cause de la libération. L a

coopération apportée au x combattants d u Frelimo pa r les

durant la guerre contre le Portugal, l'appui prêté au MPL A par les

travailleurs d e Luanda , le rôle joué depuis 1972 par les masses rurales d u Zimbabwe dans le soutien aux forces de la ZANL A et de la ZIPRA, le

masses rurales

soutien apporté à la

SWAP O

e n

Namibie , les émeute s d e Sowet o (qui se sont

étendues à d'autres centres),

en

1976, sont autant de faits qui témoignent d u

caractère irréversible de la marée révolutionnaire dans cette région. D'autre part, il n'était plus question, dans cette même région, de la décolonisation qu'opprimés et oppresseurs jugeaient déjà inévitable. Il s'agissait maintenant d e diluer les effets d e la révolution afin d'assurer la sauvegarde des intérêts capitalistes au Zimbabwe et en Namibie et, du mêm e coup, la protection de l'Afrique d u Sud. Les régimes minoritaires blancs avaient, semble-t-il, placé leurs espoirs dans ce qui a été depuis appelé la deuxième phase de la « détente » amorcée en 1976. O r cette « détente » a été compromise par l'intensification de la guerre d e libération au Zimbabw e et e n Namibie , o ù les forces populaires ont continué à porter des coups très durs aux forces racistes de Rhodésie et d'Afrique du Sud.

La position de l'Afrique du Sud

E. L. Ntloedibe

Introduction

Le concept politique qu e nous appelons aujourd'hui « Afrique d u Sud » a pris naissance le 31 ma i 1910, date d e l'adoption, par le Parlement britannique, d u South Africa Ac t d e 1909. Cette loi englobait dan s l'Unio n

sud-africaine 1 223 878 km 2 d e terres situées au-dessous de l'équateur, entre

le 14 e et le 22 e degré de latitude

est, et en confiait la responsabilité administrative au gouvernement d e coalition blanche form é pa r les anciennes administrations coloniales de s

provinces d u Cap, d u

différentes époques d e leur histoire coloniale, chacun de ces quatre éléments

constitutifs avait été doté d'un « gouvernement responsable » : la colonie du Cap en 1872, celle d u Natal en 1893, le Transvaal en 1906 et l'État libre d'Orange en 1907.

sud et

entre le 17 e et le 33 e degré de longitude

Natal, d u Transvaal et d e l'État libre d'Orange. A

La lutte d u peuple africain

d'Azanie n'a pas débuté à cette époque et

elle n'était pas dirigée essentiellement contre ce nouveau phénomène. A

partir de cette période, elle n'a fait que changer de forme pour faire face à une situation politique nouvelle, mais elle a conservé fondamentalement la

mêm e nature. Nous considérons que l'octroi

unilatérale à une minorité blanche étrangère par le colonialisme britannique n'a pas été u n acte d e décolonisation, mais plutôt u n transfert de l'autorité coloniale, qui a pris pour le gouvernement blanc la forme d u statut d e

dominion.

s'exerçât par des pratiques des politiques et ségrégationnistes qui ne pouvaient que s'appuyer constamment sur la force armée. Il est alors devenu impératif d'institutionnaliser ces pratiques afin de leur donner tout le poids de la respectabilité, de la légitimité et d e la légalité. Le statut de dominion conféré au territoire rebaptisé n'était, à notre avis, que le maintien o u la transplantation dans des conditions nouvelles d u vieux concept d e « gouvernement responsable » ségrégationniste et n'impli- quait aucun changemen t substantiel dans les rapports antérieurs. Dan s la pratique, ce statut signifiait seulement qu e le gouvernement d e coalition

d'une prétendue indépendance

Il était inévitable qu e le pouvoir colonial découlant d e ce statut

36

E.

L. Ntloedibe

blanche s'était vu attribuer une part du gros capital britannique et conférer les pouvoirs officiels d'une autorité coloniale sur une population d e sujets

noirs dont la

« changement

situation sociale n e se trouva nullement modifiée par le

constitutionnel ». L a situation des Blancs ne changea pas

davantage par rapport à ce qu'elle était d u temps d u « gouvernement responsable » . Ils conservèrent leur position privilégiée pa r rapport à la

population

noire assujettie, afin d e donner un e légitimité à l'autorité

despotique

d u gouvernement blanc et pour assumer leur responsabilité

d'électeur conscient et volontaire des valets du colonialisme britannique. L e devoir solennel des gouvernements blancs successifs fut dès lors de respecter et de défendre à cette fin la méthod e d'incitation extravagante qui consistait à

acheter les Blancs e n leur accordant des privilèges. Lors d u débat sur le

projet d

ministre britannique, Alfred Campbell-Bannerman, justifia la position de la Chambr e des commune s e n soulignant « qu'il n'était pas dans les habitudes

des Britanniques d e

e loi qui devint par la suite le Sout h Africa Act d e 1909, le premier

gouverner les Blancs comm e des peuples assujettis ».

Le cabinet d u gouvernement de coalition blanche comprenait quatre

ministres pour le Cap, trois pour le Transvaal, deux pour le Natal et deux

pour l'État libre d'Orange.

sujets noirs se manifestait dans ce qu'il appelait la « politique indigène » (native policy), caractérisée par un e administration sectaire à l'égard des indigènes, par une répartition arbitraire d e la propriété foncière et par des pratiques tyranniques e n matière d e travail. L a politique indigène est u n

élément fondamental d u colonialisme et la politique actuelle des « foyers bantous » du gouvernement raciste d'Afrique du Sud e n est la version la plus récente. Il n'existe de « politique indigène » dans aucun des États africains

indépendants qui sont eux-même s

montre bien qu e ces gouvernements noirs ne sont pas des autorités coloniales. Ils possèden t de s ministères d e « l'intérieur » , o u de s « affaires intérieures » , comm e tous les États souverains d u monde , mais aucun d e

L e caractère colonialiste

d e son autorité sur ses

les successeurs du pouvoir colonial, ce qui

leurs

citoyens n'est soumis à un e « politique indigène » ségrégationniste.

C'est

là le principe fondamental d e

l'autodétermination qui permet d e juger

de la souveraineté des peuples et des nations. C'est dans ce contexte qu e les Africains d'Azanie réclament u n réexamen, un rajustement et une redéfinition du statut juridique internatio- nal d e l'Afrique d u Sud raciste, e n s'appuyant sur le principe d u droit de s peuples à disposer d'eux-même s dans la mesure où ce droit les intéresse et les concerne . Ils rejettent la thès e selo n laquelle ils constitueraient u n peupl e indépendant simplement victime d'une discrimination raciale o u ethnique, mais estiment au contraire qu'ils ont été privés, arbitrairement et par la force des armes, d e leurs terres, et, partant, d e leur existence e n tant que nation, privés de leurs droits civiques par le refus arbitraire et tyrannique d'une libre

La

position

de l'Afrique du Sud

37

et pleine participation aux affaires publiques de leur pays, privés des droits fondamentaux de l'homme par l'imposition de l'arbitraire dans ce pays. Tous

ces actes

violation flagrante, collective et méprisante du droit des Africains à disposer

d'eux-mêmes, d u caractère sacré de leur souveraineté nationale et

l'intégrité territoriale de leur patrie bien-aimée. Ces droits sacrés ne souffrent ni trahison ni compromis. Notre peuple ne saurait renoncer à son destin national ni se résigner à l'asservissement, quels que soient les obstacles qui se dresseront sur son chemin. So n devoir national est d e trouver un e solution historique au problème des relations internes dans ce pays.

commis par le régime en place en Afrique d u Sud constituent une

de

Le statut actuel

Il existe plusieurs interprétations du statut politique international

l'Afrique du Sud. La première est ce que nous pourrions appeler 1' « optique

de l'apartheid ». Selon Chris Jooste 1 , le gouvernement actuel de l'Afrique

du Sud s'est fixé pour tâche de « rendre leur indépendance à ceux qui ont été

privés de la liberté par le Royaume-Uni et qui ont été placés en 1910 dans une situation d'assujettissement sous le gouvernement de l'union ». L a

situation, telle que la conçoit et la définit le régime actuellement au pouvoir, est donc la suivante : « Le gouvernement d e l'union a été formé e n tant que gouvernement blanc chargé d'administrer les anciennes républiques boers du

Transvaal et d e l'État libre d'Orange , les

Ca p d e Bonne-Espéranc e et d u Natal, les territoires bantous annexés et

incorporés à l'Afrique d u Su d

blanches vivant sur les territoires blancs, c'est-à-dire principalement les

Indiens et les métis

Autre interprétation : le point de vue libéral. Parlant de ce qu'elle appelle l'essentiel d u problème racial, Ellen Hellman, du South African Institute of Race Relations, signale qu e « l'Afrique d u Sud a été comparée aux autres puissances coloniales, à ceci près que ses sujets coloniaux vivent à

d u

actuel de

anciennes colonies britanniques

britannique, ainsi qu e les populations no n

d u Cap 2 . »

qui vivent a u Natal et dans la colonie

l'intérieur même des frontières de leur patrie », et elle ajoute : « L'appareil général d u colonialisme, tel qu'il s'était développ é a u début d u xx e siècle,

. o ù les colons d'origine

européenne dominaient les autochtones et n e les admettaient dans la société blanch e qu e dan s la mesur e o ù ils e n avaient besoi n comm e main-d'œuvr e bon marché. » L'historien Eric Walker 3 ajoute pour sa part : « La nouvelle

union se vit attribuer le statut prestigieux mais ma l défini d e dominio n

avait aussi été mis e n place e n Afrique d u Sud

1. Chris Jooste, South African dialogue, p. 5, Johannesburg, McGraw-Hill.

2.

Chris Jooste, op.

cit.,

p . 4 .

38

E.

L.

Ntloedibe

britannique d'après-guerre [

]

entreprit ce

qu e seuls les

hauts-commissaires

britanniques avaient jusqu'alors tenté : gérer les affaires d e l'Afrique d u Sud dans leur ensemble. »

Sur le plan international,

l'Afrique d u Sud est considérée comm e « u n

État indépendant et souverain ». Il est évident qu'on se réfère par là à la position internationale du gouvernement blanc de ce pays. L a Déclaration universelle des droits d e l'homm e proclame catégoriquement qu e « tous les peuples ont le droit d e disposer d'eux-même s ». Chacu n sait que les Africains d'Afrique du Sud vivent sous la domination d'un gouvernement minoritaire

blanc qui leur dénie la souveraineté nationale et viole l'intégrité territoriale

de leur pays. L e droit

fondamental du droit international, qui s'applique au statut politique des populations autochtones vivant sur leur terre ancestrale. L e peuple africain d'Afrique du Sud ne jouit pas de ce droit et sa lutte pour la libération nationale repose sur son droit inaliénable d'exercer ce droit sans entrave, sans restriction et en toute quiétude. E n vertu de la Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux, « le manque de préparation dans les domaine s politique, économiqu e o u social o u dans celui de l'enseignement ne doit jamais être pris comme prétexte pour retarder l'indépendance ». L e déni de ce droit étant le signe manifeste d'un régime colonial, la question de la légalité du statut politique international actuel de l'Afrique du Sud n'est pas, selon nous, pertinente puisqu'elle méconnaît la réalité objective. En soulevant la question de la légalité du statut international de

l'Afrique

afin que la situation puisse être évaluée correctement. Nous avons déjà cité une partie de la résolution adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies à sa 29 e session à propos de l'autodétermination, tandis que, dans une autre partie, l'Assemblée exprimait son soutien à « la lutte légitime du peuple opprimé d'Afrique du Sud pour l'élimination totale de l'apartheid ». Nous tenons à appeler l'attention sur deux autres résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies. Par sa résolution 2787 (XXVI ) de 1971, l'Assemblée générale a confirmé « la légitimité de la lutte des peuples qui combattent pour exercer leur droit à disposer d'eux-mêmes et se libérer de la domination coloniale et étrangère et de l'emprise étrangère, notamment en Afrique australe, et en particulier de ceux du Zimbabwe, de Namibie, de

l'Angola, du Mozambique, de Guinée-Bissau, ainsi que du peuple palestinien, par tous les moyen s e n leur pouvoir qui sont compatibles avec la Charte des Nations Unies ». E n outre, la résolution 3103 (XXVIII), adoptée par l'Assemblée générale le 12 décembre 1973, stipule ce qui suit : « Les conflits armés où il y a lutte de peuples contre la domination coloniale et

étrangère et les régimes

des peuples à disposer d'eux-même s est u n principe

d u Sud , notre désir est d e dissiper les ambiguïtés qui l'entourent

racistes doivent être considérés comm e des conflits

La position

de l'Afrique du Sud

39

armés internationaux au sens des conventions de Genève de 1949, et le statut juridique prévu pour les combattants dans les conventions d e Genèv e d e 1949 et les autres instruments internationaux doit s'appliquer aux personnes engagées dans une lutte armée contre la domination coloniale et étrangère et les régimes racistes. » Le mouvement de libération nationale d u peuple d'Azanie considère que les Africains d'Azanie vivent sous le joug d'un gouvernement minoritaire blanc qui leur dénie la souveraineté nationale et viole l'intégrité territoriale de leur patrie. C'est là une situation coloniale et la question de « l'égalité des homme s » est ici secondaire . L e droit de s peuple s à disposer d'eux-même s est un droit international et indivisible : il a la même signification en Azanie qu'en Namibie et au Zimbabwe, ou dans n'importe quelle autre partie de l'Afrique. Par conséquent, pour le peuple d'Azanie, la question de la légalité n'est pas pertinente puisqu'elle méconnaît la réalité de notre situation. Pour nous, il ne fait aucun doute que la domination blanche en Afrique n'est pas seulement une question d'apartheid, mais qu'elle s'inscrit dans le cadre de l'exploitation locale et étrangère du peuple africain. Le statut politique de la « République d'Afrique du Sud » actuelle est, selon nous, celui d'un pays colonial dominé par le consortium impérialiste constitué par les investisseurs et leurs partenaires commerciaux, qui

détiennent plus de 80 % de la propriété

commu n avec la bourgeoisie blanche dont le gouvernement est u n élément

important. L a principale contradiction d e l'Azanie est donc celle qui a trait

au contrôle du pays et d e sesrichesses.Le pays, c'est la terre et ses

Sa richesse, ce sont ses ressources naturelles et le travail de sa population. U n e grande partie d u sol est constituée d e roches anciennes et d e sédiments

continentaux riches en minéraux. D'après les brochures destinées au x touristes, ses ressources minérales illimitées en font le pays le plus riche, et de loin, de toute l'Afrique. Selon le dernier recensement officiel, le pays compte environ 25 millions d'habitants, dont au moins 21 millions

d'Africains.

propos des prétendus « foyers » qui pour nous sont des « réserves de main-d'œuvre indigène », qu'ils constituaient une richesse permanente que ne possède aucun autre pays indépendant d'Afrique, à savoir des ressources illimitées en main-d'œuvre.

Depuis trente ans, la bourgeoisie blanche fait des efforts concertés pour renforcer sa position économique dans le pays, mais l'impérialisme

britannique conserve un e

commerce puisqu'il détient environ 97 % du capital minier, 94 % d u capital industriel, 88 % du capital financier et 75 % du capital commercial. Cette

puissance économiqu e est e n grande partie concentrée

sept établissements financiers qui contrôlent plus d'un millier de grandes

privée en Afrique du Sud , en

habitants.

U n ministre du gouvernement raciste a indiqué récemment, à

position prépondérante dans les mines et le

entre les main s d e

40

E.

L. Ntloedibe

sociétés et dont les ressources totales dépassent un milliard d e livres, tandis que la part des autres intérêts impérialistes occidentaux excède 1 800 millions de livres investis dans au moins 1 632 sociétés appartenant à 13 pays

capitalistes. L a République

Afrique du Sud , l'Australie 73, la Belgique 44, le Canad a 15 , les Etats-Unis

494, la France 85, l'Italie 21, le Japon 2 , la Nouvelle-Zélande 3 , les Pays-Bas 57, le Royaume-Uni 630, la Suède 59 et la Suisse 17 1 . Il n'est pa s douteux qu e toutes les sociétés étrangères opérant e n Afrique du Su d respectent la « politique indigène » du gouvernement

fédérale d'Allemagne a 132 sociétés opérant en

sud-africain et se conforment strictement aux lois qui en mot, elles participent toutes à l'apartheid et, inversement,

découlent. E n un c'est en leur no m

pratiqué. Nou s affirmons qu e la

« politique indigène » est appliquée dans l'intérêt colonial d e ces sociétés et,

comm e pour le colonialisme britannique qui les a précédées, à leur instigation parce qu e l'Afrique d u Su d est pour elles un e semi-colonie qu'elles se partagent. Selon nous, la domination blanche est la forme prise par le

colonialisme e n Afrique d u Sud. E n effet, les Africains sont actuellement soumis à l'autorité coloniale du gouvernement raciste blanc, héritier depuis 1910 du colonialisme britannique. Les Britanniques ont exercé cette domination pendant toute la durée de l'occupation coloniale de notre pays et

ils l'avaient eux-même s héritée d u pouvoi r colonial raciste exerc é pa r

Compagnie

remont e au 6 avril 1652. Nou s ferons ici un e distinction entre le sectarism e d u

racisme blanc, qui n'est pas une contradiction historique fondamentale, et le despotisme, qui est u n trait essentiel d u colonialisme. Le premier gouvernement de l'union a été un gouvernement de coalition, le cabinet étant composé de quatre membres pour le Cap, trois pour le Transvaal, deux pour le Natal et deux pour l'État libre d'Orange. A u Royaume-Uni , les affaires d'Afrique d u Sud étaient régies par le Colonial Office et le Dominion Office. Ces deux organismes se scindèrent en 1925 et l'Afrique du Sud tomba sous la juridiction du Dominion Office. A l'époque, la souveraineté britannique était reconnue. E n 1927, lors de la discussion au Parlement du Nationality and Flag Bill, le ministre de l'intérieur, D . F . Malan , estima qu e « les ressortissants d e l'union devaient aussi être des sujets britanniques et constituer un petit cercle au milieu d'un grand 2 ». La Conférence impériale réunie à Londres en 1926 avait déclaré que le Royaume-Un i et les dominions avaient « le mêm e statut et n'étaient nullement subordonnés les uns aux autres ». Les clauses correspondantes d e

et dans leur intérêt qu e l'apartheid est

la

Ca p

hollandaise

des Indes

orientales dont

l'installation au

1. Investment in apartheid,

p. 9, Bruxelles,

ICFTU.

La

position de l'Afrique du Sud

41

la Déclaration Balfour qui fut adopté e par la suite devaient figurer dans le

en 1931, qui accordait légalement la liberté

d'action à ceux des dominions qui le souhaitaient. Le général Hertzog, alors premier ministre, se félicita de ces dispositions, car elles consacraient « l'indépendance souveraine et la liberté définitive du pays 1 » . C e changemen t constitutionnel fut considéré comm e liant le statut international du pays à la question « indigène ». Jusqu'alors, les Britanniques estimaient qu e « les intérêts des Noirs devaient passer e n premier là où les Blancs étaient e n minorité parmi une population nombreus e

Statut de Westminster adopté

de Noirs » 2 . En réponse à l'appel du général Smuts, le général Hertzog aurait établi, lors d e la Conférence impériale, des contacts étroits avec les délégations des autres colonies, notamment celle du Kenya, en « demandant

les gouvernement s intéressés se consultent avant que l'un d'eux n'adopte

que

une politique indigène sensiblement différente de celle d u gouvernement de l'union 3 ». Le Status Act de 1934 proclama que le Parlement de l'Union sud-africaine était 1' « organe législatif souverain » sans le consentement duquel aucun monarque britannique futur (ou son représentant) ne pourrait agir sans l'avis, o u mêm e contre l'avis, de ses ministres de l'union lors mêm e que ce pouvoir était « prévu expressément o u implicitement, ni bénéficier des convention s existantes qui lui donnaien t le droit d e convoquer , d e proroger ou de dissoudre le Parlement ». L e Coronation Oath Act de 1937 faisait obligation a u roi d e Grande-Bretagne d e « gouverner les Sud - Africains conformément aux statuts acceptés par le Parlement de l'union et selon leurs propres lois et coutume s ». Cette position fut celle qui prévalut jusqu'en 1961, époque où le docteur Verwoerd se sépara du Commonwealth et où la république remplaça la monarchie. Jusque-là, le chef suprême avait été le roi d e Grande-Bretagne agissant par l'intermédiaire d e son représentant local, le gouverneur général. L e dernier gouverneur général de l'Afrique du Sud, Charles Robert s Swart, fut aussi le premier président d e la République.

La

position du Royaume-Uni

De ce qui précède, il ressort clairement qu'en 1910 le Royaume-Uni n'a pas accordé à l'Union sud-africaine son indépendance souveraine, en dehors des pleins pouvoirs en matière législative et du droit d' « adopter des lois dans l'intérêt d e la paix, d e l'ordre et d'une bonn e administration » , et ce, dans les

1. Cape times, 28 février 1931.

2. Africa

and some

world problems.

42

E.

L.

Ntloedibe

limites assignées aux colonies. C'était là la marque même d'un gouvernement responsable selon la pratique constitutionnelle britannique d e l'époque. L'autorité coloniale sur la population noire confiée au gouverneur général de l'Union sud-africaine au titre de la section 147 de la Constitution est claire et sans ambiguïté. Il est stipulé e n effet que « la direction et la gestion des affaires indigènes et des questions touchant spécialement ou différemment les Asiatiques incombent, dans toute l'union, au gouverneur général en son Conseil, qui exerce tous les pouvoirs spéciaux relatifs aux affaires indigènes jusque-là dévolus aux gouverneurs des colonies o u exercés par eux en qualité

de chefs suprêmes des tribus indigènes

»

Dans

British

Commonwealth,

development of its laws and constitu-

tions, South Africa », Hahlo et Kahn rappellent qu e le gouvernement britannique avait fait savoir de diverses manières qu'il ne rejetterait pas un accord conclu à la Convention nationale blanche qu i maintiendrait les dispositions coloniales en vigueur dans les différentes provinces en matière de droit d e vote et qui exclurait les non-Blancs d u Parlement. Ils concluent que « le gouverneur général était investi, en matière d'affaires indigènes, des pouvoirs spéciaux que détenaient les gouverneurs des colonies » . Ils ajoutent que le seul changement constitutionnel intervenu qui puisse donner l'impression qu e les liens rattachant l'union a u colonialisme britannique s'étaient rompus était le fait que l'exécutif de l'union, conformément à la Convention britannique, assumait la prérogative royale et pouvait l'exercer par l'intermédiaire d u gouverneur général sans en référer au souverain. A propos d e l'indépendance souveraine, les Britanniques considéraient qu e

« les relations entre les dominions et le gouvernement impérial ne pouvaient pas être interprétées comm e u n projet d'alliance entre Etats indépendants

mais constituaient plutôt une déclaration d'autonomie des diverses parties de l'empire ». Cette thèse fut avancée alors mêm e que le général sud-africain Hertzog saluait la Déclaration Balfour et le Statut de Westminster de 1931 comme signifiant pour l'Afrique du Sud « l'indépendance souveraine et la liberté

définitive d u pays ». L'analyse

Royaume-Uni comme renfermant « plus de passion que de substance ». L e secrétaire aux dominions déclara à la Chambre des communes que « rien de fondamentalement nouveau n'était intervenu ; les deux principes d e la Déclaration Balfour étaient l'égalité politique des dominions au sein d e

l'empire et leur unité à l'ombre d e la couronne ». L'unanimité n e s'était même pas faite sur ce point a u sein d u gouvernement sud-africain. L e

ministre de

lequel était censé refléter le « nouveau statut », soutenait que le changement de drapeau reflétait « le statut national de l'union et l'unité de l'empire ».

d u général Hertzog fut présentée a u

l'intérieur, D . F . Malan, qui avait pris l'initiative du Flag Bill,

La

position de l'Afrique du Sud

43

L'évolution d u statut par voie de convention

L'évolution du statut des dominions britanniques par voie de convention s'est amorcé e à la Conférenc e impériale d e 1911 , o ù il fut décidé qu e les dominions seraient consultés, chaque fois que cela serait possible, avant que

soit contractée toute obligation internationale susceptible d e les toucher. Le s dominions reconnaissaient pour leur part que le gouvernement impérial demeurait responsable en dernier ressort de l'élaboration de la politique. L a déclaration d e guerre à l'Allemagne , e n 1914, fut acceptée par les dominion s comm e les liant eux-même s automatiquement et leur participation à la

guerre conduisit à la création

étaient représentés. Lors de la Conférence de la paix tenue à Paris en 1919, le Cabinet de guerre impérial se transforma e n délégation impériale, et les délégués d e chaque dominion, en vertu de leur rôle durant la guerre, y représentaient en

mêm e temp s leur propre pays . Ils signèrent don c le traité d e Versailles e n tant que membres de la délégation impériale et en qualité de représentants de leurs pays, devenant ainsi membres originaires de la Société des Nations.

d u

Cabine t d e guerr e impérial au sein duque l ils

L e

Canad a

fut

autorisé e n 192 0 à se

doter d'un e représentation

diplomatique distincte à Washington, l'État libre d'Irlande en 1924 et l'Afrique du Sud en 1930, après que la Conférence impériale eut décidé d'accorder la « liberté d'action sur le plan international » à tous les dominions qui le souhaitaient. Ceux-ci ne bénéficiaient pas pour autant d'un statut indépendant, « mêm e si certains homme s d'État des dominions (le

général Hertzog, par exemple) le prétendaient ». Les représentants consulaires des dominions se virent conférer le rang d'ambassadeur en 1943, à commence r par le Canada , et les pays membre s d u Commonwealt h devinrent membres originaires des Nations Unies après la deuxième guerre mondial e ; ils furent habilités à conclure indépendammen t de s traités et créèrent un ministère des affaires étrangères au sein de leurs gouvernements respectifs. Auparavant, c'était Whitehall qui s'occupait des affaires étrangères de tout l'empire ; dorénavant, chaque pays du Commonwealth se chargeait de ses propres relations extérieures. Le rapport de la Conférence impériale de 1930 indiquait qu' « il n'y aurait aucune modification du statut commun sans consultation et accord

entre les divers membre s d u Commonwealt h ». E n 1947, l'Inde fut autorisée à demeurer au sein du Commonwealth en tant que république indépendante.

La mêm e demande , présentée premier ministre raciste H . F .

et l'Afrique du Sud se retira ultérieurement du Commonwealth par une déclaration unilatérale.

pa r l'Afrique d u Sud , fut rejetée e n 1961. L e Verwoerd aurait, dit-on, retiré cette requête,

44

E.

L. Ntloedibe

Il est manifeste que reconnaître la prétendue indépendance souveraine de l'Afrique d u Su d revient à reconnaître sa sécession unilatérale, consécutive au refus formel opposé par une conférence du Commonwealth dûment constituée. La sécession de l'Afrique du Sud s'est opérée en vertu de

l'adoption, par le Parlement raciste, d'une mesure législative qui consistait

purement et simplement à remplacer les termes d e « gouverneur

la République » chaque fois qu'ils apparaissaient

dans la Constitution et dans la législation sud-africaine, le mode de désignation d u président ayant été modifié e n conséquence et les lettres patentes royales et autres instruments constitutionnels ayant été abrogés. Telles sont les grandes lignes d e l'évolution juridique d u problème. Nous ne cherchons pas à gagner un procès : notre thèse politique se fonde sur le principe du droit de notre peuple à disposer de lui-même. Pour nous, cela ne change rien qu'il existe un South African Act de 1961, par lequel le Royaume-Uni, après consultation des autres membres d u Commonwealth, aurait autorisé le gouvernement d'Afrique du Sud à faire officiellement sécession afin de devenir une république indépendante, car, à moins que cette action ne soit conforme au principe d'autodétermination, notre peuple ne reconnaîtra jamais cette sécession liée à la proclamation de la république. Nous tenons à souligner que la position catégorique de l'Organisation des Nations Unies , dont font partie les États membre s d e l'Organisation d e l'unité africaine, va plus loin dans ses principes. Dans un e de leurs résolutions, les Nations Unie s ont estimé que , lorsque le peuple d'u n territoire n'a pas encore accédé pleinement à l'autonomie, chaque cas devra être examiné et traité comme un cas d'espèce et compte tenu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Un e autre démarche d'importance historique dans l'établissement d u droit à l'autodétermination a consisté à définir le colonialisme et toutes les formes d'assujettissement des peuples à la domination et à l'exploitation étrangères comme constituant un déni de ce droit et des droits fondamentaux de l'homme, ainsi que de l'exercice de ce droit eu égard à la décolonisation. L'Organisation des Nations Unies a pris en outre deux positions

par ceux d e « président d e

général »

fondamentales. D'un e part, le processus d e libération est irrésistible et irréversible ; par conséquent, pour éviter des crises graves, il faut mettre u n terme a u colonialisme et à toutes les pratiques d e ségrégation et d e

discrimination qui s'y rattachent. E n d'autres termes, la

position des Nations

Unies est

qu e les relations entre peuples libres doivent

s'établir sur u n pied

d'égalité.

D'autre part, l'Organisation des Nations Unies a affirmé que ,

juridiquement parlant, les combattants qui luttent contre la domination coloniale et étrangère et contre les régimes racistes luttent pour pouvoir exercer leur droit à l'autodétermination et à l'indépendance et que leur comba t est légitime et pleinement conforme au x principes d u droit

La

position de l'Afrique du

Sud

45

international. Notre peuple a toujours considéré que la domination blanche (qualifiée de domination étrangère dans les documents des Nations Unies) constitue un déni du droit des peuples placés sous régime colonial à disposer d'eux-mêmes. Les Nations Unies confirment qu'il y a domination étrangère lorsque la puissance dominante diffère par sa race de la population assujettie. Rappelons enfin qu'en vertu des résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies et du Conseil de sécurité quiconque possède un droit doit

posséder les moyen s d e l'exercer et qu'en outre ces peuples ont le droit d e

solliciter et d'obtenir, dans leur lutte, l'aide d'autres Etats, lesquels ont le

droit et mêm e le devoir de leur accorder une telle

d'Azanie considère que son statut politique est celui d'un peuple colonisé. So n colonisateur est le gouvernement étranger d'Afrique du Sud qui tient son

pouvoir d e l'impérialisme britannique. C e dernier a imposé le régime colonial par le biais d u « gouvernement et d u Parlement d e l'Union

sud-africaine [qui auront] tous les pouvoirs législatifs et pleine autorité pour

adopter des lois

administration

avons souligné que c'est à la demande expresse de la convention nationale

blanche que ce régime a été institué et que le Colonial Office avait fait savoir

qu'il n e

Nous avons vu aussi que cette clause a été insérée dans la Constitution de l'Union sud-africaine, dont la section 147 conférait au gouverneur général, chef constitutionnel d u gouvernement sud-africain, tous les pouvoirs d'u n gouverneur colonial dans la direction et l'administration des affaires indigènes. Nous estimons que le pouvoir colonial qui a été octroyé a u gouvernement sud-africain sur le peuple noir s'exerce toujours, qu'il est visible dans la vie sociale du pays, et aussi que le peuple noir demeure aujourd'hui politiquement asservi. Nous soutenons en outre qu'il est juste d'assimiler la domination étrangère blanche au régime colonial. Enfin, l'autodétermination est un concept universellement reconnu comme étant un droit naturel des nations. L e droit international y voit une condition préalable à la promotion et à la protection des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la base indispensable du développement d e relations amicales entre les nations et du maintien d e la paix et d e la sécurité internationales.

aide. L e peuple noir

dans l'intérêt d e la paix, d e l'ordre et d'une bonne

d e l'union dans les limites assignées aux colonies ». Nou s

s'opposerait pas à ce qu e les Noirs fussent privés du droit de vote.

L'Afrique du Sud face à ses défis

Edmond Jouve

A u cours des dernières années, l'Afrique australe est devenue un e région

d'un e importance stratégique pou r les pays occidentaux. L'indépendanc e d e l'Angola et d u Mozambique, la montée des luttes de libération, le soulèvement des populations noires d'Afrique d u Su d ont modifié les

de Pretoria prend, à plus

d'un titre, u n caractère particulièrement aigu. Sur le plan interne, en particulier, la minorité blanche doit de plus en plus tenir compte des

« non-Blancs ». Selon un e

quelque 25 millions et demi d'habitants répartis en quatre groupes raciaux :

communauté blanche (16,6 %) , communauté noire (71,2 %) , métis (9,3 %) ,

donc u n réservoir considérable

de main-d'œuvre. D'après une statistique d e 1975, sur 2 676 974 travailleurs recensés en Afrique d u Sud dans l'industrie, 573 483 seulement étaient d e

race blanche. E n dépit d e cela, les « foyers nationaux » dans lesquels vivent 49 % de la population noire n'occupent qu e 12,8 % d u territoire d e la

république

tenté d'assouplir leur politique d'apartheid. Mais, devant l'aggravation des conflits, ils on t d û abandonne r cette tactique . Su r le pla n économique , également, la conjoncture n e leur est plus aussi favorable qu e par le passé. Quant à la communauté internationale, son hostilité à l'égard d u régime raciste ne fait qu e croître. L'Afrique d u Sud s'est donc donné pour objectif de relever u n triple défi : politique, économique et diplomatique.

Fac e à cette situation, les dirigeants d e Pretoria on t d'abor d

Indiens (2,9 %) . Les non-Blancs constituent

estimation de 1975, l'Afrique d u Su d compte

données d u problème. Celui qu e pose le régime

L e défi

politique

Dans un e interview publiée par le Sunday tintes de Lagos le 3 0 mars 1975,

B. J. Vorster, premier ministre d'Afrique d u Sud, déclarait : « Mo n objectif

est de normaliser les relations entre pays africains

gouvernement demeure celle d u développement séparé, c'est-à-dire de

l'apartheid. » E t il précisait que la politique de discrimination raciale de son pays pourrait au mieux être infléchie mais no n remise en cause. Depuis,

l'attitude n' a guère changé quant a u fond.

mais la politique d e mo n

Tou t a u plus les responsables

48

Edmond Jouve

sud-africains ont-ils cherché à rendre cette politique le moins impopulaire possible. D'où , par exemple , les somme s importantes consacrées par le gouvernement à la propagande. D e 140 000 dollars en 1948, le budget de l'information est passé à 5 millions e n 1969. Pou r l'exercice 1976/77, il a mêm e dépassé 15 millions. Mais , tandis qu e les responsables gouvernemen - taux continuent d'appliquer, coûte que coûte, la politique de

« développemen t séparé » , les luttes s'intensifient, entraînant d'ailleurs u n durcissement de la répression.

La politique de « développement séparé » La République d'Afrique du Sud s'est d'abord accommodée de la souveraineté reconnue à d'anciens protectorats de l'Afrique australe. Certes,

le Botswana, indépendant depuis le 30 septembre 1966, dispose d'un immens e territoire, mais seule sa partie orientale est fertile. Dè s lors, son économie a besoin, pour survivre, du revenu des 60 000 travailleurs — le cinquième environ de la population — qui sont employés en Afrique du Sud. L e Lesotho , égalemen t indépendan t depuis 1966 , vit des salaires d e ses

100 000 immigrés. L a situation d u Swaziland, indépendant depuis septembre

1968, n'est guère plus brillante. L'Afrique du Sud protège sa monnaie au sein de la zone rand. L'ancien Sud-Ouest africain — la Namibie — reste, comme les pays précédemmen t cités, dan s l'orbite d e la Républiqu e d'Afrique d u Sud. Il e n est d e mêm e des deux bantoustans auxquels 1' « indépendance » a

été concédée récemment. L e Transkei a accédé à la souveraineté internationale le 25 octobre 1976. Dè s le mois d'avril 1975, le chef

Matanzima avait obtenu le privilège de lever une force armée placée sous le commandement d'u n officier noir et, le 1 er octobre , les postes d e police d u territoire avaient été remis à la police d u Transkei. Parallèlement, les communautés métisse et indienne avaient obtenu de minces avantages. A la fin du mois d'octobre 1976, le ministre de l'administration bantoue avait annoncé, « pour l'an prochain », 1' « indépendance » d'un second bantousta n : le Bophuthatswana . L e proje t d e loi accordan t 1' « indépendance » à ce territoire a été publié le 7 mai 1977 et 1' « indépendance » a été proclamée le 6 décembre 1977. L e nouvel État est formé de sept territoires no n contigus, pour la plupart enclavés dans l'Afrique du Sud. L e chef Lucas Mangope assume la présidence du Bophuthatswana , dont la capitale provisoire est Montshiwa. A u mois d e mars 1978, on apprenait également la prochaine demande d'indépendance du bantoustan Venda, proche de la frontière avec le Zimbabwe. Il existe encore, en effet, six foyers autonome s bantou s : Basoth o Qwaqwa , Ciskei, Gazankulu, Kwazulu, Lebowa et Venda. Progressivement, une certaine autonomi e leur a été reconnue . Un e loi d e 195 3 a organisé dan s les

« réserves » d'alors la mise en place graduelle d'une administration bantoue.

L'Afrique

du Sud face à ses défis

49

Des cellules administratives constituées autour des chefs traditionnels locaux ont été regroupées e n « unités territoriales » nationales (Xhoda , Zoulou ,

Sotho

ouvriers bantous travaillant dans les États blancs ont été rattachés

administrativement à ces unités nationales. De s conseils territoriaux ont été institués. Autonomes aux termes du Bantu Homelands Constitution Act de 1971, ces bantoustans ont tous vocation à devenir « indépendants ». Tels qu'ils sont aujourd'hui, on leur reproche de ne regrouper qu'une fraction de

la population noire d'Afrique d u Su d (la majorité réside dans

d e reposer sur des bases tribales périmées, d e n'être pas

blanches),

du fait de la fragmentation de chaque homeland en territoires parfois très

éloignés les un s des autres et d e

)

. Un e loi d e 195 9 a accéléré le mouvemen t vers l'autonomie. Le s

les zone s viables —

l'insuffisance d e leurs ressources

économiques

et financières (sauf pour le Lebowa) , et, enfin, d'être dotés

d'institutions

non démocratiques. Les territoires qui

se sont vu octroyer u n

statut d'Éta t n e sont guèr e mieu x lotis. Cependant , ils on t parfois tenté d'use r de s prérogative s nouvelle s don t ils disposaient. Ainsi , le 1 0 novembr e

1976, le gouvernement du Transkei a demandé à celui de Pretoria de

rappeler immédiatement les policiers blancs restés e n fonctions à titre d e

« conseillers ». Une demande identique a été présentée le 20 janvier 1978 :

cette

de la défense. A la suite de difficultés diverses, le Transkei a même fini par

rompre ses relations diplomatiques avec l'Afrique d u Sud le 10 avril 1978.

La politique de l'Afrique du Sud s'accompagne de mesures de

« libéralisation » destinées à jouer le rôle d'amortisseur. Ainsi les équipes sportives multiraciales ont été autorisées en septembre 1976. L e 11 août 1977, le ministre des sports a approuvé la mixité raciale dans les clubs

mars 1978 , l'apartheid a été supprimé dans les théâtres.

sportifs. L e 11

Quelques jours plus tard, le gouvernement autorisait les églises des zones

urbaines à ne plus pratiquer la discrimination raciale. Des organismes privés agissent dans le mêm e sens. Ainsi, le 3 mars 1977, la Pick and Pay, un e des plus grandes chaînes de supermarchés d'Afrique du Sud, a décidé de traiter

sur u n pied d'égalité

pour la première fois, un public multiracial a été admis à assister à un match

de football à Johannesburg. L e gouvernement ne se borne pas à supprimer certaines mesures discriminatoires : le 13 mai 1977, par exemple, il a

présenté u n plan de constructions scolaires à Soweto dont le coût devait s'élever à plus d'un million de dollars. U n peu plus tard, le ministre de l'agriculture — appuyé par celui des affaires étrangères, par plusieurs

journaux et par des personnalités — a mêm e demand é l'abrogation d e la

sur l'immoralité » interdisant les relations sexuelles interraciales. L e 9 août

1977, la Chambre de commerce de Johannesburg suggérait de supprimer l'apartheid dans les lieux publics. Trois mois plus tard, le procureur général

fois, il s'agissait d u retrait de « conseillers »

sud-africains du ministère

les syndicats blancs, noirs et métis. E t le 1 0 avril 1977,

« loi

50

Edmond

Jouve

de

la province du Transvaal envisageait une action judiciaire en rapport avec

la

mort survenue pendant sa détention d u nationaliste noir Steve Biko.

Quelques mesures pratiques ont même été adoptées. Aux « laissez-passer » pour les Noirs se sont substituées les pièces d'identité délivrées par les autorités des bantoustans (4 novembre 1977). L'interdiction du journal The voice a été levée le 3 0 juin 1978. A la suite d e la fusion des quatre mouvements de scoutisme (blanc, noir, métis, asiatique) en u n Mouvement

scout d'Afrique du Sud, c'est un Noir qui a été élu président (3 juillet 1977). Cette évolution, si timide soit-elle, a été rendue possible par les succès importants qu'a remportés le parti a u pouvoir. L e 1 2 mai 1977, le ministre

des affaires étrangères d e l'époque, Pik Botha , est

l'occasion d'une élection législative partielle. L e 20 septembre suivant, le premier ministre, B . J. Vorster, annonce la dissolution d e l'Assemblée nationale et des quatre conseils provinciaux. Des élections sont alors prévues pour le 30 novembre 1977. Face à l'opinion internationale mobilisée contre le

régime de l'apartheid, le gouvernement s'efforce d'obtenir une légitimité renouvelée a u sein d e la population blanche. Ces élections donnent à

B. J. Vorster et à so n parti une victoire éclatante. L e Parti national

remporte 134 sièges sur 165, en gagnant ainsi 19. Cet appui massif fourni à

B. J. Vorster laisse toute liberté au premier ministre d'appliquer sa politique

raciale ainsi que d'élaborer et de mettre en œuvre la nouvelle Constitution.

Sitôt élu, il fait d'ailleurs état d e son refus d'accorder les droits politiques aux

Africains

dans le cadre du développement séparé ».

Mais, dans le même temps, la solidarité des Noirs répond à celle des Blancs. Aux élections municipales de Soweto (19 février et 15 avril 1978) il y

a 95 % d'abstention. Quelques mois plus tard, le 2 8 septembre 1978,

l'homm e fort du régime , Pik Botha , est élu par le Parlement premier ministre

de la République d'Afrique d u Sud 1 . Ancien ministre d e la défense, il a fait d e ce pays une puissance militaire sans équivalent au sud de l'équateur, grâce à un accroissement

spectaculaire des dépenses d'équipement. L e nouveau premier ministre est

l'un

Afrique australe

ségrégation constitutionnelle 2 ».

de la loi fondamentale , qui doit être effective à la fin d e 1978. Il s'agira d u

troisième texte constitutionnel (après le South Africa

triomphalement élu à

E n revanche, il promet d'effectuer les « changements nécessaires

des artisans

d u projet de Constitution. L'évolution de

la situation en

de

a , e n effet, entraîné un e accélération du « processus

Le 1 er août 1977,

o n

annonce une réforme

Act d e 1909 et le

1. L e 2 9 septembre 1978, B . J. Vorster (au pouvoir

depuis 1966) est élu président d e la

République par le Parlement réuni en session extraordinaire au Cap.

L'Afrique

du Sud face à ses défis

51

Republic of South Africa Constitution Act d u 24 avril 1961). E n vertu de ce nouveau texte, chacune des trois communautés sur quatre (Blancs, métis, Indiens) devrait disposer d'un Parlement monocaméral compétent pour ses propres affaires. Chaque groupe devrait également disposer d'un gouverne- ment et d'u n premier ministre. Cependant, aucun Parlement fédéral n'est prévu. Les affaires communes aux trois communautés seront traitées par u n Conseil d e cabinet composé des ministres des trois groupes. E n cas de

désaccord, le

au x Noirs , ils doivent , à lon g terme , obtenir leu r « indépendanc e » et perdr e

ainsi tout

Cependant, le « pouvoir pâle » tient bon. Ainsi, le 10 novembre 1976, le ministre d u travail a rejeté la proposition faite par des organisations patronales et industrielles d'abolir la loi réservant au x Blancs les emplois qualifiés. L e lendemain, le ministre de l'administration bantoue, M . Treurnicht, s'est déclaré hostile à tout assouplissement de la politique d'apartheid. Il y a eu pire. L e 16 mars 1977, J. S . Otto, nouveau maire

président d e la République tranchera

en dernier ressort. Quant

lien juridique avec l'Afrique d u Sud .

adjoint de Johannesburg, a

préconisé u n renforcement de la ségrégation.

Quant à B. J. Vorster, il a annoncé, le 19 avril 1977, la poursuite de la politique de « développement séparé » et l'élimination des discriminations entre communauté s raciales. Mais , a-t-il dit quelques mois plus tard, le gouvernement sud-africain n'est prêt à accepter aucun compromis. E n conséquence, il rejette la formule « u n homme , u n vote ». D'autres personnalités politiques sont allées plus loin encore. L e 2 février 1978, Connie Mulder, nouveau ministre d e l'administration bantoue, fait savoir que la politique d'apartheid sera appliquée jusque dans ses conséquences ultimes. Quan t à Pik Botha , il indique qu e seule la force pourra conduire les Blancs à accepter le suffrage universel pou r les Noirs. Ce s prises d e position ne sont pas faites pour freiner des luttes qui, d'ailleurs, ont tendance à s'exacerber.

La montée des luttes

Le régime d'apartheid ne pouvait pas ne pas rencontrer un e opposition.

Cette opposition existe, e n effet, mais elle est

opposition légale. Les élections d u 30 novembre 1977 ont bien montré sa force. Créé le 29 juin 1977, le Ne w Republic Party (NRP ) résulte de la fusion

du Parti uni et

formule confédérale

divisée. Il y a d'abord un e

d u Parti démocratique. Ses positions « raciales » sont

ambiguës. Sur le plan institutionnel, il préconise un e

mais sans s'opposer à la politique des bantoustans. Il a dix députés (11,4 %

des suffrages). Le NR P

Lancé à Johannesburg le 6 septembre 1977, le Progressive Federal Party

(PFP )

faveur d'une organisation politique de type fédéral et pour un certain partage

lui a ravi cette place. Plus audacieux qu e le NRP , le PF P milite e n

n'est plus aujourd'hui le premier parti d'opposition.

52

Edmond

Jouve

du pouvoir entre Blancs, Noirs, métis et Indiens. L e 25 juin 1978, le congrès provincial du Natal tenu par ce parti s'est prononcé en faveur du suffrage universel. Quant à l'opposition extraparlementaire, elle est certainement plus puissante que l'opposition légale. Fondé e n 1912, l'African National

Congress (ANC ) est le plus ancien

noire. Après avoir pris la tête des mouvements de contestation des années 1950-1960, l'ANC a été interdit e n Afrique du Sud. Condamné à la clandestinité, il est influencé par l'idéologie du Parti communiste sud- africain. Son président, Olivier Tambo , définit ainsi l'orientation de l'ANC :

« Nous ne voulons plus être gouvernés. Nous voulons gouverner. Nous ne voulons plus que des décisions qui nous concernent soient prises par d'autres.

Nous ne voulons plus être des esclaves ». Rival de l'ANC, le Pan-African

des mouvement s d e libération d'Afrique

Congress o f Azania, interdit comm e lui

l'approche traditionnelle qui considère comm e prioritaire la libération du pays de la dictature raciste et remet à plus tard les questions concrètes de libération nationale ». Il se donne pour objectif la révolution socialiste.

L'AN C et le PA C

1972-1974. Depuis peu, toute une série d'organisations interdites depuis 1977

depuis le 8 avril 1960, « refuse

ont joué un rôle actif lors des puissantes grèves de

(SASO) , Black Peoples Convention

(BPC), Soweto Student Representative Council (SSRC) — se reconnaissent dans la « conscience noire ». A l'opposé d'autres organisations, celle-ci prône la non-violence. Elle subit l'influence des Églises sud-africaines

opposées au régime. Elle exalte la négritude. So n premier manifeste a été

élaboré e n 1971 par la SAS O et sa pensée particulier lors des congrès d e la BPC . Elle

non-Blancs subissent une oppression nationale. Tout Sud-Africain black

noir, métis o u indien — quelle qu e soit sa position sociale, est u n opprimé, sauf s'il contribue à la mise en oeuvre de la politique d'apartheid. A l'inverse, tout Blanc appartient à l'autre camp. « L a race définit donc l'allié et l'ennemi 1 . »

A la suite du durcissement de la répression, certains regroupements se

s'est ensuite précisée, e n repose sur l'idée que les

— South African Student Organization

sont esquissés. L e 9 octobre 1976, cinquante responsables africains tiennent une réunion secrète à Johannesburg en vue de former un front politique visant à défendre les intérêts des Noirs e n Afrique d u Sud. L e 29 novembr e

1976, un nouveau parti politique voit le jour : le Front uni noir (Black United Front). Deux mois plus tard, sept députés parviennent eux-mêmes à constituer un autre parti d'opposition : l'Independent United Party. Le 4 mai

1977, les écrivains d u peuple d'Azanie se regroupent en association,

tandis

1.

R . Lefort,

« La

conscience

noire,

d e la

non-violence

à l'interdiction »,

Le

monde

diplomatique,

novembre

1977.

L'Afrique

du Sud face à ses défis

53

que, le 2 3 novembre suivant, est créé à Soweto u n comité d'action se réclamant d e la conscience noire. Mais l'événement le plus important est sans doute la fondation, le 3 0 avril 1978, d e l'Azanian African Peoples' Organization (AZAPO) , qui rassemble les militants antiapartheid d e la conscience noire. Légale ou non, parlementaire ou non, organisée ou non, l'opposition a mené de nombreuses actions. O n se souvient des émeutes raciales qui ont eu

lieu à Soweto, principale ville noire de la banlieue de Johannesburg, le 16 juin

1976. Ce soulèvement populaire a fait vingt-trois morts et plus de deux cents

blessés. Faisant tache d'huile, il s'est étendu à de nombreuses villes noires et à d'autres couches de la population (villes satellites de Johannesburg et de Pretoria, bantoustans, population métisse d u Cap , étudiants indiens). L'insurrection urbaine était conduite par le Soweto Student Representative Council (SSRC), dirigé par Taietsi Mashini. De s grèves ont succédé à l'émeute. L e 4 août 1976, l'ANC a déclenché une première grève nationale. Un e deuxième grève générale est survenue le 23 août suivant. Plus de cinq cent mille travailleurs des zones industrielles de Johannesburg et du Cap sont restés chez eux . Le s bus et les trains étaient vides. De s étudiants et des

ouvriers se sont mobilisés sur les lieux de travail et dans les townships. D e nouveaux affrontements raciaux se sont produits à Soweto du 23 au 27 août

1976, faisant trente-cinq morts. D e nouveau, le 2 septembre 1976 et les jours suivants, plusieurs milliers d e métis ont manifesté a u Cap. D e violents

incidents se

travailleurs africains de Soweto et d'Alexandra se mettaient en grève. Deux

sont produits entre policiers et manifestants. L e 13 septembre les

jours plus tard, les métis de la région d u Cap se joignaient à eux. Un e troisièm e grèv e général e éclate le s 1 5 e t 1 6 septembr e 1976 . O n lit dan s u n tract distribué lors de cette action : « Les travailleurs sont obligés, dans la lutte pour la défense de leurs intérêts et l'obtention d'une vie meilleure, de créer des organismes qui leur soient propres dans les townships et sur les lieux d e travail. L a situation exige que les opprimés et les exploités s'unissent derrière les mots d'ordre d e ' Pouvoir aux travailleurs ' et ' Pouvoir populaire '. Pour la première fois depuis 1961, des grèves sont déclenchées en vue d'atteindre un objectif politique et national. A cette occasion, le Times de Londres écrit, en septembre 1976 : « La rébellion, qui a commencé

comm e un e simple protestation contre l'afrikaans dans les écoles

prend un e tournure anticapitaliste. Pour le moment , ce sont les grèves qu e les Blancs craignent le plus. » A u mois d'octobre, d e nouveaux incidents se produisent à Soweto : une trentaine d'autobus sont incendiés, un attentat à la bombe a lieu, des Noirs et des métis manifestent dans le centre urbain du Cap, des écoles brûlent L'année 1977 fut, elle aussi, particulièrement agitée. De s affronte- ments « tribaux » au Natal, un attentat à la bombe à Soweto, des incendies

des Noirs,

54

Edmond Jouve

d'écoles dans les cités africaines d u Cap , des manifestations des loyers, des célébrations d u dix-septième anniversaire

contre la hausse d u massacre de

Sharpeville, des manifestations d e métis à Johannesburg se succédèrent à u n rythme rapide durant le premier semestre. L e gouvernement réagit e n obtenant la condamnation d'u n groupe important de manifestants. Mais l'accalmie n e vint pas. E n effet, les étudiants relancèrent le mouvement . L e 2 5 juillet 1977 , ils s e miren t e n grèv e à Soweto . L e lendemain , ils manifestaient dans les banlieues d e Johannesburg et d e Pretoria. L e 3 0 juillet, les 1 er et 3 août, le 7 septembre, des manifestations violentes se déroulèrent à Soweto. C'est dans ce climat que, le 11 septembre, o n apprit la mort en prison de Steve Biko, le dirigeant le plus en vue de Conscience noire. Aussitôt, un e campagn e d e la presse d'opposition fut déclenchée contre le ministre d e la justice, Jimm y Kruger . Et , d e nouveau , ce fut la violence. Le s lycéens incendièrent les bureaux d e l'administration d u bantoustan d u

Ciskei. E n octobre , ils boycottèren t les examen s dan s les écoles africaines d e Soweto. Au x mois d e novembre et d e décembre, plusieurs bombes explosèrent : au Centre Carlton de Johannesburg et à Benoni. L afin d e l'année fut particulièrement houleuse. L e 1 2 décembr e 1977, les représen- tants de 350 000 syndiqués sud-africains se prononcèrent pour la reconnais- sance des droits syndicaux aux Noirs et pour la suppression des emplois

réservés au x Blancs. Un e

Port-Elisabeth. L'année 1978 devait connaître aussi son cortège d'incidents

semaine après, c e furent les émeutes d e

de

tous ordres. E n février, un e grève générale éclata à propos de questions

de

salaires dans u n complexe industriel d u Kwazulu. Parallèlement, comme

en toile de fond, se développait un e lutte armée de plus en plus difficile à camoufler. De s actions de sabotage, allant des incendies volontaires aux

attentats à la bombe , e n passant par les affrontements entre guérilleros

troupes racistes, n e cessaient d e se produire. Il est vrai que des actions d e type sont souvent déjouées par l'une des polices les plus efficaces du mond e :

le Bureau

une large part, de l'aggravation de la répression.

of State Security (BOSS) , qui est aujourd'hui responsable, pour

et

ce

Le durcissement de la répression

Devant la montée des

d'un e

livrer

Institute, qui réunit des clercs d e toutes les confessions

chrétiennes, tomb e sous le

terrorisme figure, elle aussi, en bonne place dans l'arsenal juridique. Voté avec effet rétroactif, ce texte permet aux officiers de police, à partir du grade de lieutenant-colonel, de faire arrêter sans preuve tout citoyen jugé suspect

cou p d e c e texte. L a loi d e 196 7 contre le

luttes, le gouvernement a pris des mesures. E n vertu

loi votée e n 1974, il peu t interdire tout groupemen t soupçonn é d e se à un e activité subversive o u de recevoir des fonds de l'étranger. E n

1975, le Christian

L'Afrique

du Sud face à ses défis

55

de terrorisme o u susceptible d e fournir des informations sur les agissements des terroristes. Elle autorise la mise au secret illimitée et prévoit des peines

allant de cinq ans d'emprisonnement à la peine capitale. Progressivement, l'étau s'est donc resserré. D e la mi-août à la fin de septembre 1975, la police a

deux jours. Fait révélateur

de ce durcissement : le régime de Pretoria s'en prend de plus en plus à des Blancs. A cet égard, le plus célèbre des détenus est sans doute Breyten Breytenbach, peintre et poète de langue afrikaans, arrêté le 19 août 1975 à Johannesburg. L'Union nationale des étudiants sud-africains (NUSAS ) a payé, elle aussi, u n lourd tribut.

arrêté e n moyenn e un opposant politique tous les

L'anné e 197 6 fut encore plus chargée e n émeute s qu e n e l'avait été l'année précédente. Le 16 juin 1976 à Soweto, la police ouvrit le feu, tuant un enfant de treize ans et entraînant des mois d'émeutes et de grèves à travers tout le pays. Plus tard, en septembre 1976, quatre jeunes métis furent tués par balles au cours d'incidents avec la police dans la banlieue métisse du Cap.

D e s manifestations sanglantes s'y

déroulèrent au mois d e novembre. Le s

autorités gouvernementales ne se bornèrent pas à réprimer, parfois avec violence, ce genre de manifestations ; elles firent procéder à de nombreuses

arrestations et inculpations. Ainsi, le 31 août 1976, le président d u Conseil

des droits d e l'homm e 1 er septembre suivant,

Thloloe, était arrêté à son tour. Quelques jours plus tard, un journaliste

britannique, David Rabkin, et un assistant de l'Université d u Cap, Jeremy Cronin, étaient inculpés en vertu de la législation sur le terrorisme. L e lendemain , ce fut a u tour d'un journaliste noir d u Rand daily mail d'être arrêté. L e 23 septembre, quatre cents personnes subirent le même sort

d'Afrique d u Su d fut « retenu » pa r la police. L e le président de l'Union des journalistes noirs, Joe

à la suite de troubles survenus dans le centre de Johannesburg. Deux acteurs

sud-africains noirs furent placés en résidence surveillée le 2 octobre et u n

journaliste d u Cape times fut inculpé aux termes d e la loi antiterroriste le 9 octobre. Les arrestations se multiplièrent le 14 octobre 1976 près de la ville du Cap, le 19 octobre à Soweto, du 1er au 3 décembre et le 30 décembre dans

la province du Natal

septembre 1976, David Rabkin et Jeremy Cronin, furent condamnés respectivement à dix et à sept ans d e réclusion pour « activités terroristes ». La répression se déployait d'ailleurs en tout sens. Ainsi le premier film sud-africain réalisé par des Noirs, How long, fit l'objet d'une mesure d'interdiction.

La répression s'aggrave encore en 1977. De s textes récemment

adoptés

l'État et à ses fonctionnaires d'échapper à toute poursuite judiciaire pour des actions visant le maintien de l'ordre. Des assassinats continuent à se produire en grand nombre. Pendant cette seule année, cent dix-sept prisonniers, dont

De s condamnations suivirent ces arrestations : le 29

en témoignent. L e

1 er février 197 7 est votée un e loi qui perme t à

56

Edmond Jouve

dix détenu s e n vertu de s lois sur la sécurité,

se multiplient également : arrestation de 576 Africains dans la région du Cap,

en janvier ; arrestation, au Transkei,

d'opposition en février ; arrestation du fondateur et de cinq dirigeants de la Convention d u peuple noir en mars ; arrestation de trois dirigeants de Conscience noire en juillet ; arrestation de dirigeants étudiants à Soweto en août ; arrestation de quatre prêtres noirs en octobre ; etc. Des condamna- tions sont évidemmen t prononcées : condamnation à cinq ans de prison de 3 1 jeunes Noirs qui avaient participé aux émeutes de Port-Elisabeth en 1976, condamnation à la prison à vie de cinq membres du Conseil national africain,

assignation à résidence d u secrétaire général du mouvement B P C en juillet, etc. Des fermetures d'écoles sont décidées : le

des cités africaines d u Cap , le 6 septembre à Soweto , le 5 octobre dans le

bantoustan Venda. Dans le même temps, deux publications sont interdites :

le World et le Weekend world, les deu x plus grands journaux faits et lus par

des Noirs. L e mêm e jour — le 19 octobre 1977 — dix-huit organisations se

réclamant d e Conscience noire ou soutenant ses orientations sont mises hors

la loi. E n dépit des protestations qui s'élèvent

en 1978. L e 19 janvier, o n annonce la « disparition » du dirigeant de

165 personnes

sont arrêtées dans ce même bantoustan.

police ont lieu à Johannesburg à la suite du meurtre de deux écoliers blancs.

D'autres opérations de police se produisent dans la région de Durban. Le 4

mai, des

dirigeants de l'AZAP O sont arrêtés. Quelques jours plus tard, le 15

juin, l'hebdomadaire œcuméniqu e noir The voice est interdit. L e « pouvoir pâle » répond ainsi, d a façon brutale, a u défi politique qui lui est lancé.

son t assassinés. Les arrestations

national d'un parti

du secrétaire

antiapartheid 4 février dans

alors, la répression se poursuit

l'opposition a u Transkei, Hector Ncokasi. Le 3 avril suivant,

L e 14 avril, de vastes opérations de

Le défi économique

La République d'Afrique du Sud n'est pas une puissance comm e les autres.

Sa politique raciste lui vaut d'être mise au ban des nations « civilisées » . C'est ainsi qu'elle s'est vu , à plusieurs reprises, imposer u n embarg o sur les livraisons d'armes et qu'elle est tombé e sous le coup d e consignes d e

boycottage donnée s par

plupart des pays d u monde , y compris les pays

les Nations Unies. Cela n e l'empêche pourtant pas

de

déficit depuis

quelques années : d e 1972 à 1974, ce déficit est passé d e 781 à 1 561 millions

de rands. Le

permis à ce géant économique de le résorber sans trop de mal.

développement spectaculaire de l'Afrique du Sud a néanmoins

socialistes. Cependant, sa balance des paiements accuse u n

commerce r

avec la

L'Afrique

du Sud face à ses défis

Un géant économique

57

La croissance économique de l'Afrique du Sud s'explique essentiellement par le développement industriel entamé avant 1961 et poursuivi grâce à un e

énergie électrique peu coûteuse, à une main-d'œuvre noire abondante et mal payée, à u n flux d'immigrants blancs hautement qualifiés, à l'utilisation de

capitaux importants et à unefiscalitéassez légère.

E n outre, le renchérisse-

ment d u prix de l'or, des matières premières et des produits agricoles a provoqué, ces dernières années, u n accroissement notable des recettes publiques. D e 1972 à 1974, les ressources provenant de s ventes d e métal

jaune on t triplé, atteignant quatre milliards d e dollars. Su r les seuls profits des mines d'or (49 % des réserves mondiales, 6 0 % des réserves d u mond e non socialiste) le gouvernement prélève 850 millions de rands par an. L'État

libre d'Orang e produit, à lui seul, le quart d e l'or d u

République d'Afrique d u Sud produit quelque 1 000 tonnes d'or par an, elle

dispose aussi de diamants (7 200 000 carats), de cuivre, de fer, de manganèse (48 % des réserves mondiales), d e nickel, d e vanadium (64 % des réserves mondiales), d'uranium (25 % des réserves mondiales), de chrome et d e platine (83 % des réserves mondiales), etc. A u total, la production minière

de l'Afrique d u Su d la place a u troisième rang,

États-Unis d'Amérique. L'Afrique d u Sud occupe la première place

monde pour la production d'or et de diamant, la deuxième pour le platine, la

troisième pour la

manganèse et de vanadium. Dans le domaine agricole, elle a aussi d'importants atouts. Elle occupe le cinquième rang mondial pour la

production du maïs et de la laine, le septième pour la production d'arachide, le neuvième pour la production de tournesol et l'élevage d'ovins, le dixième

pour

Quoique pauvre crise d e l'énergie. Elle

charbon (en provenance du Transvaal et de la province du Cap), de la houille

blanche (complexes hydro-électriques d u fleuve Orange), de l'essence synthétique (produite à Sasolburg) et de l'énergie nucléaire. L e déficit énergétique est couvert, dans un e large mesure, par des importations d e

pétrole iranien. L'Afrique du Sud est aujourd'hui, et de loin, le premier pays industriel d u continent. Elle produit 75 % de son charbon, 80 % de son

élevés d u monde . Ses

industries extractives emploient 700 000 personnes. Ses quatre ports principaux : Durban, Capetown, Port-Elisabeth et East London, sont en pleine activité. Des ensembles portuaires (Saldanha, Bay et Richard's Bay) visent à libérer le Transvaal d'une trop étroite dépendance à l'égard d u Mozambique.

acier. So n rythme d e croissance est l'un des plus

mond e capitaliste. Si la

après l'URS S et les

dans le

production d'antimoine, d'uranium, de chrome, d e

la production de sucre d e canne et de viande.

en pétrole, l'Afrique d u Sud n'a guère souffert de la

tire, en effet, 80 % d e

ses ressources énergétiques du

58

Edmond Jouve

Cependant, la croissance économique d u pays exige une abondante

main-d'œuvre. Les industriels sud-africains sont contraints de faire de plus en plus appel à la population noire pour occuper des emplois qui, théorique-

ment , lui sont interdits. E n outre, comm e le montr e

menée par l'économiste britannique John Suckling, de 1957 à 1972, la

technologie étrangère a contribué pour 6 0 % , ce qui est considérable, à la

croissance économique d u pays ; 50 % des échanges

avec les États-Unis d'Amérique , le Japon, la République fédérale d'Alle-

magne et le Royaume-Uni. Les importations ont augmenté de 97 % entre

1972 et 1975. Elles ont baissé par la suite. Pour la France, l'Afrique du Sud

une importante enquête

commerciaux se font

est u n partenaire

environ 87 % des exportations et 72 région d u monde. Néanmoins, la

fournisseur et le septième client de l'Afrique du Sud. Sa part du marché sud-africain est passée, pour les importations, d e 3, 6 % e n 1962 à 3, 5 % e n

1976. E n achetant pou r 2,35

privilégié e n Afrique australe. Pretoria absorbait e n 1976

% des importations françaises dans cette France n'était alors que le cinquième

d e francs à la France et e n lui vendant du Sud est le vingtième fournisseur d e

milliards

pour 1,54 milliard d e francs, l'Afrique

la France et son dix-neuvième client. E n matière d'investissements, la présence française est moins limitée. E n effet, si l'on tient compte des seuls investissements directs, la France occuperait la troisième position (après le Royaume-Un i et les États-Unis). A u cours des dix dernières années, elle a effectué une percée commerciale et financière remarquable dans des secteurs comme le nucléaire (contrat de Framatome pour la construction de deux centrales électronucléaires à Koelberg, près d u Cap) o u les grands travaux d'équipement dans les bantoustans. E n francs courants, ses achats et ses ventes à l'Afrique du Sud se sont multipliés par 3,5 depuis 1971. Plus des trois quarts des exportations françaises vers l'Afrique du Sud sont constituées par

des biens d'équipement, des machines et des moyen s d e transport. Ce s statistiques n e prennent d'ailleurs pas e n considération les ventes d e matériel militaire (avions, hélicoptères, sous-marins et chars d'assaut) ou de licences pour fabriquer ce matériel sur place, ventes dont les montants ont été élevés

au moins jusqu'à

atteint 1,25 o u 2 milliards d e francs pour les années 1970-1975. L a France était alors le premier fournisseur étranger d'armes à l'Afrique 1 .

L'Afrique du Sud entretient, en outre, des relations assez avantageuses avec certains de ses voisins. Ainsi, u n important trafic se produit entre l'Afrique d u Sud, le Zaïre et le Zimbabwe. Pour l'essentiel, il emprunte la voie terrestre. Les Rhodesian Railways transportent le cuivre du Shaba, par

la

l'embargo d e 1976. Suivant les sources, leur valeur aurait

Zambie et le Zimbabwe, jusqu'aux ports de Durban et East London. L e

L'Afrique

du Sud face à ses défis

59

trafic peut atteindre jusqu'à 22 000 tonnes par mois. A u retour, les trains rapportent divers produits, notamment d u charbon sud-africain. Le s

exportations sud-africaines vers le Zaïre atteignaient, en 1976, 40 millions de rands, soit le dixième des exportations de l'Afrique du Sud e n Afrique. Elles ont progressé depuis d e 1 5 à 2 0 % pa r an . E n 1977, l'Afrique d u Su d a consenti au Zaïre un nouveau crédit de 20 millions de rands destiné à couvrir

les importations d e Pretoria. Ainsi,

empire économique, mais cet empire est aujourd'hui

l'Afrique d u Sud constitue u n véritable

menacé .

Les

craquements de l'édifice

Les besoins de l'économie politique d e détente. E

employeurs violent fréquemment la législation ségrégationniste. Selon le Job Reservation Act , tous les emplois qualifiés sont réservés au x Blancs.

Néanmoins, depuis janvier 1975, des infirmières noires exercent dans des cliniques privées de Durban réservées aux Blancs. Depuis cette date,

à Johannesburg, certaines mesures visent à mettre u n terme aux

expliquent en partie la mise en

œuvre d'un e timide

n dépit d e l'hostilité de s syndicats blancs, les

« humiliations intempestives » infligées quotidiennement aux Noirs. Harry Oppenheimer milite en faveur de la déségrégation dans le monde d u travail.

transports, la sidérurgie, les mines, l'apartheid est

sur la couleur

tendent à se réduire. Ainsi, le 1 er ma i 1975 , les salaires d e 150 000

travailleurs noirs d e l'industrie sucrière

mêm e date, les « Noirs urbanisés » ont obtenu le droit d e construire leurs

maisons dans les zones blanches. Comm e on le voit, il s'agit, le plus souvent, de mesures limitées. Mais la situation économique suscite aussi des inquiétudes, essentiellement nourries par la chute d u prix de l'or sur le

march é mondial , qu i a mis la balance de s baisse, jointe à la hausse d u prix d'achat

l'accroissement des dépenses militaires, conduit à faire des prévisions pessimistes. L e quotidien nationaliste Beeld et le Bureau des recherches

économiques avaient tous deux prédit, pour 1976, u n taux de croissance de

l'ordre d e 3 % seulement. Devant la montée

11,9 % en 1974, 11,7 % en 1975), le rand a été dévalué de 17,9 % par rapport au dollar américain en septembre 1975. Cette mesure a eu de

profondes répercussions : augmentation d u prix des produits importés, crise

plusieurs milliers d'ouvriers. Pour

lutter contre cette situation, les autorités gouvernementales et les représen- tants du secteur privé ont signé une convention, le 7 octobre 1975, à Pretoria. Selon ses termes, les entreprises privées devront limiter leurs profits à 15 % , ne répercuter, dans leurs prix, que 70 % d e la hausse des coûts et limiter les augmentations de salaires à 7 0 % de l'indice d u coût de la vie. Ayant,

de l'industrie automobile, licenciement de

Dan s le bâtiment, les parfois mis e n échec.

Le s différences d e salaires fondées

ont été augmentés de 50 % . A la

paiements e n

déséquilibre. Cette

d u pétrole et d e ses dérivés et à

de l'inflation (17,8 % en 1973,

60

Edmond Jouve

aujourd'hui, à relever u n défi d e type économique, l'Afrique d u Sud peut, encore moins qu e par le passé, faire fi d'u n environnement international hostile. Elle doit donc aussi relever u n troisième défi, de nature diplomatique, celui-là.

Le défi diplomatique

Dans l'ensemble, l'opinion internationale est évidemment hostile à la politique d'apartheid menée par l'Afrique du Sud. Tout au plus certains pays ont-ils tenté d e favoriser une diplomatie du dialogue qui, d'ailleurs, a échoué en partie.

L'échec de la diplomatie du dialogue

A la suite des propositions ivoiriennes d e dialogue avec l'Afrique du Sud, en novembre 1970 puis en avril 1971, plusieurs gouvernements ont appuyé l'initiative d u président Houphouët-Boigny : le Malawi, Madagascar, le Ghana, la République centrafricaine, l'Ouganda. Par la suite, B. J. Vorster

la Côte-d'Ivoire et d u

a rencontré discrètement, e n 1974, les présidents d e

Sénégal. E n février 1975, le premier ministre sud-africain a remporté un e

seconde

Tolbert, président d u

Libéria. A u mois d'octobre précédent, B. J. Vorster s'était rendu en Rhodésie et au Malawi. D'autres personnalités d e haut rang se sont

également déplacées. D e février 1974 à avril 1975, le secrétaire d u ministre

« victoire » en conversant

avec William

voyages dans les

pays africains. U n ministre zaïrois s'est rendu au Cap en avril 1975. Le 25 août 1975, le président d e la Zambie, K. Kaunda, a passé plusieurs heures en compagnie d e B. J. Vorster, à Victoria Falls, à l'occasion de la

sud-africain de s affaires étrangères a effectué vingt-trois

conférence rhodésienne. E n septembre 1975, le ministre d e l'information

d e

la

Côte-d'Ivoire, Laurent Don a Fologo, a effectué une visite officielle de

dix

jours e n Afrique d u Sud . C'était la première fois qu'un ministre de l'information d'u n pays d'Afrique noire se rendait en Afrique d u Sud. A Johannesburg, il a condamné l'apartheid en ces termes : « Il y a au moins un

poison sur cette terre africaine : c'est le racisme sud-africain. » Mais il a aussitôt ajouté : « Ne pas être d'accord ne signifie pas être contre le

dialogue

plus difficile que celui des armes. » Le voyage du ministre ivoirien a suscité de vives polémiques. Certains pays, comme la Guinée, ont critiqué avec véhémence cette nouvelle orientation. Selon un communiqué publié à Alger par PAfrican National Congress, le 12 septembre 1975, cette visite aurait fait partie d' « une vaste conspiration pour isoler la lutte de libération en Afrique du Sud et saper l'Organisation d e l'unité africaine ». L a SAS O a accusé le ministre ivoirien d e l'information d e «flirteravec des gens qui ne sont pas

Nou s savons qu e le chemin sera long. Le chemin d e la paix est

L'Afrique

du Sud face à ses défis

61

intéressés par la paix o u le dialogue ». Quant à l'Organisation de l'unité africaine (OUA) , elle condamne désormais tout dialogue direct avec Pretoria. Souvent, d'ailleurs, la riposte des organisations a été plus dure qu e celle des États.

La riposte des organisations L'OU A s'est penché e à d e nombreuse s reprises sur les problèmes d e l'Afrique australe. So n Conseil des ministres, réuni dans la capitale de la République-Uni e d e Tanzanie d u 7 a u 11 avril 1975, a recherché les moyen s par lesquels le colonialisme et le racisme pourraient être extirpés a u sud d u continent. Dans la Déclaration de Da r es Salaam sur l'Afrique australe, l'OU A a réexaminé sa stratégie en vue d e parvenir à un e libération de la Rhodésie et de la Namibie et à l'abolition de l'apartheid en Afrique d u Sud. Elle a constaté l'échec de la voie pacifique préconisée par le Manifeste de Lusaka. Elle a rappelé qu e la Déclaration de Mogadiscio appelait à

l'intensification d e la lutte armée , spécialement dans les colonies portugaises.

A Da r es Salaam, l'OU A a proposé de « tirer parti de la victoire des

combattants de la liberté d u Mozambique, de l'Angola, de la Guinée-Bissau,

du Cap-Vert, d e Sao Tom é et d e Principe pour faire avancer le processus d e

la libération vers le sud e n mettant l'accent, en particulier, sur la libération du Zimbabwe et de la Namibie ». A cette fin, l'unité et la solidarité de l'Afrique doivent être maintenues et renforcées. Après l'énoncé des raisons d'être d e la lutte, la Déclaration d e Dar es Salaam adme t que « les stratégies

et les tactiques pour atteindre cet objectif pourraient varier suivant la

suivant le momen t » . Refusant tout dogmatisme , les signataires

de ce texte n e choisissent pas entre voie pacifique et lutte armée. L'une et

selon les

circonstances. Dès lors, « le problème de la libération de l'Afrique australe doit être examiné dans le contexte d'une stratégie globale destinée à la libération totale d e la région tout e n reconnaissant qu e les facteurs spécifiques aux trois territoires concernés — le Zimbabwe, la Namibie et l'Afrique d u Sud — font que les mouvement s d e libération peuvent adopter des tactiques différentes » . L'OU A lutte contre le gouvernemen t d'Afrique du Su d « non parce qu'il est blanc, mais parce qu'il rejette et comba t les principes d'égalité humaine et d'autodétermination ». Contrairement aux promesses faites par B . J. Vorster en 1974, la situation s'est encore

l'autre pourront être utilisées successivement o u conjointement,

situation et

détériorée. L'OU A notamment par le

politique et culturel de l'Afrique d u Su d et par l'appui aux mouvements

nationaux de libération « dans leur lutte sous toutes ses formes ». S'agissant

se fixe donc pour objectif l'isolement complet du régime, maintien et le renforcement d u boycott économique,

du

« dialogue » avec Pretoria, l'OU A a évolué par la suite vers une attitude

de

refus. E n 1978, elle a demandé qu e de « sévères sanctions », incluant u n

62

Edmond Jouve

embarg o obligatoire sur les livraisons d e pétrole, soient prises contre

l'Afrique d u Su d par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Dans une déclaration publiée au siège de l'Organisation, à Addis-Abéba, elle a également affirmé que, en annonçant la tenue d'élections en Namibie, au

mois d e novembr e 1978 , B . J. Vorster avait mis e n cause directement

auteurs du plan » occidental pour l'indépendance de la Namibie. Comm e o n le voit, les Nations Unie s sont impliquées dans les événements d'Afrique du Sud. C'est le 1 er avril 1960 que le Conseil de sécurité a abordé, pour la première fois, cette question. Il a demandé au gouvernement sud-africain de renoncer à la politique d'apartheid et de mettre un terme aux discriminations raciales. E n décembre de la même année, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté la Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. C e texte

proclame solennellement la nécessité d'en finir rapidement et définitivement avec le colonialisme sous toutes ses formes. L e 6 novembre 1962, l'Assemblée générale franchit u n pas de plus. Elle adopte une nouvelle résolution demandant aux États membres de rompre leurs relations

l'Afrique du Sud et d e n e plus lui fournir

diplomatiques et économique s ave c

d'armes ni de munitions. U n an plus tard, le Conseil de sécurité recommande l'embargo sur les fournitures d'armes. A u cours des années, les Nations Unies ont adopté, à l'égard d e l'Afrique du Sud, une attitude non équivoque. Par sa résolution n ° 366 , le Conseil d e sécurité a, le 17 décembr e 1974 , condamné une fois de plus l'occupation illégale de la Namibie par l'Afrique du Su d et la mise en œuvre, sur ce territoire, « de lois et pratiques répressives » entachées de discrimination raciale. Après avoir renouvelé diverses exigences, le Conseil de sécurité a décidé de demeurer saisi de cette question. Pourtant, le 6 juin 1975, un projet de résolution du Conseil de- sécurité déclarant que « l'occupation illégale du territoire de Namibie par l'Afrique du Sud constitue une menace pour la paix et la sécurité internationale » a été rejetée en raison d u vote négatif de trois membres permanents (États-Unis d'Amérique, France, Royaume-Uni). Les Nations Unies ont néanmoins poursuivi leur efforts. Ainsi, le 9 novembre 1976, l'Assemblée générale a adopté dix résolutions sur la politique d'apartheid de l'Afrique du Sud. Elle demandait en particulier au Conseil de sécurité d'établir un embarg o obligatoire sur les armement s à destination d e Pretoria. Elle condamnait la collaboration d'Israël avec l'Afrique du Sud. Elle déclarait que le régime raciste d'Afrique d u Sud était illégitime et n'avait aucun droit à représenter le peuple sud-africain. Elle autorisait le Comité spécial contre l'apartheid à organiser une conférence mondiale pour l'action contre l'apartheid. A la même séance, l'Assemblée générale a voté, par 110 voix contre 8 et 20 abstentions, en faveur d'un embargo obligatoire sur toute fourniture d'armes à l'Afrique du Sud. Quelques jours plus tard, le 30

les

L'Afrique

du Sud face à ses défis

63

novembre , l'Assemblée générale condamnait la collaboration d e tous

les

États (et donc d e la France, d e la République fédérale d'Allemagne,

d u

Royaume-Uni, des États-Unis, d'Israël et du Japon) avec l'Afrique du Sud. Elle a également condamné la politique relative aux bantoustans. C'est du 22 au 26 août 1977 que s'est tenue, à Lagos (Nigeria), la Conférence mondiale pour l'action contre l'apartheid qui a condamné cette pratique e n ces

termes : « L'apartheid, politique institutionnalisant la domination et l'exploi-

régime minoritaire e n Afrique d u Sud,

constitue une violation flagrante d e la Charte des Nations Unies et d e la Déclaration universelle des droits d e l'homme. » Pour la conférence, l'apartheid est « u n crime contre la conscience et la dignité de l'humanité ». Par la suite, le 4 novembre 1977, le Conseil de sécurité prendra une décision

majeure : il adoptera à l'unanimité un e résolution imposant à tous les membre s des Nations Unies l'embargo sur les fournitures « d'armes et d e

matériel connexe » à l'Afrique du Sud. L e 9 décembre 1977, le Conseil de

sécurité institue u n

fournitures d'armes à l'Afrique d u Sud. D e nouveau, en 1977 et 1978, l'Assemblée générale des Nations Unies adopte des résolutions relatives à l'Afrique du Sud. E n matière d e droits humanitaires, l'Afrique du Sud a souvent fait figure d'accusée aux Nations Unies. Ainsi, le 31 août 1976, la Sous-Commission d e la lutte contre les mesures discriminatoires et d e la protection des minorités s'est préoccupée des violations des droits d e l'homme en Afrique australe. L e 2 mars 1977, à Genève, la Commission des droits d e l'homme a condamn é à l'unanimité les « politiques d e répression des gouvernements d'Afrique d u Sud et de Rhodésie ». En relation avec ces problèmes, l'Unesco a réuni un e conférence sur la race et les préjugés raciaux, qui s'est tenue du 13 au 20 mars 1978. S'efforçant de mettre leurs actes en conformité avec leurs prises d e position, les Nations Unies avaient bien avant ce moment créé un Comité spécial contre l'apartheid qui s'est réuni à d e nombreuses reprises depuis 1968, avec la participation d e représentants d e mouvements d e libération, d e l'OUA, des mouvements antiapartheid, des institutions spécialisées des Nations Unies, etc. L a première session spéciale d e cet organisme s'est tenue à Stockholm, Londres et Genève en juin 1968, à l'occasion de l'Année internationale des droits de l'homme. De s réunions spéciales ont eu lieu au siège des Nations Unies, à

Ne w York, en 1969,1971,1972 et 1973. En 1975, le comité s'est réuni à Paris,

au siège d e

moyens

rapport adopté e n septembre 1976, il a étudié le problème posé par la collaboration entre Israël et l'Afrique du Sud. Cette même institution a demandé aux États de ne pas reconnaître l'indépendance fictive du Transkei. Enfin, l'Afrique du Sud a quitté l'Unesco en 1955 en raison de l'ingérence

tation racistes, imposée par u n

comité pour veiller à l'application d e l'embargo sur

les

l'Unesco, pour examiner la situation en Afrique d u Su d et les

d e promouvoir une action soutenue contre l'apartheid. Dans un

64

Edmont Jouve

des États membre s « dans les problèmes raciaux sud-africains » . D'autre part, plusieurs organismes internationaux ont exclu l'Afrique du Sud ou l'ont

obligée à se retirer d e leurs instances. Ainsi, l'Afrique du Sud a été exclue de l'Union internationale des organismes officiels de tourisme le 9 octobre 1973, de l'Union postale universelle le 27 mai 1974 et de la Conférence hydraulique

internationale en septembre 1974.

exclue d u Conseil des gouverneurs d e l'Agence internationale d e l'énergie atomique, à Vienne. Les organismes européens n e restent pas no n plus insensibles aux

en Afrique d u Sud . L e 12 juillet 1977, la

d u Su d de

L e 17 juin 1977, elle a également été

problèmes qui se posent Communauté économique

sanctions économiques s'il n'était pas mis fin à la politique d'apartheid. Le 18

août, les neuf pays d u

leur « pouvoir économique » pour faire pression

mois suivant, à Bruxelles, les ministres des affaires étrangères de ces pays ont adopté u n « cod e d e conduite » pou r les entreprises ayant des filiales o u des

succursales en Afrique d u Sud. D'autres actions ont été entreprises par la suite. Le 26 octobre 1977, une démarche conjointe des Neuf a été effectuée auprès d u ministre sud-africain des affaires étrangères au sujet des mesures prises à rencontre des mouvements antiapartheid. D'autres institutions encore suivent de près l'évolution de l'Afrique d u Sud. A u cours de l'été 1976, la Conférence des non-alignés d e Colombo s'est penchée sur ce problème. D u 3 au 9 mars 1977, la première Conférence au sommet afro-arabe, réunie au Caire, a fait état de l'appui total des pays africains et arabes à la lutte des peuples de Palestine, d u Zimbabwe et de l'Afrique du Sud. Les participants à la Conférence internationale pour le soutien aux

européenne

a menacé

l'Afrique

March é commu n ont annonc é qu'ils allaient user d e

sur

l'Afrique d u Sud. L e

peuples

d u Zimbabw e et d e la Namibie , organisée par les Nations Unies à

Maput o

(16-21 mai

1977), se

sont affrontés sur la stratégie à adopte r pa r les

mouvement s de libération du sud de l'Afrique et sur le rôle que doivent jouer les États africains a u sein d e l'OUA . Comm e o n le voit, la riposte des organisations a souvent été vive. Elle a longtemps constrasté avec celle des pays pris isolément.

Le jeu des puissances

Le 10 ma i 1977, le ministre sud-africain des affaires étrangères déclarait :

« Les relations entre l'Afrique d u Sud et les Occidentau x sont devenue s très délicates. » Cette parole peut s'appliquer désormais aussi aux États-Unis

guerre froide » , les sud-africain en vue

de conséquence, l'Afrique d u

Sud devint l'un des premiers bénéficiaires d u programme de coopération

de développer leur arsenal nucléaire. Par voie

d'Amérique . A u débu t de s année s cinquante, duran t la « États-Unis eurent besoin d e s'approvisionner e n uranium

« Atom s for Peac e » . L'Afrique d u Sud put , dès lors, se doter d'un premier

L'Afrique

du Sud face à ses défis

65

réacteur de recherche, Safari-I, qui

réacteur, Safari-II, lui fut livré trois ans plus tard. Le s États-Unis fournirent en outre 120 kg d'uranium très enrichi. Le centre de recherche d'Oak Ridge fut ouvert au x savants sud-africains. Progressivement, pourtant, les États- Unis commencèrent à se préoccuper de l'évolution de la situation en Afrique

australe. Par une lettre en date du 10 avril 1969, Henry Kissinger demanda à une équipe essentiellement composée de membres de la CI A de préparer une étude spéciale sur cette région d u monde . Cette analyse devait notamment prendre en considération « la gamme complète des stratégies et des options politiques pour les États-Unis ». L e document présenté par l'équipe le 15

entra en service en 1965. U n deuxième

août

1969, le Mémorandu m 3 9 d e la

sécurité nationale (NSSM39) , est connu

sous

le nom d e Rapport Kissinger 1 . Il a inspiré la politique récente des

États-Unis à l'égard d e l'Afrique australe. Les États-Unis ont d'abord temporisé. Ainsi, le 4 septembre 1976, à Zurich, des entretiens ont commencé entre Kissinger et B. J. Vorster e n vue d e rechercher une solution pacifique aux problèmes de l'Afrique australe, et ces entretiens ont été repris ultérieurement à Pretoria. Quelques mois plus tard, e n janvier 1977, la diplomatie américaine a, de nouveau, fait parler d'elle. L'ambassa- deur des États-Unis au x Nations Unies, Young, a déclaré qu e le gouvernement sud-africain était illégitime, contraignant la Maison-Blanche à

désavouer ses propos. U n peu plus tard, les États-Unis ont pris une nouvelle

initiative. L e 3 ma i 1977, le président Carter a chargé

W. Móndale d'une mission auprès d e B. J. Vorster e n vue d'accélérer

l'évolution de l'Afrique australe. D e nouveaux entretiens se sont déroulés à

cette fin. D u 18 au 20 ma i 1977, B. J. Vorster et W. Móndale se sont rencontrés à Vienne et ont constaté qu'un désaccord profond persistait entre eux quant à l'évolution future du régime d'apartheid. Devant l'intransi- geance de s dirigeants sud-africains, W . Móndal e a déclaré qu e les

États-Unis « n'interviendraient pas , en dernier recours, pour sauver l'Afrique du Sud des conséquences de sa politique raciale ». L e 1 er juillet, nouveau coup de semonce : Cyrus Vance, secrétaire d'État, fait savoir aux

dirigeants sud-africains qu e

Sud ne manqueraient pas de se détériorer si des progrès rapides n'étaient pas accomplis en Rhodésie, en Namibie et en Afrique du Sud. Une nouvelle série d'entretiens se déroulent au mois d'août 1977 à Pretoria entre Owen, Young et plusieurs dirigeants sud-africains avant que , le 2 1 octobre 1977 , les États-Unis rappellent leur ambassadeur à Pretoria « pour consultation » , afin de protester contre l'aggravation de la répression 2 . Quelques jours plus tard, Washington franchira un pas de plus en décidant, le 26 octobre 1977, de

1. C e texte a été publié, pour l'essentiel, dans B. Cohen et H. Schissel, Afrique australe, de Kissinger à Carter, Paris, Éditions de l'Harmattan, 1977.

le vice-président

les relations des États-Unis avec l'Afrique d u

66

Edmond Jouve

soutenir une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies décrétant

un embargo total sur les armes à destination de l'Afrique du Sud. A la mêm e époque, l'Association nationale pour le progrès des gens de couleur

(NAACP ) se prononce

d'Afrique du Sud. La France, de son côté, a noué de nombreux liens avec Pretoria. A u cours des années soixante et soixante-dix, elle est mêm e devenue, selon le mot d'un ministre sud-africain, « la meilleure amie de la République d'Afrique du Sud ». Grâce à la vente massive d'armes ultramodernes et de

technologie, le gouvernement français, en effet, a permis à l'Afrique du Sud

de mettre sur pied u n complexe militaro-industriel.

d'armes remonte à 1961. L'Afrique du Sud acheta alors à la France des véhicules blindés AM L 60 et AM L 90 ainsi que des mitrailleuses. L'Afrique

du Sud offrit ses matières premières (or et uranium) en échange du matériel militaire français. La France a également été une alliée appréciée sur le plan diplomatique. Son représentant a utilisé son droit d e veto aux Nations Unies

pour protéger l'Afrique d u Su d

menace d'expulsion en 1974. E n 1976, une délégation de parlementaires de la majorité présidentielle a représenté la France à la célébration de la pseudo-indépendance du Transkei. Il n'est donc pas surprenant que la coopération entre les deux pays se soit intensifiée. L e 2 9 ma i 1976 , u n consortium d'entreprises françaises, patronné par Électricité de France, a signé avec l'ESCOM (Energy Supply Company) sud-africaine un contrat portant sur la construction en Afrique d u Sud de deux centrales nucléaires. L'OU A accuse alors la France d'apporter à l'Afrique du Sud une aide décisive pour la mise sur pied d'une force de frappe. Quelques mois après, et pour la première fois, un ministre des affaires étrangères français séjourne en Afrique australe, d u 14 au 19 août 1977, quelques mois après ses collègues britannique et américain. L a France souscrit, à cette occasion, aux orientations essentielles de la nouvelle politique des puissances occidentales :

promouvoir l'indépendance d e la Rhodési e et d e la Namibi e avec les gouvernements de la majorité, œuvrer pour que l'Afrique du Sud évolue vers un régime multiracial et démocratique. A u fur et à mesure que la situation e n Afrique d u Sud se dégrade, les prises d e position françaises sont d e plus en plus vigoureuses. L e gouvernement français, par exemple, n'a reconnu ni l'indépendance du Transkei ni celle du Bophuthatswana. E n outre, le système racial est d e plus e n plus sévèrement condamné . Ainsi, la France souscrit, le 20 septembre 1977, au « code de conduite » que devront appliquer les entreprises des pays d e la Communaut é économique euro- péenne installées en Afrique du Sud. D e même , elle vote en faveur de la résolution d u Conseil d e sécurité instituant u n embarg o total sur les ventes d'armes à l'Afrique du Sud, le 4 novembre 1977. L e 8 novembre suivant, la

en faveur d'un retrait total des intérêts américains

L a première livraison

contre les sanctions et mêm e contre un e

L'Afrique

du Sud face à ses défis

67

France annonce même que, en application de la résolution du 4 novembre 1977, elle n e livrera pas les quatre bâtiments e n chantier qui avaient été commandés par l'Afrique du Sud. Certes, aucune relation officielle n'existe entre la France et l'opposition extralégale en Afrique du Sud. Cependant, un diplomate français a assisté aux obsèques d e Steve Biko. D'autres pays entretiennent des rapports particuliers avec l'Afrique du Sud. C'est le cas de la République fédérale d'Allemagne, qui paraît avoir coopéré avec Pretoria e n matière nucléaire. C'est le cas, aussi, d'Israël. Depuis 1970, on a d'ailleurs pu observer la formation d'un axe Pretoria - Paris - Téhéran - Tel-Aviv e n matière nucléaire. L a France et Israël fournissent la technologie, l'Iran le pétrole, l'Afrique du Sud l'uranium. Ces dernières années, les relations entre Israël et l'Afrique du Sud se sont mêm e renforcées, comm e e n témoignent les faits suivants. L e 8 septembre 1976, une mission commerciale sud-africaine s'est rendue à Tel-Aviv. L e 13 mai 1977, le gouvernement sud-africain a annoncé que deux importants accords scientifiques avaient été passés avec Israël. Quelques mois plus tard, Pik Botha, ministre des affaires étrangères, s'est rendu dans ce pays. A u mois de février 1978, c'était au tour du ministre des finances sud-africain de séjourner en Israël. Il arrive mêm e qu e les représentants de s pays occidentaux se concertent pour adopter une attitude commune à propos des problèmes posés par l'Afrique du Sud. Ainsi, le 7 avril 1977, une démarche conjointe a été entreprise pa r les ambassadeurs d e France, d u Royaume-Uni , d u Canada, des États-Unis d'Amérique et d e la République fédérale d'Alle- magne auprès de B . J. Vorster au sujet de la Namibie. En conséquence, des négociations sur l'avenir de ce pays ont été entamées, le 22 septembre 1977, à Pretoria, entre ces interlocuteurs. L e 30 septembre 1977, l'Afrique du Sud a accepté l'offre des cinq pays occidentaux susmentionnés de participer à la poursuite des négociations sur u n règlement constitutionnel d u problème namibien, à Ne w York, à partir du 17 janvier 1978. Les négociations se poursuivront longtemps encore ; en particulier, le 17 mai 1978, Pik Botha et les représentants des Cinq se rencontreront au Ca p pour se concerter, un e fois d e plus, sur les chances d'u n règlement négocié e n Naftiibie.

Qu'en est-il des rapports entre l'Afrique du Sud et le reste du continent

africain ? Il est banal de le constater : depuis l'indépendance des colonies

portugaises, l'Afrique d u Sud n'est plus aussi bien protégée. L'Angola et le

Mozambique ne l'isolent plus, comm e par le passé. « La seule chose qui nous

intéresse, déclarait à ce sujet B . J. Vorster, c'est que ces deux pays ne soient pas utilisés comm e tremplins contre nous. Ils nous e n ont d'ailleurs donn é l'assurance et, s'ils gardent cette attitude, tout ira bien. » D e fait, la

non-immixtion d e Pretoria dans les affaires d u Mozambiqu e durant

période d e transition a été remarquée. L a « coopération » entre les deux

la

68

Edmond Jouve

pays s'est poursuivie. S'agissant de l'Angola, l'Afrique du Sud a retiré, le 25 janvier 1976, ses troupes engagées en profondeur dans le pays. Elle se borne

désormais à assurer la protection de la frontière de la Namibie. A u sujet de la

Namibie et d u Zimbabwe, de nombreux entretiens se sont présence de s plus hauts responsables sud-africains. Ils ont été

suivis par de multiples prises de position. Ainsi, le 2 mai 1977, B. J. Vorster

a réaffirmé que l'Afrique du Sud ne ferait aucune pression économique ou

militaire sur la Rhodésie . L e

ont annoncé qu'ils ne feraient plus de concessions en ce qui concerne la

Namibie et qu'ils demeureraient opposés à toute

24 septembre 1977, Pik Botha a rejeté comme « totalement inacceptable » le

plan occidental prévoyant la mise sous contrôle des Nations Unies des forces

sud-africaines en Namibie. L e 30 janvier 1978, enfin, B . J. Vorster s'est

déclaré favorable à un règlement interne en Rhodésie. A u même moment, il

rejetait toute négociation directe avec la SWAP O au sujet de la Namibie. L e

2 mai suivant, l'Afrique d u Sud a demandé aux États membres des Nations

Unies d'assurer l'accession pacifique de la Namibie à l'indépendance, en accord avec les conditions d u plan d e règlement des cinq puissances occidentales. Ce plan, que le secrétaire général des Nations Unies a présenté le 29 août 1978 , résume les conclusions d e la mission d e Martti Ahtissari,

représentant d e Kurt Waldhei m e n Namibie . Il esquisse les différentes étapes

à respecter de façon à créer des conditions propices à la tenue d'élections

véritablement libres et démocratiques, élections qui doivent conduire à la mise en place d'une assemblée constituante, laquelle, à son tour, fixera la

date

délai d e transition d e sept moi s avant les élections. Deu x lacunes a u moin s doivent être relevées dans ce plan : le silence fait sur Walvis Bay 1 et l'imprécision quant aux rapports entretenus entre l'administrateur général de l'Afrique d u Sud — le juge Steyn — et les Nations Unies. E n fin d e compte , les autorités d'Afrique d u Sud se déclareront opposées à ce plan, répondant ainsi par un autre défi à celui que leur lançait la communauté internationale.

déroulés en précédé s o u

1 2 août suivant, les responsables sud-africains

pression sur la Rhodésie. L e

de l'indépendance. Il prévoit l'installation de « casques bleus » et u n

En novembre 1974, le premier ministre d'Afrique du Sud faisait observer aux membre s d u Parlement : « L'Afrique d u Sud est à la croisée des chemins et

doit choisir maintenant entre la paix et l'escalade du conflit. » Et il ajoutait :

et vous serez surpris par ce

« Donne z à l'Afrique d u Sud

qu'elle aura accompli ! » Cette promesse n'a guère eu de suites. L'offensive diplomatique lancée par B. J. Vorster n'a remporté que des succès limités.

Quant

Le « dialogue » a tourné court. L e régime est devenu plus répressif

d e six à douz e moi s

1. Le

1 er septembre 1977, u n décret abrogeait Sud-Ouest africain celle d e l'enclave d e

l'acte de 1922 confiant à l'administration d u Walvis Bay et, d'autre part, rattachait cette

enclave à la province sud-africaine du Cap.

L'Afrique du Sud face à ses défis

69

à

l'Afrique noire, elle est trop divisée et trop faible pour envisager

un e

confrontation généralisée. L'Afrique d u Su d se prépare pourtant à

une

éventualité de cet ordre, notamment, en étoffant de façon considérable son arsenal militaire. Cette situation n e manque d'ailleurs pas d'avoir des incidences sur le plan budgétaire. L e budget de la défense pour 1977 s'est

élevé, en effet, à 1,8 milliard de rands (soit plus de 12 000 milliards de francs français) 1 . En outre, la durée d u service militaire des Blancs a été portée à

deux ans e n avril 1977. L e lendemain d e

création d'une nouvelle base aérienne dans le sud-ouest d u Transvaal, près

du Mozambique. Quant à la force d e frappe sud-africaine, elle a été à

l'origine d e nombreuses prises d e position.

Su d

communiqué officiel a démenti les bruits selon lesquels l'Afrique d u

pourrait devenir une puissance nucléaire. Quelques mois plus tard, Pik Botha s'est inscrit en faux contre les déclarations soviétiques affirmant qu e

cette décision, o n annonçait la

L e 2 2 février 1977, u n

Pretoria

mettait a u point des armes nucléaires. Pourtant, le ministre des

finances

a déclaré, le 3 0 août 1977, que l'Afrique d u Sud avait le droit

d'utiliser comme elle l'entend son potentiel nucléaire. Et , tandis qu e l'événement se préparait, le gouvernement, le 11 novembre 1977, a remis en

vigueur la loi d e 1970 autorisant la

défense nationale. La violence est donc partout et chacun se prépare à une explosion. Les auteurs noirs de la jeune génération se trouvent, eux aussi, confrontés à ce phénomène. Leurs œuvres e n portent témoignage. C'est vrai pour Ezekiel Mphalele, auteur du roman intitulé Au bas de la Deuxième Avenue. C'est vrai pour Dennis Brutus, auteur d e Sirens, Knuckles, Boots, Letters to Martha et A simple lust. D e son côté, l'acteur et dramaturge Cosmo Pieterse s'attache à faire connaître les poètes sud-africains en exil, dont Bessie Head , qui vit depuis 1964 a u Botswana. Désormais, donc, de s écrivains sont à pied d'oeuvre pour chanter la longue marche d'un peuple qui, après avoir longtemps souffert en silence, s'est décidé à prendre les armes face au plus redoutable des ennemis.

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Zimbabwe : le Règlement interne dans son contexte historique

David

Chanaiwa

La présente étude expose le contexte historique dans lequel a été conclu le Règlement interne dont sont convenus, le 3 mars 1978, Ndabaningi Sithole, président fondateur d e la Zimbabwe African National Union (ZANU) , l'évêque Abel Muzorewa, président fondateur de l'United African National Council (UANC) , le chef Jeremiah Chirau, président d e la Zimbabwe African Peoples' Union (ZAPU) , et Ian Douglas Smith, premier ministre. Pour les spécialistes comm e pour les partisans, les protagonistes et les observateurs, il importe d e comprendre ces antécédents historiques, le Règlement interne étant en fait le point culminant (ou le retombement) de la longue lutte nationaliste, marquée par d e profondes divisions, contre le colonialisme des immigrants installés dans la colonie britannique d e Rhodésie du Sud. Ce règlement doit être analysé, avant tout, par rapport a u climat politico-militaire de la société coloniale dont il découle. Peut-être est-il plus facile de comprendre pourquoi les nationalistes africains ont agi comm e ils l'ont fait lorsqu'o n replace ce règlemen t dan s son context e culturel et historique et qu'on le juxtapose aux intérêts et institutions des colons auxquels il entend se substituer.

Nous nous efforcerons donc de pousser notre exploration au-delà des

prétentions et des promesses optimistes émises aujourd'hui à Salisbury par

les signataires, au-delà aussi de s discours

patriotique manœuvres par l'étranger, afin d e découvrir la vérité sur le Règlement interne. Nous étudierons en particulier le rôle historique des idéologies, des factions, des conflits de personnalités et de l'action militaire dans la lutte pour la libération du Zimbabwe 1 . Nous n'ignorons pas qu'en

hostiles de s exilés d u Front

1.

J'ai traité ailleurs des premières phases de la résistance des Africains à la conquête et à l'occupation coloniales, ainsi que d e l'administration coloniale. Il s'agit ici d e la lutte d e libération des Africains contre le régime colonial après la deuxième guerre mondiale. Voir David Chanaiwa : The Zimbabwe controversy : a case of colonialist historiography, Syracuse, Eastern African Studies Program, 1973, VIII ; Profiles of self-determination,

African responses to European

colonialism in Southern Africa, 1652-present, Northridge,

California State University Foundation, 1976 ; « The Premiership of Garfield Todd :

racial partnership versus colonial interests », Journal of Southern African affairs, vol. 1 , n° 1, décembre 1976.

74

David

Chanaiwa

examinant un problème aussi controversé, aussi chargé d'émotion que celui du Règlement interne, nous courons le risque d'être mal compris et d e blesser certaines personnes. Espérons cependant que cet exposé sera d e quelque utilité pour les diverses parties qui sont profondément engagées dans cette controverse.

Les

détails d u Règlement interne 1

A u bout de trois mois de négociations, Sithole, Muzorewa, Chirau et Smith se sont finalement mis d'accord sur les points ci-après : a) dévolution d u

pouvoir à la majorité africaine sur la base du suffrage universel des adultes ;

b)

jour d e l'indépendance fixé

au 31 décembre 1978

; c) suppression des lois

et

pratiques raciales ; d) adoption d'une Charte des droits du citoyen ;

e)

constitution d'un Parlement d e 100 membres, dont 72 Africains et 2 8

Blancs ; f) formation d'un gouvernement d e transition, comprenant u n Conseil exécutif et u n Conseil des ministres dans lequel Africains et Européens se partageraient le pouvoir sur u n pied d'égalité. L'accord stipule qu'« un e liste électorale sera établie, et tous les citoyens pourront se faire inscrire comme électeurs, à l'exception de certains cas d'inhabilité reconnus 2 ». Il dispose en outre qu'« une Charte des droits sera rédigée, qui pourra être invoquée e n justice, pour protéger les droits et les libertés des individus, et notamment garantir contre toute dépossession de biens sauf compensation adéquate rapidement versée, ainsi que pour garantir le droit à pension des membres de caisses de retraite 3 ». L a section E de l'accord fixe le jour de l'indépendance au 31 décembre 1978. Toutes ces clauses, de mêm e qu e les fonctions attribuées aux membres d u gouvernement de transition, ont été généralement considérées pa r les signataires comm e de s concessions importantes des Européens aux nationalistes africains. C'est ainsi que l'âge

électoral a été abaissé à dix-huit ans, contre vingt et u n ans à l'heure actuelle, afin de donner satisfaction aux jeunes « qui se sont battus ». Les signataires sont convenus que le gouvernement d e transition serait chargé de libérer les détenus politiques, d e réviser les sentences frappant les prisonniers politiques, de supprimer la discrimination raciale, d'établir un cessez-le-feu et d'indemniser les victimes d e la guerre. Il devra également rédiger le projet

de Constitution d u Zimbabwe,

établir des listes électorales e n vue d'organiser des « élections libres et

l'accord,

compte tenu des dispositions d e

1.

Pour le texte du Règlement interne, voir : Rhodesian constitutional agreement. 3rd

March

1978,

Salisbury, Government Printer, 1978 (Nr. 44). Voir également : Department of

State, Bureau of African Affairs, AF. press clips, vol. XIII, n° 10, 7 mars 1978, p. 3 .

2.

Rhodesian constitutional agreement, section A , article premier, paragraphe a, p . 2 .

Zimbabwe

: le Règlement interne

75

dans son contexte historique

démocratiques » dans les meilleurs délais, et faire régner un climat favorable au déroulement d'une campagne électorale et d'élections impartiales 1 . Les signataires sont convenus que le gouvernement de transition serait composé d'un Conseil exécutif et d'un Conseil des ministres. Les membres du Conseil exécutif sont Sithole, Muzorewa, Chirau et Smith, qui présideront

les réunions à tour d e rôle, « dans l'ordre et pour la durée que le conseil aura fixés ». Il est précisé que « le Conseil exécutif sera chargé d e veiller à ce que

le gouvernement de transition

fonctions qui lui on t été confiées et de s tâches qui lui on t été

Conseil exécutif, organisme responsable de la politique et gouvernement d e transition, prend ses décisions par voie

peut e n référer a u Conseil des ministres, et revoir les décisions et les recommandations de celui-ci. Le Conseil des ministres compte pour chaque portefeuille un ministre africain et un ministre européen. Les membres européens sont désignés sur la base d e l'égalité par Sithole, Muzorew a et Chirau. La présidence est assurée alternativement par un ministre africain et un ministre européen selon l'ordre et la durée déterminés par le Conseil des ministres. Pour chaque portefeuille o u groupe d e portefeuilles, les ministres blancs et noirs se partagent les

s'acquitte aussi rapidement que possible des

assignées 2 ». L e des décisions d u d e consensus. Il

responsabilités et les tâches selon le système élaboré pa r le cabinet. Ils prennent en commun l'initiative de textes de loi, supervisent l'élaboration de la législation recommandée par le Conseil exécutif et mettent en application

les

décisions d e ce conseil qui concernent leurs départements respectifs. Tou s

les

membre s d u Conseil des ministres adressent aussi des recommandations

au Conseil exécutif « sur toute question qu'ils jugent opportune » et

prennent les décisions à la majorité la plus simple, sous réserve d'un exame n de la part du Conseil exécutif 3 . En outre, le Parlement rhodésien actuel sera maintenu pendant toute la durée du gouvernement de transition, mais il ne pourra se réunir qu'à la demand e d u Conseil exécutif pour voter les lois jugées nécessaires pour

faciliter la transition. C e Parlement

touchant l'établissement des listes électorales et la suppression de la discrimination raciale, d'approuver le budget pour 1978-1979 et la nouvelle Constitution, et de désigner 16 candidats pour 8 des 28 sièges réservés aux Européens. Les aspects les plus controversés d u Règlemen t interne sont ceux qui ont trait à l'Assemblée législative, à la justice et à l'administration publique, ainsi que la clause de la Charte des droits d u citoyen qui prévoit une

sera chargé d'adopter une législation

1.

¡bid.,

sections B et

C , p. 3

et 4.

2.

Ibid.,

section

D ,

article

premier, p. 4 et 5.

3.

Ibid.,

section

D ,

art. 2 ,

p . 5.

76

David

Chanaiwa

« protection contre la dépossession de biens sauf compensation adéquate et rapidement versée ». Les signataires ont décidé d'un commun accord que l'Assemblée législative compterait 100 membres, dont 72 seront des Africains élus par tous les électeurs — africains, blancs, métis et asiatiques inscrits sur les listes électorales — tandis qu e 2 8 seront des Européens représentant les Blancs, les métis et les Asiatiques 1 . Sur les 28 Européens , 2 0 seront élus selon un système d e vote préférentiel par les électeurs européens inscrits sur la liste électorale commune . Les 8 autres seront élus par l'ensemble des Africains, des Blancs, des métis et des Asiatiques sur une liste de 16 candidats désignés par le Parlement rhodésien actuel lors de la prochaine élection (celle d e 1978 ) et par les 2 8 membre s européens d u Parlement lors de la deuxième élection générale (prévue pour 1983). Ces sièges réservés aux Européens le seront « pour au moins dix ans o u pour la durée du mandat de deux Parlements, la période la plus longue étant retenue ». A l'issue de cette période, le gouvernement africain au pouvoir nommera une commission, qui sera présidée par un juge de la Haute Cour, pour procéder à l'examen de la situation. Tout amendement de la Constitution n'exigera plus alors, pour être adopté que la majorité simple de 5 membres de l'Assemblée législative. Dan s l'intervalle, les 2 8 sièges européens pourront être supprimés par un amendement de la Constitution « ayant obtenu le vote affirmatif d'au moins 78 membres du Parlement ». L e règlement stipule encore qu'il ne sera permis à ces 28 membres de former de coalition avec un parti minoritaire (africain) en vue de constituer un gouvernement 2 ». La question d e la représentation des Blancs au Parlement a été en effet la plus délicate et le plus âprement discutée tout au long des négociations 3 . Les signataires étaient parfaitement conscients de la contradiction existant entre les principes d u gouvernement par la majorité, d u suffrage universel des adultes, de l'absence de tout racisme et d'une représentation blanche solidement établie. Les délégations dirigées par Sithole et Muzorewa étaient

l'une et l'autre vivement hostiles à un e représentation fondée sur la

parce qu'elle évoquait à l'esprit « la discrimination raciale dans un État africain indépendant fondé sur le principe égalitaire « un homme , une voix »

et parce qu'elle maintenait « une communauté européenne indépendante au sein d'un État africain indépendant 4 ». A u début, ces deux délégations

1. Ibid., section A , article premier , paragraphes b, c et d, p . 2 et 3 . L e terme « Européen s » tel qu'il est employ é dans le règlement compren d les Blancs, les métis et les Asiatiques.

2. Ibid., section A , article premier, paragraphe e, p. 3.

3. Toutes les références au x négociations sont basées sur un e correspondance privée entre l'auteur et des personnes de sa connaissance très au fait de la situation. Certaines informations sont également tirées du journal The Zimbabwe times, dirigé et rédigé par des Africains, qui a rendu compte d'une partie des négociations.

race

Zimbabwe

: le Règlement interne

dans son contexte historique

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espéraient parvenir à u n compromis avec la délégation Smith grâce aux garanties relatives à la Charte des droits du citoyen, au système judiciaire et à l'administration publique. Mais elles ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il leur fallait concilier leur refus d u racisme et leur attachement a u suffrage universel et a u gouvernement d e la majorité africaine avec la volonté parallèle des Européens d'obtenir une représentation et un e protection spéciales sous le régime majoritaire. L a délégation Smith fut inébranlable e n ce qui concerne la représenta- tion des Blancs, dans laquelle elle voyait un moyen de gagner leur confiance. Les membre s d e cette délégation firent valoir que les Blancs éprouvaient de

vives appréhensions à

suffrage universel pour les adultes, concepts qui, l'un et l'autre, « étaient, pour les Blancs, tout à fait révolutionnaires ». Puisqu'ils avaient accepté « la révolution que constituait le fait de donner le pouvoir à la majorité noire », il leur fallait des garanties pour conserver « la confiance des Blancs ». « Nous (les Blancs) acceptons u n gouvernement par la majorité élu au suffrage

universel des adultes en échange d'une représentation d'un tiers pour les Blancs a u Parlement » , insistaient-ils. Ils parlaient « des craintes des Blancs devant l'inconnue que représentait le gouvernement noir » et devant

F « incertitude d e l'avenir ». Smith prétendit que la majorité des Blancs

souhaitaient une représentation par moitié et qu'il les avait convaincus d e se contenter d'un système bloqué au tiers, mais que c'était là le minimum qu'il pût accepter. Ave c le chef Chirau (qui sembl e lui aussi éprouver d e vives appréhensions à l'idée d'un gouvernement par la majorité noire et qui craint

plus encore les combattants d e la liberté), il exigeait qu e 33 sièges soient réservés aux Européens qui seuls e n éliraient les titulaires.

A titre de compromis, Sithole proposa que 20 députés soient élus par

les Européens et seulement pour la durée d u mandat du premier Parlement ou pour cinq ans. Il proposa encore que la suppression de ces 20 sièges avant cinq ans fasse l'objet d'un amendement voté par 8 4 députés sur 100.

d u

l'idée d'un gouvernement par la majorité et

Muzorew a proposa que 3 3 députés soient élus par tous les électeurs africains

et européens, et que la majorité des deux tiers soit requise pour l'adoption de