Vous êtes sur la page 1sur 144

LAURENT COURNARIE

L’EXPERIENCE

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

COURS ENSEIGNE EN 1ERE SUPERIEURE, 2007-08
PAR LAURENT COURNARIE

Philopsis éditions numériques
http://www.philopsis.fr

Les textes publiés sont protégés par le droit d’auteur. Toute reproduction intégrale ou partielle faite
sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite.

© Laurent Cournarie - Philopsis 2010

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

Sommaire
INTRODUCTION : LA PENSEE OUVERTE SUR L’EXPERIENCE ...................................4
1 – L’expérience contre l’identité à soi de la pensée ........................................................................4
2 – Toute connaissance commence avec l’expérience mais ne dérive pas toute de l’expérience ..6
3 – Penser l’expérience même : l’empirisme ou la phénoménologie ? ............................................8
4 – Expérience et pensée ...................................................................................................................13
5 – L’essence dialectique de l’expérience........................................................................................18
6 – L’expérience ou la constitution passive de la connaissance ....................................................23
7 – L’expérience entre le donné et le construit................................................................................30
CHAPITRE I : L’EXPERIENCE OU LE PLUS BAS DEGRE DU SAVOIR .....................38
1 – LA THEORIE SANS L’EXPERIENCE ................................................................................................38
1.1 L’exigence de l’essence : le langage contre l’expérience.........................................................38
1.2 Science n’est pas sensation .........................................................................................................39
2 – LE REALISME DE LA SCIENCE ARISTOTELICIENNE .......................................................................45
2.1 Oti/dioti ........................................................................................................................................46
2.2 L’universel dans le singulier : l’affaire Callias ........................................................................54
CHAPITRE II : VERITE DE L’EMPIRISME ..........................................................................59
1 – L’EMPIRISME OU LA QUESTION DE L’ORIGINE DES IDEES ...........................................................59
1.1 – L’âme comme une table rase ou un miroir .............................................................................60
1.2 – Genèse de toutes les connaissances réelles et possibles........................................................65
2 – L’EXTENSION EMPIRISTE DU PRINCIPE EMPIRIQUE : LA CAUSALITE ..........................................69
2.1 – Le dédoublement de l’expérience : impression et habitude...................................................69
2.2 Emprisme et scepticisme .............................................................................................................77
3 – LE FONDEMENT EMPIRIQUE DE LA SCIENCE ET LE DEPASSEMENT DE LA METAPHYSIQUE ........82
3.1 – La signification d’un énoncé est sa méthode de vérification.................................................82
3.2 Un langage de l’expérience ........................................................................................................83
4 – CRITIQUE EMPIRISTE DE L’EMPIRISME.........................................................................................87
4.1 – Les deux dogmes de l’empirisme.............................................................................................87
4.2 – Le holisme épistémologique.....................................................................................................88
CHAPITRE III : SCIENCE ET EXPERIENCE........................................................................98
1 – SCIENCE MODERNE, METHODE EMPIRIQUE.................................................................................98
1. 1 – Galilée plutôt que Bacon ........................................................................................................98
1. 2 – L’empirisme de Bacon...........................................................................................................101
2 – SCIENCE MODERNE, SCIENCE EXPERIMENTALE.........................................................................104
2.1 – Expérience et mathématisation..............................................................................................104
2.2 – La raison et l’expérience : la révolution dans la méthode ..................................................111
3 – GALILEE, THEORICIEN OU EXPERIMENTATEUR ? ......................................................................118
CHAPITRE IV : THEORIE ET METHODE EXPERIMENTALE.....................................120
1 – LA SCIENCE OU LE RATIONALISME APPLIQUE ...........................................................................120
2 – LA THEORIE DE LA METHODE EXPERIMENTALE ........................................................................126
3 – LIMITES DE LA METHODE EXPERIMENTALE ...............................................................................129
CONCLUSION : L’EXPERIENCE HUMAINE......................................................................134
BIBLIOGRAPHIE ........................................................................................................................142

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 3

l’expérience se signale par le fait qu’elle déborde la pensée – de sorte que paradoxalement la suprême expérience est précisément celle qui défait la relation identifiante de la pensée.LAURENT COURNARIE . Non seulement l’expérience est l’autre de la pensée. Du moins l’expérience représente-t-elle peut-être ce qu’il y a d’irréductiblement extérieur à la pensée. à s’identifier aux choses. XIII). contre la lettre de la philosophie de Lévinas. l’indice d’une altérité. la relation de la pensée à l’idée d’infini (« Mais si expérience signifie précisément relation avec l’absolument autre – c’est-àdire avec ce qui toujours déborde la pensée – la relation avec l’infini accomplit l’expérience par excellence ». On peut commencer par souligner l’opposition entre la pensée et l’expérience. Du moins connaître consiste-t-il toujours à assimiler l’inconnu au connu. préface. Le moi © Laurent Cournarie . Le rapport de la pensée à l’expérience n’est pas un rapport pacifié mais plutôt polémique.philopsis. On peut donc peut-être assimiler l’expérience à l’idée d’infini c’est-à-dire. considérer que l’expérience est.Philopsis . Le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes les représentations. dit Kant. par exemple pour Lévinas.fr Page 4 . Or. l’autre au même. c’est-à-dire l’expérience où la pensée est totalement débordée.L’EXPERIENCE INTRODUCTION : LA PENSEE OUVERTE SUR L’EXPERIENCE 1 – L’expérience contre l’identité à soi de la pensée Comment penser l’expérience ? Il faut partir de cette question pour reconnaître la tension qui existe entre la pensée et l’expérience. p. ce que la pensée ne peut épuiser. L’expérience apparaît en effet comme ce qu’il y a d’immédiatement étranger. d’une extériorité qui défie le pouvoir de la pensée qui consiste à se retrouver sous les choses. comme on l’a suggéré. pour s’ouvrir à une dimension d’altérité. … c’est avoir l’identité pour contenu. La pensée repose sur le principe d’identité. La pensée doit pour ainsi dire sortir d’elle-même. Il y a plusieurs manières d’envisager cette tension entre la pensée et l’expérience. ce qui revient à les identifier à ses concepts et finalement aux actes du « je pense ». Comme l’écrit encore Lévinas : « Etre moi. du règne de l’identité à soi. Or celui-ci n’est pas seulement le fondement logique de la vérité (A=A). l’objet à son signe. dans le domaine même de la pensée théorique. c’est-à-dire identifier à soi tous les contenus possibles de ce qui se présente dans l’expérience : la connaissance. c’est-à-dire l’identification d’une chose (de ceci comme un ceci) suppose l’identité du « je pense ». Totalité et infini. ce que le concept ne peut jamais complètement assimiler à soi : l’expérience se donne à la pensée comme un écart initial dont il n’est pas certain qu’elle puisse le combler. la chose à sa représentation. mais elle se présente même comme le « tout autre ». mais la méthode même de la pensée. La pente naturelle de la pensée est de s’instituer contre l’expérience.www.

ce qui défie son pouvoir de prévision – évidemment cette hypothèse est rigoureusement anti-kantienne. puisque pour le philosophe allemand. si l’universel n’est jamais donné mais toujours élaboré intellectuellement.L’EXPERIENCE ce n’est pas un être qui reste toujours le même. s’il est toujours ce dont on part et que le concept a pour fonction de penser précisément en liant la diversité qu’il contient. L’expérience s’oppose à la pensée comme l’immédiat au médiat. le concept pense des objets. § 1). d’autre part. à retrouver son identité à travers tout ce qui lui arrive. Mais. p. on ne peut identifier intuition et expérience. Ainsi selon le rôle attribué à l’expérience. espace) . L’expérience est toujours indigne de la vérité. En termes kantiens. des divergences profondes apparaissent entre les philosophies. le donné au conçu. est l’intuition » (CRP. parce que l’expérience est plutôt le tout constitué par l’union de l’intuition et du concept. traditionnellement. disons que la conscience est la forme même du moi ou de l’identification : c’est le « je pense ».Philopsis .LAURENT COURNARIE . Il est l’identité par excellence. l’œuvre originelle de l’identification » (ibid.. c’est-àdire que sous l’expérience factuelle. l’expérience est constituée par le sujet. autant l’expérience est rapport immédiat aux choses (ou rapport aux choses immédiates). travail de médiations. proposent une théorie de la connaissance. L’intuition (l’expérience) est le rapport immédiat à des objets – elle donne des objets . l’expérience est encore davantage : c’est le « tout autre » de la pensée. la pensée ne fait que produire l’unité qui rend l’intuition signifiante. 6). c’est qu’elle intervient de manière décisive dans la conception de la connaissance. Car autant la pensée est construction de concepts (si l’on fait abstraction d’une pensée intuitive) c’est-à-dire. La vérité est d’essence intelligible et l’expérience est sans aucune vérité. D’une part parce qu’il y a des intuitions empiriques (sensations) et des intuitions pures (temps.www. le concret à l’abstrait. La pensée est en quelque sorte le moyen pour connaître ce qui est donné dans l’expérience. alors l’expérience prime sur la pensée. c’est-à-dire le principe d’unité et d’identité de la pensée qui est au fondement de l’existence du moi. Or. il s’agirait en quelque sorte de substituer le terme d’expérience à celui d’intuition et l’on pourrait dire avec Kant : « De quelque manière et par quelque moyen qu’une connaissance puisse se rapporter à des objets. par définition. Mais évidemment pour Kant. c’est-à-dire selon le statut que la pensée s’accorde vis-à-vis de l’expérience. De là le privilège que l’on peut accorder à l’une ou à l’autre : si la vérité est universelle. ce que la pensée ne peut intégralement prévoir. il s’agit de retrouver les actes de la subjectivité transcendantale. le mode par lequel elle se rapporte immédiatement aux objets et auquel tend toute pensée comme au but en vue duquel elle est le moyen. Tous les systèmes philosophiques. Ici.fr Page 5 . Or l’expérience n’est-elle pas ce qui brise l’identification. « Esthétique transcendantale ». le particulier au général.philopsis. Inversement si le réel n’est jamais général mais toujours singulier (l’être c’est l’individuel). mais l’être dont l’exister consiste à s’identifier. alors la pensée l’emporte sur l’expérience. si la question de l’expérience divise la philosophie et son histoire. On © Laurent Cournarie .

c’est-à-dire tenir comme faux ce qui est douteux. fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même » (CRP. donc tout recommencer contre ce qui a été reçu depuis l’origine. une autre source de représentations. n’en procède pas. afin qu’elle compare. ou plutôt c’est une croyance qu’il convient justement de critiquer comme fausse. il suffit d’un acte de volonté pour en révéler la vanité (le doute méthodique. c’est-à-dire une source indépendante d’elle. produisent par eux-mêmes des représentations et d’autres part. Ainsi peut-être le commencement est-il luimême faussement radical parce qu’il ne donne pas le principe de la connaissance : tout en étant premier. par quoi notre pouvoir de connaître pourrait-il être éveillé et mis en action. Mais l’origine rend raison de la genèse de la connaissance. si ce n’est par des objets qui frappent nos sens et qui. non de sa validité. La connaissance obtenue par l’expérience supposerait.www. mais précisément l’origine n’est pas le fondement. 31). systématique et hyperbolique). d’une part. © Laurent Cournarie .philopsis. celle qu’on nomme expérience ? Ainsi chronologiquement. il n’est pas exclusif. mais au contraire il faut se séparer du commencement pour fonder la connaissance. Ce que l’expérience m’a appris. le commencement ne commande pas. 2 – Toute connaissance commence avec l’expérience mais ne dérive pas toute de l’expérience « Que toute notre connaissance commence avec l’expérience. p. Kant dit quelque chose de voisin dans une formule célèbre. C’est la vérité propre du cartésianisme : si l’on veut « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». cela ne soulève aucun doute. mettent en mouvement notre faculté intellectuelle.Philopsis . cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience.fr Page 6 . car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience. non certes selon l’ordre du temps. sa légitimité. Le fondement de la connaissance. Rien ne précède l’expérience : toute connaissance commence avec le commencement de l’expérience.LAURENT COURNARIE . La pensée s’institue précisément en déliant cette confusion de l’origine et du fondement. et travaille ainsi la matière brute des impressions sensibles pour en tirer une connaissance des objets. puisque l’expérience éveille les facultés de connaître elles-mêmes.L’EXPERIENCE peut opposer assez sommairement le parti de ceux qui considèrent que l’expérience est peut-être l’origine de la connaissance. lie ou sépare ces représentations. Mais si toute notre connaissance débute avec l’expérience. En effet. Introduction. L’expérience ne bâtit rien de solide : elle n’est rien de solide comme suffit à le prouver le doute lui-même qui falsifie facilement ses certitudes. aucune connaissance ne précède en nous l’expérience et c’est avec elle que toutes commencent. Il est faux de croire que ce qui est premier soit fondateur. m’a fait connaître. il faut « commencer tout de nouveau dès les fondements ». 2e édition.

L’expérience est ouverte sur l’inédit. la difficulté se reporte sur le concept d’expérience.www. L’empiriste soumet la pensée à l’expérience qui est le fondement et le critère ultime de toute connaissance. c’est ce qu’elle peut par elle-même nous laisser entrevoir de nouveau : l’expérience est précisément cette possibilité de nous faire connaître ce qui nous était inconnu. L’expérience ne reconnaît aucune limite ou rien d’impossible. L’expérience décrit ici en quelque sorte une attitude « qui tend à favoriser ce que Musil appelait le « sens du possible ». la connaissance s’annule puisque.fr Page 7 .Philopsis . la pensée n’a-t-elle pas tendance à imposer à l’expérience une forme. L’Amérique comme expérience.L’EXPERIENCE Il ne faut donc pas confondre l’origine de l’expérience et la constitution de l’expérience : la connaissance commence par l’expérience mais la connaissance n’est pas uniquement constituée par l’expérience. Au contraire. alors la difficulté s’aiguise : comment penser l’expérience en tant que telle ? Cette fois. à se méfier des théories globales et définitives. Ainsi le statut de l’expérience divise la philosophie entre le rationalisme et l’empirisme : le rationalisme reconnaît à la pensée des droits supérieurs en écartant l’expérience comme une mauvaise origine du savoir (Descartes) soit comme une origine et non un fondement (Kant). la pensée non seulement n’a aucun objet mais encore n’existe pas. ce qu’est l’expérience. Comment se représenter l’expérience ? Le simple concept de l’expérience n’est-il pas le pire ennemi de l’expérience ? En effet. La pensée commence et finit par l’expérience. Ce qui fait sens dans l’expérience n’est-ce pas précisément ce qui est susceptible de renouveler la pensée. On retrouve la dimension d’extériorité dont l’expérience est le chiffre pour la pensée. Au lieu de parler des conditions ou des principes de l’expérience possible. mais qui est ouvert et pluriel. de briser la loi du même. anticipant ce qu’elle peut être. l’expérience parle plutôt de l’impossibilité des principes. p.-P. et de manière générale à préférer les expérimentations aux visions exclusives et unilatérales » (J. entre l’origine factuelle et le principe de droit est illusoire : tout commence par l’expérience. Autrement dit. Pour ainsi dire.philopsis. © Laurent Cournarie . l’expérience est principe d’altérité et de découverte – aussi l’idéal serait un concept aventureux de l’expérience et un cours expérimental sur l’expérience. Là où la pensée est principe d’identité ou d’identification. donc l’expérience est le principe de toute connaissance. unifié. d’autres estiment que cette distinction entre l’origine et le fondement. de l’identification ? Si la connaissance progresse. 31). sans elle. au lieu de se laisser enseigner par elle. Cometti. Mais si la pensée est contre l’expérience ou si elle est le moyen dont l’expérience n’est que l’occasion. l’expérience situe la vérité toujours dans l’avenir ou fait signe à la pensée vers ce qui n’est pas achevé.LAURENT COURNARIE . Sans l’expérience. c’est donc que la vérité doit intégrer en elle un écart par rapport à l’identité de la pensée avec elle-même. sur ce qui est au-delà de la clause de clôture qui définit le concept.

ce qui est présent. ce qui lui assure un contenu et un point d’appui. § 38. § 38) On voit donc ici que l’ouverture de la pensée à l’expérience est une dette ou une soumission de la pensée à l’expérience. et comme l’horizon de son progrès. saisissez l’ici de l’homme et de la nature. dans la présence extérieure et intérieure. jouissez de ce qui est présent” . comme le lieu de son origine. conduisit tout d’abord à l’empirisme. qui. L’empirisme en est la première : la pensée n’a aucune autonomie puisque tout dérive de l’expérience.L’EXPERIENCE 3 – Penser l’expérience même : l’empirisme ou la phénoménologie ? Cette ouverture de la pensée à l’expérience peut peut-être recevoir deux formes. Dans ces conditions. L’expérience est l’origine que la pensée récuse et oublie. D’autre part elle est pour la pensée la règle de sa propre médiation. d’un point d’appui ferme face à la possibilité de pouvoir tout prouver dans le champ et suivant la méthode des déterminations finies. […] Il y a dans l’empirisme ce grand principe. Mais l’expérience ne désigne pas seulement l’origine de la pensée. L’autre manière d’envisager l’ouverture de la pensée sur l’expérience. […] De l’empirisme vint l’appel : “Laissez les divagations au milieu de vides abstractions.Philopsis .LAURENT COURNARIE . pour une autre part. sa provenance. ou alors la pensée divague et ne produit que des non-sens : en dehors de l’expérience la pensée ne pense rien. l’expérience apparaît comme le principe de toute vérité et de toute connaissance : d’une part c’est toujours l’expérience qui ouvre la pensée sur elle-même et la sollicite pour un travail indéfini de connaissance. Ce principe est opposé au devoir-être dont se rengorge la réflexion et qu’elle utilise pour se comporter de façon méprisante envers l’effectivité et la présence en invoquant un au-delà qui ne saurait avoir son siège et son être-là que dans l’entendement subjectif. pour une part. sans pour autant considérer que l’expérience produit intégralement ou causalement la pensée. va le prendre dans l’expérience. fixez vos regards sur vos mains.fr Page 8 . mais aussi sa destination. que ce qui est vrai doit nécessairement être dans l’effectivité et être-là pour la perception. Tout se passe comme si la pensée était doublement ouverte sur l’expérience. et l’on ne peut méconnaître qu’il s’y trouve contenu un moment essentiellement légitime. l’en-deçà devaient être échangés avec l’au-delà vide. Hegel caractérise ainsi l’empirisme : « Le besoin. Penser l’expérience ici n’a pas vraiment de sens puisqu’on pense à partir d’elle. Il s’agit de considérer que l’expérience est le sol premier où la pensée prend naissance © Laurent Cournarie . d’un contenu concret en face des théories abstraites de l’entendement. au lieu de chercher le vrai dans la pensée elle-même. L’expérience est ainsi toujours à l’avenir de la pensée. avec les toiles d’araignée et les figures brumeuses de l’entendement abstrait » (Science de la logique. add.philopsis. sa destination. qui pour lui-même. ne peut progresser de ses généralités jusqu’à la particularisation et détermination. § 37.www. Toute connaissance est une suite immédiate ou indirecte de l’expérience. c’est de supposer que l’expérience ouvre la pensée précisément. L’ici.

et cette thèse est aussi fondamentale. Ces éléments déterminent en quelque façon à chaque fois une manière originale pour la conscience de tendre vers un objet. s’interdisant de penser l’expérience elle-même. des faits. variant après coup et subjectivement comme ayant un coefficient plutôt volitif. L’intentionnalité. philosophique. Revenir à l’expérience serait la tâche la plus essentielle de la philosophie. c’est-à-dire se découvre comme visée des choses. affectif ou imaginatif. Ainsi la phénoménologie se définit comme la science des phénomènes. avec le positivisme (la science est l’étude des faits). d’absence de présupposés : il s’agit de décrire exclusivement les phénomènes selon leur apparition phénoménale à la conscience. reprenant l’exigence cartésienne de fondation de la science dans l’évidence. mais l’intentionnalité n’est pas un acte toujours identique. Ainsi la méthode phénoménologique est-elle paradoxale en elle-même : il ne s’agit pas de construire une méthode mais en quelque sorte d’adopter comme principe la récusation de la méthode entendue comme construction de concepts. d’inspiration cartésienne. comme rapport à l’objet. que la conscience retrouve les choses. Elle est l’acte de prêter un sens (Sinngebung). C’est ainsi dans la conscience qu’il faut ressaisir les choses mêmes.Philopsis . l’objet de la philosophie serait de rendre intelligible cette origine. Aussi la réduction qui renverse l’attitude naturelle de l’esprit (qui isole la conscience et le monde. Mais il faut comprendre que chaque mode de pensée porte en lui sa manière spécifique de se rapporter à quelque chose. et non comme ce qui dépend du monde physique et de la causalité qui régit l’existence et les rapports entre les choses. Et cette intentionnalité constitue l’essence de la conscience (cf. le « retour aux choses mêmes » s’interprète de manière méthodique par le principe ou la règle. §146) : c’est le thème premier de la phénoménologie. L’appel aux choses mêmes désigne l’ambition d’aller à la manifestation simple de ce qui se montre à l’expérience la plus dépouillée de toutes les constructions hérités de l’histoire culturelle. L’immédiat. si elle veut être autre chose qu’un système arbitraire de concepts. Ou encore. c’est-à-dire de décliner l’expérience. d’avoir le monde en face d’elle. c’est-à-dire la relation originaire de la conscience et des choses : paradoxalement c’est par la réduction phénoménologique.www. pensée théorique (philosophie et science). les phénomènes ne se donnent pas immédiatement à nous. Dès lors. Autrement dit. méconnaît son pouvoir constituant. 1 Le mot d’ordre du « retour aux choses mêmes » contient en lui-même plusieurs projets : rompre avec le constructivisme néo-kantien (la connaissance est une construction par l’esprit des données sensorielles). scientifique ou religieuse et ainsi faire apparaître la dimension intentionnelle de la conscience sous tous les actes de l’esprit1. Autant de dimension d’êtres que de formes pour la conscience de se transcender dans sa vie concrète.fr Page 9 .LAURENT COURNARIE . En effet. science fondatrice puisque les phénomènes sont ce que les sciences négligent au profit des choses. La pensée est essentiellement visée et intention. c’est-à-dire ne © Laurent Cournarie . Donc l’expérience au sens phénoménologique désigne la phénoménalité comme le monde réduit à la sphère intentionnelle de la conscience. d’articuler le langage spontané de l’expérience dans le langage théorique. est ce qu’il faut reconquérir contre tout ce qui est venu dissimuler la présence des phénomènes à la conscience. quitte à opérer sur la réflexion une réflexion seconde qui en réhabilite la priorité. Idées § 84. prise dans l’attitude naturelle (dans la croyance en l’évidence donnée du monde).L’EXPERIENCE mais dont elle s’éloigne fatalement en devenant pensée conceptuelle. oppose le sujet et l’objet) ne doitelle pas être interprétée négativement comme une limitation (réduire = soustraire) mais positivement comme une libération de l’essence de la conscience qui. il s’agit de rouvrir l’expérience à la richesse et à la diversité de ses possibilités. Donc contrairement à une idée reçue. qui est l’esprit de la science moderne. toute conscience est conscience de quelque chose. constitue l’essence de la conscience. et en même temps exhausser l’aspiration de la philosophie au statut de science rigoureuse (cf.philopsis. présent dans toutes les formes de conscience. c’est faire de la description des phénomènes la méthode elle-même. l’article de 1911 qui porte ce titre). Elle porte idéalement en elle autre chose qu’elle-même. c’est-à-dire l’expérience même. En même temps. auf die « Sachen selbst zurückgehen ») peut-il s’interpréter comme un retour de la pensée à l’expérience. Ainsi le mot d’ordre de la phénoménologie : « retour aux choses mêmes » (zu den Sachen selbst ! . à l’origine de sa crise.

la sensation. n’est pas ce qui est effectivement perçu ou © Laurent Cournarie . je ne puis pas me penser comme une partie du monde. p. L’immédiat de l’expérience n’est pas l’expérience immédiate de la naïveté de la conscience qui croit que le monde est là donné. Tout ce que je sais du monde. c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours. L’immédiat doit être redécouvert méthodiquement qui oblige à se déprendre d’une naïveté préalable (l’attitude naturelle) pour que la conscience découvre qu’elle est donatrice de sens (sinngebende). La science n’a pas et n’aura jamais le même sens d’être que le monde perçu pour la simple raison qu’elle en est une détermination ou une explication. je le sais à partir d’une vue mienne ou d’une expérience du monde sans laquelle les symboles de la science ne voudraient rien dire. L’immédiat n’est révélé que par la réduction phénoménologique.Philopsis .LAURENT COURNARIE . c’est-à-dire l’atomisme des sensations.philopsis. Ce qui conduit à dénoncer une prémisse commune au rationalisme (ou plutôt à l’intellectualisme) et à l’empirisme2. une prairie ou une rivière » (Phénoménologie de la perception. Autrement dit l’opposition entre l’empirisme et l’intellectualisme est de second niveau.fr Page 10 . c’est-à-dire à la corrélation de la conscience et des choses. l’orientant vers une phénoménologie de la perception et du corps : « Il s’agit de décrire. que tout commence avec la sensation.L’EXPERIENCE C’est dans ce sens que Merleau-Ponty invite à comprendre l’originalité de la phénoménologie fondée par Husserl. il nous fait réveiller d’abord cette expérience du monde dont elle est l’expression seconde. la manière de penser. désobstrué. le divers qualitatif pur et qui appelle pour son unité. 40). même par science. soupçonne pas la corrélation a priori des choses avec les actes de la conscience qui leur donne sens. c’est-à-dire la suspension de toute thèse concernant l’existence du monde et de son sens. est bien un retour à l’immédiat. p. II-III) Ici on retrouve encore la question de l’origine. Je ne suis pas le résultat ou l’entrecroisement des multiples causalités qui déterminent mon corps ou mon « psychisme ». à partir de cette diversité. Donc ici le retour aux choses. procède d’un préjugé commun. comme le simple objet de la biologie. et aussi comme une libération de la richesse de sens contenue dans la vie intentionnelle multiple de la conscience. Ce qui est effectivement donné. comme la géographie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt. mais ici la modification consiste à retrouver l’expérience elle-même. à revenir à la sphère de la donation qui n’est autre que la conscience pure. et non pas d’expliquer ni d’analyser. signitive et dépendante. 40). 2 L’intellectualisme ne vit que par l’empirisme. Il assume le présupposé de l’empirisme. l’acte du jugement. pour la constitution. La méthode phénoménologique (le retour aux choses mêmes par l’épokè) retrouve la caractéristique de toute méthode : modifier radicalement la pensée. de la psychologie et de la sociologie. et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite. p. mais la dimension originaire du sens. Tout l’univers de la science est construit sur le monde vécu et si nous voulons penser la science elle-même avec rigueur. c’est-à-dire aux phénomènes. Mais cette fois l’origine n’est ni le faux commencement de la pensée (rationalisme) ni la cause de la pensée (empirisme). Avant-propos. Le « voir » de la conscience se libère de son aliénation dans les choses vues.www. de la perception. Mais l’immédiat doit être dégagé. ni fermer sur moi l’univers de la science. Cette première consigne que Husserl donnait à la phénoménologie commençante d’être une « psychologie descriptive » ou de revenir « aux choses mêmes » c’est d’abord le désaveu de la science. « Le jugement est souvent introduit comme ce qui manque à la sensation pour rendre possible une perception » (ibid. […] Revenir aux choses mêmes. Merleau-Ponty le montre : « L’intellectualisme vit de la réfutation de l’empirisme et le jugement y a souvent pour fonction d’annuler la dispersion possible des sensations » (Phénoménologie de la perception. en apprécier exactement le sens et la portée.

« La véritable sensation. est une abstraction supplémentaire. sans longueur. ni avec le sentiment général où elle se mêle. L’expérience. Dans les deux cas elle serait considérée. mais dans l’activité qui en prend possession. le donné basique (sens data). qui est pour nous incontestable… » (Alquié. Est-ce que la sensation est un fait psychique en deçà de la perception. de s’évanouir. elle est une pure conception de l’esprit. en confondant cette cire avec la nature d’un corps. l’intentionnalité) mais encore est peut-être le fondement de tous les actes de la conscience.philopsis. Le blanc purement sensoriel si l’on peut dire n’est ni feuille de papier. Elle ne donne rien en dehors d’elle-même. ne comporte aucune information de distance. en réalité. et ce devenir ne passe pas. contrairement à ce qu’en pense Descartes. si Descartes dans l’analyse du morceau de cire s’est déjà situé “au-delà” du perçu.L’EXPERIENCE devrait l’être. l’atomisme. c’est-à-dire sans signification : il y a la couleur. conception nécessaire par laquelle nous exprimons que la pensée ne fait pas la vérité par une action absolue qui n’aurait aucune condition en dehors d’elle-même » (Jules Lagneau. aucune détermination de temps et d’espace. pour Merleau-Ponty. du souvenir et de l’imagination ? Il semble bien que la sensation ne soit pas perçue. de poids. La perception est un certain mode de donation de l’objet à la conscience qui ne doit rien à l’opération intellectuelle de l’entendement Il y a même un devenir immanent au sensible. D’ailleurs Descartes introduisait déjà le néant comme possibilité essentielle du sensible en décrivant la cire : elle « n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait. le terme que l’analyse physiologique restitue à l’origine de la perception). puisqu’il est en attente de l’acte de l’entendement. Descartes part des qualités séparées et figent leur donation à cette séparation. mais le plus pauvre. elle serait étendue. des donnés sans forme ni relation. Ce n’est pas une couleur que je perçois. la sensation en soi. il n’y a jamais une pure conscience face à une collection d’impressions sensibles sans rapport à elle et sans rapport entre elles. entre le donné (la cire) et le néant (la cire détruite par la chaleur de la flamme). en elle-même. sans largeur. le parfum.Philopsis . on apprend à se représenter quelque chose à partir du donné sensoriel qui en soi est sans détermination.fr Page 11 . non point en elle-même. le plus abstrait. qui introduit l’activité dans la passivité. Autrement dit. les unes par les autres. de durée. Pourtant si la sensation est non pas ce qui est donné mais le plus abstrait (la sensation n’est pas l’origine de la sensibilité. et non la sensation. Ou plus exactement le feu n’est pas compris © Laurent Cournarie . p.www. que le donné pur ne soit pas donné : « la sensation n’existe pas. n’est ni représentative ni affective. p. Si tout dérive des sensations. Par exemple. Elle ne se confond ni avec la représentation qu’elle détermine. le son. La sensation ne représente pas encore (ou elle est purement la matière de la représentation qui attend au-delà d’elle de recevoir la forme qui assure sa fonction représentative). Représentative. ou il appauvrit l’expérience sensible par l’énumération de la collection des qualités sensibles. par laquelle se manifesterait un sens original d’existence.LAURENT COURNARIE . une contre abstraction aussi inutile et injustifiable que la première abstraction. pas donné … C’est la perception. Célèbres leçons et fragments . Le jugement explique et comble l’écart entre la sensation et la perception. une variation des qualités selon leur champ propre de manifestation. La sensation. qui par elle-même ne distingue aucune chose. C’est la solution d’un problème mal posé. mais une nuance colorée qui anticipe sa douceur. comme si le sens de la cire était de disparaître. une trame où les qualités s’annoncent les unes les autres. est en dehors de l’étendue et du temps. c’est-à-dire par le jugement. Or s’il est légitime de parler d’un sens du sensible c’est parce que le sensible est un tissu conjonctif. Or d’une part quelle réalité faut-il reconnaître à la pure sensation. Ce sont des qualités définies sans possibilité d’une variation interne. il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ». alors l’intellection qui devait en corriger la multiplicité. Descartes décrit en effet la cire comme une collection de qualités éparses et discrètes. Mais si cette origine est une abstraction. au niveau empiriste de la diversité pure. mais le sensible est décrit comme une collection de qualités sans rapports présomptifs entre eux. c’est qu’il s’est placé d’abord “en-deçà” d’elle. il faut accueillir le sensible comme il se donne et la donation du sensible n’est pas insignifiante mais non seulement porte dans sa manifestation son propre sens (cf. Le donné des qualités ne fait pas sens par lui-même. La sensation est l’impression du sens. tout commence avec la perception. On ne sent pas. on apprend à sentir. ni neige. présentées comme des éléments ponctuels. telle qu’elle est vécue. il faut commencer avec la perception telle qu’elle se donne. ce donné pur n’est. et sa surface annonce le son qu’elle peut rendre. 26). La réalité de la sensation est psycho-physiologique et non psychique : elle relève de l’excitation externe et n’est donc pas vécue comme telle. c’est-à-dire à l’idée d’un pur divers ? Nous traiterons rapidement ce point. et c’est ce que l’épreuve de la flamme entend prouver. 213). affective elle aurait une durée.

Il faut réviser notre usage des catégories de forme et de matière. sa couleur mate qui annonce la mollesse. son “horizon intérieur” de variation possible selon la forme et selon la grandeur. l’objet perçu est autre chose que le donné sensible ou l’être idéal conçu. © Laurent Cournarie .LAURENT COURNARIE . ce qui est requis s’il s’agit de montrer qu’il n’a pas de sens propre. Par conséquent « toute conscience est conscience perceptive » (Le primat de la perception…. qui est. on les perd de vue parce qu’il faut des déterminations de l’ordre prédicatif pour lier des qualités tout objectives et fermées sur soi » (ibid. un monde d’objets pour un sujet délié de tout rapport au monde. irréductibilité au jugement. Donc percevoir c’est autre chose que sentir ou juger. « La célèbre analyse du morceau de cire saute de qualités comme l’odeur. sa permanence qui n’est pas encore l’identité exacte de la science. ce qui apparaît à chaque vécu de conscience) montre à la fois que l’intellectualisme falsifie la perception. comme la mélodie par rapport à la suite des sons. Ainsi entre le divers pur des sensations et l’identité exacte de l’objet pour l’entendement. matière sans forme. celle qui existe devant le regard. mais comme un événement parfaitement homogène aux qualités naturelles immédiates. c’est-à-dire s’obstine à confondre la saisie de la chose même (expérience) et la saisie de la chose en elle-même (reconstruction de l’expérience). 41). ne rend pas raison du monde perçu. La conscience n’informe pas une matière sensible. Pour la perception. mais il faut envisager une matière prégnante de la forme. Merleau-Ponty donc.. sa mollesse qui annonce un bruit sourd quand je la frapperai. « le monde perçu serait le fond toujours présupposé par la rationalité. au-delà de l’objet perçu et ne définit que la cire du physicien. la couleur. de l’acte de percevoir (ce qui n’empêche pas sa cohérence : le primat du jugement est nécessaire à partir de la prémisse atomiste de l’empirisme) et conduit nécessairement à niveler la perception. p. sous le toucher. « l’analyse intellectualiste finit par rendre incompréhensibles les phénomènes qu’elle est faite pour éclairer » (ibid. Merleau-Ponty développe et radicalise cette thèse phénoménologique qui conçoit la perception comme une modalité originale de la conscience. qu’il y va dans la perception moins d’une première connaissance que de l’ouverture de la conscience au monde. Autrement dit. Il faut revenir à la perception même. Le monde perçu n’est pas un monde de qualités insignifiantes. Mais cette cire-ci. enfin la structure perceptive de l’objet. au moment de l’apparaître du monde où se nouent toutes nos relations. avec sa manière originale d’exister.www. d’identité en lui-même : il faut que le sensible soit en défaut absolu d’unité (prémisse empiriste) pour qu’à terme il reçoive une unité forte par l’acte de l’entendement.Philopsis . même si c’est en faisant collaborer le concept et l’expérience . il y a une forme d’unité qui n’exclut pas une certaine variation. 3) la phénoménologie qui comme une expérimentation. Le sensible est d’emblée soumis à la perspective de sa suppression. et la saveur. à la puissance d’une infinité de formes et de positions. toute valeur et toute existence ». L’intellectualisme manque la perception qu’il a pourtant charge d’expliquer. et c’est la science qui suppose là quelque matière qui se conserve. Comme dit MerleauPonty.L’EXPERIENCE Donc d’ores et déjà trois positions philosophiques se dessinent : 1) le rationalisme qui soumet l’expérience à la puissance unificatrice du concept. 2) l’empirisme qui subordonne la pensée au donné de l’expérience et pose l’identité du pensable et de l’expérimentable . ce qui revient à dire d’une part que la présence implique un rapport plus pratique que théorique et que d’autre part le corps est le foyer de cette présence. 1953). la cire même qui se donne à la conscience perceptive a disparu dans cette unité intellectuelle. 43).fr Page 12 . et que la perception est première.philopsis. p. elle. Ainsi entre la pure collection de qualités de l’empirisme et la réduction scientifique de la chose à un fragment d’étendue (intellectualisme) il y a l’expérience de la perception de la chose et de ses qualités sensibles. La perception contient au moins ces trois déterminations corrélatives : identité immanente aux qualités. il n’y a plus de cire quand toutes les propriétés sensibles ont disparu. la perception se fait dans l’horizon de l’être au monde. dont elle posséderait la loi idéale. avec ce que cela comporte d’artificiel par rapport à la vie de la sensibilité et du sensible. à partir de la phénoménologie (c’est-à-dire la philosophie en tant qu’elle se contente de décrire les phénomènes. L’analyse intellectualiste escamote la perception et le mode d’être de la sensibilité. variation fondée d’une multiplicité des vécus.. à réduire toute identité et toute unité à l’identité et à l’unité objectives. et c’est là précisément la perception réelle. La cire “perçue” elle-même.

sinon réelle. C’est parce que tout n’est pas expérience que l’expérience peut servir de critère pour confirmer une théorie et pour démarquer la science de la métaphysique. Tout ce que la pensée peut penser est susceptible d’une expérience. La distance du rationalisme est un rapport critique à l’expérience : la distance de l’empirisme est un rapport critique à la pensée par l’expérience : la distance phénoménologique est l’effort d’un retour à l’immédiat qui ne se donne pas immédiatement. Il ne faut pas confondre « objectif » et « absolu ».Philopsis . de manière ésotérique. l’expérience ne se réduit pas seulement à ce dont la pensée peut se servir pour se constituer comme savoir (l’expérience comme un instrument de la pensée). la pensée n’est justement pas la science et c’est en cela que la pensée est une expérience : et le caractère radical de la pensée oblige à réviser notre notion d’expérience. que la pensée est intrinsèquement l’expérience même. Aussi.philopsis. du moins possible. mais toujours circonscrite. Mais on peut souligner la difficulté exactement inverse. ce n’est pas en raison d’un statut problématique de l’expérience par rapport à la pensée. l’universel comme facticité. se limiter à l’expérience ou contester l’idée de totalité. que la pensée et l’expérience s’entre appartiennent : l’expérience est l’essence de la pensée.LAURENT COURNARIE .fr Page 13 . mais par une sorte de saturation de la pensée par l’expérience. c’est la même chose. on lit en italiques une suite de notations de moments. et même. soumettre au verdict de l’expérience tout énoncé. intitulé « L’expérience de la pensée » (Aus der Erfahrung des Denkens) – ésotérique puisque sur la page de gauche. Pourtant. C’est ce que souligne. S’il est difficile de penser l’expérience. voir du connaissable et de l’inconnaissable passe par l’expérience. la difficulté pour la pensée est de trouver en quelque sorte la bonne distance avec l’expérience. ce qui la place dans un rapport doublement critique à l’égard du rationalisme et de l’empirisme. un voyage puisque dans Erfahrung se lit de © Laurent Cournarie . On a précisément l’expérience pour se défaire de la fascination métaphysique de la totalité. des pensées précisément qui font ce qu’elles disent : une expérience. le texte écrit en 1947. L’idée de totalité est une idée métaphysique. Pour Heidegger.www. Ou plus exactement. s’il y a précisément une expérience de la pensée. L’expérience c’est l’universel en fait. La limite du connu. plus radicalement. et sur la page de droite. L’expérience n’est pas la relation immédiate aux choses. La vérité n’est pas totale. mais la forme de toute relation possible. ne peut-on pas faire l’hypothèse que tout est expérience. a-t-on l’habitude de supposer le contraire : la valeur de l’expérience consiste dans son caractère limité et régional. locale pour ainsi dire. la pensée conduit à l’essence de l’expérience. de paysage un peu sur le mode haïku chinois. 4 – Expérience et pensée Jusqu’ici. Après tout. par exemple. Sans doute.L’EXPERIENCE tente de formuler théoriquement ce qui se donne originairement dans l’expérience. l’expérience est partout.

à la commémoration de sa propre origine. donc tout le contraire d’une démarche méthodique tendue vers un résultat : « Qui pense grandement. […] Si nous voulons seulement apprendre à expérimenter purement cette essence de la pensée dont nous parlons (das genannte Wesen des Denkens rein zu erfahren). tout le contraire d’une expérimentation. et qui conduit à préférer le dialogue avec les poètes et les présocratiques). pour mettre en doute.Philopsis .. dans le prolongement de la thèse de Thrasymaque. On ne connaît l’agir que comme la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre. La pensée comme expérience fait sortir de la philosophie et de la métaphysique.L’EXPERIENCE manière évidente le verbe fahren. originellement en tous cas. La pensée n’est pas une possibilité (disponibilité) du sujet pour connaître le monde. p. on recourt de plus en plus souvent. voyager. Penser c’est se laisser reconduire à la méditation de ce qu’il y a de plus simple et de toujours oublié. Elles viennent à nous » (ibid. au moins depuis Galilée. L’expérience de la pensée. il nous faut nous libérer de l’interprétation technique de la pensée dont les origines remontent jusqu’à Platon et Aristote » (p. La pensée en tant qu’expérience oblige d’un même geste à affranchir l’expérience et la pensée de tout horizon technique de compréhension : l’expérience n’est pas une technique au service de la pensée qui n’est pas. un cheminement. Tout n’est que mensonge et hypocrisie. Mais sans pour autant suivre la voie de cette radicalité (la pensée comme expérience.fr Page 14 . Elle interroge le fondement des motivations de l’action morale (peur de la sanction ou respect du devoir pour lui-même). C’est ce que développe longuement Heidegger par exemple dans la Lettre sur l’humanisme : « Nous ne pensons pas encore de façon assez décisive l’essence de l’agir. un voyage. mais ce qui advient au sujet. On en connaît en philosophie avec l’anneau de Gygès3 3 C’est la fable que développent les frères Glaucon et Adimante dans la République. C’est ce que veut illustrer Glaucon par le mythe du berger Gygès. une situation contrefactuelle (ce qui aurait pu se passer mais ne s’est pas passé). Heidegger écrit ainsi : « Nous ne parvenons jamais à des pensées. faculté ordonnée à la maîtrise du monde. 27-31). comme cheminement vers une pensée toujours plus commençante. dès lors qu’à l’origine de la pensée nous respirons un air natal » (ibid. c’est la pensée en tant qu’expérience (le génitif est à la fois subjectif et objectif : l’expérience que fait la pensée. il lui faut errer grandement » (Questions III. 33). berger au service du roi de Lydie. c’est-à-dire un dispositif expérimental dominé par la pensée. ce qui revient à l’accomplir. que la justice soit une vertu et non simplement un conformisme social. prenant la forme de la question : « que se passerait-il si… ? ». Gedankenexperiment). c’est-à-dire l’Etre : « Nous pouvons risquer le pas qui ramène de la philosophie à la pensée de l’Etre. 25)..philopsis. précisément comme une pure expérience. décrivant une situation réelle ou possible (physiquement ou simplement logiquement). © Laurent Cournarie . la pensée comme expérience). c’est-à-dire vers une « éclaircie dont la philosophie ne sait rien ». c’est-à-dire des essais utilisant l’imagination pour résoudre un problème ou un paradoxe.www. 33). p. p. à des expériences de pensée (thought experiment. La pensée est une expérience.LAURENT COURNARIE .

puisque tout dépend du concept de l’objet dont on dispose ou qu’on mobilise : forme persistante dans le temps ou assemblage de parties. à éprouver la certitude du cogito (toute la ruse ne suffit pas à faire douter le sujet de son existence) et à prouver l’existence du sujet (s’il trompe le sujet. en faisant l’hypothèse suivante. mais que la loi ramène de force au respect de l’égalité » (359c). Et si jamais il se trouvait un seul juste. affirmer que c’est le bateau reconstitué. aucun scrupule.Philopsis . soutenaient que non » (Les vies des hommes illustres. 6 Le paradoxe des jumeaux est une expérience de pensée évoquée par Albert Einstein puis publiée en détail par Paul Langevin en 1911 pour illustrer cet aspect troublant de la relativité © Laurent Cournarie . c’est le substrat matériel – au mépris de la causalité formelle ou finale. 4 L’hypothèse sert à maintenir le doute dans sa radicalité hyperbolique. Lequel de ces deux bateaux porte l’identité numérique du bateau de Thésée. Supposons qu’un ouvrier ait conservé les vieilles planches. ou le paradoxe d’Einstein et de Langevin des deux jumeaux par exemple6. c’est-à-dire du résultat complet du processus : le temps est nié pour mieux affirmer l’identité . suivons-les ensuite et regardons où la passion (épithumia) va les conduire: nous surprendrons l’homme de bien s’engageant dans la même route que le méchant. La crainte ne viendrait pas tempérer son désir pléonéxique : « donnons à l’homme de bien et au méchant un pouvoir égal de faire ce qui leur plaira. Plutarque rapport que les Athéniens conservèrent le bateau de Thésée en ôtant. aucun obstacle. 21). on en ferait l’éloge public mais tous ne penseraient pas moins qu’il est à plaindre comme le plus « insensé des hommes » (360d). celui-ci existe). parce que les uns maintenaient que c’était un même vaisseau. et y remettant des neuves en leurs places : tellement que depuis. Mais évidemment. les vielles pièces de bois par des neuves. « Vie de Thésée ». ou si elles se font autres. du concept spécifique. en vertu cette fois de l’identité de la substance matérielle : c’est le même parce qu’il est constitué des mêmes pièces dans la même matière. 5 « Le vaisseau sur lequel Thésée alla et retourna était une galiote à trente rames. Le problème est alors le suivant : à la fin de la reconstruction. Il ne relèverait que de lui-même: les autres n’existeraient pas. au contraire. que les Athéniens gardèrent jusqu’au temps de Démétrius le Phalérien.LAURENT COURNARIE . C’est pourquoi on peut être tenté de juger que la solution du problème est purement conventionnelle. s’appuyant sur le principe qu’il n’y a pas d’entité sans identité. du moins indéterminée. entraîné pas le désir d’avoir sans cesse davantage (pleonexia). Pléiade. Mais deux options sont possibles : a) affirmer que c’est le bateau entièrement rénové qui l’est. cette galiote était toujours alléguée pour l’exemple de doute. il s’abandonnerait sans retenue à l’injustice. Il oserait enfin tout ce qu’il veut. On ne sait pas juger que c’est le même bateau parce qu’on ne sait pas juger ce qu’est un bateau. Entre moi et ma volonté. ou simplement comme des moyens. avec assurance et complètement. que l’identité est sinon indéterminable.fr Page 15 . pour parler comme Aristote. On se trouverait alors en présence de deux bateaux de Thésée. Le méchant et le bon. chaque option est insuffisante : la première ne tient pas compte du changement. les autres. et en science avec le démon de Maxwell. Si l’homme pouvait se rendre invisible.philopsis. le juste et l’injuste finissent par se confondre. le bateau inlassablement rénové. La conscience morale ne serait donc que l’intériorisation de la conscience de l’autre et de la crainte de la peine. On ne trouvera pas un homme assez juste pour observer la justice en ayant le moyen d’une injustice sans châtiment (360b-c). sachant qu’énoncer qu’il y a deux bateaux numériquement le même violerait le principe logique d’identité ? On peut prendre deux partis. ou efficiente. le malin génie chez Descartes4. sûrement équivoque.L’EXPERIENCE ou l’allégorie de la Caverne chez Platon. la seconde postule que l’identité c’est la substance et que la substance. à mesure qu’elles se pourrissaient. I.www. s’agit-il du même bateau ? Hobbes reformule le problème en 1655 dans son De corpore. le bateau de Thésée dont parle Plutarque repris par Hobbes et Leibniz5. dans les disputes des Philosophes touchant les choses qui s’augmentent. désir que toute nature poursuit comme un bien. L’injuste était un juste plus audacieux. Cet exemple pose un cas de perplexité ontologique et épistémologique sur l’identité. Il serait toujours ce qu’il est seulement en privé. à savoir si elles demeurent une. en ôtant toujours les vieilles pièces de bois. remplacées par les Athéniens. pour les réutiliser et les réassembler exactement dans le même ordre. p. au fil des ans. Le premier consiste à penser que l’un des deux bateaux est le dépositaire de l’identité numérique. et le bateau reconstitué avec ses pièces d’origine. On ne peut identifier le même bateau parce qu’on ne dispose pas. on peut remonter au bateau d’origine – c’est le même qui a été remplacé . le juste un injuste plus timoré. que le principe « pas d’entité sans identité » est peut-être faux. en vertu de la continuité spatio-temporelle du processus de rénovation : c’est le même bateau parce que de proche en proche.

afin de soulever ou de résoudre une difficulté.fr Page 16 .Philopsis . l'un des frères reste sur Terre tandis que l'autre fait un aller-retour en fusée à une vitesse proche de celle de la lumière. Alors une expérience de la pensée n’est rien d’autre que la pensée qui s’expérimente elle-même et finalement l’usage ici du terme d’expérience ou d’expérimentation (experiment) est assez lointain ou très émancipé de son contexte strictement scientifique d’origine. Expérimenter. souvent un paradoxe qui n’a de sens précisément que pour la pensée (et non pour l’expérience). ce n’est pas seulement observer mais provoquer comme une décision de l’extérieur. sur une hypothèse qui elle-même outrepasse la différence du possible et du réel ou du factuel : c’est une expérimentation de la pensée sur elle-même. cela autorise à supposer que l’expérience s’étend en droit aussi loin que s’étend la pensée. que donc l’expérience n’est pas l’autre de la pensée mais la forme générale de la pensée : même la théorie est une pratique. quand il s’agit d’agir tout en se laissant agir par l’extériorité. c’est-à-dire construire les conditions pour un usage productif de l’extériorité. expérience pour penser au-delà de l’expérience). Plus précisément la durée du périple mesurée par le frère sédentaire est plus longue que celle mesurée par le frère voyageur de sorte que lorsqu'ils se retrouvent. rien n’est plus adapté que cet usage même si expérimenter est toujours une activité liée à l’incertitude : c’est initier une recherche sans savoir exactement ce que l’on fait. En tous cas. l’utopie relève de l’expérience. Et du même coup. elle se fait plus aventureuse : ici l’expérience fait signe vers une forme d’extériorité. elle se laisse déporter au-delà d’elle-même. Il s’agirait alors de déterminer plus précisément ce que l’expérience de pensée contient encore d’expérience.LAURENT COURNARIE . que la pensée ne peut pas sortir de l’expérience. On sait bien que l’utopie présente une double dimension : d’un côté la pensée y abolit le poids du réel et se déleste du rapport à restreinte selon lequel la mesure d'une durée dépend du référentiel dans lequel cette mesure est effectuée. en effet.www. En raison de la dilatation du temps prévue par la théorie. le voyageur se découvre plus jeune que son jumeau resté sur Terre. qui s’éprouve. Et pour ce faire.philopsis. Ainsi. L’expérience de pensée c’est la pensé qui se dispense de l’expérience ou qui se porte au-delà de ce que l’expérience pourrait proposer. c’est-à-dire produit l’analogue de ce qui se passe pour l’expérimentation réelle. © Laurent Cournarie . l’expression suggère que la pensée est elle-même quelque chose qui s’essaie. L’expérience de pensée est une manière de troubler les certitudes de la pensée et de l’obliger à penser plus ou à réviser ses concepts. ou en quel sens l’expérience de pensée est encore une expérience (expérience pour penser plus. à quoi l’on tend. par cette extension.L’EXPERIENCE Sans doute ici l’expérience est intrinsèquement constituée par la pensée et a intégré finalement la démarche expérimentale elle-même mais sans passer par l’expérimentation réelle. la durée du voyage dépend de la trajectoire suivie par celui qui effectue la mesure. L’expérience n’est pas ce qui est dominée par la pensée (la théorie) mais peut-être ce qui domine la pensée. Car la pensée s’exerce encore sur elle-même. Dans cette expérience imaginaire des jumeaux. Mais en un autre sens.

5). p.fr Page 17 . quoique l’on dise. praxis. l’expérience.LAURENT COURNARIE .www. pour critiquer et peut-être amender l’expérience du réel. un concept aussi formel que l’objet en général = x dont parle Kant. les mobiles des personnages…). Ce qui nous ramène à notre difficulté initiale. d’expérience esthétique et même d’expérience mystique – de manière assez surprenante. d’expérience morale.L’EXPERIENCE l’expérience. l’espace) et à des contenus d’expérience (l’action. comme le remarque J. il ne peut y avoir une expérience de l’expérience. tout est objet d’expérience ou plutôt de tout objet une expérience est possible. Cléro (L’expérience. mais d’un autre côté l’utopie a une fonction critique et subversive qui permet de repenser radicalement ses concepts et ainsi de pouvoir induire des changements dans la réalité. L’expérience n’est certes pas un nom de l’être. attendu que la pensée est bien la seule manière d’appréhender l’expérience puisqu’elle ne peut pas être à elle-même son objet et sa méthode. qui emprunte la voie du récit. Ainsi il y a autant d’expériences qu’il y a de domaines d’activités : on parle aussi bien d’expérience physique. lui-même subordonné aux coordonnés de toute expérience possible (le temps. Donc l’expérience est une catégorie de fait universelle. D’abord si tout est expérience. paradoxalement ce n’est pas l’expérience qui peut enseigner quelque chose © Laurent Cournarie . Donc l’universalité de l’expérience est en réalité l’universalité des objets possibles de l’expérience. c’est à propos de ce domaine où l’expérience tend vers sa suppression par son caractère absolument indicible. L’utopie c’est l’idée d’une autre expérience. on est amené à reconnaître une extension maximale au concept d’expérience et peut-être même à se demander si. par commodité. Or parler de vie théorétique ou de vie morale. poièsis. l’expérience n’est pas un concept métaphysique. on voit qu’on peut au moins pour les deux premières leur faire correspondre un mode et même une norme de vie. Il y a une expérience de la pensée comme il y a une expérience de l’action. soit un type de relation à certains objets. trois grandes catégories de la vie mentale comme le suggère Anouk Barberousse dans son introduction à L’expérience : la pensée.-P. l’action. En effet on peut distinguer. l’expérience en pensée d’une autre réalité sociale. mais renversée : il ne s’agit pas de savoir comment penser l’expérience. que l’on trouve le plus d’ouvrages consacrés à l’expérience. En suivant cette hypothèse.philopsis. Mais toute activité dans sa dimension réflexive engendre une expérience. d’expérience psychologique. Il apparaît ici que l’expérience n’est pas un concept régional désignant soit un type d’activité. Mais alors il en résulte un caractère extrêmement formel et donc indéterminé de l’expérience : l’expérience est la forme générale de toute relation à un objet possible. Si l’on reprend la tripartition aristotélicienne : theôria. où l’expérience désigne la limite à toute expérience partagée.Philopsis . c’est bien supposer une expérience théorétique et morale de la vie. De sorte que. mais elle est le concept qui sert à traduire toute relation à l’être. Mais cette reconnaissance d’une extension universelle de l’expérience (l’expérience est ce qui doit accompagner toute activité humaine) pose alors le problème de l’unité et du contenu de l’expérience. Tout est expérience.

Tout est objet d’expérience. comprendre rien de moins en elle que le système total de la conscience ou le royaume total de la vérité de l’esprit » (p. Ainsi dans l’expérience morale. de façon plus précise. I. est la science de l’expérience de la conscience.L’EXPERIENCE de l’objet puisque c’est la nature de l’objet qui détermine l’expérience. Science de la logique. on aboutit à la conclusion que l’expérience n’est pas moins formelle que la pensée. l’homme doit lui-même y être présent. Hegel écrit à la fin de l’introduction de la Phénoménologie de l’esprit : « C’est par cette nécessité qu’un tel chemin vers la science est lui-même déjà science. du moins l’expérience est à chaque fois la forme et le concept qui désigne le développement de la conscience – c’est-à-dire la vie de l’absolu en tant qu’il est sujet ou conscience de soi. selon le concept de l’expérience même. © Laurent Cournarie .LAURENT COURNARIE . selon la détermination de la philosophie moderne. sa conscience de soi essentielle » (Hegel. l’expérience de la conscience forme une totalité. dans l’expérience esthétique. doit se présenter à la conscience. C’est donc ce quelque chose qui détermine l’expérience. Mais le principe de l’expérience correspond à la possibilité même de la conscience. selon son contenu.Philopsis . § 7. Encyclopédie des sciences philosophiques. Le paradoxe est évidemment complet puisque. pour admettre et tenir pour vrai un contenu. en étant parti de l’opposition de la pensée et de l’expérience (médiat/immédiat…). si les manifestations de la conscience sont nécessaires à la réalisation de l’esprit. c’est-à-dire expérience d’un objet pour le sujet et objectivation. 77). possède une extension identique à celle de la conscience. qu’il a à trouver un tel contenu en accord avec la certitude de lui-même et réuni avec elle. Il doit y être présent. L’expérience que la conscience fait de soi ne peut. c’est-à-dire toute activité est expérience de quelque chose. 171). Même si pour Hegel. En tant que la vérité. Mais on ne peut nier que cette tendance existe et qu’elle soit partagée par la philosophie. soit seulement avec ses sens extérieurs. « Le principe de l’expérience contient la détermination infiniment importante que. p. 5 – L’essence dialectique de l’expérience La phénoménologie pour Hegel est précisément la science des expériences de la conscience. ou bien avec son esprit plus profond. toute connaissance a la forme d’une expérience. c’est le concept du beau qui détermine l’expérience… L’expérience se disperse dans l’infinité des objets qui peuvent lui donner un contenu déterminé.fr Page 18 .philopsis. le savoir de l’objet par le savoir de soi du sujet. Cette extension illimitée de l’expérience risque de plonger le concept d’expérience dans l’indétermination. L’expérience s’étend aussi loin que le mouvement de la conscience. manifestation du sujet lui-même dans cette relation à l’objet.www. c’est l’objet moral qui spécifie l’expérience. Le concept d’expérience parce qu’il oblige à penser le sujet et l’objet. et.

33) : une suite d’épreuves et d’apprentissage de soi par l’apprentissage des choses. Ainsi Hegel parle de l’expérience de la conscience comme on parle de l’expérience de la vie ou d’un homme d’expérience (cf. d’une vérité à une autre. son cheminement vers la science. entre la certitude et la vérité. La © Laurent Cournarie . elle contient plus que ce qu’elle croit être (cf. L’expérience n’est pas une modalité de la conscience.Philopsis . le concept d’expérience correspond à ce que l’on entend par là dans le langage commun : faire une expérience pour la conscience est toujours faire l’expérience de quelque chose de nouveau. possède les deux moments : celui du savoir et celui de l’objectivité qui est le négatif à l’égard du savoir. est le moteur de l’expérience.fr Page 19 . Or cet écart initial et reconduit jusqu’au savoir absolu qui en est la limite finale. Mais en même temps il fait de l’expérience en quelque sorte le concept total pour penser le mouvement même de la conscience. la conscience. Hegel le précise : « L’être-là immédiat de l’esprit. l’expérience n’y a pas la dimension limitée de la signification épistémologique. d’un côté. L’expérience transforme le sujet en fonction des objets qu’il rencontre.. que la conscience ne retrouve pas son savoir dans l’objet ou la vérité dans son savoir. L’expérience sur l’objet est une expérience du sujet sur lui-même – ou c’est en lui qu’il fait l’expérience de l’objet. et ils surgissent tous alors comme des figures de la conscience.L’EXPERIENCE Hegel s’appuie incontestablement sur le sens usuel ou commun d’expérience : autrement dit. Marquet. La conscience est toujours plus qu’elle même. En effet. Autant dire que l’expérience est 7 La conscience est d’abord séparée de la vérité et l’expérience est ce temps nécessaire pour y parvenir. elle est vouée à l’expérience : elle fait dans son objet l’expérience de son savoir et dans son savoir l’expérience de son objet et ainsi est condamnée au devenir et au mouvement7.LAURENT COURNARIE . Cet écart c’est « la puissance du négatif ». Quand l’esprit se développe dans cet élément de la conscience et y étale ses moments. En effet la conscience (commune) engendre elle-même une distinction entre ce qui est pour elle et ce qui est en soi. Or dès lors et tant qu’il y a une différence entre la vérité et le savoir. 21) : son savoir (conscience) se divise en certitude (subjective) et vérité (objective). Son savoir est donc inquiet en lui-même. cette opposition échoit à chaque moment particulier. Pour la conscience le vrai c’est un monde posé comme étant en soi (par exemple. p. c’est-à-dire l’exigence d’abolir cette distance pour la conscience et de s’accomplir dans la vérité. Mais d’un autre côté la réinterprétation est radicale. l’immédiateté sensible. p. la force de l’entendement ou la vie).-F. ibid.www. la transformation de soi par l’épreuve des choses. Phénoménologie de l’esprit de Hegel. J. La science de ce chemin est la science de l’expérience que fait la conscience . la chose de la perception. interprétée comme la disparition d’un objet ancien. Et c’est bien ce que nous décrit l’ouvrage : une suite de figures et d’expériences pour la conscience qui passe d’un objet à un autre. la substance avec son mouvement est considérée comme objet de la conscience. D’abord l’expérience est ici la possibilité même de la conscience. Hyppolite.philopsis. mais ce qu’elle engendre comme son être même : on pourrait presque dire de manière existentialiste que la conscience existe comme expérience (la conscience est cet être dont l’essence est d’exister comme expérience). Seulement ce vide n’est pas immobile : il est plutôt plein d’action. Mais à ce vrai est lié un certain savoir. ce que Hegel appelle le négatif.

un objet qui apparaît au sujet comme plus subjectif que lui. à l’équilibre entre l’objet et le sujet (= la raison : le sujet se retrouve dans l’objet par la science (lois de l’entendement) . et enfin la religion – car Dieu n’est ni un objet ni une idée mais une idée se posant dans l’existence. Hegel marque un deuxième écart par rapport à la signification ordinaire : là où la conscience commune croit passer d’objet en objet. Donc si la conscience se caractérise par la distinction sujet/objet (il lui appartient d’être un sujet et d’avoir affaire à des objets). qui est son objet. c’est-à-dire l’abstrait. On peut l’envisager comme le défaut des deux. en son savoir aussi bien qu’en son objet. on assistera tantôt à un primat de l’objet (= la conscience proprement dite). et cette unité c’est l’expérience elle-même. c’est-à-dire devenir objet de son propre soi. donc un mouvement sans nécessité). 75).L’EXPERIENCE d’essence dialectique ou que la dialectique est proprement l’expérience même.philopsis. Par là. en tant que devant elle le nouvel objet vrai en jaillit.LAURENT COURNARIE . s’aliène et de cet état d’aliénation retourne à soi-même . est proprement ce qu’on nomme expérience » (Phénoménologie de l’esprit. ce qui est dans cette expérience est seulement la substance spirituelle. I p. L’esprit cependant devient objet parce qu’il est ce mouvement : devenir à soi-même un autre. et supprimer ensuite cet autre. L’inégalité qui prend place dans la conscience entre le moi et la substance.www. raison pratique : le sujet se reconnaît dans l’Etat qui est aussi objectif. ou encore ce qu’il faut appeler le « mouvement dialectique » de la conscience. p. et en vérité comme objet de son propre soi. « Ce mouvement dialectique que la conscience exerce en elle-même. Et on nomme justement expérience ce mouvement au cours duquel l’immédiat. la conscience ne recommence jamais une expérience nouvelle. en effet. 32). c’est-à-dire quelque chose qui réalise cet équilibre sujet/objet qui est l’essence de la raison. L’objet n’est pas ce qui est posé comme opposé par la conscience (Gegenstand) mais ce qui résulte de l’expérience de la conscience en elle-même sur l’objet antérieur (Enstandenes). croit découvrir une nouvelle vérité en ayant renié l’ancienne (le mouvement de la conscience est comme une suite d’apparitions et de disparitions. mais toute expérience s’engendre sur la précédente. La dialectique est ainsi la vérité philosophique de l’expérience (l’expérience repensée dans son développement phénoménologique) faisant apparaître la nécessité de l’expérience de la conscience (ou l’expérience comme production nécessaire de la conscience).. © Laurent Cournarie .fr Page 20 . cette réélaboration philosophique de l’expérience tient à l’extension que le concept d’expérience acquiert dans ce mouvement conscience ne sait et ne conçoit rien d’autre que ce qui est dans son expérience . est leur différence. le non-expérimenté. C’est le même processus qui lie l’apparition de l’objet nouveau et la disparition de l’objet ancien. tantôt à un primat du sujet (= la conscience de soi) et dans un 3ème moment. d’oublis et de découvertes. mais interne au moi qui détermine à agir . la culture. mais il est en fait leur âme ou ce qui les meut tous les deux » (ibid. la moralité qui n’est la loi ni donnée ni à construire. Enfin. moment objectif où la loi est donnée comme incontestable . le postérieur de l’antérieur : autrement dit. la conscience pour la philosophie (la conscience pour la conscience philosophique) voit naître le nouveau de l’ancien. moment subjectif où la loi est à construire . mais produit par lui). c’est seulement alors quand il est aussi propriété de la conscience que l’immédiat est présenté dans sa réalité effective et dans sa vérité.Philopsis . le négatif en général. ou plutôt l’expérience est ce qui s’opère sur l’objet pour en faire apparaître un nouveau. Mais la raison elle-même apparaît sous trois forme : raison subjective (faculté de l’âme) qui a ses trois moments. appartenant soit à l’être sensible. raison objective (L’Esprit ou la Loi) avec ses trois moments (la cité. soit au simple seulement pensé.

il ne s’arrête pas à cette existence même. p. il y voit un moment qui. l’expérience s’annule un peu comme le narrateur de A la recherche du temps perdu. religieuses. que quand elle se connaît elle-même comme vie. jusqu’au savoir absolu quand la certitude et la vérité s’égalisent. ou quand elle se propose un but. contrairement à la philosophie existentielle.L’EXPERIENCE dialectique de la conscience. trouveront donc leur place puisqu’il s’agit de considérer l’expérience de la conscience en général. c’est-à-dire en considérant la conscience telle qu’elle s’offre elle-même sans adopter la réflexion de surplomb du discours philosophique]. etc. En effet. contrairement à Kant (et à Fichte dans la première partie de La doctrine de la science où il entendait faire une « histoire pragmatique de l’esprit humain ») où la réflexion philosophique s’ajoutait à la conscience commune pour remonter à l’entendement transcendantal comme fondement de l’expérience possible (c’est la conscience philosophique qui montrait l’identité de la conscience et de l’objet c’est-à-dire la possibilité de l’expérience). religieuse et en se limite pas à l’expérience théorétique » (Genèse et structure de la Phénoménologie de l’esprit. par exemple par rapport à Kant. mais. Toutes les formes d’expériences. Hegel décrit une manière d’exister. La boucle est bouclée : le héros de l’histoire devient à la suite de son histoire l’auteur du livre qui raconte cette histoire.. La phénoménologie de l’esprit est le livre de l’expérience. c’est-à-dire quand la conscience commune se sera élevée à la conscience philosophique8. Le problème de Kant : « Comment l’expérience estelle possible ? ». nous pouvons maintenant découvrir un rapprochement avec les philosophies existentielles qui fleurissent de nos jours. 14). juridiques. du mouvement par lequel elle se transforme en conscience philosophique. embrasser Albertine. Et si nous songions tout à l’heure à rapprocher la Phénoménologie de Hegel de celle de Husserl [revenir aux choses mêmes. étant revenu de tout ce qu’il successivement posé comme des vérités (aller à Venise. Comme le souligne Hyppolite : « La critique de l’expérience s’étend chez lui à l’expérience éthique. s’aperçoit que la vérité ne lui est rien d’extérieur. Ainsi l’expérience est préservée dans sa spontanéité et dans son caractère aventureux en quelque 8 Dans le savoir absolu. Hegel élargit considérablement la notion d’expérience.www.philopsis. comment elle est transformée par ses objets. est ici considéré de la façon la plus générale. mais qu’elle est dans la littérature. Dans bien des cas en découvrant l’expérience que fait la conscience. à tous égard. dans son dépassement permet d’atteindre un savoir absolu » (ibid. c’est-à-dire dans l’activité d’écrire l’histoire de ses expériences. une vision du monde. Aussi.Philopsis . 15-16). éthiques. Et cette expérience ne se limite pas au savoir scientifique de l’objet mais concerne toute forme d’expérience : « Il s’agit de considérer la vie de la conscience aussi bien lorsqu’elle connaît le monde comme objet de science.fr Page 21 .) comme autant de certitudes provisoires. p. ce n’est pas une philosophie sur l’expérience (comme la Critique de la raison pure qui analyse les conditions transcendantales de l’expérience objective) mais la phénoménologie de l’expérience : la description que la conscience fait d’elle-même. Hegel part de la conscience commune et décrit son expérience.LAURENT COURNARIE . © Laurent Cournarie . Ainsi. juridique.

fr Page 22 .www. Le terme met l’accent sur l’immédiateté avec lequel on saisit le réel : « le vécu est toujours ce que l’on a soi-même vécu » (p. autant l’expérience est d’essence dialectique.philopsis. C’est pourquoi Dilthey en fait un concept clé pour mieux déterminer la méthode dans le domaine des sciences humaines. Du moins. Donc il y a expérience pour chaque vécu de la conscience : toute expérience est « expérience vécue ». Ici les principaux motifs de critiques s’accumulent et se conjuguent : l’expérience c’est le vécu. On ne peut ainsi dissocier sa donation de la conscience et sa manière de l’affecter. explique Gadamer dans Vérité et méthode. La philosophie critique de l’histoire. en effet. n’est-on pas amené infailliblement à rabattre l’expérience sur son moment subjectif et l’y confondre ? Autrement dit par « expérience » (Erfahrung) il faut entendre « vécu » (Erlebnis)9. à partir de la littérature bibliographique. Au contraire le vécu désigne l’unité de sens irréductible de toute vie. Mais l’extension indéfinie de la notion d’expérience ne se paie-t-elle pas d’une définition faible ou insuffisamment déterminée de l’expérience ? Tout est objet d’expérience en tant que la conscience accompagne et intériorise toute relation possible à un objet.LAURENT COURNARIE . Au contraire. © Laurent Cournarie . c’est-à-dire le donné. Erleben. Le sens ne peut que se vivre. sans séparation entre le sujet et l’objet (cf. Quelque chose est là pour moi (für sich da). L’expérience est le fait de la séparation du sujet et de l’objet : le vécu est le fait de leur indistinction. L’immédiat de l’expérience est un moment à dépasser et pousse la conscience à sortir d’elle-même. Il n’est pas connaissable par expérience. dit de son côté Hegel. Le sens. mais un donné qui a la même forme que l’esprit même. et le caractère subjectif de l’expérience vécue. ne peut s’observer. contre la conception hégélienne qui pense l’expérience comme mouvement de la conscience. R. de sorte que la connaissance dans ce champ de réalité passe par la compréhension.Philopsis . Mais précisément. le subjectif ne peut être que donné immédiat… C’est pourquoi il faut passer à un autre concept de l’expérience. Le terme d’Erlebnis n’est devenu courant que vers les années 1870. reposant sur l’inégalité au sein de la conscience entre la certitude et la vérité. Tout vécu est une expérience de la conscience. s’imposant dans la langue commune. Le vécu a aussi rapport au donné. veut dire « être en vie quand quelque chose arrive ». l’être et l’apparaître sont séparés et distincts. à l’incertitude. semble-t-il. contient cette détermination qui exige. l’expérience consistant toujours à élaborer un objet donné. Ou plutôt la conscience éprouve le double caractère de l’expérience : l’adhésion à un contenu où elle veut croire à la vérité suivie de la désillusion qui la lance dans une expérience nouvelle. 75) : l’être et l’apparaître coïncident. pour l’expérience. c’est-àdire par le vécu du sens. issu de la comparaison et du déséquilibre entre la vérité et la certitude. Dans ces conditions. que l’esprit lui soit présent. Les faits spirituels (culturels) ne sont pas des choses mais des faits immédiatement doués de sens. pour qu’un contenu soit vrai. 9 Le rapport entre Erfahrung et Erlebnis mériterait à lui seul toute une étude.L’EXPERIENCE sorte : la conscience fait tout sans savoir ce qu’elle fait – comme expérimenter est une activité exposée au doute. et singulièrement de la vie de l’esprit. 78). Aron. le donné subjectif ne peut être qu’immédiat . L’immédiat de l’expérience est un faux immédiat puisqu’il engage la conscience dans un travail de médiations pour parvenir à l’égalité entre sa forme et son contenu. l’immédiat. autant le vécu contient dans son unité tout écart. p. Ici deux écueils apparaissent en même temps : l’extension de l’expérience à tout ce qui est vécu par la conscience. expérience et vécu semblent se confondre puisque le principe de l’expérience. le subjectif : ce qui est vécu ne peut être que subjectif .

dépourvu d’ambiguïté. l’entendement humain…).philopsis. D’abord on peut toujours contester l’idée que la science puisse énoncer ce qu’est l’expérience. et c’est pourquoi l’expérience est toujours pour lui le chiffre et le rappel de sa finitude. Après tout.LAURENT COURNARIE . la science n’est pas elle-même science de l’expérience mais science expérimentale. La présence du sujet. L’expérience suppose toujours le contact du moi avec les choses. on réserve le vécu au champ des sciences humaines. Ainsi l’activité de l’esprit n’est pas première. contrôler l’expérience pour vérifier un énoncé théorique. Le sujet de la science est un sujet idéal (le je pense. l’entendement). du moins l’expérience se constituant à leur jointure est impensable sans l’une et l’autre dimensions.Philopsis . La science de l’expérience. pour ne pas confondre l’expérience et le vécu. L’expérience cesse d’être problématique si l’on réduit son concept – ou si. il y a loin entre penser l’expérience en tant qu’expérience et organiser. Selon la première détermination. L’entendement ne peut exercer sa spontanéité que pour autant qu’il est réceptif : un objet ne peut être pensé que s’il est donné. Pourtant on peut redouter ici de nouvelles difficultés. corrélat de l’objet = X chez Kant. il suffit de demander à la science de nous enseigner ce qu’est l’expérience. gardien du « seuil du valable » comme dit G. L’expérience lie activité et passivité. on peut sans doute parler de © Laurent Cournarie . L’autre différence procède de la prégnance de la passivité dans l’expérience. puisque c’est en devenant expérimentale qu’elle a enregistré des progrès considérables et que l’expérience perd sa dimension subjective.fr Page 23 . Kant peut distribuer la passivité et l’activité sur deux facultés distinctes (la sensibilité. Au fond la position de Kant contient cette double détermination : articulation du concept à l’intuition. c’est-à-dire finitude et passivité de la connaissance . Il faut à l’esprit admettre ce moment irréductible de passivité. La science utilise l’expérience. au moins dans le temps (cf.www. Kant). Autrement dit. si l’on en juge par les progrès qu’elle lui a fait accomplir. mais à moins d’identifier usage et essence. Il ne lui appartient pas de poser le problème des conditions a priori de l’expérience – ce qui ne veut pas dire que ce problème puisse être traité sans tenir compte de la méthode et de l’histoire des sciences. Pour penser l’expérience. Le sens épistémologique de l’expérience fait sortir du sens commun de l’expérience où elle finit par s’identifier au vécu de la conscience. n’est pas la science par l’expérience. et c’est cette liaison qui fait la nature problématique de l’expérience. à ce titre. Mais une expérience sans sujet n’est pas exactement une expérience. Marcel. La science offre un concept objectif de l’expérience et.L’EXPERIENCE 6 – L’expérience ou la constitution passive de la connaissance En effet il y a une issue aux difficultés soulevées jusqu’à présent. Hegel l’indiquait. la certitude du sujet dans l’expérience fait la différence entre l’expérience et l’expérimentation. il faut se tourner vers la science. parce que la connaissance de la vérité implique la dialectique du sujet et de l’objet. éléments a priori constituant l’expérience au lieu d’en dépendre.

C’est pourquoi on peut être tenté de faire de la passivité l’essence de l’expérience (ce qui conduit à l’empirisme) et de faire de l’expérience la plus passive le modèle de l’expérience (la douleur). nous n'avons affaire qu'aux conditions du phénomène . La métaphysique spéciale est illégitime. est irremplaçable : l’expérience désigne ici l’enrichissement. c’est-à-dire phénoménal. aucune chose en soi n'est donnée.Philopsis . En dehors des limites définies par l’expérience possible. mais rien que la représentation qui naît en nous de l'affection de notre réceptivité (par un objet inconnu) laquelle impose aux objets de la représentation une forme a priori. temps. Mais en va-t-il si différemment dans l’expérience scientifique ? L’expérimentation n’est pas davantage complètement active. hypothétique. Pouvoir de représenter un terme inconditionné pour chaque type de synthèse opérée par l'entendement (synthèse catégorique. Dans ce dernier cas.L’EXPERIENCE l’empirisme de Kant : la raison humaine ne peut connaître que ce qui est donné. Mais évidemment il s’agit de savoir si c’est dans le même sens qu’on fait l’expérience de la douleur. avec la raison. Espace et temps ne sont pas des prédicats transcendantaux. L'ontologie ne peut donc être qu'une ontologie du phénomène : espace. etc. monde et Dieu). disjonctive.philopsis. Mais selon la seconde. le concept ne fait rien connaître.LAURENT COURNARIE . c'est-àdire tel qu'il est représenté par la sensibilité affectée et lié par l'entendement pour être pensé. avec l'entendement. causalité. sa philosophie récuse l’empirisme puisque tout ne dérive pas de l’expérience. Il n'est pas un seul élément de notre connaissance qui ait à voir avec les choses en soi : avec la sensibilité. donnant lieu à trois Idées : âme. la passivité de l’expérience précisément. Les catégories ont leur source dans l'entendement. L'Esthétique transcendantale enseigne que l'objet des sens n'est pas l'objet même. Donc ce n’est pas en s’affranchissant de l’expérience. des lois de l'unité synthétique d'aperception.. qu'aux lois du phénomènes . L'Analytique transcendantale enseigne que l' « intuition intellectuelle » n'est pas davantage procurée par l'entendement dont le pouvoir n'est pas d'intuition mais de liaison des représentations d'abord données par la sensibilité (pouvoir discursif). © Laurent Cournarie . mesurée par des 10 Comme l’écrit Chenet dans son commentaire de la Critique de la raison pure : « L'ontologie (métaphysique générale) est impossible. ce ne sont que des fonctions sous lesquelles nous pouvons unifier un divers de représentations sensibles. qu'aux maximes de la connaissance systématique du phénomène ». sont des prédicats qui ne concernent rien que le phénomène : l'objet pour nous. les leçons que l’on tire d’avoir eu à éprouver d’abord les choses avant de les comprendre et de les maîtriser. on veut signaler que l’épreuve et l’endurance du réel. une expérience de physique ou qu’on parle d’un homme d’expérience. la raison n'a pourtant pas de pouvoir constitutif.www. Certes l’observation y est éclairée par des choix délibérés. que la pensée s’élève à une connaissance supérieure et c’est encore moins. le savoir même de la passivité. Et les deux déterminations travaillent pour ainsi dire dans le même sens d’une destitution de la métaphysique : car une science se définit par l’application des concepts a priori à un objet d’expérience. mais n'ont rapport qu'à la réceptivité de notre pouvoir de connaître. des propriétés des choses mêmes. La Dialectique transcendantale enseigne que la raison n'est pas la faculté d'atteindre l'absolu qu'elle vise. qu’elle peut fonder ultimement l’édifice des sciences dans une science suprême (métaphysique)10. elles n'expriment pas des propriétés transcendantales de l'être. par ce moyen. Donc il n’y a pas plus d’expérience sans passivité qu’il n’y a d’expérience sans un sujet.fr Page 24 . substantialité. Dans l'intuition sensible. selon des attentes théoriques précises.

Si l’expérience est didactique. la réduction phénoménologique). l’exigence de constater. même si ce n’est jamais le réel qui parle. vers la production d’une décision extérieure à la prévision active. certes contrôlé. spontanéité conceptuelle. pour laisser au donné le pouvoir de l’enseigner. Il ne suffit pas de croire que les choses sont comme les concepts – ou que les concepts spontanément énoncent ce que sont les choses. c’est à condition que celui-ci fasse l’effort pour oublier son activité. La connaissance ne va pas du même au même. en quelque sorte. donc c’est agir. c’est parce qu’elle vient contrarier la pensée. le provoquer.Philopsis . en présentant même l’expérimentation comme le moyen. procéder à une observation détaillée et complètes des données. mettre entre parenthèse le construit (cf. pour ainsi dire.fr Page 25 . règles…). C’est ce qu’on voulait dire. C’est. c’est ce qui reste quand. qu’il n’est pas ma représentation. C’est bien pourquoi Hegel présentait l’expérience et l’empirisme comme ce qui vient corriger le point de vue de la métaphysique sur l’objectivité. mais leur point de rencontre. de mettre le réel en position de décision. la dimension d’expérience dans l’expérimentation qui parle encore. L’expérience n’est ainsi ni du côté du pur sujet ni du côté du monde.L’EXPERIENCE appareils dont les résultats sont soigneusement interprétés… Mais il faut là encore commencer par prêter attention au donné. Expérimenter c’est certes organiser méthodiquement un fait. L’expérience sauve l’esprit de ses habitudes de pensée. si donc il serait illusoire de croire que l’effacement de l’acte expérimental puisse être complet et que l’expérimentation se confonde avec la réalité (la réalité est informée par l’activité et le protocole de l’expérimentation et par la théorie). ne l’obligeait pas à sortir de ses cadres. L’expérience impose la reconnaissance que le monde n’est pas ce que je pense. on retrouve à nouveau l’idée d’altérité : l’expérience c’est bien le réel qui est expérimenté d’abord et immédiatement comme étrangeté. et peut-être la différence entre l’expérience et l’expérimentation tient-elle à l’inflexion que l’on donne à cette rencontre : l’expérience. Donc si l’expérimentation ne dérive pas totalement de l’expérience passive. le réel moins ce que l’esprit y projette.LAURENT COURNARIE . Toute la métaphysique repose précisément © Laurent Cournarie . finalement dirigée vers un effacement de l’expérimentateur pour laisser parler le réel. on fait abstraction de tout ce qui vient de l’esprit (invention. relève de l’expérience. On peut même aller plus loin. comme on l’a dit plus haut. C’est ici.www.philopsis. L’expérience ne nous apprendrait rien si elle ne plaçait pas l’esprit dans une situation de dépaysement. L’expérience pure. Mais cette action est paradoxalement tournée vers l’extériorité. Reste que l’idée d’expérience est largement indexée sur la dimension de passivité. Sous cet aspect. de rendre l’extériorité productrice de vérité. Ce qu’il y a de passivité dans l’expérimentation. dans le rapport de l’esprit au réel. liaison. Et si l’expérience peut enseigner l’esprit. elle débute par la soumission au donné. c’est la rencontre du sujet et de l’objet dans le sujet – comme si l’expérience n’était que l’épreuve du sujet par lui-même – tandis que l’expérimentation c’est la rencontre du sujet et de l’objet dans l’objet – il s’agit pour le sujet de s’oublier pour faire comme si l’expérience n’était que l’épreuve de la vérité par l’objet lui-même.

l’âme) peut être atteinte par les prédicats : « Cette science considérait les déterminations-de-pensée comme les déterminations fondamentales des choses. Aussi faut-il distinguer la matière et la forme de l’expérience. § 28. Or l’expérience est précisément ce qui perturbe l’entendement dans sa précipitation et sa prévention à croire que les concepts en lui s’appliquent sans critique à l’être même qu’il présuppose au fondement des choses. mais pour une pensée qui a critiqué sa croyance spontanée à identifier le réel justement avec ses pensées immédiates. il n’est contenu que du © Laurent Cournarie . 294). Si l’expérience n’est pas destinée à demeurer étrangère à l’esprit. Le réel. Mais il s’en distingue en montrant que la nécessité et l’universalité contenues également dans l’expérience. à ne pas croire que ses déterminations immédiates valent pour l’essence des choses. qu’elle ne tient cependant pas pour des vérités. La forme de l’expérience précède et rend possible l’expérience : donc tout ne dérive pas de l’expérience. que la connaissance de l’être même (Dieu. d’admettre l’expérience comme l’unique sol des connaissances. la matière sensible et ses relations universelles. mais seulement pour des connaissances de phénomènes. Le réel ce n’est pas ce qui est cru (pensé immédiatement) mais ce que la pensée a critiqué.fr Page 26 . au règne de l’identité comme on a dit au début. L’expérience impose donc à la raison sa propre critique – et c’est pourquoi. Tandis qu’il s’y joint la réflexion […] que dans la perception [prise] pour elle-même.philopsis. Science de la logique I. C’est la lecture que fait Hegel de la philosophie transcendantale de Kant : « La philosophie critique a en commun avec l’empirisme. […] Cette métaphysique présupposait en général que l’on pouvait arriver à la connaissance de l’absolu en lui attribuant des prédicats. le criticisme kantien peut apparaître comme une forme d’empirisme : c’est la critique de l’empirisme mais qui repose sur les mêmes prémisses que l’empirisme. s’y oppose en récusant la conclusion sceptique qui en dérive dans la philosophie moderne (Hume). tout d’abord. le monde.www. c’est-à-dire l’expérience objective dont la science est l’attestation. c’est bien ce qui est pensé. du moins elle impose à l’esprit le moment nécessaire et salutaire d’une dépossession de soi-même. ni non plus cette forme qui consiste à déterminer l’absolu par attribution de prédicats » (Encyclopédie des sciences philosophiques.LAURENT COURNARIE . On part. ne proviennent pas de l’expérience. à commencer par elle-même. Le criticisme partage avec l’empirisme la limitation de la connaissance à la connaissance des phénomènes.Philopsis .L’EXPERIENCE sur cette croyance que ses concepts s’appliquent immédiatement et infailliblement à l’être même. de la différence des éléments qui se rencontrent dans l’analyse de l’expérience. et n’examinait ni les déterminations d’entendement suivant leur contenu et leur valeur propres. p. Or l’expérience est ce qui fait sortir la pensée du cercle de la croyance. L’expérience contraint l’esprit à renoncer à l’autosuffisance. Ainsi la critique de l’expérience objective. Le premier enseignement de l’expérience est négatif : la pensée apprend à se défier d’elle-même. tout en partageant la prémisse même de l’empirisme.

Or. p. dans ce qu’on appelle expérience. l’idée claire et distincte correspond à l’idée de donné. Encyclopédie des sciences philosophiques. La prévision du fait ne supprime pas sa facticité. en même temps on s’attache avec insistance au Fait que l’universalité et la nécessité se trouvent déjà là. La pensée doit accepter la réalité des faits. Ils contiennent en général des relations. Mais on retrouve le paradoxe déjà rencontré à propos de la sensation. p 5). essayer c’est s’exposer à l’échec. Cela donne alors une définition possible : l’expérience est ce qui d’une sensation. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Tout est connu par expérience excepté l’expérience même. Ou plutôt. ils sont têtus. c’est qu’elle est souvent liée à l’échec. justement candidate à l’identification avec l’expérience pure. c’est essayer. si © Laurent Cournarie . – La raison. de toute construction de l’esprit. Autant le discours peut interpréter sans fin le discours – le discours est un infini herméneutique – autant le fait impose l’expérience comme un : « c’est ainsi ». c’est l’expérience pure. d’une idée. le moment de l’extériorité. et grâce à eux se forment. cit. de la passivité est irréductible. – Les déterminations-de-pensée ou concepts de l’entendement constituent l’objectivité des connaissances d’expérience. et ses projets ne connaissent pas de limites. La meilleure preuve que l’expérience signale le dehors de l’esprit. 301). comme pour le fait scientifique qui est un fait théorisé. en raison de sa passivité ou de sa réceptivité constitutive. Les faits résistent.fr Page 27 . Faire une expérience. Le donné. Mais quel est le statut de cette définition ? Pour ainsi dire. puisque cet élément ne provient pas de l’empirique en tant que tel. de s’instruire. ce qui n’est possible qu’en éprouvant la raison au contact de l’expérience : « Chez l’homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre). dans une créature.www. à l’exclusion de toute interprétation. Parce que la raison n’est pas un substitut de l’instinct. Comme l’écrit Alquié : « Le mot expérience désigne l’élément non isolable de passivité qui semble présent en toute connaissance humaine » (op. les dispositions naturelles qui visent à l’usage de sa raison n’ont pas dû recevoir leur développement complet dans l’individu mais seulement dans l’espèce. il appartient à la spontanéité de la pensée où il est a priori. de s’exercer. comme des déterminations tout aussi essentielles. d’une vérité est simplement donné.philopsis. Kant le souligne à sa façon quand il envisage l’histoire de la raison. Science de la logique. L’histoire est précisément l’apprentissage par l’humanité des dispositions de la raison. pour s’avancer d’une manière continue d’un degré d’intelligence à un autre » (Kant.Philopsis . L’expérience donc impose la facticité du réel (tenir compte de l’expérience). Même dans l’expérience la plus active. l’humanité doit s’en approprier le sens et l’usage par lui-même.L’EXPERIENCE singulier et que ce qui passe. objet de pure constatation. des jugements synthétiques a priori » (Hegel. Mais elle-même n’agit pas instinctivement : elle a besoin de s’essayer. par conséquent. 2ème proposition). I. § 40..LAURENT COURNARIE . est le pouvoir d’étendre les règles et desseins qui président à l’usage de toutes les forces bien audelà de l’instinct naturel.

et toute relation. L’expérience n’est pas le donné mais l’idée du donné comme son origine.L’EXPERIENCE l’expérience est l’origine de toute connaissance. C’est pourquoi l’empirisme s’empresse d’enrichir une origine aussi vide. qui ne rapportent ces faits ni à des substances auxquelles ils seraient inhérents ni à un esprit absolu qui les créerait comme ses objets. et à insister davantage sur les disjonctions. fait porter l’explication sur la partie. Le rationalisme tend à mettre l’accent sur les universaux et à faire passer les touts avant les parties.Philopsis . L’empirisme. sont des exemples de ce que j’entends par là. de quelque type qu’elle soit. « Je donne à ma conception du monde le nom d’ “empirisme radical”. ou encore des Sois . dans l’ordre de la logique comme dans celui de l’être. L’expérience comme pur donné n’est donnée dans aucune expérience. James. les conséquences n’auraient © Laurent Cournarie .www. en ajoutant des substances. l’esprit ressemble ainsi à une cire vierge ou une table rase.philopsis. Toute notre connaissance dérive de l’expérience . des facultés ou des catégories intellectuelles. au contraire. le refus par James Mill d’admettre que les semblables aient quoi que ce soit de « réellement » commun. Hume admet une tendance à inférer par simple habitude au delà de la simple impression . selon les métaphores favories de l’empirisme classique. ce que la pensée restitue comme son origine inconsciente. la conjonction et la séparation. et n’en exclure aucune dont on fait directement l’expérience. l’empirisme ordinaire a toujours manifesté une tendance à supprimer les liaisons entre les choses. la façon dont John Mill décrit à la fois les choses physiques et les Sois comme composés de possibilités discontinues et la pulvérisation générale de l’Expérience entière par l’association et la théorie de la poussière mentale. Mais précisément. les relations qui relient les expériences doivent elles-mêmes être des relations dont on fait l’expérience. l’esprit ne peut jamais faire l’expérience. une philosophie des faits pluriels. chacune comptant. Une telle image du monde a eu pour résultat naturel de pousser le rationalisme à en corriger les incohérences en ajoutant des agents d’unification trans-expérientiels. Mais elle diffère de l’empirisme humien sur un point particulier qui me fait ajouter l’épithète de “radical”. défendant un « empirisme radical » étend l’expérience en droit aux relations elles-mêmes et non pas seulement aux termes des relations. Il en va de l’expérience comme de l’immédiat : elle se révèle comme étant le plus abstrait. comme celle de Hume et de ses descendants. un empirisme ne doit pas admettre dans ses constructions aucun élément dont on ne fait pas directement l’expérience. le jugement de Hume selon lequel toutes les choses que nous distinguons sont aussi « détachées et séparées » que si elles n’avaient aucune espèce de liaison. et traite le tout comme une collection et l’universel comme une abstraction. C’est par essence une philosophie en mosaïque. Le nominalisme de Berkeley. doit être considérée comme aussi « réelle » que n’importe quoi d’autre dans le système. mais si seulement l’empirisme avait été radical et avait pris sans hostilité tout ce qui se présentait. fondateur avec Peirce du pragmatisme. dont on fait l’expérience. Pour être radical. l’individu.LAURENT COURNARIE . bien que les relations conjonctives et disjonctives se présentent comme des parties de l’expérience intégralement coordonnées. […] Or. l’expérience ou l’origine ne nous est jamais donnée comme objet d’expérience. l’élément. W. on le sait. Locke double les idées de sensation par les idées de réflexion sur les actes de l’âme même . Pour une telle philosophie. L’empirisme. est le contraire du rationalisme. de cette origine. Ma description des choses commence donc avec les parties et fait du tout un être de second ordre. la réduction du lien causal à la succession habituelle.fr Page 28 .

des faits aux inférences. Mais il s’agit de radicaliser l’empirisme pour que l’empirisme ne suscite pas l’idéalisme naturellement pourvoyeur de métaphysique. L’empirisme radical. des termes aux relations). Ainsi l’empirisme ouvre l’expérience au donné vécu comme passif (sensation) et au donné vécu comme actif (opération). les relations entre expériences sont objets d’expérience. c’est le donné. il faut qualifier de manière diverse l’expérience – et l’on peut se demander si cet élargissement du donné au-delà de lui-même. mais le donné à une forme ou une structure : c’est l’opposition entre le moi et le non-moi. c’est-à-dire qu’elle est fonctionnelle et non pas ontologique. L’expérience. John Stuart Mill et Hodgson : il s’agit de reconquérir le terrain du particulier. ou cette multiplication du donné n’est pas aussi arbitraire que l’idéalisme qui invente des concepts ou fait des hypothèses ad hoc pour rendre raison de la science. Est-ce au même sens que l’expérience peut désigner la sensation de rouge et l’opération qui consiste à vouloir ? Seul un concept élargi de l’expérience rend l’empirisme explicatif. 58-59)11. Mais le vécu du désir correspond davantage à ce que l’on a dit du vécu : dans l’expérience du désir je me confonds avec lui et c’est pourquoi il conditionne toute action. Il s’agit de maintenir une « fidélité radicale à l’expérience » (p. Mais pour tout expliquer par l’expérience. proposition moléculaire . p. idée complexe…). rend pleinement justice aux relations conjonctives. © Laurent Cournarie . L’expérience est-elle ce dont 11 James se situe bien dans la filiation de la tradition de l’empirisme classique (Hume) et moderne (James Mill.LAURENT COURNARIE . Encore une fois peut-on tenir que le terme d’expérience a la même signification quand il s’agit d’une sensation ou d’un désir ? Sans doute s’agit-il d’un vécu à chaque fois. par ce genre d’élargissement de l’expérience (des sensations aux opérations. sans pourtant les traiter comme le rationalisme. 64) Si l’empirisme est une philosophie en mosaïque. tel que je le conçois. Mais l’inconvénient est de faire perdre l’unité et la cohérence au concept d’expérience. comme si l’unité des choses et leur diversité appartenaient à des ordres de vérité et de vitalité tout à fait différents. contre les généralités et les hypostases de la métaphysique. sans recourir à des principes rationnels ou un sujet transcendantal. » (William James.L’EXPERIENCE pas demandé une correction si artificielle. qui tend toujours à les traiter comme vraies en un sens surnaturel. idée simple. Essais d’empirisme radical.fr Page 29 . Ce qui engage aussi une conséquence épistémologique : la polarité sujet/objet n’est pas stable et absolue.Philopsis .www. où les parties précèdent toute totalité (proposition atomique. Les relations entre choses. On voit ainsi qu’il n’est pas facile de rester fidèle à l’expérience et que l’on est enclin à substituer à l’expérience même une idée de l’expérience.philopsis. qu’il y a unité de l’expérience mais non pas au-delà de l’expérience (entendement) mais dans l’expérience. Alors seulement. Par là l’empirisme radical critique ou corrige l’atomisme logique et physique de l’empirisme (Hume insiste toujours sur la séparabilité et la discontinuité des idées) pour ne pas faire la part belle au rationalisme et à l’idéalisme qui satisfont l’exigence de la relation que l’empirisme ne peut assumer. la genèse de la connaissance est complète et l’empirisme une théorie convaincante de la connaissance. Le désir devient l’objet d’une expérience seulement s’il fait l’épreuve de la sensation par laquelle le moi se trouve opposé à autre chose que lui. « Un monde d’expérience pure ». de la sensation. Cela implique que l’expérience est une continuité. La radicalité ici consiste non pas à ajouter de nouveaux éléments à l’empirisme mais à ne rien retrancher de l’expérience. il faut y intégrer les relations entre les choses.

VI. Le sujet est constitué par l’expérience et n’est pas constituant. Mais réduire l’expérience à l’activité du sujet. il y a les actes constituants du sujet. Or il n’y a pas d’impression correspondante.philopsis. L’esprit est invité à se reconnaître là où il se croyait soumis et dépendant. Le moi est une fiction : il n’est pas le principe de l’expérience mais ce dont il faut rendre compte à partir de l’expérience. IV. Traité de la nature humaine. Quand je rentre en moi-même. Le sujet n’est pas rien. p. Mais c’est précisément ce que l’empirisme refuse : le sujet ne doit pas être distinct des sensations et des tendances.fr Page 30 . Et si j’ai l’impression de faire l’expérience de l’identité des choses. ou alors il faut élargir l’idée de donné. On connaît la critique humienne de la conscience et du moi substantiel (cogito. Ce n’est qu’avec la conscience que l’expérience prend sens : le pur donné ne suffit pas. mais « je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre. on vient de le voir. p. puisque toute impression est fugitive. 343). res cogitans). Ainsi chez Fichte. Il part de la conviction que le donné ne suffit pas à rendre compte sinon de la facticité. un flux d’impressions. 7 – L’expérience entre le donné et le construit L’idéalisme fait donc l’hypothèse contraire. du moins de la possibilité de l’expérience. L’esprit n’est donc qu’un faisceau. Or le rationaliste s’égare en supposant une expérience immédiate du moi (par introspection ou pure réflexion). De même © Laurent Cournarie . Ce sont les seules perceptions successives qui constituent l’esprit . nous n’avons pas la connaissance la plus lointaine du lieu où se représentent ces scènes ou des matériaux dont il serait constitué » (Hume.www. de douleur ou de plaisir » (ibid. d’amour ou de haine. L’idéalisme est ainsi conduit à réduire le donné au construit. Il s’agit en quelque sorte d’éliminer l’expérience c’est-à-dire la passivité dont l’expérience est la marque. le moi s’oppose le non-moi. Le moi n’est pas le fondement des impressions mais rien que le théâtre des diverses perceptions qui font « successivement leur apparition. de lumière ou d’ombre. de mon identité propre entre les impressions.. suppose que la pensée soit capable de tout déduire d’elle-même ou de tout reconstruire par elle-même.LAURENT COURNARIE . 344). Et s’il est principe de la connaissance. Derrière le donné de l’expérience. I. L’expérience est si peu explicative qu’elle est même obstacle à la connaissance. mais cela ne va pas sans difficultés. I. L’opposition est un moment de la position absolue de la pensée. c’est sous l’effet d’une tendance invétérée à croire que ce qui est lié par ressemblance et par causalité est identique et permanent. c’est-à-dire l’idée d’une identité permanente ne peut venir que d’une impression (l’impression et la copie d’une impression est toute l’expérience). L’idée du moi.Philopsis . je n’intuitionne pas le moi. Aubier. […] La comparaison du théâtre ne doit pas nous égarer. alors il faut lui reconnaître la part essentielle. de chaud ou de froid.L’EXPERIENCE part la pensée ou ce qu’elle conclut ? Donc la difficulté revient toujours : comment penser l’expérience même ? Peut-être s’agit-il de faire intervenir la conscience.

ce qui fait que le mouvement de la conscience est précisément l’expérience et que l’expérience est le processus d’apprentissage de la conscience. Mais l’expérience désigne © Laurent Cournarie . en distinguant le moi vécu (c’està-dire le moi selon l’expérience. Cette opposition entre l’empirisme et l’idéalisme. 31). il refuse une conscience ou un moi absolu dont la connaissance se déduirait – il faut reconnaître la finitude de l’esprit. Le sujet et l’objet appartiennent à la relation posée par la pensée. « expérience » signifie « empirique ». Kant écrit dans la première édition de l’introduction : « L’expérience est. le donné ce n’est ni le sujet. Et toute la dialectique hegelienne vérifie cette thèse sur la non-indépendance du sujet et de l’objet. le moi de la passivité) et le moi de la conscience philosophique (le moi actif). c’est-à-dire le donné sensible par rapport auquel l’esprit est réceptif. que. Ce sens est dominant dans « l’Esthétique transcendantale ». Aussi faut-il distinguer deux sens de l’expérience chez Kant. c’est-à-dire l’égalité et l’identité de sa certitude et de son savoir. sans aucun doute. autant l’empirisme affirme les droits de l’expérience jusqu’à la négation de l’autonomie de l’esprit. Ainsi la conscience peut découvrir que tout ce qu’elle rencontre comme obstacle. elle ne cesse de se découvrir dans l’expérience : la différence de l’expérience est progressivement amortie et intériorisée par la conscience qui tend vers la suppression de l’expérience. C’est précisément ce qui fait d’elle l’enseignement premier et tellement inépuisable en instructions nouvelles dans son développement. on l’a vu avec la conscience. à la réalisation de son concept.LAURENT COURNARIE . alors rien n’est donné d’extérieur à la conscience même.Philopsis . mais contre l’idéalisme. à quoi il faut ajouter l’enseignement tiré de ce donné. épreuve est conforme à son essence. l’objet avec l’intuition sensible – il faut reconnaître à l’esprit un pouvoir législateur dans l’expérience . la conscience éprouve l’expérience comme ce qu’elle ne sait pas . Kant emploie parfois le terme au sens empiriste.www. le premier produit que notre entendement obtient en élaborant la matière brute des sensations.L’EXPERIENCE chez Hegel. Pour ainsi dire. En un sens. L’idéalisme surmonte l’expérience. Le sujet et l’objet sont donnés dans la pensée.fr Page 31 . Kant se situe entre ces deux extrêmes : contre l’empirisme. les générations futures ne manqueront jamais de connaissances nouvelles à acquérir sur ce terrain » (p. ni l’objet. présentés ici comme des idéaux-types en quelque sorte de la constitution de la connaissance. mais la relation sujet-objet par laquelle ils existent. permet de mieux situer la position kantienne. Mais si c’est la relation qui est première sur les termes en relation.philopsis. dans toute la chaîne des âges. il refuse d’assimiler le réel et l’expérience. en introduisant dans le Moi une dualité (moi/non moi) et ensuite. Donc autant l’idéalisme affirme les droits de l’esprit jusqu’à la négation de l’expérience. le « il y a » de l’expérience. si la relation sujetobjet est l’être même de la conscience. La relation est le fait même de l’esprit : la facticité ici n’a rien d’extérieur (ce qu’est la facticité comprise comme expérience) mais elle est le fait de la pensée. en un autre sens.

L’animal. exempt de toute imperfection comme l’échec ou l’erreur. le fait de la raison manifestée par la loi). Mais précisément. L’expérience c’est le niveau humain du savoir. Autrement dit. on peut considérer que la philosophie kantienne est bien tout entière une philosophie de l’expérience.fr Page 32 . l’origine ne fonde rien. l’expérience est une construction intellectuelle des données empiriques. Il n’y a pas d’expérience pure de l’objet (l’objet sans le sujet) ou d’expérience pure du sujet (le sujet indépendamment de son activité synthétique).Philopsis . ce qui signifie que l’expérience de l’objet est toujours une activité du sujet et qu’il n’y a pas d’expérience du sujet en dehors de son acte synthétique des représentations. Ce que l’empirisme gagne d’un côté (la réduction de la connaissance au sol commun de l’expérience. Dieu est préservé de l’expérience. vient de l’expérience. Et Kant se demande alors : comment l’expérience constituée (l’expérience objective ou scientifique du monde) est-elle possible ? Et la philosophie transcendantale remonte aux conditions de l’expérience (qui ne sont précisément pas objet d’expérience au premier sens du terme) jusqu’au sujet transcendantal. l’empirisme montre que le scepticisme provient de © Laurent Cournarie . dans « l’Analytique transcendantale » la connaissance constituée (ou dans l’ordre moral. Car on ne voit pas d’où la connaissance pourrait provenir sinon de l’expérience. mais présente le désavantage de conduire au scepticisme en interdisant la fondation de la science. supérieur à…). L’empirisme paraît une doctrine de la connaissance bien fondée. de son côté.philopsis.L’EXPERIENCE aussi.LAURENT COURNARIE . elle le perd du point de vue de la science. le raisonnement hypothético-déductif a des limites. a rapport à l’expérience. ni avec l’idéalisme comme si l’esprit était pure activité. La déduction des concepts. des informations sensibles. voulant dire par là qu’elle exprime la finitude humaine ou le discours de l’esprit sur le monde. L’expérience est nécessaire mais non suffisante pour rendre raison de la connaissance. L’expérience c’est donc le monde constitué par les synthèses de l’entendement. Les connaissances n’ont qu’un seul fondement : leur origine dans l’expérience. contre l’abstraction spéculative). la réceptivité est impuissante à expliquer l’expérience qui suppose une dimension formelle du donné et la liaison nécessairement intellectuelle des représentations sensibles. Autrement dit. par définition. Mais c’est l’expérience comme épreuve de la diversité. l’empirisme est bien fondé.www. D’un côté. il ne s’élève pas au niveau de l’expérience objective qui suppose la synthèse catégoriale. L’activité constructrice suppose la réceptivité . et c’est pourquoi il est. C’est pourquoi. Donc la question de l’expérience c’est bien pour une large part celle du statut de l’empirisme. qui ne se confond donc ni avec l’empirisme comme si l’esprit était pure passivité. Et même si l’animal opère des liaisons des sensations. condition logique des conditions a priori de l’objet ou de l’expérience. Tout ce qui excède au moins les relations simplement logiques (identique à…. on l’a déjà vu. Aussi l’empirisme qui tombe dans cette illusion évite difficilement le scepticisme. c’est-à-dire les idées de relation dans le vocabulaire humien. Quelque chose comme l’expérience estelle possible pour Dieu ? Si son entendement est intuitif.

L’expérience est un © Laurent Cournarie . elle met l’induction. La science se constituant contre l’expérience ne peut se présenter comme le savoir de l’expérience. Ainsi. Mais le tournant transcendantal s’il rend raison du fait de la science (une sorte d’empirisme transcendantal ? : le fait de la science déduit de ses conditions de possibilité a priori). Autrement dit. la science n’épuise pas le rapport de l’homme au monde et si la construction objective de l’expérience du monde par la science a sa cohérence.LAURENT COURNARIE . A la place de la déduction. C’est ce renversement qu’opère Kant. l’image scientifique du monde comme on peut l’appeler n’est pas la seule ni la première image du monde. la fonction de l’expérience dans la connaissance. c’est-à-dire penser les concepts par rapport aux conditions de l’expérience en général qui définissent les conditions d’un objet en général (déduction transcendantale) et faire ainsi apparaître une dimension d’a priori qui seule justifie de la nécessité et de l’universalité de la science. elle réduit le savoir à la croyance. Au lieu de suivre l’empirisme dans son approche génétique de la connaissance.www. pour interroger l’expérience et donc l’empirisme. ou de l’idée de la connaissance que la science vérifie de fait. il faut reconnaître finalement à la science un statut en quelque sorte régional. Mais d’un autre côté en faisant de l’expérience l’origine exclusive de la connaissance. On voit donc se dessiner comme une alternance peut-être indépassable de la pensée à propos de l’expérience.Philopsis . de sorte que la loi reste un énoncé simplement général ou obtenu par généralisation. si donc subsiste une distance entre la subjectivité de l’expérience et l’objectivité de la science. on peut supposer que le vécu subjectif de l’expérience du monde a la sienne. rend-il compte également de l’expérience ? S’il est proscrit de pouvoir fonder la théorie de la science sur l’expérience. L’expérience c’est l’expérience de la vérité sur le mode de l’immédiateté : le sujet y est présent. parce qu’il y a un écart irréductible entre la perception (expérience empiriste) et la science (fait rationnel).L’EXPERIENCE la spéculation : c’est la raison qui enfante le doute. En tous cas. Ainsi c’est en s’éloignant de l’expérience et en la critiquant que la raison tombe dans le scepticisme. c’est-à-dire avec l’idée de connaissance objective présentant le double caractère de la nécessité et de l’universalité. comme l’explique au fond Hume à propos de la relation de causalité. qui s’emploie pour affirmer le droit de l’idée à relever les contradictions de la connaissance sensible. Il s’agit de partir non de l’expérience des faits mais du fait de la science et par là s’interroger sur les conditions de la connaissance. D’un côté l’expérience impose son propre critère d’évidence.philopsis.fr Page 33 . l’empirisme substitue la vérité empirique à la vérité rationnelle. Enfin. l’empirisme ne parvient pas à combler l’écart avec l’idée de science. Le savoir à partir de l’expérience est tout au plus une croyance raisonnable. Donc il faut renverser la perspective : partir de l’idée de la science. c’est-à-dire l’immédiateté. Donc le retour à l’expérience peut légitiment s’imposer. il faut passer à une analyse de type transcendantal. ou l’objet présent à la conscience actuelle du sujet. c’est-à-dire au lieu de procéder à une déduction empirique des concepts. Or l’expérience répond à la question quid facti et non pas quid juris comme dit Kant.

infaillible. L’expérience. à une certaine sensation (idée de sensation) qui constitue la signification ou le contenu de cette représentation. c’est la vérité dans sa facticité première. Le « rouge » c’est l’idée de rouge. La réfutation de l’expérience passe par celle du langage privé. rien n’assure qu’elle ne soit pas une illusion du sujet sur lui-même. de la théorie ou même de la forme propositionnelle de la pensée (je pense que…). dans leur réalité formelle. Cette conception vient du cartésianisme et de l’empirisme qui le suit sur ce point précis : les idées. 2) ce genre d’expérience est incommunicable . et donc il est impossible de savoir si la chose existe matériellement.LAURENT COURNARIE . affects) est déterminé par cette expérience même (c’est l’expérience intime qui fixe la signification) . la question de l’expérience peut être rapprochée de celle du « langage privé ». Cette critique du « langage privé » a été développée par Wittgenstein notamment aux § 243301 des Investigations philosophiques. sont immédiatement présentes à l’esprit. L’expérience désigne très exactement la connaissance dans sa constitution subjective.philopsis. Quand je dis « rouge ». c’est éprouver les qualités (secondes) des choses (cf.Philopsis . Faire une expérience. c’est-à-dire renvoie à un langage privé. je me référerais à une expérience privée. Le subjectivisme partage trois convictions : 1) le sens des mots décrivant les expériences sensibles internes (quale. c’est confiner celle-là dans un espace privé : la connaissance de l’expérience n’est accessible qu’au sujet de l’expérience qui seul peut en vérifier le contenu. Et étant subjective. Subordonner la connaissance à l’expérience. originaire. La vérité expérimentée n’est vraie qu’au sujet de l’expérience. le vrai comme donné et. Mais la critique rationnelle renverse la position empirique de la conscience naturelle : l’immédiat n’est pas le vrai. L’expérience n’est pas l’origine de la connaissance puisque c’est plutôt le lieu de sa disparition. L’expérience c’est l’objet donné en chair et en os.www. c’est le rapport au monde sans la médiation du concept.L’EXPERIENCE concept possible de la vérité étant donné son caractère immédiat. à ce titre.fr Page 34 . la force de l’expérience est aussi sa faiblesse insigne. intrinsèquement subjective. physiquement en dehors de cette idée. Dans la philosophie contemporaine. Or il faut se défaire de cette représentation qui lie la vérité et l’expérience vécue précisément. Locke) sans connaître leur essence. Autrement dit. Le contenu de l’idée consiste dans sa connaissance immédiate. c’est-à-dire n’est qu’une vérité subjective. On en trouve une version traditionnelle de cette conception chez Poincaré : © Laurent Cournarie . infaillible. privée. le subjectivisme sousentend que la signification des mots est à chaque fois soutenue par des actes de pensée internes et personnels. Autrement dit. L’expérience désigne la dimension psychologique de l’activité cognitive. c’est-à-dire que par l’idée le rouge est immédiatement donné à mon esprit – d’où le risque du solipsisme et de la conclusion immatérialiste qu’en tire Berkeley : la chose n’est connue que par son idée. 3) la seule personne à pouvoir expérimenter cette expérience est celle qui les a. qualitative. L’expérience est ici un problème essentiellement psychologique. plurielle.

à partir du philosophe Stanley Cavell (1926-) notamment (cf. mais plutôt : qu’est-ce qu’avoir une expérience ? Donc il s’agit pour Emerson de réhabiliter l’ordinaire. et après le commentaire du second Wittgenstein. Un langage privé est incohérent ou impossible. dénonçant la science comme un écart et un oubli du sol originaire de la conscience et de toute connaissance (phénoménologie de la perception) ou comme la fiction d’un langage universel et univoque surplombant les différentes manières de signifier le monde (philosophie du langage ordinaire). le bas. La signification des mots ne se fonde pas dans l’expérience privée. Une nouvelle Amérique encore inapprochable). et par là de réinventer l’idée d’expérience. La sensation que j’appelle rouge est-elle la même que celle que mon voisin appelle rouge. l’egocentricité de l’expérience est un mythe (cf. mais toujours à atteindre. p. la pratique du langage (Wittgenstein) ? – l’expérience. savoir. Ainsi.fr Page 35 .LAURENT COURNARIE .L’EXPERIENCE « Les sensations d’autrui seront pour nous un monde éternellement fermé. il apparaît que c’est en vertu de cette immédiateté ou du moins de cette spontanéité. l’identité du © Laurent Cournarie . ou plutôt tout ce qui est qualité pure en elles est intransmissible et à jamais impénétrable.philopsis. Or selon Wittgenstein. l’expérience est condamnée par la pensée rationnelle. Bouveresse. ce qui annonce le pragmatisme. Là il faut revenir aux choses mêmes. que l’expérience fascine la pensée et conduit la philosophie à se donner pour objet d’en retrouver le style initial. […] Les sensations sont donc intransmissibles. c’est le construit. et même. A la recherche du bonheur . Donc il s’agit non pas d’appliquer des catégories au monde. Le mythe de l’intériorité). Le plus difficile est ce qui paraît le plus simple : avoir une expérience. La synthèse doit s’opérer non par le haut (la synthèse catégoriale. l’ordinaire n’est jamais donné. Si l’expérience ne nous apprend rien c’est faute d’en avoir une. le commun. de le soumettre à notre action et à nos projets empêche le contact simple avec les choses. qu’on redécouvre ou discute à nouveau. Mais il n’en est pas de même des relations entre ces sensations. et de manière originaire à l’intentionnalité perceptive ou à l’expérience multiple donné dans l’usage du langage (Wittgenstein) ou plus simplement encore à « l’étrangeté de l’ordinaire » comme dit Emerson12 – revenir à l’expérience donc comme à la vérité 12 Ralph Waldo Emerson est un philosophe américain de la fin du XIXè siècle (1803-1882). Il ne s’agit pas de refermer le langage sur l’expérience privée mais au contraire d’ouvrir l’expérience sur le langage. A ce point de vue. mais de se rendre proche du monde. voir émerger de lui les catégories de l’expérience même – ce qu’il nomme les « seigneurs de la vie » (lords of life). mais dans les règles du langage. Autrement dit. faire ce que Wittgenstein appellera plus tard une métaphysique de l’ordinaire. Mais en vertu de sa subjectivité privative. mais voisiner auprès de lui. Notre volonté de saisir le réel. tout ce qui est objectif est dépourvu de toute qualité et n’est que relation pure » (La valeur de la science. 262-263). pour en revenir à l’alternance des points de vue de la pensée sur l’expérience. nous n’avons aucun moyen de le vérifier. Car le commun.www. La question d’Emerson n’est pas : que connaît-on à partir de l’expérience ? – ce qui laisse planer une réponse sceptique – ou : à quelles conditions l’expérience scientifique est-elle possible ?.Philopsis . non pas imposer un schéma catégorial au réel. la signification est donné avec l’usage des mots selon la diversité des « jeux de langage » auxquels il se prête. l’expérience est ordonnée à deux concepts opposés : l’expérience c’est le donné – mais toute la question est de savoir à quel niveau il faut situer le donné : la perception (Merleau-Ponty) [appendice 1].

provisoire. par la proximité. Ainsi l’expérimentation est peut-être la vérité de l’expérience.LAURENT COURNARIE . et que nous devons par conséquent la laisser toujours ouverte à une discussion ou expérimentation prochaine. mais l’expérience est le schème dynamique de la vie de l’esprit. De sorte que tout n’est peutêtre pas expérience. l’attente à l’égard de ce qui est important. Cf. l’attention. la science n’est-elle même qu’une raison qui ne cesse de s’expérimenter. Comme l’écrit Hilary Putman : « Selon Dewey. précisément l’expérience scientifique ? Ici il faudrait se laisser guider par la langue qui distingue l’expérience passive (experience. C’est précisément pourquoi nous avons besoin de la démocratie » (Renewing philosophy). das Experiment). © Laurent Cournarie . sociale.philopsis. nous ne savons pas ce que sont nos intérêts et nos besoins. L’expérimentation peut-elle être la vérité de l’opposition entre l’expérience immédiate (le donné) et de l’expérience scientifique (le construit). L’expérience n’est ni ce qui est donné ni ce qui est constitué. Peut-être faut-il s’en convaincre : la vérité est expérimentale (ce qui ne veut pas dire empirique). si l’expérience scientifique est proprement ce qu’on nomme expérimentation ? L’expérimentation n’est-elle pas seulement un type d’expérience. Tout le problème est alors de savoir si un point d’équilibre est possible entre ces deux conceptions de l’expérience : entre le donné et le construit. on Je pense) mais par le bas. parce que la pensée n’a jamais fini de se donner le donné.www. et pas seulement scientifique et plus généralement cognitive. politique. régional.L’EXPERIENCE première . qui opposera la contrainte linguistique à l’arbitraire de l’hypothèse. Schématiquement donc : l’expérience en deçà de toute théorie versus expérience et théorie – ce qui signifie souvent : vérification expérimentale de la théorie c’est-à-dire expérience théorisée. entre le donné et le construit. l’essai intitulé précisément « Expérience » dans Essais III. loin de consacrer l’expérience. ou ce dont nous sommes capables tant que nous ne sommes pas réellement engagés en politique. L’expérience est donc aussi une question pratique.fr Page 36 . de décrire ce qui se donne à la conscience comme elle n’a jamais fini de réviser ses concepts. ici il s’agit de produire l’expérience comme instrument de vérification de la connaissance théorique.Philopsis . ce qui suppose une rupture avec l’expérience immédiate et subjective. Autrement dit. Un corollaire de cette conception est qu’il ne peut y avoir de réponse finale à la question de savoir comment nous devons vivre. die Erfarhung) et l’expérimentation plus active (the experiment. Sans doute une objection ne manquera pas d’être soulevée ici. la contradiction est-elle insurmontable ? Mais si le construit est lui-même toujours relatif. Et c’est sous l’idée d’expérimentation. que l’expérience peut s’ouvrir elle-même au delà du cadre de la connaissance et constituer finalement la vérité même de l’existence et de l’esprit. Donc en privilégiant l’expérimentation. l’expérimentation est la vérité de l’opposition entre l’expérience (commune) et la science (expérience scientifique). d’ouvrir ses théories à des expériences nouvelles.

Ces termes sont intraduisibles en français. to experiment ou to experience an idea. Car l’expérience peut désigner soit un cas ou l’instance unique d’un événement convoqué ou provoqué pour trancher entre deux discours – mais est-ce là le privilège de la science (c’est le fameux problème de l’expérience cruciale (Bacon) en épistémologie) ou une propriété de toute expérience possible (faire une expérience décisive c’est être capable de départager entre des opinions. son trait le plus caractéristique : la passivité. ou que l’activité rencontre de multiples formes de passivités .www.philopsis. qui permettent de dégager une règle – mais sans structure a priori. Qu’es-ce à dire ? Sans doute que l’expérience est en elle-même un mixte d’activité et de passivité. s’il faut admettre à côté de l’expérience réellement faite ou faisable l’expérience de pensée – car une expérience est sans doute toujours quelque chose de composite. un paramètre dûment isolés. que l’on n’expérience pas une situation… alors que l’anglais peut dire comme Hume. p. cit. Il convient d’être ici circonspect. Et le langage complique ce qu’il distingue lui-même (cf. ne propose pas pour le premier un équivalent verbal. la loi empirique de la science diffère-t-elle autrement que par le degré de la recette empirique de l’art artisanal ? De même il est sans doute insuffisant de se demander seulement quelle extension il faut donner au concept d’expérience : s’il faut le restreindre à l’expérience sensible ou l’élargir à toute mise à l’épreuve d’une idée. des modes de vie). op. L’opposition n’est pas si simple. on ne s’expérience pas. Peut-être faut-il soutenir que tout est expérience. Reste qu’en français si l’on peut s’essayer. Que donc il est trop simple de croire qu’il suffit d’opposer l’expérience ordinaire (s’instruire graduellement des événements de sa vie ou par la pratique réitérée de son métier) à l’expérience scientifique.Philopsis . c’est-àdire finalement expérimenter l’équivocité de l’expérience … © Laurent Cournarie . soit une suite de cas semblables ou estimés tels.L’EXPERIENCE négligerait. mais jamais de la même manière. sans qu’il y ait une technique consistant à modifier de façon contrôlée une variable. par confusion entre activité et procédé méthodique et technique. ne peut être qu’expérimenter – même si c’est pour dire que nous l’éprouvons ou que nous en faisons l’expérience. experienceable. et dans l’expérience effectivement réalisée circulent des expériences de pensée. Mais le déni d’activité à l’expérience n’est peut-être qu’une sorte d’inversion idéologique à partir de l’expérimentation scientifique. experiencer. qu’il y a dans l’expérience une activité. pour mettre en évidence un aspect d’un phénomène. contraint paradoxalement pour verbaliser ou adverbialiser l’expérience de récourir au registre de l’expérimentation : même le sentiment qui est le plus subjectif et devrait relever de l’expérience. experientially. adjectival ou adverbal comme c’est le cas en anglais qui déploie toute une gamme de termes formés sur experience : to experience. Cléro.fr Page 37 . experiential. Ainsi il est étrange que le français qui fait un usage plus soutenu et général de « expérience » par rapport à « expérimentation ».. 9-10).LAURENT COURNARIE . mais en suggérant des nuances différentes. experient.

Philopsis . Et cette opposition décide largement de toute l’histoire de la philosophie et des sciences. c’est contre la théorie qu’elle élève cette prétention. la théorie sans expérience sontelles seulement possibles ? Expérience et théorie ne sont-elles pas les deux moments du même effort pour rendre le réel intelligible ? Sans doute y a-t-il une expérience de la théorie même. mais à cette supériorité est attaché le vide . toujours prêts à valoriser la théorie sur l’expérience. © Laurent Cournarie . le savoir n’est pas un espace pacifié mais au contraire un lieu où l’expérience et la théorie sont au mieux dans une tension permanente.1 L’exigence de l’essence : le langage contre l’expérience Comment dire le réel ? Cette question est sans doute au fondement de toute l’histoire de la philosophie. mais sa connaissance est informelle et sommaire. même quand l’expérience revendique pour elle seule la prétention à constituer la possibilité même de la connaissance. p. La théorie révèle l’activité constructive de la raison. Pourtant. Pourtant l’expérience sans théorie. Derrière ce conflit se dresse une « opposition à la fois logique et ontologique entre la primauté de la singularité sensible et le prestige de l’universalité du concept » (O. Inversement il n’y a pas de théorie qui puisse se dérober à l’exigence de l’expérience si elle entend s’appliquer au monde pour le connaître. l’expérience est le rapport au concret. L’expérience peut être tenté de ridiculiser l’abstraction de la théorie tandis que la théorie appauvrit la connaissance de l’expérience. c’est-à-dire expérience de l’activité de la pensée pour définir les principes de la vérité. cette puissance de diction du réel : l’expérience (donné sensible) et la théorie (système de propositions dépourvu de tout contenu sensible). c’est-à-dire de l’idée d’une sagesse dont le savoir est la règle. toujours enclins à privilégier l’expérience sur la théorie. la tension reste vive entre ceux qui se réclament du mathématisme de Platon. après deux siècles d’épistémologie et d’histoire des sciences. Théorie et expérience. Autrement dit. au pire dans un conflit ouvert.L’EXPERIENCE CHAPITRE I : L’EXPERIENCE OU LE PLUS BAS DEGRE DU SAVOIR 1 – LA THEORIE SANS L’EXPERIENCE 1. Penser l’expérience c’est inévitablement penser le rapport expérience-théorie (ou théorie-expérience) selon le privilège qu’on accorde à l’une ou à l’autre. Mais deux notions se disputent cette construction de la connaissance.www. 7).philopsis.LAURENT COURNARIE . Autrement dit. Il apparaît ainsi que l’expérience est un concept relatif. Denkens. après des siècles de philosophie et de sciences. et ceux qui s’appuient sur le réalisme d’Aristote.fr Page 38 .

Platon ne théorise pas l’expérience ou le sensible. mais plutôt l’impuissance du sensible à fournir une connaissance véritable. Le platonisme est ainsi toujours déroutant pour nous. Il y a incontestablement un privilège du langage chez Platon. sur la signification des mots. il convient de remarquer que la question du langage s’impose d’emblée dans une réflexion sur l’expérience. Le mot est loin d’avoir une extension et une fonction cognitive éminente.Philopsis . Or cette constitution linguistique de la métaphysique peut se vérifier chez Platon qui. à défaut là encore du mot.philopsis. invente ce que le mot est venu désigner.fr Page 39 . Platon ne théorise pas le concept d’expérience. C’est tout le contraire. des notions qu’il utilise sur lesquels porte leur entretien. En effet. des sens et du corps chez Platon.L’EXPERIENCE 1. Or là où © Laurent Cournarie . c’est parce qu’elle est une possibilité du discours : c’est le discours qui se prend pour l’être ou pour la mesure de la connaissance de l’être.www. Mais on peut essayer de justifier la postulation métaphysique (c’est-à-dire celle du réalisme des Idées) en partant des premiers dialogues socratiques. du moins la première théorie philosophique de la connaissance commence par la récusation de l’expérience. depuis l’empirisme classique jusqu’à l’empirisme du positivisme logique. La fonction méta. Donc posons-nous la question suivante : qu’est-ce qui conduit Platon à supposer l’existence des Idées ou des Formes noétiques ? Qu’est-ce qui justifie l’hypothèse des essences audelà des étants ? La doctrine des Idées s’élabore à partir du Phédon et est développée dans la République. On n’insistera pas sur la critique du sensible. ce que le terme d’expérience recouvre pour nous est plutôt désigné par Platon par le sensible. Socrate demande à son interlocuteur de réfléchir sur le sens. L’expérience est systématiquement revendiquée pour condamner la métaphysique. Et ce qui est précisément condamné. c’est la constitution intrinsèquement linguistique de la métaphysique : la métaphysique n’est pas une science mais rien que du langage et un langage qui ne dit rien. il construit la théorie contre l’expérience. Si la métaphysique est contre l’expérience (et donc si l’expérience est le critère permettant de démarquer ce qui est métaphysique et ce qui ne l’est pas). Le terme est toujours employé au sens ordinaire du terme (avoir l’expérience. contre la fausse évidence de l’expérience sensible. Si toute connaissance débute avec l’expérience.LAURENT COURNARIE . Il est plus intéressant de recomposer la logique de cette critique qui épouse la constitution même de la métaphysique. néanmoins l’exigence de l’Idée répond à la pratique socratique du langage. A cet égard.prétend accomplir l’idée même de science qui s’institue au-delà et contre le sensible.2 Science n’est pas sensation C’est donc par Platon qu’il faut commencer. faire l’expérience de… l’injustice par exemple dans la République). On pourra objecter que l’emperia n’est pas un concept platonicien majeur. Si la doctrine des Idées est platonicienne plutôt que socratique (et si Platon transforme l’héritage socratique en faisant de Socrate le porte-parole d’une doctrine qui n’est pas la sienne).

Ainsi l’exigence de l’essence naît d’une question.www. cherche à rallier à sa position (persuasion) : le langage n’a pas l’exigence de quelque chose au delà de son effet et qu’on peut appeler la vérité. l’identité et la stabilité.philopsis. © Laurent Cournarie . C’est pourquoi chez Platon la critique de la sophistique va toujours de pair avec la critique du mobilisme héraclitéen (tout devient. Le sophiste condamne le langage à épouser le devenir : les mots se suivent. c’est-à-dire l’exigence du langage tendu vers la vérité. L’interlocuteur de Socrate ne comprend donc pas l’exigence de l’essence. En poursuivant uniquement comme objectif la persuasion. objet de la définition. les phrases les unes aux autres sans parvenir à se fixer autour d’un énoncé qui se réfléchit lui-même pour s’approprier et pour faire naître la relation à la vérité. cette exigence n’est pas arbitraire ou imposée de l’extérieur par Socrate dans le dialogue. est une. L’interlocuteur ne comprend pas dans l’exigence de la définition l’exigence de l’essence comme norme de l’usage du langage. un mot ne peut signifier quelque chose que si cette signification vise une unité.L’EXPERIENCE Socrate demande une explicitation de la signification des notions. il s’agit toujours pour lui de ce qu’on pourrait appeler une « définition ostensive ». parce que leur intelligence est entièrement tournée vers l’intuition des choses sensibles. Donc le problème de l’essence s’identifie à celui de la dénomination. c’est-à-dire qui réduit le discours à une intuition. tout s’écoule). Or une définition ostensive c’est un acte de langage qui consiste dans un geste. il n’est pas ordonné à la question de la vérité. c’est-à-dire au delà du simple usage pragmatique (langage = instrument de communication) du langage où les mots se succèdent les uns aux autres. de dégager pour l’âme l’horizon de l’essence et de rompre ses adhérences au sensible. et l’on peut nommer essence l’unité de signification que comporte chaque mot et qui constitue la vérité de son usage. On rend homogène et commensurable ce qui se présente dans l’expérience comme affecté de différences par l’expérience précisément (contexte…) . mais est contenue dans le langage lui-même : si on prête attention au langage on peut faire apparaître l’exigence d’une essence au delà des apparences. En effet.fr Page 40 . si on réfléchit aux conditions de la signification du mot. le langage est pris dans un flux perpétuel. c’est ce qui est posé par le mot même comme ce qui est commun à tous les actes justes. formulée toujours dans les mêmes termes : « quoi est X ? ». Or. La Justice.LAURENT COURNARIE .Philopsis . c’est le foyer d’unité de signification des mots13. Qu’est-ce que la vertu. Le sophiste parce qu’il n’a pas le souci de la vérité fait tourbillonner le langage et d’ailleurs ne s’adresse pas à la raison mais joue sur la sensibilité. frappe l’imagination. il pratique le langage comme emporté par le devenir. donc le langage porte en lui-même la référence implicite à des unités de signification. Les interlocuteurs ne comprennent pas l’exigence de définition qu’exprime Socrate. qu’est-ce que le courage… ? La question ne prend sens que pour celui qui n’est plus 13 Ce faisant . les interlocuteurs répondent par une description et une suite d’exemples. La définition c’est précisément ce qui permet au langage de s’arracher à l’expérience. C’est la même critique qui est faite aussi bien à Héraclite qu’aux sophistes : ils négligent les conditions mêmes de la vérité : l’être. le langage est toujours emporté dans un flux de parole et ne trouve jamais à s’appliquer quelque part. Ce qui est désigné par l’essence. c’est-à-dire vers l’expérience au sens le plus général : le courage c’est par exemple tel acte – et l’on voit que si l’interlocuteur comprend l’exigence de la définition.

L’EXPERIENCE satisfait par les réponses sous forme d’énumération et de coordination des prédicats (X c’est a et b. C’est l’emploi de « être » comme copule. Or la décision platonicienne consiste à faire de la beauté le fondement de l’énoncé sur les choses belles.fr Page 41 . à partir desquels on peut lire les déterminations des choses. Plus exactement. c’est ce qui fait que les tulipes peuvent se voir attribuer le même prédicat. Donc pour savoir ce que l’on énonce quand on dit : « les roses sont belles » et pour savoir si l’on a raison d’attribuer ce prédicat (beauté) à ce sujet (roses). le langage qui attribue des prédicats aux choses est lui-même précédé par une forme d’être qui constitue précisément la mesure de son exigence de la vérité. Mais ce qui fait que les roses sont dites belles.philopsis. ce sont des êtres. Mais la pensée réfléchissant l’acte même du langage. pose la question : « qu’est-ce que la beauté ? ». il convient de savoir ce que signifie la beauté en elle-même (qu’est-ce que la beauté ?). demeure par delà les différentes apparences du Beau. mais l’être comme existence absolue. Les Idées. invariables. la métaphysique éprouve le besoin d’une intelligence de la compréhension. c’est-à-dire qu’estce qui me permet de dire que les roses sont belles. c’est-à-dire à faire apparaître un second sens du verbe « être » : l’être non pas comme copule. Le verbe « être » est déjà présent : « qu’est-ce que X ? ». Autrement dit : ceci est beau parce que le beau est. dans la fonction d’identité de l’essence est sous-jacente la question de l’être. Or cette mesure de la vérité est donnée quand la pensée prélève sur l’analyse du langage un niveau d’être qui fonde l’emploi de l’être comme copule. Les choses qui sont belles (copule) peuvent ne plus l’être. On voit donc comment l’essence s’identifie à l’être. Or d’emblée. et c…). Platon opère ainsi une permutation de l’être-copule à l’être-fondement. Le mot « être » est d’usage courant puisqu’il sert à relier dans la proposition le sujet et le prédicat : « les roses sont belles ». les tulipes . là où les choses sont multiples et changeantes. Ce n’est pas le langage qui est la mesure de la vérité (qui devient alors opinion) mais la vérité qui est la mesure du langage. on l’a déjà suggéré. étance).LAURENT COURNARIE . le Beau. les sensations…). Donc en disant que « les roses sont belles ». la pensée vise à travers les mots des unités de signification. ne pas le demeurer . au-delà de la variété des contextes d’énonciation et des objets (les roses. Autrement dit. (ousia fondée sur einai. La beauté comme existence absolue fonde la beauté comme prédicat : la beauté comme être en soi (vérité) fonde l’être comme copule (langage).Philopsis . c’est-à-dire à une intelligence selon l’extension (expérience qui laisse le monde se dire pour ainsi dire). se définit par une fonction d’unité et d’identité : l’idée est une (mia) et la même (to auto). lui. en revanche. Cette identité de la forme définit la réalité de l’Idée. © Laurent Cournarie . Ainsi la première caractéristique. « Etre » signifie d’abord le verbe et la signification du verbe est donnée par sa fonction logique : attribuer un prédicat à un sujet (la qualité de beauté appartient aux roses).www. Donc au lieu d’en rester à la description du monde. identiques. la métaphysique consiste à redoubler l’importance du mot « être ». incapable de dominer par une « vue » d’ensemble la multiplicité des aspects ou des espèces.

si le sensible ne répond pas au réquisit de l’idée d’être. Tout concourt à cette conclusion. en train de devenir. Or la seule manière d’appréhender ce qui existe en soi et par soi. C’est ce qu’expose le Phédon. si l’essence est ce qui existe vraiment (ontôs on). c’est bien d’une réalité qui est invariable. Ainsi est-elle nettement distincte des propriétés que nous dénommons par les mots « rouge ».Philopsis . La vérité n’est pas une propriété qui corresponde à un genre particulier d’impressions sensibles. Ainsi ce qui définit l’être.L’EXPERIENCE Or. alors le congé de l’expérience est définitif et complet. Et si l’on établit la dernière équivalence.fr Page 42 . p. examinée sous plusieurs rapports par Platon : science n’est pas sensation (Théétète). et puisque le sensible est toujours variable. accompagnée de souffrance et qui opère une transformation du sujet par l’objet : l’homme s’immortalise. science est pure intelligence. c’est l’essence. « amer ». On reconnaît qu’il est vrai que le soleil est levé à partir d’impressions sensibles. le réel. par exemple 78c à 79 a. Il y a bien une expérience de la théorie puisque les essences intelligibles sont des réalités et non pas des abstractions idéelles. exercice de la pensée détachée du corps (Phédon). ce n’est pas une chose visible comme le soleil lui-même.[…] Celle qui est invisible garde toujours son identité tandis que la visible ne garde jamais cette identité »). l’essence c’est l’intelligible. L’être. c’est l’idée ou la forme intelligible. L’expérience maintient la pensée dans l’empire du faux. qui trouve son accomplissement au-delà de l’exercice dialectique dans la théôria (République). Le platonisme se présente comme le modèle d’une désubjectivisation de l’expérience. Mais l’être vrai n’est pas une propriété perceptible aux sens » (Frege. le Juste en soi. Ainsi la vérité d’une pensée ne consiste ni dans ma représentation (la dimension subjective et psychologique) ni dans le monde sensible extérieur : c’est pour Frege le sens d’une proposition qui appartient à un © Laurent Cournarie . « à odeur de lilas ».philopsis. et tout ce qui est l’objet d’une perception sensible est à exclure du domaine de ce dont on peut examiner la vérité. Sans doute y a-t-il dans cette conversion de l’âme vers l’intelligible une expérience. etc. ce qu’on appellera le beau en soi.www. l’égal en soi. se divinise dans la connaissance des essences intelligibles. un être qui existe en soi et par soi. l’unicité. La pensée fait l’expérience dans la théorie de la réalité la plus haute. Phédon. le visible et l’invisible (to aeidès). Ce dont on cherche à rendre raison dans nos interrogations à travers le langage. 79a : « admettons donc qu’il y a deux espèces de réalités. Le sensible ou l’être accessible à la sensation n’est pas réel et aucune science n’en est possible. de l’irréel : le vrai. 173-174). c’est l’identité à soi. Mais ne voit-on pas que le soleil est levé ? Et ne voit-on pas en même temps que cela est vrai ? Le fait que le soleil est levé n’est pas un objet qui envoie des rayons jusqu’à mes yeux. Donc l’être c’est l’essence. l’essence. l’intelligible c’est l’invisible (cf. qui marque de son influence toute l’histoire de la philosophie jusqu’à Frege au moins : « La pensée échappe aux sens. c’est de recourir exclusivement à la pensée (79a). le science suppose la conversion de l’âme vers l’intelligible.LAURENT COURNARIE . « Pensée ». Ecrits logiques et philosophiques. irréductible à mon expérience. reste à supposer que l’être a une nature purement intelligible.

ou si elle s’accompagne de cette idée. deux objets peuvent paraître égaux et ne pas l’être. En percevant deux choses égales je perçois en réalité leur déficience par rapport à l’idée d’égalité. L’expérience n’offre aucune précision et aucune exactitude. La connaissance est précisément cette expérience par laquelle l’âme découvre cette antériorité onto-psychique de la vérité. autrement dit les sensations sont contradictoires et incertaines. et jamais rien de plus. C’est ce que le Phédon explique parfaitement. Parler d’une expérience de la vérité n’est pas dénuée de sens pour Platon : c’est ce qui justifie l’articulation de la métaphysique et de la philosophie morale et politique. Mais si la théorie est l’accès à la réalité intelligible.philopsis. de qualité…) . Donc si l’expérience est indexée sur la perception sensible. Mais l’égalité est une relation et non pas un fait (une idée de relation). la vérité est pour la pensée l’expérience de sa propre essence (sans le corps. mais en quelque sorte complète ? Je sais en même temps deux choses. Je sais ce que c’est que la relation d’égalité : la géométrie et même l’arithmétique le prouve (égalité de longueur. Socrate raisonne en partant de l'écart entre l’égal en soi et les cas concrets d’égalité. que la pensée ne produit pas mais qu’elle saisit. Or que me dit l’expérience. Elle est au fondement de la possibilité d’une catharsis par la connaissance. non pas sensible.Philopsis . pour que l’on puisse énoncer seulement cette relation d’égalité approximative. Le vrai me précède en soi et en moi. ou plus grand ou plus petit d’ailleurs ? On peut répondre que c’est par comparaison que j’obtiens l’idée de leur égalité ? Mais d’où vient que leur comparaison donne précisément l’idée d’égalité ? N’est-ce pas plutôt parce que l’esprit possède déjà en lui l’idée d’égalité qu’il peut appliquer cette idée comme règle dans sa perception des objets ? Ou plutôt. d’autre part je sais qu’aucune chose égale à une autre « n’égale » pour ainsi dire l’idée d’égalité. Mais ensuite. c’est © Laurent Cournarie . Ce n’est pas la vue des choses égales qui me fait penser à l’égalité. parler d’une expérience théorique est manifestement contradictoire. c’est-à-dire d’une connaissance conçue comme réminiscence.www. Ou encore j’ai conscience qu’aucune égalité entre deux choses sensibles ne réalise l’idée d’égalité (équivalence absolue). Puisje dire sur la base de la perception que le premier est égal au second. Autrement dit. réfutant par avance les prémisses de l’empirisme. il faut déjà avoir l’idée de ce que serait l’égalité parfaite et exacte à l’égard de laquelle celle des choses sensibles nous apparaît inévitablement imparfaite. somme arithmétique). égalité d’aire.fr Page 43 . d’abord. Si donc c’est la perception des inégalités qui suggère l’égalité. de sorte que c’est plutôt la vue de choses inégales qui réveille en moi l’idée d’égalité qui en est indépendante. dans l’expérience.LAURENT COURNARIE . Savoir c’est se ressouvenir. on peut tout au plus dire que des objets sont à peu prés égaux. Je perçois un bout de bois et je perçois un autre bout de bois. égalité d’angle. D’une part je sais ce que signifie l’égalité (une relation d’équivalence absolue entre deux choses qui ne possèdent aucune différence de grandeur. sans l’institution sociale…). Donc sur le témoignage des sens. sans la langue.L’EXPERIENCE « troisième monde ». Quelles sont les conditions requises pour dire qu’une chose est l’égale d’une autre ? L’empiriste dira que l’idée d’égalité vient de la perception.

Tant que l’esprit en reste à l’image. D’où le mathématicien sait-il qu’existe un plan sans épaisseur. ils les emploient à leur tour comme des images. Ainsi la conscience de la déficience du réel sensible par rapport à la relation dont on a l’idée prouve que cette dernière n’est pas acquise par l’expérience.fr Page 44 . cette thèse de l’imperfection de la figure sensible sur l’essence intelligible est renforcée par le cas où certaines propriétés mathématiques ne peuvent être rendues visibles par l’image. trois espèces d’angles…) comme autant d’hypothèses pour leur démonstration. Il faut passer par l’ordre de la démonstration. Pour prendre un autre exemple. c’est-à-dire dans la définition mathématique du carré (quatre côté de même longueur et quatre angles droits). qui produisent des ombres et dont il y a des images dans le miroir de l’eau. et il faut en dire autant du reste. Mais si les mathématiques n’occupent pas le sommet de la section de l’intelligible. le rond n’est jamais un cercle : la figure tracée n’est jamais la définition géométrique de la figure. Toutes ces figures qu’ils modèles et dessinent. C’est le cas fameux de la diagonale du carré. République. On voit ici comment les mathématiques constituent pour Platon la réfutation de la connaissance sensible ou de la connaissance empirique. l’impair. pour progresser dans la connaissance mathématique. L’imperfection devient alors une incapacité.www. de la diagonale en-soi.Philopsis . Mais ce faisant. L’intuition est toujours en défaut par rapport à l’idée. une ligne sans © Laurent Cournarie . Ainsi il est manifeste que deux des côtés du carré.L’EXPERIENCE qu’elle n’enseigne en réalité rien par elle-même mais qu’elle n’est que l’occasion d’une anamnèse. Elle fait se souvenir de l’égalité en soi dont il faut supposer que l’âme l’a connue et contemplée autrement. cherchant à voir ces objets en-soi. même s’ils sont posés tels par hypothèse. ils raisonnent du carré en-soi. autrement dit dans l’énoncé qui donne accès à l’essence du carré. par la pensée discursive. supérieurs. Même. non de la diagonale telle qu’ils la tracent. « Les mathématiciens se servent de figures visibles et raisonnent sur ces figures . c’est-à-dire quand l’expérience est ici aveugle. plus parfaites. mais à d’autres. 510 d). il reste dans l’opinion et dans l’erreur. c’est parce qu’elles présupposent l’existence de ces objets. L’intuition sert à construire la figure mais la démonstration est intellectuelle et porte sur des objets idéaux. Je peux tracer la diagonale et ainsi la représenter. ces définitions doivent recevoir leur fondement théorique. qu’on ne saurait apercevoir que par la pensée » (Platon. en tant que figure tracée. une ligne sans largeur) et les relations mathématiques sont des connaissances (mathemata = connaissances) qui ne peuvent être données dans l’expérience. auxquelles celles-ci ressemblent . Les êtres mathématiques (un plan sans épaisseur. partent de certaines notions (le pair.philopsis. Or ces postulats d’existence. ne sont jamais égaux. On retrouve ici le déclassement de l’expérience par le primat du langage : c’est la définition mathématique qui donne accès à la figure et non l’image de l’expérience.LAURENT COURNARIE . je ne peux également représenter son incommensurabilité par rapport au côté. s’aidant le plus souvent de la figure et de l’appel à l’intuition. quoique ce ne soit point à elles qu’ils pensent.

fr Page 45 . sans mépriser son rôle dans la constitution de la connaissance ? Si l’expérience n’est pas la science. C’est la dialectique qui prend les hypothèses mathématiques non pour des principes mais pour des conclusions et dans cette analyse supérieure.Philopsis . c’est qu’elles proviennent d’une autre source qu’elle. Les mathématiques prouvent que toute connaissance ne dérive pas de l’expérience et même que c’est le contraire : les idées de relation rendent possible la perception et la connaissance empirique. est-on contraint de faire des concepts ou des idées des essences et leur accorder toute la réalité ? Autrement dit. épistémologique. la science commence par l’expérience. le concept par rapport à la sensation) mais s’emploie plutôt à distinguer pour mieux unir. dans sa critique de l’empirisme. faut-il soutenir que les essences sont des êtres ou simplement prédiqués des êtres individuels ? Ne peut-on pas en même temps maintenir la priorité du concept sur la perception sensible. Ce qui laisse supposer que. L’aristotélisme ne part pas de la séparation (l’essence par rapport à l’étant sensible. On peut déjà dire que le rationalisme. Or des trois hypothèses. c’est-à-dire pour Platon d’une existence pré-empirique précisément (le savoir comme réminiscence). l’innéité (Descartes) ou l’a priori (Kant). 2 – LE REALISME DE LA SCIENCE ARISTOTELICIENNE Mais on voit ici comment les connaissances mathématiques sont un puissant argument pour réfuter toute espèce d’empirisme.LAURENT COURNARIE . Pour congédier l’expérience. © Laurent Cournarie . la raison doit embrasser le mythe.L’EXPERIENCE largeur. sans renoncer à l’expérience. le pair et l’impair ? Le problème du fondement est métamathématique et demande un renversement de la démarche rationnelle qui doit adopter non plus un raisonnement hypothético-déductif (déduire les conséquences d’hypothèses qui pour les mathématiciens grecs correspondent à des réalités ≠ la méthode hypothético-déductive des mathématiques modernes) mais un raisonnement pur sur des concepts et des essences pour s’élever de degré en degré vers un principe absolu universel d’où tout l’univers intelligible peut être parcouru.www. le raisonnement sur l’expérience. Aristote opère ainsi un double renversement : ontologique. le raisonnement ne fait plus appel aux figures. est conduit à trois hypothèses audacieuses : la métempsychose (Platon). Surtout. la question est ontologique : pour exclure l’expérience de la connaissance. puisque certaines vérités ne peuvent pas provenir de l’expérience. en soutenant que la substance première ou l’être véritable c’est l’individu – donc les essences n’existent pas en soi .philopsis. L’âme n’est pas une table rase mais un tableau ou un livre dont les signes ont été effacés par l’oubli dû à son incarnation. en considérant que le concept n’est pas séparé de l’expérience mais élaboré à partir d’elle. la métempsychose est sans doute la plus métaphysique – et même la plus mythique.

L’EXPERIENCE 2. 987a5-10). Il faut étager les degrés du savoir et non pas opposer la sagesse et la sensation.1 Oti/dioti Le cas d’Aristote est assez singulier : c’est sans doute le premier philosophe à thématiser le concept d’expérience et son empirisme a été souvent opposé. Pour Platon. qui fait à l’expérience toute sa place. alors il y aura un troisième homme.philopsis. « Il n’est pas possible non plus d’acquérir par la sensation une connaissance scientifique.Philopsis .www. à l’« idéalisme » de son maître. le flux perpétuel du sensible est inconciliable avec l’exigence d’être contenue dans l’idée de science et de vérité. cf. Or pour lui l’étude de la nature. le raisonnement et l’observation. et aux individus. entraîne une réduplication indéfinie. En effet. Novum Organum (1620)) en substituant l’expérience à l’autorité et à l’argumentation subtile des Anciens. existant en soi. pour les animaux comme pour les hommes. à l’idée. il y aura un troisième homme en dehors des individus et de l’idée. Donc sous l’influence de Socrate qui cherchait ce qu’il peut y avoir d’universel en morale. C’est le projet de Francis Bacon : restaurer les science (Instauratio magna) et faire progresser la science (Du progrès et de la promotion des savoirs (1605). il ne faut pas faire de la science la mesure du concept de la connaissance humaine. même si la sensation a pour objet une chose de telle qualité. et pareillement un cinquième et cela indéfiniment » (Alexandre d’Aphrodise. Et pareillement il y en aura encore un quatrième. la critique du 3ème homme14) qui obligent à fonder autrement la science. parfois sans nuances (car Aristote ne privilégie pas moins que Platon la vie théorétique. On ne peut reconnaître une primauté à l’essence intelligible qu’en lui prêtant l’immanence d’un prédicat commun. Autrement dit. Mais Aristote est à la fois l’inventeur de la logique et de la métaphysique et un philosophe de la nature. il n’est pas nécessaire de poser ces Formes transcendantes et même ce sont les contradictions de ce réalisme de l’intelligible (cf. Métaphysique A. il vint à supposer l’existence de réalités universelles. Or c’est précisément contre cette pratique que la pensée moderne a réagi. Le monde sensible plongé dans le changement se donne aux sens. visée par l’acte conceptuel de l’âme (l’essence est un concept abstrait et non une substance séparée : aucun des prédicats universel n’est une ousia).fr Page 46 . Donc la supposition de la séparation des Idées au lieu d’unifier le sensible. Mais la postérité en a plutôt retenu un homme du livre et du savoir métaphysique. « Si en effet l’attribut est autre que ses sujets d’attribution et existe à part. qu’il nomma Idées (cf. Mais pour Aristote. © Laurent Cournarie . Commentaire à la métaphysique).LAURENT COURNARIE . n’éloigne pas de la métaphysique mais la suscite plutôt. mais au contraire se demander comment l’âme connaît. et non seulement une chose individuelle. réhabilitant le recours à l’expérience comme plus sûr moyen de faire croître la science. on doit du moins nécessairement percevoir telle chose 14 Si l’homme en soi est quelque chose et qu’il est attribué aux hommes concrets. livre X). Ethique à Nicomaque. Sa réception médiévale a imposé le commentaire de ses œuvres comme méthode de la connaissance philosophique pendant des siècles. attribué au troisième. Or tout commence avec la sensation. 6. et que l’homme est attribué aussi bien aux individus qu’à l’idée. Sans doute la science n’est pas la sensation parce la science est universelle et que la sensation est particulière et contingente.

La sensation fait connaître le fait qu’une chose existe. Puis donc que les démonstrations sont universelles. pour distinguer entre connaissance pure et connaissance empirique : « L’expérience nous enseigne certes que quelque chose possède telle ou telle propriété. Donc Aristote pose bien une distinction fondamentale entre l’individuel et le contingent d’un côté. et que nous n’en aurions pas (comme certains le prétendent) une connaissance scientifique : car la sensation porte nécessairement sur l’individuel. car c’est d’une pluralité de cas particuliers que se dégage l’universel. Ce qui ne veut pas dire que par l’observation répétée de cet événement. Mais l’universel. puisque. La sensation se borne à constater ce qui est sans pouvoir donner la raison d’être de ce qui est. il est clair qu’il n’y a pas de science par la sensation. nous ne puissions. ni un moment déterminé. Pour la même raison. si nous étions sur la Lune.fr Page 47 . nous ne saurions pas la cause de l’éclipse : nous percevrions qu’en ce moment il y a éclipse.L’EXPERIENCE déterminée dans un lieu et à un moment déterminés. est impossible à percevoir. Le dioti contient plus que l’oti. ne porte que sur l’universel. avons-nous dit. l’universel et le nécessaire de l’autre. en poursuivant l’universel. mais nullement le pourquoi. Mais il est évident encore que. puisque nous appelons universel ce qui est toujours et partout. Aussi. Il n’y a de science que de l’universel et du nécessaire. 33). c’est-à-dire la sensation. S’il © Laurent Cournarie . Je vois le fait qu’existe cette chose . qui ne fait connaître que l’individuel et le contingent n’est pas science. car ce n’est ni une chose déterminée. ce qui s’applique à tous les cas. la science n’est pas l’opinion : « la science et son objet diffèrent de l’opinion et de son objet. 31. et le mode de connaissance est aussi particulier que son objet. et que nous voyions la Terre s’interposer sur le trajet de la lumière solaire. nous en chercherions encore une démonstration. Cette opposition est contenue dans la distinction entre oti et dioti. il cesse d’être isolé et comme l’objet d’une constatation aveugle. » (Seconds analytiques.philopsis. et que les notions universelles ne peuvent être perçues. c’est-à-dire là où l’esprit est capable d’énoncer la cause. arriver à une démonstration. même s’il était possible de percevoir que le triangle a ses angles égaux à deux droits. I. Kant s’exprime sur ce point à peu près dans les mêmes termes dans l’introduction à la Critique de la raison pure. tandis que la science consiste dans la connaissance universelle. mais non pas qu’il ne puisse en être autrement. mais il est déduit. 87b 2835). en ce que la science est universelle et procède par des propositions nécessaires. je vois le fait que cette chose a telle qualité.www. sinon ce ne serait pas un universel. Mais mon savoir est autant situé que l’objet lui-même. Or l’universel n’est atteint que là où il y concept et démonstration. Connaître c’est accéder à l’universel. Donc l’expérience. et que le nécessaire ne peut être pas être autrement qu’il n’est » (Seconds analytiques.Philopsis . Connaître c’est pouvoir expliquer et donc démontrer pourquoi ceci est comme cela. Or connaître c’est précisément s’affranchir de cette condition de la particularité. puisqu’il contient le fait plus sa cause : le fait n’est plus atomique. son existence est justifiée rationnellement. la sensation. I.LAURENT COURNARIE .

il n’y a de science qu’universelle. en effet. de manière assez phénoménologique.Philopsis . le constitué parce que c’est la totalité du réel. sur le rapport entre l’individuel et l’universel ? Il n’y a de réalité qu’individuelle. si l’universel est l’objet de la science. la nature et les opinions sur la nature. nous les connaissons en tant qu’ils sont quelque chose d’un et d’identique. Aristote n’attribue pas l’universel et le nécessaire a des structures a priori de l’esprit. alors que le réel est toujours individuel et que donc la sensation est le plus bas degré de la connaissance. Deuxièmement : l’expérience ne donne jamais à ses jugements une universalité véritable ou rigoureuse. Aristote affronte bien cette aporie : « s’il n’y a rien en dehors des individus. de sorte qu’il faut supposer que l’universel est seulement redécouvert par l’âme en elle-même. Si l’être est individuel. Autrement dit l’expérience. et en tant que quelque attribut universel leur appartient. Mais si cela est nécessaire. la manière dont l’homme connaît le monde (sensation). une proposition dont la pensée inclut en même temps sa nécessité. il faut se contenter de voir ou d’observer. tous les êtres seront sensibles et il n’y aura science d’aucun. L’expérience est donc à la fois le constituant et le constitué : le constituant parce que la sensation est à l’origine de la connaissance . La solution platonicienne de l’acquisition de la science. C’est-à-dire en réalité être fidèle à l’expérience.L’EXPERIENCE se trouve donc. Ainsi. c’est le donné. c’est la sensation mais c’est aussi les opinions. et s’il doit exister quelque réalité en dehors des individus. mais seulement une universalité supposée et comparative (par induction) ». non pas tant en des termes ontologiques (identité. L’expérience c’est ce qu’on observe soi-même © Laurent Cournarie . Autrement dit. 4. premièrement. qui contient l’objet et sa connaissance par l’âme. L’expérience quelque soit son défaut est irréductible. le problème de Platon estil éliminé. il n’est pas nécessaire de passer par l’argument de la réminiscence de savoirs innés pour résoudre le problème du rapport entre l’expérience et la science. B. L’universel n’est pas trouvé parce qu’il ne peut être perçu dans les choses. pour Aristote. c’est de définir le savoir comme réminiscence. d’examiner le processus psychique et cognitif ainsi ouvert par la sensation. et étant donné que les individus sont en nombre infini. il ne peut y avoir de science . le réel sensible est inconnaissable. à moins d’appeler science la sensation » (Métaphysique. permanence) comme chez Platon. Mais évidemment. Pourtant.www. par expérience il faut entendre ce qui est (l’individuel). Reste que la différence entre l’expérience et la science est bien préservée et même clairement identifiée.LAURENT COURNARIE .philopsis.fr Page 48 . comment alors est-il possible d’acquérir la science de l’infinité des individus ? Tous les êtres que nous connaissons. 999a-b). qu’en des termes logiques : universalité/nécessité. mais c’est plutôt par l’universel qu’elles sont connues. Mais précisément. […] Supposons donc qu’il n’existe rien en dehors des individus : il n’y aura rien d’intelligible. ainsi que le manières ordinaires de penser des hommes (opinion). c’est un jugement a priori […]. Il suffit pour ainsi dire d’analyser ce qui passe dans la sensation. mais le donné est une notion plurielle : le donné. il faudra nécessairement que les genres existent en dehors des individus… Mais c’est là une impossibilité.

en matière de législation. Le Blond. Rien est indigne d’être connu. p. Ensuite. hésitaient à entrer. de soumettre en quelque sorte la raison à la connaissance de toutes choses. de même la perte des expériences accumulées par les hommes du passé. Autrement dit. Cela suppose une recherche longue et patiente. 645a 15). J. des hommes d’expérience constitue aussi une expérience. par exemple sur l’incubation des œufs de poule ou sur le développement de l’embryon. On a émis des avis très contrastés sur le rôle de l’expérience dans la philosophie aristotélicienne (cf.L’EXPERIENCE (expérience personnelle) et la somme des observations des hommes. Les plus humbles ont autant de valeur que les vivants éternels que sont les astres. entraînerait sans doute la perte d’une partie de la vérité. entrons dans l’étude de chaque espèce animale sans dégoût : chacune nous révélera quelque chose de la nature et de la beauté » (I. C’est ce double registre de l’expérience qu’il faut examiner pour commencer peut-être. Cependant. même les plus ordinaires. Il note jour après jour les transformations et propose une évolution assez juste de ces processus. De même que la perte d’un sens (d’un registre de sensation) entraîne la perte de la science correspondante.-M.LAURENT COURNARIE . de même. sinon à la science. du moins à la sagesse pratique. mais aussi d’hypothèses philosophiques sur la nature de la nature. le savoir des sages. Aristote multiplie les observations. allant de l’admiration (pour la richesse et l’exactitude de ses observations) à la critique d’un recours à l’expérience souvent superficiel ou chargé de croyances et de superstitions. Sans doute Aristote généralise-t-il à toute la nature la pratique hippocratique des carnets d’observations médicales où se trouvaient consignées les maladies en © Laurent Cournarie . fit cette déclaration : « entrez sans crainte. l’observation est systématiquement utilisée comme instrument de connaissance de la nature. les dieux sont aussi dans la cuisine ». c’est-à-dire une expérience indirecte qu’on ne saurait sous-estimer sans nuire gravement. Aristote s’en explique lui-même dans Des parties des animaux : « Il ne faut pas céder à une répugnance enfantine et nous détourner de l’examen du plus humble des animaux. En toutes les parties de la nature il y a des merveilles : on dit qu’Héraclite. – Eh bien. à des visiteurs étrangers qui. c’est d’abord l’étendue et la variété de sa curiosité. 5. 222 sq). Il ne se contente pas d’une constatation mais multiplie les observations précises.philopsis.Philopsis . alors même qu’il n’est jamais question au sens strict d’une expérimentation (provoquer des phénomènes à dessein dans des conditions prévues). dans ses traités de philosophie naturelle. Il y a comme une expérience de l’expérience. Et c’est bien le signe même de l’empirisme de ne mépriser aucune enquête.www. Logique et méthode. avant d’en venir à la théorie de la connaissance qui permet de penser sans contradiction que la science n’est pas la sensation (contradiction) mais que science sans sensation est impossible. Ce qui fait d’Aristote une sorte d’empiriste. l’ayant trouvé se chauffant au feu de sa cuisine. L’empirisme pratique un savoir démocratique : tous les objets se valent ou méritent d’être connus.fr Page 49 .

Il écrit dans son Traité du ciel : « Il faut juger des principes. et peut-être même de ne jamais les quitter. Mais ce factualisme trouve aussi sa limite parce qu’il est lié à l’apparence sensible et qualitative qu’il s’agit en quelque sorte de toujours sauver. Toutes les apparences sont des faits. Donc le test pour une thèse physique.. ce qui le conduit par exemple à assimiler la digestion à une cuisson. p. Il 15 Aristote reproche aux platoniciens de refuser que la terre soit le seul élément à ne pas se transformer dans les autres. Il ne faut pas être trop prompt à théoriser. et il s’agit d’en rendre compte également. On peut ajouter qu’Aristote s’est aussi intéressé à l’activité humaine et technique qui permet une connaissance indirecte des procédés de la nature.L’EXPERIENCE relation avec les conditions générales du climat et la particularité des malades. sans critiquer son pouvoir d’illusion. 306a 14).philopsis. Il pratique la dissection des animaux (son ouvrage sur les Dissections est perdu) et un rudiment d’expérimentation (par exemple en aveuglant des hirondelles pour voir si les yeux se régénèrent). Seul compte l’accord avec les faits qui consacre une hypothèse. III. ils semblent faire la même chose que ceux qui. notamment en physique (sur l’explication de la chute des graves) mais aussi en biologie. c’est la compatibilité des conséquences (signes) avec les données de la perception. par là même dans le processus de la connaissance. Mais évidemment. 306a6)15. Ce qui fait que la philosophie de la nature est foncièrement une philosophie qualitative. c’est l’œuvre. Il ne procède pas par une expérimentation en laboratoire mais se sert des métiers pour raisonner par analogie. 7. C’est la même critique à l’égard de la théorie du Timée : elle n’est « pas en accord avec les faits » (Du ciel. Car ils soutiennent n’importe quelle conséquence sous prétexte qu’ils possèdent des principes vrais. 306a11). ne correspondant à aucune apparence. Ainsi de fait. comme s’il ne fallait pas juger certains principes d’après leurs conséquences et en particulier d’après leur résultat final. au mépris des faits (apparences). dans le parti pris empiriste clairement assumé et exprimé comme un principe. l’analogie peut être (et est souvent) trompeuse. c’est toujours l’évidence sensible » (III. et pour la science physique c’est l’évidence sensible qui toujours l’emporte » (Traité du ciel.LAURENT COURNARIE . © Laurent Cournarie . parce que les triangles rectangles isocèles dont elle est constituée ne peuvent se décomposer dans les triangles qui forment les autres éléments.www. au moins de certains d’entre eux. défendent leurs thèses jusqu’au bout.fr Page 50 . Or le résultat final d’une science productrice c’est l’œuvre. Il s’agit toujours de rejoindre les faits ou d’en partir. Dans ce compte rendu de l’importance de l’expérience dans la méthode aristotélicienne et donc. auxquels Aristote aboutit.Philopsis . on pourrait dresser la liste de toutes les erreurs. Il écrit à leur propos : « à cause de l’attachement à leurs principes. et surtout en considérant l’aboutissement : or l’aboutissement. et dans la physique. C’est sur la base de ce factualisme immédiat qu’Aristote critique l’atomisme de Démocrite dont il loue par ailleurs le positivisme : l’atome ne peut être admis parce qu’il est un objet imperceptible. ou en se limitant à un petit nombre de faits – on pourrait croire cette recommandation tirée de Bacon. 234). au recours à l’analogie et par l’absence de mesure. parfois grossières. 7. il dépasse « le stade de l’observation vulgaire et passive » (ibid. dans la science poétique. dans les débats. Mais l’essentiel est ailleurs. par un attachement excessif à l’apparence. par leurs conséquences.

p. 8. mais avant tout la pratique de l’observation.www. 16 Le Blond fait remarquer qu’Aristote introduit l’observation par deux termes : séméion et eulogos – ce qui correspond à deux usages ou à deux moments de l’expérience. L’expérience comme praxis conduit à reconnaître la vérité de la praxis. de l’observation et donc du fait individuel et au niveau de la mémoire. Aussi est-ce par l’empeiria que s’explique l’habileté du bon ouvrier. On peut presque parler d’une constitution passive de l’expérience : l’observation est active. Or ce qui vaut pour l’ouvrier vaut encore pour le savant. L’expérience est donc une certaine praxis. 1005b1). L’expérience est ici indirecte : elle est constituée par ce que les autres pensent ou ont pensé. II. Génération des animaux. © Laurent Cournarie . Le savant ne doit pas prophétiser : il doit observer. Au contraire. Le texte de Métaphysique A est ici décisif. de la majorité n’est pas moins précieux que le raisonnement. des généralités. la science (physique ou morale) n’est pas possible sans l’expérience des faits. Le mixte de l’activité et de la passivité ici prend la forme de la patience de l’observation des faits (ou des observations). 1142a18).. eulogos suit une constatation. Ainsi l’expérience se lit à deux niveaux : au niveau de la sensation.philopsis. Et même Aristote en tire la conclusion générale ou la leçon générale qui définit la fonction même de l’expérience en disant qu’un jeune homme ne peut être un bon physicien ou un bon moraliste (cf. ibid. Autrement dit. Le savant est celui qui laisse « se décanter en lui les expériences pour que se dépose l’expérience » (Le Blond. Et c’est ce même attachement à la généralité de l’expérience qui conduit Aristote à ne pas récuser la valeur des opinions dans le domaine moral et politique. Il s’agit alors de produire une expérience pour établir la conformité de celle-là avec les faits (par exemple l’expérience d’une outre vide et de la même outre remplie d’air. ou ce fait est rationnel et bien fondé puisqu’il est conforme à l’éternité du mouvement circulaire. par quoi il faut entendre une fréquentation longue avec les faits. c’est-à-dire l’éternité de la révolution du ciel » (De la génération et de la corruption. Métaphysique G. V. Donc il ne faut pas rester dans le vague. 8.Philopsis . Ainsi le témoignage d’autrui. une observation qui est rattachée à une vérité déjà acquise. VI. de l’unité générale qui n’est pas encore l’universel générique. L’expérience c’est le général se constituant dans l’âme.L’EXPERIENCE s’agit de recueillir un nombre suffisant de « signes » 16et ensuite seulement passer à l’explication par la cause. L’expérience ce n’est pas seulement l’observation. L’expérience pour l’enquête sur la nature conserve ce sens finalement commun de l’expérience accumulée.fr Page 51 . C’est pourquoi Aristote peut assimiler la physique à une sagesse qui ne s’acquiert que lentement (cf. 3. Cela signifie que la connaissance est moins le résultat de l’acte de répéter les mêmes observations ou l’observation de faits atypiques susceptibles de modifier une hypothèse théorique. Ethique à Nicomaque. La notion de signe est introduite en général à la suite d’une explication générale ou d’une affirmation encore hypothétique. pour confirmer la corporéité de l’air). que le fruit de la mémoire. mais rentrer dans le détail. mais l’expérience est le résultat des multiples observations grâce à laquelle la nature laisse apparaître des lignes de forces. examiner tous les cas (cf.788b11). par exemple le cycle de la pluie est conforme avec les faits. C’est pourquoi Aristote rattache explicitement l’expérience à l’accumulation des impressions et à la mémoire. du sage. L’expérience sert ici de lien entre la raison et le simple fait de l’autorité.LAURENT COURNARIE . 338a16). 250).

VI. l’autorité des sources et des auteurs sur lesquels s’appuie l’étude est nécessaire et raisonnable. En 1647. « Le respect que l’on porte à l’Antiquité est aujourd’hui à tel point. c’est au sens de l’expérience élargie comme chez Aristote : les lettres et les arts contiennent une vérité humaine. qui opère un césure dans l’histoire de l’humanité (humanité de l’expérience et de la mémoire / humanité de l’expérimentation et de la méthode) chez Pascal. L’expérience la plus élargie est ainsi constituée par ce qu’on appelle la sagesse de nations – et l’on voit à quelle point la modernité a dressé contre cette humanité de l’expérience. Là où l’on cherche à savoir ce que les auteurs ont écrit. C’est pourquoi Aristote recourt systématiquement au début de ses ouvrages à la méthode exotérique et diaporématique. la vérité ne peut pas être la propriété d’un seul. Mais « il n’en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l’autorité y est inutile ». et des mystères même de ses obscurités . au nom de la nouvelle physique. dans la Préface au Traité du vide. la scolastique qui a confondu les ordres. Et s’il y a une expérience herméneutique. et que le texte d’un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons ». La philosophie n’est pas condamné à recommencer absolument. puisque le texte qui est censé fait connaître quelque chose est un ensemble de signes qui pour sa compréhension suscite un nouveau texte. les Anciens n’ont aucun avantage sur nous et même ils nous sont.philopsis. que l’on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril. là où la connaissance procède de l’institution soit humaine (jurisprudence) soit divine (théologie révélée).fr Page 52 . 17 Le XVIIème siècle consomme la césure entre les arts et les sciences (les lettres) : ici le savoir herméneutique. © Laurent Cournarie . là le savoir rationnel. dont on peut juger la valeur irremplaçable (ce qu’on appelait jadis les humanités). On trouve trace de cette opposition dans le savoir. ses efforts. L’expérience désigne ici la praxis partagée du monde et en vertu de cette expérience même de l’effort à connaître la nature. Autrement dit. à établir des règles de justice.L’EXPERIENCE Ainsi la parole du sage vaut pour une expérience. dans les matières où il doit avoir moins de force.LAURENT COURNARIE . parce que c’est par son heureuse éducation. il s’agit de prolonger l’expérience personnelle par l’expérience indirecte des livres. soit par elle-même soit avec le concours de l’expérience comme en physique. quand il s’agit de connaître un texte déterminé. rien n’est plus éloigné d’Aristote que le préjugé de la table rase ou du moins de la nécessité de rompre avec le passé de la culture et de la science. En ces matières où « la raison seule a lieu de connaître ». puisque méthode et expérimentation vont de pair : le progrès contre l’expérience. 12. l’application de la loi contre la recette17. Ou plus exactement ce respect fait méconnaître la loi du progrès qui anime nécessairement la science de la nature. l’innovation contre la routine. De ce point de vue. qui conçoit donc la vérité comme une mémoire et une sélection lente des acquis (veritas filia memoriæ) l’idéal d’une vérité méthodique et expérimentale. la science par la théologie et inversement. un acte juridique …. Le respect des anciens n’est pas bon en toutes choses : il peut constituer un obstacle au progrès de la connaissance. et ainsi indéfiniment. introduit l’autorité dans la raison. Et cette confiance s’étend même jusqu’à l’opinion et justifie ainsi l’usage des proverbes. résumant pour la question étudiée (par exemple la nature de l’âme) les doctrine antérieures.www. 1143b14) qui mérite d’être médité et intégré à sa propre recherche de la vérité. Il faut faire une « importante distinction » pour ne pas pervertir la philosophie. L’histoire n’est pas rien. L’interprétation s’oppose par principe à l’expérience : jamais l’interprétation ne met en présence de la chose. là où elle ne convient pas et la raison dans la théologie où valent seulement l’autorité et la révélation. là où le savoir a la forme de l’érudition. Pascal combat.Philopsis . un capital d’expérience de l’humanité par elle-même. L’expérience est en quelque sorte l’unité et la continuité de l’histoire de la pensée humaine. de l’histoire. qu’il est devenu tel : c’est ce capital qui lui donne « le coup d’œil de l’expérience » (Ethique à Nicomaque. que l’on se fait des oracles de toutes ses pensées.

mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit. 981a7). pour porter le savoir un peu plus loin. De sorte que toute la suite des hommes. » Mais aussi bien ces sciences progressent-elles nécessairement d’âge en âge. © Laurent Cournarie . mais une opinion relative à l’état de leur connaissance de la nature. c’est-à-dire à l’enfance de l’humanité et du savoir. l’expérience est le privilège de par leur situation historique. par une prérogative particulière. C’est pourquoi. et formaient l’enfance des hommes proprement . sur l’impossibilité du vide par exemple. et parce qu’elle augmente avec le temps. nous pouvons et devons « assurer le contraire » de ce que les anciens disaient.et son principe d’immortalité. « Car qu’y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu’ils n’ont fait ceux qui les ont précédés. puis Socrate. autant dans les sciences « qui sont soumises à l’expérience et au raisonnement ». inférieurs. l’expérience et non le respect qui doivent avoir l’avantage. comme la vieillesse est l’âge le plus distant de l’enfance. Ils avaient raison de soutenir que la nature ne souffre pas le vide « parce que toutes leurs expériences leur avaient toujours fait remarquer qu’elle l’abhorrait ».L’EXPERIENCE Donc en résumé. Et voici le passage essentiel : « De là vient que. c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres ». Bacon l’a dit d’une manière forte : « La vérité est fille du temps et non de l’autorité » (Novum organum). doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement: d’où l’on voit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes . l’humanité est comparable à un grand individu qui croît de la succession des générations et qui profite des acquis de leurs connaissances. continûment. 1. C’est la vérité et non l’autorité. et principalement la physique. par les textes sur lesquels l’étude porte.LAURENT COURNARIE . non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences. S’ils doivent être admirés ce n’est pas pour les opinions qu’ils ont énoncées en les croyant définitives et intangibles. De ce point de vue. Le progrès est la loi d’essence de l’humanité . qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance. par degrés. car. qu’il n’y a pas lieu de s’imaginer qu’elle a « commencé d’être au temps qu’elle a commencé d’être connue ». sous le rapport de la science. se félicitant d’avoir contribuer au progrès et de savoir que nos successeurs passeront outre nos connaissances. conçu à partir du modèle des sciences. et comme nous avons joint à leurs connaissances l’expérience des siècles qui lui ont suivis.fr Page 53 .la raison est promise à l’infinité . puis plusieurs autres pris individuellement. c’est le fait de l’expérience » (Métaphysique A.Philopsis . mais dans ceux qui en sont les plus éloignés ? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses. Toutes les connaissances qui procèdent de la raison s’élèvent avec le temps. pendant le cours de tant de siècles. les connaissances « doivent être augmentées pour devenir parfaites. Ainsi autant la limite est tracée d’emblée dans les sciences historique et théologique. rapportée à ce temps de la vérité. “La nature a horreur du vide” n’est pas une vérité absolue de la nature. car ils n’auraient rien ajouté à la splendeur des siècles passés. et d’avoir pour eux ce respect inviolable qu’ils n’ont mérité de nous que parce qu’ils n’en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage ?… » Cette attitude fait même offense à l’homme en mettant la raison en parallèle avec l’instinct de animaux. ils n’auraient jamais pu mériter notre admiration.www. les anciens furent par rapport aux modernes comme des enfants. l’expérience se fonde sur les capacités de la mémoire : « Former le jugement que tel remède a guéri Callias de telle maladie. de sorte qu’il faut en convenir qu’en ces disciplines. mais pour « les conséquences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils avaient ». D’ailleurs s’ils avaient eu le même respect pour les prédécesseurs auquel on croit devoir s’obliger à leur égard. parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. Toutes les générations forment comme un seul homme à travers le temps « qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».philopsis. Le monde est plus vieux mais les anciens furent par rapport à nous des novices en matière de sciences. Le développement historique de la vérité dans le domaine des sciences donne lieu à une nouvelle représentation de l’humanité.

L’expérience n’est en quelque sorte que la matière de la science.2 L’universel dans le singulier : l’affaire Callias Donc on ne doit pas opposer sensation et vérité. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne : l’universel et le nécessaire qui sont les critères de la vérité et de la science . et c’est ce qui fait de la démonstration le discours propre de la science. C’est précisément à la théorie de la connaissance de rendre raison de l’accord entre les deux nécessités (de principe. Donc toute science n’est pas déductive et il faut faire intervenir d’autres processus de connaissance : l’induction. avoir la science (cf.Philopsis . Or la sensation ne fait pas connaître la cause ou le principe. c’est-à-dire en termes démonstratif. p. C’est ce que montre Aristote dans sa théorie de la connaissance. le fait d’une connaissance factuelle. Seconds Analytiques. la science est le discours de la vérité qui exhibe sa nécessité. Connaître c’est connaître la cause. connaître par le « moyen terme » (A est B. Savoir n’est pas avoir le vrai. et à ce titre elle s’oppose au hasard.LAURENT COURNARIE . 2. or B est C. Mais il n’en demeure pas moins que l’expérience ne dispense pas mais prépare au contraire son dépassement ou son aboutissement dans l’explication. Mais l’art permet de déterminer quel remède guérit quelle maladie chez quel genre (tempérament) de malade : donc une catégorialisation a déjà été produite. C’est pourquoi « l’expérience semble bien être semblable à la science et à l’art » dit Aristote (981a2).www. expérience et science. elle n’est pas toute la science. 2.fr Page 54 . mais savoir la raison du vrai : non pas savoir le vrai mais présenter l’articulation nécessaire du vrai. 8). mais la connaissance est connaissance par les causes et connaissances des principes. ce qui n’est pas encore vraiment le cas de l’expérience. La vérité se prouve par © Laurent Cournarie . C’est pourquoi la démonstration est la science en acte (cf. mais le pour quoi (dioti) ou mieux le par quoi. ni d’énoncer ce que c’est (ousia). L’expérience est. donc par l’expérience. 6. qui reste un savoir de l’individuel (ce remède a guéri les individus). de fait).philopsis. 37-38). Il s’agit donc de passer à la recherche scientifique de l’explication. Il ne s’agit donc ni de dire le fait (oti). Mais le passage de l’expérience à la science serait impossible s’il y avait entre elles solution de continuité.L’EXPERIENCE l’âge (un homme d’expérience). Là où l’opinion peut être vraie mais sans disposer du moyen de prouver sa vérité. Mais si la démonstration est le discours de la science. les faits ou la réalité qui montrent que la connaissance commence par la sensation. pour ainsi dire. c’est-àdire démontrer. Seconds Analytiques. mais pas seulement : il y entre un certain savoir qui possède un certain degré de généralité car elle permet une certaine prévision. I. Le problème est le suivant : il faut que les principes soient mieux connus que ce qui est La démonstration est une forme de discours qui manie l’universel et le nécessaire d’une manière strictement déterminée. p. Tout commence avec la sensation. si donc l’universel n’était pas contenu en puissance dans la sensation. I. donc A est C) et donc par la mineure.

il y a le moment nécessaire de l’expérience et de la mémoire : « [. par répétition et comparaison des sensations. mais qui engage déjà une forme de généralité et de fréquence : l’expérience sans indiquer la cause et le pourquoi d’une chose me permet de connaître des liaisons entre les choses.Philopsis . Donc entre la sensation (l’individuel) et la science rationnelle. De là deux conséquences ou deux limites de l’expérience : l’expérience est une connaissance particulière et une connaissance pratique. C’est par expérience que l’homme acquiert ses premières connaissances . Aristote commence son traité par cette considération des connaissances préexistantes à la démonstration. de tout art et de toute science : ainsi la dialectique raisonne à partir de la connaissance des opinions communes.L’EXPERIENCE démonstration mais la démonstration ne prouve pas à partir de rien ou à partir de soi. dans la donation première (oti).LAURENT COURNARIE . L’art c’est la capacité de raisonner à partir de et sur l’expérience. En réalité. l’expérience s’enracine dans le rapport immédiat avec le monde. que l’on est expérimenté. etc.fr Page 55 . Comme mémoire. Dans les faits. sur deux niveaux : la sensation et la mémoire engendrée par la répétition de la sensation. Comme sensation.. de sorte que je forme de x une notion générale ( x est une classe d’objets pourvus de telle qualité). 1)18. C’est en faisant des expériences. une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer finalement une seule expérience » (A. 1. comme on l’a déjà vu avec Métaphysique A 1. Donc si l’on peut distinguer en principe l’expérience et l’art (répétition des sensations/raisonnement sur les connaissances acquises). 980b30). car est principe ce à partir de quoi une chose est connue. L’expérience se distribue. C’est par induction qu’est acquise la connaissance de l’universel (notion) à partir duquel se déploie la démonstration. Ainsi il s’agit de comprendre qu’à sa manière l’expérience est bien un principe. © Laurent Cournarie . et l’expérience et l’art : l’expérience procède de la sensation. il est difficile de distinguer la sensation et l’expérience. l’art repose sur l’expérience. Les mathématiques ont d’abord été une technique d’arpentage avant d’être un savoir théorique abstrait. l’expérience est bien principe. Je ne sais pas pourquoi x est de telle qualité mais je sais que tous les x ont le plus souvent telle qualité. Or si toute notion est acquise par expérience. L’expérience est acquise par la pratique du monde et nous rend capable d’agir sur lui par la maîtrise de capacités pratiques : l’expérience va de la pratique (rencontre sensible avec le monde) à la pratique (capacités). C'est de la mémoire que provient l'expérience pour les hommes : en effet. les premiers savoirs ont été empiriques. comment les choses se présentent habituellement. on est en présence d’une série continue : sensation-expérience-mémoire-art.www. en 18 Ce qui est vrai de tout raisonnement.. de la connaissance des arguents adverses.philopsis.] le genre humain s'élève jusqu'à l'art et aux raisonnements (logismos). l’expérience développe à partir de la sensation une connaissance encore liée à l’individuel. « Tout enseignement donné ou reçu par la voie du raisonnement vient d’une connaissance préexistante » (p. Aristote s’oppose ainsi clairement à la réminiscence platonicienne et à l’idée de connaissance innée.

philopsis. les animaux chez qui se produit cette persistance retiennent encore. jusqu’à ce que s’y arrêtent enfin les notions impartageables et véritablement universelles : ainsi telle espèce d’animal est une étape vers le genre animal. de l’art en ce qui regarde le devenir. à partir de la persistance de telles impressions.Philopsis . c’est-à-dire un perfectionnement du sens : quand « le sujet capable d’entendre se met en action et que l’objet capable d’émettre un son émet un son. et ceux chez qui la notion ne se forme pas. Mais bien que la perception sensible soit innée dans tous les animaux. et cette dernière notion est elle-même une étape vers une notion plus haute ». III. Ainsi les animaux chez qui cette persistance n’a pas lieu. ou bien ne connaissent que par le sens les objets dont l’impression ne dure pas . la sensation n’en porte pas moins sur l’universel : c’est l’homme. au milieu d’une déroute. C’est bien ce que souligne Aristote au chapitre 19 des Seconds analytiques : « Or c’est là manifestement un genre de connaissance qui se retrouve dans tous les animaux. ni une altération du sens par l’objet. ou bien n’ont absolument aucune connaissance au-delà de l’acte même de percevoir. une autre distinction dès lors se présente entre ceux chez qui.L’EXPERIENCE fait ils sont intimement mêlés. mais bien de la perception sensible. il suffit de reconnaître que la sensation porte aussi sur l’universel : je vois Callias (individu) et en même temps je vois que c’est un homme. l’impression sensible dans l’âme. et du souvenir plusieurs fois répété d’une même chose vient l’expérience. se forme une notion. un nouvel arrêt se produit dans l’âme. parmi ces premières notions universelles. la sensation reçoit une forme sans matière. 425b29). Nous concluons que ces habitus ne sont pas innés en nous dans une forme définie. Puis. comme la cire reçoit l’empreinte du sceau d’airain sans recevoir l’airain : le sens reçoit ou discrimine la qualité (couleur. alors se produisent simultanément l’ouïe en acte et le son en acte » (Traité de l’âme. on se trouve en présence d’une première notion universelle . par exemple. Et c’est de l’expérience à son tour (c’est-à-dire de l’universel en repos tout entier dans l’âme comme une unité en dehors de la multiplicité et qui réside une et identique dans tous les sujets particuliers) que vient le principe de l’art et de la science. dans une bataille. au contraire. car une multiplicité numérique de souvenirs constitue une seule expérience. […] Quand l’une des choses spécifiquement indifférenciées s’arrête dans l’âme. – Et quand une telle persistance s’est répétée un grand nombre de fois. mais c’est une synthèse des deux. Pour arrêter la débandade des sensations. un autre s’arrête.fr Page 56 . après la sensation. chez certains il se produit une persistance de l’impression sensible qui ne se produit pas chez les autres. Donc inutile de supposer une connaissance innée pour fixer le devenir du sensible et dépasser la particularité de la sensation. car ils possèdent une puissance innée de discrimination que l’on appelle perception sensible. car bien que l’acte de perception ait pour objet l’individu. et non l’homme Callias. C’est ainsi que de la sensation vient ce que nous appelons le souvenir.www. jusqu’à ce que l’armée soit revenue à son ordre primitif : de même l’âme est constituée de façon à pouvoir éprouver quelque chose de semblable.LAURENT COURNARIE . puis un autre encore. et de la science en ce qui regarde l’être. © Laurent Cournarie . Et il en va de même pour le rapport entre la sensation et l’expérience. un soldat s’arrêtant. et qu’ils ne proviennent pas non plus d’autres habitus plus connus. C’est ainsi que. D’ailleurs pour Aristote. 2. son) qui est la forme du sensible – ce qui s’explique pour Aristote parce que la sensation est acte commun du sensible et du sentant (la sensation n’est ni un acte du pur sujet.

n'ont pu dans ce débat arriver à rien décider. Ce qui implique une confiance dans la perception. de l’universel des espèces. qui. le nombre. et Platon. Et c’est par la perception. C’est pourquoi. 81a38). l’expérience n’est pas la science. surtout que ce dernier. 7. Épicure était du moins beaucoup plus conséquent dans son système sensualiste (car ses raisonnements ne sortaient jamais des limites de l'expérience) qu'Aristote et que Locke. qui a suivi le second (tout en s'éloignant assez de son système mystique). comme mouvement d’un objet coloré par exemple). Locke. comme celui des noologistes. III. a suivi le premier. dans les temps modernes. indépendamment de l'expérience. De fait. C’est du moins l’opinion de Kant dans la « Méthodologie transcendantale » : « Au point de vue de l'origine des connaissances rationnelles pures. et Leibniz. des genres et des catégories : et c’est cet universel de second niveau qui constitue les termes universels et premiers par où le syllogisme peut commence. Saisie intuitive de l’universel comme eidos dans le singulier par la sensation (de l’individu comme Callias à l’homme) . ou si elles ont leur source dans la raison. et de l’expérience à la notion abstraite en repos dans l’âme. on peut considérer Aristote comme le premier empiriste. c’est-à-dire par l’induction (épagôgè). la grandeur) qui sont un ordre supérieur ou plus général de sensible (le mouvement est perçu en association avec un sensible propre. « L’âme ne pense pas sans image » (Traité de l’âme. De sorte que « si une perception manquait. après avoir dérivé de l'expérience tous les concepts et tous les principes. Cette confiance se vérifie par plusieurs traits. qui. Aristote accorde autant qu’il est possible à l’expérience puisque c’est par construction inductive qu’est résolu. il y a les sensibles communs. 19). Aristote pousse très loin l’analogie entre la pensée et la perception. Elles relèvent toutes deux de la « faculté de discriminer ». Et c’est cette confiance qui a été l’un des principaux obstacles à surmonter pour la physique naissante au XVIIè siècle. La science ne produit pas l’universel mais en achève la formation. reprise de l’universel immédiat à la sensation par la mémoire. 18. la figure. qu’est résolu le problème de l’établissement des principes : les notions générales sont obtenues par construction inductive à partir de la perception (Seconds analytiques.www. un savoir scientifique manquerait » (Seconds analytiques. 431a16) et sans souvenir. Mais la science est impossible sans l’expérience. puis passage de la mémoire à l’expérience. on l’a vu. le problème de l’acquisition des principes. I.fr Page 57 . Aristote peut être considéré comme le chef des empiristes.Philopsis .philopsis. Et au dessus encore de la sensation (perception discriminante de la forme) il y a l’image et le souvenir. au dessus des sensibles propres. La pensée est conçue sur le modèle de la perception (comme © Laurent Cournarie .LAURENT COURNARIE . en pousse l'usage jusqu'au point d'affirmer que l'on peut démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme aussi évidemment qu'aucun théorème mathématique (bien que ces deux objets soient placés tout à fait en dehors des limites de l'expérience possible) ».L’EXPERIENCE En outre. c’est-à-dire des qualités sensibles perçus par tous les sens (le mouvement. la question est de savoir si elles sont dérivées de l'expérience. II. le repos.

LAURENT COURNARIE . sans imagination et sans mémoire.Philopsis . Mais fonder inductivement la science sur la perception (expérience) n’est-ce pas condamner la science au relativisme et au scepticisme ? Science et empirisme sont-ils compatibles ? © Laurent Cournarie .philopsis.L’EXPERIENCE acte commun de l’intellect et de l’intelligible).www. pas de concept sans perception.fr Page 58 . pas de pensée sans image. Enfin.

fr Page 59 . Il y a les empiriques (les ¾ des hommes dans les ¾ de leurs actions) et les spéculatifs. C’est un rationalisme paradoxal. Les hommes agissent comme les bêtes en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire . s’abandonnant sur ce vaste océan où ils ne trouvent ni fond ni rive. Les fondateurs de l’empirisme ne se sont jamais qualifiés d’empiristes. ne pouvant jamais être décidées d’une manière claire et distincte.L’EXPERIENCE CHAPITRE II : VERITE DE L’EMPIRISME Qu’est-ce donc que l’empirisme ? Commençons par dénoncer quelques préjugés. C’est l’empirisme. parce que cela s’est toujours fait ainsi jusqu’ici. qui ont une simple pratique sans théorie.LAURENT COURNARIE . L’empirisme restaure ainsi la vérité sur ses bases. à ce que l’on a constaté. le mot sert à traduire l’attitude qui est la nôtre dans les ¾ de nos actions. Le terme est souvent utilisé pour qualifier les médecins expérimentaux. On comprend ainsi que le qualificatif d’empiriste soit appliqué au philosophe que l’on veut dévaloriser. et nous ne sommes qu’empiriques dans les trois quarts de nos actions.www.philopsis. même s’il se réclame de l’expérience. c’est-à-dire sur son origine sensible. En témoigne le § 7 de l’Avant-Propos à l’Essai sur l’entendement humain de Locke : « Lorsque les hommes … viennent à pousser leurs recherches plus loin que leur capacité ne leur permet de faire. Par exemple. Etre (un) empirique c’est s’en tenir à la pratique. Par définition. le mot ne peut s’appliquer à quiconque se livre à des réflexions et des spéculations et donc au philosophe. L’expérience est première et la sensation est première dans l’expérience. L’empirisme est une philosophie de la connaissance. Ainsi dans la Monadologie de Leibniz : est empirique le médecin qui possède une pratique sans théorie. L’homme pense puisqu’il a des sens. C’est par la sensibilité qu’il faut commencer puisque tout commence par elle. « § 28. qui n’est faite que de sensations.Philopsis . Il leur doit tout ce qui suit. à l’observation : s’en tenir au donné. qui fait dériver la raison de l’expérience. il ne faut pas s’étonner qu’ils posent des questions et multiplient des difficultés qui. Toutes les idées viennent de l’expérience. ne servent qu’à perpétuer © Laurent Cournarie . Il est la vraie philosophie qui se dresse comme une espèce de criticisme avant la lettre. Par extension. On est donc en droit de réduire toute notre connaissance à son origine. quand on s’attend qu’il y aura jour demain. 1 – L’EMPIRISME OU LA QUESTION DE L’ORIGINE DES IDEES L’homme est d’abord un être sensible et n’est compréhensible que par là. la langue du XVIIIè emploie l’adjectif « empirique » pour désigner ce qui dépend de l’expérience sans la connaissance théorique. En revanche. qui ne se développe qu’après la Renaissance et l’avènement de la science moderne. ressemblant aux médecins empiriques. on agit en empirique. Mais l’empiriste n’est pas un empirique. Il n’y a que l’astronome qui le juge par raison ».

Ce qui est. et donc commence par une critique des bornes de l’entendement. En un sens le projet est modeste (Locke ne bâtit pas un système de philosophie) – il se contentera d’ « être employé comme ouvrier subalterne à nettoyer un peu le terrain et à écarter une partie des sottises qui se trouvent sur le chemin de la connaissance » .1 – L’âme comme une table rase ou un miroir L’empirisme demande que la philosophie examine d’abord les capacités réelles de l’esprit. De ce point de vue. même si sa « physiologie de l’entendement humain ».philopsis. elle n’est pas une philosophie. © Laurent Cournarie . § 4. à les engager enfin dans un parfait Pyrrhonisme. Que dit l’empirisme.L’EXPERIENCE et à augmenter leurs doutes. 51 Vrin). 1.fr Page 60 . (Précis de l’Encyclopédie p. I. 20 L’empirisme est en effet une attitude philosophique forte et peut-être inattaquable. n’a pas pu mettre fin aux « querelles » métaphysiques (1ère préface. l’empirisme fixe à la philosophie son programme ou son commencement : être d’abord épistémologie (connaissance des capacités de connaître). Comme dit Hegel. § 2) pour détourner l’esprit des recherches qui. des limites de la connaissance19. tirée de la seule expérience vulgaire et commune. n’est pas ». dépassant ses capacités. c’est-à-dire qu’est-ce que l’empirisme. les hommes commençaient par examiner avec soin quelle est la capacité de leur entendement. qu’ils emploieraient leurs pensées et leurs raisonnements avec plus de fruit et de satisfaction à des choses qui sont proportionnées à leur capacité ». Mais si. elle ne reconnaît pas ce qui doit être seulement et qui. au lieu de suivre cette dangereuse méthode. mais bien la philosophie même parce qu’« elle ne connaît que ce qui est . peut-être qu’ils auraient beaucoup moins de peine à reconnaître leur ignorance sur ce qu’ils ne peuvent comprendre. à trouver les bornes qui séparent la partie lumineuse des différents objets de leur connaissance d’avec la partie obscure et entièrement impénétrable. ce qui est certain c’est le donné de l’impression sensible.et en même temps particulièrement ambitieux puisque c’est une enquête sur la nature et les pouvoirs de l’entendement. c’est-àdire en fait quelle est la méthode de l’empirisme ? Il faudrait d’abord rappeler que l’empirisme est une catégorie doctrinale ou interprétative qui désigne une attitude philosophique et non des systèmes philosophiques particuliers20. 19 Kant reconnaît Locke comme un précurseur à l’entreprise critique. p. ce qu’ils peuvent concevoir d’avec ce qui passe leur intelligence. Il serait encore prudent de distinguer à l’intérieur de l’empirisme. sans plan concerté. ne peuvent recevoir de réponses. Et l’on trouve déjà des concepts et des images que Kant utilisera pour décrire l’aventure présomptueuse de la raison dans la recherche métaphysique (l’océan sans fond ni rive) et la nécessité d’une critique. 6). s’ils venaient à découvrir jusqu’où peuvent aller leurs connaissances. plusieurs types d’empirisme. par conséquent. Hume est très conscient par exemple d’introduire un « changement presque total en philosophie » et qui consiste non pas à bâtir un système selon sa fantaisie (fancy) mais selon les principes de la nature humaine.Philopsis .LAURENT COURNARIE . ici interne. en particulier de la philosophie anglosaxone qui en a fait sa tradition. c’est l’impression sensible. Voir I.www. Le projet de Locke est de déterminer le pouvoir de connaître (« examiner la certitude et l’étendue des connaissances humaines ».

www. Voir I. La connaissance commence (origine) et se termine dans l’expérience (critère).L’EXPERIENCE L’empirisme de Condillac (sensualisme) n’est pas celui de Hume qui n’est pas celui de Locke. Cette réfutation occupe tout le livre I de Locke (en fait les adversaires de Locke ne sont pas les cartésiens comme l’ont cru Leibniz et Voltaire mais les platoniciens de Cambridge.philopsis. Ou encore. la certitude et l’étendue de la connaissance humaine. les degrés de la croyance. et tout est validé comme une connaissance par l’expérience. mais rendre compte des connaissances réelles à partir des facultés naturelles de l’esprit. § 24sq). 3). mais comment l’esprit acquiert-il les connaissances qu’il possède ou qu’il peut posséder en fait (I. ch. §1. que de fonder la connaissance sur l’existence et la nature de Dieu » (Philosophie des Lumières. La question n’est donc pas comme dans l’idéalisme platonicien ou dans le rationalisme cartésien : que doit être l’idée pour que la connaissance objective soit possible ?. XXXII). § 2. il faut commencer par examiner l’origine des idées et la connaissance qu’elles peuvent fournir à l’entendement.Philopsis . comme le souligne Cassirer « recourir à l’ “inné” ne valait pas mieux … que d’en appeler à une instance étrangère. Ou encore il s’agit d’observer comment l’esprit en vient à avoir ses connaissances. Et ambitieux ou du moins utile.fr Page 61 . en déterminant « l’origine. ce qui distingue le savoir de la foi et de l’opinion.LAURENT COURNARIE . ils acquièrent donc les éléments premiers de tout savoir et de tout savoir-faire : les idées. On pourra néanmoins rapporter l’empirisme. Le projet est à la fois modeste et ambitieux : modeste parce qu’il ne consiste que dans une enquête historique sur la genèse de l’esprit. 7) ? Non pas spéculer sur les connaissances improbables qu’il pourrait posséder. en même temps que les fondements. ou l’attitude philosophique générale désignée sous ce nom. Ralph Cudworth). génétique. IV. 180). Autrement dit le problème du fondement de la connaissance se confond avec celui de l’origine des connaissances. Pour savoir ce qui fonde la connaissance en tant que telle. p. tout commence et est constitué par l’expérience. tels Henry More. p. parce que cette méthode d’observation (ce que veut dire histoire) permet d’écarter une partie des sottises qui se trouvent sur le chemin de la connaissance » (préface. et ne prétend pas bâtir un système de philosophie (c’est-à-dire pour l’époque une philosophie naturelle comme Boyle ou Newton). L’empirisme exprime avec force une exigence d’autonomie de la connaissance humaine car. Toute la connaissance donc repose sur la nature humaine de la connaissance : il n’est plus besoin de mendier aucune de ses assises (I. quitte à imaginer l’existence d’idées innées. à ces deux ou trois axiomes : 1er axiome : le principe innéiste est faux : « la vérité est que idées et notions ne sont pas plus innées que les arts et les sciences » (I. de l’opinion et de l’entendement ». 2ème axiome : le modèle de la connaissance est sensualiste. et l’on parle dans la philosophie contemporaine d’un empirisme logique (toute la connaissance est soit logique (propositions analytiques) soit empirique). Les hommes acquièrent leur savoir et leur savoir-faire . © Laurent Cournarie .

Philopsis . 1653) et Ralph Cudworth (Vrai système intellectuel de l’univers. impressions et idées. © Laurent Cournarie .L’EXPERIENCE Ainsi il s’agit de considérer « tous les objets par rapport à la proportion qu’ils ont avec nos facultés » (ibid. 4) et donc. p. Par ailleurs. Au lieu de chercher dans l’entendement et dans la sensibilité deux sources tout à fait différentes de représentations. sect. Il s’agit de plutôt reconnaître les droits du rationalisme et de l’empirisme mais pour mieux dépasser leur opposition vaine. 1624). se rapportait immédiatement aux choses elles-mêmes. inanalysable) : l’empirisme de Locke. chacun de ces grands hommes s’attacha uniquement à une de ces deux sources. Ce qui est inné. prendre les mots pour les choses.Kant se permet le néologisme « noogonie »23 . 1678). que le signe se prenne pour le signifié – aussi analyse-t-il déjà longuement les abus de langage (mots obscurs affectés de subtilité.ainsi Condillac reproche à Locke de n’avoir aperçu que trop tard la fonction indispensable du langage dans la formation de la pensée (I. 5). quelle qu’elle soit. lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de 21 « Si l’on admet ces termes. TP. mais se satisfaire de tout ce qu’il peut connaître (I. c’est-à-dire finalement préférer la science véritable à l’illusion de la métaphysique et au scepticisme qu’elle perpétue (ibid. mais qui ne peuvent juger des choses d’une manière objectivement valable qu’en s’unissant. Le rationalisme de Leibniz intellectualise la sensibilité (une sensation ou un sentiment c’est une idée confuse. au sens exposé ci-dessus et que l’on entende par inné ce qui est primitif. 22 L’innéisme rejeté par Locke est représenté à son époque par Herbert de Cherbury (De Veritate. de l’idée générale est dérivée à partir du noyau primitif de la sensation . Leibniz intellectuallisait les phénomènes. p. à celle qui d’après son opinion. Leur erreur commune est de réduire la connaissance à l’une de ses deux source. Il est faux de supposer que toutes les représentations se ramènent à des concepts ou à des sensations. Enquête sur l’entendement humain . Et la production du concept.fr Page 62 . 2) – Locke manifeste une méfiance à l’égard du langage : si l’idée est naturellement signe de la chose. ce qui n’est copié d’aucune perception antérieure. alors nous pouvons affirmer que toutes nos impressions sont innées et que nos idées ne le sont pas » (Hume. § 7. alors que la connaissance objective procède de leur union. Analytique transcendantale. Donc la sensation est l’élément ou le matériau de toute la connaissance. p. de même que Locke avait sensualisé tous les concepts de l’entendement avec son système de noogonie (s’il m’est permis de me servir de ce mot). vide de tous caractères. 238 : « En un mot. c’est-à-dire ne les avait donnés qu’en qualité de concepts de la réflexion empiriques ou abstraits. 23 Critique de la raison pure.LAURENT COURNARIE . toujours agissante et sans bornes. tandis que l’autre ne faisait que confondre ou ordonner les représentations de la première ». 3ème axiome : la généralisation des idées suppose l’emploi de signes « nécessaires à l’exercice des opérations de l’âme » . et deux des platoniciens de Cambridge. mots attachés à aucune idée claire).philopsis. ce n’est pas l’idée ou l’idée de sensation que Hume préfère appeler « impression »21. ou l’entendement logique ou la sensibilité. c’est la sensation22. c’est-à-dire « primitif ». sans aucune idée. section II note p. Ce qui inné. « § 2 Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase (White paper). le risque c’est que le langage se suffise à lui-même.www. non pas croire que l’entendement peut tout connaître. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme. 4 ch. c’est seulement par convention que le mot est signe de l’idée. Henry More (Antidote contre l’athéisme. sensibilise les concepts ou les idées (une idée est une représentation issue ou abstraite de la sensation).).. 68 GF).

L’esprit ne peut sortir de l’expérience. du chaud. L’esprit ne peut s’empêcher « d’apercevoir ce qu’il aperçoit actuellement ». lorsqu’elles ont fait leur impression. c’est-à-dire à l’hypothèse que certaines idées ou certains principes sont « imprimés ». ni l’effacer : ici l’image qui sert à exprimer cette passivité irréductible est celle du miroir. I. 9. font entrer toutes ces idées dans notre âme. l’entendement n’a pas la puissance de les refuser ou de les altérer. A la passivité de l’idée innée. Les conditions de la connaissance sont aussi les limites de la connaissance. §1 p. est originellement passif. C’est ainsi que nous acquérons les idées que nous avons du blanc. L’esprit ne peut jamais produire par lui-même aucune idée simple. La métaphore est ici parfaitement juste puisqu’elle exprime la situation originellement passive de l’entendement24. de les effacer ou d’en produire de nouvelles en lui-même. II. 24 La « table rase » vient s’opposer à la thèse innéiste. du moins toute idée spéculative a-t-elle son origine dans les idées de sensations et de réflexion. § 1). . II. et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. 7. ni l’altérer.L’esprit. Cette métaphore de la table rase (comme puissance passive) est complétée par celle du miroir. du jaune. comme une cire vierge ou une page blanche. ce qui doit s’imposer à lui pour que cela devienne un matériau de l’esprit. de l’expérience : c’est là le fondement de toutes nos connaissances. c’est-à-dire marqué d’une impuissance essentielle. ce qui y produit ces sortes de perceptions. qui souligne davantage encore l’essence passive de l’âme : « Lorsque ces idées particulières se présentent à l’esprit. § 24. Nos sens. qui semblent l’élever si haut. L’empirisme explique la connaissance par ce qui est proportionné à l’étendue de l’entendement . elle ne passe point au-delà des idées que la sensation ou la réflexion lui présentent pour être les objets de ses contemplations » (II.Philopsis . § 10 .www. non plus qu’un miroir ne peut point refuser. §§ 2-3 -1690-). 1. obtenue par réflexion. « gravés » dans l’âme à sa naissance. C’est encore cette passivité qui oblige à tenir la perception pour la première idée de l’entendement. dis-je. © Laurent Cournarie . du mou. L’idée est donc bien quelque chose d’extérieur à la pensée. 7). quelles que soient ses capacités d’abstraction (activité). sur laquelle on ne peut lire aucun caractère. mais ses idées sont reçues des impressions ou des réflexions sur ses propres opérations.Toutes les pensées « les plus sublimes qui s’élèvent au-dessus des nues et pénètrent jusques dans les Cieux. c’est-à-dire aucune empreinte. du doux. § 24-25. selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos sens. Voir II. Locke ici reprend la métaphore aristotélicienne de la « table rase ». L’esprit ne peut ni produire une idée. […] § 3 Et premièrement nos sens étant frappés par certains objets extérieurs font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses. L’âme est une originairement vide de toute connaissance. je l’appelle sensation » (Essai sur l’entendement humain . Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous avons dépend entièrement de nos sens et communique par leur moyen à l’entendement.fr Page 63 .philopsis. du dur. Il est vrai que l’entendement ne connaît rien que par ses idées. p. altérer ou effacer les images que les objets produisent sur la glace devant laquelle ils sont placés » (Essai. de l’amer et de tout ce que nous appelons qualités sensibles.LAURENT COURNARIE . 74). § 25). Si l’esprit est capable d’idées abstraites et complexes. tirent de là leur origine : et dans toute cette grande étendue que l’âme parcourt par ses vastes spéculations. du froid. ni la réfuter. Ce qui implique deux choses : . l’empirisme oppose la passivité de la sensation : l’entendement ne produit pas ses idées premières : ici elles sont reçues des sensations ou accompagnent les opérations de l’esprit. Voir II. là elles sont données avec l’âme même. et c’est pourquoi la perception (terme passif) convient mieux que celui de pensée (II. par où j’entends qu’ils font passer des objets extérieurs dans l’âme.L’EXPERIENCE tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot. ou au premier moment de son existence (I. on l’a vu.

Cf. 9. c’est-à-dire rapporter les idées tactiles de cube et de globe avec les idées visuelles des mêmes objets. qu’il suppose des idées innées à l’origine de la connaissance. D’une certaine façon. de ce que les idées doivent à l’expérience et qu’on confond. 25 En fait l’expérience de l’enfance est utilisée par Locke pour réfuter l’innéisme. p. © Laurent Cournarie .www. les idiots et les sauvages. § 23). Au contraire. c’est-à-dire à l’empire du préjugé (« parce que nous avons été enfant avant que d’être homme »). Dès lors si toute idée vient des sens ou de la réflexion de l’esprit à l’occasion de ses impressions. dont les premières informations furent des sensations25. (II. Il dit au contraire en substance : c’est parce que le philosophe a oublié l’enfance. Voir II. 99-100. dans l’hypothèse où il en recouvrirait la faculté. et à partir d’impressions premières. § 8-9. Il lui faudra acquérir les idées visuelles de lumière. la privation d’un sens prive de fait les idées qui lui correspondent. cette autre : d’où vient l’idée. que ses connaissances augmentent par degré. cela est dû à l’expérience. par « quelque impression faite par voie de sensation ». elle acquiert davantage de matière pour s’exercer. de mouvement et de figure. § 27 p. chez qui l’esprit est libre de tout préjugé. p. la connaissance universelle. § 20-25. ou à partir de quand y a-t-il idée ? « Dès qu’il y a quelque sensation » (ibid. 9. on devrait en observer. texte II. à distinguer un cube et un globe.fr Page 64 . 98). puisqu’elles sont acquises à l’occasion d’un changement. L’âme se réveille (s’éveille) par l’expérience. L’empirisme substitue bien à la question : qu’est-ce qu’une idée ?. § 7-8. I. de couleur. Voir I. chez les enfants. les distinguer. Donc l’expérience n’est pas l’enfance de l’entendement. l’aveugle-né est supposé incapable de les identifier avec certitude par la vue. l’empiriste renverse la proposition cartésienne sur le fait malheureux de l’enfance qui a toujours déjà soumis l’entendement au pouvoir de la sensibilité et de l’imagination. Or c’est bien le contraire qui se rencontre : leur esprit est occupé des idées qui correspondent à leur expérience ou au niveau de leur expérience.philopsis. d’espace. mais surtout par les idées visuelles. Mais ces idées prénatales ne sont pas davantage innées. c’est-à-dire le temps de la genèse de la connaissance. les sensations premières avec les jugements qu’on a l’habitude d’y associer. en masse et en complexité.LAURENT COURNARIE . augmente le nombre de ses idées tout en développant progressivement sa capacité à les combiner. Ayant appris par le toucher. 22-23. Si les idées ou certains principes étaient innés. les comparer.. p. C’est le même argument que le rationalisme : le jugement (préjugé) altère l’idée. 73.Philopsis . une fois la connaissance constituée.L’EXPERIENCE Une expérience de pensée peut confirmer cette hypothèse : l’observation de la genèse de l’entendement chez l’enfant (une psychologie génétique) ou le cas de l’aveugle de Molyneux. L’exemple de l’aveugle-né prouve qu’on n’a pas toujours conscience. et que sans aucun doute. mais l’enfance est l’origine empirique de l’entendement. C’est ce que vérifie l’expérience de l’aveugle de Molyneux. mais ici l’idée n’est pas innée mais empirique. Locke admet ainsi la vraisemblance d’une connaissance intrautérine. si l’on pouvait suivre patiemment la formation d’un entendement en partant de l’enfance. on serait convaincu.

vouloir. penser. 3. D’ailleurs ces idées viennent à l’entendement plus tard parce qu’il y faut de l’attention pour les découvrir. du moins la connaissance de l’entendement et de la volonté est produite par la réflexion. Pour Locke les idées procèdent de deux sources et sont de deux espèces. C’est ce qui occupe l’essentiel du livre II de l’Essai sur l’entendement humain. Il n’y a donc pas une connaissance immédiate de l’entendement. § 8. le repos et le mouvement (II.www. . 78. sont effectivement à la disposition de l’entendement et si aucun objet extérieur ne peut jamais les engendrer. L’empirisme n’étant pas une philosophie de la conscience. § 4. c’est la perception des opérations de notre âme sur les idées qu’elle a reçues par les sens » (II. 63. § 2. 1. croire. Les idées sont ici en plus grand nombre que la capacité humaine de les nommer distinctement. entre les pensées et les idées : la connaissance des opérations de l’esprit est acquise et à chaque opération distincte correspond une idée originale.fr Page 65 . p.ou de plusieurs comme l’espace (étendue). « L’autre source d’où l’entendement vient à recevoir des idées. douter. 5). du moins ne peut-on pas séparer la réflexion de la sensation. saveurs. p.Philopsis . Car si les idées telles que percevoir. © Laurent Cournarie . elles n’en sont pas moins distinctes pour l’entendement.d’un sens seul : par exemple les qualités sensibles les plus simples : couleurs. leur idée ne l’est pas. la forme. L’empirisme est une théorie génétique de la connaissance.L’EXPERIENCE 1. Voir II.2 – Genèse de toutes les connaissances réelles et possibles Tout dérive de l’expérience. raisonner. Les opérations de l’esprit ne sont pas moins objets de contemplation que les choses et les qualités externes. Si l’entendement et la volonté en tant que facultés sont des puissances innées. Aussi l’essentiel pour lui est-il de décrire l’histoire de l’esprit humain (cette méthode historique ordinaire (the plain historical method) désigne. 6). connaître. Autrement dit les idées de réflexion impressionnent moins que les idées de sensation qui offusquent d’abord l’esprit. . En fait cette distinction ne relativise même pas la réduction de l’expérience à la sensation. on ne saurait distinguer ici. Ce sont des réalités qu’on peut à la fois voir et sentir. 61).de la réflexion seule que l’esprit acquiert en tournant son regard vers lui-même : principalement les idées de pensée ou de perception et de volonté (II. sons. 1. comme chez Malebranche au moins. l’observation de la manière dont l’esprit en vient à avoir les notions des choses).LAURENT COURNARIE . L’âme est d’abord tout entière les idées qu’elle sent. de montrer comment peut s’engendrer la totalité de la connaissance à partir de ses éléments empiriques. Il faut distinguer les idées de sensation et les idées de réflexion. Les idées simples peuvent ainsi provenir de la sensation ou de la réflexion. p. Et quoiqu’elles soient confondues dans les choses. Voir II. Si les actions de l’âme sont si fréquentes qu’il n’est pas difficile de les découvrir.philopsis. ou plus exactement : . conformément à l’étymologie.

Une idée de mode consiste dans la modification de la même idée. 7.ou de la réflexion combinée à la sensation (idées simples mixtes). rassemblant les idées de plaisir et de peine. S’il était impassible. p. de pouvoir. cit. Toutes les lois. on trouve principalement la pensée. Locke distingue trois sortes d’idées complexes : idées de modes. 119). 228). c’est que les idées de modes mixtes sont appelées des « notions » par Locke. c’est au niveau des idées de modes mixtes que joue la différence culturelle dans la formation des idées : certains modes mixtes existent dans une langue et pas dans d’autres. Michaud. « Les idées du triomphe romain ou de l’apothéose n’existent pas dans les choses mais rassemblent des traits épars de la réalité »26 mais variables selon les langues et les cultures. c’est-àdire des idées qui tiennent plus aux pensées des hommes qu’à la nature des choses (II.. des durées. Ici l’esprit fait preuve d’activité (II. Presque toute idée a une tonalité affective. Aussi pour entendre ces idées. 12. 224-225) et donc possèdent une forme de contingence. § 10. p. p. Ensuite.L’EXPERIENCE . il suffit d’expliquer les mots qui les signifient (II. op. relier ou séparer les idées simples. § 1. 12. 84). Autrement dit. qui fait plaisir à voir » (II. ce qui forme un ensemble hétérogène.philopsis.Philopsis . Les modes mixtes réunissent des idées d’ordres différents. Elles possèdent en fait la même fonction que le langage : rassembler plusieurs idées et les communiquer sous forme condensée du point de vue qui intéresse principalement. § 3. 12. L’idée de mode simple est obtenue par répétition d’une idée simple. comme l’idée de nombre par rapport à celle d’unité (idée simple mixte). p. Locke distingue en réalité deux types d’idées de mode : les modes simples et les modes mixtes. l’idée complexe est une collections de plusieurs idées que l’esprit considère ensemble comme une. C’est sans doute ici que le langage intervient directement : le mot fixe l’unité collective de second degré. qui ont ainsi donné naissance à des idées de modes mixtes. © Laurent Cournarie . ces idées peuvent être et sont combinées de façon à engendrer toute ce qui est connu de l’esprit.LAURENT COURNARIE . L’activité de l’esprit est donc double : composer. § 2. p. Par exemple l’idée de beauté qui est « un assemblage de couleurs et de traits. Les modes mixtes ont pour ainsi dire une existence nominale. Nous sentons une idée. nous sommes portés au mouvement parce que nous avons des idées et que les idées causent du plaisir ou de la peine. les échanges du commerce 26 Y.www. Il est intéressant de noter l’importance de l’idée de peine et de plaisir qui permet à l’esprit de disposer d’un principe de détermination de ses actes. § 3). 159. Ainsi des distances spatiales. de substances et de relations. l’homme n’aurait aucune raison de préférer une action à une autre (II. Nous agissons. 117). Ce qui est notable ici. p. et considérer comme une idée le résultat de ce travail. parce qu’elle regardent toutes à l’action qui est la grande affaire des hommes (II. et ce sentiment permet à l’idée d’avoir une valeur à la fois théorique et pratique. § 5. D’une manière générale. Et parmi les idées simples les plus modifiées.fr Page 66 . 22. d’existence et d’unité. le mouvement et la puissance (pouvoir). Ces idées complexes sont le résultat des opérations de l’esprit sur les idées simples. 22.

sans encore pouvoir se priver de la notion.. p. § 2-3)27. l’idée de plomb (le nom) est la conjonction de l’idée de substance et de celle de pesanteur. Et si l’on se donnait le projet de faire la liste des modes mixtes. alors je transporte l’idée de Titus vers une autre idée relative. On a là la version philosophique de la confiance de Newton dans les procédures empiriques et de sa prudence épistémologique à l’égard des hypothèses. 12. Mais quand je lui donne le nom de mari. dans la politique. C’est à chaque fois une idée qui permet de faire référence à des réalités inobservées mais néanmoins requises pour l’explication de l’expérience. p. 162-174. puisque ce serait « vouloir faire un dictionnaire de la plus grande partie des mots qu’on emploie dans la théologie. Par l’idée de relation. là de la possibilité des changements (pouvoir). Mais comment entendre ce substrat ? D’ailleurs Locke ne cesse de répéter que la substance est l’idée d’un « je ne sais quoi » inconnaissable (II. Si l’idée de pouvoir et de substance restent des idées confuses et ne doivent servir que d’hypothèses.www. c’est-à-dire une idée de relation (ibid. je n’ai que l’idée d’un certain être positif. © Laurent Cournarie . plus les idées de facultés de se mouvoir. p. de la patience et de la subtilité. les pouvoirs. Par exemple.LAURENT COURNARIE . De ce point de vue. 25. « La nature est telle que la science peut. p. Les idées de substances sont des combinaisons d’idées simples prises comme représentant des choses particulières subsistant par elles-mêmes (II. Les idées de relation enfin consistent dans la comparaison et la considération d’une idée avec une autre. Michaud. et l’esprit possède alors deux idées en relation. Cette prudence est le pendant d’une confiance dans les progrès de la science. c’est-à-dire de la méthode expérimentale. des essences réelles et des substances. § 1. c’est qu’on doit s’interdire de prétendre déduire les propriétés et les qualités des choses. Constatant que plusieurs idées simples vont ensemble. Qu’on ne puisse pas connaître les substances. l’esprit présument qu’elles appartiennent à une chose et un nom vient exprimer cette chose. etc… Mais cette idée de substance fait évidemment difficulté : c’est l’idée d’une collection d’idées simples plus celle d’un support d’où leur vient leur coexistence.. Locke critiquerait. la conception scolastique et métaphysique de la substance.L’EXPERIENCE reposent sur elles. et dans diverses sciences » (§ 12). ici de l’unité des qualités (substance). de penser. 251). A moins qu’il s’agisse d’une prudence épistémologique : l’idée de substance n’a pas plus de contenu positif que celle de pouvoir. en découvrir progressivement les secrets. 174. On ne commence pas en inventant comment sont les choses : on le découvre par la “méthode historique ordinaire” ». 28 Ibid. c’est l’idée de substance.Philopsis . avec du travail. Mais Locke n’indique pas que les idées de relation ne sont que des 27 Voir Y. dans la morale. § 6). Si je considère Titus. qui vont toujours ensemble .fr Page 67 . l’esprit porte l’idée au-delà d’elle-même (II. dans la jurisprudence. mais seulement les découvrir par l’étude et l’expérimentation28. les essences réelles signifie qu’on ne peut pas déduire les propriétés et qualités des choses : on peut seulement les découvrir par l’étude et c’est cette étude poussée sans cesse plus loin qui nous mène à la connaissance des pouvoirs. 250). La thèse générale ici est que les relations n’appartiennent pas aux choses. malléabilité. l’idée d’homme.philopsis. on écrirait une grande partie de la langue de l’esprit. 23.

comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain ». § 9. § 2.l’expérience présente avec régularité des idées complexes que l’entendement se contente de reproduire . Seulement d’un autre côté.fr Page 68 . sous la direction du seul maître mot que nous ayons proprement : l’expérience ».philopsis. tous ces progrès proviennent de l’expérience. on peut juger que l’empirisme est sinon la théorie du moins l’esprit de la science. Mais d’un autre côté. prudente et précautionneuse dans ses hypothèses. Le premier énoncé dogmatique de l’empirisme est son propre principe : que l’expérience est l’origine exclusive de toute la connaissance humaine. D’un côté il s’agit de prouver que l’esprit est capable de connaître tout ce qu’il a appris et bien davantage encore : les sciences ne font que commencer.LAURENT COURNARIE .Philopsis . si l’expérience est toujours particulière et lacunaire ? Si la connaissance est inductive. Peuton fonder sur l’expérience la thèse que tout dérive de l’expérience. 228). Mais c’est la conséquence du projet critique de l’empirisme : rendre raison de la productivité indéfinie du savoir. Locke a développé à l’homme la Raison humaine. on doit ajouter : si ce n’est l’intelligence (Nihil est in intellectus nisi ipse intellectus). © Laurent Cournarie . expérimentale. La science moderne est revenue des systèmes a priori. Pourtant Locke ne cesse de borner cette spontanéité de l’entendement. . un sage est venu.toutes les idées complexes proviennent des idées simples sur lesquelles l’entendement n’a pas de prise. 118). l’empirisme suscite un jugement contrasté. réservés dans nos assertions. en ramenant la production des idées au sol de l’expérience. Tout vient de l’expérience sauf l’énoncé que tout vient de l’expérience – ce qui est une manière de reprendre la critique par Leibniz de Locke : à cet « axiome reçu parmi les philosophes que rien n’est dans l’âme qui ne vienne des sens ». Par là même. qui en a fait modestement l’histoire. ne serait-ce que parce que les modes des idées simples sont infinis (II. 22. comme le système cartésien qui cherche à édifier une physique a priori à partir des lois simples de Dieu. D’un côté. p. Certes la composition des idées complexes est infinie (II. dont le principe « serait une maxime qui nous prescrirait d’être modéré dans nos prétentions. L’expérience est donc à la fois l’origine et le sol ferme de la connaissance. Elle est réaliste. La science moderne semble réaliser l’attitude empiriste pure selon Kant.toutes les idées complexes sont possibles à condition d’être non contradictoires . . 12. C’est par l’expérience que l’esprit sait tout ce qu’il sait et c’est en suivant le fil de l’expérience qu’il peut progresser dans son savoir.L’EXPERIENCE êtres de raison et a du mal à montrer qu’elles se ramènent toutes à des idées simples.www. p. Mais cette liberté reste assignée à trois formes de contrainte : . C’est ce qui a valu cet éloge de Locke par Voltaire : « Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme. l’empirisme semble ne pas pouvoir s’empêcher d’être dogmatique en disant plus qu’il ne sait. et en même temps d’étendre le plus possible notre entendement. l’induction ne peut pas fonder l’universalité du principe de l’empirisme. donc des idées.

l’empirisme déroge-t-il à son principe (le caractère exclusif de l’expérience et donc de la passivité de l’esprit) ? Pas nécessairement si. comme Hume le fait. Autrement dit. notre connaissance ne se réduit jamais à l’actualité de la sensation. on veut dire que toutes nos idées dérivent des sensations (ou des impressions pour Hume). comme on l’a déjà dit. Enfin. se dissimule le scepticisme. de fait. mais c’est en même temps une raison condamnée à douter perpétuellement de ses connaissances. de telle sorte qu’on ne peut pas savoir si la matière existe en dehors de l’esprit – le solipsisme est ici la conséquence d’un idéalisme « extravagant » selon Kant : il n’y a que des esprits et des idées. Il est assumé par Berkeley : aucune chose sensible ne peut exister sans être perçue (esse est percipere aut percipi). l’habitude. Ainsi. ne se limite pas à la sphère du donné. l’association entre les idées (et © Laurent Cournarie . un autre principe de la connaissance.philopsis. La raison qui suit l’expérience est une raison modeste.fr Page 69 . c’est-à-dire finalement l’expérience que nous avons de la connaissance.Philopsis . Et derrière cette extension de la croyance dans le champ du savoir. notre connaissance.www.1 – Le dédoublement de l’expérience : impression et habitude On retrouve au fond ici la double signification de l’expérience déjà présente chez Aristote : la sensation. à une certitude relative : une loi scientifique ne peut pas être apodictique mais seulement problématique en quelque sorte. semble-t-il.L’EXPERIENCE Cela signifie-t-il que l’empirisme ne peut être qu’une méthode et jamais une doctrine ? De fait un empirisme radical est-il possible ? Comment rendre compte de la connaissance depuis ses formes les plus élémentaires (impressions) jusqu’à ses formes les plus élaborées (théories) à partir de l’expérience sensible ? Comment attribuer à la science un caractère objectif si elle s’enracine dans l’expérience sensible ? L’empirisme condamne la science. soit qu’elles consistent dans ces sensations soit qu’elle soient composées à partir d’elles (les idées au sens de Hume). Le savoir est entièrement contaminé par la croyance : toute loi énonce une simple probabilité. c’est que cet acte de dépasser la sensation est. Mais si notre expérience transcende le donné. de fait. l’empirisme est condamné à étendre le principe de l’expérience audelà de la sensation. Il est rencontré par Hume puisque ce problème concerne la possibilité pour la connaissance d’aller au-delà des données des sens et de la mémoire. 2. Pour autant. Quand on dit que notre connaissance repose entièrement sur l’expérience. Mais.LAURENT COURNARIE . avec celle-ci. Notre connaissance nous porte au-delà du simple immédiat. il y a le problème du solipsisme : comment établir la possibilité d’une connaissance qui dépasse les données des sens et de la mémoire ? 2 – L’EXTENSION EMPIRISTE DU PRINCIPE EMPIRIQUE : LA CAUSALITE Ce problème du solipsisme est commun à tout empirisme. la répétition.

s’il y a trois principes d’association pour Hume : la ressemblance. I. 169). la contiguïté dans l’espace et dans le temps. Si la connaissance ne se réduit pas à la mémoire et à la perception immédiate.philopsis. ou la sémantique du discours causal (ce qui le rapproche. 123-124 et p. tous les raisonnements sur les faits. des trois relations qui ne dépendent pas uniquement des idées. Mais qu’entendons-nous par cette affirmation ? Nous entendons ou que cette vibration est suivie de ce son et que toutes les vibrations semblables ont été suivies de sons semblables. Autrement dit. car le langage est. « Il est évident que tous les raisonnements qui portent sur les faits sont fondés sur la relation de la cause et de l’effet et que nous ne pouvons jamais inférer l’existence d’un objet à partir de celle d’un autre.LAURENT COURNARIE . C’est donc cette relation que nous tenterons d’expliquer complètement avant de quitter le sujet de l’entendement » (Traité de la nature humaine (1739-1740). puisque c’est seulement elle qui permet de conjurer le risque du solipsisme de l’instant. p. p. c’est la causalité. c’est qu’elle seule justifie l’esprit à dépasser la connaissance présente. Hume analyse donc le discours de la cause. S’il y a des faits. reposent sur la causalité. […] Nous disons par exemple que la vibration de cette corde est la cause de ce son particulier. en lui appliquant la méthode empirique pour rendre intelligible sa formation. mais c’est par une analyse du discours causal qu’on peut rectifier l’usage et la compréhension de l’idée de cause). la seule qui peut être suivie au-delà de nos sens et qui nous informe de l’existence d’objets que nous ne voyons ni ne touchons. non seulement présents mais passés et futurs. C’est pourquoi.www. nous voulons seulement dire que ces objets ont acquis une connexion dans notre pensée.L’EXPERIENCE entre les sensations) ne procède pas de la spontanéité de l’entendement. finalement s’il y a un monde c’està-dire un système des faits (cohérence du monde). à moins qu’il n’y ait entre eux une connexion soit médiate soit immédiate » (Abrégé du traité © Laurent Cournarie .fr Page 70 . 147) . Michaud. Hume et la fin de la philosophie. c’est grâce à la possibilité d’inférences dont le principe ou le mécanisme est constitué par la causalité. un produit de l’habitude et de l’association (cf. à certains égards de la méthode générale de la philosophie analytique : « Quand nous disons qu’un objet est en connexion avec un autre. Ce point est capital. Si l’analyse de la relation causale est primordiale. p. mais si elle est un effet dans l’esprit de la répétition de l’expérience ellemême. c’est la relation de cause à effet qui joue un rôle capital. notamment les raisonnements pratiques. c’est parce que l’entendement dispose du principe de causalité. 125) – non pas pourtant que le principe de causalité se réduise à l’analyse linguistique et que le langage détermine les faits. et qu’ils font surgir cette inférence qui fait de chacun d’eux la preuve de l’existence de l’autre. Hume le répète dans toutes ses œuvres : « Il apparaît donc ici que. Mais la conséquence de cette analyse est dévastatrice d’autant que tous les raisonnements factuels reposent sur le principe de causalité.Philopsis . pour Hume. ou que cette vibration est suivie de ce son et qu’à l’apparition de l’une l’esprit devance les sens et produit immédiatement une idée de l’autre » (Enquête sur l’entendement humain (1748).

47) . p. se résout en idées plus simples qui sont des copies d’impressions. qui constituent les matériaux de l’entendement. On ne peut raisonner correctement si l’on ne comprend pas parfaitement l’idée sur laquelle on raisonne . « A est cause de B » signifie que « A. les passions et les émotions) et les idées. Si donc nous analysons l’idée de cause que nous possédons. Autrement dit. p. si on la ramène aux limites de l’expérience de la connaissance que nous en prenons. nous devons examiner l’idée de causalité et voir de quelle origine elle dérive.Philopsis . et un lien nécessaire. de telle sorte que B se produit si A se produit. par une force. Qu’entend-on pas l’idée de cause ? Que veut dire cette idée quand l’esprit l’utilise ? L’idée de cause connote intuitivement une production. et l’on ne peut comprendre parfaitement une idée si l’on ne remonte pas à son origine et si l’on n’examine pas l’impression primitive dont elle naît. « Pour commencer régulièrement. c’est que la force et la nécessité ne sont rien de réel ou d’objectif – ou du moins qu’il nous est interdit de connaître (puisque connaître c’est percevoir) une connexion entre des événements. L’examen de l’impression jette de la clarté sur l’idée .philopsis. alors il apparaît qu’elle consiste dans un rapport de succession entre deux faits où le premier est appelé cause et le © Laurent Cournarie . ou perceptions faibles qui sont toujours les copies des premières (perceptions affaiblies). les impressions ou perceptions vives (qui regroupent les sensations. 45). p.fr Page 71 . 147). La prémisse de toute la critique du principe de causalité est contenue dans l’origine strictement empirique de la connaissance : l’hypothèse d’idées innées (le rationalisme cartésien ou l’école platonicienne de Cambridge) est absurde : « Nous ne pouvons jamais penser aucune chose que nous ne l’ayons vue hors de nous ou sentie dans notre propre esprit » (Abrégé du Traité de la nature humaine. fait exister B ». l’action d’une force. Or l’application du critère empiriste de la connaissance vient montrer qu’aucune de ces notions. impliquées par l’idée de causalité ne correspond aux objets de l’expérience (perception). Il n’y a donc pas d’idées innées. une idée. 124). […] Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de la cause à l’effet. Et si l’expérience ne fait pas connaître quelque chose comme la force ou la nécessité. et l’examen de l’idée jette de même de la clarté sur tout notre raisonnement » (Traité de la nature humaine. Hume reprend de Locke cette critique de l’innéisme.L’EXPERIENCE de la nature humaine. la 2ème section de l’Enquête sur l’entendement humain). et la seule méthode philosophique pour élucider un concept consiste à se demander de quelle impression il dérive (cf. I. « C’est donc peut-être un sujet digne d’éveiller la curiosité que de rechercher quelle est la nature de cette évidence qui nous assure de la réalité d’une existence et d’un fait au-delà du témoignage actuel des sens ou des rapports de notre mémoire.www. même s’il en modifie les concepts : Hume distingue en effet parmi les perceptions. C’est au moyen de cette seule relation que nous dépassons l’évidence de notre mémoire et de nos sens » (Enquête sur l’entendement humain p. aussi complexe soit-elle.LAURENT COURNARIE .

De là cette double définition que propose Hume dans la section VII de l’Enquête : © Laurent Cournarie . par ce moyen. mais sous l’effet d’une accoutumance psychologique qui impose une anticipation involontaire. je trouve qu’à l’apparition de l’un des objets. la répétition. Car. C’est donc cette impression. qu’un effet de croyance. toujours dans le même ordre (A puis B. C’est ce sentiment de contrainte (l’habitude psychologique) qui est l’origine des notions de force et de nécessité enveloppées dans l’idée de cause. Mais quel est le fondement de cette inférence causale ? Ou encore. qu’elle produit une nouvelle impression et. cette détermination qui m’apporte l’idée de nécessité » (Traité de la nature humaine. et B chaque fois à la suite de A). telle qu’on en rencontre dans les idées de relation parce que la nécessité obéit au principe de contradiction). il n’y a. l’idée que j’examine à présent. 240). que veut-on dire en disant que c’est par expérience que nous produisons des inférences causales ? Hume explique que la conjonction constante crée dans l’esprit une habitude psychologique qui est le fondement de ses inférences causales : à chaque fois que A apparaît. à une nouvelle idée. Nous parlons de rapport causal.Philopsis . Au lieu d’une nécessité rationnelle (connexion nécessaire objective. non pas par une nécessité rationnelle selon laquelle il serait contradictoire que B n’existe pas si A existe. l’idée de nécessité. l’esprit est déterminé par accoutumance à considérer l’autre objet qui l’accompagne habituellement et à le considérer sous un jour plus vif en raison de son rapport au premier objet. C’est ce que montre l’expérience et c’est sur cette expérience que l’esprit infère l’existence d’un objet qui n’existe pas encore de celle d’un objet donné. La cause est le nom donné à tout événement qui en précède toujours un autre appelé effet. il n’y a rien de plus dans la répétition constante d’une expérience par rapport à sa première occurrence (la conjonction n’a rien de nécessaire) mais du point de vue de l’effet sur l’esprit (c’est-à-dire du point de vue psychologique) la constance fait nécessité ou quasi-nécessité.philopsis. l’esprit attend l’apparition de B. Si la signification de la causalité est une espèce de nécessité (mais une nécessité simplement subjective – du point de vue du contenu. après une fréquente répétition. Mais un examen plus poussé me découvre que la répétition n’est pas identique en tout point. la répétition produit sur l’esprit une impression inédite qui le détermine à anticiper l’objet qui succède ordinairement à celui qui lui est associé. Il n’y a pas d’idée qui ne corresponde à une impression : l’idée de nécessité correspond à la répétition de la conjonction des mêmes impressions : « La réflexion sur plusieurs cas répète seulement les mêmes objets et ne peut donc donner naissance à une nouvelle idée.LAURENT COURNARIE . p.www. Mais en un autre sens. en elle-même. ne donne pas naissance à un nouveau contenu. Ou encore. derrière le principe de causalité. puisque l’esprit est déterminé à produire l’anticipation de l’effet.fr Page 72 . chaque fois qu’on observe une conjonction constante de deux faits.L’EXPERIENCE second effet.

le second n’aurait jamais existé » (p. examinons-le. Elles se heurtent. elle ne la fonde certainement pas. 124). même élevée à la plus grande régularité. Michaud. en d’autres termes.fr Page 73 . regarder autour de nous afin de trouver une chose qui soit la cause d’une autre chose. Voici une bille de billard posée sur la table et une autre bille qui se meut vers elle avec rapidité. et la bille. Ou. Si donc nous voulons comprendre ces raisonnements. et toujours © Laurent Cournarie . succession temporelle et conjonction constante . et ses résultats sont résumés dans le passage suivant de l’Abrégé sur l’universalité de la relation causale. et si l’inférence produit l’idée de nécessité (origine). et. De même il est évident que le mouvement qui a été la cause est antérieur au mouvement qui a été l’effet. L’antériorité dans le temps est donc une autre circonstance requise dans chaque cause. à moins qu’il n’y ait entre eux une connexion soit médiate soit immédiate.Philopsis . mais dans une détermination de l’esprit à l’inférence. tel que si le premier objet n’avait pas existé. p. Mais ce n'est pas tout. p. les idées de force ou de connexion nécessaire lui demeurent étrangères. La disproportion entre ces deux définitions de la cause et de l’idée de nécessité est manifeste : la conjonction constante. les trois conditions ou « circonstances » de l’idée de cause. ou la connexion nécessaire entre A et B (loi) : « Il est évident que tous les raisonnements qui portent sur les faits sont fondés sur la relation de la cause et de l’effet et que nous ne pouvons jamais inférer l’existence d’un objet à partir de celle d’un autre. complexe et sinueuse dans le Traité notamment (cf. ainsi. il nous faut nous familiariser parfaitement avec l’idée d’une cause . contiguïté par le choc. n’acquiert pas la valeur de connexion nécessaire.LAURENT COURNARIE .www. Il est évident que les deux billes se sont touchées avant que le mouvement fut communiqué et qu'il n'y a eu aucun intervalle entre le choc et le mouvement. ni dans l’esprit (idée innée ou principe a priori). L’essentiel de la démarche. Faisons l'essai avec n'importe quelles autres billes de la même sorte dans une situation semblable.philopsis. mais non dans les objets » (I. sur la base de l’habitude : c’est donc une connaissance a posteriori (impressions et répétition de la conjonction des mêmes impressions successives). acquiert maintenant un mouvement. 3. La contiguïté dans le temps et dans l'espace est donc une circonstance requise pour l'opération de toutes les causes. La conséquence de l’ensemble de l’argumentation est clairement dégagée dans le Traité de la nature humaine : « La nécessité est quelque chose qui existe dans l’esprit. 162-168). 14. pour ce faire. 252). C'est la un aussi bon exemple de la relation de la cause et de l'effet que n'importe lequel de ceux que nous connaissons soit par sensation soit par réflexion. Donc. qui était précédemment en repos.L’EXPERIENCE « Nous pouvons donc définir une cause comme un objet suivi d’un autre et tel que tous les objets semblables au premier sont suivis d’objets semblables au second. car ces trois conditions ne suffisent pas à conclure que A est la cause efficace de B (force). La nécessité ou l’idée de connexion nécessaire ne réside ni dans les choses (essence).

Philopsis .L’EXPERIENCE nous constaterons que l'impulsion de l'une communique du mouvement à l'autre. Qu’un homme. le contraire est impossible et implique contradiction.philopsis. soit créé en pleine vigueur intellectuelle. J'ai beau retourner la question dans tous les sens et j'ai beau l'examiner de toutes les manières. et tous nos raisonnements dans la conduite de la vie sont de cette nature . Pour Adam. et qu'en vérité n'importe quel événement succède à n'importe quel autre. si elle était possible. il conclurait toujours sans hésitation à la mise en mouvement de la seconde. Hume ne cesse de le répéter : « La raison ne peut jamais nous montrer la connexion d’un objet avec un autre. de la présence de l'un. Mais aucune inférence de la cause à l'effet n’équivaut à une démonstration. puisqu'elle serait fondée purement et simplement sur la comparaison des idées. même avec l’aide de l’expérience et de l’observation de leur conjonction constante dans tous les cas passés. Tout objet semblable à la cause produit toujours un objet semblable à l’effet. dans les mêmes circonstances ou dans des circonstances semblables. Donc on ne peut assimiler cause et raison (la cause n’est pas la raison suffisante de l’effet) : on ne déduit pas un effet. il aurait donc été nécessaire (à moins qu'il ne fût inspiré) d'avoir eu l'expérience de l'effet qui résultait de l'impulsion de ces deux billes. tout ce que nous concevons est possible. équivaudrait à une démonstration. tel qu’Adam. Si nous pouvons expliquer l'inférence tirée du choc de deux billes. antériorité et conjonction constante. Et c’est là un principe qui est généralement admis par les philosophes. Voyons maintenant sur quoi se fonde notre inférence quand. C'est pourquoi il n'y a point de démonstration pour aucune conjonction de la cause et de l’effet. celle-ci se mettait toujours en mouvement. Telle est la situation quand la cause et l’effet sont l’une et l’autre présents à nos sens. je ne puis rien découvrir de plus.fr Page 74 . immédiatement la seconde bille se met en mouvement : et lorsque je tente l'expérience avec les mêmes billes ou avec des billes semblables. p. a savoir une conjonction constante entre la cause et l'effet. il s'ensuit toujours un mouvement dans l’autre bille. En voici la preuve évidente. S'il avait vu un nombre suffisant de cas de cette espèce. à la seule exception de la géométrie et de l’arithmétique. je constate que du mouvement et du contact de l'une des billes. L'esprit peut toujours concevoir que n'importe quel effet succède à n'importe quelle cause. C’est là l’inférence de la cause à l’effet . je conclus immédiatement qu'elles vont se heurter et que la seconde bille va se trouver en mouvement.LAURENT COURNARIE . Supposons que je voie une bille qui se meut en ligne droite vers une autre. et c’est de la que dérive toute philosophie. nous concluons que l’autre a existé ou existera. Il lui fallait avoir vu en différentes occasions que. ce n’est pas la raison qui le détermine .www. Son entendement devancerait sa vue et formerait une conclusion conforme à son expérience passée » (Abrégé du traité de la nature humaine. Ce n'est pas ce que voit la raison dans la cause qui nous fait inférer l’effet. on l’infère par habitude (induction). sans l'expérience. je ne puis rien découvrir dans cette cause. ce sont certains principes qui associent les unes aux autres les idées de ces objets et qui les unissent dans l’imagination » © Laurent Cournarie . elle touche la seconde bille . toutes les fois qu'il verrait la première bille se mouvoir vers la seconde. quand la première bille heurtait la seconde. jamais. Quand donc l’esprit passe de l’idée ou de l’impression d’un objet à l’idée d’un autre et qu’il croit en l’existence de celui-ci. au moins dans un sens métaphysique : mais partout où il intervient une démonstration. En dehors de ces trois circonstances de contiguïté. 47-49). c'est là le fondement de toute notre croyance en l’histoire . nous serons capables de rendre compte dans tous les cas de cette opération de l'esprit. La première bille est en mouvement . Voici donc une troisième circonstance. il ne serait capable d’inférer le mouvement de la seconde bille du mouvement et de l'impulsion de la première. Une telle inférence.

Rien n’impose dans la cause l’apparition de l’effet qui la suit de fait. L’idée de la cause est indépendante de l’idée de l’effet. d’anticiper des événements futurs. p. 150). une indépendance sémantique des idées de cause et d’effet. C’est ce qu’illustre l’exemple d’Adam. L’analyse de la cause ne contient pas la production de l’effet.philopsis. mais ce qui procède de l’expérience. pourquoi concluons-nous que telles causes particulières doivent nécessairement avoir tels effets particuliers ? » (Traité. Mais rien a priori ne permet de démontrer que tel événement (cause) a pour effet nécessaire tel autre événement. Hume montre ainsi que ces deux propositions sont indémontrables.Philopsis . Hume donne une réponse commune à deux questions (pourtant différentes. que de n’importe quelle cause on peut (pourrait) concevoir. et la second la nature des lois causales) : « la première. Il y a un atomisme des faits.www. c’est quelle raison nous fait affirmer comme nécessaire que tout ce qui commence d’exister. n’importe quel effet. puisque la première concerne le principe de causalité. c’est-à- © Laurent Cournarie . c’est précisément l’expérience qui l’enseigne et le confirme. par une simple association des idées dans et par l’imagination qui opère la transition. p. Né avec un entendement mûr mais sans expérience.fr Page 75 . La raison est impuissante à tirer de son propre fond l’idée de relation causale. Au fond.L’EXPERIENCE (Traité de la nature humaine. doit aussi avoir une cause ? La seconde. précisément parce que les idées de cause et d’effet sont concevables séparément : on ne peut démontrer l’impossibilité que quelque chose arrive sans cause parce que si l’idée de cause est différente de celle de l’effet. L’idée de cause n’implique pas l’idée de commencement d’existence ou d’effet (ou alors on présuppose le principe de causalité nécessaire dans l’idée de cause. et inversement. c’est de manière entièrement passive.LAURENT COURNARIE . sur le mode de l’association subjective et passive. 167). il ne pourrait pas anticiper le mouvement de la bille B en voyant le mouvement de la bille A. à partir de l’expérience passée. On est bien ici à l’opposé de Kant : le principe de causalité n’est pas l’acte d’une règle ou la catégorie que l’entendement a priori applique au donné de l’expérience. et si l’esprit ne peut s’empêcher de produire des inférences. La causalité enveloppe d’ailleurs si peu de nécessité. sans le recours de l’expérience. il n’y a pas de contradiction à concevoir la possibilité de l’une sans l’autre. Car s’il se trouve que le même effet succède toujours à la même cause.

www. sans montrer en même temps l’impossibilité qu’il y a à ce que ce quelque chose puisse jamais commencer d’exister sans un principe producteur. nous sommes complètement incapables d’en fournir une preuve démonstrative : nous pouvons nous en assurer en considérant que. elle ne peut venir que de l’expérience. mais l’expérience ne peut fonder cette prétention à la nécessité et à l’universalité de l’inférence causale (c’est le problème de la validité logique de l’induction). Si donc l’idée de connexion nécessaire ne peut venir des idées. Des faits « célibataires » sont possibles. autrement dit il n’y a pas contradiction à concevoir l’une sans l’autre : partant on ne peut démontrer la nécessité du principe de causalité : « Nous ne pouvons jamais démontrer la nécessité d’une cause pour toute nouvelle existence. Et le même argument détruit l’idée d’une uniformité de la nature (lois) : il n’y a aucune contradiction que le cours à venir de la nature change : la production des effets n’est pas invariable. et sans un raisonnement de cette nature. on ne peut démontrer la nécessité d’une cause » (Traité de la nature humaine. c’est le lien de la relation causale. dans la section IV de l’Enquête. ou pour toute nouvelle modification d’une existence.philopsis. 152). les sciences qui parlent du monde sont précisément celles qui ne sont pas certaines. Donc l’imagination peut évidemment séparer l’idée de cause de l’idée de commencement d’existence . puisque le principe sur lequel elles reposent n’enveloppe aucune nécessité. déjà expliqué que. comme leurs idées.fr Page 76 . de même il n’est pas « moins intelligible et n’implique pas davantage contradiction » de dire : « le soleil ne se lèvera pas demain » que de déclarer qu’« il se lèvera ». c’està-dire ce qui permet à l’entendement d’anticiper « en l’absence du témoignage présent de nos sens » l’événement. Les sciences susceptibles d’évidence sont précisément celles qui ne parlent pas du monde . La thèse de l’uniformité de la nature n’est pas davantage une vérité nécessaire. cette dernière proposition. par suite la séparation effective de ces objets est tellement possible qu’elle n’implique ni contradiction ni absurdité . La © Laurent Cournarie . Hume avait ainsi.LAURENT COURNARIE . Et l’on revient au principe de causalité. inversement. l’inférence causale ne peut et ne pourra jamais valoir pour une démonstration. nous concevrons aisément qu’un objet n’existe pas à un moment et qu’il existe au moment suivant sans y joindre l’idée d’une cause ou d’un principe producteur. on ne peut donc la réfuter par aucun raisonnement établi sur les idées seulement . Les sciences qui raisonnent sur les faits prennent appui sur l’expérience. Or.L’EXPERIENCE dire qu’on commet une pétition de principe).Philopsis . la certitude démonstrative n’est pas possible. mais l’expérience est contingente et la seule certitude que l’entendement peut y acquérir est « morale ». Mais l’inférence qui pose le lien entre le présent et l’avenir laisse en réalité dans l’indépendance et dans l’extériorité la cause et l’effet. Ce qui assure que le soleil se lèvera demain. Autrement dit donc. c’est-à-dire que dans le domaine des faits et des relations entre les faits. de même que l’entendement peut concevoir de n’importe quelle cause l’apparition de n’importe quel effet. logiquement indépendants. puisque toutes les idées distinctes sont séparables les unes des autres et que les idées de la cause et de l’effet sont évidemment distinctes. p. donc sans connexion nécessaire.

Somme toute. si l’on peut dire. Rossi : « Que le soleil se lèvera demain reste une hypothèse élaborée sur la base de l’expérience réitérée et jusqu’à ce jour jamais mise en défaut. la nécessité du pouvoir qui unit les causes et les effets. ni dans le concours de ces deux principes . si nous la considérons comme une qualité des corps. et instaurer un rapport de nécessité comme dans les relations d’idées. une détermination à porter nos pensées d’un objet à l’autre. Quelles sont ici les conséquences épistémologiques de l’empirisme ? 2. Le principe de causalité s’applique moins à l’expérience pour en dégager la rationalité intrinsèque qu’il n’en dérive et n’en partage tous les caractères. Hume y insiste : « Les différents cas de conjonctions semblables nous conduisent à la notion de pouvoir et de nécessité.Philopsis . à des hypothèses de cette nature et toujours menacées d’être infirmées.www. C’est là qu’est placé le pouvoir réel des causes. 251-252). […] Telle est donc l’essence de la nécessité. Le résultat principal de l’analyse humienne est en effet de dissocier l’ordre des représentations en nous de la réalité hors de nous. ils n’ont d’union que dans l’esprit qui les observe et réunit leurs idées. ainsi que leur connexion et leur nécessité » (Traité de la nature humaine.fr Page 77 . C’est cet aspect-là de la © Laurent Cournarie . elle appartient entièrement à l’âme qui considère l’union de deux ou plusieurs objets dans tous les cas passés. mais non dans les objets . c’est la science qui risque de manquer de certitude et d’objectivité.philopsis. […] La connexion nécessaire entre les causes et les effets est le fondement de notre inférence des unes aux autres. Ou bien nous n’avons pas d’idée de la nécessité. Cette dissociation entre connexion et conjonction. fait passer de la critique du concept classique de causalité à la crise moderne de la causalité. se trouve dans la détermination de l’esprit à passer des unes aux autres. elle n’est rien qu’une impression intérieure de l’esprit. ou bien la nécessité n’est que la détermination de la pensée à passer des causes aux effets et des effets aux causes d’après l’expérience de leur union.2 Emprisme et scepticisme L’empirisme semble condamner au scepticisme. la nécessité est quelque chose qui existe dans l’esprit. Mais si la causalité est aussi empirique que les faits qu’elle associe. Le fondement de notre inférence est la transition qui naît de l’union coutumière. Nos connaissances sont donc suspendues. Ces cas sont en eux-mêmes entièrement distincts l’un de l’autre. ne suffira jamais à combler l’écart de la cause et de l’effet. […] De la même manière. Il y a donc identité.LAURENT COURNARIE . La nécessité est donc l’effet de cette observation. ni en Dieu. Comme l’écrit J. entre raison et expérience.-G. il nous est impossible d’en former une idée même la plus lointaine. l’entendement et la réalité est devenu incommensurable. p. L’écart qui sépare la pensée et l’être. L’efficacité ou l’énergie des causes n’est placée ni dans les causes elles-mêmes.L’EXPERIENCE répétition de la même séquence des faits. aussi nombreuse qu’on l’imagine.

Autrement dit. Elle est responsable de la difficulté d’une philosophie empiriste à rendre compte des mathématiques et à donner un caractère de nécessité aux lois physiques » (J. La nécessité des lois scientifiques peut-elle être reconnue là où sont seulement admises des généralités dégagées d’une expérience passée et informant de simples hypothèses sur le futur ? L’objectivité du savoir scientifique peut-elle être garantie là où la relation de cause à effet souvent présentée comme une simple relation subjective. parce que © Laurent Cournarie . mais il divise la science. dans l’essence du triangle rectangle d’avoir un angle droit. à l’essence de la figure géométrique. p.philopsis. op. de séquences semblables n’interviennent. puisqu’ils reposent sur l’inclusion du prédicat dans le sujet ou du sujet dans le prédicat : l’un est contenu en lui... La propriété est contenue dans la définition. Carnap. donc non fécond. cela peut évidemment sembler de nature à faire le lit du subjectivisme et du scepticisme » (Les grands courants de l’empirisme. ou bien un savoir fécond mais jamais assuré parce que toujours tributaire de l’expérience. etc.fr Page 78 .LAURENT COURNARIE . quand bien même les chiens n’existeraient pas puisque la vérité de la proposition tient seulement à la signification ou à la définition de “chien” qui inclut le prédicat “être un animal” : x est un chien si et seulement si x est un animal doué de tels caractères). Tout au plus peuvent-ils clarifier ce que l’on sait déjà : il est dans l’essence du triangle d’avoir trois côtés. Les jugements analytiques sont commandés par le principe d’identité. est projetée de manière illégitime sur la nature ? Si nous interprétons des séquences d’événements en termes de cause et d’effet sans que rien d’autre que l’attente. Donc il y a deux espèces de jugements : les jugements analytiques et les jugements synthétiques. Rossi. indépendamment de toute expérience : la proposition précédente est vraie. c’est-à-dire entre l’a posteriori et l’a priori. née de l’expérience de répétitions passées. ibid. existant dans l’esprit. c’est-à-dire analytiquement. 36). Les énoncés sur les faits ou les existences sont tous contingents parce qu’ils reposent sur l’expérience. Hume établit une distinction qui semble ruineuse pour la théorie de la connaissance entre les questions de fait (qui obéissent au « pseudo » principe de causalité) et les relations d’idées. En effet. Alors on peut dire que tous les jugements analytiques sont a priori puisqu’ils sont vrais. Le jugement qui exprime telle propriété ne fait qu’énoncer ce qui appartient nécessairement. par exemple « tous les chiens sont des animaux » : « être un animal » fait partie du concept de « chien »). Du même coup.Philopsis . Ce scepticisme n’est sans doute pas universel. 38).L’EXPERIENCE pensée humienne qui a pu faire croire que l’auteur du Traité et de l’Enquête avait professé un scepticisme dévastateur pour la science. il inaugure un des traits spécifiques de la philosophie empiriste.-G. cit. ils ne paraissent pas pouvoir augmenter la connaissance. Si A alors B. qu’on retrouve chez Wittgenstein ou du moins chez les philosophes du Cercle de Vienne : l’alternative entre « un savoir certain mais purement formel. Plus précisément encore l’a posteriori est synonyme de synthétique et a priori d’analytique. p. de telle sorte que formuler le jugement c’est simplement déployer le contenu d’un concept (cf.www.

où A et B sont deux éléments hétérogènes mis en relation (synthèse) par l’expérience).L’EXPERIENCE B appartient à A et qu’il serait contradictoire de soutenir autre chose que B. Donc l’apriorité. – p). comme la plupart des énoncés scientifiques. vides de sens – elles ne représentent rien. consistent à ajouter le concept d’un prédicat au concept d’un sujet. en revanche. 6. les tautologies les plus remarquables sont les principes qu’on n’a pas cessé de rencontrer : le principe d’identité : p > p ou p = p . Sur quoi repose leur liaison ? L’expérience. ou la nécessité du jugement ici se paie de son absence de contenu. Au contraire.philopsis. Mais dans la proposition « W a reçu ou n’a pas reçu le prix Goncourt » (p v – p). va plus loin que les significations assignées à ses propres termes. est un jugement analytique : le prédicat d’extension est contenu dans la notion de corps.www.1 : « Les propositions de la logique sont des tautologies »)avec cette conséquence que. pour reprendre l’exemple kantien. La proposition « Weyergans a reçu le prix Goncourt » est vraie si effectivement le prix lui a été décerné. « Les corps sont étendus ». ou d’un clivage entre deux espèces de vérités : analytiques (vérités fondées sur les significations des concepts indépendamment des faits) / synthétiques (vérités fondées sur les faits) est un des lieux communs de la philosophie moderne (cf.Philopsis .fr Page 79 . c’est-à-dire à lier deux représentations qui ne s’impliquent pas l’une l’autre. à ce titre.LAURENT COURNARIE . Et elle repose sur des observations astronomiques (expérience). elles sont sinnlos. La proposition est vide ou analytique (sa vérité se montre dans l’analyse de sa structure formelle) et vraie pour toutes les substitutions de p. la vérité de la disjonction est toujours vraie indépendamment de toute vérification empirique. La proposition : « La lune tourne autour du soleil » est synthétique et. © Laurent Cournarie . Sa vérité n’a rien de nécessaire : elle suppose la vérification historique et il est concevable sans contradiction qu’il n’ait pas reçu le prix. et c’est la raison pour laquelle elle n’énonce rien. le principe de tiers exclu. Pour reprendre les exemples de Kant : « tout corps est étendu » est un jugement analytique. supposée la définition de A : le contraire de B (le triangle rectangle n’est pas égal à deux droits) est impossible parce qu’il implique contradiction avec l’essence de A (le concept de triangle rectangle). on vient de le voir p v – p . « tout corps est pesant » est un jugement synthétique car il ajoute le prédicat de pesanteur à celui de corps et cette extension de la connaissance repose sur l’expérience : c’est donc une connaissance nécessairement a posteriori (A est B. parce qu’elle est vraie a priori sur la base de sa seule structure et la définition de ses opérateurs : elle ne doit donc rien à une vérification empirique. le principe de non contradiction – (p . ce qui ne veut pas dire qu’elles sont absurdes ou dénuées de sens (unsinnig)29. – p). Mais alors le progrès de la connaissance se paie du caractère empirique donc non nécessaire de la connaissance. Quine « Les 29 Une tautologie est une proposition toujours vraie (la contradiction en est la symétrique : elle est vide mais toujours fausse : p. Dans la logique traditionnelle. Mais elle n’affirme rien sur la réalité. Wittgenstein a radicalisé cette idée en présentant toutes les lois logiques comme des tautologies (Tractatus logico-philosophicus. elles se contentent de montrer la structure du langage et du monde. et c’est pourquoi elle fait connaître quelque chose de la nature du monde phénoménal. Les jugements synthétiques. parce que le concept du prédicat est contenu dans le concept du sujet (on déduit l’un de l’analyse de l’autre où il est impliqué (A est B = B inclus dans A). se contentant de poser les possibilités d’un fait. Cette distinction de deux types d’énoncés.

www. « dans tous les changements du monde corporel la quantité de matière reste la même ».philopsis. p.fr Page 80 . ici l’intuition pure du temps. aux concepts de 7 et de 5 : de même le plus court chemin. On la trouve exprimée différemment chez au moins trois auteurs : vérités de raison/vérités de fait (Leibniz) . tous les jugements synthétiques sont pour autant a posteriori. Enfin dans le concept de matière. autrement dit ici l’esprit construit dans l’intuition pure de l’espace le concept de ligne droite. c’est-à-dire a priori. ce que personne n’avait jamais conçu avant lui. mais ce qui sert à construire toute ligne entre deux points. qui opère une synthèse de manière tout à fait indépendante de l’expérience. « dans toute communication de mouvement l’action et la réaction doivent être égales l’une à l’autre ».Philopsis . Les fondements philosophiques de la physique. © Laurent Cournarie . 173sq. Ce sont précisément des jugements qui sont nécessaires et universels. jugements analytiques/jugements synthétique (Kant). p. mais il faut ajouter l’intuition. relations d’idées/existences ou faits (Hume) . n’est pas le prédicat de la ligne. n’y a-t-il pas de la nécessité dans l’ordre des jugements synthétiques qui portent sur la connaissance de la réalité physique ? Faut-il identifier analytique avec a priori et synthétique avec a posteriori ? Un jugement peut-il être synthétique (énonçant quelque chose du monde) et a priori (connu indépendamment de l’expérience) ?30 Kant montre. mais simplement le remplissement de la matière dans l’espace : le principe de 30 Cf. en mathématiques et en physique. 93). Autrement dit. c’est-à-dire qui présentent ces caractères que l’expérience ne peut fournir. Il se demande si tous les jugements analytiques étant a priori. L’originalité de Kant consiste à démontrer le caractère synthétique de la vérité. Carnap. on ne pense pas la permanence.LAURENT COURNARIE . ce sont des énoncés à la fois a priori (intrinsèquement nécessaires et/ou universels) et synthétiques : ce n’est pas par analyse que l’on connaît la somme.L’EXPERIENCE deux dogmes de l’empirisme ». qu’il y a une troisième sorte de jugement. 7 + 5 = 12. « La ligne droite est le plus court chemin entre deux points ». De Vienne à Cambridge.

LAURENT COURNARIE . notre croyance vaut pour une certitude parce qu’aucun exemple d’une exception au phénomène de l’apparition matinale du soleil à l’Est n’a été constaté. Hume a certes rabattu les prétentions de la raison spéculative.L’EXPERIENCE permanence est ajouté entièrement a priori. D’autre part que les lois scientifiques reposent sur des hypothèses. on est en présence de deux types d’expérience contraires. ne leur ôte pas tout caractère de certitude. p. les lois scientifiques ne sont plus que des quasi-lois (c’est le fond de l’accusation kantienne). la mise en doute des vérités du sens commun et de la science. La loi scientifique est toujours un énoncé probable. en réduisant la subjectivité du principe de causalité au sujet psychologique. Or si la critique empiriste de la causalité a précisément un effet sceptique dévastateur. de sujet transcendantal constituant par ses catégories l’expérience peut paraître une philosophie de la science trop coûteuse théoriquement. Mais Kant l’est également. Pour autant il serait déraisonnable de ne pas y croire. Dans le cas du soleil. Mais d’une part. Il en va de la rationalité même de la science. La certitude est donc proportionnée à la valeur fréquentielle de la probabilité. un esprit universel et constant. Toutefois son génie « sceptique »31 l’a égaré et lui a fait ignoré la signification profonde de sa critique. […] L’esprit humain est. l’idée de jugement synthétique a priori. © Laurent Cournarie . Ainsi le témoignage en faveur d’expérience contredisant les connaissances les plus constantes de la nature (lois) doit être récusé. 515 : « Kant ne fait plus appel aux habitudes et aux impressions d’attente. Hume est sceptique parce qu’il est antidogmatique. Comme l’écrit encore Alquié (art. Pourtant. C’est ici qu’il faut revenir sur la signification de la critique de la causalité. Sur la base de cette critique. sur l’ensemble de la connaissance. Une loi scientifique est une liaison statistiquement établie. conditions nécessaires de toute expérience possible. selon lui. « Le soleil se lèvera demain » n’est pas intrinsèquement nécessaire. La réponse sera donnée dans l’Esthétique transcendantale par l’intuition pure du temps et de l’espace (a priori sensible) et par les catégories et les principes de l’entendement qui fondent l’expérience. cit. et par là. C’est à partir de l’idée d’un sujet transcendantal que la causalité peut être fondée. Autrement dit. c’est qu’elle rejaillit pour Kant. c’est l’expérience et c’est l’expérience qui est la source de toutes nos connaissances de la nature. parce que dans ce cas là.www. ce qui implique d’en rétablir la nécessité.philopsis. mais à l’entendement et à ses catégories. Le projet de la Critique de la raison pure est donc de savoir comment sont possibles les jugements synthétiques a priori des sciences. la croyance confine à la quasi-certitude. Donc la certitude est proportionnelle à la croyance dans la régularité d’un phénomène qui tient elle-même au nombre de fois où ce phénomène s’est produit. Toutes les expériences ne se valent pas. Ce critère permet d’ailleurs de discriminer entre les expériences. Un fait ne peut avoir raison contre une répétition non infirmée de faits. c’est-à-dire plus généralement démontrer l’existence de jugement synthétiques a priori. l’esprit doit pencher du côté de l’expérience attestée le plus grand nombre de fois. Les 31 Hume est-il sceptique ? Sans doute en tant qu’il critique le dogmatisme et c’est pourquoi Kant a été réveillé de son sommeil par Hume. Mais toutes les croyances n’ont justement pas le même degré de probabilité.Philopsis . qui ne peut penser le réel qu’en le soumettant à ses lois ». La science ne réclame plus des lois ce caractère d’absolue nécessité. Surtout. Soit le cas du miracle. alors il ne l’est pas. il se pourrait que l’exigence kantienne à l’égard de la loi scientifique ne corresponde plus à la science moderne. les lois scientifiques retrouver leur nécessité et leur universalité. toute connaissance factuelle est probable. Ce qui donne autorité au témoignage humain. Mais si le scepticisme se définit par la suspension du jugement. la science contemporaine a porté un coup fatal au jugement synthétique a priori.fr Page 81 . Ce qui est indépendant de l’expérience est en réalité ce qui rend possible l’expérience. Or entre deux expériences contraires. c’est-à-dire enveloppe une croyance. En présence d’un miracle..

éliminer tous les énoncés dépourvus de sens. Peano). Aussi faut-il maintenir et raffermir la distinction de l’analytique et du synthétique.Philopsis . c’est-à-dire détruire la métaphysique. les Etats-Unis par Morris. Le cercle de Vienne poursuit finalement deux projets. La seconde renvoie plutôt à la théorie vérificationniste. Or cette double tâche est attachée à la théorie de la vérifiabilité empirique des énoncés théoriques.fr Page 82 .LAURENT COURNARIE .www. on comprend qu’on puisse associer ces deux termes. Outre Carnap. © Laurent Cournarie . Une tâche positive : clarifier les concepts scientifiques et fonder la science – ce qui prend la forme chez Carnap du physicalisme (réduction de toutes les sciences au langage de la physique) . La première expression s’impose parce que c’est par l’analyse logique du langage qu’est menée la destruction de la métaphysique et aussi parce que le projet est de reconstruire logiquement le discours scientifique. sont des adversaires déclarés de la métaphysique et veulent sur la base de l’objectivité scientifique promouvoir une nouvelle forme de vie – ils sont à ce titre les héritiers des Lumières.philopsis.L’EXPERIENCE géométries non euclidiennes et la physique relativiste adoptant un espace non euclidien détruisent la croyance dans les jugements synthétiques a priori. on peut citer Otto Neurath (qui travaille à une reformulation physicaliste de la sociologie) et Morritz Schlick influencé par Wittgenstein (la tâche de la philosophie se limite à la clarification des concepts). Le cercle de Vienne a influencé l’Angleterre par l’intermédiaire d’Ayer. 3 – LE FONDEMENT EMPIRIQUE DE LA SCIENCE ET LE DEPASSEMENT DE LA METAPHYSIQUE 3. Si une proposition douée de sens est une proposition qui peut recevoir une valeur de vérité (logique) et si le critère de la vérité est l’expérience. On parle de positivisme logique ou d’empirisme logique. C’est l’ambition du positivisme logique s’appuyant sur la nouvelle physique et sur la nouvelle logique (Frege. Tous partagent le même idéal : ils cherchent une science unitaire. Dans les deux cas. une tâche négative.1 – La signification d’un énoncé est sa méthode de vérification Le Cercle de Vienne regroupe des philosophes et des savants qui se réunissent à la fin des années vingt dans le cadre de l’Association Ernst Mach. qu’on aurait tendance à distinguer (empirisme/logique). il faut souligner l’originalité de cette association entre une théorie logique du sens et une théorie empiriste de la connaissance.

En effet les énoncés métaphysiques sont construits soit sur des concepts sans signification (simili-concepts). F.L’EXPERIENCE 3. c) connaître les conditions de vérité de E (a) .LAURENT COURNARIE . Et ne pouvant préciser ce nouveau sens plus élevé dans son usage métaphysique. d) quel est son sens ? En fait la 4ème approche se résout à la 2ème (le sens se ramène aux conditions logiques de la vérité). mathématicien. Donc il y a trois sortes d’énoncés : les énoncés vides de sens (sinnlos) de la logique. un concept d’autres concepts. Que la métaphysique constitue un discours illégitime. l’énoncé métaphysique ne répond pas au critère empirique de la signification (la signification consiste dans sa méthode de vérification). Il est impossible de faire apparaître les énoncés protocolaires dont il dérive et il n’y a aucun moyen de vérifier empiriquement sa valeur. Il ne s’agit pas de montrer qu’ils sont faux. Carnap (mathématicien. 18821936). eux-mêmes renvoyant à des faits empiriques possibles. conservent un sens. O. des membres articulés et une peau © Laurent Cournarie . 1896-1959. en démontrant que tous les énoncés métaphysiques (passés ou possibles) sont totalement dépourvus de sens. des énoncés faux empiriquement : « Napoléon est mort dans sa ville natale ». soit sur des constructions de concepts signifiants contraires aux règles syntaxiques (simili-énoncés). Il doit être possible de répondre à la question suivante. présente un succès considérable. Par exemple un énoncé tel que : « les arthropodes sont des animaux possédant un corps articulé. 1882-1945) et épisodiquement Popper et Ayer (1910-1989). sinon son énoncé serait empirique comme les autres énoncés doués de sens. b) pouvoir établir de quels énoncés protocolaires E (a) peut être déduit . c’est-à-dire une relation de succession soumise à une loi.). Par là il ne faut pas entendre des énoncés vains : « il y a x toulousains de plus de 70 kg dont le numéro de téléphone se termine par un 3 ». Mais la logique moderne permettait d’y apporter une réponse définitive et sans appel. ou formellement : « de Paul et Virginie. On ne peut dire x est Dieu. telle est la méthode et l’objectif de ce qu’on appelle le « positivisme logique » du Cercle de Vienne. La montée du nazisme provoque la dispersion du mouvement et l’émigration de ses acteurs en Angleterre et aux Etats-Unis. Par nature. a) les critères empiriques de a sont connus . dont Carnap est le représentant le plus significatif et qui rassemble Moritz Schlick (physicien. et que l’on indique spontanément par l’usage de la majuscule. l’analyse logique comme abolition de la métaphysique.philopsis. « le néant néantise »…) n’y satisfait. chacun a un an de plus que l’autre » – car tous ces énoncés malgré leur absurdité ou leur insignifiance. le mot n’est plus qu’un « coque vide ». l’absolu. Il s’agit dans tous les cas de pouvoir déduire un énoncé d’autres énoncés.Philopsis .fr Page 83 . x est l’absolu …. Mais le métaphysicien prétend indiquer un sens supérieur du mot.2 – Un langage de l’expérience On insistera surtout sur la critique du langage métaphysique. Neurath (sociologue. 1891-1970). Les critères empiriques de l’usage de la notion d’absolu ne sont pas établis ou reposent sur d’autres notions elles-mêmes non définies. Mais les énoncés métaphysiques seraient privés de toute espèce de signification. Quelles sont donc les conditions sémantiques et syntaxiques de la signification ? Le sens d’un énoncé suppose de pouvoir entrer dans une phrase simple. Le seul 32 La logique contre la métaphysique. D’emblée cela exclut tout un ensemble de concepts qui ne peuvent pas être prédicats : comme Dieu. rencontrant le pragmatisme. qui exprime la même idée mais selon quatre approches théoriques distinctes : a) de quel énoncé est-il déductible et quels énoncés permet-il de déduire ? . les énoncés doués de sens par vérification empirique et les énoncés unsinnig de la métaphysique32. Or évidemment aucune proposition métaphysique (« l’absolu est sujet ». La métaphysique consiste à porter à l’absolu un concept qui a une signification empirique. Un énoncé E où figure un mot a [E(a)] possède une signification s’il satisfait 4 critères.www. anhypothétique …). c) comment doit-il être vérifié ? . l’infini. d) connaître la procédure possible de vérification. La seconde condition c’est que cet énoncé élémentaire doit être susceptible d’une vérification. tout ce qui en métaphysique reçoit le nom de principe (commencement absolu. b) à quelles conditions est-il vrai ? . n’est pas une hypothèse récente. une pseudo-science. Par exemple x procède de y (x est le principe de y) possède une signification parce qu’on énonce par là la relation de causalité. dans la forme propositionnelle élémentaire : x est y. où le néo-positivisme. Waismann (logicien. mais qu’ils ne partagent pas la condition du sens ou de la signification.

perçu par le métaphysicien. Or la philosophie ne cesse de confondre ces deux niveaux du langage.Philopsis . le mot n’a aucune signification. c’est l’expérience subjective. mais elle n’a pas non plus rapport au sens. la valeur expressive. ce qui a pour effet de produire des énoncés dénués de sens. de la visée par une conscience du contenu. Toute métaphysique commence ou. de la bibliothèque…)) Il s’agit donc de savoir si le langage parle du réel (langage-objet) ou de lui-même (métalangage). ou en violant la « théorie des types » (Russell) des énoncés.fr Page 84 . mais leur composition est absurde.LAURENT COURNARIE . « monade ». c’est-à-dire la distinction entre des énoncés sur les noms propres ou sur des prédicats (classes d’objets). « être de l’étant ». Le sens du mot « arthropode » est ainsi déterminé par sa réduction possible à de tels énoncés d’observation . aboutit à des définitions. et une fois ce critère établi. En d’autres termes. entre des énoncés référentiels ou métalinguistiques (cette théorie est destinée à résoudre les paradoxes dus à des phénomènes d’autoréférence (le paradoxe du menteur. la signification du mot « arthropode » est également fixée. Une métaphysique est une certaine conception ou vision subjective et affective du monde. affective. Tout mot ou tout concept doit recevoir de cette procédure de réduction sa signification. « volonté de puissance ». quand bien même assure-t-il que par ce mot il veut signifier quelque chose. faute de pouvoir être validée par l’expérience objective. et s’il ne le peut pas. c’est qu’il est. il n’est plus permis ni possible de décider ce qu’on « veut dire » par ce mot. de telle sorte que c’est toute la métaphysique qui est condamnée comme sans signification. « substance pensante ». du moins. Carnap imagine le cas suivant : quelqu’un forge le mot « babu ». La signification est peut-être inversement proportionnelle à son pouvoir évocateur – si c’est le contraire en poésie.L’EXPERIENCE rapport de la métaphysique à l’expérience. Plus simplement le non-sens philosophique résulte de l’erreur syntaxique qui consiste à combiner des termes relevant de catégories hétérogènes : par exemple « César est un nombre premier ». la méthode de vérification. malgré toutes les apparences. dénué de sens. si l’indétermination est la condition d’un sens plus riche. « différance » … Mais les concepts métaphysiques sont définis à partir d’autres concepts métaphysiques ou d’autres concepts empiriques dans un emploi métaphysique sans aucune signification. « entéléchie ». le sens de l’énoncé élémentaire associé au mot arthropode étant fixés. En effet une métaphysique ne décrit pas le monde mais exprime comment le monde est ressenti. x est z …). et inversement. « César » et « nombre premier » possèdent une signification (référence). On dira peut-être que les concepts métaphysiques sont précisément les concepts les plus et donc les mieux définis du langage. Or à ce compte. le critère de vérité. © Laurent Cournarie . La signification d’un mot ne consiste pas dans le vouloir dire subjectif ou dans l’évocation de représentations associées. à l’exemple de « babu » : « essence ». notamment à cause de la confusion sur l’emploi du verbe « être » (cf. Par exemple du « je pense » on ne peut déduire « j’existe ». x est un animal . s’il ne peut fournir le critère empirique de la « babitude » (formuler l’énoncé élémentaire x est un babu. mais dans sa méthode de vérification. et déduire cet énoncé de prémisses de la forme x est y. x a une peau en chitine. x a un corps articulé . Au demeurant. et c’est pourquoi elle suppose toujours une critique du langage ordinaire : soit elle redéfinit les concepts soit elle les invente. le langage en tant qu’art.www. qu’il associe au mot des représentations et des sentiments. « esprit absolu ». Entre la recouverte de chitine » peut être déduit d’énoncés élémentaires tels que : x est un arthropode . et non en tant que théorie. chacun des énoncés en question doit être déductible de l’énoncé initial. La signification est ici déliée de l’intention subjective. La signification est objective et son objectivité réside finalement dans un critère empirique. il est facile de voir que la plupart des problèmes rencontrés en métaphysique reposent sur des fautes logiques. l’art et surtout la musique sont plus appropriés à exprimer le sens de la vie. mais seulement par généralisation existentielle Pa [= a pense] > ∃x P(a) [= il existe au moins un x tel qu’il pense] ). La signification d’un mot est donc déterminée par les relations de déduction de son énoncé élémentaire. c’est parce que la poésie c’est l’art du langage. l’art l’emporte nécessairement sur la métaphysique. La métaphysique c’est l’expérience (au sens d’Erlebnis) du monde faute de son expérience (au sens d’Experiment). Or à cet égard. soutenant qu’il y a des choses qui sont babues et d’autres qui ne le sont pas . Ainsi non seulement la métaphysique n’a pas rapport au vrai.philopsis. note précédente : sens prédicatif/sens existentiel – or l’existence ne peut être prédicat et un énoncé existentiel ne porte pas sur le sujet mais est une affirmation relative au prédicat.

qu’il s’agisse de l’attitude que l’homme adopte dans la vie. Toute son illusion tient à cette confusion ou collusion entre le domaine théorique du concept et du système (la science) et celui de l’expression du sentiment total de la vie (l’art). pour la connaissance.LAURENT COURNARIE . il confond vivre et connaître.philopsis. Ils ont en revanche une forte propension à travailler dans le médium du théorique.L’EXPERIENCE science et l’art. ou l’art ou la vie elle-même. ce qui revient au même (un langage neutre. lorsqu’il affronte les tâches auxquelles il se consacre activement ou qu’il subit les coups du destin. n’est d’aucun profit et. de la disposition émotionnelle et volontaire qui est la sienne vis-à-vis du monde environnant et de ses semblables. il n’y a pas d’espace pour la métaphysique. […] La musique est peut-être le moyen le plus pur pour exprimer ce sentiment de la vie. « La métaphysique elle aussi. Mais en voulant vivre l’expérience du transcendant. surgit du besoin de porter le sentiment de la vie à l’expression. Et si le métaphysicien exprime le sentiment dualiste-héroïque dans un système dualiste. d’un côté. il pourchasse des ombres creuses ». à relier les concepts et les pensées. […] L’essentiel est pour nous ceci : l’art est le moyen d’expression adéquat et la métaphysique un moyen inadéquat. Au lieu de cultiver. cette inclination en s’en tenant au domaine de la science. et engendre une forme qui. et de satisfaire. Ou alors. Carnap. parce qu’elle est au plus haut point libre de toute référence objective. parce qu’elle demande ce qui est contradictoire. c’est-à-dire comme instance de la connaissance. C’est ce que souligne de son côté Schlick : « Si le métaphysicien n’aspirait qu’à l’expérience vécue. c’est une pensée contradictoire. de l’autre. reste inadéquate » (R. si la métaphysique n’est pas une pensée insignifiante. et pris dans cette contradiction. son besoin d’expression dans l’art. augmentent la richesse des contenus de conscience de l’immanent. le métaphysicien mélange les deux. pour rendre le sentiment de la vie […] On n’attend pas des (simili)-énoncés de la métaphysique qu’ils présentent des états de choses existants (car il s’agirait alors d’énoncés vrais) ou non existants (auquel cas ces énoncés seraient au moins faux) mais qu’ils expriment le sentiment de la vie (Lebensgefühl). On retrouve ici ce qu’on avait pu envisager à propos du statut de la perception (comme connaissance et comme existence).Philopsis . Ainsi il s’agit de réduire tout énoncé théorique à un énoncé élémentaire. L’empirisme logique à travers le principe de vérifiabilité tente de réduire le langage à l’expérience ou de construire un langage de l’expérience. sa demande pourrait être satisfaite par la poésie. Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage). qui. Il ne faut pas confondre l’expérience comme vécu et l’expérience comme critère de vérité. pour le sentiment de la vie. s’exprime avec bien plus de clarté dans la musique de Mozart.fr Page 85 . celui-ci à un énoncé protocolaire et faire correspondre celui-ci à un fait empirique. ne serait-ce pas tout simplement qu’il lui manque l’art d’un Beethoven pour exprimer ce sentiment dans un médium adéquat ? Les métaphysiciens sont des musiciens sans talent musical. non © Laurent Cournarie . Le sentiment harmonique de la vie que le métaphysicien veut exprimer dans un système moniste.www. de leurs stimuli.

Et si l’on devait appliquer les critères du vérificationnisme. Un énoncé scientifique veut n’être que la conjonction d’énoncés formulés en terme d’observation. Comme le note F. il faudrait déclarer ces énoncés pourtant fondamentaux. signe. La méthode vérificationniste présente à l’évidence plusieurs avantages du point de vue épistémologique : elle évite le dogmatisme (par l’évidence de la sensation ou du fait observationnel). mouvement uniformément accéléré…) irréductibles à aucun énoncé empirique : il n’est pas possible de trouver des énoncés protocolaires qui ne présupposent pas tout un corps d’hypothèses et de concepts scientifiques. Mais inversement. faux. la méthode est trop stricte. « l’échec du programme du positivisme logique peut être lu en partie comme provenant du fait de suspendre la vérification de manière ultime à des énoncés de base indubitables et complètement déchargés de théorie antécédente et de subjectivité » (Qu’est-ce que la métaphysique ? p. ce qui est évidemment absurde. 159).L’EXPERIENCE contaminé par la théorie. gène. même quand il s’agit de lire une aiguille sur un manomètre. Une loi universelle ne se déduit pas d’une classe finie d’énoncés observationnels.www. Tous les énoncés sur les constantes ne sont vrais que par rapport à un corps de connaissances qui concernent la science dans son ensemble. La science est composée d’énoncés observationnels (rouge…) et de termes théoriques (électron. Cette insuffisance a été dénoncée par deux philosophes qui revendiquent pourtant leur appartenance à l’empirisme : Popper et Quine. une connaissance fondée par un rapport direct avec le monde). tenus pour évidents par euxmêmes et indépendants (cf. la signification d’arthropode). les simili-énoncés. Le premier refuse le critère de vérifiabilité comme critère de démarcation entre les énoncés scientifiques et non scientifiques. © Laurent Cournarie .Philopsis . en critiquant la valeur logique de l’induction. Nef.fr Page 86 .LAURENT COURNARIE . pour ne retenir que la science sans la métaphysique (positivisme scientifique). champ. le scepticisme (en évitant la régression à l’infini par un énoncé protocolaire qui n’a pas besoin de justification). Quine en remettant en cause comme deux dogmes la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme. Sous prétexte d’écarter les pseudo-concepts.philopsis. elle élimine du champ des énoncés ayant une signification cognitive nombre de concepts scientifiques et les lois universelles comme par exemple : « Toute particule de matière est attirée par toute autre proportionnellement au produit de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance ».

Un énoncé analytique est. L’empirisme (fait) © Laurent Cournarie . Les énoncés analytiques ne sont pas prémunis contre une falsification : la non-vulnérabilité des énoncés analytiques n’est pas acquise. un énoncé vrai en fonction de la signification de ses termes et donc indépendamment des faits (expérience). Aussi (c’est la seconde option) peut-on revoir la définition du corbeau (la couleur n’est pas un « attribut essentiel »).fr Page 87 . les citoyens d’une démocratie ont le droit de vote). Alors deux attitudes sont possibles : ou bien on déclare que ces oiseaux ne sont pas des corbeaux – l’analycité de l’énoncé est confirmée en le soustrayant à la constatation empirique. selon la définition qu’il privilégie. Or si. finalement un empirisme relativiste qui s’applique à lui-même le principe empirique d’une révision des vérités. Quine plaide donc pour un empirisme véritable c’est-à-dire sans dogmes. la vérité de ces énoncés n’exige pas de vérification : elle repose sur les relations sémantiques que les termes entretiennent a priori entre eux. aucun non-A n’est A) et les énoncés analytiques logico-sémantiques (tous les triangles ont trois côtés .LAURENT COURNARIE .www. on sent dans la série une perte du caractère d’analycité.philopsis. Il ne sont pas toujours et nécessairement vrais. En principe.1 – Les deux dogmes de l’empirisme Quine dans son essai : « Les deux dogmes de l’empirisme » estime que la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme (tout énoncé doué de sens est réductible à une construction logique à partir de l’expérience) sont deux croyances dont l’empirisme aurait intérêt à se débarrasser. ou plutôt l’analycité a cessé de valoir comme une évidence en faisant l’objet d’une décision. alors A . Mais cette décision n’est pas nécessaire. Mais alors l’énoncé prétendument analytique (nécessairement vrai) devient faux.L’EXPERIENCE 4 – CRITIQUE EMPIRISTE DE L’EMPIRISME 4. Mais la vérité n’est plus aussi formelle et l’indépendance par rapport à l’expérience n’est plus aussi complète. un empirisme non métaphysique. dans le second. la vérité repose sur le jeu des termes interchangeables parce que formellement identiques. tous les corbeaux sont noirs . Ce que cette « expérience de pensée » entend prouver c’est que la vérité de ces énoncés analytiques de ce type n’est pas acquise définitivement. Supposons qu’on découvre un groupe d’oiseaux dont les individus présentent toutes les caractéristiques du corbeau à cette différence qu’ils sont blancs. Soit l’énoncé : « tous les corbeaux sont noirs ». Ainsi Quine montre que la notion d’analycité est loin d’être aussi claire qu’il y paraît (notamment dans le cas des synonymes).Philopsis . en vertu de leur définition. Mais cette falsification a été l’effet d’une décision (accepter le fait) et d’une qualification (découverte de corbeaux blancs). Mais on peut distinguer deux séries d’énoncés analytiques : les énoncés analytiques logiques ou formels (si A. tous les A sont A . dans le premier cas.

Cette thèse prépare la critique du réductionnisme du néo-positivisme (chaque énoncé de base confronté à un fait pour vérification ou infirmation). et inversement la sémantique contamine l’expérience (qualification). Ce qui veut dire que l’énoncé n’affronte jamais le tribunal de l’expérience de manière solitaire. 16. 4. on fait correspondre le nombre n2.L’EXPERIENCE contamine la sémantique . L’observation n’est jamais passive. Autrement dit. mais toujours collectivement. Contre le positivisme de l’empirisme logique.fr Page 88 . Si l’on considère la suite des nombres entiers et la suite des nombres des carrés n2 pour chaque entier n Suite n : 1.LAURENT COURNARIE . 2. ce sont peut-être tous les énoncés. On ne manque pas d’exemple d’axiomes relativisés. à l’opposé. Les faits peuvent mordre sur les énoncés analytiques en impliquant des décisions sémantiques (qui supposent une interprétation à partir des faits). (n+1) … Suite n2 : 2. comme un tout « organisé ». Ces énoncés se révèlent finalement ambigus et créent une incertitude dans l’opposition entre les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques. il y a la défense d’une conception non pas atomiste (sur le plan logique. les énoncés synthétiques ne sont pas vérifiés uniquement sur la base de l’expérience. Et par extension.Philopsis . l’expérience n’est jamais pure de toute information symbolique. chaque énoncé doit pouvoir être rapporté à un fait d’observation). … n2. mais « holiste » de la connaissance et de la vérité. à l’horizon de cette critique. Inversement. les énoncés dits synthétiques supposeraient toujours la médiation théorique et la qualification linguistique. Il n’y a pas les faits sous le langage © Laurent Cournarie . on peut dire qu’il y a autant de carrés parfaits que de nombres entiers alors que tous les carrés ne représentent pas tous les entiers. il faut contester l’idée qu’un énoncé puisse avoir un sens et une vérité (en étant un énoncé de base) indépendamment de tout contexte linguistique et théorique. Aucun fait n’est à lui-même sa propre preuve. isolément. révisés : on sait que « le tout est plus grand que la partie » cesse d’être vrai pour les ensembles infinis. la signification de tous les énoncés (même les plus formels) qui sont dépendants jusqu’à un certain point des faits et de décisions théoriques : les énoncés dits analytiques seraient conditionnés par les cas où ils s’appliquent. L’infini vient ainsi contredire ce qui passait depuis toujours pour un axiome de la raison (de la géométrie grecque : l’axiome 6 d’Euclide). … n. 9. 4.philopsis. c’est-à-dire que la partie (ensemble des carrés) est égale au tout (ensemble des nombres entiers).2 – Le holisme épistémologique Ici. 3.www. 4. la vérité d’une proposition dépend de la vérité de ses arguments : sur le plan empirique. (n+1) 2 … et si à chaque nombre n.

Si donc le physicien veut éprouver la validité de l’hypothèse corpusculaire H1. les choses sont plus complexes en physique qu’en mathématiques (où il suffit qu’une conséquence soit démontrée fausse pour que la prémisse le soit). ne serait-ce que parce que les instruments de mesure sont. Il distingue d’abord l’expérience d’application et l’expérience d’épreuve d’une théorie. le savant tire de celle-ci un fait d’expérience : si le fait annoncé ne se produit pas.philopsis. la contradiction expérimentale jouant dans l’une le rôle que la contradiction logique joue dans l’autre » (p.Philopsis . Mais ce n’est pas tout. la proposition qui le prédisait est condamnée comme fausse. Quine rejoint ici la conception « holiste » du physicien. L’empirique est donc toujours déjà marqué par l’analytique (et inversement). mais à la rigueur et à la fonction démonstrative du fait expérimental. Mais outre H1. La méthode expérimentale. On admet par exemple (hT1) que les rayons lumineux subissent lors de la traversée de divers milieux (eau.fr Page 89 . « Un pareil mode de démonstration semble aussi convaincant. on doit supposer H1 et admettre en même temps hT1. Comment donc éprouver une hypothèse théorique ? Par l’expérience. Ici il n’y a aucun problème logique du rapport entre l’expérience et la théorie (ce problème logique est toujours lié à la disproportion entre la particularité de l’expérience et la généralité de la théorie : comment un fait particulier peut-il évaluer la valeur de vérité d’une théorie à prétention universelle ?) C’est ce problème. C’est que l’interprétation du fait expérimental est délicate : elle sort précisément du cadre stricte de la logique contradictoire. qui accompagne l’expérience d’épreuve.www. Or. doit concevoir puis mettre concrètement en œuvre une expérience permettant de mesurer la vitesse relative de la lumière dans l’eau et dans l’air (c’est l’expérience de Foucault). le problème logique de l’expérience en physique ne tient pas à la différence de quantité logique entre le fait et l’hypothèse. Il n’y a pas. donc non p. Mais en réalité. sur la réduction à l’absurde que cette démonstration est calquée. Autrement dit. si l’on prend la théorie newtonienne de la lumière (T). pour reprendre l’expression postérieure de Bachelard. hT3. mais une hypothèse qui appartient à un corpus théorique à l’expérience.L’EXPERIENCE (ou un langage de l’expérience) mais la médiation du langage pour atteindre l’expérience. la théorie de la lumière est composée de nombreuses hypothèses (disons hT1. 280). hT2. Le raisonnement expérimental semble suivre le modus tollens : si p alors q. Pour démontrer l’inexactitude d’une loi ou d’une hypothèse théorique. n’a rien à envier aux sciences formelles. Le dispositif expérimental suppose donc la validité d’un grand nombre d’autres hypothèses que H1 – © Laurent Cournarie . Ou plutôt le fait révèle une contradiction. comme on l’a suggéré. Par exemple. Pour conclure que la lumière est plus rapide dans l’eau que dans l’air. où l’indice T signale l’appartenance à la théorie T). prédire quels résultats d’expériences peuvent être obtenus si H1 est vraie.LAURENT COURNARIE . Celle-ci se constitue autour d’une hypothèse centrale (H1) qui est le caractère corpusculaire de la lumière (un rayon de lumière est assimilable à un flux de minuscules corpuscules émis à grande vitesse). On s’attend entre autres choses à ce que la lumière se propage plus vite dans l’eau que dans l’air. La 33 Duhem aborde cette question dans La Théorie physique. des « théories matérialisées ». le problème n’est pas à deux termes ou à deux termes isolés : l’énoncé théorique et le fait. Duhem explique précisément qu’on ne peut isoler une hypothèse de son contexte théorique. par le recours à la méthode expérimentale. de sorte que la conséquence observable supposée permettre de tester H1 découle non pas de H1 seulement. le fait ne contredit pas nécessairement l’hypothèse mais au moins une hypothèse de la théorie ou d’une autre théorie. de problème logique de l’expérience si le fait anticipé de la loi ou de l’hypothèse prend la forme d’une contradiction expérimentale : on peut parler alors de preuve expérimentale et même de démonstration expérimentale. La première a pour but non pas de tester la théorie mais de tirer parti de la théorie. épistémologue et historien des science P. or non q. aussi irréfutable que la réduction à l’absurde usuelle aux géomètres . air…) des actions attractives ou répulsives obéissant à des lois déterminées qui appartiennent à l’optique. qui conditionne le rôle de l’expérience en science. La démarche est la suivante. Dans ces conditions. On ne confronte pas une hypothèse à l’expérience. c’est. Or implicitement le physicien qui exécute une expérience reconnaît implicitement l’exactitude d’autres théories. Ici donc pour Duhem. du reste. une fois déduite une conséquence observable. hT2…. mais la contradiction n’est pas nécessairement celle de la loi ou de l’hypothèse en litige. la déduction de conséquences mesurables fait toujours appel à d’autres hypothèses que H1. mais de tout un ensemble d’hypothèses incluant H1. semble-t-il. et la physique. comme on parle de preuve rationnelle ou de démonstration rationnelle. Dans La théorie physique. Duhem. Aussi parle-t-on dans l’épistémologie contemporaine de la position DuhemQuine33. mais il concerne l’énoncé solidaire d’une ensemble théorique plus vaste et le fait. Mais Quine généralise en quelque sorte la thèse de Duhem. il doit pouvoir déduire de H1 des conséquences mesurables.

parmi toutes les propositions qui ont servi à prévoir ce phénomène et à constater qu’il ne se produisait pas. lorsque l’expérience est en désaccord avec ses prévisions. théorique. la prévision du phénomène dont la non production doit trancher le débat ne découle pas de la proposition litigieuse prise isolément. c’est par l’effet produit sur le système tout entier que le physicien devra deviner l’organe qui a besoin d’être redressé ou modifié. hE2…. Le savoir est un ensemble complexe. sans qu’il lui soit possible d’isoler cet organe et de l’examiner à part. […] Un pareil mode de démonstration semble aussi convaincant. c’est que. Nous voici bien loin de la méthode expérimentale telle que la conçoivent volontiers les personnes étrangères à son fonctionnement. sans indiquer nécessairement laquelle. ce n’est pas la proposition litigieuse seule qui est mise en défaut. les unes plus. 280-285). c’est à celui-ci. puis. pour interpréter les résultats de cette expérience et constater que le phénomène prévu ne s’est pas produit. « Un physicien conteste telle loi . les conditions dans lesquelles elle fonctionne sont beaucoup plus compliquées qu’il n’est supposé dans ce que nous venons de dire . lorsque des épreuves variées et multipliées en ont constaté la valeur. les autres moins. il y a au moins une erreur . la contradiction expérimentale jouant dans l’une le rôle que la contradiction logique joue dans l’autre.www. C’est pourquoi Duhem utilise la métaphore de l’organisme. pour instituer l’expérience qui doit montrer si ce phénomène se produit ou ne se produit pas. non à celui-là.philopsis.où E indique les hypothèses qui interviennent au niveau de l’expérimentation. il réalisera les conditions dans lesquelles ce fait doit se produire . dans ce fonctionnement. la science physique. il emploie encore tout un ensemble de théories. En réalité. c’est. mais de la proposition litigieuse jointe à tout cet ensemble de théories . En réalité. qui ne touche à l’expérience que par ses bords (représentés par les énoncés observationnels). discursif. Si le verdict est négatif. l’appréciation des résultats est beaucoup plus délicate et sujette à caution. comment justifierat-il ses doutes ? Comment démontrera-t-il l’inexactitude de la loi ? De la proposition incriminée. la logique autorise seulement à conclure qu’une des hypothèses au moins est fausse et doit être corrigée. C’est tout l’édifice théorique qui est réfuté par l’expérience. la Physique n’est pas une machine qui se laisse démonter . quelque malaise se révèlent.Philopsis . aussi absolue . La physique est comme un organisme et le physicien comme un médecin. c’est tout l’échafaudage théorique dont le physicien a fait usage . que ressemble le physicien chargé de redresser une théorie boiteuse » (p. On pense communément que chacune des hypothèses dont la Physique fait usage peut-être isolément. pour l’ajuster. mais où gît cette erreur. soumise au contrôle de l’expérience. mais sur un ensemble (H1+hT1+hT2+hT3+…hE1+hE2+…) d’hypothèses. © Laurent Cournarie . c’est un système que l’on doit prendre tout entier . elle lui apprend que l’une au moins des hypothèses qui constituent cet ensemble est inacceptable et doit être modifiée . la seule chose que nous apprenne l’expérience. si le phénomène prévu ne se produit pas. il ne se borne pas à faire usage de la proposition en litige . Un physicien se propose de déterminer l’inexactitude d’une proposition . […] En résumé.LAURENT COURNARIE . c’est un organisme dont on ne peut faire fonctionner une partie sans que les parties les plus éloignées de celle-là entrent en jeu.fr Page 90 . L’horloger auquel on donne une montre qui ne marche pas en sépare tous les rouages et les examine un à un jusqu’à ce qu’il ait trouvé celui qui est faussé ou brisé . le médecin auquel on présente un malade ne peut le disséquer pour établir son diagnostic . Au centre de cet notons-les hE1. on ne peut pas essayer chaque pièce isolément et attendre. il révoque en doute tel point de théorie . du reste. admises par lui sans conteste . mais il ne lui désigne pas celle qui doit être changée. si quelque gêne. il fera sortir la prévision d’un fait d’expérience .L’EXPERIENCE conception holiste s’applique à toute la science et même à toute forme de connaissance et non pas seulement à la physique (Duhem). sur la réduction à l’absurde que cette démonstration est calquée. si le fait annoncé ne se produit pas. mise en place d’une manière définitive dans le système de la Physique. la proposition qui l’avait prédit sera irrémédiablement condamnée. il doit deviner le siège et la cause du mal par la seule inspection des désordres qui affectent le corps entier . il n’en est pas ainsi . le verdict de l’expérience ne s’exerce donc pas sur l’hypothèse H1 isolément. que la solidité en ait été minutieusement contrôlée . toutes à quelque degré . le physicien ne peut jamais soumettre au contrôle de l’expérience une hypothèse isolée. mais seulement tout un ensemble d’hypothèses . aussi irréfutable que la réduction à l’absurde usuelle aux géomètres . pour déduire de cette proposition la prévision d’un phénomène. Dans ces conditions. il s’en faut bien que la valeur démonstrative de la méthode expérimentale soit aussi rigoureuse. c’est ce qu’elle ne nous dit pas.

quelles que soient les circonstances. dont les frontières seraient l’expérience.www. qu’on a toute liberté pour choisir les énoncés qu’on veut réévaluer. Si cette conception est juste. si ce n’est à travers des considérations d’équilibre concernant la totalité du champ. des réajustements s’opèrent à l’intérieur du champ. Le réseau est ouvert. On peut même en cas d’expérience récalcitrante préserver la vérité d’un énoncé situé près de la périphérie. Réciproquement. Lorsqu’on a réévalué un énoncé. et par le même argument. c’est-à-dire par l’expérience. qui entretiennent entre eux des relations logiques ou sémantiques. 118-199) Donc une perturbation en un point se propage de proche en proche sur l’ensemble (comme lorsqu’on secoue un tapis). pour simplifier la mécanique quantique . en alléguant une hallucination. à moins qu’ils ne soient des énoncés de liaison logique eux-mêmes. « La totalité de ce qu’il est convenu d’appeler notre savoir ou nos croyances. Aucune expérience particulière n’est. il y a les énoncés analytiques. elles ne sont que des énoncés situés plus loin de la périphérie du système. on doit en réévaluer d’autres. au cas où intervient une seule expérience contraire. qui lui sont peut-être logiquement liés. On a été jusqu’à proposer de réviser la loi logique du tiers exclu.LAURENT COURNARIE . ou Darwin a remplacé Aristote » (p. Il faut alors redistribuer les valeurs de vérités à certains de nos énoncés. à cause de leurs liaisons logiques – quant aux lois logiques elles-mêmes. où est la différence de principe entre un changement de ce genre et ceux par lesquels Kepler a remplacé Ptolémé. On peut toujours préserver la vérité de n’importe quel énoncé. aucun énoncé n’est à tout jamais à l’abri de la révision. à la périphérie les énoncés observationnels. et dont le contact avec l’expérience ne se fait qu’aux contours. il devient aberrant de rechercher une frontière entre les énoncés synthétiques qui reposent sur l’expérience contingente. est une étoffe tissée par l’homme. l’ensemble de la science est comparable à un champ de forces. Ou encore. Einstein a remplacé Newton. ou en modifiant certains des énoncés qu’on appelle lois logiques. En outre.fr Page 91 . de © Laurent Cournarie .Philopsis . Pour illustrer cette relation d’interdépendance. liée à un énoncé particulier situé à l’intérieur du champ. des faits les plus anecdotiques de l’histoire et de la géographie aux lois les plus profondes de la physique atomique ou même des mathématiques pures et de la logique. c’est alors une erreur de parler du contenu empirique d’un énoncé individuel – en particulier. La connaissance humaine est un ensemble d’énoncés plus ou moins interdépendants. pour changer d’image. Il suffit d’effectuer des réajustements énergiques dans d’autres régions du système. Si un conflit avec l’expérience intervient à la périphérie. et les énoncés analytiques qui sont vrais en toutes circonstances. c’est-à-dire d’un milieu continu où aucun point n’est jamais complètement isolé.philopsis. La réévaluation de certains énoncés entraîne la réévaluation de certains autres.L’EXPERIENCE ensemble. en tant que telle. s’il s’agit d’un énoncé un tant soit peu éloigné de la périphérie sensorielle du champ. Mais le champ total est tellement sous-déterminé par ses frontières. Quine utilise l’image de l’étoffe tissée ou du champ de forces.

Nous sommes toujours embarqués dans la connaissance : la connaissance est comme un navire et c’est pourquoi elle nous condamne à un destin d’immanence. 2/ la possibilité de théories empiriquement équivalentes (on peut déduire de plusieurs théories les mêmes énoncés d’observation) . Autrement dit. Or plusieurs théories sont possibles pour cette fin.fr Page 92 . Il n’y a qu’une différence de degré entre les énoncés analytiques et les énoncés synthétiques. il s’agit d’éliminer les contradictions. entre la connaissance scientifique et la connaissance commune. la relation entre les énoncés et les faits étant toujours globale : autrement dit. Il n’est donc pas impossible que des contradictions surviennent. © Laurent Cournarie .www. Pour autant.L’EXPERIENCE nouveaux énoncés s’y greffent en permanence à la suite de nouvelles expériences donnant lieu à de nouveaux énoncés d’observation. Et parce que le système doit demeurer cohérent. le holisme épistémologique entraîne trois conséquences : 1/ la sous-detérmination de la théorie par l’expérience (liberté est laissée pour procéder aux modifications du système) . Aucune expérience n’impose un ensemble d’énoncés théoriques pour en rendre compte.Philopsis . il ne faut pas en conclure à une détermination de la connaissance par l’expérience. Ainsi ni la logique ni l’expérience ne contraignent absolument à accepter ou à refuser les hypothèses scientifiques.philopsis. même les plus admis et même les plus formels La conséquence de l’argumentation de Quine est la remise en cause du constructivisme dans sa version réductionniste de Carnap. La science n’est rien d’autre pour Quine qu’un instrument de prédiction des faits. Ou encore connaître c’est ne cesser de réparer le navire en même temps qu’il vogue.LAURENT COURNARIE . comme il n’existe pas d’énoncés prémunis absolument contre les faits. Donc les théories sont assez indépendantes par rapport à leur base empirique. L’expérience n’est pas un point fixe et extérieur (la terre ferme) à toute connaissance théorique. il n’existe pas de purs faits observationnels. comme si l’expérience était l’instance dernière de la connaissance. avec la connaissance intuitive. Ainsi l’histoire des sciences prouve assez comment le progrès de la connaissance passe par le remaniement des énoncés théoriques. La médiation théorique ou linguistique des énoncés observationnels et la liberté dans le choix des énoncés théoriques obligent à conclure à une sous-détermination de la théorie par l’expérience. mais c’est le régime normal de la connaissance. En résumé. au moins en géométrie. il faut remanier la connaissance et redistribuer les valeurs de vérité des énoncés déjà acquis. il n’en va plus de même avec la métaphysique et c’est pourquoi elle ne peut être reçue que de ceux qui ont pratiqué une ascèse de l’esprit par rapport au corps). 3/ aucun énoncé n’est à l’abri de la réfutation et donc tout énoncé peut être sauvé de la réfutation. C’est pourquoi il faut se défaire des énoncés métaphysiques parce que la métaphysique repose sur la clause d’une transcendance par rapport à l’expérience (séparer l’entendement des sens comme dit Descartes : si les mathématiques ont encore rapport par l’imagination. Ne pas pouvoir mettre en rapport un énoncé et un fait n’est pas le signe que cet énoncé est dénué de sens. mais les frontières avancent ensemble.

108). La position de Popper est alors la suivante : il faut distinguer le problème de Hume et la causalité. c’est-à-dire de la valeur faussement vérificatrice de l’expérience et en même temps critique du principe de démarcation de l’empirisme logique (de Carnap) entre science et métaphysique34. Mais il en décale le sens. Il articule ce qu’on appelle le problème de Hume (c’est Kant qui le premier parle du problème de Hume. à propos de la causalité) et le problème de Kant. si nombreux soient-ils . si semblables que puissent être les conditions . qui nous permette de faire une inférence d’un cas à un autre. p. parce que l’expérience est plutôt un obstacle que la condition du savoir et qu’ainsi la science est avant tout l’activité d’une raison polémique contre le fait – la science ne vient pas de l’expérience mais est en rupture avec l’expérience et c’est précisément la théorie qui marque la rupture à l’égard de la connaissance commune qui est une connaissance empirique . pour moi. et notamment de ce que Popper appelle la « théorie sceau » qui fait de l’esprit le réceptacle des impressions sensibles. p. « Le problème logique de l’induction de Hume est la question de savoir si nous sommes en droit d’inférer des cas inobservés à partir des cas observés. L’induction n’est pas une inférence valide : aucun argument n’autorise à inférer une généralisation à partir d’énoncés singuliers et passés. p. critique logique du principe inductif de la connaissance par expérience (Popper). Que faut-il donc entendre par problème de l’induction (= problème de Hume) et que retient Popper de sa position par Hume ? Popper partage la critique menée par Hume sur le plan logique. D’une certaine façon. le problème de la causalité. à propos duquel je suis complètement d’accord avec Hume » (p. 104). a fait fortune dans la philosophie anglo-saxonne (« universellement adoptée ». 97). © Laurent Cournarie . Popper réhabilite Hume contre Kant : la « révolution copernicienne » est une théorie audacieuse. en quelque sorte. p. 105). abstraire l’analyse logique du problème de l’induction. 101).LAURENT COURNARIE . critique épistémologique (Bachelard) qui voit dans l’empirisme une conception dépassée de la science moderne. […] Il n’y a pas d’argument qui procède de la raison. avait appelé. sur la prétention de l’induction à constituer un mode de raisonnement justifiable et valide. reprenant le problème de Kant qui concerne la démarcation entre science et non science. empiriste à sa façon. 97-98).L’EXPERIENCE C’est de l’intérieur de la structure logico-empirique de la connaissance que nous connaissons et faisons progresser la connaissance. Connaissance objective. de « la gadoue psychologique » de Hume. se divisait en deux : le problème causal (à propos duquel je suis en désaccord et avec Kant et avec Hume) et le problème de l’induction. 376]. p. ou des énoncés « non connus » (non acceptés) à partir d’énoncés « connus » (acceptés). une « merveilleuse hypothèse » mais qui est caduque « dès qu’on eut réalisé que la dynamique newtonienne n’était pas a priori valide » (La connaissance objective. Or la réponse de Hume est. pour contester qu’il puisse représenter la philosophie adéquate de la science. alors qu’il concerne strictement celui de l’induction. si nombreux soientils » (CO. je suis entièrement d’accord avec lui » (Connaissance objective.Philopsis . ce que Kant. Néanmoins Kant a eu le mérite de reconnaître toute l’importance de Hume. Il faut.www. contre l’empirisme logique. et sur ce point. La « relativisation » de la physique newtonienne interdit de tenir le principe de causalité pour un principe a priori de la nature (de la connaissance objective de la nature). accorder à Hume la valeur de sa critique de l’induction mais non de sa solution : « Donc. qui après lui. à juste titre. On peut en énumérer les principales : critique transcendantale (Kant) qui établit l’irréductibilité du fondement à l’origine en partant du fait de l’universalité et de la nécessité de la connaissance scientifique . Kant a identifié le « problème de Hume » et le problème du principe de causalité (« la question du statut épistémologique de la causalité » (Connaissance objective. p. négative. Mais Popper identifie plutôt le problème de Hume à celui de l’induction. Mais les critiques de l’empirisme les plus nombreuses et les plus diverses viennent de l’extérieur de l’empirisme.philopsis. « Nous n’avons pas de raison de croire « que les cas dont nous n’avons pas eu l’expérience ressemblent à ceux dont nous avons eu l’expérience » [Traité. C’est pourquoi il faut revenir sur le 34 Popper développe une autre critique. Popper reprend de Kant cette expression. Il est le premier à parler du « problème de Hume ». L’apriorisme kantien est la solution du problème de la régression à l’infini de l’induction.fr Page 93 .

Donc si l’induction ne peut logiquement fonder la science empirique. jusqu’à la veille Noël où on vient la chercher pour lui couper la tête. il est en revanche facile de prouver la fausseté d’une telle hypothèse en exhibant un A qui n’est pas B. p.LAURENT COURNARIE . peut certifier les énoncés d’observation). En effet sur la base de l’induction. que le problème de l’induction est moins important que le problème de la démarcation (scientique/non-scientifique). Ou plutôt le problème de l’induction pose avec plus d’acuité encore le problème de la démarcation. appelé aussi précisément « problème de Kant » (LDS. à des basses et à des hautes températures…) . du matin. Il propose un empirisme non inductiviste (sans le dogme de l’inductivisme). alors l’énoncé universel selon lequel la lumière se déplace nécessairement en ligne droite n’est pas vrai. Le problème est en effet le suivant : si l’induction ne permet pas de prouver la vérité d’un énoncé universel. La connaissance empirique obéit ici au moins à trois règles : 1/ le nombre d’énoncés d’observation qui forment la base de la généralisation doit être élevé (une seule expérience ne prouve rien : c’était déjà l’avis d’Aristote. portant sur une totalité d’événements d’un type particulier (par exemple : les planètes tournent selon des ellipses autour de leur soleil). on pose (on généralise) : Tout métal chauffé se dilate. Comme dit Chalmers : « La fausseté d’énoncés universels peut être déduite d’énoncés singuliers appropriés ». en revanche on peut à partir d’énoncés singuliers conclure à la fausseté d’énoncés universels. la science est assurée de progresser de manière continue.L’EXPERIENCE Quel est maintenant le problème de Popper ? Il s’en explique dans La logique de la découverte scientifique (l’analyse logique de la procédure de la connaissance dans les sciences empiriques). 30) : autrement dit il faut trouver quel peut-être le principe rationnel de démarcation. si on peut montrer sans aucun doute qu’un rayon lumineux passant près du soleil suit une trajectoire courbe. Mais il conteste le rôle que l’empirisme fait jouer à l’énoncé d’observation. du matin. Elle remarque un grand nombre de fois qu’elle est toujours invariablement nourrie à 9 h. Popper exploite alors une propriété logique . Sur cette base d’induction méthodique. Car c’est là en quelque sorte le lieu commun de ou sur la science : la science commence par l’observation (par le compte-rendu fidèle.Philopsis . aucune théorie ne peut être rigoureusement vérifiée. S’il existe un A qui n’est pas B. si on ne peut prouver des énoncés universels à partir d’énoncés singuliers (on ne peut déduire la vérité d’énoncés universels à partir de la vérité d’énoncés singuliers). 3/ aucun énoncé d’observation accepté ne doit entrer en conflit avec la loi universelle qui en est dérivée. Il ne propose pas de renoncer aux énoncés d’observation. faut-il renoncer à fonder la science empirique et à distinguer entre science et pseudo-science ? Mais encore faut-il prouver l’insuffisance d’un fondement inductif de la science empirique. traduits dans des énoncés singuliers décrivant les états de choses – ce point est important : l’objectivité tient pour l’empirisme au fait que n’importe qui. Or si la science repose sur l’expérience tout en consistant en lois et théories. en toute certitude (parce que l’induction est méthodique. Donc s’il est impossible de vérifier une hypothèse universelle (il est impossible d’examiner l’infinité de tous les A pour voir si tout A est B). sans préjugés.www. Mais les énoncés ne sont scientifiques que s’ils sont universels. Popper reste bien empiriste. Par exemple. Ainsi le problème de la démarcation (PopperKant) est plus profond que le problème de l’induction (Popper-Hume) qui lui-même est plus profond que le problème de la causalité (Hume par Kant). Par ce déplacement du vérificationnisme vers le faillibilisme. comme penser le passage des énoncés singuliers en énoncés universels ? Par généralisation inductive. ou plutôt cette méthode. tous les A ne sont pas B. consiste d’après Popper dans la falsification. l’expérience s’oppose au hasard et c’est pourquoi elle est une connaissance) .philopsis. Elle en conclut qu’elle est et sera toujours nourrie à 9 heures. 2/ les observations doivent être répétées dans une grande variété de conditions (barre de fer longue ou courte . cela signifie-t-il. prenant bien soin de faire cette observation selon toutes les circonstances (qu’il pleuve ou non. que la science implique le scepticisme ? La réponse de Popper consiste à dégager un autre critère de scientificité que l’induction. Ce principe. qu’il fasse chaud ou froid). Mais l’induction n’est pas une inférence valide : on ne peut pas considérer que les prémisses vraies entraînent nécessairement la vérité de la conclusion. paradoxalement. barre en argent. Il s’agit de montrer que la logique scientifique n’est pas identique à la logique inductive. des faits. en cuivre… . On connaît l’exemple russellien de la dinde inductiviste : une dinde observe qu’elle est nourrie à 9 h. Si l’on observé x fois que les métaux chauffés se dilatent. l’objectivité des énoncés d’observation se transmet aux énoncés universels). c’est-à-dire finalement que la vérification empirique.fr Page 94 . C’est le rapport à l’expérience qui garantit que la théorie n’est pas une © Laurent Cournarie . Même on peut considérer que Popper comme les empiristes logiques ne doute pas que le critère de démarcation entre science et non science ne soit à chercher dans le rapport entre théorie et expérience : la conformité aux lois de la logique ne suffit pas à établir le caractère scientifique d’un énoncé. faisant un usage normal de ses sens.

Nous pouvons seulement dire qu’il est un système accepté jusqu’à un moment déterminé du temps » (ibid.www. 29). Est falsifiable un énoncé dont on peut déduire un énoncé de base (il existe e observable en x à l’instant t) susceptible d’être contredit par l’expérience (nommé par Popper « falsificateur virtuel »). cet énoncé n’a pas été falsifié et donc n’est pas faux. Mais Popper contre l’empirisme logique ne recherche pas le critère de démarcation du côté de la vérification (ou de la confirmation selon la position ultime de Carnap). Il insiste bien plutôt sur l’asymétrie entre vérifiabilité et réfutabilité (to falsify. inversement la faillibilité n’est pas un défaut mais une vertu (cf. 64). 65). elle ne peut appartenir à la science empirique.. Face à deux situations contradictoires : précipiter un enfant à l’eau pour le noyer ou faire le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l’enfant. Conjectures et réfutations. on peut seulement dire qu’ils sont « corroborés » : « Tant qu’une théorie résiste à des tests systématiques et rigoureux et qu’une autre ne la remplace pas avantageusement dans le cours de la progression scientifique. Dieu est omniscient. Donc quand la théorie peut tout expliquer. est faite de rêves irresponsables.fr Page 95 . Pour la théorie. il suffit d’arguer que le sentiment d’infériorité fait naître « le besoin de se prouver à lui-même qu’il peut oser commettre un crime » et dans le second.L’EXPERIENCE fiction arbitraire de l’esprit. car c’est bien l’expérience qui donne son verdict. p. nous pouvons dire que cette théorie a « fait ses preuves » ou qu’elle est corroborée » » (Logique de la découverte scientifique. Dans le premier cas. Et telle est la grandeur de la science : une aventure intellectuelle indéfinie de réfutation : « l’histoire de la science. 37). La méthode scientifique procède par « essais et erreurs » et la science doit formuler des théories les plus falsifiables possibles. « fonctionnement général » sont des expressions si vagues qu’il est impossible de déterminer quelles observations réfuteraient sans ambiguïté la prédiction. il y a toujours une expérience qui la vérifie : « les astrologues [recourent] à l’astuce classique des devins qui consiste à énoncer des prédictions assez vagues pour qu’elles aient toutes les chances de réussir : pour les rendre irréfutables » (ibid. Le second genre de théorie non scientifique est représenté par la psychanalyse. on peut citer l’astrologie : la caractéristique de la théorie ici est d’être formulée de manière si indéterminée que l’expérience peut toujours la confirmer. « Nous ne disposons pas de critère de la vérité […] Mais nous possédons bien un critère qui peut nous permettre de connaître l’erreur et la fausseté » (Conjectures et réfutations. à l’état du savoir : « Nous ne pouvons jamais dire tout simplement d’un énoncé qu’il est.. Soit un patient dont le thérapeute prétend qu’il souffre d’un sentiment d’infériorité. De la première sorte. Une théorie n’est pas vraie. La thèse falsificationniste est on ne peut plus empiriste. 54). p. c’est que le premier est un attribut « épistémique ». comme tel.LAURENT COURNARIE . Mais la science est l’une des rares activités humaines – et sans doute la seule – où les erreurs soient systématiquement critiquées et. réfuter). C’est pourquoi « c’est la falsifiabilité et non la vérifiabilité d’un système qu’il faut prendre comme critère de démarcation » (Logique de la découverte scientifique. nos erreurs sont fréquemment instructives. p. Par exemple : « vie professionnelle. paradoxalement l’irréfutabilité n’est pas une vertu mais un défaut . C’est pourquoi dans le domaine scientifique. p. p. à l’instar de celle de toutes les idées humaines.Philopsis . Le second n’est pas falsifiable : aucune conséquence empirique n’en découle nécessairement. et plus précisément la psychanalyse d’Adler (qui s’écarte du primat freudien de la libido au profit d’une psychologie du sentiment d’infériorité). le besoin de se prouver qu’il peut sauver un enfant. Autrement dit. c’est concevable et qu’une expérience future manifeste un cas de cette sorte n’implique aucune contradiction : donc il reste falsifiable et sa vérité ne peut être affirmée. L’expérience ne peut dire « oui ». C’est le cas des théories vagues ou des théories qui expliquent tout. alors qu’elle apparaît ici comme un processus consistant à éliminer le plus grand nombre d’énoncés faux. L’épistémologie poppérienne est contre intuitive. et c’est ce qui explique aussi qu’on puisse parler sans ambiguïté et de manière pertinente de progrès dans ce © Laurent Cournarie . Actuellement. avec le temps. D’un énoncé ou d’une théorie que l’expérience n’a pas encore réfutés. bien souvent. Progresser n’est pas accumuler des vérités mais éliminer des erreurs. Le premier est falsifiable quoique non falsifié actuellement. mais qu’un métal chauffé ne se dilate pas. Seulement son verdict ne peut être que négatif. la même explication peut être avancée. On peut toujours interpréter la situation dans le sens de la prédiction : elle peut être sauvée à tous les coups.philopsis. rectifiées. réfutatif et non positif ou vérifiant. immunisée contre toute réfutation. « corroboré » (de la façon dont nous pouvons dire qu’il est « vrai »). d’obstination et d’erreur. Ainsi le critère de la falsification rejette les théories qui ne s’y prêtent pas hors du champ de la science. La différence entre « corroboré » et « vrai ». contrairement à vrai : c’est-à-dire qu’il est relatif au sujet de la connaissance. Si l’on prend ces deux énoncés : Tous les métaux chauffés se dilatent . Une théorie (empirique) n’est scientifique que si elle est falsifiable par l’expérience. quand elle a réponse à tout. il faudra accepter des remaniements dans le fonctionnement général ». 281). « Remaniements ». p. c’est-à-dire que si l’on fait jouer à l’expérience le rôle d’une réfutation. parce qu’elle ne peut être corroborée dans l’absolu. mais seulement « non » à un énoncé universel. On a tendance à assimiler la science à une discipline constructive. c’est-à-dire déterminer toujours mieux ce qu’on ne peut pas dire du monde.

La raison ne se traduit pas par la définition et la construction d’un modèle achevé. le faillibilisme est susceptible d’une validité étendue au-delà du champ scientifique. Qu’est-ce qu’une politique rationnelle ? Non pas une politique fondée sur un principe métaphysique. de la méthode utopiste.www. mais ce qu’elle doit provoquer pour maintenir le dynamisme de la connaissance. il faut choisir la plus improbable parce que la plus falsifiable . 130). mais rarement à un progrès » (Conjectures et réfutations. de toute politique présupposant l’infaillibilité comme ne pouvant mener qu’à la catastrophe . anti-fondationaliste qui vaut aussi en morale et en politique. Ainsi l’empirisme sans inductivisme ou le rationalisme faillibiliste se présente comme une méthode prudente. Ce qu’implique le principe de falsifiabilité ou de falsification de Popper.L’EXPERIENCE domaine. mais dans la rectification. le refus de toute dictature. R. prouve qu’elle est la plus apte à survivre » (Logique de la découverte scientifique. L’empirisme (non dogmatique) est aventureux. Aussi le rationalisme critique est-il seulement accompli quand il a renoncé à l’idée d’a priori de la connaissance et de la raison tout court. de la faillibilité. p. par sa définition de l’objectivité du savoir : une connaissance n’est pas simplement subjective mais objective si elle est communicable et intersubjectivement valable. mais plus efficace. seule rationnelle. Pour Popper donc c’est la falsificationnisme qui régit l’histoire des sciences. 11). l’amendement de ce que l’expérience et l’histoire proposent. On peut parler de rationalisme faillible chez Popper (cf. celle qui. l’expérience ne peut vérifier aucun énoncé universel. par la sélection naturelle. c’est-à-dire sur l’ouverture du monde sur lui-même qui n’est peut-être rien d’autre que la définition de l’expérience. p. par son « totalisme ». 13). les exemples sont aussi nombreux de théories qui ont dû surmonter les falsifications et se sont maintenues contre elles – c’est l’objection de Lakatos (Histoire et méthodologie des sciences). que le principe d’une pensée critique qui met à l’épreuve de la fausseté toute idée. conjecturale. la répétition crée l’organe). à une espèce de totalitarisme social. en fait de rationalisme non dogmatique. que « ce qu’il y a de rationnel dans la connaissance réside uniquement dans son caractère dynamique » (Bouveresse. elle-même historique et empirique. pour pouvoir les éliminer et ainsi s’améliorer. Là où l’épistémologie humienne est de type lamarckien (l’habitude. Mais d’un autre côté. L’universalité du savoir est indissociable de la méthode critique. mais sa recherche. © Laurent Cournarie . et d’autre part. 321). non-dogmatique. de l’incertitude. A la fiction du tout. p. Popper oppose ainsi « la méthode d’édification utopiste » à « la méthode. p. que toute théorie établie demeure une hypothèse . c’est un renversement des habitudes : que l’irréfutabilité n’est pas le signe de la supériorité d’une théorie . la seule démarche féconde étant là encore négative » (p. la substitution à l’objectif trop ambitieux du bonheur social (que la politique ne peut pas plus atteindre que la science ne peut atteindre la certitude). l’événementialité du monde. L’erreur n’est pas ce que la raison doit fuir.Philopsis . parce que seule une telle méthode est réfutable. c’est finalement l’esprit même de l’empirisme. qu’entre plusieurs théories. de l’édification au coup par coup ou par interventions limitées » (La société ouverte et ses ennemis. p. absolument évident ou nécessairement vrai. on assiste à des transformations. qui tente d’infirmer toute théorie. que toute connaissance est temporaire. son faillibilisme l’écarte de toute critique a priori de la raison.philopsis. que la science donc n’est pas la possession de la vérité. donc aucune théorie.LAURENT COURNARIE . Dans la plupart des autres entreprises humaines. plus modeste. c’est-à-dire savoir éliminer les théories incohérentes. qui ouvre la voie. Bouveresse. mais celui de la non-scientificité. Il faut aller jusqu’au bout de l’acceptation que la conscience de l’erreur. de la conjecture est la naissance et le sens de la raison. Karl Popper. il faut préférer une politique fragmentaire. 108). le modèle platonicien de la cité dans la République – mais la politique qui comme dit Bouveresse « se donne la possibilité de détecter les erreurs qu’elle fait.fr Page 96 . d’un objectif d’élimination de la souffrance. ouvert sur la singularité. d’une part. l’épistémologie poppérienne relève plutôt d’un modèle darwinien : la connaissance se fait par « sélection » des hypothèses et des théories : « nous choisissons la théorie qui se défend le mieux dans la compétition avec d’autres théories. à mon avis. Mais aussi bien le faillibilisme épouse le paradigme critique de Kant. La question de la vérité n’est pas articulée à celle du fondement de la connaissance mais dépend de critères pour critiquer. Pourtant. Il n’y a ainsi aucun fondement dont la connaissance permettrait d’éviter toujours l’erreur . Considérer qu’aucune théorie n’est définitivement vraie. 9). L’irréfutabilité n’est pas le signe de la vérité. Il implique que la quête du fondement est vaine : tout énoncé rationnel est révisable. Ce qui suppose. Ou plutôt que la raison consiste à ne tenir aucun énoncé pour définitivement acquis. Si Popper est proche de Kant. Il ne reste donc. critiquable par principe. comme en donne l’exemple. d’après Popper.

Faut-il parler pour la science de méthode empirique ou de méthode expérimentale ? Qu’est-ce qui donc définit la science moderne ? En quel sens la science moderne peut-elle être définie comme science expérimentale ? © Laurent Cournarie .www. et plus précisément sur le rapport entre la science moderne et l’expérience.Philopsis .philopsis.fr Page 97 .LAURENT COURNARIE .L’EXPERIENCE rapport entre science et expérience.

fr Page 98 . les études en biologie : le travail de taxinomie suppose une observation empirique précise) qu’est représenté Aristote dans l’Ecole d’Athènes de Raphaël. La méthode expérimentale est bien une invention moderne. Sa théorie de la connaissance est empiriste. il faut dissiper un malentendu : « Il ne faut pas croire. Mais en quoi consiste cette méthode ? D’emblée. cela se traduit par la réduction en une même formule de la loi du mouvement des corps. Blanché. d’une part c’en est fini de l’opposition métaphysique entre mathématiques (choses idéales) et physique © Laurent Cournarie . que la nouveauté de la méthode expérimentale consiste à s’en remettre simplement à l’expérience sensible » (R. De fait si les Grecs ont inventé non seulement la méthode démonstrative mais plus généralement la science (la recherche systématique des causes). Procéder expérimentalement ce n’est pas d’abord s’en remettre à l’expérience.www. p. la pensée moderne affirme l’universalité de la démarche méthodique qui procède de l’entendement. 7).Philopsis . Ce qui nous ramène au problème de l’induction (épagôgè) qui nomme le rôle de l’expérience sensible non comme moyen de vérification mais comme source initiale de savoir. Ici on voit ce qui rapproche Galilée de Descartes. de la trajectoire d’un projectile ou du mouvement des astres. sans tenir compte s’il s’agit du déplacement (mouvement local) d’un char. Ainsi l’aristotélisme est si empirique que son défenseur dans les Dialogues de Galilée. prend la défense de la méthode “expérimentale” de son maître contre l’explication de Galilée accusé d’abuser d’abstraction mathématique dans la description du mouvement. c’est-à-dire comment tous deux effectuent la révolution moderne de la méthode. se laissant abuser par les mots. il est notable qu’ils ont peu pratiqué la méthode expérimentale (peut-être à l’exception des travaux d’Archimède). Dans la physique galiléenne. Ainsi. METHODE EMPIRIQUE C’est une première incursion sur la méthode expérimentale. c’est-à-dire la priorité de l’ordre construit intellectuellement sur la diversité des choses. 1 – Galilée plutôt que Bacon Mais l’expérience peut précisément être un obstacle à une méthode expérimentale. Simplicio. Comme répéteront ses successeurs au Moyen Age : il n’y a rien dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans les sens. Les Anciens savaient observer. soucieux non seulement des affaires humaines mais de la connaissance de la nature (cf.philopsis. 1. D’ailleurs la science aristotélicienne est largement empirique – c’est bien comme un empiriste.LAURENT COURNARIE . Contre la détermination de la méthode et donc de l’esprit par l’objet qu’on trouve dans la théorie aristotélicienne de la science. La méthode expérimentale et la philosophie de la physique.L’EXPERIENCE CHAPITRE III : SCIENCE ET EXPERIENCE 1 – SCIENCE MODERNE.

7 janv.fr Page 99 . Donc dans la nouvelle physique. 11). d’observer les variations de l’angle de réfraction selon l’angle d’incidence. 9).LAURENT COURNARIE .philopsis. L’unité de la méthode ou de la connaissance passe par la destruction du cosmos antique. La science de la nature suit la méthode expérimentale mais la méthode expérimentale repose sur la priorité du raisonnement sur l’observation. On sait le temps qu’il a fallu à l’esprit pour pouvoir définir le principe de l’inertie. conformément à l’enseignement aristotélicien.L’EXPERIENCE (choses réelles). « dans ses spéculations mécaniques et physiques. au fondement de la mécanique moderne.. c’est de remplacer le raisonnement par l’expérience. Galilée maintient au contraire : « Je fus persuadé par la raison avant d’être assuré par le sens ». Il est physiquement bien plus fécond d’étudier un seul cas. tous les efforts nécessaires pour surmonter les suggestions de l’expérience immédiate. quand bien même les conséquences ne répondraient pas aux accidents du mouvement naturel des graves en chute. si Galilée sait regarder et observer (les tâches sur la lune avec la fameuse lunette de sa fabrication).. de trouver la formule mathématique de leur rapport pour pouvoir calculer le premier en connaissance du second et l’indice de © Laurent Cournarie . le raisonnement tient plus de place que l’appel direct aux faits. le rayon se réfracte. Mais cette conclusion générale ne fait guère progresser la science et n’appartient pas encore à l’optique. cit. du verre dans l’eau et en conclure qu’au passage. D’ailleurs il ne se soucie pas des conclusions des expériences qui pourraient infirmer ses prévisions : ainsi par exemple l’expérience faite par Coresio à Florence entend prouver. Il ne faut pas se laisser abuser par l’héritage baconien. la méthode empirique n’est pas encore la méthode expérimentale. Aussi les expériences évoquées par Galilée sont-elles le plus souvent des expérience de pensée. Ainsi comme le résume bien Blanché : « N’allons donc pas nous imaginer. l’expérience paraît bien subordonnée au raisonnement mathématique. dans toutes les substances transparentes. Le changement consiste dans une nouvelle manière d’associer raisonnement et expérience : une nouvelle manière de raisonner au sujet des faits d’expérience. Autrement dit. p.Philopsis . cette démarche est seulement descriptive et non explicative. p. op. que le corps le plus lourd arrive avant le corps le plus léger au sol (ce qui n’est pas étonnant puisque dans cette expérience la chute n’est pas libre dans le vide). et c’est lui qui emporte la décision » (Blanché. Car le modèle de la science expérimentale reste bien la méthode résolutive et la méthode compositive (analyse et synthèse). une nouvelle manière d’interroger l’expérience pour à la fois la soumettre au raisonnement et lui permettre de le contrôler » (ibid. 1639). On peut toujours constater que le rayon lumineux se réfracte en passant à l’oblique de l’air dans le verre. entre monde sidéral et monde terrestre. cela ne m’importerait guère » (lettre à G. D’autre part. Baliani.www. que ce qui fait l’essence de la méthode expérimentale et la nouveauté de la science moderne par rapport à l’ancienne. En tous cas. La méthode expérimentale n’est pas inductive parce que la généralisation des observations ne suffit pas à constituer une connaissance scientifique. Ou encore : « J’argumente ex suppositione sur le mouvement ainsi défini. selon une vue trop simpliste. en sorte que. C’est pourquoi il faut se montrer prudent dans le rapprochement entre expérimental et inductif.

C’est la voie suivie aujourd’hui.Philopsis . puisqu’il est loin d’égaler la subtilité de la nature. sur l’ordre de la nature . C’est pourquoi. en s’élevant de façon continue et graduelle pour parvenir enfin au plus général. par là. elle est alors fallacieuse. C’est la vraie voie.L’EXPERIENCE réfraction. reconnu que la recherche inductive devait progresser lentement pour parvenir degré par degré jusqu’aux « axiomes » (lois). mais avancent peu . mais non les choses ». de les noter avec précision et de les classer dans des « tables » . mais elle n’a pas été essayée ».fr Page 100 . le père de la méthode expérimentale. on entend un anti-scolastique. est aveugle et stupide. s’appuyant sur ces principes comme sur une vérité inébranlable. 70 « Mais la meilleure démonstration est de loin l’expérience. c’est l’hypothèse formulée mathématiquement qui commande. à errer et divaguer sans chemin assuré. pourvu qu’elle tienne ferme à cela même qui est expérimenté. car si l’accumulation des cas favorables n’est jamais absolument décisive. le plus décisif pour la science astronomique a été pour Kepler d’énoncer que l’orbite de Mars est elliptique et non d’en étendre la loi aux autres planètes. car l’ignorance de la cause prive de l’effet. De la même façon. c’est-à-dire les préjugés . et toujours ils trouvent à chercher plus loin. Il a en effet utilement : demandé qu’on écarte ce qu’il appelle les « idoles ». ils se portent à la ronde vers mille objets. en évitant les « anticipations » hâtives. C’est pourquoi il enchaîne l’assentiment. Mais le mode d’expérience.philopsis. expérimentation. C’est pourquoi on ne saurait faire de Bacon. tantôt ils s’emballent. que les hommes utilisent aujourd’hui. Car il se passe généralement ceci : les hommes se livrent à des expériences à la © Laurent Cournarie . et à ne prendre conseil que de la rencontre fortuite des choses. partant des sens et du particulier. par les choses ou par l’esprit.LAURENT COURNARIE . s’élance d’un coup d’aile vers les axiomes les plus généraux et.www. tantôt ils hésitent . L’une. Il apparaît ainsi que si l’hypothèse théorique se confie à l’expérience pour sa confirmation. traitement mathématique . n’étend ses actions et ses connaissances qu’à mesure de ses observations. 13 « Le syllogisme n’est d’aucun emploi pour les principes des sciences et en vain l’applique-t-on aux axiomes moyens. 19 « Il y a et il ne peut y avoir que deux voies pour la recherche et pour l’invention de la vérité. de la méthode scientifique . vaut comme règle dans l’opération ». un seul fait contradictoire est suffisant pour ruiner une hypothèse. Car si elle est étendue à d’autres cas qui sont jugés semblables sans que cette extension soit faite de manière réglée et ordonnée. il ne sait ni ne peut rien de plus ». recommandé de multiplier les observations. 3 « Science et puissance humaines aboutissent au même. Voici quelques aphorismes du Novum organum : 1 « L’homme. On ne triomphe de la nature qu’en lui obéissant . Ainsi la méthode expérimentale ne saurait se ramener à la méthode inductive : elle comporte plutôt nécessairement trois traits : utilisation du raisonnement hypothético-déductif . admis que l’induction n’est concluante que négativement. L’autre dégage les axiomes à partir des sens et du particulier. pour mieux soumettre l’esprit à l’ordre des choses . Sans doute Bacon est un moderne si. et ce qui dans la spéculation vaut comme cause. rend ses jugements et invente les axiomes moyens. ministre et interprète de la nature.

fr Page 101 . Le vrai travail de la philosophie est à cette image. c’est-à-dire toutes les généralisations abusives. les habitudes du langage . et c’est une erreur bien grande d’affirmer que les sens sont la mesure des choses ». « car le témoignage et l’information qu’ils apportent ont toujours proportion à l’homme. dans l’enchaînement et l’avancement de l’expérience.L’EXPERIENCE légère et comme par jeu. les rationnels. de constance et de peine. puis commodes. Il s’agit de connaître le monde à partir de lui-même et non de projeter sur lui les fictions de l’esprit. les préjugés invétérés. Elle s’oppose aux erreurs inhérentes de l’entendement que Bacon appelle les idoles. 95 « Ceux qui ont traité les sciences furent ou des empiriques ou des dogmatiques. et la matière que lui offre l’histoire naturelle et les expériences mécaniques. Mais quand l’expérience progressera selon une loi sûre avec suite et sans interruption. c’est-à-dire la philosophie qui fait un usage a priori de la raison. Elle seule peut corriger le dogmatisme. il ne la dépose pas telle quelle dans la mémoire. Bacon en distingue plusieurs sortes : les idoles de la race (idola tribus).www. on pourra espérer mieux des sciences ». mais modifiée et transformée dans l’entendement. il faut réorganiser l’expérience naïve du monde dans le cadre d’une expérimentation. les aberration de la nature humaine en général. Aussi. des arts et de toute la connaissance humaine – ou plutôt. 100 « Il ne s’agit pas seulement de porter ses recherches et ses soins à des expériences plus nombreuses et d’un autre genre que les expériences pratiquées jusqu’ici. mais la transforme et la digère par une faculté qui lui est propre. tissent des toiles à partir de leur propre substance . Car une expérience vague et s’abandonnant à elle-même […] est un simple tâtonnement et paralyse les hommes plus qu’elle ne les informe. un ordre et un progrès tout différents.LAURENT COURNARIE . à la manière des araignées. il faut aussi introduire un lien méthodique. en variant quelque peu les expériences déjà connues . Il ne cherche pas son seul ou principal appui dans les forces de l’esprit . en cas d’échec. ils se dégoûtent et renoncent à leur tentative. de l’entendement qui se prend pour la mesure du monde alors qu’il n’en est que le miroir © Laurent Cournarie . à la manière des fourmis. 1. c’est-àdire organiser une méthode de l’expérience en quelque sorte. Pour y remédier. Nous ne savons comment y pénétrer et nous sommes abusés par plusieurs sortes d’erreur. d’une alliance plus étroite et plus respectée entre ces deux facultés. 2 – L’empirisme de Bacon Bacon entend entreprendre la restauration des sciences. expérimentale et rationnelle (alliance qui reste à former). il faut bien espérer ».philopsis. il faut s’inspirer des arts mécaniques qui « fondés sur la nature et sur la lumière de l’expérience […] ne cessent de pousser et de croître comme s’ils étaient pénétrés d’un esprit : d’abord grossiers. Si d’aventure ils s’attellent aux expériences avec plus de sérieux. et toujours augmentés » (§ 74). D’abord les erreur des sens. enfin perfectionnés . la force de habitude. autant d’images (eidolon) qui nous voilent la réalité des choses. Les empiriques. c’est pour dépenser toute leur activité à creuser une seule expérience ». L’expérience est bien « la meilleure des démonstrations » comme dit l’aphorisme 70. se contentent d’amasser et de faire usage . Mais le monde est pour celuici un labyrinthe. non à l’univers .Philopsis . mais la méthode de l’abeille tient le milieu : elle recueille sa matière des fleurs des jardins et des champs.

c’est-à-dire par la doctrine de l’induction vraie. qui sont les affabulations des systèmes philosophiques : « ce sont autant de fables mises en scène et jouées. qui sont propre à l’homme individuel : ses dispositions. coordonner. son éducation….fr Page 102 . dans ceux qu'on a frottés . les idoles de la caverne (idola specus). par les briquets . qui la font cesser ou qui l'accompagnent. mêlant sa nature à la nature des choses . retiennent la chaleur. A partir d’une base expérimentale massive et sérieuse. de l’état actuel des recherches). et ainsi observer son phénomène pour faire apparaître toutes les causes qui l’engendrent.www. dans les eaux chaudes naturelles. sans être chauds par eux-mêmes. c'est-àdire en été et à midi. et d’autre part rechercher l’expérience qui tire à conséquence pour inventer de nouvelles expériences . dans les volcans dans les solides échauffés. enfin les idoles du théâtre (idola theatri).philopsis. avant d’en donner une théorie. il ne s’agit pas de s’en remettre à l’empirisme naïf qui procède par accumulation des données sans critique. les définitions reçues. les fourrures . les associations verbales . dans les rayons concentrés par un miroir. Hooke. dans les corps qui. étant convaincus que l’expérimentalisme est la voie que doit emprunter la science si elle veut progresser. il est requis d’orienter l’esprit dans sa démarche expérimentale. dans les corps que l'on a approchés du feu. Mais si Bacon pense la méthode empirique (inductive) des sciences naturelles (et si il a été reconnu par les membres de la Royal Society (Boyle.LAURENT COURNARIE . comme la laine. lorsqu'ils sont et plus nombreux et plus intenses. dans les liquides bouillants. les classer dans des tables d’inventions (selon la présence. dans toutes les circonstances qui la font naître.Philopsis . lorsqu'on le place sur la langue…) .L’EXPERIENCE déformant. l’absence. puisque c’est dans cette recherche que l’esprit court le plus grand risque de la spéculation sans objet. le degré) afin de mieux séparer les natures des choses – Bacon se détournant de la recherche des causes. Mais d’un autre côté. dans la foudre. il ne l’a pas appliqué au © Laurent Cournarie . La solution passe par la substitution de l’experimentum à l’experientia. Il pose donc plusieurs règles évidemment utiles : de ne pas se contenter d’une expérience isolée ou d’une observation fortuite. avancer pas à pas vers des principes qui « adhèrent à la nature des choses » . dans les vapeurs. comme. ordonner les observations recueillies. mais au contraire d’une part de multiplier et de varier les expériences (ainsi pour la chaleur. dans les étincelles produites par les chocs. Glanvill) comme un père fondateur. il faut instaurer l’expérience pour qu’elle puisse restaurer les sciences. Si le dogmatisme s’égare dans l’abstraction. dans les aromates et dans les sensations qu'ils produisent. ce qui les pousse à réaliser l’un des vœux de Bacon : l’institution de l’expérience lettrée. celle du poivre. c’est-à-dire les habitudes de langage. il faut l'examiner sous tous ses rapports. l’empirisme s’égare dans le labyrinthe des choses particulières. par exemple. tous les effets qu’elle produit afin d’en connaître la nature et les lois : Bacon préconise de l’examiner dans les rayons du soleil. par exemple. c’est-à-dire la publication des résultats non définitifs des expériences. Autrement dit. qui ont créé des mondes fictifs et théâtraux ». les idoles de la place publique (idola fori).

Bacon donc ne précise pas encore les étapes de la démarche expérimentale et sa conception de la science se limite à la collecte minutieuse des faits (ce qu’il appelle « la chasse de Pan ») pour dresser des tables méthodiques d’observation – par exemple. Bacon est un grand génie et l’idée de sa grande restauration des sciences est une idée sublime . l’homme est à l’égard de la nature comme le disciple l’est au maître. c’est-à-dire la collection des faits. Ainsi. ainsi que je l’ai dit plus haut. autant. procédant par voie de compilation (sans procéder personnellement aux observations mais s’appuyant sur des comptes-rendus douteux). surtout l’été. dans l’expérimentation véritable. la « table d’exclusion ». Bacon est plutôt un homme de la Renaissance. Mais la science moderne ne s’est pas engagée dans la voie tracée par le Novum organum. Introduction à la méthode expérimentale. mais c’est comme pour « une première vendange ». en attendant mieux. envisage la science comme une entreprise collective. on l’a évoqué. l’homme est à la nature comme un juge au témoin. on est séduit et entraîné malgré soi par la lecture du Novum Organum et de l’Augmentum scientiarum. 1ère partie. I. pour la chaleur il donne la « table de présence » (rayons du soleil. comme l’abeille réconcilie les vertus de la fourmi et de l’araignée. non plus que la question de savoir si l’on procède par l’un ou l’autre de ces soi-disant procédés de l’esprit. Voici un texte de Cl. du soleil en altitude). la « table de degrés » (degré de chaleur nul pour les corps inanimés…). revêtues des formes poétiques les plus élevées. On reste dans une sorte de fascination devant cet amalgame de lueurs scientifiques. dans l’observation. à l’imagination généreuse et manquant d’esprit critique. dans le cadre de la démarche hypothéticodéductive. Même s’il prétend réunir l’empirisme et le rationalisme.) La raison peut essayer des hypothèses. 66. Il a été davantage « fourmi » qu’abeille. 98) et d’autre part on ne trouve nulle part l’hypothèse d’une structure mathématique du réel. Cependant l’induction baconienne est devenue célèbre et on en a fait le fondement de toute la philosophie scientifique. la procédure de mesure est une espèce d’appendice à la physique (cf. Les vrais inventeurs de la méthode expérimentale sont plutôt Galilée et Torricelli qui l’ont pratiquée alors que Bacon n’a pu s’en servir (cf. Bernard qui résume cette critique de l’induction baconienne comme modèle pour la méthode expérimentale : « Je ne crois pas. rayons réfléchis et concentrés…).philopsis. autant. insiste sur l’expérimentation.fr Page 103 .www. Bernard. du moins selon l’interprétation de Koyré. 6). Bacon a © Laurent Cournarie . Bacon utilise trop littéralement l’idée d’outil (organon) comme si la méthode apportait d’elle-même et de l’extérieur au savant un ensemble de préceptes dont l’application mécanique assurerait du succès de l’enquête : « notre méthode d’invention dans les sciences rend tous les esprits presque égaux et laisse bien peu d’avantages à la supériorité du génie » (I. II. la « table d’absence » (rayon de la lune. Cl. Enfin. D’une part. Certes il a l’idée d’une science efficace.LAURENT COURNARIE . 61 et 122. la raison reste chez lui soumise à l’expérience tandis que. la science moderne est davantage inspirée par le mathématisme platonicien.Philopsis .L’EXPERIENCE point de faire progresser la science. Novum organum. qu’il y ait grand profit pour le savant à discuter la définition de l’induction et de la déduction.

L’EXPERIENCE senti la stérilité de la scolastique . assigné à résidence à vie après la condamnation de 1632.1 – Expérience et mathématisation Le coup de génie de Galilée. et il me semble avec M. méthode que Galilée et Torricelli ont si admirablement pratiquée. d’une manière générale. il a bien compris et pressenti toute l’importance de l’expérience pour l’avenir des sciences. je dirai que. Galilée opère cette mutation en géométrisant le phénomène de la chute des corps – il évoque la loi du mouvement uniformément accéléré dans une lettre à Paolo Sarpi en 1604. Cette nature mathématisée entraîne avec elle une mutation dans l’idée même de science d’après Husserl. que pour Aristote : le mouvement (local) est une espèce du changement (metabolè) le changement.fr Page 104 . une fois encore. comme toujours. 125). il ne me paraît pas permis de dire. indispensables comme les échafaudages sont nécessaires pour construire une maison. qu’il ait doté l’intelligence humaine d’un nouvel instrument. Dans cet ouvrage. Il suffirait de citer pour le prouver. des admirateurs outrés et des détracteurs. Cependant Bacon n’était point un savant. Il attaque donc l’aristotélisme de front : « Nous apportons sur le sujet le plus ancien une science absolument nouvelle » (3ème journée.LAURENT COURNARIE . l’intellectuel éclairé. avec Simplicio. comme dans le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde de 1632. qui est aussi bien un « coup de force ». même en parlant de Bacon. Il s’agit donc de réfuter l’aristotélisme et lui substituer une science nouvelle qui est la science véritable de la nature. tout en reconnaissant le génie de Bacon. les essais malheureux qu’il en a faits. qui se traduit par une tension vers un achèvement . qui est censé incarner la science officielle. 2 – SCIENCE MODERNE. et don Bacon n’a jamais pu se servir ». Agé de 69 ans. de même que les grands orateurs ont précédé les traités de rhétorique. qu’il a inventé la méthode expérimentale . de Rémusat que l’induction ne diffère pas du syllogisme. Bacon a eu. © Laurent Cournarie . anthropomorphique et à la cosmologie finaliste d’Aristote35 35 Rappelons. je ne crois pas plus que J. Salviati qui est son porte-parole. D’ailleurs je crois que les grands expérimentateurs ont apparu avant les préceptes de l’expérimentation. et Sagredo qui représente l’honnête homme.Philopsis . de Maistre. nous avons vu cependant que ce sont les auxiliaires de la méthode. de soumettre et d’unifier universellement la nature au langage mathématique. Galilée le fait en opposant à la physique qualitative. et il n’a point compris le mécanisme de la méthode expérimentale. Bacon recommande de fuir les hypothèses et les théories . il fait dialoguer deux amis.philopsis. p. mais l’énonce seulement trente ans plus tard dans les Discorsi. le changement n’est pas quantifiable : il relève d’une disposition interne du corps vers son lieu naturel – seul le mouvement circulaire (les phénomènes célestes) est mathématisable . est le signe d’une privation. c’est de mathématiser toute la nature. Par conséquent.www. Sans me mettre ni d’un côté ni de l’autre. Galilée n’a plus rien à perdre. SCIENCE EXPERIMENTALE 2.

Les mathématiques prennent la place de la logique dans l’exposition démonstrative. et non pas le repos . du moins faut-il soumettre la connaissance scientifique au principe d’autorité et à la méthode herméneutique des textes. Les mathématiques constituent désormais la méthode de recherche de la physique : « Je me vois rabroué par mes adversaires et je les entends me crier dans les oreilles qu’une chose est de traiter la Nature en physicien et autre chose en mathématicien. Raisonner en physique. p.LAURENT COURNARIE . axiomes et théorèmes. droite/gauche. L’exposition de la science nouvelle se fait sur le modèle euclidien. abandonner le langage (de la philosophie) des mots. Le vrai livre de philosophie n’est pas un texte philosophique. Le langage naturel est impuissant à connaître la nature parce que la nature est écrite en langue mathématique 36. Mais le corps résiste à cette violence et s’efforce de revenir au lieu de sa disposition naturelle . Par là.www. Galilée indique ici que la philosophie n’est pas écrite dans la tradition. les remarques à partir de la préface au Traité du vide de Pascal. cette conception du mouvement fait appel à une conception hiérarchisée du monde. il faut changer de moyen. mais écrite dans la nature qui est le texte unique et universel. Il faut changer de texte.Philopsis . En conséquence. Et pour ce faire. omniprésent sous le regard des hommes. Mais comme tout texte. Comme si la vérité n’était pas une. C’est toute la nature qui s’unifie en se mathématisant. à notre époque. par définitions.fr Page 105 . Cf. Si toute vérité n’est pas de type mathématique. mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit.L’EXPERIENCE l’idée que l’ordre de la Nature est intrinsèquement mathématique. vu comme fini et orienté selon six directions (haut/bas. C’est le même langage qui s’applique aux mouvements des corps célestes ou aux mouvements de notre monde matériel. à moins qu’un mouvement (violent) ne les oblige à le quitter. Comme si la géométrie. © Laurent Cournarie . que les géomètres doivent demeurer dans leurs songeries et ne pas se mêler des sujets philosophiques où la vérité est fort différente de la vérité mathématique. mais dans la nature. Un passage célèbre de l’Essayeur (Il Saggiatore de 1623) dit ainsi : « La philosophie [= la physique] est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux. sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot » (Belles-Lettres. c’est raisonner en géomètre. la mathématisation possède une validité générale. avant/arrière) 36 C’est au moins un partage des savoirs qui s’opère ici. pouvait porter préjudice au développement de la vraie les choses tendent par nature à demeurer en leur lieu. pour celui des figures géométriques. de paradigme : la vérité du monde n’est pas déposée dans les ouvrages des philosophes depuis l’Antiquité.philopsis. Ou encore les mondes céleste et terrestre en obéissant au même langage mathématique forment la nature. il faut comprendre que les mathématiques sont le langage que parle la Nature. le mouvement a besoin d’une cause explicative. il faut en décoder le sens. je veux dire l’Univers. des cercles et autres figures géométriques. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles. mais c’est la nature. 141).

c’est-à-dire l’art de « trouver la vérité en des questions ». La seconde est la physique. x = la distance parcourue et t = la durée de la chute]. il est bon qu’il s’exerce longtemps à en pratiquer les règles touchant des question simples et faciles. et c’est l’idéal mathématique qu’il faut universaliser et étendre à tout le champ du savoir (mathesis universalis). Puis lorsqu’il s’est acquis quelque habitude à trouver la vérité en ces questions. parce qu’elle ne fait pas apercevoir tout le travail d’abstraction qu’accomplit ici Galilée. dont la première partie est la métaphysique. uniformément accéléré vers le bas. outre qu’elle est inexacte parce que Galilée n’écrit aucune formule et ne conçoit pas la gravité comme l’effet de l’attraction terrestre mais comme une propriété du corps. abandonnant les questions relatives à la nature des choses. Descartes a été fortement marqué par la disparité entre la physique et les mathématiques dans son enseignement chez les jésuites. © Laurent Cournarie . mais la langue commune de l’esprit et de la nature. qui contient les principes de la connaissance […]. une application directe de ce changement dans le statut des mathématiques. La seule science assurée. la vitesse est la dimension du mouvement. entre autres résultats. g = l’accélération de la pesanteur38. mais la pesanteur est la dimension suivant laquelle les sujets sont pesés. on assiste à une ontologisation du langage mathématique. réduisant par méthode les phénomènes à un ensemble de rapports qui se ramènent eux-mêmes à deux types.philopsis. Cette accélération ne sera expliquée qu’avec Newton. qui ne sont plus simplement un langage abstrait de l’esprit pour l’esprit. les espaces parcourus sont proportionnels au carré des temps. Cette abstraction est triple.t et x = 1/2g. 37 Chez Descartes aussi la physique est marquée par les mathématiques. c’est-à-dire capable de fonder sa certitude sur l’évidence des raisons (« toute science est une connaissance certaine et évidente » (Règles. C’est la notion de « dimensions » qui trouve une généralisation extrême : « Par dimension nous n’entendons rien autre chose que le mode et le rapport sous lequel un sujet quelconque est jugé mesurable. Elles prennent là encore la place de la logique (syllogistique). l’ordre ou la mesure.LAURENT COURNARIE . Le principe du mouvement uniformément accéléré (traité dans la 3ème journée des Discours. Autrement dit. comme si celui qui sait la géométrie ne pouvait savoir la physique ni raisonner en physicien des problèmes de physique » (fragment relatif au Discours sur les corps flottants de 1612)37. Mais cette « traduction ».L’EXPERIENCE philosophie. en laquelle.Philopsis . Ainsi la physique se géométrise. il doit commencer tout de bon à s’appliquer à la vraie philosophie. Comme s’il était impossible d’être philosophe et géomètre. en sorte que non seulement la longueur.t2 [v = vitesse du mobile. Comme l’on sait. critiquée pour son formalisme vide et son impuissance à découvrir et à inventer la vérité. La vraie logique est issue de la pratique des démonstrations mathématiques.fr Page 106 . qui est la propédeutique pour l’exercice de la méthode. est insuffisante. présente dans l’équation par le constat expérimental d’une force accélératrice. la largeur et la profondeur sont des dimensions du corps. En quelque sorte. 2). on examine en général comment tout l’univers est composé . après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles. c’est-à-dire la chute libre et le roulement sur un plan incliné) est. et ainsi d’une infinité d’autres choses de cette sorte (Règles. tel que : v = g. 4). on dira que le mouvement de chute libre d’un solide sans vitesse initiale est un mouvement de translation rectiligne vertical. Cette méthode trouve son application en métaphysique et en physique : « et parce qu’elle [la raison] dépend beaucoup de l’usage. puis en particulier quelle est la nature de cette terre et de tous ces corps » (Principes de la philosophie). En traduisant dans un langage plus actuel.www. comme sont celles des mathématiques. ce sont les mathématiques (elles ne donnent pas lieu à disputes). 38 Galilée n’explique pas l’accélération uniforme du mouvement : la lettre g est une constante.

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

Abstraction du problème (aristotélicien) de la cause du mouvement.
On sait décrire le phénomène de la chute mais « l’occasion ne … semble pas
favorable pour rechercher la cause de l’accélération du mouvement
naturel », dit Salviati. La description mathématique fait découvrir et
démontrer quelques propriétés d’un mouvement accéléré. A la recherche du
« pourquoi » se substitue la connaissance du « comment » du phénomène.
Abstraction de l’expérience sensible. Galilée raisonne à partir d’un cas
limite pour l’expérience : l’hypothèse que dans le vide, les corps
descendraient à la même vitesse, autrement dit que les variations de vitesse
que l’on observe dans l’expérience sensible sont dues aux caractéristiques
du milieu (résistance de l’air) ; « Seul un espace absolument vide d’air et de
tout autre corps, si ténu et si aisé à pénétrer soit-il, pourrait nous rendre
perceptible ce que nous voulons découvrir […], un tel espace ne nous est
pas donné » (Discours, 1ère journée). Ce n’est pas l’expérience sensible qui
sert de base à la connaissance du mouvement, mais à l’inverse l’abstraction
de l’expérience, c’est-à-dire l’hypothèse d’un vide irréalisable (à l’époque
de Galilée – Newton est le premier à montrer que dans un tube à essai où a
été réalisé le vide, des corps de masses différentes ont le même mouvement
de chute), et c’est cette hypothèse qui vaut comme un principe qui peut
servir à imaginer des expériences nouvelles sur la chute des corps
(expériences rendues extrêmement difficiles par l’imprécision des
instruments de mesure : « pour mesurer le temps, nous prenons un grand
sceau d’eau rempli d’eau », percé en son fond, pendant que roule la boule de
bronze sur un plan incliné, et l’on mesure l’eau ainsi recueillie) : « Si nous
prenons comme principe que tous les corps tomberaient également vite dans
un milieu où ne se manifesterait aucune résistance à la vitesse du
mouvement […], nous serons en mesure de déterminer correctement les
proportions des vitesses de mobiles semblables ou dissemblables soit dans
le même milieu, soit dans différents milieux pleins, et pour cela résistants »
(1ère journée).
Enfin une abstraction géométrique, ou par diagrammatisation
géométrique39. Galilée fait correspondre les instants du temps et les degrés
de vitesse avec des grandeurs géométriques.

39

Cf. Catherine Chevalley, « Nature et loi dans la philosophie moderne », in Notions de
philosophie I, Folio, 1995

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 107

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

Si l’on découpe les intervalles réguliers t1, t2, t3, tm, … on aura les
vitesses croissantes qui leur correspondent : t1 v1, t2 v2, t3 v3, tm vm, … A
l’aide d’un raisonnement qui anticipe le calcul infinitésimal, Galilée montre
que si on rapproche en resserrant et en multipliant le plus possible les
instants sur la ligne OT, à la limite, les lignes des vitesses finiront par
recouvrir l’aire du triangle OTV. Si on appelle v la ligne TV, et t la ligne
OT, alors la surface du triangle sera :
OTV = v.t/2 ou bien 1/2v.t qui désigne l’espace parcouru.
Mais comme on sait que dans le cas du mouvement uniformément
accéléré
v = g.t,
on peut remplacer v par g.t, ce qui donne :
OTV = 1/2g.t2 qui n’est autre que la loi de la chute des corps.
Cette interprétation géométrique du mouvement met ainsi en relation
les grandeurs physiques du temps, de l’espace et de la vitesse. Le concret
n’est plus l’immédiat de l’expérience sensible, mais c’est en quelque sorte
l’abstrait, la configuration mathématique qui le révèle ou le produit. Le
rapport aristotélicien entre mathématiques et réalité se trouve en effet
inversé. La géométrie n’est plus une forme pure, abstraite, donc appauvrie
de la réalité (le sensible concret), mais au contraire la forme constitutive du
réel. Le sensible vient occulter la rationalité du réel, brouille son
intelligibilité, que seul le modèle mathématique permet de révéler40.

40
Descartes explique par le préjugé de l’enfance, la croyance à l’arrêt spontané des
mouvements et l’effort pour tendre au repos. Cette croyance est contraire au principe d’inertie, c’està-dire à la conservation de la quantité de mouvement et de repos (« chaque chose demeure en l’état
qu’elle est [mouvement ou repos], pendant que rien ne le change » (Principes, II, 37, p. 185), et
même inconciliable avec le principe scolastique selon lequel une chose ne peut ex propria natura, se
porter à son contraire (p. 186).

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 108

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

Ainsi dès lors le mouvement est réduit au mouvement local. Comme
l’écrit Descartes, « les corps passent d’un lieu en un autre et occupent
successivement tous les espaces qui sont entre deux » (Le Monde, ch. 7 p.
353). Sans doute n’y a-t-il pas de mouvement sans mobile, mais le mobile
n’est rien d’autre qu’une partie de l’étendue, une certaine figure de la
matière (un corps n’est pas une substance, pourvue de qualités sensibles
(dureté, couleur …), mais seulement un mode de la substance étendue :
« […] nous connaissons clairement et distinctement qu’il a tout ce qui le fait corps, pourvu
qu’il ait de l’extension en longueur, largeur et profondeur : d’où il suit aussi que, pour être,
il n’a besoin d’elles [qualités sensibles] en aucune façon et que sa nature consiste en cela
seul qu’il est une substance qui a de l’extension » (Principes, II, 4, p. 149-150). Et le

mouvement n’est rien d’autre qu’une certaine disposition d’une partie
figurée de l’étendue et plus exactement qu’un changement de position dans
un espace (ou mieux de l’espace) où les lieux sont équivalents. Au lieu
d’une privation, il est un événement extérieur au corps41. Il se prête à des
mesures. A chaque instant, le mouvement est caractérisé par une vitesse,
définie par un rapport mathématique entre des espaces parcourus et des
intervalles de temps, dont on peut analyser les variations
(accélération/décélération). Le mouvement enfin n’est plus essentiellement
différent du repos (terminus ad quem)42. C’est ce qu’on appelle désormais le
principe de relativité galiléen : il existe des points de vue équivalents pour la
description des mouvements et la différence entre mouvement et repos est
liée au référentiel : une chose n’est en mouvement ou en repos que
relativement à un référentiel donné43. Cette identité de statut entre le
mouvement uniforme et le repos est à la base de ce que Newton appellera la
loi d’inertie (tout corps persévère dans l’état de repos et de mouvement
uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins qu’une force
n’agisse sur lui et ne le contraigne à changer d’état)44. Autrement dit, ce
n’est pas ici le mouvement qui est à expliquer, mais plutôt son arrêt.
Finalement, l’opposition du mouvement et du repos ayant ainsi perdu de sa
pertinence, ainsi que la distinction entre mouvement naturel et mouvement
violent, la cosmologie change aussi radicalement : le monde est un espace

41
Le mouvement n’est pas une propriété du mobile, mais un phénomène extérieur au corps.
Le mouvement n’est pas le processus vers la forme achevée ou, pour le mouvement local, le transport
de la chose vers son lieu naturel, mais il existe en soi comme une chose. Mais considérer le
mouvement en soi, ou distinctement c’est le considérer géométriquement (Le Monde, ch. 7, p. 352353).
42
Mouvement et repos ne sont rien d’autre que deux dispositions pour un corps, deux façons
différentes d’être disposé (Principes, II, 27, p. 172).
43

Descartes l’illustre par l’exemple d’un homme assis à la poupe d’un navire qui croit se
mouvoir en fixant le rivage, et demeurer au repos en ne considérant que le navire (Principes, II, 24, p.
168-169). Mais il est plus exact de dire, pour supprimer toute dimension psychologique dans la
définition du mouvement (le marin croit qu’il est en mouvement ou immobile), « qu’il est le transport
d’une partie de la matière, ou d’un corps, du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement, et que
nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres » (ibid., 25, p. 169)
44

Chez Descartes, le principe d’inertie est fondé dans l’immutabilité de Dieu.

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 109

quoique sur un nombre fini de propositions : « Je dis que l’esprit humain comprend quelques propositions aussi parfaitement et en a une certitude aussi absolue qu’en peut en avoir la Nature elle-même . puisqu’elle est en quelque sorte toujours extérieure à elle-même. c’est-à-dire finalement du pouvoir de l’esprit sur la nature (par les mathématiques. 61) : découverte de la légalité de la nature. Autrement dit. avec le même degré de certitude. « Galilée et Platon ». est recouvert ou oublié.fr Page 110 . définissable en termes de position et de vitesse.philopsis. le mouvement. Ou ce qu’il y a d’intériorité. ce qui. l’expérience et le sentiment y reconnaissent : la vie. un certain état. p. l’homme est comme maître et possesseur de la nature : par les mathématiques. On peut interpréter en deux sens différents cette conquête : comme une découverte et comme un recouvrement pour parler comme Husserl (cf. dans la deuxième formulation cartésienne (2ème loi ou principe de la continuation du mouvement en ligne droit) dit expressément que « tout corps qui se meut. c’est ce que l’intuition. au-delà de laquelle il ne semble pas qu’il puisse exister une certitude plus grande » (Dialogue. se réfugie en Dieu qui. de vie.LAURENT COURNARIE . 187) © Laurent Cournarie . Etudes d’histoire de la pensée scientifique. ou dans la 45 Le principe d’inertie. 39. Ainsi. p. homogène et isotrope. mais de sa position dans l’être objectif de la nature. Ce que l’homme doit voir dans la nature. la connaissance de la nature est vraie et assurée de progresser. cité par Koyré. Ainsi la nature mathématisée est une nature légalisée. et de la matière à ce qui est déterminable mathématiquement. de dynamisme. en vertu de sa nature propre. c’est sa géométrie. parce que la mathématisation de la nature implique une réduction de la nature à la matière. p. de la nature. à cette espèce appartiennent les sciences mathématiques pures. sans vie. Un être n’est pas ce qu’il est et comme il est. Elle n’est plus soumise à des forces occultes. par sa subordination au principe d’inertie : le changement dans la matière trouve sa cause dans une cause externe. Mieux. de ce corps dans l’espace.L’EXPERIENCE infini. La nature n’est plus principe de détermination. tend à continuer son mouvement en ligne droite » (ibid. contient l’origine et la fin du sens de la nature. je crois que notre connaissance égale la connaissance divine en certitude objective parce qu’elle réussit à comprendre leur nécessité. La nature n’a plus de secrets. il voit la nature comme Dieu. en tant que cause créatrice de la nature. Crise….www.. et en même temps recouvrement. c’est-à-dire la géométrie et l’arithmétique dont l’intellect divin connaît bien entendu infiniment plus de propositions pour la simple raison qu’il les connaît toutes . sans dynamisme propre. toute la nature se réduit à la matière (c’est-à-dire à l’essence géométrique de l’étendue) et au principe de conservation de la matière (loi d’inertie) : un corps est une certaine figure de l’étendue. mais quant au petit nombre que comprend l’esprit humain. Elle est sans intériorité. 193). unifié par les lois mathématiques45 qui le régissent universellement dans toutes ses parties.Philopsis . en ouvrant à la raison une histoire indéfinie d’expérimentation). Les mathématiques font connaître la nature en déterminant l’être de la nature : elle s’identifie à l’essence géométrique de l’étendue et des lois du mouvement.

On se contentera d’en rappeler les grandes lignes. C’est ce qu’explique le philosophe allemand dans la seconde préface de la Critique de la raison pure où il montre que la science n’est possible qu’à partir du moment où la raison commande l’expérience. © Laurent Cournarie . apparition d’une réalité nouvelle par rupture (sens politique) et non retour périodique d’une configuration (sens astronomique).LAURENT COURNARIE . et le sentiment ne fait rien connaître que notre rapport à la nature et non la nature même46. p. Si les théories scientifiques ont pu s’imposer contre tout un passé de préjugés. ce n’est qu’en rompant avec l’expérience immédiate. Il faut à la raison prendre l’initiative au lieu de se laisser guider par l’expérience. Autrement dit. La physique nouvelle illustre la révolution dans la méthode (la révolution copernicienne) qui définit toute connaissance prétendant au titre de science. ce qui arrive quand la raison détermine la connaissance de son objet. la théorie par le primat de la raison c’est-à-dire par une révolution dans la méthode. Si l’on rassemble ces deux points. c’est la révolution cosmologique copernicienne. la révolution scientifique se prolonge dans la révolution épistémologique qui pose 46 Cf. non qu’elle est la nature des choses (Principes.www.fr Page 111 . il a fallu démentir les faits. Le sens de révolution est ici moderne : changement qualitatif. tout au plus. II. l’entrée dans la science passe par la théorie. 3.L’EXPERIENCE subjectivité humaine (sentiment). la théorie scientifique suppose une renversement dans le rapport entre la raison et l’expérience. p. Le texte est bien connu. 2/ la substitution de l’hypothèse selon laquelle la raison donne à la nature ses lois à celle où la raison est supposée recevoir ses principes de l’expérience et de l’expérience exclusivement. Autrement dit. Il désigne trois choses : 1/ l’institution sur des bases solides et définitives d’une science par ce qu’on peut appeler une rupture épistémologique . Ainsi la révolution scientifique c’est l’acte de naissance de la science (et non pas une crise dans son histoire) qui consiste dans la révolution dans la méthode . c’est-à-dire où l’entendement se fait législateur – preuve que toute connaissance ne dérive pas de l’expérience. Mais le sens est inconnaissable (Dieu comme naturant). La théorie héliocentrique n’a donc pu se constituer en continuité avec l’expérience mais contre elle. il s’agit d’une révolution scientifique (dont la notion apparaît au XVIIIème siècle) pour désigner la destruction de la science antique. 148.philopsis. 156-157).2 – La raison et l’expérience : la révolution dans la méthode Kant tire toutes les conséquences philosophiques de la science nouvelle. Les sens n’ont. qu’une fonction pragmatique en nous enseignant ce qui est utile et nuisible. Kant fait alors un usage élargi du concept de révolution scientifique. et 11 . on peut considérer qu’il y a science quand une connaissance est fondée. Ou plus exactement. la distinction désormais classique entre les qualités premières et les qualités secondes des corps. 2. Pour rompre avec le géocentrisme et l’expérience sensible que le soleil se lève et se couche.Philopsis . La révolution scientifique par excellence. 3/ enfin.

L’EXPERIENCE précisément la question de savoir comment une science est possible (la philosophie transcendantale). ou c’est la révolution dont la méthode des mathématiques est sortie : la démonstration par construction dans l’intuition pure. et principalement avec Descartes et Galilée. être signifie être pensé et que le critère de la pensée de l’objet est sa soumission à l’ordre et à la mesure. Ici Kant ne peut établir la nature de la connaissance mathématique.fr Page 112 . Le but de Kant ici est principalement de montrer que la procédure méthodologique d’où naît la science est formellement toujours le même : l’ouverture de l’esprit à l’altérité. par exemple dans L’époque des conceptions du monde – montrent que la science moderne procède d’une décision radicale : que pour l’objet à connaître. La constitution scientifique des mathématiques est en rupture avec les démarches empiriques : c’est une révolution dans la méthode. et surtout l’analyse de la nature du temps et de l’espace qui n’intervient que dans l’Esthétique transcendantale. si importante et peut-être la principale contribution de Kant à l’histoire de la logique selon la remarque de Blanché. c’est une connaissance synthétique a priori. à partir du XVIème. la raison peut s’excéder elle-même dans un objet sans cesser de garder l’initiative de la connaissance. il faut bien entendre par là la naissance de la physique comme science. Galilée. La connaissance mathématique en effet pour Kant n’est ni un jugement empirique (« suivre pas à pas ce qu’il voyait sur la figure ») – c’est donc une connaissance rationnelle – ni un jugement analytique (« s’attacher… ») – c’est donc une connaissance a priori : autrement dit. Il y a bien une révolution baconienne mais elle consiste à fonder la connaissance sur l’expérience.LAURENT COURNARIE . altérité qui ne présente pas nécessairement un caractère empirique (il y a de l’altérité a priori). contre la philosophie scolastique qui se contente de commenter les œuvres d’Aristote au lieu d’observer la nature.www. Husserl dans la Crise des sciences européennes et la phénoménologie – et Heidegger après lui. la mathématisation de la nature qui précisément supporte la révolution dans la méthode de la physique. L’esprit en quête de la connaissance n’a pas à choisir entre la répétition de sa propre identité (l’analyse des concepts) et l’abandon à une altérité qui lui est complètement étrangère et qui le réduit à la passivité : autrement dit. On l’a déjà dit. Quatre noms sont cités : Bacon. pour représenter la révolution scientifique. Encore une fois.philopsis. ce qui spécifie la science moderne par rapport à la science antique n’est pas tant l’observation des faits que la perspective mathématique qui dirige l’expérimentation. Kant passe ensuite au § 7 à la révolution de la méthode en physique. On a déjà parlé de Bacon (1561-1626).Philopsis . entre jugement synthétique et jugement analytique. La révolution méthodique de Descartes ou plus largement la révolution copernicienne de la science moderne consiste dans la soumission © Laurent Cournarie . Cette révolution scientifique est donc d’abord illustrée par les mathématiques – alors que la logique n’a pas eu à changer radicalement de méthode parce que par principe elle n’est pas exposée à progresser à tâtons vers soi. Toricelli et Stahl. Il manque précisément la distinction qu’on vient d’évoquer. Mais il manque à cette révolution.

mais que cette détermination quantitative soit considérée comme l’être essentiel de la nature. conformément à ce projet directeur de la science moderne. 26).philopsis. en supposant que le mouvement est uniformément accéléré . le même moment se répète et s’ajoute à lui-même . […] Les objets de ce monde ne [sont] pas accessibles individuellement. Le nom de Galilée est associé à la découverte de la loi de la chute des corps (formulée en 1604) qui est la première loi de la physique moderne : la vitesse d’un corps qui tombe s’accroît proportionnellement au temps de chute et cette accélération de vitesse est la même pour tous les corps. dans un mouvement uniformément accéléré. et ensuite de seconde en seconde. Le point important c’est que la vérification expérimentale suit la découverte rationnelle. qui finalement. dans une progression infinie. ou du moins l’expérience est soumise à sa formulation mathématique. Le mathématique n’est pas un type d’être mais l’être de tout étant. op.. mais [sont] atteints par une méthode rationnelle systématiquement unifiée. atteint tout objet dans la plénitude de son être-en soi » (Husserl. p.L’EXPERIENCE de l’être à la pensée par l’ordre et la mesure. Sur cette base. de ce que signifie être pour l’étant naturel. visibles ou invisibles sont a priori connus ou pré-connaissables à l’infini d’un progrès de connaissance mathématique. à chaque instant se produit un nouvel accroissement de vitesse. Ce qui est donc pleinement décisif. donc être saisissable mathématiquement. Dans un mouvement uniforme.www. C’est en devenant mathématique et non en devenant expérimentale que la physique est devenue scientifique . à la fois ratio essendi et ration cognoscendi du monde qui devient alors « l’Idée d’une totalité d’être rationnelle infinie. cit.Philopsis .LAURENT COURNARIE . C’est pourquoi. le nom de Galilée est plus représentatif que celui de Bacon pour comprendre le sens de la révolution méthodologique de la physique.fr Page 113 . largeur et profondeur. Le projet géométrique de la physique a décidé. deux démarches interviennent : a) Galilée cherche à concilier l’accélération de la vitesse avec le principe métaphysique de la simplicité de la nature. incomplètement et comme par hasard à notre connaissance. il raisonne en mathématicien : un corps grave qui part du repos et descend en chute libre acquiert dans un premier instant de son mouvement un certain degré ou « moment » de vitesse . Tous les objets du monde. Ce renversement a une signification scientifique décisive (mesurer et expérimenter) parce qu’il a d’abord une signification ontologique. des accroissements de © Laurent Cournarie . c’est-à-dire être étendu en longueur. Qu’y a-t-il de remarquable dans cette loi ? Précisément son mode de découverte et et la façon dont elle a été vérifiée. contre la philosophie aristotélicienne de la nature. la vitesse de la chute s’accroît. Ce qui est connaissable ou ce qui est toujours déjà connu relève du nombre et de la quantité. § 8. Descartes veut. ce n’est pas que la matière soit déterminée quantitativement. b) à partir de cette supposition. rendre la physique géométrique. avant même que la connaissance quantitative de la nature ne soit entreprise. le mobile parcourt des espaces égaux en des temps égaux . Galilée part de la donnée sensible immédiate et irrécusable : le mouvement de la chute n’est pas uniforme.

il fait varier l’expérience.LAURENT COURNARIE .fr Page 114 . 2/ ou plutôt. Donc le mouvement n’est pas décrit. dit-il. c’est-à-dire d’un autre phénomène artificiellement produit : la construction d’un phénomène permet de comprendre un phénomène naturel universellement constaté. Il faut plutôt insister sur : 1/ l’abstraction de l’expérience : pour comprendre la chute des corps il ne faut pas observer un corps qui tombe et se contenter d’une explication verbale en évoquant un lieu naturel. ou les trois quarts.www. à l’origine de l’expérimentation elle- © Laurent Cournarie . et c’est ici que la raison intervient de manière décisive. On le débouche pendant le temps de l’expérience. la construction d’un modèle mathématique. On ne va pas de l’expérience à la connaissance par simple observation. d’un sceau rempli d’eau. variation plutôt que variété. Galilée l’a vérifiée par l’expérience du plan incliné. pour une inclination donnée. dans ces expériences répétées une bonne centaine de fois. Et c’est seulement ensuite qu’intervient la vérification expérimentale. ici sous la forme d’une sommation. toujours trouvé que les espaces parcourus étaient entre eux comme les carrés des temps. la vérification par variation systématique et mesure est une démarche rigoureusement scientifique : répétition de l’expérience (méthode inductive : ce qui est vrai une multitude de fois peut considéré comme vrai toujours.L’EXPERIENCE vitesse égaux s’additionnent en des temps égaux. il est reconstruit à partir d’une unité d’accroissement élémentaire. quelle que soit l’inclinaison du plan ». rendue possible par ce traitement mathématique (et donc analytique) de données. si l’expérience est d’une grande précision. inclinable à volonté et. porte-parole imaginaire de Galilée. Comment évaluer la valeur scientifique de cette expérimentation ? D’un côté. ce qui doit permettre d’évaluer la durée de chute. Galilée fait rouler une boule de bronze à l’intérieur d’un canal rectiligne pratiqué dans une pièce de bois. comme chez Aristote. Ainsi la méthode de Galilée comporte au départ le traitement mathématique du phénomène à étudier. d’instants en instants de quantités élémentaires. Mais l’essentiel n’est pas là. Ici Kant évoque précisément le récit de Salviati. en comparant le temps requis pour parcourir la longueur entière du canal avec le temps requis pour en parcourir la moitié.philopsis. mais on construit rationnellement une expérience pour expliquer un phénomène empirique . avec les mêmes paramètres) . Comment estimer le dixième d’un battement de pouls ? Salviati précise encore que Galilée s’est servi pour mesurer la durée.Philopsis . il faut faire le détour d’une expérience. une tendance du corps à le rejoindre… . c’est-à-dire à partir d’un raisonnement mathématique. percé en son fond d’un orifice étroit par lequel peut s’échapper un mince filet d’eau. est ici extrêmement rudimentaire et que les conditions de la vérification sont aléatoires. Ensuite. on l’ a vu. la mesure de la durée est approximative. Galilée passe ainsi de la simplicité métaphysique (qui sert de cadre général seulement à la recherche) à la simplicité mathématique. Mais d’un autre côté. puisque l’expérimentation. Cette loi de la chute des corps. nous avons. vérifie plusieurs fois que la durée de chute est toujours la même « au dixième de battements de pouls » près. on recueille ensuite et on pèse l’eau écoulée. ou toute autre fraction .

Galilée est sans doute le père de la science moderne. mais pour autant que c’est le traitement mathématique du phénomène qui permet cette vérification. Donc la manière nouvelle ou la méthode nouvelle de Galilée c’est de commander à l’expérience par le raisonnement. aussi grossières soient les expériences de Galilée. il fonde la science moderne sans recourir à l’expérience. comme s’il y avait une harmonie préétablie entre la raison et la nature (le langage mathématique). C’est le phénomène de la chute qui est embrassé par la raison. Ainsi cette chute détermine une accélération qui est une fraction de l’accélération de la pesanteur quand le plan est vertical et nulle quand le plan est horizontal. L’expérience vérifie la confiance dans le pouvoir de la raison à connaître la nature (« La nature a d’abord produit les choses à son gré. Il aimait à dire : « Je fus d’abord persuadé par la raison avant d’être assuré par les sens ». II). Mais contrairement à une opinion largement répandue. c’est-à-dire la concordance entre la nécessité rationnelle et la nécessité naturelle. Même si l’expérience n’est pas une preuve expérimentale incontestable. En résumé. il y a une hypothèse qui ne peut pas être suggérée par l’expérience : à savoir que la loi du mouvement accéléré dans la chute ralentie peut nous faire connaître la loi du mouvement accéléré en chute libre . Et. et aussi paradoxal soit le fait de poser que le réel est d’essence géométrique sans disposer des moyens techniques de mesure suffisamment précis. la part de la raison est toujours prédominante : elle précède l’expérience par la construction mathématique des données (le phénomène est réduit à quelques paramètres abstraits et quantitatifs qui confèrent son intelligibilité à l’expérience : toute la richesse qualitative du donné phénoménologique © Laurent Cournarie . Ainsi. si c’est possible. tous les faits convergent pour vérifier l’idée d’une intelligibilité de la nature. Dialogue.LAURENT COURNARIE .philopsis.www. dans la méthode expérimentale ainsi comprise. il s’agit de découvrir la loi rationnelle qui les décrit comme identiques en présumant que l’accélération dans la chute ralentie est une fraction de l’accélération dans le plan vertical . La première loi de la physique moderne est énoncée sans qu’il ait le moyen précis de la vérifier – ce qui ne sera fait que par Newton dans un long tube où il aura fait le vide grâce à la machine pneumatique inventée seulement en 1650 par Otto Guericke : alors on vérifie que des corps de tout poids et de toute matière lâchés simultanément arrivent en même temps en bas. entre la raison et les faits.Philopsis . l’expérimentation procède donc bien d’une rupture épistémologique par rapport à l’expérience immédiate.fr Page 115 . ou plutôt entre la raison et la nature par la construction d’un fait rationnel.L’EXPERIENCE même. par l’observation. puis déduire les conséquences de ce modèle et enfin les vérifier. il suffit qu’elle aille dans le sens de la raison. puis fabriqué la raison humaine en la rendant capable de découvrir (quoique non sans peine) une partie de ses secrets ». c’est-à-dire essentiellement la réduction systématique du monde sensible à sa structure mathématique (donc la réduction du qualitatif au quantitatif). Donc étudier scientifiquement un phénomène c’est construire un modèle mathématique en réduisant les données de l’expérience à un fait scientifique abstrait .

Cette thèse avait même été érigée en dogme au Moyen Age.LAURENT COURNARIE . La part du raisonnement est encore particulièrement nette dans la mise en évidence de la résistance de l’air. qui est donc indépendante du poids spécifique et du volume du corps qui tombe (évidence rationnelle). dans des milieux de forte densité. Mais on peut aussi trancher la question par une expérience.www. il y a l’observation immédiate (évidence empirique) selon laquelle tous les corps ne tombent pas à la même vitesse. De l’autre. C’est ce que fait Torricelli qui commande à son ami Viviani. D’un côté il s’agit d’affirmer l’universalité de la loi de la chute des corps. dans la chute libre des corps dans l’air. une expérience dans laquelle l’eau est remplacée © Laurent Cournarie . encore marqué par le préjugé. Torricelli consulte Galilée. Cette hypothèse est construite à partir de l’observation suivante : dans un milieu de densité très faible.Philopsis . Galilée formule l’hypothèse d’« obstacles accidentels et extérieurs » comme la résistance de l’air. Pour concilier l’universalité de la loi et la diversité de la donnée phénoménale (pour que la loi rende raison du phénomène malgré les apparences. un effet de ralentissement est dû au milieu et que donc si l’on supprimait totalement la résistance de l’air. suffit à assurer la conciliation recherchée entre le loi et les faits observables. la théorie est vraie en général et dans certaines limites). Cette observation conduit à supposer que. Galilée. Ainsi. les différences de vitesse sont beaucoup plus importantes : si le bois et le plomb tombent dans l’air a une vitesse approximativement semblable. On pourrait se contenter d’une réponse : l’horreur du vide a des limites (autrement dit. Le raisonnement a permis l’extrapolation des résultats à partir d’une constatation partielle et la formulation d’une loi universelle. Au contraire. clystère. Il s’agit bien ici d’une expérience de pensée : Galilée ne disposait pas des moyens techniques pour réaliser une expérience de ce genre. ventouse) c’est parce que la « nature a horreur du vide ». Jusque là on admettait que si un liquide est aspiré (pompe. Mais cette expérience de pensée.33 m) au dessus de la surface découverte du puits. comptant parmi les 219 « erreurs exécrables » dénoncées en 1277 par l’évêque de Paris). ou pour que l’expérience ne paraisse pas contredire la raison).philopsis. les différences de vitesse sont très faibles pour des poids très inégaux. Mis au courant.L’EXPERIENCE disparaît) et supplée aux limites de l’observation quand les moyens d’expérimentation sont insuffisants ou inutiles. sous bénéfice d’une confirmation ultérieure. tous les corps tomberaient à la même vitesse.fr Page 116 . ils se comportent de façon très dissemblable dans un milieu de plus forte densité tel que l’eau. en conclut que cette horreur avait des limites. Les expériences de Torricelli sur la pression atmosphérique sont partis d’un fait d’expérience : en 1643 un maître fontainier de Florence avait constaté que l’eau « refuse » de s’élever dans une pompe aspirante de plus de 18 brasses (= 10. sur les suggestions de Galilée. on a un fait « polémique » (la limite de l’élévation de l’eau dans les pompes) qui interroge la théorie admise (la nature a horreur du vide : « L’existence d’un vide séparé est impossible » dit Aristote dans la Physique – comme s’il y avait une contradiction logique entre la nature et le vide.

dont l’extrêmité libre est bouchée : on renverse le tube dans une cuvette pleine de mercure. La même expérience prouve donc à la fois la pesanteur de l’air (et permet ainsi d’inventer le baromètre) et la possibilité du vide (obtenue dans l’enceinte fermée du tube).LAURENT COURNARIE . supposant qu’elle s’expliquait par les variations de la pression atmosphérique. Torricelli avait noté de légères variations quotidiennes de la hauteur du mercure. décide de démontrer le bien fondé de la preuve expérimentale touchant le vide. Il fallait donc une autre expérience pour confirmer la vérité de la première. la hauteur de la colonne de mercure sera plus faible au sommet du Puy de Dôme que dans la plaine. lui-même étant malade) vérifie l’hypothèse. Pascal qui avait suivi avec intérêt les expériences de l’Italien. d’une matière subtile présente dans l’atmosphère). Si l’expérience de Pascal ( la « grande expérience des liqueurs » effectuée en 1648 par son beau-frère Florent Périer. L’expérience des liqueurs (rapportée dans la Lettre de Périer à Pascal du 22 septembre 1648) est un modèle du genre par : 1/ l’emploi d’un dispositif témoin permettant de prouver que seul le changement d’altitude © Laurent Cournarie . Torricelli avait prévu ce résultat. alors logiquement cette élévation doit diminuer avec l’altitude : la pression étant plus forte à basse altitude. C’est cette raison et non une hypothétique limite de résistance au vide qui fixe la limite de la hauteur d’eau dans les fontaines. Et il le prouve en montrant que la hauteur de la colonne de mercure (14 fois plus dense que l’eau) correspond au 1/14ème de la hauteur maximale des colonnes d’eau. on pourra dire sans aucune incertitude. Comment expliquer ce phénomène ? Torricelli conclut que les couches d’air exercent par leur poids une véritable pression sur le mercure de la cuvette qui maintient la colonne de mercure en suspension dans le tube. Un tube de 1 mètre est rempli de mercure.www. Pourtant l’expérience ne convainquit personne. il y a maintenant du vide. ce qui permet de vérifier l’hypothèse de Galilée selon laquelle la hauteur-limite est inversement proportionnelle à la densité du liquide). Le mercure du tube se vide dans la cuvette mais laisse subsister une colonne d’environ 76 cm dans le tube et au-dessus.Philopsis . en posant comme hypothèse que si la pression de l’air est la cause de l’élévation du liquide. publiant ses résultats en 1647.L’EXPERIENCE par du mercure (liquide de plus grande densité (14 fois plus que l’eau). On opposa des hypothèses ad hoc : peut-être le haut du tube était-il rempli d’une vapeur de mercure qui subsistait après l’opération.fr Page 117 . c’est-à-dire absolument. que la pression de l’air est la cause de l’élévation des liquides et le vide peut exister puisqu’on ne saurait dire « que la nature abhorre le vide au pied de la montagne plus que sur son sommet ».philopsis. là où il y avait du mercure.

réfutant la théorie aristotélicienne. R.Philopsis . Donc le cas Galilée est symbolique en quelque sorte : ce qui est en question. Boyle. pour les autres. Mariotte. 2/ le recours à une mesure intermédiaire à moyenne altitude pour établir avec certitude la relation entre l’altitude et la pression . c’est parce qu’il est avant tout un théoricien. C’est la raison pour laquelle il faut prendre au sérieux ces questions de physique simple (aujourd’hui au programme de 2de) : n’importe quel élève sait que la chute d’un corps qu’on laisse tomber vers le sol obéit à une loi formulée par la fonction e = 1/2gt2 : elle permet de calculer la distance parcourue en fonction du temps écoulé depuis l’instant initial (G ne prétend pas expliquer la cause du mouvement. substituant une théorie physique à une théorie philosophique du mouvement (l’acte de ce qui est en puissance en tant que c’est en puissance). 3 – GALILEE. l’idée « révolutionnaire » est de rapporter la vitesse au temps plutôt qu’à l’espace parcouru.fr Page 118 . c’est en manipulant des boules et des plans inclinés. Papin. qu’il a trouvé ses idées . Mach dans La mécanique (1883) y voient le père de la méthode expérimentale (et de fait Galilée a lui-même dans les Discours sur deux sciences nouvelles (1638) déclaré avoir fait une centaine d’expériences sur le plan incliné) . parce que sa vitesse augmente régulièrement et proportionnellement au temps écoulé depuis la chute. uniformément. THEORICIEN OU EXPERIMENTATEUR ? Le cas Galilée partage les interprètes : certains depuis le XIXe (notamment E. les autres jugent que l’expérimentation joue un rôle mineur dans sa recherche (dans les années 20-30). vent. afin de vérifier qu’ils n’interviennent pas dans le résultat. la prévention à appliquer le langage mathématique dans l’observation des phénomènes. C’est à la fois une percée conceptuelle considérable et un renouvellement de la physique puisque la voie est ouverte pour une réalisation expérimentale du vide : les premiers vides sont obtenus dans des chambres barométriques et au XVII et XVIII è (O. c’est une certaine image de la science (empiriste ou rationaliste). 3/ la répétition de l’expérience et la variation de certains paramètres (pluie. Hooke…) par des pompes pneumatiques jusqu’aux grands accélérateurs d’aujourd’hui s’approchant toujours plus du vide absolu à partir de pressions de plus en plus basses. R. qu’il a hardiment spéculé sur les phénomènes au lieu de se laisser guider par eux. avec le souci de dialoguer avec les faits. Pour les premiers.www. von Guericke. Or cette loi a exigé de lever de nombreux obstacles : l’expérience immédiate.L’EXPERIENCE fait varier la hauteur de la colonne de mercure . Mais le problème est de savoir si cette idée correspond à ce qui se passe dans la © Laurent Cournarie . mais certaines propriétés). Notamment. dénonçant le mythe d’un Galilée expérimentateur.philopsis.LAURENT COURNARIE . brouillard…). s’il a formulé une théorie satisfaisante du mouvement. D. la théorisation à partir de l’expérience immédiate. C’en est ainsi fini d’une théorie vieille de vingt siècles. La chute libre est un mouvement uniformément accéléré : accéléré parce que sa vitesse augmente à chaque instant .

mais aussi une expérimentation qui annonce la méthode expérimentale moderne : 1) elle est ingénieuse : Galilée a l’habileté de transposer le problème de la chute libre en un problème plus facile à traiter expérimentalement : celui d’une boule roulant sur un plan incliné . 4) Galilée fait varier les distances et les inclinaisons du plan. en sa compagnie de la façon suivante ». qui est d’un véritable homme de science. soucieux moi-même de m’assurer que l’accélération des graves en chute libre s’opère bien selon la proportion que nous avons décrite.LAURENT COURNARIE . c’est l’association entre la théorie et l’expérience.Philopsis .fr Page 119 . ce qui caractérise le travail de Galilée. Suit alors le fameux texte déjà lu et commenté Théoricien ou expérimentateur ? Fausse querelle . Il y a chez Galilée une anticipation rationnelle de l’expérience. c’est-à-dire comme l’objection en est faite par Simplicio à Sagredo : « Votre demande. 3) l’expérience est répétée plusieurs fois (accumulation des résultats) . 2) le dispositif et le protocole sont décrits minutieusement (Galilée revêt le canal d’une feuille de parchemin) . © Laurent Cournarie . est tout à fait raisonnable. j’en ai plus d’une fois cherché la preuve expérimentale.philopsis.L’EXPERIENCE nature.www. [Galilée] n’a nullement négligé de faire les expériences .

www. nous allons tenter de vérifier le bien fondé de ces deux assertions qui relèvent finalement d’un préjugé largement partagé : méthode scientifique = méthode expérimentale . l’instance de la connaissance a priori) exprime dans sa propre recherche le renversement moderne de la science caractérisé à la fois par l’association et non plus la dissociation entre la théorie et l’expérience et par la détermination rationnelle de l’expérience.Philopsis . en quoi elle assure à la connaissance le statut de © Laurent Cournarie . la construction théorique de l’expérience ne parvient peut-être pas à informer complètement l’expérience – ce qui n’est rien d’autre que souligner peut-être que l’expérience transcende les cadres de l’expérimentation.L’EXPERIENCE CHAPITRE IV : THEORIE ET METHODE EXPERIMENTALE Ainsi la science repose sur une révolution dans la méthode où la raison interroge la nature. 1 – LA SCIENCE OU LE RATIONALISME APPLIQUE Au fond. il faut réviser du fait de leur relation. D’emblée on comprend que pour tenter de saisir ce qu’est la méthode expérimentale. de sorte que le primat de la théorie sur l’expérience dans la connaissance ne s’affranchit pas d’une antériorité de l’expérience sur la méthode expérimentale elle-même.philopsis.fr Page 120 . Toutes ces questions ramènent à l’examen de la méthode expérimentale. n’est-ce pas réaffirmer le primat de la théorie sur l’expérience ? La méthode expérimentale ne contient-elle pas une théorie de l’expérience ? Mais aussi bien si la méthode expérimentale n’est pas une théorie scientifique. Mais parler de méthode expérimentale. mais une théorie de la connaissance scientifique de la nature – ce qui pose la question de son éventuelle falsifiabilité – l’expérience de la pratique expérimentale précède sa théorisation. Kant. peut-on continuer de lier la théorie à des principes a priori ? L’antériorité de la théorie sur l’expérience implique-telle l’antériorité d’éléments a priori sur l’expérience ? Une théorie sans expérience est vide : une expérience sans théorie est aveugle. chacun des deux concepts : si la théorie ne vient pas de l’expérience. qui cherche à étendre la méthode expérimentale à la connaissance de l’homme (« An attempt to introduce the experimental method of reasonning into moral subjects » selon le sous-titre du Traité). anticipe les réponses de la nature et conçoit des expériences adaptées à vérifier ses prédictions. si la connaissance scientifique unit la théorie et l’expérience. sans se faire le théoricien de la méthode expérimentale dans le texte de la seconde préface (c’est plutôt le contraire : Kant oppose à l’empirisme de Hume. c’est-à-dire par l’antériorité de la théorie sur l’expérience.LAURENT COURNARIE . Ou encore. ici. Mais la diction de l’expérience dans les cadres de la théorie n’est-elle pas dépendante de l’expérience elle-même ? Autrement dit. L’expérimentation est toujours antérieure à la théorie de l’expérimentation. du moins est-elle pour l’expérience. science physique = science expérimentale. Mais si théorie et expérience sont indissociables.

D’autre part l’expérience a-t-elle le primat dans l’élaboration de la connaissance ? Il est ici utile de se rappeler la formule connue de Kant au début de l’introduction de la CRP : « si toute connaissance commence avec l’expérience. 36. que l’histoire a immortalisée sous le nom d’expérience cruciale (cf. Autrement dit. II. il faut s’interroger sur le sens et la fonction de l’expérience.fr Page 121 .www. 255-267). pour la pensée moderne. Autrement dit. alors le sage peut se satisfaire de plusieurs explications théoriques dès lors que son inquiétude est supprimée.L’EXPERIENCE connaissance scientifique. sans tierce possibilité). p. comme le promeneur à la croisée des chemins. peut mettre au point une expérience telle qu’elle oblige la nature à se prononcer dans un sens ou dans un autre. les catégories de l’entendement). Or en va-t-il en physique comme en logique ? Est-ce parce que la nature a dit non à une hypothèse qu’elle dit oui à l’hypothèse rivale ? L’expérience infirme une théorie sans prouver l’autre. sensible ou intellectuel. sinon par des opérations de constitution relevant d’une synthèse active (comme le jugement dans la théorie classique de la © Laurent Cournarie . Le savant confronté à deux hypothèses contradictoires. réfléchir au rapport entre théorie et expérience.philopsis. C’est ce que Bacon appelait l’« instance de la croix ». D’un côté. puisqu’elle intervient précisément pour discriminer entre deux théories (ou deux hypothèses) concurrentes. soit fausse. Au contraire. condition de la sagesse. La thèse s’explique en fonction de la canonique (théorie des critères de la vérité) mais aussi de la fin assignée à la connaissance : si le but de la connaissance c’est l’ataraxie. Kant veut dire que l’expérience est constituée par des structures a priori (les formes de la sensibilité. la pensée moderne ne saurait se satisfaire de la théorie des explications multiples comme on la trouve chez Epicure (Lettre à Pythoclès).Philopsis . c’est-à-dire. c’est qu’aucune n’est vraie. si plusieurs théories sont possibles. ou du moins que la pensée n’a pas encore su concevoir l’expérience qui pourra les départager. On peut en retenir simplement que l’expérience n’est pas l’origine de la connaissance parce qu’en tant que phénoménale elle est déjà résultat : résultat de l’interaction entre le monde extérieur et les structures de notre pouvoir de connaissance. l’expérience est un faux immédiat. De ce point de vue.LAURENT COURNARIE . Elle est toujours constituée. la théorie vérifiée c’est la théorie confirmée par l’expérience. Et même la recherche de la théorie vraie parmi les explications possibles compatibles avec la sensation risque d’empêcher la sagesse en soumettant l’âme au désir indéfini (vain) de la connaissance. cette concurrence n’est pas l’état normal de la science. La théorie vraie est précisément celle qui a passé avec succès le test de l’expérience : l’expérience est l’épreuve de vérité de la théorie. plus précisément. et s’il suffit de posséder une connaissance qui ne fait intervenir que des causes naturelles pour l’explication des phénomènes. il semble que ce soit l’expérience qui ait le rôle décisif. cela ne prouve pas qu’elle dérive toute de l’expérience ». Novum organum. Mais l’expérience est-elle critère en soi de la vérité d’une théorie ? D’une part on peut objecter que l’expérience cruciale repose sur le principe logique du tiers exclu (une proposition est soit vraie. La théorie vraie c’est la théorie vérifiée.

Mais par notre premier choix. dynamique et dialectique. Toute objectivité. au spectaculaire d’un phénomène). l’esprit est toujours vieux. questionner au lieu de désirer des réponses. Loin de s’émerveiller. l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. l’épistémologie souligne plutôt la nécessaire purification du sujet connaissant. Ainsi la science se constitue par la critique de la théorie immanente aux habitudes de pensée qui lui font obstacle. © Laurent Cournarie . la libido (attribuer des caractères sexuels aux phénomènes). l’arrachement de la connaissance à l’expérience. La science de l’expérience ne peut s’appuyer sur l’expérience dont elle est la science.LAURENT COURNARIE . Elle doit tout critiquer : la sensation. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu . car le verbe.Philopsis . d’un nouvel esprit : contester plutôt que croire ou adhérer. si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation.www. lesté par un passé de préjugés. l’animisme. de symboles. de croyances. implicite. Pour l’esprit scientifique. L’obstacle épistémologique n’est pas un obstacle extérieur (comme la difficulté d’observer. […] Les axes de la poésie et de la science sont d’abord inverses » (Psychanalyse du feu. nous formons ainsi des convictions qui ont l’apparence d’un savoir. de mesurer. à tout système conceptuel. constitutive de l’objectivité. antérieure à toute prédication. l’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat. En fait. que Bachelard a thématisée avec les notions de “psychanalyse” de l’esprit scientifique et d’obstacles épistémologiques47. le substantialisme. p.fr Page 122 . c’est-à-dire d’une synthèse contemporaine et co-originaire avec la présentation des phénomènes. Connaître c’est penser contre. ou à l’inscription de la connaissance dans l’être au monde que se voue la phénoménologie. la connaissance pragmatique (expliquer par l’utilité). nous accumulons les hypothèses et les rêveries . C’est cette rupture. qui est fait pour chanter et séduire. c’est d’abord un changement d’orientation de la pensée : la voie méthodique procède d’une mutation intellectuelle. dûment vérifiée. « Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Bachelard cite : l’expérience immédiate (s’attacher au pittoresque. la pensée objective doit ironiser. pratiquer la variation 47 Ici quelques rappels à propos de cette notion. contre la phénoménologie qui fait de la corrélation sujet-objet la condition même de toute connaissance. C’est pourquoi. La méthode scientifique est donc toujours une méthode polémique. La méthode scientifique. Or c’est précisément cette expérience colorée et concrète du monde que la science doit critiquer et refuser. 9-10).L’EXPERIENCE connaissance : réceptivité sensible du divers + activité de liaison par l’entendement). l’étymologie enfin. C’est à cette archéologie de la connaissance. dément le premier contact avec l’objet. du moins par une espèce de synthèse passive. Ainsi l’expérience du monde contient une sorte de théorie latente. ou comme un obstacle technique) mais interne à l’esprit scientifique lui-même : c’est une résistance au développement de la connaissance. l’explication verbale. faite de perceptions. la connaissance générale (généralisation hâtive).philopsis. rencontre rarement la pensée. Mais la source initiale est impure : l’évidence première n’est pas une vérité fondamentale. la pratique même la plus constante. le sens commun.

rectifier. il faut savoir poser des problèmes. Il ne suffirait pas. donner enfin à la raison des raisons d’évoluer » (La formation de l’esprit scientifique. Pour un esprit scientifique. Reste ensuite la tâche la plus difficile : mettre la culture scientifique en état de mobilisation permanente. Il est même très vieux. c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. s’oppose absolument à l’opinion. p. […] C’est ainsi que dans toutes les sciences rigoureuses.www. En désignant les objets par leur utilité.Philopsis . qui pourrait être enregistrée comme telle. comme une sorte de morale provisoire. L’opinion pense mal . de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie quotidienne. […] Ainsi toute culture scientifique doit commencer […] par une catharsis intellectuelle et affective. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. non pas d’acquérir une culture expérimentale. Tout est construit. pour dialectiser l’expérience. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas. les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. une connaissance vulgaire provisoire. Avant tout. Rien ne va de soi. Donc la science est théorie. Accéder à la science. 18-19). comme vraiment une et complète. S’il n’y a pas eu de question. dans son besoin d’achèvement comme dans son principe. […] Et. p. de légitimer l’opinion. Une théorie relève du discours et de © Laurent Cournarie . de la rectifier sur des points particuliers. devant une expérience bien déterminée. […] Les professeurs de sciences imaginent que l’esprit commence comme une leçon. toujours tort. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. de sorte que l’opinion a. mais bien de changer de culture expérimentale. l’esprit n’est jamais jeune. elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. dans la vie scientifique. qu’on peut faire comprendre une démonstration en la répétant point par point. l’esprit scientifique n’est jamais à court pour en varier les conditions. dialectiser toutes les variables expérimentales.philopsis.fr Page 123 .LAURENT COURNARIE . il ne peut y avoir connaissance scientifique. La science. Rien n’est donné. S’il lui arrive. Ils n’ont pas réfléchi au fait que l’adolescent arrive dans la classe de Physique avec des connaissances empiriques déjà constituées : il s’agit alors. Voici quelques citations de Bachelard où s’exprime cette révolution de l’esprit à l’origine de la science : « Quand il se présente à la culture scientifique. par exemple. une pensée anxieuse se méfie des identités plus ou moins apparentes. et réclame sans cesse plus de précision. mais contre la théorisation naïve et spontanée de l’expérience. 14. Préciser. 16. c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion . ipso facto. dans le détail même de la recherche scientifique. l’homme animé par l’esprit scientifique désire sans doute savoir. ce sont là des types de pensées dynamiques qui s’évadent de la certitude et de l’unité et qui trouvent dans les systèmes homogènes plus d’obstacles que d’impulsions. bref pour sortir de la contemplation du même et chercher l’autre. plus d’occasions de distinguer.L’EXPERIENCE plutôt que rechercher la variété. p. mais c’est aussitôt pour mieux interroger. elle s’interdit de les connaître. sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. spirituellement rajeunir. car il a l’âge de ses préjugés. Et quoi qu’on dise. sur un point particulier. toute connaissance est une réponse à une question. diversifier. En résumé. Elle est le premier obstacle à surmonter. remplacer le savoir fermé et statique par une connaissance ouverte et dynamique. qu’on peut toujours refaire une culture nonchalante en redoublant une classe. en maintenant. en droit. c’est.

41). Mais aussi bien c’est au nom de ce rationalisme ouvert. Ainsi le statut de l’expérience est problématique et donne lieu au moins. le rationalisme où l’expérience procède de la théorie.Philopsis .philopsis. il me laisse la liberté du jugement . Bachelard cite le Père Louis Castet (jésuite. me prend pour un esclave » (ibid. pleine d’autorité et d’empire. de la perception au système discursif. tout le contraire d’une raison qui se confie à une méthode une fois pour toutes.www. et ne me force que par ma propre raison. ou du moins ne constitue un critère de vérité que parce que la raison est l’instance directrice dans la connaissance : dans la méthode expérimentale. Expérimenter suppose tout un © Laurent Cournarie . il faut élargir le concept d’expérience qui ne se réduit pas à l’observation d’un fait. « en état de mobilisation permanente » contre soi. que l’expérience ait primauté sur la théorie. me prend pour un homme : je raisonne avec lui . et impose à notre raison. on l’a vu.. Celui qui crie voilà un fait. Ce n’est pas la méthode qui importe. Il est faux (ou c’est une opinion sur la science et la méthode expérimentale et non la science réelle) de croire que l’expérience est la base de toute connaissance. lois) pour rendre compte de l’organisation à peu près stable des rapports entre les phénomènes d’un champ déterminé de l’expérience. c’est la raison qui est en réalité le critérium de la vérité. pas plus d’ailleurs qu’elle ne doit se soumettre à l’autorité du fait. pour « dialectiser toutes les variables expérimentales. Reste que le problème est de savoir comment s’opère le passage de l’expérience à la théorie. Cet élargissement est indiqué par la notion d’expérimentation. Il faut une théorie déjà constituée pour en soumettre les conséquences à l’expérience. toute expérience est une interprétation théorique. Ce problème. à deux concepts de la science : l’empirisme – tout commence avec l’expérience et tout en dérive – de sorte que l’induction est la démarche exclusive de la méthode expérimentale . Autrement dit. c’est la réforme de l’esprit permanente.LAURENT COURNARIE . et celui de la place qui revient à la logique et à la déduction. La seule méthode. mais l’esprit qui l’utilise pour dynamiser sa connaissance. 1740) : « La méthode des faits. p. La raison ne doit pas s’en laisser imposer : ni par les méthodes qu’elle se donne. qui démontre même. La théorie permet de formuler une hypothèse et déduit la conséquence que l’expérience doit manifester. dialectiser l’expérience. s’arroge un air de divinité qui tyrannise notre créance. Donc la théorie est la condition de la valeur expérimentale de l’expérience.fr Page 124 . La science doit savoir renoncer à une théorie. c’est à la fois celui de l’induction ou de la méthode inductive propre à la science expérimentale et à l’élaboration de dispositif de vérification. Une théorie se présente comme un système hypothético-déductif. c’est-à-dire de la constitution de la réalité elle-même. donner enfin à la raison des raisons d’évoluer » que l’épistémologue récuse l’idée de méthode (ou de méthode a priori) : une raison dynamique ne se laisse pas enfermer dans des règles et des protocoles invariables. Un homme qui raisonne. refondre le système de son savoir : c’est la raison inquiète. auteur de L’Optique des couleurs. donc le refus du repos de l’esprit dans une méthode. Ici.L’EXPERIENCE l’abstraction : une théorie scientifique est un système discursif (concepts. ni par les faits qui annulent toute expérience nouvelle.

Tout homme peut.LAURENT COURNARIE . si vous lui demandez quel sens ont ces mots et quel rapport ils ont avec les phénomènes qu’il a constatés. en premier lieu. il vous répondra que votre question nécessiterait de trop longues explications et vous enverra suivre un cours d’électricité. il n’est pas nécessaire de savoir la Physique . s’il voit clair. dans l’observation de certains faits . © Laurent Cournarie . connaître les grandeurs physiques que ces instruments permettent de mesurer . comme toute expérience de Physique. avoir éliminé autant que possible les causes éventuelles d’erreurs et corrigé les effets . des bobines.philopsis. si elle s’arrête en tel ou tel point . n’est-ce pas l’opération que toute le monde désigne par ces mots : Faire une expérience de Physique ? Entrez dans ce laboratoire . L’épistémologue français est tout à fait explicite dans le texte suivant : « Qu’est-ce. par le miroir qui lui est lié. qu’une expérience de Physique ? Cette question étonnera sans doute plus d’un lecteur . il vous répondra qu’il mesure la résistance électrique d’une bobine.fr Page 125 . un observateur enfonce dans de petits trous la tige métallique d’une fiche dont la tête est en ébonite . il ne pourra mesurer la résistance de la bobine. le fer oscille et.L’EXPERIENCE ensemble de compétences théoriques et appliquées : savoir se servir d’instruments.www. il suffit d’être attentif et d’avoir les sens suffisamment déliés . que vous avez constatés en même temps que lui. Elle consiste. dans l’interprétation des faits observés . au juste. il ne pourra achever l’expérience. au moyen d’instruments appropriés. le directeur du laboratoire y peut être moins habile que le garçon. cette interprétation substitue aux données concrètes réellement recueillies par l’observation des représentations abstraites et 48 Un ohmmètre. une pile électrique. être capable de transposer les résultats expérimentaux des mesures dans le langage formalisé de la théorie soumise au test. il ne suffit pas d’avoir l’attention en éveil et l’œil exercé . s’intercale une élaboration intellectuelle très complexe qui. Duhem). voir si elle marche à droite ou à gauche. des fils de cuivre entourés de soie. appareil à lecture directe pour mesurer des résistances électriques. à un récit de fait jadis concrets. […] Une expérience de Physique est l’observation précise d’un groupe de phénomènes accompagnée de l’interprétation de ces phénomènes .Philopsis . va-t-il vous répondre : “J’étudie les oscillations du barreau de fer qui porte ce miroir” ? Non. en second lieu. substitue un jugement abstrait et symbolique » (P. Elle consiste. comporte deux parties. et la réponse n’est-elle pas évidente ? Produire un phénomène physique dans des conditions telles qu’on le puisse observer exactement et minutieusement. ce physicien observe minutieusement les oscillations du morceau de fer. pour pouvoir faire cette interprétation. au moyen du vaet-vient de cette tache lumineuse. est-il besoin de la poser. renvoie sur une règle en celluloïde une bande lumineuse dont l’observateur suit les mouvements . Donc « entre les phénomènes réellement constatés au cours de l’expérience et le résultat de cette expérience formulée par le physicien. suivre les mouvements d’une tache lumineuse sur une règle transparente. de godets pleins de mercure. Si vous vous étonnez. approchez-vous de cette table qu’encombrent une foule d’appareils. un barreau de fer qui porte un miroir48 . il faut savoir les appliquer. qui eux-mêmes sont de la théorie matérialisée . il faut être physicien. Demandez-lui maintenant ce qu’il fait . il faut connaître les théories admises. pour faire cette observation. mais s’il ignore l’Electrondynamique. voilà bien sans doute une expérience . il n’a pas besoin pour cela d’être grand clerc . C’est qu’en effet l’expérience que vous avez vu faire.

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

symboliques qui leur correspondent en vertu des théories admises par l’observateur » (La
théorie physique, son objet (1906), p. 218-222).

Bachelard va encore plus loin : il conteste à Duhem qu’observer
consiste seulement à voir. Même l’observation n’est pas passive, pur constat
d’un fait, mais le résultat d’un projet, d’une volonté de reconstruire le réel.
Soutenir que l’observation scientifique implique la participation active de
l’esprit c’est affirmer que la raison ne se règle pas sur les objets mais que
c’est l’objet qui est construit conformément à l’idée que s’en fait la raison.
« Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir
avant de regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais
la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une
observation polémique ; elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable,
un plan d’observation ; elle montre en démontrant ; elle hiérarchise les apparences ; elle
transcende l’immédiat ; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas.
Naturellement, dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère
polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit
trié, épuré, coulé dans le moule des instruments. Or les instruments ne sont que des théories
matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique »
(Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique (1934), p. 16)

Autrement dit, dans la méthode expérimentale il s’agit de penser la
relation complexe entre théorie et expérience : l’expérience l’emporte sur la
théorie puisque c’est à elle que revient la fonction de vérification mais pour
autant que la théorie éclaire et construit l’expérience.
2 – LA THEORIE DE LA METHODE EXPERIMENTALE
La théorie de la méthode expérimentale a été formulée par C. Bernard
(1813-1878) dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale.
Il dégage en quelque sorte l’idéal-type de la méthode expérimentale. La
méthode expérimentale se décompose en trois temps :
1/ Observation d’un fait problème. Toute recherche expérimentale
consiste à chercher une réponse à une question précise à la suite d’un fait
problématique parce qu’il est en contradiction avec une (la) théorie admise.
Autrement dit, la recherche ne commence pas par l’observation – sinon la
méthode expérimentale serait effectivement empirique – mais par la
contradiction entre la théorie et l’expérience, ce qui est une manière de dire
que la théorie est toujours antérieure. La méthode expérimentale ne va pas
de l’expérience à la théorie, mais de la contradiction entre la théorie et
l’expérience à une réélaboration de la théorie. Par exemple, en étudiant le
phénomène de la combustion, Lavoisier découvre que le plomb calciné est
plus lourd que le plomb avant sa combustion. La théorie explicative de
l’époque, dite théorie du « phlogistique » établie précisément par Stahl cité
par Kant, considérait que la combustion comme la perte d’une substance,

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 126

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

appelée phlogistique, qu’on pouvait apercevoir dans les flammes. Il y a
donc contradiction manifeste entre le fait particulier et la théorie en vigueur.
2/ Formulation d’une hypothèse. Pour résoudre la contradiction, le
savant doit imaginer une explication : il émet une hypothèse pour en rendre
raison, qu’il faut confronter à la réalité. Par exemple, Lavoisier, en dépit des
apparences visuelles (l’élévation des flammes) suppose que la combustion
n’est pas une perte mais une fixation d’un corps contenu dans l’atmosphère
sur le corps en combustion.
3/ Vérification expérimentale de l’hypothèse : il s’agit de vérifier
l’hypothèse en la confrontant à la réalité au cours d’une expérience.
Lavoisier multiplie les combustions de métal dans des conditions lui
permettant de contrôler les masses en jeu (on retrouve la “méthode” de
variation si importante dans la méthode expérimentale). Il découvre que
l’augmentation du poids du plomb s’accompagne d’une raréfaction de l’air
utilisé dans la combustion. L’expérience confirme l’hypothèse. Et plus tard
il identifie cet élément constituant comme étant l’oxygène. Il peut énoncer
que la combustion est une oxydation.
C. Bernard a pu démontrer l’efficacité de cette méthode par ses
découvertes sur la transformation du glucose dans l’organisme (1843).
Suivant les étapes dégagées par le savant lui-même, on peut distinguer là
aussi :
1/ Le fait-problème : Bernard cherche à savoir ce que devient le sucre
dans l’organisme. Il alimente des lapins avec du sucre en quantités
différentes. Mais en prélevant du sang, il découvre que le taux de sucre est
constant quelle que soit l’alimentation en sucre. Bernard écrit : « Je trouvai
que le sang de tous les animaux contient du sucre même quand ils n’en
mangent plus ». D’où provient le sucre alors (= problème) ? Il décide
d’abandonner la théorie de « l’aliment respiratoire », selon laquelle le sucre
provient exclusivement de l’alimentation - qui est ensuite brûlé par la
respiration dans les poumons. « Quand le fait qu’on rencontre est en
opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait et abandonner la
théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de grands noms, est
généralement adoptée ».
2/ La formulation d’une hypothèse : Bernard imagine qu’un organe
spécialisé de l’organisme emmagasine le sucre et le restitue sous une forme
dérivée dans le sang au fur et à mesure des besoins.
3/ La vérification expérimentale de l’hypothèse : Bernard commence
par faire des prélèvements tout au long du circuit sanguin et localise une
différence dans le taux de sucre entre l’entrée et la sortie du foie ; l’organe
recherché est donc le foie. Mais Bernard va longtemps piétiner dans sa
recherche, en prélevant des foies de lapins pour mesurer la variation du taux
du sucre dans différents états physiologiques. Il répète les dosages deux fois
par jour. Un jour, dérangé dans ses mesures, il doit renvoyer le second
dosage au lendemain. Le lendemain, en comparant les résultats avec ceux de
la veille, il s’aperçoit que la quantité de sucre a augmenté pendant la nuit. Il
élimine progressivement tous les paramètres susceptibles d’avoir causé cette

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 127

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

augmentation pour découvrir que le rôle essentiel est joué par la
température : la nuit, il avait rangé un foie dans une étuve, le replaçant dans
une température de 38 ° qui correspond à la température de l’animal. Il
procède alors à l’expérience du lavage de foie, en injectant de l’eau dans les
vaisseaux hépatiques pour débarrasser le foie du sucre qu’il contient ; il
place le foie pendant 24 heures à 38 °. Il mesure le taux de sucre pour
trouver qu’il a augmenté. Par conséquent, il est prouvé que le foie produit
du sucre sous la forme dérivée du glycogène. Il a établi la fonction
glycogénique du foie.
Cette découverte de la fonction glycogénique du foie montre sans
doute la part du hasard dans la découverte – mais cette part est minime car il
n’aide que le savant qui cherche et qui a cherché à comprendre ce que ce
hasard avait placé devant ses yeux ; comme dit Pasteur, « le hasard ne
favorise que les esprits préparés » - mais surtout le rôle essentiel de l’idée.
C. Bernard écrit lui-même : « La méthode expérimentale ne donnera donc
pas des idées neuves et fécondes à ceux qui n’en ont pas ; elle servira
seulement à diriger les idées chez ceux qui en ont et à les développer afin
d’en retirer les meilleurs résultats possibles. L’idée, c’est la graine ; la
méthode, c’est le sol qui lui fournit les conditions de se développer » (p.
67). Autrement dit, la méthode sans l’idée, l’esprit méthodique sans
l’imagination est sans effet. Or il n’y a pas davantage de méthode pour faire
des hypothèses que pour inventer un protocole expérimental. On a plusieurs
fois vu intervenir l’imagination au moment de l’hypothèse : la méthode est
rationnelle mais l’idée qui la met en œuvre excède la raison aussi bien
intuitive que discursive : c’est la faculté de l’absence ou d’irréaliser ce qui
est présent qui intervient de façon privilégiée, signe que peut-être
l’imagination est la racine même de l’esprit49. Ne faut-il donc pas, dans ces
49

L’imagination n’est pas exclusive de la science : elle est faculté d’invention. Par exemple
Pascal rapporte à l’imagination la « conception » de sa machine arithmétique. Ici l’imagination n’est
pas une fiction ponctuelle, mais une méditation élaborée : elle doit composer avec les connaissances
scientifiques qui l’inscrivent dans un projet rationnel et avec les contraintes matérielles qui
suspendent sa mise en exécution immédiate : « la forme de l’instrument en l’état où il est à présent,
n’est pas le premier effet de l’imagination que j’ai eue sur ce sujet » (Lettre dédicatoire à Mgr le
Chancelier). Autrement dit, l’imagination tente de conjuguer le rationnel et le réel, pour autant qu’elle
ne fuit pas hors du réel sous la séduction de la première image, mais produit un modèle susceptible
d’être effectivement réalisé – du même coup, l’imagination perd son aisance légendaire et son
abandon à la profusion ludique des images. L’imagination ici ne met pas le même caractère sur le vrai
et le faux, mais permet à la raison de les discriminer en lui proposant des procédures de vérification
expérimentale. Ainsi l’imagination n’est pas seulement nécessaire dans l’invention mécanique. Elle
intervient aussi en physique. La linéarité de la déduction logique ne suffit pas pour l’élaboration des
expériences. Non seulement le protocole expérimental sollicite l’imagination – Pascal envisage
plusieurs expériences dans des réceptacles divers (tuyaux, seringues, soufflets, pistons), avec des
liquides variés (eau, vin, huile, vif-argent), comme pour l’invention de la machine, mais surtout la
construction d’expériences de pensée (cf. A. Koyré, « Pascal savant », Études d’histoire de la pensée
scientifique, Gallimard, 1973). L’imagination permet de substituer à une expérience imparfaite une
expérience parfaite : à défaut de pouvoir employer des liquides parfaits qui ne contiennent pas d’air,
pour révéler le vide véritable, elle supprime les éléments parasites auxquels s’arrête la raison
informée par la perception. Dans ces conditions, l’expérience imaginaire est plus rationnelle que le
réel : « l’imaginaire devient alors la vérité du réel. […] L’imaginé n’est nullement ici du délirant,
mais une anticipation rationnelle. On ne sort donc pas de la rationalité en entrant dans l’expérience
fictive – au contraire…, l’imagination n’y fait qu’un avec la raison, puisque le réel se réduit alors au

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 128

Philopsis . conteste l’opinion. Bras et J-P. 49) puisque dans la pratique expérimentale. C. Bernard est bien conscient du caractère artificiel de la décomposition de la méthode expérimentale qui est davantage logique que réelle. pour une sorte de discours de la méthode expérimentale. Les premières tiennent aux qualités ambivalentes requises pour faire un bon expérimentateur.philopsis. notamment en ce qui concerne le partage. L’imagination anticipe le donné. la distinction est moins claire et parfois obscurcissante. par exemple des Anciens sur l’horreur du vide. L’imagination qui grandit un néant en montagne (cf.. cit. p. Les figures qu’imagine le géomètre n’existent nulle part dans la nature. entre l’observateur et l’expérimentateur. Cléro. en son ordre celui de l’imagination » (G. ou comme un infini par rapport au point.LAURENT COURNARIE . pour s’épargner la fatigue de l’imagination dans la considération des figures. On distinguera au fond deux types de limites à la méthode expérimentales : des limites subjectives et des limites objectives. Le dogmatisme est le fruit d’une raison sans imagination ou d’une imagination (reproduction) qui manque d’imagination (invention). Ce sont moins deux rationnel et que ce rationnel loge tout entier en l’imagination. conclure au mythe de la méthode expérimentale ? C. C’est encore l’imagination qui est à l’œuvre dans l’analyse des indivisibles. Il n’est pas jusqu’aux mathématiques qui aient besoin du secours de l’imagination. puisque la droite contient une infinité de points. Mais l’imagination se précède elle-même pour ainsi dire dans l’hypothèse que l’expérience fictive a pour but de vérifier. c’est-à-dire au traitement algébrique de la géométrie. dans sa première partie. recourt à l’analyse. Et pourtant c’est par elles que l’esprit connaît la nature. que l’on a connue faculté des accidents. op.www.. Ici encore Pascal prend le contre-pied de Descartes qui. Mais si le savant ne peut pas ne pas être en même temps théoricien. Si l’Introduction à la méthode de la médecine expérimentale peut passer. pour mieux manifester l’indifférence de l’imagination par rapport au réel. La relativité de la méthode expérimentale commence avec la distinction pourtant si décisive entre observation passive et expérience active (constatation du phénomène donné. 251) se retrouve ici en permettant de « tenir la même grandeur. cit. fgt 531. p. 40). © Laurent Cournarie . comme un zéro comparativement à un plan qui en contient une infinité. c’est-à-dire finalement « observation provoquée dans un but de contrôle » p. dans le savant. observateur et expérimentateur pour savoir expérimenter. Les opérations de sommation impliquent constamment ce double point de vue qui est aussi. est maintenant promue découvreur de l’essence. 193-194). p. Lui fait un usage géométrique de l’imagination. soit par exemple une ligne. Bernard alors même qu’il développe une conception positiviste de la science et un déterminisme strict est bien conscient des limites de la méthode expérimentale. constatation du phénomène provoqué. on comprend au fil de la lecture à quel point la vérité est ici difficile à obtenir.L’EXPERIENCE conditions. op. Une fois évacué le réel. […] L’imagination. pourquoi distinguer les règles de la méthode expérimentale ? A quoi bon définir une méthode si sa mise en pratique n’en suit pas les règles ? Faut-il en conclure que l’esprit scientifique se moque de la méthode ? 3 – LIMITES DE LA METHODE EXPERIMENTALE Au fond le problème est de savoir si l’expérience ne déborde pas les cadres de la méthode expérimentale. même sur des problèmes justifiables d’un traitement algébrique. l’imagination devient dans l’expérience fictive le lieu unique d’épiphanie de la vérité » (Ferreyrolles.fr Page 129 .

D’un côté. Plus exactement une idée qui va à l’encontre d’une théorie n’est pas en soi nécessairement insignifiante. c’est-à-dire son ouverture aux faits. L’idée expérimentale est a priori (antérieure à l’expérience puisqu’elle la guide). Nous sommes tous faillibles en face des difficultés immenses que nous offre l’investigation dans les phénomènes naturels. autrement dit si l’observation dit le fait quand l’expérience dit la cause. Nous n’aurions donc rien de mieux à faire que de réunir nos efforts au lieu de les diviser et de les neutraliser par des disputes personnelles. 74). qu’il faut accepter les résultats de l’expérience tels qu’ils se présentent. le primum movens. La méthode expérimentale n’admet d’autre autorité que les faits (p. L’homme qui a perdu la raison. connaissance et morale vont de pair. p. On retrouve l’anti-dogmatisme qui caractérise l’empirisme.philopsis. 72). 56) : sans idée. mais sans que la préconception soit fixe et empêche l’esprit d’observer les faits polémiques. c’est parce que dans la démarche expérimentale l’esprit raisonne. l’idée est le plus grand danger pour l’expérimentateur. Cet anti-dogmatisme confine à la morale. l’idée est l’essentiel de l’expérimentation (l’idée ou l’hypothèse est le stimulus de l’expérience. Liberté et vérité. Et pourtant rien ne remplace le temps pour former sa capacité au raisonnement expérimental. l’hôpital : il y a un temps de l’expérience irréductible à l’enquête expérimentale.LAURENT COURNARIE . faute de ne plus pouvoir raisonner sur ce qu’il observe (Introduction à la méthode de la médecine expérimentale. Il faut observer avec une idée préconçue. de l’autre il faut effacer son opinion « devant les décisions de l’expérience » (p.www. « ce qui signifie. si l’expérience instruit tandis que l’observation ne fait que montrer. en d’autres termes. Car l’idée est précisément ce qu’il y a de commun entre le savant et le métaphysicien. même quand ils furent de grands savants. le savant qui veut trouver la vérité doit © Laurent Cournarie . à ne pas anticiper la lecture des faits dans l’unique sens de l’idée ou de la théorie qu’on combat ou qu’on défend. Il faut envisager l’expérience non pas dans la fonction de contredire d’autres théories rivales. en conservant sa liberté d’esprit et de doute. Mais d’un autre côté. Aussi l’expérimentateur doit-il savoir renoncer à ses idées. p. avec tout leur imprévu et leurs accidents » (ibid. « L’esprit vraiment scientifique devrait nous rendre modestes et bienveillants [contre l’arrogance et la dispute dogmatiques]. p. Ainsi il ne s’agit pas de vouloir faire des expériences pour confirmer des idées (ce qui conduit finalement à une cécité à l’égard de l’expérience. à une reconstitution d’une forme de dogmatisme au sein de la pensée expérimentale). 55. En un mot.fr Page 130 . 40). l’expérience est aveugle. L’expérience seule est la pierre de touche de la vérité et du progrès de la vérité dans les sciences de la nature. mais pour les contrôler. l’idée prime. mais pour chercher la vérité. L’expérimentateur dans son effacement devant l’autorité des faits apprend la modestie en même temps que la liberté de l’esprit.L’EXPERIENCE démarches que deux moments de la démarche expérimentale. ce qui passe par une pratique non méthodique : le savant doit avoir traîné dans le laboratoire.).Philopsis . Or la vérité ici commence par ne pas fausser les faits. D’un côté. et donc renoncer à toute idée fixe. Ensuite. pour dénoncer l’autorité des croyances et des hommes. a perdu l’expérience : il continue d’observer le monde mais il ne s’instruit plus.

le raisonnement ont l’initiative. l’œil humecté par les passions humaines » (p. ne jamais avoir. Mais d’un autre côté. Autrement dit.Philopsis . Comme dit Duhem : « la théorie doit demeurer à la porte. l’expérience est tout. et l’expérience contestataire qui parle à l’esprit libre de l’expérimentateur. c’est-à-dire au fond le langage de la nature qu’il faut préférer. La science est formée par la chaîne des savants : la vérité ou l’objectivité scientifique est intersubjective. Les théories sont provisoires. En un mot. et il faut lui arracher ses vérités. peut soutenir qu’un fait isolé n’est pas un fait expérimental. c’est nous » (p. si c’était possible.LAURENT COURNARIE .fr Page 131 . D’un côté. Mais l’expérience reste le seul fil pour pénétrer les secrets immenses de la nature et elle seule assure à l’esprit le moyen de son universalité.www. avec l’épistémologue du rationalisme appliqué.L’EXPERIENCE conserver son esprit libre. La méthode expérimentale n’est pas un empirisme parce que l’idée. elle doit garder le silence et laisser. De sorte qu’entre la théorie.philopsis. et. les coordonne. elle ne doit pas même nous laisser deviner quel est le système en lequel le savant a confiance. recueillis avec la même impartialité minutieuse. le savant s’avance vers l’expérience à partir d’une idée ou d’un sentiment que l’expérience n’enseigne pas. il faut être toujours prêt à les abandonner. et non la nature pour l’adapter à la théorie » (p. à les modifier ou à les changer dès qu’elles ne représentent plus la réalité. Les expériences faites et les résultats constatés. La justesse d’une idée ne peut être établie que par l’expérience. l’expérimentateur doit oublier qu’il est théoricien. il faut modifier la théorie pour l’adapter à la nature. c’est l’expérience. sévèrement consignée. 275). soit qu’ils les contredisent . cette ascèse intellectuelle pour faire de © Laurent Cournarie . comme dit Bacon. la science. Or d’une part cette neutralité à l’égard de la théorie. Seulement la nature ne parle pas spontanément.. quel est celui dont il se méfie » (op. au moins pendant que l’expérience a lieu. le savant face à face avec les faits . ceux-ci doivent être observés sans idée préconçue. soit qu’ils confirment les prévisions de la théorie. du laboratoire . la relation que l’observateur nous donnera de son expérience doit être un décalque fidèle et scrupuleusement exact des phénomènes . mais l’expérience ne donne jamais aucune idée. la théorie s’en empare et les généralise. Bernard. Il y aurait dans la méthode expérimentale un moment irréductible d’observation. cit. Donc C. Cette idée suggère des expériences à réaliser. 73). 77). mais elle a le défaut de n’être pas l’origine de la vérité. calme. ici comprise comme impersonnalité : la vérité n’appartient à personne : « l’art c’est moi . et que la liberté à l’égard des faits est en réalité la liberté de la raison à l’égard de ses idées. p. sans le troubler. Il y a là comme une sorte de contradiction. de passivité de l’esprit devant les phénomènes : ou plutôt il faut un acte second de l’esprit pour séparer les conséquences de ses déductions théoriques et la constatation des faits. que l’idée dirige l’expérience. même la plus autorisée. 72-73). tandis que l’expérience est la source permanente de toutes les vérités : « Ces théories et ces idées n’étant point la vérité immuable.

Il ne doit ainsi négliger aucun détail. Comme dit encore Duhem : « Ici. Cette impossibilité radicale. le physicien ne peut pas plus concevoir l’appareil concret sans lui associer la notion de l’appareil schématique qu’un français ne peut concevoir une idée sans lui associer le mot qui l’exprime. c’est que d’une part une expérience ne peut vérifier isolément une hypothèse (c’est la thèse du holisme épistémologique) . nous l’avons vu. La méthode expérimentale est en quelque sorte la méthode morale de l’expérimentation. L’hypothèse est à vérifier par une expérience. et que d’autre part. Autrement dit. Autrement dit.Philopsis . chacune d’elles appelle nécessairement l’autre . l’autre est l’appareil schématique et abstrait que la théorie substitue à l’appareil concret. qu’il manipule . Or le schéma de l’expérience physiologique est trop simple et ne peut servir de modèle à toute expérimentation scientifique. Donc l’acte d’observation est lui-même théorisé. il ne peut plus être question de laisser à la porte du laboratoire la théorie qu’on veut éprouver. 277). la méthode expérimentale ici décrite présente une forme de naïveté épistémologique qui tient finalement à la simplicité de la théorie physiologique. deux appareils sont constamment présents . l’un est l’appareil concret. mais plutôt d’un rapport entre la théorie et sa médiation technique : l’expérience n’est pas extérieure à la théorie. Et dès © Laurent Cournarie . en effet. l’intervention de la théorie dans le processus expérimental. et sur lequel le physicien raisonne . la méthode expérimentale ne rend pas compte de l’expérience en physique. quand bien même Cl. il semble bien sous-estimer la dimension technique de l’expérimentation. car. Et la raison fondamentale. il doit se contenter d’observer les conséquences de son opération et quand il rend compte de ce qu’il observe doit faire abstraction de sa théorie ou des idées concernant la physiologie de la moelle. Bernard suggère qu’une science a l’âge de ses instruments. en verre. mais une construction théorique. sans elle. qui empêche de dissocier les théories de la Physique d’avec les procédés expérimentaux propres à contrôler ces mêmes théories. ne seraitce que momentanément. comme une instance (l’instance de la croix). complique singulièrement ce contrôle et nous oblige à en examiner minutieusement le sens logique » (p.philopsis. en métal. il doit supprimer la motricité sans affecter la sensibilité. Bernard : l’hypothèse physiologique est que les racines antérieures de la moelle épinière contiennent les cordons nerveux moteurs et les racines postérieurs renferment les cordons sensitifs. Pour reprendre un exemple de Cl. Mais ayant sectionné cette racine. c’est de la théorie matérialisée. en toute rigueur on ne peut plus parler d’un rapport entre la théorie et l’expérience. L’appareil. en physique il ne peut être question de suspendre. et lire les informations sur l’appareil.fr Page 132 . il n’est pas possible de régler un seul instrument.www. Mais d’autre part. Si le savant coupe telle racine antérieure. c’est en donner une interprétation théorique. ces deux idées sont indissolublement liées dans son intelligence . qui n’est pas simplement une médiation instrumentale mais une médiation théorique. Notamment.LAURENT COURNARIE . à l’esprit du physicien qui expérimente. aucun phénomène : le moindre tressaillement qui serait contraire aux prévisions.L’EXPERIENCE l’expérience le tribunal de la vérité est sans doute difficile à pratiquer. d’interpréter une seule lecture .

Canguilhem « L’expérimentation en biologie »… © Laurent Cournarie .L’EXPERIENCE lors qu’un chimiste. puisque les phénomènes produits résultent de l’interaction entre les instruments (théories matérialisés) et le monde réel. calorimètre…). la pression… Si l’on veut récuser comme trop simple l’opposition entre la théorie et l’expérience dont peut s’accommoder encore l’empirisme (l’expérience = l’observation et la constatation = le fait singulier ≠ la théorie = l’interprétation et l’explication= la loi générale : ce qui reconduit l’idée que l’expérience c’est le donné objectif. mais artificiellement produits en laboratoire au moyen d’appareils qui sont eux-mêmes des « théories matérialisées ». de le dialectiser et de le rendre actif). mais la connaissance produit son objet. il présuppose la vérité des théories physiques sur la chaleur. manomètre. Tout objet obéit-il aux conditions de l’expérimentation ? On pourrait évidemment évoquer le cas de l’astronomie qui est une science d’observation et non d’expérimentation. Ce qui pose alors évidemment le statut de la théorie : la théorie reflète-t-elle le réel (réalisme) ou n’est-elle qu’une structure ou un modèle dont la valeur d’artifice est définitif ? Les limites objectives tiennent quant à elles au champ d’application de la méthode expérimentale.LAURENT COURNARIE . le monde n’est pas le donné préexistant. comme le fait d’ailleurs à plusieurs reprises C. 45) : on ne peut modifier la trajectoire des planètes. mais le but de la connaissance. c’est-à-dire que l’expérience n’est pas accessible à la pure méthode de description de ce qui apparaît au sujet pensant : la phénoménologie scientifique est une production technique des phénomènes – de sorte que la raison elle-même n’est pas statique mais dynamique. Les instruments condensent de la théorie et provoquent les phénomènes (manière d’effacer le moment d’observation de l’expérimentation.www. La science n’est pas le tableau ou la représentation du monde. Mais on voit que le monde réel recule toujours davantage. Mais la phénoménologie scientifique ne met pas en relation la conscience constituante et le monde réduit à sa phénoménalité. Il s’agit de produire l’expérience comme un effet phénoménotechnique.Philopsis . il faut aller jusqu’à considérer que.fr Page 133 . soumettre le ciel au moindre test. du moins pour la science moderne qui doit servir de paradigme à la science expérimentale. le guide. un physiologue utilise un appareil de mesure (thermomètre. Bernard (cf.philopsis. p. les phénomènes pris en compte ne sont pas naturellement donnés à l’observateur. C’est pourquoi Bachelard parle de « phénoménotechnique ». La phénoménologie est scientifique. L’expérience n’est pas l’origine. tandis que la théorie est l’interprétation toujours discutables : la preuve. ou en le chargeant de théorie. De sorte que la science moderne est moins une science des faits qu’une science des effets : l’esprit n’est pas le réceptacle de la vérité. varier leurs positions. Mais on peut citer les sciences de la vie elles-mêmes Cf. c’est l’expérience qui est l’instance de falsification).

qui passe pour constitutive de l’expérience. le choix des possibles ouvre la profondeur de l’expérience éthique de la liberté. dans la politique (l’action comme expérience de la liberté) et évidemment dans la connaissance. on comprend que l’expérience est irréductible au concept empiriste de l’expérience (impression. Par là. dans la religion (le rapport à Dieu comme expérience de la transcendance). Nous faisons des expériences. qui en font un concept aussi décisif que ses contours sont insaisissables. est sans doute dépassée : l’abandon au charme et au plaisir de la beauté est plutôt l’expérience d’une donation (c’est-à-dire l’expérience de ce qui ne se constitue pas. comme on l’a soutenu tout au long de ce cours. ou la forme sociale de l’expérience. Tout est expérience. Donc l’expérience est irremplaçable : l’existence est son propre savoir et ce savoir réflexif immanent à l’existence. par la simple perception et par l’usage de la vie. de ce qui ne s’anticipe pas et qui pourtant sollicite intégralement le sujet). nous avons de l’expérience. Mais © Laurent Cournarie . c’est alors précisément ce que je ne peux constituer : le rapport je-tu développe une forme de passivité à la fois sans doute plus profonde et tout à fait originale que le rapport je-il. L’expérience d’autrui est à la fois constitutive de moi-même et en même temps d’emblée complexe puisqu’elle ne se réduit pas à une expérience sensible (elle est toujours en même temps affective. et c’est toujours à partir de cette expérience qu’il juge le monde. ou tout ce qui est vécu (sujet) ou tout ce qui est connu (objet) prend la forme de l’expérience. c’est-à-dire expérience de l’ouverture du monde sur lui-même. Chacun acquiert de l’expérience. pour reprendre les catégories de Buber. est toujours inattendue : l’expérience. sollicitation du sujet par l’objet. La rencontre d’autrui. Quant à l’expérience esthétique.L’EXPERIENCE CONCLUSION : L’EXPERIENCE HUMAINE Que conclure sur l’expérience ? Une conclusion sur l’expérience est sans doute mal venue. C’est peut-être l’expérience par excellence puisque le sujet est privé du pouvoir de la conscience constituante comme le montre Lévinas (la liberté dessaisie par la responsabilité a priori).philopsis. elle consiste dans une expérience sensible où l’opposition de la passivité et de l’activité. si l’expérience est.Philopsis . intellectuelle. c’est précisément l’expérience. dans la morale (la vertu comme disposition).LAURENT COURNARIE . l’expérience est impliquée dans chaque type d’activité humaine et que la philosophie a pu en analyser la nature et la fonction dans tous les domaines : dans l’esthétique (le sentiment du beau comme une expérience de l’humanité affranchie du vrai et du bien chez Kant). répétition). avons-nous suggéré. morale). C’est aussi pourquoi. nous faisons l’expérience du monde. Peutêtre peut-on simplement pointer les axes de l’expérience.www. Ou encore la compassion devant la souffrance de l’autre homme. ouverture du sujet sur l’objet. L’expérience morale me confronte avec l’idéalité de la valeur (un être objectif mais non chosal) qui échappe à la rationalité instrumentale et peut-être à la logique : le bien et le mal.fr Page 134 .

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

en même temps l’expérience n’est peut-être jamais la même. Déjà chez
Aristote, l’expérience se dédouble : empeiria signifie à la fois le savoir de la
sensation (la connaissance du singulier) et le savoir par la pratique et la
maîtrise des capacités pratiques. Etant donné cette dualité même,
l’expérience semble constamment renvoyer la connaissance du sujet à
l’objet : tout ce qui est rencontré comme nouveau et vécu comme tel
constitue une expérience (Erlebnis) ; mais en même temps ne vaut comme
expérience que ce qui présente une certaine généralité, une certaine vérité
objective en s’intégrant à ce qui est déjà connu (Erfarhung). C’est pourquoi
l’expérience désigne chez Hegel le processus dialectique par lequel notre
connaissance et ses critères se modifient réciproquement. Dès lors comment
rendre compte de l’expérience ? Quel concept peut en rendre raison ? Ici les
orientations philosophiques sont évidemment multiples : l’expérience c’est :
- la sensibilité et tout ce qui est donné exclusivement par elle ; - tout au
contraire ce qui de la sensibilité doit être élaboré conceptuellement ; l’origine et le fondement de toute théorie ; - ou plutôt son correctif ; l’illusion de l’immédiat, non pas la phénoménalité même, mais ce que la
médiation technique phénoménalise ; - ce qui est irréductiblement subjectif
et même privé ou ce qui est communicable et agencé collectivement ?
Voici ce qu’on pourrait appeler la « rose de l’expérience », ordonnée à
quatre couples d’opposés : deux axes (subjectif/objectif ; passif/actif) et
deux dualités épistémologiques : donné/construit ; a priori/a postériori (le
champ de l’a priori (qui recouvre l’idée de théorie) déborde certainement,
au-delà de la polarité de l’objectif, sur la méthode expérimentale et la
méthode réfutative)

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 135

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

Donc en revient toujours à l’hypothèse : tout est expérience.
Expérience réelle ou expérience imaginaire (expérience de pensée) ;
expérience subjective (vécu) ou expérience objective : expérience
universelle non objective (perception), expérience universelle objective
(expérimentation).
Mais on peut la formuler autrement : « la [toute] vérité est
expérimentale ». Le fond du problème est bien celui du rapport entre
expérience et vérité. On peut traiter ce problème du seul point de vue
épistémologique : qu’est-ce que l’expérience montre ou démontre ? Qu’estce qu’une preuve expérimentale ? Mais alors on préjuge que
l’expérimentation scientifique (mais dont le concept est lui-même objet
d’interprétations épistémologiques divergentes) épuise le sens de
l’expérience. Or l’expérience peut-elle être réduite à l’expérimentation ? Ce
serait exclure indûment du champ de l’expérience l’art, la morale, la religion
au seul profit de la connaissance, et donc ce serait sous-entendre que ces
activités sont extérieures au savoir et à la question de la vérité. Si l’on ne
veut pas adopter une sorte de positivisme de l’expérience, il faut rouvrir
plutôt l’expérimentation sur l’expérience humaine, comme on le suggère
dans cette conclusion, ce qui n’est qu’une façon de concevoir une pluralité
de modes de la vérité. C’est ce que veut exprimer précisément la formule :
la vérité est expérimentale.
On emprunte la formule à S. Weil. La proposition se comprend par
rapport à l’exigence en quelque sorte éthique de S. Weil de faire de la vérité
non pas une question simplement abstraite ou spéculative mais une question
pratique. La vérité c’est la correspondance à la réalité, dit la tradition. Mais
il faudrait plutôt dire que c’est l’épreuve de cette correspondance ou de la
réalité elle-même. Il s’agit d’éprouver soi-même une idée, ou du moins de
faire de l’objectivité du monde (ici la condition ouvrière) sa certitude
subjective – sinon le discours contre l’exploitation et la misère sociale sonne
faux. La vérité consiste à médiatiser le sujet et l’objet, à comprendre la
nécessité de leur rapport. Ce qui revient à dire que même la preuve
expérimentale, qui est une technique rationnelle de production de la preuve
(soumettre la nature à la question, produire les conditions techniques du
phénomène), est obligée de réassumer l’immédiateté du vécu ou de la
certitude subjective. En dernière instance, c’est un sujet humain, qui
appartient pas son corps au monde, qui lit le résultat de l’expérimentation.
Même l’expérience de pensée suppose le cadre phénoménal de l’expérience.
Autrement dit, comme l’écrit Ricœur, « le mouvement de résorption du
perçu dans l’expérimental ne peut donc être pensé jusqu’au bout, puisque le
perçu continue d’être le repère existentiel de l’activité scientifique »
(Histoire et vérité, p. 168). Donc l’expérimentation en ne pouvant évincer le
perçu, ne peut s’affranchir de son inscription dans l’expérience.
L’expérimentation est dans l’expérience et non l’inverse, elle est une forme
ou un moment de l’expérience. Tout au plus peut-on dire que l’expérimental
se définit par la transformation du vécu plutôt que par son annulation. Mais

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 136

LAURENT COURNARIE - L’EXPERIENCE

alors on peut tout aussi bien dire que l’expérimentation intègre et élabore ce
qui fait précisément l’essence de l’expérience, c’est-à-dire la négativité
puisque, comme l’écrit Hegel dans l’introduction de la Phénoménologie de
l’esprit : « le mouvement dialectique que la conscience exerce sur ellemême, autant sur son savoir que sur son objet, dans la mesure où son nouvel
et véritable objet en jaillit, voilà ce qu’on appelle au fond expérience ».
Peut-on universaliser la proposition ? Toute connaissance est-elle
expérimentale ? Toute expérience est-elle une connaissance ? Evidemment,
la connaissance mathématique paraît être le lieu d’une exception à
l’universalité de l’expérience, toujours célébrée comme le modèle d’une
connaissance a priori. Et si l’idée d’une source de connaissance a priori a pu
être envisagée, c’est à partir des mathématiques. Les propositions
mathématiques sont universelles et nécessaires ; or l’expérience est
incapable de produire des énoncés universels et nécessaires ; donc les
mathématiques révèlent l’existence d’une source de connaissance a priori,
c’est-à-dire que toute connaissance ne dérive pas de l’expérience, même si
elle commence par elle.
Donc l’expérience peut-elle trouver sa place dans les mathématiques ?
Si les propositions mathématiques se ramènent aux principes logiques
(logicisme), si donc les propositions mathématiques se ramènent par voie
démonstrative à des propositions identiques et si les propositions identiques
exhibent des axiomes (cf. Leibniz), alors la pensée mathématique est
absolument a priori et donc totalement indépendante de l’expérience. Si,
comme le fait Kant, critiquant le premier point de vue, les propositions
mathématiques sont des jugements synthétiques a priori, sans doute sont –
elles impossibles sans intuition, mais alors il s’agit des intuitions pures du
temps et de l’espace dans lesquels les nombres et les figures sont construits.
Or le temps et l’espace ne sont pas objets d’expérience (d’intuition)
puisqu’ils sont les formes de l’intuition empirique.
Pourtant, le rapport des mathématiques à l’expérience n’est pas
inconcevable. D’abord on pourrait rappeler que la science euclidienne, qui a
longtemps servi de modèle pour le rationalisme (idéal de déduction du réel à
partir de l’activité démonstrative ou de la méthode géométrique, cf. Spinoza
– même si ce dernier est obligé d’admettre dans la chaîne des raisons des
vérités d’expérience qui interrompent le projet de la déduction rationnelle
comme : « l’homme pense », « nous ressentons qu’un corps peut éprouver
de nombreuses sensations ») fait appel à des postulats dont le caractère
intuitif, on l’a déjà évoqué, rapproche assez les mathématiques des sciences
expérimentales. En voulant démontrer par l’absurde les postulats d’Euclide,
les mathématiques modernes ont découvert d’autres axiomes possibles pour
d’autres systèmes géométriques possibles. Depuis on assimile les postulats à
des définitions, qui sont des conventions que l’esprit peut remplacer par
d’autres. L’axiomatique développe ainsi un concept strictement formaliste
de la vérité, excluant toute élément intuitif, y compris au sens kantien de l’a
priori de la sensibilité. Et dans ce prolongement, on peut supposer que les
mathématiques prouvent que la pensée peut être séparée de toute

© Laurent Cournarie - Philopsis - www.philopsis.fr

Page 137

et s’exercer dans un libre choix qui n’a d’autre contrainte que la cohérence logique interne entre ses énoncés de base. L’essence intelligible de l’objet n’est pas empirique : elle est indépendante de l’expérience. […] Toute expérience implique la passivité de l’esprit. que tout B soit C.L’EXPERIENCE expérience. 95-100]. Et cela est d’autant plus important que nous sommes ici bien assurés de ne pas prendre pour une expérience intellectuelle quelque « résidu » de l’expérience sensible . Il peut y avoir un vide de pensée. Certes il n’y a pas de triangle dans la nature et ce n’est pas de la perception des choses sensibles que l’esprit tire l’idée de triangle : mais l’essence du triangle empêche de lui attribuer des propriétés qui entrent en contradiction avec elle.LAURENT COURNARIE . délivrée de toute forme de passivité dont l’expérience est toujours au moins le signe. Et la même remarque vaudrait au plan logique : un axiome peut être librement choisi mais non pas deux. Dès qu’il a posé les prémisses d’un syllogisme. Et Descartes au XVIIè s. Et puisqu’il est difficilement concevable que la pensée pense sans un donné. l’esprit se trouve en face d’une expérience. L’expérience. une structure résistante où l’on ne saurait se contenter de voir l’effet d’un acte libre. On peut donc tirer de la nécessité logique un premier argument en faveur de la théorie selon laquelle. pour être luimême. qu’il constate ou qu’il invente. elle-même. à moins de tomber dans l’idéalisme le plus extravagant. Alquié. il ne saurait y avoir de pensée vide… Ni l’esprit ne contemple un donné à © Laurent Cournarie . Mais peut-être faut-il séparer expérience et expérience sensible. Abstraction faite de toute vérité apprise des sens. pour désigner la saisie. Mais elle « garde une cohérence. Ce qui ramène à la définition en quelque sorte la plus formelle mais peut-être aussi la plus décisive de l’expérience : il y a expérience dès qu’il y a un donné. Il ne peut penser à la fois que tout est A soit B. s’impose à lui. ou le fruit d’une déduction purement logique. Il peut y avoir expérience là où il n’y a pas d’expérience sensible. Et c’est pourquoi Descartes. Ainsi on peut se demander si une expérience purement intellectuelle ou intelligible n’est pas possible. et sans expérience l’esprit ne peut rien. et que tout A ne soit pas C.philopsis. « Ainsi. Blanché [L’axiomatique. et révèle qu’il n’est pas pure liberté » (F. p. à une structure qui. n’affranchit la pensée de l’expérience sensible (doute) que pour mieux l’offrir à une passivité plus pure : il n’est pas au pouvoir de l’esprit de concevoir librement les essences des figures parce qu’elles constituent de « vraies et immuables natures ». « Pas plus que de contenu informe. nous ne considérons en effet que la forme du raisonnement indépendamment de tout contenu. emploie le mot intuition. par l’intelligence. même tout sensible mis à part. qui signifie vision. une sorte d’expérience intellectuelle.fr Page 138 . […] Expérience et raison ne se laissent penser que dans leur relation. nous ne connaissons de forme pure. l’esprit se voit contraint d’affirmer la conclusion. dit encore M. il demeurerait une expérience intellectuelle. l’esprit reste soumis à une sorte de nature qui lui est propre. Cette considération n’est pas nouvelle : ce sont les essences mathématiques qui ont fait croire à Platon à la spécificité d’une expérience intellectuelle. qu’il perçoive ou qu’il construise.Philopsis . p. 40-41). la nécessité logique constitue déjà. il faut admettre que l’expérience est irréductible.www. Au reste. de son objet propre.

on peut se demander si on ne peut pas parler non seulement d’expérience mais d’expérimentation en mathématiques. apparent. Il n’est pas besoin d’ajouter que ces vérités portent témoignage en faveur de la valeur et de l’actualité de la conception générale que Kant s’est faite de l’expérience » (Alquié.fr Page 139 . Cela reste vrai pour le savant non seulement dans la vie extra-scientifique – pour lui aussi le © Laurent Cournarie . p. du monde de la vie.. notamment de la perception. quelle est la signification de l’expérience ? La distinction de l’expérimentation et de l’expérience n’est-elle pas l’indice de l’absence définitive d’unité de l’expérience ? On doit admettre que l’expérience renvoie à deux niveaux de vérité : il y a la vérité du perçu. 46-47). la vérité ne peut se définir de façon formelle. et lorsque nous voulons partir du seul esprit. Si la vérité résulte d’un effort de connaissance. p.www. de son acte. Ainsi. c’est-à-dire l’expérience d’un autre concept de la vérité (cf.LAURENT COURNARIE . L’esprit n’est pas seul au monde. en s’appuyant sur le développement de la puissance calculatrice de l’informatique. c’està-dire des énoncés non-falsifiables (cf. L’expérience subjective du sentiment. ni il ne s’épuise sur le plan des signes et du calcul formel ». bien décrite par Kant (plaisir désintéressé). la vérité méthodique. et construire une vérité expérimentale. Popper range les énoncés mathématiques du côté de la métaphysique. La science peut rompre avec les formes concrètes. Mais les programmes de recherches contemporains. ne mettent-ils pas en œuvre des procédures de vérification (non de démonstration). c’est-à-dire l’expérience originaire du monde . Si la vérité. ibid. de sa construction. c’est parce qu’il y a du perçu. l’art est un opérateur puissant de transformation du sujet. Mais il y a bien une vérité de l’expérience subjective irréductible à la vérité objective du fait rationnel – à condition sans doute de ne pas enfermer cette vérité dans un langage privé contradictoire. c’est ce qui opère un changement. Finalement.L’EXPERIENCE l’élaboration duquel il n’aurait pris aucune part. c’est-à-dire tout n’est pas expérience de la même façon. pour produire des faits mathématiques particuliers susceptibles de falsifier une conjecture ? Mais évidemment toute vérité n’est pas expérimentale au même titre. nous sommes toujours renvoyés à l’esprit . on peut maintenir un concept strictement esthétique de l’art et en faire l’occasion d’une expérience sui generis. Logique de la découverte scientifique. nous retrouvons l’irréductibilité de l’expérience. prenant ainsi le contre-pied de l’argument précédent sur le donné intelligible ou l’intuition de l’essence.philopsis. toute science est science d’un objet. Dans un tout autre contexte et dans une tout autre perspective. L’art est peut-être le lieu de cette expérience objective ou de cette expérience de la vérité subjective. l’art en étant une prospection du réel.Philopsis . les qualités sensibles qui constituent l’environnement de notre vie (Lebenswelt). de l’émotion n’est pas du même ordre que l’expérimentation scientifique. lorsque nous parlons du sensible. Mais à l’inverse. analogues aux preuves expérimentales en physique. Gadamer dans Vérité et méthode). 99).et la vérité expérimentale. en soulignant leur caractère subjectif. Il n’en demeure pas moins que « si nous sommes au monde. est un processus cognitif. après avoir posé depuis Galilée que seul ce qui est mathématisable est objectif.

si les expériences sont diverses. p. au delà même du partage entre expérience (subjective) et expérimentation. le tracé de la particule dans la chambre de Wilson » (Ricœur. l’expérience est ce qui empêche un recouvrement de l’une par l’autre. inversement. l’expérience présente finalement toujours la même composante. pour être reconnues et atteintes. chaque attitude fait surgir une expérience nouvelle – du moins. les théâtres. exigeant. plusieurs types d’expérience (esthétique. Plus exactement. qui présentent chacune une forme d’objectivité spécifique. même si ce sont des objets culturels originaux puisqu’ils consistent à réduire les objets culturels et les objets perçus aux procédures méthodiques de leur connaissance. éthique. pour nous la vérité expérimentale est. Donc la vérité expérimentale (l’expérimentation) laisse hors de soi un plan de la vérité : l’expérience originaire du monde – et c’est cet oubli de l’enracinement de la science dans le sol de l’expérience sur lequel s’appuie la phénoménologie. le perçu est déficient par rapport à l’exigence de vérité. comme adopter une attitude axiologique pour l’expérience esthétique.fr Page 140 . – mais même dans sa vie scientifique : car les objets scientifiques qu’il élabore sont les déterminations de ce monde qu’il perçoit . avec la vérité démonstrative. L’avènement de la méthode expérimentale est un événement majeur dans l’histoire de la pensée et de la culture. le modèle de la vérité : toute vérité ou tout ce qui prétend à la vérité doit ou devrait se soumettre aux règles de construction de la méthode expérimentale. précisément. Elle consiste. leur consistance.LAURENT COURNARIE . L’expérience sensible révèle l’opposition du donné et des exigences de la raison. c’est dans ce monde perçu que sont situés ces objets culturels que constituent le laboratoire lui-même. Inversement. au sein de toute expérience. On pourra présenter une conclusion analogue dans un vocabulaire décidément plus métaphysique.www. « L’avènement de la science expérimentale [a été] un événement de notre histoire culturelle comme la littérature. elle est exactement l’ouverture indéfinie de l’une sur l’autre : le perçu ne peut être résorbé dans l’expérimental et. ibid. L’expérience est ce qui reconduit indéfiniment le régime de la dualité. 168). c’est-à-dire le dédoublement de la vérité en existence perçue et objectivité. religieuse…). comme les maisons.. Il n’y a pas un système des expériences et pourtant on peut parler d’une unité de l’expérience qui… « …ne peut apparaître que comme abstraite. Pourtant. le pain et le vin se signalent par leur saveur. la politique . bien plus. les rites » (Ricœur. etc. 168). il y a.Philopsis . On l’a suggéré. l’expérience morale © Laurent Cournarie .. se maintiennent séparation et dualité. Dans ces conditions. c’est dans l’horizon de ce « monde » que sa recherche est elle-même intra-mondaine . la théologie.L’EXPERIENCE soleil se lève. dans le fait que. p. … le laboratoire et ses instruments [sont] des objets culturels. c’est la dénaturer. les fils qui se croisent dans la lunette. puisque prendre une attitude théorique pour comprendre l’expérience morale c’est l’annuler. les livres. une attitude propre – et si donc inversement. c’est-àdire finalement expérimentées. l’expérience se laisse approcher comme le cercle même ou l’enveloppement mutuel. les langages. ibid. l’oscillation de l’aiguille.philopsis.

De tout. L’impossibilité d’unifier notre expérience est la preuve qu’elle est expérience d’autre chose. Il n’y a d’expérience que des phénomènes. Car s’il m’est possible de prendre devant les choses une attitude scientifique. et donc d’apercevoir l’Etre où le Vrai. le Bien et le Beau.LAURENT COURNARIE ..L’EXPERIENCE celle du devoir et de nos tendances. l’expérience esthétique celle de l’imaginaire et du réel. mais le signe de l’Etre » (Alquié. c’est-à-dire l’expérience est le signe même de la finitude. p. elle cesserait d’avoir une expérience. L’expérience a bien rapport à la question des limites. il y a expérience. […] Toujours nous est signifiée nitre séparation d’avec l’Etre. Il ne m’appartient pas d’élever ma conscience au niveau du Tout. 98). Au reste. © Laurent Cournarie . Et sans doute l’esprit. op. témoigne. morale ou esthétique. suppose une dualité. s’élève-t-il alors à la métaphysique. selon les termes de la philosophie traditionnelle. si ma conscience pouvait s’élever au niveau du Tout. en nos plus communes pensées. Mais ici se révèle la dualité fondamentale : celle de la conscience et de l’Etre. en nos douleurs les plus quotidiennes. que le monde n’est pas l’Etre. étant passivité. il ne m’appartient pas de prendre toutes ces attitudes à la fois. rêvant d’un Etre qui soutienne ses valeurs. Car toute expérience.fr Page 141 . Ou encore. sauf de la totalité. se trouveraient réconciliés.philopsis. cit.Philopsis . la question ultime de l’expérience est celle de savoir si l’on peut expérimenter les limites de l’expérience.www.

Seconds analytiques. La construction logique du monde Carnap.philopsis. 1967 Dewey. Chemins qui ne mènent nulle part Heidegger. Le tournant de l’expérience : recherche sur la philosophie de Merleau-Ponty. L’univers philosophique F. Concevoir et expérimenter Hegel. Saint Jean de la Croix et le problème de l’expérience mystique. Une philosophie de l’expérience. I. Questions III Hempel. Préface. La vérification Goffman. I. Novum organum. L’art comme expérience. 1-2 Darbon. Les cadres de l’expérience Dekens. Corpus. 84. L’idée d’expérience dans la philosophie.Philopsis . Sociologie de l’expérience Duhem. 2005. L’expérience humaine et la causalité Carnap. Ellipses Gadamer. Introduction à l’étude de la médecine expérimentale Birrault.www. L’expérience. Traité des sensations. 1957. PUF Bacon.. Phénoménologie de l’esprit. 2000 Fontaine. 1999 Baruzi. Encyclopedia Universalis « Expérience ». La science. La théorie physique. 2005 Deledalle G. 1998 Barberousse. Urvoy. 1970 Aristote. 2003 Condillac. L’expérience. Ellipses. L’expérience de la beauté Brunschvicg. Ellipses. I-II Bachelard. Théorie et expérience. son histoire « Expérience ». Université de Pau Dubet. L’expérience. Heidegger et l’expérience de la pensée Bouveresse. L’art de comprendre Gaston-Berger. Les Fondements philosophiques de la physique Cléro. “Hegel et son concept d’expérience”. PUF. 36 Barbaras. PUF. Éléments d’épistémologie © Laurent Cournarie . GF. 95-100 .fr Page 142 . II. Les cadres de l’expérience Hacking. 70-74. Percevoir : de l’idéologie de l’expérience à sa théorie. Métaphysique A Aristote. L’expérience de l’espace dans la physique contemporaine. PUF . 1946 Dartevelle. 1930 Bernard. son objet. 19 Bachelard.L’EXPERIENCE BIBLIOGRAPHIE Alquié. Le mythe de l’intériorité Brugère. La formation de l’esprit scientifique. « La certitude sensible » Heidegger. PUF.LAURENT COURNARIE . II. L’Harmattan.

Phénoménologie de la perception. Causeries (1948). l’équilibre des liqueurs et la pesanteur de l’air” Popper. § 18-23 Koyré. 13 Moreau. Quintette. L’expérience métaphysique. Etudes galiléennes . II ch 1-3. VII Husserl et Wittgenstein : De la description de l’expérience à la phénoménologie linguistique. Franeau ed. Expérience et jugement James W. II. 4-5 . Gauthiers-Villars. 1988 Kalinowski. éd. Olms. I. Flammarion. Millon. 2006 Pascal.Philopsis . Phénoménologie et expériences.www. La formation de la pratique scientifique : le discours de l’expérience en France et en Angleterre 1630-1820. Vrin. Études d’hsitoire de la pensée scientifique .) Varela. Merleau-Ponty. Spinoza : L’expérience et l’éternité. Théorie et expérience. Critique de la raison pure. Œuvres complètes. Flammarion. 1-4 . 2de préface . I-III. II. Points 2007 Science. 2004 Husserl. 1996 La Découverte Locke. Enquête sur l’entendement humain. Expérience et phénoménologie.fr Page 143 . Philosophie de l’expérience. 9 Merleau-Ponty. J. Expérience et absolu Licoppe. Bonoist et S.. 1994 Nef. Introduction 1. « Les deux dogmes de l’empirisme ». Le discours de l’altérité : une logique de l’expérience.L’EXPERIENCE Hume. De Boeck Wahl. Sainte Thérèse d’Avilla et l’expérience mystique. Les propriétés des choses : expérience et logique. Essai philosophique concernant l’entendement humain. 1 Quine. I. 1 Merleau-Ponty. L’inscription corporelle de l’esprit Verginioux. L’explication dans les sciences. 4 . De Vienne à Cambridge Renaut. 1986 Labarrière. 1992 Kant. PUF. 1965 Wittgenstein.LAURENT COURNARIE . Prolégomènes à toute métaphysique future. Parcours deux (1951-1961) Merleau-Ponty. « Un inédit ». Avant-propos. Essais III. 1928 Kahn. La logique de la découverte scientifique. I. 1983 Lacoste. 1-2 . “Le vide. 1 . 1992 Montaigne. La philosophie des sciences aujourd’hui.philopsis. Notes sur l’expérience privée et les sense data © Laurent Cournarie . Universitaires. Laugier eds. expérience et raison (J. La connaissance objective.

Pour effectuer des recherches dans ce document. Les initiés de la navigation clavier pourront se servir de tous les raccourcis habituels. Cette palette vous permet de vous reporter aux têtes de chapitres. utiliser le zoom ou prendre des notes de marge. Ne la fermez pas ! Le présent menu se trouve en dernière page Comment lire ce document ? utilisez les raccourcis clavier Avancer d’une page : clic ou  (entrée) (sauf depuis cette page) Reculer d’une page : ctrl + clic ou  +  (maj + entrée) Sortir et quitter : esc (escape) (en haut à gauche du clavier)  La main ou le pointeur doivent se trouver dans l’espace de la page . Vous pouvez également utiliser le petit navigateur en bas à droite du clavier :     Cliquez sur les liens ci-dessous pour : I ou utilisez les raccourcis clavier : Imprimer des pages ctrl + p Reprendre la lecture à la page que vous venez de quitter ) Commencer la lecture … Le mode plein écran est un affichage de lecture.et non dans le sommaire . Ce menu s’adresse aux personnes non familières de la lecture écran.pour que ces raccourcis fonctionnent.MENU DE NAVIGATION en mode plein écran dans Adobe Reader Déplacez la palette du sommaire ci-dessous en la saisissant par la barre du haut et redimensionnez-là à l’aide du coin en bas à droite. il est conseillé de passer en affichage standard : appuyez sur la touche esc de votre clavier. .