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Cami Latulipe

En contrepartie de l’Esprit

Roman
2 En contrepartie de l’Esprit

J'ai repris les notes écrites dans les années 1950 par mon grand-père
maternel Jean Darcourt, médecin spécialiste en épidémiologie et ayant
longtemps séjourné en Afrique.
Mon grand-père avait alors développé des hypothèses, particulièrement
originales pour l'époque, sur les origines de la bipédie de l’espèce humaine
et de son cerveau (ou de son Esprit).
Cette augmentation de la bipédie et du cerveau aurait eu de fortes
conséquences pour l’espèce humaine, en particulier un accouchement de la
mère le plus douloureux du règne animal, un petit de l'Homme grand
prématuré, et enfin un rôle du père bien particulier.
Ce sont ses hypothèses, ainsi que d'autres anecdotes rapportées dans ses
notes, que j'ai reprises à mon grand-père, pour en faire ce récit d'aventures
et de science-fiction.
Sahara été 1939 3

Sahara été 1939

1 Naissance
Une nuit, je fus réveillé par Atar.
-Toubab Jean, toubab Jean, venez vite, nous avons besoin de vous.
-Que se passe-t-il ?
-Quelque chose de très grave, prenez vos instruments de médecine.
-Oui, j’arrive tout de suite.
J’enfilai un vêtement, pris ma sacoche, et suivis Atar dans la nuit. La lune y
dessinait un cercle parfait. Nous courûmes jusqu’aux habitations troglodytes
opposées aux miennes et pénétrâmes dans une grande salle éclairée par des
bougies. Il n’y avait que des femmes. Au centre, allongée sur une planche de
bois gémissait une jeune femme. De son front et de ses joues suintaient des
larmes de sueurs. Assise auprès d’elle, une vieille lui étalait des serviettes
humides. De touts côtés, des servantes se précipitaient, remportant les
serviettes et en apportant de nouvelles.
La vieille retira une serviette pour en placer une nouvelle. Je vis alors du
sang couler d’entre les jambes de la jeune femme.
-C’est Assaoua, la belle-fille du cheik, dit Atar désignant la jeune femme,
Waletsa, notre sage-femme va vous expliquer.
La vieille et sage Waletsa s’interrompit un instant dans sa tâche et se tourna
vers moi.
-Merci d’être venu toubab.
J’inclinai la tête en signe d’évidence.
-Quand a-t-elle commencé à avoir des contractions ? demandai-je.
-En fin de matinée, répondit Waletsa, les servantes l’ont tout de suite
emmenée ici. Au début, je pensais que tout se passerait bien, le rythme des
contractions s’accélérait peu à peu, elle poussait courageusement. Mais dans
l’après-midi, on a commencé à voir les premières difficultés. L’enfant ne
progressait pas, il restait rivé au ventre d’Assaoua.
-C’est son premier accouchement ?
-Oui.
-Elle saigne comme ça depuis longtemps ?
-Depuis trois heures déjà. Elle se vide. Je ne sais plus quoi faire.
Waletsa prit sa tête entre ses bras.
-J’ai peur que la mère et l’enfant soient condamnés, dit-elle.
-J’ai dit au cheik que vous étiez toubab, poursuivit Atar, je l’ai convaincu
que vous veniez aider notre sage-femme.
4 En contrepartie de l’Esprit

-Vous avez bien fait… Et le père, où est-il ?


-Il est derrière cette porte, il attend, anxieusement.
-Je le comprends. Je vais examiner Assaoua.
Je m’approchai de la jeune femme, elle était à bout de force, je lui murmurai
avec assurance quelques mots à l’oreille.
-Assaoua, je m’appelle Jean, je viens vous aider.
J’eus pour réponse un faible hochements de la tête accompagné d’un soupire
rauque. Je glissai ma main dans son col.
-Dix doigts.
Je plongeai ensuite mon bras dans son utérus pour vérifier la présentation de
l’enfant.
-Sa tête n’est même pas engagée.
La sage Waletsa acquiesça de la tête. Assaoua tremblait de partout.
-Assaoua, vous allez continuer d’être courageuse. A la prochaine
contraction, poussez très fort. Waletsa va vous y aider. Moi, je vais essayer
de tourner votre enfant pour le faire sortir.
Nous n’eûmes pas longtemps à attendre.
-Ça y est, elle a une contraction, dit Waletsa.
Assaoua cria, je plongeai de nouveau mon bras dans son utérus agrippant
l’enfant par la tête.
-Allez-y poussez, poussez le plus fort possible, commandai-je.
Assaoua mit toutes ses forces pour délivrer son enfant. Elle hurla de douleur
et poussa avec rage et espoir. Mais rien n’y fit, l’enfant ne voulait pas sortir.
Bientôt la contraction cessa. Assaoua retint ses cris et tomba dans sa
léthargie. Je retirai mon bras de son ventre. Le sang, jusqu’à là bloqué par
mon bras, jaillit et ruissela sur la terre battue de la salle.
-Merde, merde, ce n’est pas vrai, m’exclamai-je, il y a quelque chose qui
bloque la tête au niveau du col, mais avec tout ce sang, on n’y voit rien.
-Elle est trop fatiguée, dit Waletsa, elle ne tiendra pas longtemps.
-On va réessayer à la prochaine contraction.
Nous attendîmes immobiles. Seuls les faibles râles d’Assaoua venaient
rompre le silence de la salle. Tout d’un coup, la jeune femme s’agita de
nouveau.
-C’est une contraction, allez-y poussez, poussez, commandai-je.
-Son cœur, il ralentit, dit Waletsa.
Je pris la main d’Assaoua et lui tâtai le pouls.
-Ses battements, je n’entends plus ses battements, hurla Waletsa.
-Vite Atar, mets-toi en face de moi et fais comme moi. Waletsa, fais le
bouche-à-bouche.
Sahara été 1939 5

Nous appliquâmes une première série de compressions sur la poitrine


d’Assaoua. Le cœur ne repartait pas. Nous attendîmes quelques secondes
d’éternité.
-On y va, ordonnai-je.
Nous appliquâmes une seconde série de compressions.
-Ça y est, je l’entends, chuchota Waletsa.
Un soulagement commun nous traversa.
-On va lui ouvrir le ventre.
-Oh non toubab ! pas comme la dernière fois, elle va mourir elle aussi et ce
sera terrible.
J’étais étonné par une réaction aussi vive de la sage-femme. Sans vraiment y
prêter attention, j’allai fouiller fébrilement ma sacoche, j’en sortis un scalpel
et un précieux flacon d'antiseptique.
-Avec ça, elle peut s'en sortir. De toute façon, c’est la seule solution. Il
faut lui retirer l’enfant et stopper l’hémorragie, sinon son cœur va s’arrêter
de nouveau. Waletsa, passez-moi ce scalpel sous les flammes.
Waletsa parut hésitante. Ses yeux touchèrent les miens. Elle me fit
confiance et s’exécuta.
-Merci, tenez-la fort, ça va être douloureux.
Je regardai mes mains, elles tremblaient. Je me concentrai. Enfin, j’obtins la
maîtrise nécessaire. Je découpai délicatement le bas du ventre d’Assaoua.
Brusquement, elle tenta de se relever, Waletsa la maintint solidement.
Assaoua perdit connaissance.
-Ce n’est pas plus mal, dit Waletsa.
-Oui, acquiesçai-je.
Quelques larmes de sang visqueux coulèrent le long des hanches de la jeune
femme. Une servante les essuya précautionneusement.
J’écartai les lèvres de l’incision. Nous vîmes les cheveux, la tête, puis le
corps recroquevillé du fœtus. Sa vie semblait si fragile. Plongeant
délicatement mes mains dans le ventre de la mère, j’en extrayais lentement
le nouveau-né et le tendis à Waletsa.
-C’est un garçon ! S’il crie, c’est qu’il vivra, dit-elle.
Deux longues secondes passèrent. Waletsa portait précautionneusement
l’enfant rougeoyant dans ses bras. Enfin, il brailla. Une allégresse commune
éclaira la salle troglodyte.
-Tenez-le Waletsa, je vais couper le cordon.
D’un geste sec, je séparai la mère et l’enfant. Waletsa alla alors le confier
aux servantes pour qu’elles le nettoient. Elle revint ensuite près de moi.
-Maintenant, on va s’occuper de la mère. Waletsa, amenez-moi encore des
compresses.
6 En contrepartie de l’Esprit

Waletsa, toute admirative devant ma détermination, s’empressa de me les


donner. J’épongeai le sang avec, puis répandis le flacon d'antiseptique sur
l'incision. Assaoua sursauta violemment, ses traits se crispèrent, Waletsa lui
serra les mains.
-Ça la brûle, continuez de la tenir fermement... C’est bien, maintenant on
va cautériser la plaie et la recoudre.
Waletsa m’apporta les instruments nécessaires. Dans le silence, nous
accomplîmes notre tâche.
-Je vous laisse terminer toubab, je vais m’occuper de l’enfant.
-C’est d’accord Waletsa.
Je l’entendis donner ses instructions aux servantes. Une demi-heure passa,
un nouveau jour naissait. Waletsa revint avec l’enfant nettoyé.
-Alors ? demanda-t-elle.
-Ça y est, j’ai presque fini.
-Elle est sauvée ? demanda Atar du fond de la salle.
-Oui, elle vivra. Vous pouvez aller annoncer la bonne nouvelle au père.
Atar et la sage-femme portant l’enfant pénétrèrent dans la chambre voisine
où attendait Karan le père. Celui-ci se leva, et tremblant, prit l’enfant dans
ses bras. Il lui confia des secrets à l’oreille. J’observai la scène à travers la
porte entrebâillée. Karan avait manifestement des tonnes de secrets à
révéler. Enfin, tout sourire, il pénétra dans la salle, me salua d’un signe de la
tête, alla s’asseoir à côté de sa femme encore évanouie et déposa un tendre
baiser sur ses lèvres entrouvertes. Il lui présenta l’enfant braillant de plus
belle.
-Assa, c’est notre fils.
Karan colla contre le ventre d’Assaoua l’enfant, ce qui eut le don de le
calmer. Tous, nous regardions la scène émerveillés. Karan se retourna vers
moi.
-C’est bon toubab Jean, les servantes vont s’occuper d’Assaoua. Allez-
vous reposer maintenant.
-Ce n’est pas de refus.
Je remballais lentement les ustensiles dans ma sacoche. Je sentis une main
ferme se poser sur mes épaules. Je me retournai.
-Merci toubab.
-De rien Karan... Comment allez-vous l’appeler ?
-Ely comme son arrière-grand-père, Ely ag Karan.
Il me fixa droit dans les yeux, je lui souris et sortis de la pièce.
Sahara été 1939 7

2 Déjeuner avec Martini et Khaled au soleil


-Hé, toubib Darcour ! tu te réveilles ou quoi, cria une voix.
Je me levai de mon lit, on tambourinait à la porte de ma chambre. Je
l’ouvris, c’était le lieutenant Martini.
-Alors toubib, qu’est-ce que tu fous ? On t’attend pour manger.
Par une fente de la paroi rocheuse, j’observai le soleil, il était au zénith.
-Je m’habille et je te rejoins Martini.
Je fus bientôt dehors. J’admirais une nouvelle fois les alentours. De toutes
parts, d’imposantes crêtes désertiques entouraient des cultures de dattiers et
des jardins irrigués. Il s’agissait d’un ancien cratère où la tribu touareg des
Kel aïr avait trouvé refuge. Aux pieds des crêtes, les parois rocheuses étaient
criblées de dizaines de trous, chacun formant une habitation naturelle.
Je rejoignis mes deux compagnons d’infortune. Comme d’habitude, ils
s’étaient attablés à l’hombre d’un treillis de bois, jouxtant notre habitation
troglodyte. Le premier était le lieutenant Martini, un ancien légionnaire qui
avait réussi à intégrer le corps fermé des officiés coloniaux. Le personnage
avait quelque chose de mystérieux, et beaucoup à Tamanrasset m’avaient
conseillé de m’en méfier. Pourtant, il avait toujours eu avec moi cette allure
joviale qu’ont les Italiens du sud. Le second était le caporal Khaled, un
jeune arabe originaire de Mostaganem, tout dévoué à la cause de l’armée
française.
Le lieutenant Martini maugréait :
-Ça va faire une semaine que les Kel aïr nous retiennent prisonniers dans
ce bled sans aucune explication, j’en ai marre, je me rouille ici à attendre les
volontés d’un cheik.
-Qu’est-ce qu’ils vont faire de nous d’après toi ? demanda Khaled
-Comme si j’avais des dons de prédiction mon vieux !
Je m’assis à côté d’eux.
-Ah, toubib ! te voila enfin, dit Martini, tiens prend ton assiette de pois
chiches… Les réveilles sont difficiles dis donc !
J’acquiesçai de la tête. Pour l’instant, je n’avais pas envie de révéler à mes
compagnons, mes exploits de la nuit. Khaled poursuivait :
-Les autres vont sûrement prévenir le colonel St Médard de notre
disparition.
-Encore faut-il qu’ils ne soient ni emprisonnés comme nous, ni même tués,
grommela l’Italien. De toutes façons, c’était une mauvaise idée de couper en
deux la mission. Je l’avais dit au pitaine, il n’a rien voulu entendre.
-Si personne ne revient à Tamanrasset, dit Khaled, le colon enverra
sûrement quelques troupes pour venir nous chercher.
8 En contrepartie de l’Esprit

-Mouais, tu me sembles naïf Khaled. Je ne fais pas trop confiance au


colonel St Médard, c’est un pleutre qui craint les vagues. Je doute qu’il
risque encore la vie de quelques hommes, dans le grand sud, vers les
montagnes de l’Aïr, pour venir nous sauver.
Martini se retourna vers moi :
-Et toi, toubib, qu’est-ce que tu en penses ?
-Je ne sais pas. Ce qui m’inquiète surtout, c’est la découverte du fort
d’Iferouane incendié et saccagé. Nous devions les ravitailler et nous n’avons
trouvé que des cadavres.
-C’est sûrement un coup des Touaregs bleus, la tribu la plus puissante de
la région, dit Khaled.
-Oui, je veux bien, mais pourquoi ont-ils fait cela avec tant de rage et de
haine ? Quelle est la raison à ce carnage ? Je croyais qu’une paix durable
avait été conclue entre les Touaregs bleus et nous les Français.
-Allez toubib, ne te tracasse pas trop, on est encore en vie, c’est le
principal non ? Tu m’as surtout l’air d’avoir mal dormi ! Le soir, il faudra
que je te chante quelques berceuses napolitaines, ça te calmera et ça t’aidera
à faire des rêves plus doux.

3 Récit des sœurs jumelles par Waletsa


En milieu d’après-midi, après la sieste quotidienne, on frappa à ma porte,
c’était Waletsa.
-Vous avez réussi à dormir un peu ? demanda-t-elle.
-Oui, j’étais épuisé. Et Assaoua, comment va-t-elle ?
-Elle est encore très fatiguée mais elle a repris connaissance.
-Tant mieux.
-Je tenais à vous féliciter toubab.
-C’est gentille Waletsa, mais Assaoua et Ely ont pu être sauvés surtout
grâce à vous et aux progrès de la médecine. Avec la dose d’antiseptique que
j’ai administrée, Assaoua ne court pas le risque d’une infection ultérieure.
-Ne faîtes pas le modeste toubab, vous avez accompli un miracle.
-Si ça peut vous faire plaisir de le croire Waletsa, lui concédai-je amusé
par son ton affirmatif.
Elle me fixa les yeux brillants. J’osai alors demander :
-Pendant l'accouchement, vous avez parlé d'un autre cas. Que s'était-il
passé ?
-Je n’ai pas le droit de vous le dire.
-Dans ce cas, je ne veux pas être indiscret.
Sahara été 1939 9

Je me levai et enfilai mes vêtements. La vieille femme contemplait mon


torse nu.
-Vous avez le visage d’un enfant, le corps d’un homme et le savoir d’un
vieillard, toubab.
Elle me fit sourire.
-Et vous, le feu d’une jeune fille Waletsa.
-Surtout le désir d’une jeune vierge toubab.
Tremblante, elle effleura mon torse. C’était étrange de se faire caresser par
ces doigts qui avaient mis au monde tant d’enfants. Je me laissai faire. Elle
finit par reboutonner ma chemise.
-C’est mieux ainsi toubab, les sucreries, ce n’est plus de mon âge, dit-elle
en écartant sa bouche édentée.
J’ouvris la porte et m’avançai sur le seuil.
-Restez là toubab. Après ce que vous avez fait, vous avez le droit de
savoir.
Je refermai la porte et m’assis en face d’elle. Elle me saisit délicatement les
mains, et d’une voix grave, commença son récit :
-C’était il y a un peu moins de deux ans, des hommes de la tribu trouvèrent
une femme à moitié morte dans les montagnes et la ramenèrent au village.
Elle était déshydratée et n'avait plus la force de boire. Patiemment, quelques
femmes et moi-même, lui donnèrent de l'eau au goutte-à-goutte. Petit à petit,
elle retrouva ses forces, elle put se lever, puis remarcher. Elle avait des
ressources insoupçonnables.
-Le désir de vivre est tenace.
-Tu as aussi la sagesse d’un vieillard toubab, sourit Waletsa.
-Cette femme, vous saviez d’où elle venait ?
-Non, elle ne le dit à personne. Elle prétendit avoir perdu la mémoire et ne
se rappelait même plus son nom. Alors on l’appela Farida, parce qu’elle
avait été trouvée le jour de cette sainte. Après sa guérison, elle reprit formes
et couleurs, et je réalisai qu’elle était belle. Elle avait la peau douce et des
yeux verts, très clairs. Beaucoup d’hommes du village tombèrent amoureux
d’elle, notamment le fils aîné du cheik, Souleymane. Il venait lui rendre
visite tous les jours, il lui parlait longuement. Je pense qu'elle l'appréciait
aussi... Au bout de quelques temps, je m’aperçus que son ventre et ses seins
grossissaient.
-Elle était enceinte !
-Oui, ça ne me trompe pas ces choses là. J’allai la voir, je la questionnai.
Elle se mit à sangloter, je tentai de la rassurer en lui promettant mon silence.
Elle m’avoua alors s’en être aussi aperçue, pourtant, elle ne comprenait pas
comment cela avait pu se faire. Je sentis qu’elle me mentait.
10 En contrepartie de l’Esprit

-Le père, c’était Souleymane ?


-Non, cela me semble difficile. Elle n’était dans le village que depuis un
mois et demi, et visiblement, elle était enceinte depuis plus de trois mois.
Mais lorsque Souleymane vit qu’elle attendait un enfant, il la prit sous sa
protection, il prétendit être le père.
-Et les habitants du village le crurent ?
-La majorité le crut ou voulut le croire. Moi je n’étais pas dupe et je pense
que le cheik non plus. A mon grand étonnement, il ne posa pas de
problèmes. Je crois qu'il aimait bien Farida lui aussi. Elle était si belle et
Souleymane si fier. Ils formaient un beau couple. On célébra un mois plus
tard leur union en grande pompe. C’est après que ce fut terrible…
-C’est-à-dire ?
-C’était aussi une nuit de pleine lune. On me fit appeler :
« C’est Farida, me dit une servante, elle a de fortes contractions. »
J’accourus, je vis Farida allongée, elle hurlait et souffrait atrocement. Sur
son visage, je perçus la peur. Peut-être savait-elle déjà ? J’essayai de la
calmer et de la rassurer. Toute la nuit, on tenta de faire sortir l’enfant, mais
aux lueurs du jour, on ne sentait toujours rien venir. La mère était épuisée, la
vie la quittait. J’allai trouver Souleymane dans la pièce voisine. Il était assis,
très pâle, le regard vide.
« Alors ? » me demanda-t-il.
Je remuai la tête négativement. Il se releva brusquement, serrant les poings.
« Il faut faire quelque chose, sinon l'enfant risque de mourir lui aussi.
-Que veux-tu faire ?
-Nous allons lui ouvrir le ventre. Tu as déjà pratiqué de telles opérations,
toi Waletsa ? »
Je ne répondis pas tout de suite. Je me souvins de mon deuxième
accouchement et d’une époque où j’avais toutes mes dents, et où j’étais
belle.
« Oui Souleymane, il y a longtemps. Mais ça la condamne à une mort
certaine.
-Il n'y a pas d’autre espoir de toute façon ?
-Il n'y en a plus.
-Alors je vais le faire moi-même. Je veux sauver mon enfant. »
Cet homme, fier parmi les fiers, cachait son angoisse par sa détermination.
En un instant, il avait tout décidé.
Il prit un scalpel et déchira le ventre de Farida. Que ressentit-il en cet
instant ? Sûrement le sentiment de la tuer. Il plongea ses mains dans les
entrailles de son amour et en retira l’enfant... Nous vîmes alors quelque
chose d'horrible.
Sahara été 1939 11

Waletsa, tremblante, leva ses longues mains ridées vers le ciel.


-Il n’y avait pas un enfant mais deux. Et c'étaient des monstres, des
monstres tu m’entends toubab. Ils ne formaient qu’un seul être unis par la
tête et partageant le même crâne.
Souleymane reprit le scalpel.
« Que vas-tu faire ? demandai-je.
-Je vais les séparer.
-Tu vas en sacrifier un !
-Je sais, mais ensembles, ces enfants ne sont pas viables. »
Il sembla hésiter. Puis, il découpa le crâne du bébé supérieur, il avait décidé
de tuer l’un pour faire vivre l’autre. Ainsi, l’un, sans véritable cerveau,
restait inerte, l’autre se mit bientôt à hurler.
« Confie les deux enfants aux servantes, m’ordonna Souleymane, elles vont
les nettoyer. Nous allons maintenant sauver ma femme. »
Cette dernière avait perdu beaucoup de sang, sans doute trop.
« Le cœur s’arrête », pleura Souleymane.
Nous essayâmes de le faire repartir, une fois, deux fois… dix fois. Mais rien
n’y fit. Au petit matin, elle était morte. Quelques jours plus tard, le temps
d’embaumer son corps, tout le village assista à l’enterrement.
-Et Souleymane ?
-Après la mort de sa femme, il semblait avoir perdu la raison. Il errait
hagard à travers l’oasis, ne parlait plus à personne, ne mangeait plus. Il se
laissa dépérir. Un jour, on retrouva son corps tombé du haut des falaises
ouest. A l’enterrement, le cheik ne laissa rien paraître, mais sa douleur fut
grande. Il s’agissait de son fils aîné, de son fils préféré.
Waletsa se tut, laissant croire à la fin de l’histoire. J’étais marqué par son
récit. Je restai silencieux. Soudain, elle reprit :
-La suite des événements fut aussi incroyable. Les bébés…
Je relevai la tête.
-…c’étaient deux fillettes. L’une fut confiée aux servantes, l’autre fut
déposée dans un coffre de bois et transportée au fond d’une grotte. Le jour
suivant, en longeant l’entrée de la grotte, j’entendis des babillements. J’allai
voir. Le couvercle du coffre avait été retiré et je vis la fillette vivante. Je
l’examinai. A mon grand étonnement, sa plaie au crâne avait quasiment
disparu. Je la pris dans mes bras et lui donnai tout de suite à manger. Je la
confiai ensuite aux servantes pour qu’elle rejoigne sa sœur. Rapidement, il
fut impossible de les différencier l’une de l’autre. C’était comme
miraculeux.
-En effet.
12 En contrepartie de l’Esprit

-Un jour, on reçut un émissaire de la tribu des Touaregs bleus. Il parut


impressionné par les jumelles, il proposa :
« Vendez-les-moi cheik Keita, ça vous fera deux bouches de moins à
nourrir. »
Le cheik hésita. Les fillettes n’étaient pas sa descendance et avaient causé la
mort de son fils. Cependant il y était nécessairement attaché. L’émissaire
insista :
« Chez nous, elles seront élevées comme des princesses. »
Beaucoup pressèrent le cheik d’accepter, qualifiant les jumelles de
maudites. Le cheik finit par se rendre à l’avis général. Le lendemain,
l’émissaire quitta le village avec les fillettes.
-Et après, que sont-elles devenues ?
-Pendant un an, je n’en ai pas entendu parlé... Mais depuis deux semaines,
elles sont réapparues, et maintenant, certains les accusent d’avoir causé la
guerre entre les Touaregs bleus et les Français.
-Ah !... Les hommes sont sûrement plus responsables que ces pauvres
gamines. Ils cherchaient un prétexte, ils l'ont trouvé.
-Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme vous toubab. Moi,
si j’avais la jeunesse et la force, je ferais tout, mais vraiment tout, pour
protéger ces enfants.
Je restais assis, abasourdi par le récit de Waletsa.

4 Veillée
La nuit venue, au pied d’une grande falaise, je m’étais isolé, j’avais besoin
de calme.
-Alors toubib Darcour, tu nous boudes !
Je me retournai.
-Ah ! c’est toi Martini.
-Excuse-moi si je t'ai blessé ce midi.
-Non ça va, ne t’inquiète pas, tu peux venir si tu veux.
Il s’assit à côté de moi.
-Alors, qu’est-ce que tu faisais tout seul ?
Je lui tendis un petit cahier en cuir noir.
-Ah ! tu dessinais. L’oasis, les montagnes de l’Aïr, tu te débrouilles pas
mal, dis donc !
-Ça a toujours été mon dada. Je dessine tout, la nature, les hommes, les
villes.
-A ton âge, toubib, on a soif de découvrir l’autre et l’ailleurs.
Sahara été 1939 13

-Oui acquiesçai-je. Lorsqu’on m’a proposé ce poste à Tamanrasset, j’ai


tout de suite accepté. En tant qu’appelé, je pouvais soigner militaires et
civiles, métros et indigènes.
-Toujours généreux toubib, avec la volonté d’aider son prochain, dit
Martini un poil ironique.
Je ne relevai pas son ton moqueur.
-Je peux ? demanda-t-il.
-Oui, vas-y.
Martini feuilleta le cahier, il s'arrêta sur le crayonné de deux femmes
touaregs.
-Les femmes ont toujours été le sujet favori des peintres... Beau gosse
comme tu es, tu dois bien avoir quelque fiancée qui attende avec impatience
ton retour !
-Non, je n’ai personne. Je me suis beaucoup consacré à mes études de
médecine… Et toi, tu as été fiancé ?
-Oui, là-bas en Italie. Ça fait bien longtemps que je n’ai plus de nouvelles.
Je me demande ce qu’elle est devenue.
-Elle s’appelait comment ?
-Esther... J'aimerais la revoir.
-Elle te manque.
-Ouais ! soupira-t-il.
-Il y a deux ans, à Alger rue Sainte Catherine, j'ai rencontré une pute qui
lui ressemblait étrangement. Elles avait le même sourire. Durant trois mois,
je suis allé la voir tous les jours. Je ne savais rien d’elle, pourtant j'avais
besoin de lui parler, comme à une vieille connaissance. Elle m’attirait, elle
m’attirait.
Son histoire éveilla en moi des souvenirs.
-L’amour doit raisonner par analogie, dit-il, c’est la seule explication à ça.
-Oui, acquiesçai-je.
-Un soir, ma pute n’était plus là. Elle a dû être revendue à un autre mac, je
n’ai pas cherché à en savoir plus, je n’ai plus revu le sourire d’Ester.
Nous rêvâmes un instant.
-C’est à cause d’Esther que tu as dû t’enfuir de ton pays?
-Pour elle, j’ai tué un homme. Un cas de force majeur, tu comprends ?
-Hum...
-C’était un homme comme toi et moi. Pourtant, il croyait que son petit
pouvoir le mettait au-dessus des règles élémentaires.
Je sentis que l’Italien perdait sa jovialité habituelle et se crispait.
-J’ai dû m’enfuir en France, poursuivit-il, je me suis engagé dans la légion.
On ne t’y pose pas de questions sur ton passé. On m’a envoyé en Afrique,
14 En contrepartie de l’Esprit

j’ai pu rapidement acquérir des galons. Avec un peu de cervelle, tu es


rapidement au-dessus du lot. Maintenant, je vis avec ces étendues
désertiques. Elles ressemblent à une femme, elles sont à la fois
insaisissables et dangereuses. Tu ne trouves pas toubib ?
-Pourquoi pas poète Martini !
-Qui sait toubib ? C’est peut-être dans ces montagnes que tu trouveras
l’amour.
-C’est vrai qu’elles sont belles.
-Il y a quelques milliers d’années, toutes les vallées, du Hoggar à l’Aïr,
étaient vertes et fertiles, des antilopes y gambadaient. On trouve dans le
massif du Hoggar des gravures rupestres représentant des scènes de chasses.
Toi qui aimes le dessin, je t’en montrerai. Enfin, si on retourne un jour à
Tamanrasset... Mais oublions tout ça. Moi mon dada, c’est la musique. J’ai
un petit harmonica dans ma poche, je vais te jouer des berceuses
napolitaines bien de chez moi.
Martini joua les mélodies de son pays, Khaled et quelques Kel aïr se
joignirent à nous.

5 Récit du jeune indigène


La nuit suivante fut beaucoup plus calme. J’avais merveilleusement dormi
grâce à Martini et à ses berceuses napolitaines chantant les déchirures et les
espoirs des hommes. Dans l’après-midi, une fois mon déjeuner rapidement
pris, j’allai me balader vers les falaises ouest. Je remarquai bientôt quelques
garçons kel aïr qui s’amusaient à se faire la guerre. Je les écoutais,
distraitement. L’un d’entre eux attira mon attention. Caché derrière un
rocher, il criait :
-On fait la guerre entre les Touaregs bleus et les Français. Nous, on est les
Français.
Le garçon sortit de sa cachette, il portait une surprenante casquette, bien
trop grande pour son âge. J’observai discrètement les garçons pendant leur
jeu de guerre qui s’acheva par la victoire des Français, les Touaregs bleus
ayant tous été mortellement touchés. Les garçons se dispersèrent. Je suivis
celui à la casquette et l’interpellai :
-Hé toi !
Il se retourna surpris.
-Oui monsieur, qu’est-ce qu’il y a ?
-Où as-tu trouvé cette casquette de l’armé française ?
Apeuré, le garçon ne répondait pas. Je m’approchai de lui et l’empoignai
fermement.
Sahara été 1939 15

-Hé monsieur ! Que faites-vous ?


-Viens par-là.
Empruntant un sentier détourné, je le conduisis fermement jusqu’à notre
habitation troglodyte. Je pénétrai dans la pièce principale où Khaled et
Martini, en pleine somnolence, digéraient leur copieux déjeuner.
-Hé les gars, réveillez-vous, regardez ce que je vous amène !
Martini leva la tête.
-Un petit garçon, il est mignon, mais qu’est-ce que tu veux qu’on en
fasse ?
-C’est quoi, cette casquette ? demanda Khaled.
-J’aimerai bien savoir.
Nous l’assîmes face à Khaled et moi, il restait apeuré et silencieux. Khaled
saisit sa casquette et l’examina. Derrière moi, j’entendis Martini se lever et
aller farfouiller dans sa chambre. Il revient bientôt et s’adressant au garçon :
-Tiens, bois, ça te fera du bien.
Martini lui sourit. Le garçon saisit le verre que l’Italien lui tendait. Il en but
goulûment. Visiblement il découvrait l’alcool et il aimait cela. Il en
redemanda. Martini le resservit deux fois. Sûrement bien éméché, le garçon
devint nettement plus bavard :
-C’était il y a deux mois, j’étais parti à l’oasis d’Iferouane avec ma mère,
elle y faisait des ménages pour les soldats français. Un matin, des Touaregs
bleus ont attaqué le fort. Ils ont tué tous les soldats français.
-Tu sais pourquoi les Touaregs bleus ont fait ça ?
Le garçon hésitait. Martini lui reversa une rasade. Il reprit :
-Un matin, j’ai vu arriver du désert un géant, j’ai rarement vu quelqu’un
d’aussi grand. Il a demandé à parler au capitaine du fort, il voulait se
réfugier dans le fort.
-C’était un Touareg bleu ?
-Non. Il était habillé pareil, mais en fait c’était un Français. Il portait
derrière lui un grand sac. Ça criait à l’intérieur. Il a ouvert le sac et en a
retiré deux fillettes. Elles n’étaient pas bien grandes, un an tout au plus…
J’ai entendu une conversation entre le géant et le capitaine du fort :
« Ces fillettes valent une fortune, prétendait le géant, elles sont dotées de
terribles pouvoirs, si tu m’aides à quitter cette maudite région, notre fortune
est faite.
-Ouais ! ça peut se faire, répondit le capitaine du fort. Dans une semaine
une mission doit venir nous ravitailler, on pourra emprunter un de leurs
camions pour quitter le fort.
-Tu n’auras pas à le regretter, elles sont capables de...
-Attends, viens un peu par ici, j’ai l’impression qu’on nous écoute. »
16 En contrepartie de l’Esprit

Le capitaine du fort se dirigea vers moi.


« Hé toi ! va-t-en, tu n’as rien à faire ici. »
Ils se sont éloignés, je n’ai pas pu entendre la suite.
-Et après ?
-Le lendemain, un groupe de Touaregs bleus a demandé à parler au
capitaine du fort :
« Capitaine, dit leur chef, vous hébergez un homme et deux enfants qui nous
appartiennent. Vous devez nous les rendre et punir ce voleur.
-Désolé Touareg, répondit le capitaine du fort, l’homme et les fillettes sont
maintenant sous la responsabilité de l’autorité française, et ici c’est moi, hé,
hé ! »
Ivre de colère, le chef quitta le fort. Le lendemain, des centaines de
Touaregs bleus attaquèrent. Les Français ne résistèrent pas longtemps.
Le garçon se tut. Khaled lui remit sur la tête la casquette, assurément
ancienne propriété du capitaine du fort. Martini lui resservit encore un verre.
Le garçon alla complètement ivre rejoindre ses camarades.

6 Les gravures rupestres


Nos jours de captivité s’égrainaient lentement. Contrairement à mes attentes,
les populations de l’oasis n’étaient pas hostiles à notre présence. Elles
manifestaient surtout de la curiosité, au pire de l’indifférence. Je profitai de
ce répit pour explorer le cratère. Au début, Martini m’accompagnait, il avait
comme moi l’espoir de trouver quelques passes à travers les crêtes. Nos
espérances furent vite déçues. Le cirque était entouré de hautes falaises
abruptes impossibles à escalader. L’Italien abandonna alors nos excursions
communes pour s’adonner à d’étranges et solitaires activités dont il ne
voulut pas me révéler la teneur.
En retournant vers les falaises ouest, je découvris de nombreuses gravures
rupestres. Elles représentaient par centaines des antilopes, des taureaux,
ainsi que des poissons noirs et des crustacés blancs. Je me rappelais le récit
de Martini, l’existence lointaine de vallées fertiles au sein de ce désert aride.
-Ah toubab ! vous admirez les gravures.
Je me retournai, c’était Atar.
-Oui, je ne m’attendais pas à voir des scènes de rivières et de lacs au fin
fond du Sahara.
-Elles sont fort anciennes. Elles ont été exécutées par un peuple
mystérieux, disparu bien avant l'arrivée des Touaregs dans la région. Mais
venez par-là, je vais vous en montrer d’autres encore plus étonnantes.
Sahara été 1939 17

Il me fit signe de le suivre. Nous gravîmes un monticule qui nous conduisit


au pied d’une haute falaise.
-Voilà c’est là, regardez au sommet de la crête.
A une trentaine de mètres au-dessus du sol, des dizaines de dessins
représentant hommes et animaux avaient été peints et sculptés dans la pierre.
-Mais comment ont-ils pu faire ça ?
-C’est un mystère. Ce peuple avait d’étranges pouvoirs... Regardez le
dessin le plus à gauche.
C’était un visage de femme, très pur, très simple. Les couleurs s’étaient
délavées avec le temps sauf le vert de ses yeux qui avait conservé sa teinte
brillante.
-On l’appelle la femme aux yeux verts, certains l’appellent aussi Farida.
Atar me raccompagna jusqu’au village. Je retrouvai Martini de mauvaise
humeur. Il observait sur une butte les espaces désertiques qui s'étendaient
au-delà du cratère. Il gesticulait nerveusement, monologuant sous le soleil.
-Je ne supporte plus le désert. J’aime la foule et la promiscuité, les odeurs
humaines et les contacts. J’aime sentir mon corps effleurer d’autre corps,
jeunes ou vieux, hommes ou femmes. Je suis à l’aise et rassuré dans la
fourmilière humaine. Elle ne me dégoutte pas car elle est faite de mes
semblables...
Je l'interpellai.
-Hé fanfaron Martini ! viens par-là, on mange.
Il descendit de sa butte en marmonnant.
-Des pois chiches et des haricots, toujours la même nourriture depuis deux
semaines !
-De quoi tu te plains ? C’est comme à l’hôtel ici.
-Mouais. Ils ne peuvent pas nous servir de l’entrecôte et un bon petit vin.
-Ça n’a pas l’air d’aller Martini ? Fais gaffe aux insolations, quand même !
-Ouais, ça ne va pas... En plus, je viens d'apprendre qu'on n'a plus de
véhicule. Les Kel aïr l'ont totalement désossé pour en récupérer les pièces
détachées. On n'est pas prêt de rentrer au bercail.
-En effet... Et Khaled, il est où ?
-Oh ! ça fait un bout de temps que je ne le vois plus. Il file le parfait amour
avec une autochtone.
-Il l’a trouvée dans ce désert, son âme sœur.
-Il y en a qui ont de la chance.
A ce moment là, les servantes apportèrent le repas, un plat de pois chiches et
des haricots.
18 En contrepartie de l’Esprit

7 Blessure de Martini
La nuit suivante, alors que je ne parvenais pas à dormir, j’allai chercher un
verre d’eau dehors. Je saisis la cruche qui restait du repas de la veille. En
retournant me coucher, je remarquai que le lit de l’Italien était vide. Inquiet,
j’inspectai silencieusement l’habitation troglodyte. Khaled ronflait
profondément. Je ressortis dehors et scrutai l’horizon. J’attendis puis finis
par me rendormir accoudé sur la table à manger. Je fus réveillé par les
premiers rayons de soleil qui perçait à travers les crêtes des falaises est. Je
vis alors au loin une silhouette. Elle titubait à chaque pas, puis s’écroula à
terre.
-Khaled, viens vite, criai-je.
L’Arabe, encore endormi, me rejoignit. Nous nous précipitâmes vers les
falaises est. Je reconnus le corps de Martini.
-Aide-moi Khaled, il est blessé. Martini, dis-moi ce qui s'est passé ?
L’Italien était blême mais avait conservé sa loquacité.
-Hier après-midi, haleta-t-il, j’avais repéré une brèche à travers les falaises
est. J’ai décidé d’y retourner cette nuit pour voir si on pouvait l’emprunter.
En haut de la brèche, un guetteur m’a tiré dessus comme un lapin. J’ai été
touché au ventre. Ça pissait le sang de partout. Je me suis évanoui. C’est le
froid qui m’a réveillé dans la nuit.
L’Italien se serrait le ventre de son poing.
-Attends, je vais t’examiner.
Je lui retirai délicatement la main.
-Rhaaïe ! cria-t-il.
-Ça n’est pas bien joli, je vais te nettoyer tout ça.
J’allai fouiller ma sacoche, en revint avec des bandes et de l’alcool, puis
aspergeai la plaie. Il pleura.
-C’est pour ton bien Martini.
-Je sais toubib, dit-il grimaçant. Ça ne m’empêche pas d’avoir mal.
Je l’examinai.
-La balle est ressortie sans faire trop de dégâts, il n’y a que l’intestin qui
soit un peu touché.
Je lui nouai une bande autour du ventre.
-Voilà beau prince.
-Merci toubib.
-Fais attention à toi quand même, tu as perdu beaucoup de sang… Khaled
aide-moi, on va le transporter sur son lit.
Epuisé, l’Italien s’endormit immédiatement. Toute la matinée, il ronfla
outrageusement et n’arrêta pas de péter.
Sahara été 1939 19

-Qu’est-ce que ça pue, dit Khaled, j’ouvre la porte toubib.


-Oui vas-y. Ça doit être son intestin qui déguste.
Certaines blessures ont des conséquences inattendues, que toutes sciences
médicinales réunies ne parviendront jamais à expliquer.

8 Les femmes enceintes


Martini, de nature solide, se rétablit rapidement. Les évènements de la nuit
furent rapidement oubliés excepté pour l’intestin de l’Italien qui en conserva
mystérieusement quelques séquelles. Chaque jour, aux premiers rayons du
soleil, une odeur pestilentielle se répandait dans notre habitation troglodyte.
L’histoire et sa mémoire se gravent sur toutes ses formes.
Le lendemain matin, j’eus la visite de deux femmes enceintes me demandant
que je les examine. Bien que je sois resté discret sur l’accouchement
d’Assaoua, Atar, Waletsa ou quelque servante avait dû raconter mes
exploits. Je me pliai de bonne grâce aux demandes de ces femmes et les fis
pénétrer dans ma chambre qui fit office de cabinet.
Dans les jours qui suivirent, mon succès alla grandissant. C’est avec
conviction et plaisir que j’examinai ces femmes kel aïr belles et prolifiques.
J’eus aussi la visite de quelques hommes me confiant leurs difficultés
sexuelles les plus intimes. Atar fut un jour parmi eux.
-Non, non toubab Jean, je n’ai pas de soucis avec ma femme. Nous venons
d’avoir une quatrième fille, et je sais que le choix du sexe est la seule
décision d’Allah.
-Il y a bonne part de fatalité en effet, quoiqu’on m’ait déjà parlé de
certains trucs…
-Toubab Jean, vous ne croyez quand même pas à ces sornettes !
-Euh non !
Ça eut l’air de le rassurer. Il poursuivit :
-Toubab Jean, je ne l’ai pas encore fait et j’ai eu tort. Je voudrais
sincèrement vous remercier pour tout ce que vous faîtes pour nous.
-C’est normal.
-J’insiste. Vous n’êtes pas comme les autres Français. Vous êtes un
homme bon toubab Jean. Nous les Kel aïr, nous vous avons capturés et
emprisonnés, car nous haïssons les Français et tous ceux qui collaborent
avec eux. Mais vous, au lieu de nous combattre, vous nous avez aidés, vous
avez accepté d’aider Assaoua et les femmes enceintes de notre village.
-Merci Atar, j’accepte ces compliments avec joie, surtout venant d’un
homme comme toi… Au fait, comment aviez-vous deviné que j’étais
médecin ?
20 En contrepartie de l’Esprit

Il esquissa un sourire.
-Après votre capture, nous avons fouillé vos bagages pour vérifier qu’il
n’y ait pas d’arme. Dans l’une des malles, j’ai trouvé un stéthoscope un peu
spécial. J’ai compris qu’il permettait de mesurer les battements du cœur de
l’enfant chez les femmes enceintes. Parmi vous trois, il n’était pas trop
compliqué de deviner que c’était vous le toubab, ou l’obstétricien comme on
dit chez vous.
-Oui savant Atar.
Il me fit un plus large sourire.
-Je venais aussi prendre des nouvelles de Martini, il va mieux ?
-Oui, oui, il est presque sur pieds et ne se plaint plus trop. Avec lui, c’est
bon signe.
-Je suis sincèrement désolé de ce qui lui est arrivé. C’est un accident…
Avec ce qui se trame dans ces montagnes, nos guetteurs sont sur les nerfs.
-Je vous crois Atar.
-Je vous laisse maintenant toubab.
-Attends Atar ! As-tu des nouvelles de nos autres compagnons français,
ceux qui faisaient partie de notre mission.
Son visage se rembrunit.
-Il va falloir que tu sois courageux toubab Jean. On ma raconté qu’ils
avaient tous étés tués dans une embuscade par les Touaregs bleus.
-Tu en es sûr ?
-Les Touaregs bleus sont sans pitié. C’est pour cela qu’ils sont puissants.
Je restais songeur.
-Alors, pour l’instant, notre capture par les Kel aïr nous a préservés.
Il acquiesça et quitta ma chambre.

9 Les parties de Poker


La nouvelle lune approchait, une menstruation s’écoulait, nous n’avions plus
de nouvelle de l’extérieur. Martini avait fini par se faire à sa captivité. Il
avait sympathisé avec Atar. Il lui avait appris à jouer au frusso, une sorte de
poker italien, avec un vieux jeu de cartes fabriqué de ses mains. Chaque
soir, l’Italien entraînait Atar, Khaled et moi-même dans des parties
infernales.
-Brelan d'as et paire de rois, dit Atar.
-Je passe, grommela Khaled.
-Moi aussi, râla Martini.
-Carré de reines, annonçai-je fièrement.
Sahara été 1939 21

-Ah toubab ! s'écria jalousement Atar, toujours de la chance avec les


dames.
-Actuellement, c’est plutôt Khaled le chanceux, souris-je ironiquement.
L’Arabe rougit des oreilles. Je ramassai les mises.
Un soir, Atar annonça fièrement.
-Martini, toubab, Khaled, regardez ce que je vous ai trouvé, de bonnes
bouteilles de vin, c’est très rare dans ce désert.
-Ce n’est pas interdit par votre religion ?
-Tant que l’on ne voit pas deux lunes, c’est bon.
-Il y a de la marge alors.
Les parties de frusso se poursuivaient par de grandes discussions
culturelles…
-Atar, tu parles remarquablement notre langue !
-Eh oui ! j’ai eu le plaisir de suivre dans ma jeunesse l’enseignement de
quelques-uns de vos compatriotes, des missionnaires qui m’ont ouvert aux
mots de la langue de Molière. C’est toujours un plaisir de pouvoir la
pratiquer. Je me souviens encore du premier jour où j’ai découvert les
Lettres persanes de Montesquieu, ça m'a fait tellement rire, et le Malade
imaginaire...
-Ces vieux barbons, me glissa Martini à l'oreille, il faudra lui apprendre les
réelles valeurs de l'Occident.
… et finissaient souvent par de présomptueux discours théologiques.
-Alors comme ça, toubab, s'exclama Atar, vous ne pensez pas que Jésus
soit le fils de dieu.
-Il s’agit pour moi d’un prophète, je ne crois pas en sa filiation divine.
-Alors si vous n’aimiez pas autant l’alcool toubab, poursuivit Atar, vous
pourriez faire un parfait musulman, ha, ha, ha !
-Alors toubab, tu n’es pas un parfait humaniste ! ricana Martini.
-Que veux-tu dire par là ?
Les yeux de l’Italien s’illuminèrent.
-Accepter la nature divine du Christ, c’est rapprocher Dieu de l’Homme,
c’est par la même donner plus de force à l’Homme, et c’est surtout croire en
sa capacité d’action.
Les yeux s’éteignirent et l’Italien se fit plus plaisantin.
-Il faut bien que j’aie gardé quelques souvenirs des leçons de catéchisme
de ma tendre enfance.
Puis, se retournant vers Atar.
-C’est curieux, je me suis toujours imaginé le Christ de couleur blanche,
un peu pâlot. Alors que votre prophète Mahomet, je le vois la peau foncée,
presque noire. Pourtant, ils sont presque du même coin.
22 En contrepartie de l’Esprit

-Le Christ est souvent représenté sur la croix, il ne devait pas être en
meilleure forme, suggéra habilement Khaled.
Tard dans la nuit, je restais souvent à discuter avec Martini.
-Ce bled est vraiment l’endroit idéal pour l’observation astronomique,
s’exclama l'Italien, pas un nuage, pas une lumière parasite.
-C’est vrai que c’est beau, esthète Martini !
-Depuis la nuit des temps, les hommes observent le ciel et les étoiles. Nos
mots en conserve la mémoire. Tu vois Septentrion, la constellation aux sept
étoiles, elle nous montre le nord.
-C’est quand même curieux que sept se disent presque pareil en tamaha, en
arabe et en français.
-Et l’étoile brillante là-bas, c’est Alpha du Centaure. C’est l’étoile la plus
proche de notre soleil, à quatre années-lumière. Un jour les hommes
réussiront à conquérir son système solaire, alors ils se répandront comme
des nuées de criquets dans le reste de l’univers. Plus rien ne pourra arrêter
leur déferlante. Quand ils auront fini de vider les richesses d’un système
solaire, ils passeront à un autre.
-Ils laisseront pourrir notre bonne vieille terre.
-Exactement, comme le fruit gâté d’un arbre qui en donne trop et qu’on
jette par terre dédaigneusement… Mais ne croie pas que je sois contre. Que
les hommes en profitent, qu’ils pillent outrageusement la nature, ce sont eux
les plus forts du règne animal.
-Un jour, il ne restera rien.
-Nous ne serons plus des hommes depuis longtemps.

10 Waletsa vient m’inviter pour la réception


Le lendemain en fin d’après-midi, alors que j’étais en train de contempler
les yeux verts de Farida sur les falaises ouest, j’entendis derrière moi la voix
mélodieuse et sage de la sage-femme Waletsa.
-Farida lui ressemblait tant, vous savez… Vous croyez aux coïncidences
toubab Jean ?
-Non pas vraiment. S’il existe tant de ressemblances, c’est qu’il a
nécessairement une explication.
Elle s’assit à côté de moi.
-Le cycle de la lune est de même durée que celui de la femme, vous pensez
qu’il y a une raison ?
-Oui sûrement, même si j’ignore laquelle.
Elle me prit la main.
Sahara été 1939 23

-J’aimerais que vous restiez ici avec nous toubab, à aider les femmes à
enfanter. Avec vous, tout semble simple et surtout possible. Je vous aime
toubab… Malheureusement, je sais que vous nous quitterez un jour pour
retourner dans votre pays. Je me doute que les vôtres attendent votre retour
avec impatience, ils ont aussi besoin de vous.
Je hochai la tête positivement. Elle me serra la main, comme pour me
retenir.
-Je reviendrai Waletsa, je reviendrai dans votre pays, et j’espère que les
temps seront plus favorables.
-Ils le seront. L’histoire rend les hommes plus sages.
-Vous êtes une optimiste Waletsa !
-Quand on a mis tant d’enfants au monde, on ne peut qu’être optimiste sur
les femmes et les hommes.
-J’espère que vous avez raison Waletsa.
Elle confirma par un sourire assuré, se releva puis ajouta :
-Je venais aussi vous prévenir toubab, le cheik organise demain soir un
méchoui en l’honneur de son petit-fils, il y convie vos deux compagnons et
vous.
-Je les préviendrai, je pense qu’ils accepteront.
Le soleil allait bientôt se coucher derrière les crêtes désertiques. Je regagnai
le village et repérai le lieutenant Martini profitant des derniers rayons
lumineux pour s’admirer dans un miroir de poche.
-Alors bel Italien, on se trouve beau !
L’Italien surpris lâcha son miroir. Au dernier moment, il le rattrapa, évitant
ainsi qu’il ne se brise.
-Il faut bien que je me pomponne un peu. Avec toi, la concurrence est
rude, c’est dingue toutes ces femmes qui défilent dans ta chambre chaque
matin.
-Voyons, c’est uniquement pour des raisons médicales.
-Allez, on ne me la fait pas à un vieux briscard comme moi. Je veux bien
t’accorder quelques prouesses médicinales dont curieusement tu n’es pas
venté auprès de moi. Mais ces femmes viennent avant tout pour ton
physique, jeune, beau et ambitieux médecin de l’armée coloniale française.
-Mouais.
-Ah toubib Jean ! tu ignores encore tout le potentiel que tu as en toi.
-Tu es bien élogieux aujourd’hui !
-Oui profite de ça, je suis de bonne humeur ce soir. J’ai des envies de fête.
Bientôt la pleine lune peut-être.
Je le prévins alors du méchoui du cheik. Il accepta et soupira :
24 En contrepartie de l’Esprit

-Bon, c’est bien gentil tous ces gueuletons, mais on aimerait savoir ce
qu’ils vont faire de nous, ces satanés Kel aïr.

11 Réception
Le lendemain soir, on fit monter au centre de l’oasis une vaste tente
rectangulaire. Devant l’entrée, des agneaux entiers étaient rôtis à la broche
sur des braises de feux de bois. Des serveurs découpaient des morceaux de
viande et les amenaient jusqu’à la tente dans de larges plats circulaires en
métal. On m’avait installé parmi un petit groupe de convives, à la droite du
cheik, de son fils Karan et de sa femme Assaoua. Martini, placé avec Khaled
en extrémité de la tente et sûrement mécontent par sa place, paraissait de
mauvaise humeur. Au milieu du repas, une servante portant un bébé
braillant pénétra dans la tente. Elle alla le confier au cheik. Celui-ci requit le
silence. Tout le monde se tut sauf le bébé.
-Mes amis, je vous présente Ely mon petit-fils, l’enfant d’Assaoua et de
mon second fils Karan. Je remercie Allah pour ce cadeau merveilleux, je
sais désormais que la lignée Keita ag Ely sera longue et féconde. Tout ça, je
le dois aussi et surtout au toubab Jean.
Le cheik me fit un signe.
-Toubab approchez, cela fait maintenant plus d’un mois que vous et vos
compagnons êtes nos hôtes.
-Vos hôtes, s’écria Khaled du fond de la tente, vous voulez dire vos
prisonniers. Vos hommes nous ont largement roués de coups lorsqu’ils nous
ont capturés et vos guetteurs ont failli tuer le lieutenant Martini.
Le cheik balaya ces accusations d’un revers dédaigneux de la main.
-Tais-toi jeune arabe. Tu n’as pas encore compris que les hommes que tu
sert, prétextant apporter science et civilisation, font chier la terre entière.
-La science est universelle, cheik Keita, affirmai-je.
Le cheik se retourna vers moi.
-Vous voulez vraiment toujours avoir raison, vous autres Français, soupira
le cheik… Bon aujourd’hui, c’est jour de fête, on abordera les débats
épistémologiques une autre fois.
Il frappa dans ses mains.
-Atar, qu’on fasse servir les derniers agneaux, ceux qui sont nés pendant
cette lune.
Puis s’adressant à moi :
-Après tout ce que vous avez fait pour nous, je ne peux plus vous retenir
toubab. Vous et vos compagnons êtes libres. Demain, mes hommes vous
Sahara été 1939 25

raccompagneront jusqu’aux confins des montagnes de l’Aïr. Ils vous


donneront les provisions nécessaires pour regagner Tamanrasset.
Je vis au fond de la tente Martini se lever gaiement et sautiller dans une
farandole de petits enfants.
-Néanmoins toubab, continua le cheik, j’estime avoir une dette
supplémentaire. Dîtes-moi ce que vous souhaitez, je le satisferai si j’en ai le
pouvoir.
-Merci de nous rendre la liberté cheik Keita ag Ely, répondis-je un poil
ironique. Vous m’accordez un souhait, et bien oui, j’en ai un à vous
formuler. En temps de fête, je sais qu’il est difficile de rappeler les instants
pénibles…
-Allez-y, m’encouragea le cheik.
-Eh bien ! j’aimerai voir les jumelles.
Ma dernière phrase jeta un silence glacial parmi les convives.
-J’aimerais vous dissuader d’aller les voir toubab, dit le cheik, ces fillettes
sont maudites, elles n’entraînent que la mort autour d’elles... Mais comme
promis, j’exaucerai votre volonté.
-Merci cheik Keita ag Ely.
-La cité des Touaregs bleus est à six jours de marche à l’est de l’oasis,
Atar vous y conduira. On vous fera passer pour des Kel aïr.

12 Le départ
Après le repas, Martini vint me parler :
-Je suis allé voir le cheik, je lui ai demandé de me joindre à ta petite
expédition.
-Et alors ?
-Il était de bonne humeur, il a accepté.
-Ah ! Tu ne souhaites plus regagner Taman au plus vite ?
-Le cheik préfère attendre ton retour pour me laisser partir. Je ne
supporterai pas de rester un jour de plus dans ce bled. Je préfère partir avec
toi, même si je trouve ton idée bien étrange. Qu’est-ce que tu leur veux à ces
jumelles ?
-Je veux comprendre.
-C’est bien de se poser des questions toubab Jean, mais il y a des trucs
qu’on ne peut pas expliquer, c’est comme ça.
-Je sais philosophe Martini… Et Khaled ?
-Il reste ici, il est drôlement amoureux.
Le lendemain, on nous affubla du tagelmust, le voile de tête des Touaregs.
Atar vint nous chercher.
26 En contrepartie de l’Esprit

-Ça y est toubab Jean, j'ai fait préparer trois méharis, tout est prêt.
-Parfait Atar.
-Toubab Jean, vous êtes un vrai Touareg comme ça.
Je me retournai, c’étaient Karan et Assaoua portant Ely dans ses bras.
-Ça me fait plaisir de vous voir tous les trois réunis, dis-je.
-Nous aussi toubab, nous aussi, répondit Karan secouant énergiquement la
tête.
-Vous n’êtes pas trop rapidement essoufflée Assaoua ? demandai-je.
-Non, non, ça va beaucoup mieux.
-Elle tenait absolument à vous dire au revoir, dit Karan.
-Et aussi à vous remercier toubab, ajouta Assaoua. Merci, sincèrement
merci.
-De rien Assaoua. Ce que j’ai fait, je l’aurais fait pour toute autre femme.
Assaoua approuva de la tête. C’était une maman belle à croquer. Je me dis
que Karan avait bien de la chance.
-Il ne vous réveille pas trop la nuit ? demandai-je.
-Oh si ! répondit-elle, c’est un vrai vorace, il n’arrête pas de réclamer à
manger.
Ely tendait la tête pour agripper les seins de sa mère.
-Il a déjà faim, dit-elle.
-Allez-y, ça ne peut lui faire que du bien.
Elle déboutonna sa chemise et plaça délicatement son fils contre sa poitrine.
L’enfant hissa la tête, mordilla le téton gauche de sa mère, puis se mit à le
sucer avidement.
Je me retournai vers Karan.
-Votre fils est beau, il a votre regard Karan et le sourire d’Assaoua.
-Merci toubab… Et vous, vous n’avez pas encore d’enfants ?
-Non.
-Dépêchez-vous toubab, la vie est fragile et c’est si beau d’être père.
-Je tacherai de suivre rapidement votre conseil Karan.
Ils me sourirent, je leur souris.
-Tu seras toujours le bienvenu chez nous toubab.
-Au revoir à tous les trois.
-Au revoir, répondirent à l’unisson Assaoua, Karan et le bébé Ely, cessant
un instant de téter le téton d’Assaoua.
J’eus un dernier regard pour Waletsa, elle était restée en retrait parmi les
vieilles femmes. Elle pleurait.
Sahara été 1939 27

13 Rêves
Nous quittâmes l’oasis par un étroit défilé que nous n’avions même pas
repéré lors de nos excursions. Nous marchâmes six jours dans les montagnes
désertiques sous les cognements du soleil.
Chaque nuit, je rêvais de fillettes et de massacres, je me retournai
continuellement sur ma couche, j'avais peur. J’aperçus des hommes blancs et
poilus violer des femmes, enlever des enfants, massacrer des hommes de
toutes races. Je me vis crier haut et fort : « nous vous avons donné
généreusement la science ». Etais-ce la seule contribution positive de
l’Occident à l’humanité ? Si oui, elle était de toute façon primordiale.
Un matin, Atar nous désigna le bas de la vallée :
-Voilà Agadez, la cité des sables !

14 Les jumelles
La ville marquait la fin des sévères étendues désertiques de l’Aïr.
Grouillante et animée, elle était peuplée d’une large gamme d’hybrides
humains allant du crème au noir. Ça criait et ça gesticulait fort. Dominant la
place du marché, le minaret de la mosquée hérissait ses étranges troncs de
bois. Des petites échoppes bien fournies vendaient bijoux, viandes, fruits, et
autres aliments alléchants. Martini, l’esprit opportun, en profita pour faire
quelques affaires. Ça agaça fortement Atar qui avait peur de se faire
remarquer.
-Viens là Martini, criait-il.
-On ne va jamais pouvoir ramener tout ça, négociant Martini.
-Ouais, t’as raison toubib. Bon, je garde les petites croix, elles me plaisent
bien.
Atar tira Martini de force et nous conduisit jusqu'à un vaste édifice fortifié
situé sur le flanc droit de la mosquée.
-C’est ici que siège le sultan, cela sert à la fois de lieu d’étude, de palais et
de prison.
Il frappa à la porte principale ornée de trappes richement sculptées. Un
serviteur noir vint nous ouvrir et nous fit pénétrer dans une petite pièce
fraîche et calme qui contrastait avec la chaleur et l’animation de l’extérieur.
-Le sultan donne des audiences quatre fois par semaines, indiqua Atar. J’ai
demandé une entrevue, on sera reçu en fin de journée.
On nous mena ensuite jusqu’à une grande cour ensoleillée où attendait déjà
pas mal de monde. Certains étaient venus avec leurs chèvres, leurs brebis et
leurs poules. Je compris que l’endroit balançait entre le tribunal
administratif, la mairie et le presbytère.
28 En contrepartie de l’Esprit

Après des heures d'attente, on nous conduisit dans une vaste salle blanche,
éclairée par de petites ouvertures en haut des murs. Au fond siégeait le
sultan, un homme d’une soixantaine d’années paré de son voile de tête bleu
et affublé d’épaisses lunettes lui grossissant démesurément les yeux. Il était
entouré par quelques scribes, sorte de greffiers chargés de rédiger les actes
de l’audience. Sur sa droite se massaient la cour et les familiers.
Parmi tout ce petit monde, je ne vis qu’elles.
Elles étaient assises sagement dans les bras de leur nourrice et assistaient
imperturbablement aux audiences. Vêtues de robes blanches, elles portaient
autour du cou la croix d’Agadez. Leurs grands yeux verts et brillants
contrastaient avec leur peau foncée et mate.
-Leur mère devait être belle, pensai-je.
La queue continuait à l’intérieur. Nous dûmes assister à une sombre affaire
de poules volées et de viande rassise. Enfin, ce fut notre tour. Le sultan nous
lança en tamaha :
-Que la paix soit avec vous messieurs. C’est un plaisir de recevoir des
membres de la tribu des Kel aïr. Je reconnais Atar le fidèle serviteur du
cheik Keita. Qui sont ces autres hommes qui t'accompagnent Atar ?
-Mes compagnons sont aussi des serviteurs fidèles du cheik. Ils ne peuvent
pas parler, ils se sont fait couper la langue par une bande de pillards.
-Les malheureux… Nous vivons une période si troublée. Je pense
notamment à ce pénible conflit contre les Français. Enfin passons... Quelle
est la raison de votre présence Atar ?
-Nous sommes venus voir les fillettes, sultan.
-Ah ! j'espère que le cheik Keita ne regrette pas de s'en être séparé.
-Non, non, nous sommes simplement venus leur poser une question.
Le sultan hocha positivement la tête.
-C’est vrai qu’elles sont étonnantes. Elles ont précocement marché et
parlé. Maintenant, elles semblent avoir des talents divinatoires. Elles attirent
de plus en plus de visiteurs à Agadez. Ça fait marcher le commerce et ça
enrichit les marchands du temple.
-Mon compagnon souhaiterait connaître son avenir, demanda Atar en me
désignant.
Les fillettes se murmurèrent quelques mots à l’oreille, puis l’une d’elles prit
la parole. Malgré son très jeune âge, elle fit preuve d'une maturité incroyable
dans le maniement de la langue Tamaha.
-Votre pays connaîtra la guerre et vous y perdrez votre père. Mais le jour
du grand tribunal, vous serez récompensé en devenant le premier des
hommes…
Sahara été 1939 29

-Suffit Héva, coupa le sultan, puis se tournant vers nous, ne vous inquiétez
pas messieurs, ces fillettes peuvent se tromper. Seul Allah est maître de
notre destin.
Atar s’inclina devant le sultan et nous fit signe d’en faire de même. Avant de
quitter la salle, je me retournai une dernière fois vers les jumelles. Celles-ci
me fixaient de leurs yeux clairs. Je me demandai laquelle avait
miraculeusement survécu à l’accouchement. Atar me tira par la manche.
-Viens toubab, il faut partir maintenant.
Nous mîmes une dizaine de jours pour gagner la piste de Taman, aux
confins de l’Aïr.
-Mon chemin s’arrête ici, dit Atar, les Kel aïr n’ont pas le droit d’aller au-
delà. Il vous reste à traverser ces dernières montagnes pour atteindre
Tamanrasset. Je vous laisse vivres, eau et matériels. J'espère que cela vous
suffira.
Il se tourna vers Martini.
-Lieutenant Martini, j’ai été content de te connaître, tu es un homme plus
rusé que le renard, utilise-le toujours pour répandre le bien.
-Tu peux compter sur moi Atar.
Puis vers moi.
-Toubab Jean, tu es un homme bon et sage, tu mérites de retrouver
rapidement ton pays, les tiens et surtout ton père.
-Tu penses aux prédictions des fillettes. Ne t’inquiète pas, je n'y crois pas.
Il est heureusement impossible de prévoir le futur.
-C’est un rationaliste notre toubib, expliqua Martini.

15 Traversée des montagnes


Les deux premiers jours furent faciles. Suivant les indications d’Atar, nous
empruntâmes essentiellement des vallées rocailleuses à pente douce. Nous
avançâmes sans problème.
Le troisième jour, une violente tempête se déclencha. Le sable s’incrustait
dans toutes les parties du corps, il était impossible de distinguer la piste à
plus d'un mètre. Nous dûmes nous réfugier dans une petite caverne pour en
attendre la fin.
Au matin du septième jour, nous pûmes enfin sortir.
-Par la route normale, celle de la vallée, il nous faut bien six jours pour
gagner Taman, dit Martini. Pour la nourriture, ça ira, on pourra s’en passer
quelques jours. Le problème, c’est le manque d’eau.
-Ouais... Qu’est-ce que tu proposes ?
30 En contrepartie de l’Esprit

-On peut couper en franchissant les montagnes. C’est plus risqué, mais ça
nous prendra seulement deux jours.
Je scrutai les crêtes noires qu’il nous fallait franchir. Elles semblaient bien
hautes et escarpées. Je mesurai ensuite les quelques gouttes qui restaient
dans ma gourde.
-C’est d’accord, on va essayer.
Le soir même, nous étions aux pieds des crêtes noires. Martini tira son petit
harmonica de sa poche et entonna quelques airs napolitains mélancoliques.
Depuis quelques semaines, nos liens s’étaient renforcés. Je l’appréciais
beaucoup, je crois que c’était réciproque. J’étais heureux de ce bout de
chemin effectué ensemble. Entre deux airs, il s’interrompit :
-On est bien tous les deux dans ce désert, pas de femme pour nous
opposer, pas de chef pour nous emmerder…
-Je me rappelle que tu n'appréciais pas trop notre pitaine.
-Pourquoi, tu l’aimais toi ?
-Mouais.
-Bof quoi ! Moi de toute façon, je ne suis pas fait pour supporter l'autorité
d'un autre.
-Tu n'es pas le seul dans ce cas.
-Oui, mais moi, encore plus que les autres.
Je me lançai :
-De toutes façons, les hiérarchies n’auront bientôt plus d’importance, il n'y
aura plus ni classes sociales ni conflits. Les biens seront partagés et répartis
suivant les besoins de chacun.
-Je ne savais pas que tu étais utopiste toubib, ricana l’Italien. Excuse-moi,
mais il n'y a que des riches comme toi qui peuvent penser ça. Ça n’existera
jamais. Il y aura toujours des pauvres pour en baver et des riches pour en
profiter.
Martini reprit son harmonica. Je m’endormis en contemplant les étoiles et en
rêvant de leur prochaine conquête par les hommes.
-Hé toubib ! réveille-toi, c’est le grand jour, le Kilimandjaro nous attend.
Je sentais quelques picotements au niveau des orteils, c’était Martini qui me
gratouillait.
-Dépêche-toi toubib, le soleil va se lever.
-T’es quand même un chieur, le rital.
-C’est bien d’être un chieur toubib, il faut juste le rester à la hauteur de
son intelligence.
-Ce n’est pas facile.
-On effet. On se croit souvent trop intelligent. Allez, viens vite, j’ai
préparé le petit déjeuner.
Sahara été 1939 31

Je m’habillai rapidement.
-Ce n’est pas Versailles, s’écria Martini, mais demain soir, on peut avoir
atteint l’oasis de Taman. On pourra enfin se reposer à l’ombre des dattiers.
Nous nous encordâmes et commençâmes l’ascension de la falaise. Les
premières dizaines de mètres furent pénibles. La paroi était abrupte.
J’enfonçais des pitons dans de la roche fort dure. Nous avancions lentement.
En fin de matinée, nous atteignîmes enfin une large corniche où nous pûmes
nous reposer.
-Regarde ce paysage toubib, il est magnifique.
-Oui, il semble sauvage et mystérieux. Ces pierres vertes là-bas qui brillent
dans le ciel, elles me rappellent les yeux des jumelles. Et ces roches
alentours, elles ont la même couleur que leur peau.
-Les petites t’ont marqué, dis donc, poète Darcour.
-Je te l’accorde Martini. Tu te rappelles quand tu disais que ces étendues
désertiques te faisaient penser à une femme…
-Ah toubib ! tu deviens en manque comme moi. Si tu veux à Taman, je te
présenterai quelques connaissances qui te feront du bien.
-Tu crois vraiment que j’ai besoin d’une pute ?
-Pourquoi pas ? En tout cas, tu as besoin d’une femme toubib. Je sais que
tu en rêves toutes les nuits dans ta couette, je t’entends.
Nous reprîmes l’ascension de la falaise. Cette fois-ci, Martini se plaça en
tête. Il avait quelques difficultés à planter les pitons, la roche étant plus
friable. Tout d’un coup, l’un des pitons mal encastré se détacha. La corde se
raidit et propagea l'onde de choc aux autres pitons. Rapidement, un
deuxième, puis un troisième se décrochèrent. J’eus juste le temps de
m'agripper à une petite corniche et de prévenir Martini.
-Attention, la corde est en train de lâcher.
J’eus pour unique réponse une violente secousse de la corde et le cri de
Martini. Je vis alors passer le corps de l’Italien, plongeant le long de la
falaise. Je saisis la corde tentant de la maintenir fermement. Le choc fut
brutal. Le corps de Martini frappa violemment la paroi rocheuse puis oscilla
tel un pendule. Peu à peu, la corde cessa ses mouvements. Ce fut le silence.
Je craignais que Martini ne soit mort sur le coup.
Soudain, j’entendis sa voix. Elle était faible.
-Toubib, toubib, tu es toujours vivant ?
-Martini, c’est à toi que je devrais poser cette question. Attends, je vais
essayer de te hisser jusqu’à cette petite corniche.
-Ce n’est pas la peine toubib, j’ai le corps complètement fracassé, je ne
pourrai pas escalader un mètre. En plus, si je rechute, je risque de t’entraîner
avec moi.
32 En contrepartie de l’Esprit

-On va essayer Martini, tu peux compter sur moi.


Pendant de longues minutes, je tirai de toutes mes forces. Le soleil était à
son zénith et sa chaleur me brûlait. Je sentais que Martini n’avait plus les
forces, plus le courage.
-Tu vois cette corde qui nous lie, je vais la trancher.
-Non attends, ne fais pas ça couillon.
-Adieu rationaliste, tu me plaisais bien tu sais !
D’un geste brusque, Martini trancha la corde. Je vis son corps tomber le
long de la falaise. Au dernier moment je détournai le regard.
Le soir, j’atteignis le haut des crêtes. J’aperçus au loin l’oasis de
Tamanrasset. Je compris que j’étais sauvé.

16 Retour à Tamanrasset
Je pénétrai dans la ville et me dirigeai vers le quartier militaire. L’entrée
était gardée par le soldat Louis.
-Lieutenant Darcour, c’est vous. Tout le monde vous croyait mort.
-Oui, c’est moi, arrête de me regarder comme ça, je ne suis pas un
revenant, dépêche-toi de m’ouvrir les portes.
-Euh oui ! tout de suite mon lieutenant.
-Je suis malheureusement le seul rescapé de la mission. Les soldats du fort
d’Iferouane sont morts eux aussi. Tous, ils ont été tués par les Touaregs
bleus.
-Oh non ! pas tous mon lieutenant. Il y a deux semaines, on a retrouvé un
homme hagard aux portes de la ville. Il disait venir de l’oasis d’Iferouane. Il
n’arrêtait pas de délirer, il parlait de flammes et de malheurs.
-Ah ! Et qui était cet homme ?
-Je ne l’avais jamais vu auparavant, mais quelle taille impressionnante il
avait. Il ne faisait pas parti de la garnison du fort d’Iferouane. Il a prétendu
appartenir à l’armée équatoriale française et venir du Tchad.
Je restai songeur.
-Tu sais où il est maintenant ? demandai-je.
-Le pauvre, il a rapidement été rapatrié en France. Ils vont sûrement le
mettre à l’asile, il n’est pas prêt de recouvrir la raiso…
-Lieutenant Darcour, interrompit un autre soldat, le colonel veut vous voir.
On l'a informé de votre arrivée, il vous attend là-haut dans son bureau.
Je me rendis dans le bureau du colonel St Médard qui m’attendait avec son
aide de camp, le capitaine Lefour. Je leur expliquai brièvement mon histoire
et mes intentions.
Sahara été 1939 33

-Si je comprends bien Darcour, vous souhaitez monter une deuxième


mission dans l’Aïr pour chercher d'éventuels survivants. Vous semblez aussi
intrigué par ces deux jumelles qui semblent posséder des pouvoirs
extraordinaires.
-Oui, c’est ça mon colonel.
-Et vous Lefour, qu’est-ce que vous en pensez ?
-Je laisse au jeune lieutenant Darcour l’espérance de ses folles
expéditions. Quant à moi, je préférerais garder nos hommes en garnison à
Taman, mon colonel.
Le colonel St Médard acquiesça.
-Malheureusement Darcour, la raison est du côté de Lefour.
-La sagesse aussi, si je peux me permettre mon colonel, ajouta Lefour.
-Je ne peux céder à votre demande Darcour. Je ne veux pas envoyer une
nouvelle patrouille et subir un carnage. La guerre couve actuellement en
Europe. La plupart des troupes coloniales sont réquisitionnées pour défendre
la mère patrie. Il va sûrement falloir se battre là-bas. Les Touaregs bleus ne
sont que des pillards, ils finiront par se calmer, la rébellion cessera d’elle-
même.
-Mais mon colonel, nos camarades…
-Pas de mais Darcour. Tous les appelés doivent regagner la Métropole.
Vous y partirez dès demain matin. Je vous sais destiné à une brillante
carrière de médecin et vous allez avoir du boulot. Bientôt, il y aura
malheureusement bien plus de soldats à soigner sur le front du Rhin que
dans ce désert.
Le lendemain, je décollai d’un petit avion militaire pour Alger. Là, je pris le
bateau pour Marseille, puis le train jusqu’à Paris. Dans le compartiment, je
lisais sur mon voisin les gros titres des journaux. Ils annonçaient la
déclaration de guerre de l’Angleterre et la France à l’Allemagne.
34 En contrepartie de l’Esprit

Paris hiver 1941

1 L’exécution
-Sergent Muller, vous n’allez pas les exécuter. Ce ne sont que des enfants.
L’un d’entre eux n’a même pas seize ans.
-Je ne fais que mon devoir, monsieur l’abbé Bonini. Ce sont les ordres du
colonel Hermann. Pour lui, ce sont avant tout de dangereux terroristes. Ils
ont causé la mort de deux soldats allemands et de trois de vos compatriotes.
Allez faire vos bénédictions. Dépêchez-vous qu’on en finisse. C’est assez
pénible pour moi.
-Sûrement moins que pour eux, sergent, grommela l’abbé.
Ce dernier s’approcha du plus jeune des trois condamnés, fermement
enchaîné au poteau d’exécution.
-As-tu quelque chose à me déclarer mon fils ? Je t’écoute.
Le garçon avait le visage blanc. Il murmura quelques mots à l’abbé.
-Tu diras à ma mère et à mon père, que je les aime. Il ne faut pas qu’ils
soient tristes. Je ne regrette rien, même si j’aurais aimé vivre plus
longtemps. Tu diras aussi à mes deux petits frères et à ma cousine Maria que
j'ai pensé à eux.
-Tu peux compter sur moi, mon fils. J’irai voir ta famille. Je leur parlerai.
Je leur dirai que tu es resté courageux.
L’abbé se pencha vers le garçon, puis lui chuchota.
-Je suis des vôtres. C’est Marlac qui m’envoie. Sais-tu qui vous a
dénoncé ?
En entendant le nom de Marlac, le garçon eut un mouvement de surprise, il
fixa l’abbé droit dans les yeux.
-Oui, je crois savoir, c’est Cal…
-Hé ! ce n’est pas bientôt fini ces conciliabules monsieur l’abbé,
interrompit le sergent Muller.
-Je termine sergent. Je termine, grogna l’abbé, puis il se retourna vers le
garçon. Je te bénis mon fils. Je jure que nous te vengerons.
L’abbé donna ensuite l'extrême onction aux deux autres condamnés.
-Soldats, levez vos armes. En joue, commanda le sergent Muller.
Les premiers éclats de soleil apparaissaient dans le ciel. Ce serait sûrement
une belle journée d’hiver, froide et ensoleillée. Quelques rayons frappèrent
le profil du garçon. Il tourna la tête pour les happer avidement. Il eut une
sensation de chaleur qui lui parut bien agréable. Il entonna le chant des
partisans. Bientôt les deux autres condamnés l’accompagnèrent.
Paris hiver 1941 35

-Tirez, hurla le sergent Muller.


Un mince filet couleur rouge vif, coula de la poitrine du jeune homme.

2 Scène de bal
C’est une grande salle de bal donnant sur les jardins des Tuileries. Pendant
la journée, quelques dizaines de petites mains se sont affairées pour préparer
avec minutie la nuit du réveillon. Elles ont repassé avec application de
grands rideaux rouge cramoisi, les ont suspendus délicatement le long des
hautes fenêtres, puis ont placé, une à une, des milliers de petites chandelles
dans les lustres de la salle. Cette nuit, ce sont les riches qui en profitent.
-Messieurs, j’ai le plaisir de vous présenter le docteur Jean Darcour, l’un
des médecins les plus prometteurs de notre beau pays.
-Darcour, ne seriez vous pas de la famille de Julien Darcour ? demanda
une vieille femme.
-Oui, en effet, c’est mon père. Vous le connaissez ?
-Ah ! mais mon cher docteur Darcour, j’ai très bien connu votre papa. Il
venait souvent se promener avec sa maman aux jardins du Luxembourg. A
l’époque, il mettait encore des belles culottes courtes. Il était si mignon. Que
devient-il maintenant ?
-Oh ! il a bien grandi. Il a passé sa thèse de chimie quelques années avant
ma naissance. Il continue d’effectuer ses recherches et de donner des cours à
l’école de physique et chimie. Il travaille avec acharnement.
-Ah ! très bien. Excusez ma curiosité de vieille femme, et vous, qu’allez
vous faire ?
-Pour l’instant, je travaille à l’Hôtel-Dieu. Je pense monter un cabinet en
ville dans quelques années.
-Jeune homme, comme je vous comprends, vous n’attendez qu’une chose,
que cette sale guerre soit terminée. Le problème de ce conflit, c’est que nos
chers garçons et nos chères filles ne peuvent même plus se rencontrer. Tant
de nos hommes sont encore prisonniers en Allemagne. Heureusement, il y a
les bals de nouvel an comme celui-ci réservés à la bonne société. Qu’en
pensez-vous monsieur l’abbé Bonini ?
L’abbé considéra complaisamment la vieille demoiselle.
-Je suis tout à fait d’accord avec vous, mademoiselle Petitoeil.
-Oui, n’est-ce pas ? Et vous cher docteur Darcour, avez-vous une fiancée ?
-Hum, hum ! pour l’instant j’ai consacré beaucoup de temps à mes études,
puis j’ai été incorporé dans l’armée et…
-Si je comprends bien, vous n’avez pas encore trouvé l’âme sœur. Vous
avez frappé à la bonne porte, je connais la plupart des bonnes familles
36 En contrepartie de l’Esprit

parisiennes. Notre belle ville n’est pas seulement réputée pour la beauté de
ses monuments, elle l’est aussi pour la grâce de ses jeunes filles.
-Oui, sans doute…
-Ta, ta, ta, laissez moi parler ! Je connais justement mademoiselle Judith
Desherpes, une grande beauté, un peu délicate peut-être, mais une famille
très honorable.
-Oui, oui, je comprends mais…
-Jean Darcour, s’écria une voix derrière moi.
Je me retournai.
-Anselme, mon vieux, qu’est-ce que tu fais ici ?
-Comme toi je suppose, ce bal de nouvel an de la faculté de médecine
réunit tout le gratin de Paris. Excusez-moi, mesdames, messieurs, je vous
l’emmène. Il faut que je lui présente nos autres camarades ici présents.
-Ah ! ces jeunes hommes, s’ils restent toujours ensembles, comment vont-
ils découvrir nos belles parisiennes ?
-Ne vous inquiétez pas mademoiselle Petitoeil, dit l’abbé Bonini, ils sont
parfaitement capables de se débrouiller sans nous.
J’avais beaucoup d’estime pour Anselme, mon aîné de trois ans. Comme ma
mère, il était originaire du Jura. Ça nous avait rapprochés. Il m’avait choisi
comme témoin à son mariage, juste avant mon départ pour l’Afrique. Son
épouse était une ravissante jurassienne.
-Merci, de m’avoir débarrassé de cette vieille pie, lui murmurai-je en riant,
j’ai cru que je ne parviendrai pas à m’en décoller.
Nous échangeâmes quelques franches accolades.
-Ça me fait sacrement plaisir de te revoir Anselme.
-Moi aussi Jean… On m'a dit que tu t'étais échappé il y a trois mois des
stalags des boches. Tu es un vrai héros national !
-Oh ! j'ai eu la chance d'être dans le bon convoi.
-Ne fais pas le modeste, je sais bien que tu fais parti des hommes qui se
créent leur destin.
-Merci.
-On m’a dit aussi que tu avais abandonné l’obstétrique pour la médecine
générale.
-Tu es bien au courant dis donc. En effet, je souhaite maintenant faire des
consultations ouvertes à tous… Et toi, que devient ta petite famille ?
-Je les ai laissés en zone libre, près d'Aix-en-Provence. Je suis monté à
Paris pour affaires et...
Il s'interrompit et me désigna un groupe de convives.
-Regarde là-bas, il y a Claude Priest, tu te rappelles de lui ?
Paris hiver 1941 37

-Hum ! oui, nous étions ensembles en travaux pratiques de dissection.


Nous nous étions quelque peu brouillés pour une affaire de femme.
-Ah ! Jean Darcour, les femmes te perdront ! Et bien, tu vois la demoiselle
derrière Claude Priest ?
Je jetai un vague coup d’œil. Je vis de dos, une jeune personne, aux cheveux
blonds lui ondulant jusqu’à la taille. Elle portait une longue robe de soie
rouge qui lui moulait le corps et laissait transparaître une belle cambrure des
reins. Elle était entourée par un groupe d’hommes, ils lui débitaient
quelques âneries qui la faisaient rire aux éclats.
-Elle ne manque pas d’admirateurs, celle-là !
-Oui. Claude Priest en fait parti. Mais j’ai l’impression qu’il n’a pas
encore beaucoup de succès.
Je classai la jeune personne parmi les femmes frivoles et mièvres, un genre
qui ne m’intéressait guère. Pour moi, ces dernières appréciaient la
compagnie des hommes, avant tout pour attiser les rivalités parmi les
prétendants.
-Tu te souviens du vieux Genicci ?
-Oui, bien sûr, c’était notre professeur de pédiatrie. On le surnommait la
taupe, à cause de ses petites lunettes.
-Et bien c’est sa fille, la plus belle étudiante de la faculté de médecine et la
plus courtisée sans doute. Tiens la voilà justement qui passe devant nous,
elle a de la classe quand même ! Je me demande comment le vieux Genicci a
fait pour avoir une aussi charmante fille. Les mystères de la procréation sont
insondables.
Mademoiselle Genicci avait fini par accepter les suppliques de l’un de ses
prétendants. Au bras de celui-ci, elle se dirigeait vers l’espace de danse. Les
autres, laissés sur le carreau, la contemplaient la mine défaite. Claude Priest
en faisait partie. La jeune femme paradait et nombres de vieilles femmes
s’étaient écartées pour la laisser passer. Elles la regardaient d’un air mi-
admiratif, mi-jaloux. J’entendis derrière moi, la voix de mademoiselle
Petitoeil marmonnant :
-Celle-là, je n’aurais aucun souci pour la caser. Elle est belle, elle le sait,
elle en use.
Alors que j’allais m’en retourner vers le buffet, le regard de la demoiselle
croisa le mien. Ce fut un choc violent qui me transporta quelques années en
arrière dans le désert saharien. Ses yeux, d’un vert émeraude, brillaient de
mille éclats. Pour la seconde fois, en des lieux lointains, je revoyais cette
teinte si rare.
38 En contrepartie de l’Esprit

Pendant la danse, je ne pus détacher mon regard de la jeune Genicci. Je


n’étais sûrement pas le seul, toute l’assistance n’avait de yeux que pour le
jeune couple de danseurs. Anselme me glissa à l'oreille.
-Jean, j’ai l’impression que tu es sous le charme toi aussi.
Bientôt la valse se termina. La jeune femme, en compagnie de son cavalier,
alla rejoindre son groupe d’admirateurs. La plupart affichaient une mine
rassurée, il ne s’était rien passé pendant la danse. Détendu, un grand barbu
lança quelques bons mots sur le piètre cavalier, ce qui fit rire les membres
de l’assistance et la jeune femme. Anselme me donna un coup de coude.
-Viens par-là Jean, je vais te la présenter, j’étais sûr qu’elle te plairait.
Nous nous frayâmes un chemin à travers la foule. Autour de mademoiselle
Genicci, les hommes se pressaient. Anselme l’esprit opportun, s’empara de
trois coupes de vin mousseux, il m’en refila une et se dirigea vers la belle.
-Mademoiselle Genicci, vous avez certainement soif après cette danse.
Prenez cette coupe.
-Merci bien Anselme. Heureusement que vous êtes là.
Tous les admirateurs regardèrent Anselme, médusés. Je perçus quelques
murmures :
-Ne vous inquiétez pas... Il est déjà marié.
-Et alors ?
-Mademoiselle Maria Genicci, dit Anselme, je vous présente Jean
Darcour, un ancien élève de votre père.
Maria m’adressa un léger sourire. Elle détourna hâtivement la tête vers le
barbu qui débitait quelques plaisanteries sur mesdemoiselles Desherpes et
Petitoeil. L’assistance compacte se referma bientôt sur Maria. Je m’en
trouvai éjecté. Je restai alors en retrait. Tout en buvant lentement quelques
rasades de vin mousseux, j'observais le visage de Maria.
Anselme pausa sa main sur mes épaules.
-Jean, je te laisse, je vais voir les autres invités, on se retrouve tout à
l’heure.
J’acquiesçai. L’orchestre entama une valse de Chopin et Maria émit le désir
de la danser. Plusieurs cavaliers potentiels se proposèrent mais elle les
éconduit un par un. Chacun attendait le cœur battant sa décision. Je
m’avançai résolument, la fixant dans les yeux.
-M’accorderiez vous cette danse, mademoiselle Genicci ?
Maria m’adressa un regard beaucoup plus long que le précédent.
-Volontiers monsieur Darcour.
Elle toisa le reste de l’assistance.
-Messieurs, il faut bien que je fasse un peu de place aux nouveaux.
Paris hiver 1941 39

Elle me tendit le bras, je le lui pris délicatement, et nous gagnâmes le centre


de la salle. Maria aimait danser, à chaque pas elle virevoltait et s'envolait. Je
regardais ses lèvres, il s’y détachait un sentiment de bonheur et de
satisfaction. Ses yeux étincelaient, elle avait hérité de l’intelligence de son
père.
-Et votre papa, que devient-il ? demandai-je.
-Oh ! il continue de donner ses cours à la faculté. Grâce à ses nouveaux
appuis au gouvernement, il va obtenir la chaire de pédiatrie à l’Institut. Pour
lui, c’est une véritable consécration.
Nous tournoyâmes jusqu’à la fin de la musique. Je tenais toujours la main
droite de Maria.
-S’il vous plaît monsieur Darcour, pouvez-vous lâcher ma main, la danse
est terminée... Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez l’air ailleurs !
Je regardai mes mains, elles tremblaient. J’avais le sentiment de revenir d’un
long voyage.
-Non, ça va, rassurez-vous.
-Tant mieux... Merci pour cette valse Jean, vous êtes bon cavalier. Les
Polonaises est ma préférée.
Nous étions immobiles, face à face. Tout à coup, l’horloge de la salle sonna
les douze coups de minuit. Les convives derrières nous débouchèrent les
bouteilles de champagne. L’orchestre entonna une musique gaie et rapide,
tout le monde se congratula et se souhaita la bonne année, j’eus le violent
désir de l’embrasser. Je m’en abstins.
-Bonne année monsieur Darcour.
-Bonne année mademoiselle Genicci.
Nous restâmes encore quelques instants à nous contempler. Maria comprit
qu’elle venait d’ajouter un admirateur à sa collection. Elle aimait ça. Elle
ajouta.
-Je dois vous laisser Jean, mon père ne m’a laissé que la permission de
minuit. Il a peur pour moi.
-Oui, je comprends, le couvre-feu.
-Apprenez monsieur Darcour qu'un père a toujours peur pour sa fille.
Maria alla rejoindre son groupe d’admirateurs. Les jeunes hommes se
battirent pour savoir qui parmi eux allaient l’escorter. Maria les départagea
promptement, elle choisit Claude Priest et le grand barbu humoriste. Tous
les trois quittèrent bientôt la salle de bal et se glissèrent dans la glaciale nuit
parisienne.
40 En contrepartie de l’Esprit

3 Le petit théâtre des Tuileries


Au petit matin, en sortant de la salle, je croisai mon ami Anselme, il me prit
à part.
-Jean, j’avais besoin de te parler seul à seul. Il me faut des hommes
comme toi dans mes affaires, des hommes de confiance...
-Anselme, je suis désolé, mais je ne souhaite pas m’engager pour l’instant.
-Réfléchis vite et bien Jean, c’est en ce moment que tout se décide. Pour
l’instant, les hommes agissent encore dans l’ombre, mais bientôt tout sera
joué. Cette année va sceller le destin de la France pour longtemps.
-Je te promets de réfléchir, mais ce sera sûrement non.
Anselme me considéra tristement.
-Tu as changé Jean.
-Oui, peut-être.
Il me serra vigoureusement la main. Nous nous quittâmes sous le porche de
l’immeuble. Je gagnai le parc des Tuileries, le traversant d’une rapide
enjambée. Je devais rejoindre l’Hôtel-Dieu, où m’attendait une garde pour le
reste de la journée.
En passant devant le petit théâtre des Tuileries, j’observai la façade latérale
recouverte d’affiches couleur rouge. J’entendis distinctement des éclats de
voix. En tournant devant l’entrée principale, je vis plusieurs hommes qui se
battaient violemment. Je m’arrêtai quelques instants pour les observer. Je
remarquai bientôt qu’il y avait des uniformes parmi eux. Je traversai alors
l’allée et longeai le théâtre par le côté opposé. Je continuai mon chemin en
direction de l’hôpital.

4 Mon père (1)


-C’est bon docteur Darcour, vous pouvez rentrer chez vous, je finirai de
ranger les dossiers médicaux.
-Merci Jeanne, ce n’est pas de refus, je suis lessivé, ces gardes sont
épuisantes.
-C’est bien vrai docteur, on pourrait croire que les premiers jours de
l’année sont les plus calmes, et bien non ! Il faut se coltiner tous les soûlards
et les éclopés du nouvel an. Et cette petite dame qui n’arrêtait pas de pester
contre tout le monde, j’ai cru que j’allais l’assommer pour la faire taire.
-Jeanne, allez quand même vérifier qu’il n’y a plus personne dans la salle
d’attente.
Elle sortit de la pièce, puis revint quelques instants plus tard.
-Docteur, il y a encore une personne qui voudrait vous voir, un monsieur.
Cependant, je n’ai pas l’impression que ce soit un malade. Il insiste.
Paris hiver 1941 41

-Ah ! faites-le entrer.


-Bonsoir Jean.
-Ah papa ! c’est toi.
-Eh oui ! j’avais absolument besoin de te voir, comme tu es toujours
occupé par ton travail, j’ai choisi de venir directement à tes consultations.
-Bien, j’allai justement partir, dit Jeanne souhaitant me laisser seul avec
mon père.
Je la saluai en signe de remerciement puis me retournai vers mon père.
-Alors papa, je t’écoute. Qu’as-tu de si important à me dire et qui ait pu te
faire abandonner tes chères études de chimie ?
-Voilà, j’ai un grand service à te demander, c’est peut-être dangereux,
mais je sais que je peux compter sur toi.
-Ah ! vas-y toujours.
J’étais un peu surpris par l'arrivée improviste de mon père à mes
consultations, ce n’était guère dans sa nature. Par son regard, sa diction
parfaite et son éloquence, mon père aurait pu passer pour quelqu’un
d’affable et de sociable. En fait, il était beaucoup plus refermé et discret
qu’on pouvait le croire au premier abord. Il se confiait rarement et
fréquentait peu de monde. Il passait plus de temps dans son laboratoire que
dans les mondanités. Ses recherches l’avaient peut-être détourné des
préoccupations de la vie quotidienne, du monde extérieur, ainsi que de sa
famille.
Parce que c’était mon père, je me savais proche de lui. J’avais compris
depuis longtemps qu’il était pour moi l’être le plus similaire sur cette terre.
Et pourtant nous partagions peu, il conservait sa part de mystère et moi la
mienne. J’ignorais beaucoup de son passé, de ses pensées, de ses amis. Je
songeais à cela en le regardant me parler.
-Il s’agit d’un ami à moi, d’un ami très proche.
-Je le connais ?
-Non. Il a eu quelques démêlés avec la police. J’aimerais que tu le caches
dans ton hôpital. C’est un endroit discret. Les autorités n’auront sûrement
pas l’idée de venir l’y chercher.
-Je ne sais pas si c’est une bonne idée. L’Hôtel-Dieu est fréquenté par les
hauts dignitaires de l'état. Il y a toujours beaucoup de policiers...
Mon père sentit mon embarra. Cependant je ne pouvais pas lui refuser, il
m’avait rarement demandé de service.
-…mais c'est d'accord, je prétexterai une cirrhose du foie. Qu’il vienne
comme toi aux consultations et qu’il se fasse passer pour un malade.
Mon père me remercia, esquissa un léger sourire, me salua, et partit. Je
songeai :
42 En contrepartie de l’Esprit

-Mon père qui pactise avec les partisans. Oh temps, oh mœurs !

5 Les colles
Tous les mardis soirs, je faisais passer rue Descartes, quelques colles aux
premières années de médecine. Depuis l’année dernière, nous manquions
cruellement de combustibles et la faculté cessait d’être chauffée à la tombée
de la nuit. Il y faisait un froid intense qui glaçait nos êtres et nos esprits.
Trois groupes de quatre étudiants défilaient au cours de la soirée. A ceux qui
se plaignaient du froid, je leur conseillais de faire fonctionner leurs
méninges, leur prétendant que par effet de contagion, la chaleur allait se
répandre dans le reste du corps.
Alors que le deuxième groupe terminait ses exercices au tableau, je
contemplais par la fenêtre le spectacle des gros flocons. Il neigeait déjà
depuis quelques heures et la rue Descartes était recouverte d’un épais
manteau blanc. Y avait-il une corrélation possible entre le temps et la folie
des hommes ? Je fis enfin pénétrer le dernier groupe. J’avais hâte de rentrer
chez moi. J’avais faim et me sentais fatigué. L’un des élèves m’interpella.
-Monsieur, nous n’avons plus de craies.
-Je vais aller voir dans le bureau d’à côté s'il en reste.
Il n'y en avait plus. J’eus alors l’idée d’aller dans le petit laboratoire de
l’étage inférieur. Je me rappelais que les enseignants y rangeaient souvent
leurs vieux stocks. Je descendis par l’escalier de service et pénétrai dans le
labo. Il y avait une petite lumière. Une personne, emmitouflée dans un épais
manteau sombre, menait quelques expériences sur des tubes à essais. Bien
qu’elle ne fût pas entourée par sa meute d’admirateurs, je la reconnus tout
de suite. Elle tourna la tête vers moi et esquissa un mouvement de surprise.
Ses beaux yeux verts brillaient dans le noir. En m’approchant d’elle, je
sentis l’air chaud que dégageait sa respiration.
-Monsieur Darcour, vous m’avez fait peur, que faites-vous ici à une heure
si tardive?
-J’allais vous poser la même question, je croyais que votre père vous
donnait peu de permission.
Maria me considéra crânement.
-Ça ne vous regarde pas.
Elle se retourna vers ses tubes à essais.
-Vous en faites du bruit. Qu’est-ce que vous cherchez comme ça dans les
étagères ?
-J’ai besoin de craies pour mes élèves restés à l’étage supérieur, j’y anime
une colle.
Paris hiver 1941 43

Elle haussa les épaules presque dédaigneusement.


-Si ce n’est que cela. Tenez, prenez celles-là, ce sont les dernières.
Je me confondis bêtement en remerciement. En refermant la porte, je me
sentis ridicule. Je n’avais pas réussi à aligner plus de trois mots, je regrettais
de n’avoir pas profité de l’occasion pour lui parler.
Je remontai dans ma classe où le froid avait achevé d’endormir mes élèves.
Je bâclai le reste de la colle. Je n’avais qu’une envie, retourner en bas voir si
Maria était toujours là. Le dernier élève enfin parti, je dus m’acharner
quelques précieuses secondes sur la serrure de la porte de la classe. Je
descendis quatre à quatre l’escalier, il n’y avait plus de lumière.

6 Le faux malade
J’installai le protégé de mon père dans une chambre au fond d’une petite
cour. Je demandai l’autorisation à mon chef de service, un vieil homosexuel
qui ne fit aucune difficulté. Quant au reste du personnel, je les prévins qu’il
s’agissait d’un de mes cousins qui soufrait gravement du foie et dont je
m’occuperais personnellement.
Les premiers jours, l’ami de mon père resta silencieux. Je demandai à
Jeanne de lui apporter ses repas. De nature joyeuse, elle ne parvint pas à le
dérider. Elle me taquina même l’après-midi, sur la nature renfrognée de mon
cousin. A la fin de mon service, j’allai le trouver. Je ne savais pas grand
chose de lui, à part le nom qu’il avait bien voulu me donner, monsieur
Joseph.
-Vous êtes sûr que vous n’avez besoin de rien ? demandai-je.
Monsieur Joseph esquissa un faible sourire.
-Non merci docteur Darcour. J’étais quelque peu silencieux ces derniers
jours, j’avais besoin de calme vous comprenez ?
-Oui bien sûr.
-Parfois la vie qui semble si droite, si tracée, peut basculer si vite.
J’approuvai de la tête. Monsieur Joseph me sourit plus largement.
-Dans tous les cas, je voudrais vous remercier vous et votre père, vous êtes
des hommes bons.
-Merci. Vous ne vous ennuyez pas trop ici ?
Il désigna la pile de livres sur sa table de nuit.
-Ne vous inquiétez pas, j’ai de la lecture.
Les jours suivants, je sympathisai davantage avec monsieur Joseph. Il ne me
dit pas grand-chose ni de ses relations avec mon père, ni de son passé. Il me
confia seulement ses origines juives.
44 En contrepartie de l’Esprit

-Je n’aime guère les religions, spécialement celles d’un seul livre et d’un
seul dieu, m’avoua-t-il. Elles donnent trop de réponses, alors que nous
devons chercher. Je me suis éloigné depuis longtemps de toutes affaires
religieuses. Pourtant, c’est à cause d’elles que je suis poursuivi par les
hommes.
Nous poursuivîmes notre discussion sur les actualités politiques du moment.
Je lui fis confiance, je lui racontai alors mes exploits au Sahara et la
prémonition des jumelles.
-Oui c’est curieux, mais attendez, cela me rappelle quelque chose.
Il se leva de son lit et se précipita sur une valise marron posée derrière
l’armoire. Il y fouilla fébrilement et en retira un petit livre.
-C’est un exemplaire du Talmud.
-Je vous croyais éloigné des affaires religieuses !
-En effet, je n’accorde pas d’importance aux croyances exposées dans ce
livre. L’essentiel pour moi, c’est que ce livre est celui de mes ancêtres. Je le
lis tous les soirs.
Il parcourut l’ouvrage.
-Voilà, c’est le passage du Talmud que je cherchais, le traité de Sanhédrin.
Il annonce la fin du peuple de Dieu et l’organisation d’un tribunal. Pour
vous chrétiens, cela pourrait être l’apocalypse.
-Ce n’est pas très gai !
-Oui bien sûr, mais c’est aussi une question d’interprétation. Le traité de
Sanhédrin parle de l’apparition d’un homme nouveau, paré de sagesse et
d’intelligence. On peut voir ça comme une régénération de l’humain après
une série d’épreuve.
-Peut-être est-ce cette guerre ?
-C’est possible. Mais pour certains tenants de la tradition talmudique,
l’homme nouveau, c’est le messie, et il doit revenir à la fin des temps.
Monsieur Joseph me sourit quelque peu narquois.
-Jean, vous êtes peut-être le messie que tous les juifs attendent. Après tout,
ce serait justice que Dieu l’ait mis dans la peau d’un chrétien ; puisque le
messie des chrétiens, Dieu l’a mis dans la peau d’un juif.

7 Chez les Genicci


La semaine suivante, à la fin de la première colle, je descendis au petit labo.
J’y croisai Maria.
-Monsieur Darcour, je ne peux pas malheureusement m’attarder, je suis
très pressée, on m’attend.
Paris hiver 1941 45

Je vis Maria courir dans le couloir, je balbutiai quelques mots. Soudain, elle
stoppa sa course, se retourna, et se rapprocha de moi.
-Ah ! j’oubliais. J’ai parlé de vous avant-hier à mon père. Il se souvient
très bien de vous, un brillant élément, m’a-t-il dit, très prometteur. Il a juste
trouvé un peu curieux que vous ayez abandonné l’obstétrique, mais bon. Il
organise une petite réception vendredi soir pour sa nomination à la chaire. Il
serait très heureux de vous avoir parmi les invités. Tenez, j’y ai noté
l’adresse.
Elle me tendit un papier et disparut dans l’escalier.
Après les colles, je regagnai mon petit appartement des quais de la Seine.
Un vent froid et sec soufflait le long des larges artères parisiennes et la
plupart des passants pressait le pas pour éviter la tombée prochaine du
couvre-feux.
En m’endormant, je ressassais mes souvenirs. Je songeais à mon père et à
son ami recherché. Je pensais aussi à Maria que j’étais impatient de revoir.
Ma dernière image éveillée fut celle des jumelles. Je savais que je
retournerais un jour en Afrique. Tout m’y attirait. Quand la guerre serait
finie.

8 Genicci
-Jean Darcour, dit le professeur Genicci en m’accueillant vendredi soir,
quel plaisir de vous revoir, décidément ma fille me fait redécouvrir tous mes
étudiants préférés
-Professeur Genicci, c’est un honneur pour moi.
-Allez, assez de politesse, appelez-moi Louis comme tout le monde.
Venez, nous allons passer dans le petit salon, la plupart des convives y sont
déjà réunis.
Je le suivis. Le professeur me présenta ses invités. Il y avait notamment le
professeur Larousse un confrère psychiatre, Hector Parent un ami journaliste
et l’abbé Bonini un religieux corse, semble-t-il.
Dans un coin du salon, je vis Maria qui m’adressa un léger salut. Elle était
en grande conversation avec Claude Priest et le grand barbu humoriste de
l’autre soir.
Le professeur Larousse et Hector Parent, verres de pineau à la main,
dissertaient sur la période actuelle.
-L’Allemagne ne nous emmerde pas seulement avec ses soldats, dit Hector
Parent, mais aussi avec ses penseurs, ses théoriciens, le communisme, le
nazisme... Il faut se débarrasser une bonne fois pour toute de ces idéaux
pervers que les Allemands tentent d’exporter à travers le monde.
46 En contrepartie de l’Esprit

-Remarquez cher ami, dit le professeur Larousse, qu’à chaque société, on


peut rattacher un fond culturel répliqué presque sans erreur de générations
en générations.
-Comment expliquez-vous cela ? demanda Hector Parent.
-Tout simplement, répondit le professeur Larousse, la culture inculquée au
plus jeune âge, c’est celle qui marque le plus, c’est celle que l’on a envie de
transmettre à ses enfants.
-Mon gosse a trois ans, il faudra que je songe à lui inculquer quelques
maximes du maréchal, dit Hector Parent.
-Les idées émises par une société sont moulées par son fond culturel et
exportées dans ses phases d’expansion. La société occidentale s'est
spécialisée dans l’émission des idéaux, la société orientale dans celle des
religions. Celle-ci nous envoie depuis plus de deux milles ans, à fréquence
régulière, de mystérieuses croyances.
-Vous pensez au culte des israélites ? demanda Hector Parent.
-Pas seulement à celui-là, répondit le professeur, mais à toutes les
religions issues du Livre. La société allemande elle, nous envoie des
idéologies, et elles sont à son image.
Maria s’était approchée du professeur et du journaliste.
-Messieurs, je ne comprends pas comment vous pouvez rester à disserter
bien au chaud dans ce salon alors que toute l’Europe est à feux et à sang.
Comme l’Europe, Maria s’était embrasée. Les deux hommes la
contemplaient médusés. C’était une jeune femme de son temps, avec des
idées généreuses. Opportunément, la cuisinière Geneviève pénétra dans le
salon pour annoncer que le repas était servi. Le professeur Genicci déclara.
-Malgré les restrictions, Geneviève nous a préparé un rôti de veau dont
vous me direz des nouvelles. Il ne faut pas le faire attendre !
Nous passâmes à table. J’étais placé en bout, juste entre le professeur
Larousse et le journaliste Hector Parent. Ils reprirent leur petite discussion,
essayant vainement de m’y faire participer. Le professeur Larousse
affirmait :
-Une société se hiérarchise par l’empilement de vagues d’envahisseurs, les
derniers envahisseurs se plaçant à la tête du pays, repoussant les autochtones
dans des classes inférieures. Le cas le plus représentatif est l’Inde avec son
système abominable de castes.
-Ah oui ! Et la France ? s’enquit intéressé Hector Parent
-La France a connu les invasions latines et germaniques.
-Il nous faut encore repousser ces canailles de romains et germains !
-La France est forcément une société hiérarchisée.
Paris hiver 1941 47

-C’est bien vrai. Heureusement, la révolution nationale est en route… Et


l’Allemagne ?
-L’Allemagne est un cas à part, un cas très intéressant. C’est l’un des rares
pays à n’avoir pas été envahi durablement. Ainsi, la société allemande est
sûrement plus égalitaire que la française.
-Ah ?
-Oui. Ainsi l’Allemagne société égalitaire a généré le communisme,
idéologie égalitaire
-Vous m’inspirez professeur, il faudra que j’écrive un article pour l’Action
française sur la singularité du peuple allemand.
-Et vous monsieur Darcour, on m’a dit que vous vous étiez héroïquement
évadé des stalags, vous connaissez un peu l’Allemagne, qu’en pensez-vous ?
-Oh ! je ne sais pas si je l’ai vue sous le meilleur angle, mais je pense un
peu comme vous.
-C’est-à-dire ?
-Certains évènements nous marquent profondément, nous modifient
radicalement, et nous font penser et agir autrement. Ainsi, l’histoire modèle
et façonne les hommes.
Les deux hommes acquiescèrent.
-Très intéressante votre remarque docteur Darcour. A l’histoire, je joindrai
la géographie.
-Je ne comprends pas professeur Larousse, bredouilla Hector Parent.
-Et bien...
Ils poursuivirent leur discussion. Je n’étais guère passionné par ce type de
débat. Pendant le reste du repas, je m’abstins de porter un autre jugement.
-Maria est malheureusement trop occupée pour les interrompre, méditai-je.
Je la regardai. Quatre rangées plus loin, elle participait activement à une
autre discussion sur un film historique allemand, le Juif Süss. Le film
racontait l’histoire de Süss Oppenheimer, juif de cour, Premier ministre et
favori du Duc de Wurtemberg, pendu pour haute trahison suite à la mort du
Duc.
-C’est un film de propagande contre les juifs, dit Maria, il présente le juif
Süss comme un salaud, un obsédé sexuel et un proxénète. Il profite des
jeunes vierges pauvres du duché et les livre au Duc.
Vive et bavarde, Maria avait des idées sur tout. Manifestement, elle aimait
autant parler que danser. Elle m’énervait un peu. Je me demandais ce que
j’étais venu faire ici. Le professeur Larousse dressa l’oreille et interrompit
Maria.
-Mais jeune demoiselle, le droit de cuissage est bien plus répandu que
vous ne le croyez, c’est même un droit universel, hé, hé !
48 En contrepartie de l’Esprit

Cela stoppa net la langue de Maria qui l’avait pourtant bien déliée depuis le
début de la soirée. A la fin du repas, voyant que je restais dans mon coin, le
professeur Genicci s’adressa à moi :
-Jean, on m’a dit que vous aviez effectué votre service militaire en
Afrique. Vous avez bien quelques anecdotes mémorables à nous raconter ?
-Justement je voulais vous rapporter une étrange aventure, un cas
médicinal que je souhaite vous soumettre. Personnellement, il m’a paru
inexplicable.
Je leur racontai l’accouchement des jumelles. Cela laissa perplexe les
professeurs Larousse et Genicci.
-Oui, c’est vraiment étrange, dit le professeur Genicci. Cependant, je suis
surtout spécialisé en pédiatrie. J’en parlerai à mes collègues gynécologues.
Et toi Maria, qui est au courant de toutes les dernières découvertes, qu’en
penses-tu ?
La jeune femme qui s’était désintéressée de moi pendant tout le repas, me
fixa longuement. Elle resta un instant sans voix, puis déclara en haussant les
épaules :
-Désolé monsieur Darcour, mais je ne peux pas croire à votre histoire.
En fin de soirée, je remerciai mes hôtes.
-Jean un dernier conseil, dit le professeur Genicci, je vous ai toujours su
un peu original, mais quand même, vous avez le titre de spécialiste, laisser
tomber la médecine générale.
-Je me sens utile comme cela.
-Je n’en suis pas si sûr, mais bon.
Je pris congé du professeur et de sa fille puis regagnai mon appartement des
quais de Seine.

9 Mon père (2)


Une semaine passa pendant laquelle je n’eus plus de nouvelles ni de mon
père ni de Maria. Je veillais discrètement sur monsieur Joseph.
Un matin, je reçus la visite de mon père. Il s’était de nouveau fait passer
pour un patient. Pour m’amuser, j’entrai dans son jeu.
-Entrez cher monsieur, quelles sont les raisons qui vous amènent dans mon
cabinet ?
-La confiance qu’un père peut porter à son fils. Je viens te voir pour mon
ami. Tout s’est bien passé ?
-Aucun problème, monsieur Joseph a tenu son rôle, personne ne s’est
douté de rien.
Paris hiver 1941 49

-Tant mieux. J’ai réussi à lui trouver une filière pour gagner la zone libre.
Il peut quitter l’hôpital ce soir ?
-Bien sûr, je ne pense pas qu’une guérison soudaine soit un problème.
-Je te remercie. J’ai un dernier service à te demander. J’aimerais que tu
apportes une enveloppe demain au petit théâtre des Tuileries.
-Le petit théâtre des Tuileries. C’est curieux, j’y suis passé la nuit de la
Saint Sylvestre. Il y avait une bagarre entre plusieurs hommes et parmi eux
des policiers.
Mon père parut surpris. Il sortit une grosse enveloppe de son veston et me la
tendit.
-Tiens, prends ça. Tu la donneras à Jacquomo, c’est le régisseur du
théâtre. Tu te présenteras en tant que monsieur Pouillon.
-Entendu.
-Tu sais Jean, nous avons été très accaparés par nos travaux respectifs ces
dernières années.
-Oui c’est vrai, nous nous sommes peu vus, je suis parti faire mon service
militaire en Afrique et…
-Si tu veux, j’ai deux places pour le match de boxe, Ferdinand versus
Cassidi. Tu te rappelles, je t’y emmenais lorsque ta mère et tes sœurs
allaient au cinéma.
-Un sport d’homme n’est-ce pas ?
-Oui
-Papa !
-Oui.
-Fais attention à toi quand même.
Mon père hocha la tête, m’adressa un sourire, ouvrit la porte et clama tout
fort.
-Merci pour votre consultation docteur Darcour, vous êtes vraiment
formidable, je me sens déjà en bien meilleure forme.

10 Visite au petit théâtre des Tuileries


Le lendemain, en début de soirée, je me rendis au jardin des Tuileries. Le
petit théâtre se trouvait au fond d’une allée bordée de tilleuls. Un gaillard
gardait l’entrée, il n’avait pas l’air commode.
-Si c’est pour la représentation de ce soir, repassez dans une heure, le
bureau des réservations est fermé pour l’instant.
-Non, je voudrais juste voir Jacquomo, le régisseur du théâtre. J'ai une
enveloppe à lui remettre.
50 En contrepartie de l’Esprit

-Ah ! c’est donc vous, on m’a prévenu. Jacquomo vous attend, il est à la
caisse, juste sur votre droite, après l’entrée.
Je pénétrai dans le théâtre. Un homme me fit signe de la main de
m’approcher.
-Monsieur Pouillon, c’est moi Jacquomo.
Je le considérai attentivement et lui tendis l’enveloppe. Il me remercia. Je
me dirigeai vers la sortie, il me rappela.
-Monsieur Pouillon attendez. Voici deux places pour le spectacle de ce
soir, la Guerre de Troie n’aura pas lieu, de Giraudoux. Vous avez vu la
pièce ?
-Non.
-Alors venez. Elle nous montre bien la connerie des hommes.
-Vous n’aimez pas les hommes ?
-Si bien sûr. Mais parfois, tels des petits enfants benêts, ils font des
conneries. Cette vacherie de guerre en est une. Alors, il faut quelque chose
pour les arrêter… Pour la pièce, je compte sur vous, j’espère ?
-J’essaierai de venir. Merci en tout cas.
Je sortis hâtivement du théâtre. J’y éprouvai un sentiment d’étouffement. Ce
Jacquomo, pourtant familier, ne m’inspirait guère, il m’avait tout l’air d’une
canaille.
Dans les allées du parc, j’aperçus avec surprise Maria. Elle faisait les cents
pas près d’un petit bassin circulaire. Je la hélai.
Elle se retourna, manifesta un court étonnement, puis me sourit.
-Jean Darcour, vous ici !... Vous attendez sûrement l’une de vos conquêtes
féminines. A moins que vous espérez trouver dans ce parc quelques jumelles
au cas médicinal suspect.
-Non, non, vous vous méprenez. J’étais venu me renseigner sur une pièce
de Giraudoux jouée au petit théâtre des Tuileries… Et vous, vous attendez
l’un de vos prétendants ?
-Un prétendant, c’est vite dit. C'est surtout un monsieur qui a eu la
mauvaise idée de ne pas venir. Je poireaute depuis plus de vingt minutes.
-J’ai deux places pour la représentation de ce soir, si ça vous tente !
-Vous êtes direct Jean, et vous savez profiter des occasions.
-C’est une proposition en tout bien tout honneur.
-J’ai peur que cela finisse un peu trop tard, je n’ai pas prévenu mon père.
-Ah ! le papa.
-Il n’a que moi.
-Alors, allons rapidement manger un morceau. Il fait si froid ce soir, cela
nous fera du bien.
Paris hiver 1941 51

Maria hésita quelques instants. Quoique de nature intrépide, elle avait reçu
une éducation stricte, et il ne devait être guère dans ses habitudes d’accepter
les propositions des hommes. Cependant, je sentis que je la tentais.
-Je connais un petit resto pas très loin. Il n’est pas trop fréquenté par les
Allemands, les prix restent abordables, et la nourriture y est bonne.
-Trois critères de choix alors ! Je vous suis Jean.

11 Le restaurant
Maria, assise face à moi, était belle quand elle théorisait. Ses yeux verts
s’enflammaient.
-Dans le cadre de mon mémoire, j’effectue des recherches sur les travaux
de Karl Landsteiner.
-Ah oui ! c’est lui qui a obtenu le prix Nobel il y a dix ans pour sa
classification des groupes sanguins.
-C’est ça, Landsteiner classe les groupes sanguins suivant le système A, B,
AB, O et suivant le système rhésus positif, négatif. C’est la présence de
différents anticorps à la surface des globules rouges qui distingue les
groupes sanguins et crée des incompatibilités entre eux.
-Ah ! mes souvenirs d’immunologie…
-Ce qui m’a intéressée, c’est la transmission des systèmes sanguins selon
les lois de l’hérédité. Par l’examen du sang qui coule dans nos veines, il
devient ainsi possible de remonter à nos lointains ancêtres.
-Vaste programme !
-Les Basques sont les premiers hommes à avoir peuplé l’Europe et ils
présentent des caractéristiques sanguines très différentes de celles des autres
peuples. La fréquence du rhésus négatif y est bien plus importante.
-Vous êtes à la pointe des dernières découvertes Maria !
-Ainsi il subsiste en chacun de nous un reliquat génétique qui se transmet
de génération en génération, un peu comme les parents transmettent leur
langue et leur culture à leurs enfants.
-Mais vous reprenez le discours du professeur Larousse que vous aviez
inopportunément interrompu.
-En partie oui, rougit-elle, mais c’étaient ses manières de vieux garçon qui
m’énervaient… En fait, je crois que les hommes aspirent à l’éternité par la
perpétration de leurs gênes et de leur culture.
-Maria Genicci, vous êtes athée, l’abbé Bonini serait effondré.
-Non, ce n’est pas du tout de l’athéisme, c’est ma religion, répondit-elle
énervée.
Je souris. Lorsqu’elle exposait ses théories, elle ne pouvait pas rester calme.
52 En contrepartie de l’Esprit

-J’ai l’impression que vous ne me prenez pas au sérieux.


-Si, si, j’écoute attentivement, il n’est pas toujours facile de vous suivre
Maria…Vous voulez des enfants ?
La jeune femme rougit de plus belle.
-Oui, j’en veux beaucoup… Mais pas uniquement pour leur transmettre
mes gênes et ma culture.
-Alors il y a autre chose !
-Oui… Le lien parent enfant est très fort.
Je souris de nouveau.
-Et vos beaux yeux verts, vous les tenez d’où ?
-Ne parlez pas comme tous ces flatteurs Jean.
-Je m’intéresse sincèrement à cette teinte si rare, je vous dirai pourquoi.
-Mes parents n'ont jamais été d’accord sur leur origine. C’était même
devenu entre eux une chamaillerie. Avant sa mort, ma mère me racontait
souvent l’histoire d’un arrière-grand-père cosaque aux yeux vert émeraude,
aventurier et séducteur qui parcourait la Sibérie.
-Pourquoi pas ! Et selon votre père ?
-Il avait une autre version tout aussi romantique. Les Genicci sont issus
d’une vieille famille vénitienne partie s’installer sur l’île grecque de
Santorin. Il prétendait avoir connu une grand-tante, bien conservée pour son
âge, aux yeux d’un vert étincelant.
-En tout cas, ce sont deux belles histoires.
-Oui. Expliquez-moi enfin votre intérêt pour ma généalogie.
-Ma question n’est pas innocente. Les deux petites jumelles, dont je vous
ai raconté la naissance, avaient les mêmes yeux que vous.
-Ah ! j’ai peut-être aussi de la famille dans le Sahara.
-A quoi pensez-vous Maria ?
Elle paraissait troublée.
-Ce n’est rien… Je vais devoir y aller.
-Je demande l’addition.
Je raccompagnai Maria jusqu’à son immeuble. Il faisait très froid. Nous
marchâmes presque collés l’un contre l’autre. J’aimais sentir la chaleur de
son corps. Sous le porche, elle me proposa :
-Si les places sont encore valables, nous pourrions aller voir la pièce mardi
prochain, après vos colles.
-C’est d’accord.
Bientôt, je me retrouvai seul dans la nuit. Je courus et chantai au risque de
me faire repérer par quelques patrouilles, j’étais un homme heureux.
Paris hiver 1941 53

12 Le match de boxe
Ferdinand avait le nez ensanglanté. Il titubait. L’arbitre sonna la fin du
round.
-Reprise !
Les deux hommes se retrouvèrent face à face. Cassidi lança un violent
uppercut. Ferdinand, en garde, inclina son corps sur la gauche et parvint à
esquiver le coup. Les deux hommes se contemplèrent haineusement,
tournoyant longuement autour du ring. Un mélange de sueur et de sang
coulait le long de leur corps. La foule hurlait et encourageait son favori.
Ferdinand plaça habilement deux directs du droit et un dernier crochet au
visage de Cassidi qui s’écroula.
-…8, 9,10, victoire par K.-O. de Ferdinand, s’écria l’arbitre.
Le public ovationna le vainqueur. En ces temps d’humiliation collective, la
foule était joyeuse de se trouver un héros.
-Tu as vu le crochet qu’il lui a mis, s’exclamait un spectateur.
-Il a du cran, lui répondait un autre, et quelle technique.
Nous sortîmes du Vélodrome d’hiver, l’allégresse était générale au sein du
public.
-Jean, quel combat, j’essayerai d’avoir des places pour le prochain match
poids lourds, si ça t’intéresses…
-Monsieur Darcour.
Nous nous retournâmes mon père et moi. Un homme en imperméable gris
interpellait mon père.
-Oui, c’est moi-même, répondit-il.
-Police nationale, pouvez-vous nous suivre jusqu'à cette voiture, s’il vous
plaît.
J’essayai de m’interposer.
-Qu’est-ce qui vous prend ? C’est mon père, je connais personnellement
monsieur Pierre Davin à la préfecture, c’est le haut commissaire aux
prisonniers et…
-Ne vous mêler pas de cela monsieur. Nous savons qui vous êtes. C’est à
votre père que nous en avons, restez tranquille s’il vous plaît.
Mon père était raide et immobile. Il tentait de ne rien faire paraître. Je
compris qu’intérieurement il avait peur. Il me prit la main et me sourit.
-Laisse tomber Jean, je vais suivre ces messieurs, ça ne sert à rien de faire
des esclandres. Va plutôt prévenir maman que je serai un peu en retard ce
soir.
Les deux hommes le firent monter dans une traction avant. Je regardai la
voiture s’éloigner. Je me rendis ensuite à l’appartement de mes parents et
54 En contrepartie de l’Esprit

informai ma mère. Elle resta très calme, beaucoup plus que moi. Elle tenta
de me rassurer, caressa longuement les cheveux de son petit garçon. Elle me
proposa ensuite de passer la nuit dans ma chambre d’enfant. J’acceptai.
-Tiens Jean, prends ces madeleines, je les avais gardées pour toi, je sais
que tu les aimes.
-Merci.
Je les emportai dans ma chambre et les mangeai. Je ne parvins pas à trouver
le sommeil. J’ouvris alors un classeur contenant de vieilles photos de
classes, ainsi que d’autres photos souvenirs. Je m’endormis sur l’une d’elle.
Au petit matin, j’entendis des bruits de pas. Je me précipitai.
Sur le perron de l’entrée, je vis mes parents qui s’embrassaient longuement
comme deux jeunes amants. Ma mère tremblante et en robe de chambre se
tenait face à mon père, elle lui caressait longuement les cheveux.
-Papa, tu es revenu !
Tels des tourtereaux, ils se bécotaient sans remarquer ma présence. Ça
m’énervait, ça m’énervait.
-Papa, c’est moi Jean.
Je me sentais oublié dans ses retrouvailles. J’étais jaloux d’être exclu de
cette intimité. J’attendis.
Mes parents finirent par se retourner. Ils me contemplèrent avec tendresse.
-Je t’ai vu Jean, dit mon père.
-Ils t’ont relâché !
-Oui, tout à l’heure.
-Que te voulaient-ils ?
-Trois fois rien, ne t’inquiète pas, ils ont dû commettre une erreur.
Je compris qu’il ne m’en dirait pas plus. Mes parents s’aimaient peut-être
plus que je ne l’avais jamais imaginé. Mon père me sourit et tenta de me
rassurer.
-Ton vieux père est toujours là.
Il marqua une courte pause, puis il poursuivit.
-Si par malheur, il m’arrivait quelque chose, je compte sur toi pour veiller
sur la famille.
-Euh oui ! tu peux compter sur moi.
Je pris congé d’eux et gagnai l’Hôtel-Dieu pour le reste de la journée.

13 Au théâtre avec Maria


Mardi soir, Maria m’attendait dans le hall d’entrée du petit théâtre des
Tuileries. Elle avait mis sa longue robe rouge des soirs de bal. Elle cachait
son décolleté par un léger chandail noir. Je lui fis un signe de la main, elle
Paris hiver 1941 55

me salua, nous pénétrâmes dans la salle de spectacle, la pièce allait


commencer.
Il y avait beaucoup de monde ce soir là. Pendant l’occupation, les Parisiens
goûtaient avidement aux divertissements. Bientôt les projecteurs
s’éteignirent et un long murmure parcourut le public. A côté de moi, je
sentais le souffle de Maria. J’eus le désir de lui prendre la main. Tremblant,
je lui effleurai le bout des doigts, plaçant délicatement ma main sous la
sienne. Lentement, elle retira sa main. Les trois coups retentirent et le rideau
s’éleva.
La pièce se déroulait peu de temps avant la guerre de Troie et s’ouvrait sur
un décor de colonnes simili marbre en carton rose. Une jeune fille pénétra
sur scène en prononçant ces mots :
-La guerre de Troie n’aura pas lieu.
C’était Andromaque la femme d’Hector, le héros troyen.
Quelques répliques fusèrent, puis Cassandre, la sœur d'Hector, prophétisa :
-La guerre aura bien lieu.
A la deuxième scène, je reconnus le régisseur Jacquomo dans le rôle
d’Hector. Au cours de la pièce, lui et Ulysse, issus des deux camps ennemis,
luttaient ensemble pour la paix et s’opposaient aux menées bellicistes des
Grecs et des Troyens. Au tombé final du rideau, et comme l’avait prédit
Cassandre, la guerre allait bien avoir lieu. Selon l’auteur, il fallait en
chercher les causes, non pas dans une quelconque fatalité divine, mais bien
dans l’implacable engrenage régi par les forces obscures de l’humain.
Je sortis en compagnie de Maria.
-Merci pour ce spectacle Jean.
-Vous avez aimé ?
-Oui, oui. J’aime beaucoup le théâtre. Et vous, ça vous a plu ?
-Euh oui ! Le comédien qui jouait Hector, me rappelait quelqu’un.
-Ah oui ?
-Un ami que j’ai connu en Afrique. Mais ça ne peut pas être lui, ça n’est
pas possible, j’ai dû me tromper… Je vais vous raccompagner, j’aimerais
passer par les quais de Seine, ça vous va ?
-Oui bien sûr.
Nous sortîmes du théâtre. Dehors, la ville lumière était sombre et sale.
-Ça va Jean? Vous êtes bien silencieux ce soir.
-Je m’inquiète pour mon père. J’ignore quelles activités il mène
exactement. Il s’est fait arrêter, il y a deux jours par la police. Ils ont fini par
le relâcher, mais je le sens grillé.
-Je vous comprends... Mon jeune cousin a été fusillé par les Allemands
quelques jours avant Noël. J’en rêve toutes les nuits.
56 En contrepartie de l’Esprit

-Vous ne m’en aviez jamais parlé. Vous paraissiez si rayonnante au bal du


nouvel an, si…
-Si insouciante, c’est-ce que vous vouliez dire ?
-Euh non ! pas tout à fait.
-Je sais très bien cacher mes sentiments, je suis bonne comédienne moi
aussi... C’est curieux, comme vos jumelles qui avaient les mêmes yeux que
moi, mon cousin vous ressemblait un peu, la même expression que vous, je
ne sais pas…
Nous continuâmes silencieusement notre promenade et atteignîmes les
quais. Nous traversâmes la Seine par la passerelle des Arts. Maria s’arrêta et
saisit la balustrade pour contempler le fleuve.
-On se croirait au bord de l’océan ici, dit-elle. Pendant la journée, j’y
aperçois souvent des mouettes.
-Ça donne des envies de liberté.
-Oui.
Elle se retourna vers moi.
-Vous ne m’avez jamais raconté votre évasion des stalags Jean.
-Oh ! ce ne sont pas de très bons souvenirs. J’ai essayé quatre fois, la
dernière fut heureusement la bonne.
-Vous êtes un opiniâtre.
-Dans certains domaines, oui.
Doucement Maria entonna une chanson, doucement pour que la mélodie ne
parvienne qu’à mes oreilles. Je reconnus l’air du chant des partisans. Sa voix
restait faible, mais j’en perçus tout de suite la clarté. Je l’écoutai subjugué.
A la fin de la chanson, elle s’agenouilla sous la balustrade.
-Ça va Maria ?
-Oui, ce n’est rien.
Je l’aidai à se relever. Je crus un instant qu’elle avait pleuré.
-Vous êtes sûre que ça va ?
-Oui, oui. J’aime danser et chanter, généralement ça ne me fait pas cet
effet là, ça me fait plutôt oublier.
-Vous avez une belle voix, j’aimerai chanter comme vous.
-Merci.
Nous reprîmes notre promenade.
-Vous êtes un homme étrange Jean, vous n’êtes pas comme les autres, à la
recherche de gloire, de femme ou d’argent. Vous aspirez à quelque chose
d’insaisissable.
-Je ne suis qu’un spectateur impuissant face aux désordres du monde.
Elle me sourit narquoise.
Paris hiver 1941 57

-C’est pareil pour tous, voyons, c’est seulement un peu plus fort chez
vous...
-Quand j’étais petit, je croyais que le monde avait été créé uniquement
pour moi. Partout où j’allais, d’immenses décors de théâtres étaient mis en
place avant mon arrivée. Les gens jouaient la comédie. Je me croyais dans
un monde d’illusions. Alors souvent, je descendais à l’improviste à une
station de métro, puis je montais très vite les escaliers.
-Et alors ?
-Une fois j’ai été assez rapide, j’ai pu apercevoir l’envers du décor.
-Et qu’est-ce qu’il y avait ?
Je la fixai le plus sérieusement possible.
-Des anges bien sûr. Partout, il y avait des anges aux yeux verts comme les
vôtres.
Maria eut un geste d’agacement.
-Il faudra que je m’achète des lunettes noires.
Nous atteignîmes le pied de son immeuble. Je m’approchai d’elle, je voulus
l’embrasser, elle eut un mouvement de recul.
-Non Jean, je ne préfère pas. Je ne voudrais pas vous faire de la peine. Je
n’éprouve pas de sentiments pour vous. J’espère que vous ne m’en voudrez
pas.
Je balbutiai quelques imbéciles remerciements. Je m’éloignai, il neigeait des
flocons gris.

14 Claude Priest
Le lendemain soir, en rentrant chez moi, j’eus la surprise d’apercevoir
Claude Priest sur le perron de ma porte. En me voyant arriver, il s’écria :
-Ah ! Jean Darcour, te voilà enfin, je t’attendais…
Claude sentait fortement l’alcool. Il titubait et avait du mal à garder
l’équilibre.
-Vieux salaud, c’est encore de ta faute…
-Mais qu’est-ce qui se passe ? Je ne comprends rien.
-C’est Maria, je vois bien que tu n’arrêtes pas de tourner autour d’elle, il
faut que tu la lâches, elle est à moi.
-Je suis désolé pour toi, Maria est encore libre de ses choix, de toute façon
il ne s’est rien passé entre n…
Je n’eus pas le temps d’en dire davantage. Claude m’assena un violent coup
dans le ventre qui me projeta à terre. La boisson avait eu raison de ses nerfs.
Je tentais de me relever quand je reçus un nouveau coup au visage. Atteint,
58 En contrepartie de l’Esprit

je chutai inerte sur le sol. Deux voisins accoururent. J’entendis Claude qui
s’enfuyait dévalant l’escalier quatre à quatre.

15 Chez les Genicci (2)


-Professeur Genicci, le docteur Darcour demande à vous voir.
-Ah ! très bien, dites-lui d’entrer.
Je pénétrai dans le bureau du professeur.
-Cher Jean, quel plaisir de vous revoir. Mais qu’est-ce qui vous est arrivé ?
Vous avez un de ces coquards.
-Oh rien ! je me suis juste cogné contre une porte de mon armoire, une
maladresse de ma part.
-Ah ! tant mieux, je croyais que vous vous étiez battu… Vous venez voir
Maria. Elle n’est malheureusement pas là. Mais restez, je pensais à vous et à
vos histoires africaines.
-C’est vous que je venais voir, à ce sujet notamment.
-Bon, alors j'ai quelque chose pour vous. J’ai profité de quelques jours de
répit pour me renseigner auprès de mon collègue titulaire de la chair de
gynécologie. Il m’a conseillé d’étudier les travaux du docteur Labori, un
médecin du siècle précédent qui a répertorié différentes malformations
prénatales. J’ai réussi à dénicher un vieux livre de ce docteur. Dans l’avant
dernier chapitre, il évoque l’histoire de deux sœurs siamoises.
-Ah ?
-C’est particulièrement intéressant. Les sœurs siamoises n’étaient pas
reliées par la tête, mais par la poitrine. Comme vous Labori n’a pas assisté à
l’accouchement, mais il nous relate les propos de l’accoucheur. Attendez, je
vais vous les lire.
Le professeur ouvrit dans les dernières pages, un vieux livre cartonné et en
commença la lecture.
« …voyant que la mère allait bientôt mourir, je me décidai à pratiquer une
césarienne pour en extraire le fœtus. Incisant la paroi abdominale puis
l’utérus de la mère, je sentis la présence de deux fœtus. Je réalisai bientôt
qu’ils étaient liés par la poitrine, et partageaient le même ventricule gauche.
Je les extrayais difficilement du ventre de la mère. Je dus ensuite en
sélectionner un, lui laissant le ventricule, et retirant toute chance de survie à
l’autre.
La mère décéda peu après. Quant aux enfants, contrairement à mes attentes,
ils survécurent tous les deux. Deux ans plus tard, en rendant visite à la
grand-mère qui les avait adoptés, il me fut impossible de les distinguer. Je
vis deux adorables petites gamines… »
Paris hiver 1941 59

Le professeur referma le livre et m'observa.


-C’est incroyable, hein ? La nature a parfois des forces cachées qui
échappent à nous scientifiques.
-C’est vrai que c’est troublant. Il n’en dit pas plus ?
-J’aurais aimé en savoir davantage sur l’évolution des fillettes,
malheureusement Labori est mort peu de temps après. Ses travaux n’ont pas
été poursuivis jusqu’à maintenant…. Aujourd’hui mon ami, c’est à vous de
chercher. Je vous ai déjà donné quelques éléments. Je vous sais intelligent et
perspicace, vous trouverez la clé de l’énigme. Comme vous, je pressens
quelque chose de prodigieux derrière cette histoire. Je suis sûr que vous êtes
impatient de retourner dans le désert saharien dès que la guerre sera finie.
Il consulta sa montre.
-Oh ! mais il est déjà vingt heures, j’espère que vous nous ferez le plaisir
de rester manger avec nous.
-Merci, ce serait avec plaisir, mais j’ai déjà rendez-vous avec mon père.
-Tant que c’est votre père, ça va, ma fille ne sera pas jalouse.
-Votre fille, elle a de nombreux autres prétendants !
-C’est normal, elle est encore trop jeune pour choisir, il faut qu’elle
s’amuse, c’est une enfant.
Je compris qu’il n’avait pas vu sa fille grandir. Il préférait bien sûr la
multiplicité des prétendants à l’unicité d’un amoureux déclaré.

16 Maria
Je descendis l’escalier. Devant la porte cochère, je croisai Maria. Elle me
sourit vaguement, puis me dévisageant plus attentivement elle s’exclama :
-Mais qu’est-ce que vous vous êtes fait ?
-Oh rien ! une porte de placard.
-Tiens, je ne vous voyais pas maladroit… Vous êtes venu voir mon père ?
-Euh oui ! au sujet des jumelles.
-Ah !
-Il a trouvé des choses très intéressantes, je crois.
-Oui, c’est ce qu’il m’a dit.
-J’étais aussi venu vous parler, Maria.
-Ah ?
-Pour l’autre soir, je n’ai pas compris… Euh ! comment dire, je vous
trouve très sympathique Maria.
-Mais moi aussi, je vous trouve très sympathique Jean.
-Alors ?
-Alors quoi ? rétorqua Maria, son sourire s’était quelque peu figé.
60 En contrepartie de l’Esprit

Devant mon silence, elle reprit :


-Vous croyez que c’est raisonnable d’engager une histoire d’amour dont
nous savons tous les deux l’inéluctable fin.
-Ah bon ! Vous n’y croyez pas, mais pourquoi ? Pourquoi ? Moi, j’y crois
Maria.
-La nuit du bal, sans vous avoir jamais vu, j’avais l’impression de vous
connaître. Mais plus je vous rencontre Jean, plus vous semblez m’échapper.
-Si ce n’est que ça, on peut prendre un peu de temps pour se parler. Je
vous raconterai ma petite enfance si ça vous intéresse.
-Ça n’est pas votre histoire qui m’inquiète Jean, c’est la géographie de
votre âme, j’y sens trop de reliefs et de dépressions.
-Vous êtes aussi une torturée, Maria.
-C’est vrai. Mais je veux avoir une totale confiance en l’homme que
j’aime, et en vous Jean, il y a une part d’hombre trop importante.
-Dans la vie, il faut prendre des risques Maria, quitte à s’exposer, sinon on
ne gagne rien. Je vous croyais une jeune femme ardente qui osait dans tous
les domaines, et surtout en amour.
-Alors, c’est que vous ne m’avez pas comprise Jean.
Elle referma la lourde porte.
-Je ne vous comprends peut-être pas toujours Maria, mais ça ne
m’empêche pas de vous aimer, chuchotai-je faiblement.
J’eus un instant l’impression que la porte hésitait à se refermer, puis elle
reprit sa course. J’entendis le claquement de la serrure.
-Je t’aime Maria, je t’aime.
Je ne reconnus pas ma voix.

17 Disparition (1)
J’avais rendez-vous avec mon père au bistrot des Batignolles. Je m’étais
attablé et avais commandé une pression.
Il n’était pas dans les habitudes de mon père d’être en retard. Après une
heure d’attente et relativement inquiet, je me levai de table. Je demandai
l’addition au serveur et quittai le bistrot.

18
Jeudi 22 janvier 42.
J’avais démarré de bonne heure mes consultations médicales. Parmi mes
patients, les privations de la guerre et le froid de l’hiver se faisaient
cruellement ressentir. Un vieux monsieur venait de quitter le cabinet. Il ne
cessait de tousser, exhalant une haleine fétide et éjectant des coulées
Paris hiver 1941 61

verdâtres mêlées à des caillots de sang. Il expulsait ce qu’il lui restait de


poumon, il n’allait pas passer l’hiver. Je lui prescris quelques médicaments,
piètres recours pour le soulager de son mal.
Durant mes années d’apprentissage, j’avais manifesté toute l’application que
l’on pouvait attendre d’un jeune étudiant. Cependant, je restais quelque peu
insensible aux malheurs de mes contemporains. Comme l’indiquaient nos
professeurs, il nous était malheureusement difficile de nous apitoyer sur le
sort de chaque malade. Il fallait garder réserve et retenue. Certains
camarades n’y parvenaient pas. Ils avaient pleuré à chaude larme à la
nouvelle de décès.
Tel n’avait jamais était mon cas. Taxé d’inhumain par certains, encensé par
quelques professeurs pour mon calme et ma sérénité face à la maladie, je
gardais une froideur que j’avais même parfois du mal à m’avouer. J’avais
cru être transformé par mon séjour en Afrique, j’avais vu la mort des autres
et réalisé la mienne de prêt. Mais contrairement à mes attentes, mon
insensibilité avait persisté, voire augmenté.
J’indiquai à l’aide soignante de faire entrer le patient suivant. Deux
hommes, l’un en uniforme de gardien de la paix et l’autre en civil,
pénétrèrent.
-Docteur Darcour ? demanda l’homme en civil.
-C’est moi-même.
-Inspecteur Dahut. Je suis désolé de venir vous importuner pendant vos
consultations… J’ai une mauvaise nouvelle pour vous.
L’inspecteur était hésitant, il avait du mal à lâcher le morceau.
-Je vous écoute inspecteur.
-Il y a eu une violente fusillade dans la nuit d'avant-hier, devant le petit
théâtre des Tuileries. Mes collègues sont intervenus, mais trop tard.
-Et en quoi cela me concerne ?
-Ils ont retrouvé le corps d’un homme abattu. D’après les papiers qu’il
portait, il se nommerait Julien Darcour.
Je restais silencieux. Le policier poursuivit :
-Nous avons immédiatement vérifié son identité à la préfecture de police.
-Et alors ?
-Nous pensons qu’il s’agit bien de votre père. Le haut commissaire Pierre
Davin en a été rapidement informé, il a ordonné de vous prévenir sur-le-
champ.
J’étais pris de violents hauts de cœurs.
-Votre père a dû être abattu par quelques trafiquants.
-Où est-il ? J’aimerais le voir.
62 En contrepartie de l’Esprit

-Son corps a été transporté à la morgue du premier arrondissement. Vous


connaissez sans doute l’adresse.
-Oui.
-Il faudra que vous y passiez rapidement afin de reconnaître le corps et de
régler les formalités administratives.
Les paroles de l’inspecteur me parvenaient quasi inaudibles.
-Croyez-moi monsieur Darcour, continuait-il, je suis particulièrement
désolé de vous appendre cette disparition… Si nous pouvons faire quelque
chose pour vous… Une terrible nouvelle…

19 Disparition (2)
L’hôpital ne fit aucun problème pour m’accorder mon après-midi. Jeanne
me proposa de m’accompagner jusqu’à la morgue. Je déclinai son offre.
J’avais besoin d’être seul et je n’éprouvais pas le désir d’y passer, enfin pas
tout de suite, sûrement par peur de la vérité.
Je me rendis devant le petit théâtre des Tuileries. Durant le trajet, je fus pris
par de fortes nausées, je dus m’arrêter plusieurs fois. Sur place, je fouillai
les abords du théâtre, espérant y trouver quelques traces des évènements de
la nuit. J’inspectais les allées, les parterres de fleurs, le sable, il ne restait
rien.
-Monsieur Darcour ?
Je me retournai. Je vis un garçon d’une douzaine d’années.
-On vous demande là-bas, au théâtre. Si vous voulez me suivre.
Je suivis le garçon jusque dans le hall d’entrée. Je fus de nouveau pris par de
fortes nausées.
-Où sont les toilettes, demandai-je.
-Là-bas, la porte à côté des caisses.
Je m’y précipitai. Je m’accroupis devant la cuvette et vomis. De longues
minutes, le nez collé contre la lunette, je pleurai. Un homme ouvrit la porte
des toilettes et m’aida à me relever. Je distinguai le costume du régisseur. Il
m’entraîna jusqu’à un petit bureau, et m’assit en face de lui.
Je le dévisageais, une longue et fine moustache noire, des lèvres minces, des
yeux gris et pétillants.
-C’est toi Martini, ce n’est pas possible autrement.
Le régisseur Jacquomo prit une boîte de longs cigares et m’en proposa. Je
refusai.
-C’est bien moi toubib… Je suis désolé de te revoir dans des circonstances
aussi pénibles.
-Tu es au courant de quelque chose ? Je veux dire pour mon père.
Paris hiver 1941 63

Il pencha gravement la tête.


-Je n’ai pas de certitudes. Je crains que ce ne soit un effroyable concours
de circonstances. La vie tient parfois à peu de choses.
-Raconte, s’il te plait !
-Je n’étais pas personnellement présent cette nuit, mais Jérôme, le garçon
que tu as vu, a assisté au drame.
Martini alla chercher dans l’armoire une bouteille de Cognac.
-Tiens prends ça, ça te fera du bien… D’après Jérôme, ton père a été
abattu de dos par deux gardiens de la paix.
-Il est sûr de ça ?
-Oui. C’était nuit de pleine lune, Jérôme a très bien distingué les
uniformes. Pourtant, je présume que ce n’était pas lui qui était visé.
-Que veux-tu dire ? Il serait mort par accident ?
-Peut-être. La police en avait après un certain Max. Il avait rendez-vous au
théâtre ce soir. Au dernier moment, il s’est méfié et il n’est pas venu. Ton
père a eu le malheur de se trouver là cette nuit.
Je finis le verre de cognac et en réclamai un autre.
-Ton père avait pris contact avec nous, car il souhaitait faire passer
quelques amis dans la zone sud. Il avait la même apparence que Max. Dans
la nuit, les gardiens de la paix ont cru que c’était lui, ils ont tiré sans hésiter.
-Les cons, les cons. Ce n’est pas possible.
-Quand je l’ai rencontré, il m’avait donné un faux nom. Je n’avais pas fait
le lien avec toi. J’ai été bien étonné, quand je t’ai vu débarquer l’autre soir.
Je pensais que tu allais me reconnaître. J’ai même failli te révéler mon
identité. Finalement, je me suis abstenu, je ne savais pas pour qui tu
courrais. J’ai préféré me renseigner.
Pendant quelques minutes, nous restâmes silencieux. Machinalement,
j’agitais le fond de mon cognac. Emu, je regardais longuement Martini.
-Ça me fait quand même plaisir de te revoir vieux frère… Je croyais
t’avoir laissé mort dans le désert.
-Et je suis vivant.
-J’avais des remords. Je voulais organiser une expédition pour y retourner.
Martini esquissa un léger sourire et pausa sa main sur mon épaule droite.
-Je te crois Jean.
-Comment as-tu fait pour t’en sortir ?
-Tu te rappelles le petit miroir que je transportais partout avec moi ?
-Oui, avec ta pilosité de méditerranéen tu prétendais avoir besoin de te
raser deux fois par jour. C’était surtout pour t’y admirer.
64 En contrepartie de l’Esprit

-En tombant, je l’ai perdu. Il est allé se fracasser contre la falaise. C’est la
réflexion du soleil sur les débris de verre qui a permis à Atar de retrouver
mon corps. Inquiet par la tempête de sable, il était parti à notre recherche.
-Vieux salaud, ton narcissisme t'a sauvé. Décidément, la vie tient à peu de
choses.
-Oui.
-Je suis vraiment content pour toi… Et ce théâtre, ce déguisement,
pourquoi ?
-J’avais de nouveau la police à mes trousses, dans ce pays il est si facile
d’être hors la loi. J’avais besoin d’une bonne couverture. On m’a proposé le
poste de régisseur dans ce théâtre. Ça m’a semblé idéal. En plus, j’ai
toujours rêvé d’être comédien.
-C’est vrai que ça ne te va pas trop mal !
-Toubib, si tu le veux, nous reprendrons nos vieilles conversations du
désert.
Les retrouvailles d’un vieil ami m’avaient un instant fait oublier la perte de
mon père. Martini émit quelques longues fumées blanches. Bien qu’il ne
m’ait jamais révélé son passé, lors de notre emprisonnement, j’avais appris à
le connaître. Paradoxalement, il m’était moins mystérieux que mon père. Je
n’étais guère étonné de le retrouver ici.
-Je voulais te dire la vérité, pour ton père.
-Oui, tu as bien fait.
-Tu peux rester dîner. Nous avons toujours des spaghettis en réserve. Cela
te fera du bien.
-Non merci, je vais y aller, j’ai besoin de prendre l’air.
En sortant du théâtre, je croisai l’abbé Bonini. Il me héla et s’approcha de
moi.
-J’ai appris pour votre père, monsieur Darcour. N’hésitez pas à passer me
voir, cela fait souvent du bien de se confier.
Un peu surpris que la nouvelle ait si vite circulé, je le remerciai. Seul sur la
place où mon père avait trouvé la mort, je ne pus m’empêcher de pleurer.

20 L’accident
En fin d’après-midi, j’allais annoncer la triste nouvelle à ma mère et à mes
sœurs, je me sentais las. Pour la dernière fois, je venais de voir le visage de
mon père, et pour la première fois, il ne m’avait pas parlé. Je regrettais de ne
pas l’avoir mieux connu. Sa vie avait un goût d’inachevé. La filiation était
restée incomplète. Il ne m’avait pas légué tout ce qu’il aurait dû.
Paris hiver 1941 65

Plongé dans mes pensées, je traversais la rue de Rivoli. Les derniers rayons
lumineux rasaient les immeubles haussmanniens. Ça avait été une belle
journée d’hiver. J’inclinai la tête pour profiter du soleil, songeant au miroir
de Martini.
Tout se passa très vite.
Sur le trottoir opposé, je vis une fillette de cinq ou six ans. Elle avait un
manteau bleu marine lui descendant jusqu’aux mollets et une longue natte
blonde. Son allure attira mon attention et me sortit de ma rêverie. En effet,
j’imaginais tout à fait au même âge, Maria semblable à la fillette. Celle-ci
gambadait joyeusement sur le trottoir, elle avait sûrement échappé à la
vigilance de ses parents.
J’entendis une brève fusillade. La fillette paniquée traversa la rue. Face à
elle, un tramway se présentait. Je courus jusqu’à elle. Je perçus le
crissement interminable des freins et les hurlements de la mère. Ce fut le
choc. Je sentis mon corps osciller et voler à travers les airs. Ce fut le silence,
puis des cris, encore des cris, puis plus rien.

21 Le réveil
-J’entends des voix. Celle-ci est très douce, très chaleureuse. Elle me
parle. Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je ne me rappelle plus…
-Il n’est toujours pas réveillé ? demanda ma sœur Cécile.
-Non, mais il s’agite beaucoup, répondit la voix douce, il semble avoir
retrouvé une part de sa conscience.
-Maria, il aime quand vous lui parlez, regardez il sourit.
J’essayais de leur répondre, je criais de toutes mes forces, mais elles étaient
trop loin, aucun son ne leur parvenait.
-Jean, c’est moi, c’est Maria, ouvre les yeux je t’en supplie, il faut que tu
vives.
-Allez mademoiselle Genicci, déclara Jeanne, ce n’est pas la peine
d’insister, il ne se réveillera pas aujourd’hui.
Ma mère, mes sœurs et Maria vinrent me voir tous les jours à l’hôpital, je
restai désespérément inanimé. Le septième jour, Maria me parla
longuement, elle me raconta des histoires douces, elle me prit la main, je me
sentais mieux, j’ouvris la bouche, simplement pour remercier.
-Il a parlé !
-Jean, il se réveille.
Ces quelques mots m’avaient épuisé. Je me disais tout bas, Jean attend un
peu, repose-toi ! Pourtant j’avais envi de revoir son visage. Je luttais.
66 En contrepartie de l’Esprit

-Il a ouvert les yeux, s’écria Maria.


Les jours suivants, mon état s’améliora. Bientôt, je fus en mesure de suivre
une conversation avec ma sœur Cécile et Maria.
-Qu’est-ce que je fais ici ?
-Calme-toi Jean, dit ma sœur, tu es à l’Hôtel-Dieu, tu es resté sept jours
entre la vie et la mort, tu as eu beaucoup de chance tu sais.
-La fillette, qu’est-elle devenue ?
-Elle a pu être sauvée, grâce à toi, dit Maria. Cela fait longtemps qu’elle
demande de tes nouvelles. Nous pourrons la rassurer.
-Et la fusillade ?
-Un soldat ivre.
-Jean, dit ma sœur, heureusement que tu es encore en vie, sinon après la
perte de papa, cela aurait été trop dur pour nous et surtout pour maman.
Tout me revint.
-Nous avons enterré papa il y a deux jours au cimetière parisien de Thiais.
Il n’y avait pas beaucoup de monde. De toute façon, je crois qu’il aurait
préféré cette intimité. Là-haut, il nous regarde sûrement, il est heureux que
tu ne l’aies pas rejoint… Nous t’emmènerons sur sa tombe dès que tu seras
rétabli.
-Oui, je le veux bien.
Avec la mort de mon père, j’avais entrevu la mienne. Je savais maintenant
que son âme était en moi.
Maria continua de venir me voir. Sa présence me réconfortait. Elle me parla
beaucoup, de son enfance, de la guerre, de l’hôpital, de ses études, de mes
anciens élèves de colle. Je n’avais pas encore assez de force pour lui
répondre, alors je l’écoutais. C’était bien agréable.
Un soir, Maria s’approcha de moi, elle me caressa longuement les cheveux,
et déposa un léger baiser sur mes lèvres sèches.

22 Fin de la guerre
A l’été 42, sous la bénédiction de l’abbé Bonini, nous nous mariâmes.
Comme d’habitude, tout le monde admira surtout la mariée.
Je continuais de donner des consultations générales avec acharnement. Des
amis de mon père m’avaient demandé d’utiliser l’hôpital comme refuge.
J’acceptai. Je cachais alors des personnes fort diverses. Un jour, j’eus la
surprise d'y voir parmi elles Claude Priest. Il parut aussi étonné que moi.
-J’accepte ton aide Jean, même si ça ne me plait guère qu’elle vienne de
toi.
-Moi de même.
Paris hiver 1941 67

Ce fut les seules paroles échangées jusqu’à la veille de son départ.


-J’ai appris que vous vous êtes mariés l’été dernier. Comment va-t-elle ?
demanda-t-il.
-Elle va bien, répondis-je un peu froidement.
-Je suis sûr qu’elle a fait le mauvais choix en allant vers toi, je sais bien
quel type d’homme tu es. Un jour, elle le regrettera.
Il réussit à gagner l’Angleterre. Je n’eus plus aucune nouvelle de lui. Au
printemps 43, Maria et moi eûmes un fils. Nous le prénommâmes Julien, en
souvenir de mon père.
En France, la situation quotidienne s’aggravait. Les bombardements alliés
s’intensifiaient, le rationnement devenait de plus en plus strict. Je rédigeai
quelques articles pour le réseau des partisans de mon père. Je les fis lire à
Martini qui les trouva bons.
-Ah ? m’exclamai-je surpris, tu ne me taxes pas d’utopiste voire de
communiste ?
-Non. Lorsque le présent est sombre, on a besoin de se projeter dans un
avenir radieux. Tes textes sont bons toubib, car ils me font rêver et surtout
espérer.
Un an passa. Peu avant la libération, j’appris que mon beau-père, le
professeur Genicci, était l’un des cerveaux de la résistance sous le
pseudonyme de Marlac. Il fut promptement appelé à occuper de hautes
fonctions au sein du gouvernement. Il contribua notamment à la création de
nombreux établissements pédiatriques, mais c’est déjà une autre histoire.

23 La libération
Paris fut humiliée, Paris fut libérée. Je participai aux côtés de Martini à
quelques coups de feu. Le soir, des bals se montèrent à travers la capitale.
Maria et moi allâmes fêter l’évènement sur la petite place parisienne du
square d’Anvers. C’était une belle nuit d’été, un petit vent frais soufflait sur
la ville.
-Maria, tu te rappelles ce bal de nouvel an ? Je t’avais trouvé très belle, tu
sais.
-Tu ne m’avais pas trop déplu. Cela me semble déjà si loin. Nous avons
vécu tant de choses depuis.
J’inclinai la tête.
-Qu’est-ce que tu as Jean ? Malgré la fête, je te trouve un peu triste ce soir.
-C’est vrai. Je pense à ceux que nous avons perdus durant ces années de
guerre, à ton cousin, à mon père.
-Oui… Mais ce soir je préfère oublier tout ça. J’ai envie de m’amuser !
68 En contrepartie de l’Esprit

L’orchestre entonna la valse des Polonaises de Chopin.


-Ma préférée, viens Jean, emmène-moi danser !
-Maria, c’est toi qui es allée voir l’orchestre pour lui demander de la jouer.
-Tu as raison. Alors vite, il faut en profiter.
Maria me tira par le bras et m’entraîna dans la danse. Elle tournait autour de
moi, elle était pleine de vie. A la fin de la musique, nous nous arrêtâmes
essoufflés.
-Tu sais, ton père m’a proposé un poste au ministère de la santé, j’ai
préféré refuser.
Elle soupira.
-Les honneurs ne t’attirent pas Jean Darcour. Quand je vois tes deux
grands yeux ouverts comme ça, je sais ce que tu recherches…
-Tu as deviné Maria, c’est dans le désert que je veux retourner, pour moi
c’est là que tout a commencé.
-Ah ! encore cette vieille histoire de jumelles.
-Oui, je suis sûr que je les reverrai un jour… J’espère que tu viendras avec
moi.
Elle me sourit, puis me secoua le bras.
-C’est l’Accordéoniste, c’est ma préférée, on y retourne !
-Je te croyais plutôt Chopin ! Tu changes vraiment rapidement d’avis.
-Tant que c’est sur la musique et pas sur les hommes.
Nous retournâmes danser. Nous allâmes ensuite nous asseoir sur un banc, à
l’écart.
-Finalement, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis sur moi ? demandai-je.
-Tu as pensé à ça durant toute la danse ?
-En fait, j’y pense depuis notre premier baiser.
-Alors je te dois une explication.
Je l’écoutais intrigué, j’adorais les théories de Maria sur l’amour.
-Je t’aime Jean grâce aux instants intenses que nous avons vécus
ensembles. Comme tu l’as très bien dit, l’histoire modèle et façonne les
hommes, et les femmes.
Nous nous contemplâmes longuement. Ses yeux avaient cette étincelle
qu’ont les femmes amoureuses. Heureux les hommes éclairés de la sorte.
-Alors comme ça, tu écoutais ma conversation avec le professeur
Larousse ! m’étonnai-je fièrement.
-Voyons mon chéri, si tu n’avais de yeux que pour les miens, moi je
n’avais d’oreilles que pour tes paroles.
-Bon, si je comprends bien…
-Chut tais-toi bavard chéri.
Paris hiver 1941 69

Maria colla sa bouche contre la mienne, nos langues se cherchèrent un


instant, puis se rencontrèrent. Ce fut un long, long, long baiser.
70 En contrepartie de l’Esprit

Afrique noire été 1946

1 Départ pour l’Afrique


Au printemps 45, Maria accoucha d’une petite fille que nous prénommâmes
Mycènes, en souvenir des origines grecques de la famille Genicci.
A l’Hôtel-Dieu, une hiérarchie pesante et des tâches quotidiennes ingrates
ne me motivaient guère. Un matin, un camarade qui travaillait à l’institut des
maladies tropicales, me parla d’une campagne de vaccination de la fièvre
jaune en Afrique noire, menée par un certain professeur Kahn.
-Il recherche des médecins pour partir là-bas, me dit-il.
A la pause déjeuner, je me rendis à cet institut. Une secrétaire me donna
rendez-vous dans la soirée avec le professeur Kahn et quelques heures plus
tard, je fus reçu dans son bureau. Il me fit une longue révision des
symptômes et effets des maladies tropicales (à vous dégoûter des pays du
soleil). Je l’écoutai sans l’interrompre. Enfin, il me fit quelques brefs
commentaires sur la campagne de vaccination. Il s’agissait de tester les
travaux d’un médecin sud-africain Max Theiler sur les populations de
l’A.O.F.. Succinctement, je lui expliquai ma situation familiale et mon vif
intérêt pour les postes proposés.
-Ah ! monsieur Darcour, vous êtes prêt à renoncer à une honorable carrière
à l’Hôtel-Dieu pour partir à l’aventure. Comme je vous comprends, j’étais
pareil à votre âge lorsque je suis parti pour l’Indochine. J’avais soif de
découvertes. Je ne l’ai jamais regretté. Quand je suis arrivée à Saigon en
1905…
En parlant de sa jeunesse, le professeur Kahn jouissait de revivre sa vie.
-Bon, revenons aux faits, vous dîtes que vous seriez intéressé par un poste
au dispensaire de Niamey, la capitale du Niger. Je préfère vous prévenir tout
de suite, c’est l’un des moins développés de l’A.O.F.… Avec votre épouse,
vous serez tout de même deux médecins en poste, vous aurez suffisamment
de temps pour mener à bien les consultations quotidiennes et la campagne de
vaccination… Vos profils m’intéressent.
Maria éprouva quelques réticences à ce départ pour l’Afrique. Sur les traces
de son père, elle avait réussi l’internat de pédiatrie et ne souhaitait pas
l’interrompre. Elle craignait aussi pour la santé de ses enfants. Je tentais de
la convaincre :
-Tu pourras terminer ton internat à notre retour. Toi qui as toujours rêvé
d’une carrière de chercheur, c’est l’occasion. Tu pourras travailler sur la
vaccination des maladies tropicales, un thème porteur.
Afrique noire été 1946 71

-Bon, le sujet m’intéresse. Mais est-ce qu'on est obligé de choisir Niamey,
au fin fond de l’Afrique Occidentale comme point de chute ?
Maria n’était pas dupe, elle savait mon choix dicté par sa proximité avec le
Sahara. Niamey n’était qu’à deux mille kilomètres d’Agadez, aux portes des
montagnes de l’Aïr.
Après quelques jours de réflexions, elle finit par accepter.
-Après tout, moi aussi, j’ai envie de les connaître ces deux jumelles. Je
verrai si elles ont le même regard que le mien.

2 La traversée
Les adieux avec papa Genicci furent malaisés pour Maria.
-Ne t’inquiète pas, lui affirmai-je, ton père est très occupé, il va jouer tout
l’été à l’archéologue sur l’île de Santorin, sur les traces de ses ancêtres.
Enfin à l’été 46, notre petite famille embarqua du port de Marseille sur le
bateau le Goéland. Il devait faire de nombreuses escales, Barcelone, Alger,
Dakar, Abidjan et enfin Cotonou, notre port de débarquement.
Julien allait sur ses trois ans, il avait de longs cheveux blonds et raides qui
lui tombaient tout autour de la tête. Il s’amusait à courir sur le pont
supérieur, seul endroit autorisé pour les enfants de son âge. Un après-midi,
alors que Maria changeait la petite Mycènes, je surveillais Julien d’une
oreille distraite. J’avais un bon bouquin entre les mains.
-Julien, Julien, viens, on va se cacher là-bas.
Je vis passer devant moi une adorable gamine qui tirait par le coude mon
fils. La petite avait de jolies boucles brunes et sensiblement le même âge
que Julien. Les deux enfants se cachèrent derrière un canot de sauvetage.
J’écoutais distraitement leur conversation.
-Julien, tu t’allonges là, je dois découvrir ta maladie. Tu vas pousser des
petits cris, comme si tu souffrais très fort.
-Ah, ah, ah ! criait Julien.
-Tu souffres de la tête, il faut que je t’ouvre ton cerveau.
Je dressai l’oreille aux paroles prononcées par la gamine.
-Tu as un mal inconnu, il va falloir que je te retire une partie de ton
cerveau.
-Non, je ne veux pas, hurla Julien, c’est à toi qu’il en manque un bout.
Une jeune mère essoufflée se pointa sur le ponton.
-Glawdys, où es-tu encore ? Ah ! cette fille, elle va me faire mourir.
-Si vous cherchez une petite brunette, elle est cachée avec mon fils
derrière le canot de sauvetage. Elle est en train d’expérimenter de biens
étranges opérations.
72 En contrepartie de l’Esprit

-Excusez-la monsieur, Glawdys est encore très jeune et si intrépide. Elle a


tendance à embarquer ses camarades dans de folles aventures.
-Ne vous inquiétez pas, c’est de leur âge. Quant à Julien, il est assez grand
pour décider de ses propres bêtises.
-Glawdys, je sais où tu es, viens ici tout de suite !
Glawdys et Julien finirent par sortir de leur cachette. La jeune mère fut
rejointe par un homme grand et mince. Il attrapa la gamine par le col et se
retourna vers moi.
-Glawdys sait être une fillette adorable, mais elle a malheureusement le
don pour nous entraîner dans des aventures infernales… Je me présente,
Léon Mallet, et ma femme Caroline. Je vous remercie, monsieur… ?
-Jean Darcour, je suis le papa de ce bambin qui se prénomme Julien.
-Glawdys est la dernière de nos trois filles, dit Caroline Mallet. C’est la
plus jeune, mais c’est celle qui nous tracasse le plus.
-Un peu de témérité ne fait jamais de mal, affirmai-je.
Nous discutâmes des méthodes d'éducation.
-Personnellement, dit Léon Mallet, je préconise une hiérarchisation des
interdits afin que l'enfant comprenne ce qui est grave et ce qu'il l'est moins
Sa femme semblait dubitative sur les modes de hiérarchisation. A la fin de la
conversation, Léon Mallet me fit une proposition :
-Monsieur Darcour, pourquoi ne viendriez vous pas manger à notre table,
ce soir ? Nous pourrons faire plus ample connaissance, nos enfants ont l’air
de si bien s’entendre.
J’acceptai volontiers. Le reste de l’après-midi fut calme. Quelques dauphins
suivaient notre bateau, ce qui impressionna beaucoup Julien. Le soir venu,
une légère brise chaude soufflait des côtes du Maroc. En famille, nous nous
rendîmes dans la grande salle du pont supérieure où était servi le dîner. Au
fond, j’aperçus Léon Mallet me faisant signe de la main. Malgré ses allures
sèches, il se révéla durant le repas particulièrement affable. Quand un sujet
de conversation le passionnait, il sautillait sur sa chaise, faisant preuve
d’une excitation insoupçonnable de prime abord.
-L’Afrique est un continent fabuleux, dit-il, dont les champs d’exploration
sont infinis. Je travaille à Dakar pour l’institut des études d’Afrique noire,
en tant que linguiste. Nous nous lançons dans une vaste classification des
langues africaines. Cela va aboutir à une nouvelle synthèse qui va
révolutionner toutes nos connaissances actuelles, en particulier celles
concernant l’origine des hommes.
-Ah oui ? dit Maria.
-Oui, voyez-vous madame Darcour, les langues sont comme des traceurs
de la mémoire des hommes. A partir des mots que nous utilisons
Afrique noire été 1946 73

quotidiennement, il est possible de remonter très loin dans le temps, aux


origines de l’homme. Lentement et minutieusement, j’extrais la marque
originelle de son substrat usuel.
-Vous êtes une sorte d’archéologue du langage.
-Exactement. Prenons par exemple les mots mama et papa, on les retrouve
dans toutes les langues du monde pour désigner la mère et le père. Selon
vous, pourquoi tous les enfants du monde les utilisent ?
-Euh ! ce sont les premiers sons que prononcent les bébés.
-Votre réponse est acceptable madame Darcour, pourtant je n’y crois pas.
En effet, comment expliquez-vous que papa désigne toujours le père et
mama la mère, jamais l’inverse ?
-Je ne l’explique pas.
-Ah ! vous voyez ! Je pense que ces deux mots étaient utilisés par la tribu
des premiers hommes, c’est pour cela qu’elles subsistent encore dans toutes
les langues d’aujourd’hui.
-Euh ! en effet.
Léon Mallet, tout content de s’être trouvé un public réceptif, devint
intarissable.
-Voyons le mot latin digit, qui signifie doigt. Un mot si courant, presque
anodin et pourtant il porte en lui tout le mystère des origines. J’ai découvert
que sa racine dig se retrouvait dans toutes les langues du monde. Elle devait
être utilisée par les premiers hommes et désignait le doigt puis par extension
le chiffre un. Tout le monde compte avec ses doigts… Les mots nous
éclairent sur notre passée, sur ce que nous sommes.
-C’est étonnant, susurra Maria quelque peu moqueuse.
Sans se démonter, Léon Mallet continua :
-La connaissance des langues africaines est d’autant plus intéressante, que
l’Afrique noire semble être le berceau de l’humanité. D’après mes travaux,
c’est en Afrique subsaharienne qu’est apparu il y a un peu plus de 100 000
ans, un nouvel homme qu’on dénomme aujourd’hui l’homo sapiens. Il s’est
répandu pendant ces derniers millénaires sur tous les continents.
-Sans doute, c’est incroyable.
-Ah ! mais je m’emporte…
-Excusez mon mari, intervint Caroline Mallet, il est tellement passionné
par son métier. Mais vous-mêmes monsieur et madame Darcour, racontez-
nous la raison de votre voyage.
-Mon mari et moi sommes médecins, nous nous rendons au Niger pour
prendre en charge un dispensaire.
Un peu calmé, Léon Mallet nous rassura :
74 En contrepartie de l’Esprit

-Le Niger, vous verrez, c’est une très belle région. Nous avons nous-
mêmes eu l’occasion de nous y rendre il y a quelques mois pour des études
sur les peuples Peuls. Il faut absolument que vous visitiez les villages
Dogons, et les villes de Mopti et de Djenné. On les appelle les Venise du
Niger, leur surnom n’est pas usurpé.
-Où est situé votre dispensaire ? s’enquit Caroline Mallet.
-A Niamey, c’est le dispensaire Sainte-Anne, répondit Maria.
Les visages du couple se rembrunirent.
-Vous le connaissez ? demanda Maria.
-Non, euh enfin oui ! nous avons séjourné quelques temps à Niamey,
mais…
-Nous n’avons pas eu l’occasion d’aller dans cet établissement, voilà tout,
intervint Madame Mallet.
Il fut impossible de poursuivre plus en avant la conversation sur ce sujet. Le
couple Mallet faisait un blocage. J’abordai de nouveau les problèmes
linguistiques ce qui eut le don de détendre l’atmosphère générale.
-Voyez-vous madame Darcour, les langues connaissent brutalement de
courtes phases d’extension, suivies de phases plus longues de stagnation…
Avant de me coucher, Maria me prit à part moqueuse.
-J’ai parfois l’impression d’avoir un mari illuminé, ce n’est pas la peine de
m’en présenter d’autres. Heureusement que sa femme avait les pieds sur
terre.
-Illuminé, c’est-ce que tu penses de moi !
Maria me prit dans ses bras.
-C’est pour cela que je t’aime, mon amour.
-Et toi, tu n’étais pas une archéologue des gênes, lorsque tu faisais tes
recherches sur les groupes sanguins ?
-En effet… Ce qui m’a quand même bluffé, c’est cette histoire d’ancêtre
commun, vivant il y a 100 000 ans. J’ai calculé, entre lui et nous, ça ne fait
que 5000 générations d’écart. Le cycle de la transmission parent enfant s’est
répété seulement 5000 fois. 5000 mères et 5000 pères et hop l’ancêtre
commun. Salut vieux…
-C’était une femme ou un homme d’après toi ?
-Jean, tu sais bien que la femme est l’avenir de l’homme.
La fin du voyage fut tranquille. Ce fut Cotonou, nous y débarquâmes dans
une joyeuse humeur et une certaine pagaille.
Afrique noire été 1946 75

3 Arrivée à Niamey
Nous mîmes une bonne semaine pour gagner Niamey. La ville, située sur la
rive droite du Niger, avait été nommée il y a une vingtaine d’années capitale
du Niger. Les colons français y avaient recréé tous les attributs d’une bonne
petite ville de province, construisant bureau de poste, administration,
cathédrale (appellation couramment utilisée même si cette cathédrale était
loin d’en avoir le statut ecclésiastique), hôtel des douanes et troquets. Au
nord du quartier colonial, un quartier indigène, d’une filiation urbanistique
moins identifiable, s’était constitué à partir de matériaux de récupération.
A la descente du taxi brousse, nous fûmes accueillis par l’administrateur
civil Ferreire, un petit homme rond, visiblement satisfait d’avoir réussi à
combler aussi rapidement les postes vacants du dispensaire. En parlant, il
levait systématiquement la tête, avec l’espoir manifeste mais vain de se
grandir vis à vis de ses interlocuteurs.
-Vous allez voir, dit-il, Niamey est une ville très agréable. Vous allez vous
y plaire. Pour votre arrivée, nous avons entièrement fait repeindre votre
maison, j’en ai choisi moi-même la couleur, avec un certain bonheur je
l’avoue. Mamadou va vous y conduire. Elle n’est pas bien loin du
dispensaire Sainte-Anne. Mamadou !
Un grand noir d’un âge avancé quoique incertain et affublé d’une curieuse
barbichette blanche accourut. Ferreire reprit :
-Pour vos enfants, Mamadou a recruté les meilleures nourrices africaines,
une dénommée Mahma, avec de nombreuses références.
-Euh, très bien ! dit Maria.
-Enfin en votre honneur, j’ai organisé demain soir une petite réception.
Vous ferez ainsi connaissance avec les personnes respectables de Niamey.
Bien que ces jours de piste nous eussent épuisés, il fut difficile de refuser.
Mamadou nous conduisit à notre maison. Celle-ci, vaste et agréable, n’avait
de déplaisant que sa couleur. Elle était entourée de jardins garnis par les
précédents propriétaires et constitués d’une large variété de plantes
tropicales. Elle était fournie avec de nombreux domestiques noirs. Cela
n’avait guère été ni mon habitude ni dans mes principes d’avoir autant de
serviteurs. Pourtant Maria et moi prîmes rapidement goût à tous ces
avantages matériels et humains. La conversion est parfois si facile
lorsqu'elle est faite dans le plaisir.

4 La réception
Nous laissâmes la garde des enfants à la vieille nourrice Mahma, et à l’aide
d’une antique motocyclette fournie avec la maison, nous nous rendîmes à la
76 En contrepartie de l’Esprit

réception. Elle se déroulait dans la vaste demeure de l’administrateur civil.


Les convives y étaient nombreux. Ils profitaient tous avec avidité des mets
payés sur les deniers de l’administration.
-Docteur Darcour c’est le ciel qui vous envoie, vous allez être mon
sauveur !
-Euh ! n’en attendez pas trop de moi, tout de même, madame
Bellemanchette.
-Cela fait des mois que j’attends un médecin correct. Ici ce n’est qu’un
pays de sorciers… Il faut à tout prix que je vous consulte, je souffre d’une
maladie, comment dirais-je, d'une maladie particulière. J’aurais besoin d’un
peu plus de discrétion pour vous en parler.
-N’hésitez pas à venir au dispensaire, j’y donnerai des consultations tous
les matins.
-Merci docteur, vous me sauvez la vie, il se passe tant de choses anormales
dans cette ville…
-Docteur Darcour !
Je me retournai, c’était l’administrateur civil Ferreire.
-Venez par-là, docteur Darcour, il faut que je vous présente à nos autres
invités.
Puis me glissant à l’oreille :
-Ne croyez surtout pas à ce que cette vieille radoteuse peut vous dire. Elle
raconte n’importe quoi. Vous savez, la pauvre, elle est un peu folle depuis
que son mari est mort d’une crise cardiaque. Vous comprenez, si elle reste
parmi nous, c’est social avant tout…
-Oui, oui, je comprends très bien.
-Au fait, votre installation s’est bien passée ? Vous êtes satisfait de votre
nouvelle maison ? La couleur est pas mal, hein ?
-Oui, oui, et oui.
-J’hésite à faire repeindre la mienne dans les mêmes teintes.
-Ça pourrait être pas mal.
-Ah ! vous pensez ça vous aussi.
Ferreire s’arrêta devant un groupe de convives.
-Je vous présente messieurs Pincenot et Ravaille. Monsieur Pincenot tient
le grand magasin du même nom place de la République. Si vous cherchez un
article de qualité française, c’est chez lui que vous le trouverez.
-Chez Pincenot, il y a tout ce qu’il vous faut, s’extasia le commerçant.
-Monsieur Ravaille possède la plus belle plantation du Niger. Si vous vous
intéressez à la botanique, c’est votre homme, il connaît par cœur toutes les
espèces identifiées et non identifiées de palmiers.
Afrique noire été 1946 77

-Enchanté, docteur Darcour, je suis ravi que notre ville ait retrouvé des
médecins aussi compétents que votre femme et vous.
-Merci monsieur Ravaille.
-N’hésitez pas à passer à ma plantation, je vous la ferai visiter.
-Je n’y manquerai pas, dès que nous serons quelque peu installés, ma
famille et moi.
-Bien sûr, prenez votre temps.
Le sieur Ravaille me prit à part.
-Ne tardez pas trop docteur, j’ai un très grave problème à vous soumettre,
j’espère que je peux compter sur vous ?
J’observai ce solide gaillard à la moustache rousse. Il avait dû épouvanter
des dizaines de noirs. Ce n’était pas un tendre. Pourtant, en prononçant ces
derniers mots, sa voix était devenue plus hésitante, presque suppliante.
Je hochai la tête, oui, j’essaierais de me rendre rapidement dans sa
plantation.
« Décidément, pensai-je, tous les gens de cette ville m’attendent comme le
messie. »
Je jetai un coup d’œil à Maria. Elle était bien entourée. Elle avait
sympathisé avec de jeunes planteurs qui la faisaient rire aux éclats. Alors
que je me faisais servir un médiocre vin mousseux, l’administrateur civil
Ferreire me prit par l’épaule.
-Venez, cher Darcour, je vais vous présenter l’un des hommes les plus
sages de notre ville, il est de loin le plus cultivé de nous tous. Il n’a qu’un
défaut, il est plus noir que le charbon.
-Personne n’est parfait.
Nous approchâmes du noir en question, il restait quelque peu à l’écart des
groupes de discussion.
-Léopold Sanor est maître d’école, il assiste le Père Blanco dans la
direction de notre école.
-J’enseigne les choses et les mots aux plus jeunes, c’est pour moi très
important.
-Léopold a beau avoir le Songhaïs comme langue maternelle, il connaît
sûrement mieux nos auteurs français que la plupart des convives qui
pérorent dans ce salon.
-J’essaie seulement de comprendre la culture des Français, sourit le maître
d’école.
-Il a fait ses études à Paris, au lycée Louis le Grand. Il aurait pu prétendre
à de hautes fonctions dans l’administration coloniale, la République sait
reconnaître les talents, même ceux des noirs. De lui-même, il a préféré
regagner la terre de ses ancêtres. C’est le seul de nous tous qui ait choisi son
78 En contrepartie de l’Esprit

affectation. Comprenez-vous docteur Darcour, la plupart de mes convives


ont subi quelques discrédits, cause de leur éviction vers Niamey. Mais ne
vous inquiétez pas, si vous restez prudent, personne ne vous interrogera sur
ce que vous avez pu commettre, vous ou votre charmante épouse…
Fier de sa petite phrase, l’administrateur civil Ferreire émit quelques
gloussements saccadés.
-Je vous laisse entre gens cultivés.
Sanor me parla de son parcours.
-Mon père m’avait fait entrer à l’école primaire française. Un maître
d’école m’a remarqué, il m’a obtenu une bourse d’étude et m’a envoyé au
Lycée Faidherbe de Dakar. Je suis ensuite parti en Métropole, à Paris. J’ai
beaucoup aimé mes années parisiennes, j’y ai beaucoup appris sur l’autre et
l’ailleurs.
-J’ai eu aussi le même genre d’expériences lorsque j’ai découvert les
Sahariens et le Sahara.
La conversation porta sur le désert puis sur le quartier Latin que nous avions
tous les deux fréquenté lors de nos études.
Maria vint me rejoindre. Elle écouta attentivement Léopold.
Tard dans la nuit, nous prîmes congé des convives et de Ferreire. Ce dernier
était un homme intelligent et cultivé. Pourtant, pourquoi sentait-on tant en
lui le type d’homme à faire passer ses intérêts particuliers avant les intérêts
généraux ?
-C’est sans doute cela qui a entraîné son éviction vers Niamey, méditai-je.

5 Consultation de Madame Bellemanchette.


Le lendemain, Mamadou nous conduisit à ce qui était pompeusement
baptisé le dispensaire Sainte-Anne. Il s’agissait en fait d’un petit bâtiment
passablement délabré, composé d’une salle principale et d’un étroit cabinet.
En l’absence de médecin, l’intérim avait été assuré par un jeune aide
soignant doté des meilleures volontés du monde, mais dépourvu de
connaissances médicinales élémentaires et surtout d’intelligence. J'adressai
à Maria, femme ordonnée et déconcertée par le désordre régnant, un
encouragement appuyé :
-Eh bien ! il ne nous reste plus qu’à nous mettre au boulot.
Alors que nous étions en train de comptabiliser le trop rare matériel
pharmaceutique, nous fûmes interrompus par notre premier patient.
-Madame Bellemanchette, je suis désolé, je n’ai pas encore commencé les
consultations, il faut que je mette un peu d’ordre dans le dispensaire. Si
votre cas, ne présente pas d’urgence…
Afrique noire été 1946 79

-Docteur Darcour, c’est vital.


Celle-là, il va falloir que je la reçoive, sinon, je n’arriverai jamais à m’en
débarrasser.
-Et bien dans ce cas madame, je vous en prie, suivez-moi dans le cabinet.
Je l’auscultai.
-C’est bon, vous pouvez vous rhabiller, vous êtes en parfaite santé. Hier,
j’ai remarqué que vous étiez la seule parmi les convives à faire preuve
d’autant de sobriété. Vous les enterrerez tous.
-Comprenez-vous docteur Darcour, ce n’est pas moi qui suis folle, ce sont
les gens de cette ville. Ils ont tous commis des actes répréhensibles pour être
envoyés ici. Sauf vous, je le sais, je me suis renseignée.
-Ah ?
-Oui, j’ai mes petites informations. Mais revenons à notre affaire. Cette
ville est marquée par le malheur. A votre place, je ferais tout mon possible
pour quitter ce trou à rat.
-Et vous-même, pourquoi ne regagnez-vous pas la Métropole ?
Elle baissa les yeux.
-Voyez-vous, la tombe de mon cher époux est dans le petit cimetière
derrière la cathédrale. Je ne peux pas l’abandonner.
-Je comprends.
-Non, vous ne comprenez rien. Il faut que vous partiez au plus vite. Le
précédent médecin l’a réalisé trop tard. Ah ! mais j’en dis trop. Je dois vous
laisser maintenant.
Madame Bellemanchette se leva prestement, puis courut vers la sortie. Elle
semblait avoir le diable aux trousses. Je regardai par la fenêtre. Elle
continuait de courir.
-Alors ? me demanda Maria.
-Drôle de femme, murmurai-je, mais elle a une forme physique redoutable.

6 La plantation Camille
Deux jours plus tard, un messager noir m’apporta une lettre. Monsieur
Ravaille m’invitait visiter sa plantation de palmiers et me proposait une
avance intéressante pour la consultation qui devait suivre.
-Elle est loin cette plantation ? demandai-je.
-Non, à quelques kilomètres du centre de Niamey, répondit le messager.
J’acceptai l’offre.
En fin d’après-midi, je pénétrai avec ma bruyante motocyclette dans la
joliment nommée plantation Camille. De hautes grilles peintes en bleu clair
en délimitaient l’entrée. Une allée parsemée d’arbres et de fleurs tropicaux à
80 En contrepartie de l’Esprit

la subtile senteur (et noyé par mes gaz d’échappement) menait à la demeure
coloniale du maître. Dans les jardins alentours, une foule de serviteurs
s’affairait méticuleusement à l’entretien quotidien. J’éteignis le moteur.
J’entendis les oiseaux, ainsi qu’un énigmatique et sourd ronronnement. Un
grand noir vint me prévenir que Monsieur Ravaille m’attendait dans son
bureau. Je le suivis jusqu’à des baraquements, sur la droite de la demeure
coloniale.
-Docteur Darcour, dit Ravaille, c’est vraiment gentil d’avoir répondu aussi
vite à mon invitation. Ne restons pas ici. Profitons de la fraîcheur de cette
soirée.
Toute la journée, l’atmosphère avait été lourde et suffocante. Depuis une
heure, le ciel s’était dégagé et une petite brise bien agréable soufflait sur la
plantation. Ravaille me conduisit jusqu’en bordure d'alignements de
palmiers de haute taille. Ceux-ci produisaient des relents d’effluves
étonnants pour quelques odorats européens, mais pas désagréables.
-C’est l’œuvre de ma vie, s’extasia Ravaille, c’est l’une des plus grosses
plantations de l’A.O.F.. Elle fait plus de 10 000 ha. Nous en récoltons
chaque année 10 millions d'hectolitre d'huile de palme. Celle-ci est prisée
dans toute l’Afrique et nous en exportons même une partie jusqu’en
Métropole. Venez par-là, je vais vous montrer mes projets secrets.
Ravaille m’entraîna jusqu’à un quadrilatère où étaient plantés des palmiers
de taille plus modeste et plus charnue que les précédents.
-C’est la première partie de mon secret, il s’agit de palmiers palmistes, ils
produisent une huile spéciale, de haute densité, plus riche en acides gras.
Ravaille paraissait de plus en plus excité. Je courus après lui jusqu’à un
grand hangar recouvert de tôles ondulées prématurément vieillies sous le
climat tropical. J’y eus ma réponse à l’énigmatique et sourd ronronnements,
la présence d’un groupe électrogène et de machines outils. Ravaille
s’approcha d’un tas de carton entreposé et en sortit un bloc rectangulaire. Il
me le montra fièrement.
-Regardez docteur Darcour, voilà le savon qui va bientôt envahir toute
l’Afrique et peut-être même la Métropole.
Je le regardai ébahi.
-Lors de vos études de médecine, vous avez sûrement dû acquérir quelques
notions de chimie. Avant, je mélangeais de la soude à de l’huile de palme.
J’obtenais un savon de piètre qualité qui fondait en quelques jours. En y
incorporant de l’huile de palmiste, je réalise un savon miraculeux qui permet
un nombre quasi-illimité de lavages. J’ai mis de nombreux mois pour en
déterminer la composition idéale. Elle est maintenant au point. Tenez,
prenez-le, vous m’en direz des nouvelles.
Afrique noire été 1946 81

Je saisis le savon qui dégageait une étrange odeur de pourriture (type œufs
pourris pour les curieux, type sulfure d'hydrogène pour les spécialistes).
Ravaille glapit :
-Le seul inconvénient, peut-être, c’est qu’il possède de fortes senteurs.
Mais vous verrez, les gens s’habitueront. Alors qu’est-ce que vous en
pensez ?
-Euh ! c’est très intéressant…
-N’est-ce pas ?
Tout d’un coup le regard de Ravaille cessa de briller, sa voix devint plus
grave. Il ajouta :
-Ce n’est malheureusement pas l’unique raison de votre venue. Venez,
allons chez moi.
En chemin, nous passâmes devant un marigot. Des négresses s'y agitaient
péniblement, collectant des plaques d'huile grisâtre qui surnageaient à la
surface.
-Qu'est-ce qu’elles font là ? demandai-je.
-Oh ça ! c'est le marigot. Nous y jetons les excrétions d'huile et autres
déchets de la savonnerie.
-Elles travaillent pour vous ?
-Non, non, ce sont des femmes du village d’à côté. Elles récoltent les
résidus huileux et vont les vendre sur les marchés environnants. Elles y
passent leur journée.
-Mais cette huile est dangereuse !
-On leur a dit cent fois, ça ne les empêche pas de revenir. On les laisse
faire maintenant. Après tout, ça nettoie le marigot.
Nous pénétrâmes dans la demeure coloniale et montâmes à l’étage
supérieur. Malgré la fraîcheur du soir, Ravaille suait de partout. Il ouvrit
l’une des belles portes en teck du couloir. On entendit une voix presque
enfantine.
-Fermez la porte, ça fait des courants d’air.
Ravaille me fit signe d’entrer dans la pièce et s’empressa de refermer la
porte
-Ma chérie, dit-il, je te présente le docteur Darcour, il est venu t’examiner.
Puis se retournant vers moi.
-Docteur, je vous présente ma fille unique, Juliette.
La demoiselle, langoureusement allongée sur un sofa, devait avoir une
quinzaine d’années tout au plus. Longiligne, elle avait la peau claire et de
longs cheveux roux. Une chemisette blanche légèrement moulante laissait
deviner deux petits seins pointus. Dès qu’elle me vit, elle se leva et me
dévisagea farouchement.
82 En contrepartie de l’Esprit

-Je vous laisse docteur, dit Ravaille.


Je le retins par le coude.
-De quel mal souffre votre fille ?
Le sieur Ravaille hésita. Sa fille se mit à crier :
-La folie, mon père me prend pour une dingue.
-Mais non ma chérie, ce n’est pas vrai, tu as juste quelques troubles
psychiques. C’est une maladie et je pense que cela peut soigner. Le docteur
Darcour est diplômé de la faculté de Paris. Tu te rends compte la chance que
nous avons d’avoir un médecin tel que lui, au fin fond de cette brousse.
La demoiselle ne répondit pas. Bientôt Ravaille quitta la pièce, je l’entendis
descendre l’escalier. J’ouvris ma sacoche. Juliette me lança un sourire
narquois en étendant ses deux longues jambes qui étaient fort belles.
-Docteur, pour m’ausculter, il faut que je me déshabille ?
-Je ne crois pas que ce sera nécessaire, mademoiselle Ravaille. Vous avez
l’air en parfaite forme physique. Racontez-moi plutôt les raisons qui
poussent votre père à croire que vous soufrez de troubles psychiques.
-C’est lui le dingue, il me défend de sortir de cette chambre sous prétexte
que je risque de créer des troubles dans sa plantation chérie. Il a un grain, il
passe tout son temps dans son laboratoire à fabriquer des savons qui puent.
Je dodelinai de la tête en souriant.
-Ah ! docteur, je vois que vous êtes d’accord avec moi. Je ne souhaite
qu’une chose, c’est de pouvoir déguerpir d’ici. Ce qui va me rendre folle,
c’est de rester encore quelques années dans la plantation.
-Votre père ne vous en laisse pas sortir ?
-Si, je peux aller en ville. Il m’y fait conduire par Ghana, c’est son homme
de confiance, c’est aussi mon surveillant. De toute façon, je suis sans cesse
surveillée.
Nous poursuivîmes la conversation, je n’appris rien de nouveau. Juliette
m’apparut saine d’esprit, quelque peu dépressive mais plus par un manque
d’activité que par un quelconque trouble mental. Je sortis de la demeure
coloniale. Ravaille m’attendait devant l’entrée.
-Alors docteur ?
-Je n’ai rien détecté, votre fille me paraît normale. Il faudra peut-être lui
trouver quelques occupations.
-Aujourd’hui, elle ressemble à toutes les jeunes filles de son âge. Mais
certains jours, elle me fait de véritables crises. Elle reste toute la journée
dans le noir. Elle m’interdit de pénétrer dans sa chambre et je l’entends
pleurer sans cesse.
-Vous avez une idée de la raison de ces crises ?
Le sieur Ravaille resta quelques instants hésitant.
Afrique noire été 1946 83

-Je pense que c’est sa mère, elle n’a jamais admis sa perte.
-Oui je comprends, j’ai moi-même perdu mon père pendant la guerre, cela
m’est toujours très douloureux d’y penser… En cas de crise grave, faites-
moi appeler au dispensaire, j’essaierai de venir le plus rapidement possible.
Le visage de Ravaille s’éclaira.
-Entendu docteur, je sais ainsi que je peux compter sur vous.
Je serrai la main ferme du sieur Ravaille. En passant devant les grilles, je
jetai un dernier coup d’œil à la belle plaque de marbre où était gravé le
prénom de la plantation.

7 Visite des classes


Le lendemain, Maria m’informa de sa visite à l’école primaire en fin
d’après-midi
-Je dois rencontrer le directeur pour préparer les visites médicales, me dit-
elle.
Je proposai de l’accompagner.
L’école avait été construite en briques rouges dans les années 20 lorsque
Niamey était devenue capitale du Niger. On aurait pu s’y croire dans une
école de Métropole, si ce n’avait été la présence de palmiers et d’arbustes
sahéliens. A notre arrivée, une sonnerie retentit et une flopée d’enfant sortit
joyeusement du bâtiment. Sur le perron de l’école, Léopold Sanor nous
héla :
-Monsieur et madame Darcour, le père Blanco est malheureusement
indisponible aujourd’hui, c’est moi qui suis chargé de vous recevoir, venez,
suivez-moi.
Nous l’accompagnâmes jusqu’à un agréable bureau ensoleillé donnant sur la
cour de récréation.
-J’ai insisté pour avoir quelques petits africains qui viennent des écoles
indigènes, nous expliqua Léopold. Ce sont mes protégés. Il y a parmi eux
quelques élèves remarquables, notamment l’un d’eux, qui m’étonne chaque
jour davantage. Je compte le recommander pour le lycée de Dakar et
pourquoi pas la Métropole.
-C’est votre parcours.
-En effet et je ne le regrette pas… Pourtant, pour beaucoup des miens, les
Songhaïs, je suis un renégat. Et je sais qu’à cause de la couleur de ma peau,
et quoiqu’en dise Ferreire sur la République, je ne serai jamais l’égal d’un
blanc.
84 En contrepartie de l’Esprit

Je fixai ce noir qui parlait la même langue que moi. S’était-il converti par
soif de connaissance ou par la force ? Souffrait-il d’avoir tué une part de ses
ancêtres ? Quelles compensations attendait-il pour ce crime ?
Léopold poursuivit.
-Je vous propose madame Darcour de commencer vos visites médicales
par la classe des grands. Ce sont les plus réceptifs, on va dire.
-C’est d’accord, acquiesça Maria, il faudra aussi informer les parents des
vaccinations prévues.
-Je ferai tout mon possible pour vous aider, madame Darcour... Monsieur
Darcour, vous avez bien de la chance d’avoir une aussi charmante épouse.
-C’est ce que je me dis tous les matins.
Léopold nous sourit, puis nous raccompagna jusqu’à la sortie de l’école.
-C’est votre premier séjour en Afrique ?
-Pour moi oui, répondit Maria, mais mon mari y était déjà venu. Il a
effectué avant la guerre son service militaire dans le Sahara. L’Afrique l’a
beaucoup marqué et il tenait à y retourner le plus vite possible.
-C’est normal, c’est notre berceau à nous tous. La région du Niger vous
plait ?
-Oui beaucoup, c’est très différent de tout ce que j’avais connu
auparavant.
-C’est dans quelques jours les vacances scolaires. Je dois aller dans le pays
dogon. C’est à une journée de route en amont du fleuve Niger. Ça vous
dirait de m’accompagner ?
Instinctivement, Maria pensa aux enfants, elle craignait de les laisser seuls
trop longtemps. Plus enthousiasme, j’étais tenté par l’aventure.
-On les confiera à Mahma, suggérai-je.
Après quelques palabres entre ma femme et moi, nous finîmes par accepter.

8 Le pays Dogon (1)


Le fleuve Niger entre Niamey et le pays dogon forme une boucle qui monte
au nord, léchant le désert saharien, puis redescend au sud vers la forêt
tropicale. Nous coupâmes par les hauts plateaux de la Volta en traversant le
pays Mossi. Devant nous s’étalaient de vastes paysages de savanes, de
baobabs et de mimosas, entrecoupés de champs de mils. Des petits enfants
couraient après notre taxi brousse, Maria leur donna des stylos.
Au bout de six heures de routes, le taxi brousse nous déposa à Ogol du haut,
moitié d’un village à cheval sur une falaise et composé d’Ogol du haut et
d’Ogol du bas. Léopold nous commenta brièvement l’architecture du
village :
Afrique noire été 1946 85

-Ces cases rectangulaires sont celles des habitations et ces étranges


maisons, avec des chapeaux de paille coniques, sont des greniers où les
habitants entreposent leur récolte de céréale.
-C’est très original, s’extasia Maria.
-Allons à l’hôtel de la Femme dogon, j’y ai déjà réservé des chambres. Je
connais la patronne, vous verrez, c’est une parfaite cuisinière.
L’hôtel était composé de plusieurs cases donnant sur une même cour. Un
jeune noir nommé Chadoug tenait la réception. Il nous expliqua que la
patronne était partie assister à l’enterrement d’un français, un certain Marcel
Gould.
-Marcel Gould s’est jeté il y a quelques jours du haut de la falaise, dit
Chadoug. Avant de mourir, il a demandé à se faire inhumer comme un
Dogon.
-Qui était ce Marcel Gould ? demanda Maria, toujours curieuse.
-Un français comme vous, répondit Léopold, un ethnologue. Il a étudié
pendant de longues années les coutumes des Dogons, et il en est devenu
l’ami. Un peu comme moi, depuis de longues années, j’étudie les coutumes
des Français, et j’en suis maintenant devenu l’ami.
Devant notre intérêt, Chadoug proposa de nous conduire à l’enterrement qui
se déroulait au pied de la falaise. En arrivant, nous perçûmes une ambiance
de fin des temps. La foule amassée s’avançait et reculait tel des vagues. Des
femmes pleuraient, émettant par saccade des cris stridents. Un linceul
emmailloté se balançait du haut d’une corde. Du bord supérieur de la falaise,
quelques hommes le hissaient lentement.
-Ils vont le déposer dans l’une des grottes de la falaise, indiqua Léopold.
-Les morts reposent entre les vivants d’en bas et les vivants d’en haut, dit
Maria.
-Ces grottes sont d’anciennes habitations troglodytiques des Thélèmes, les
habitants originels de la vallée. Selon les croyances dogons, ce sont les
esprits des Thélèmes qui guident les morts dans l’au-delà.
Le linceul atteignit l’entrée de la grotte. Le murmure de la foule devint
vacarme. Des tambours raisonnèrent tout autour de nous. Je regardai le ciel,
il était devenu noir et menaçant. Le linceul disparut dans la grotte.
Tout d’un coup, un éclair s’abattit en haut, sur le plateau. Le tonnerre
gronda et une violente pluie frappa le pied de la falaise. Rapidement la foule
se dispersa, Chadoug nous raccompagna à l’hôtel de la Femme dogon.
86 En contrepartie de l’Esprit

9 L’hôtel de la femme Dogon


Le soir même, on nous fit servir une ration de millet, le plat classique de la
région. La patronne, une grosse femme bonhomme, vint nous accueillir.
-Léopold, quel plaisir de te revoir ! Tu nous as amené des clients, c'est
bien.
-Je vous présente madame Karambé, dit Léopold, une cuisinière
redoutable et l’une des plus belles femmes du pays dogon.
-Léopold, arrête de me flatter, tu pourrais être mon fils.
Elle se retourna vers nous.
-Bienvenue chez nous monsieur et madame Darcour, je suis désolée de
vous accueillir dans de telles circonstances. La mort de Marcel Gould a été
si soudaine.
-Tu sais pourquoi il a fait ça ? demanda Léopold.
Madame Karambé hésita.
-Tu peux parler, lui assura Léopold, ce sont des amis médecins.
-En fait, Marcel Gould était atteint d’un mal incurable, il a préféré se
donner lui-même la mort.
-Comment cela ? dit Léopold.
-Oui, il a eu ses premiers symptômes il y a trois mois. Il n’était pas le
premier à en être atteint, nous avons déjà eu plusieurs cas dans le village.
-Tu sais d’où ça vient ?
-J’ai entendu dire qu’il y avait eu de nombreux cas au nord, dans les
rivages du désert. Il paraît que le mal est apparu lorsque la guerre a démarré
là-bas, en Europe.
-Vous connaissez les symptômes de ce mal ? demanda Maria.
-Oui, je peux vous les décrire. C’est un mal vicieux, qui part du bas du
corps puis monte jusqu’au cerveau. Au début, les malades sont pris de
tremblements incontrôlés des jambes, puis ils sont saisis de démangeaisons
de l’ensemble de leur corps, enfin leur cerveau est touché, ils deviennent
extrêmement violents et tombent dans de profonds délires. Ils meurent dans
les jours qui suivent.
-C’est horrible, dit Maria. C’est un mal contagieux ?
-Non, il s’abat au hasard, comme la foudre qui frappe l’arbre dans la forêt.
Selon le marabout, les dieux sont en colère car nous n’avons pas respecté
certaines lois.
Pour changer de sujet de conversation, nous passâmes le reste de la soirée à
comparer les règles et coutumes de chaque peuple, Dogons, Haoussas,
Français, Songhaïs…
Afrique noire été 1946 87

-Nous attachons beaucoup d’importance aux chiffres pairs, dit madame


Karambé. Ils symbolisent le nombre des ancêtres, celui des langues
d’origine et des constellations. Tout ce qui pair est magique, et peut, suivant
le respect des règles, apporter du malheur ou du bonheur. Par exemple, les
jumeaux représentent à la fois le danger et la perfection.
-Pour un esprit rationaliste, ajouta Léopold, tout cela peut paraître ridicule.
En fait, dans chaque société, il subsiste un fond de superstitions auquel
même un esprit éclairé accorde une part de crédit.
Avant de se coucher, Maria me demanda :
-Qu’est-ce que tu penses de la maladie qui a frappé Marcel Gould ?
-Pas grand-chose, et toi, tu as une idée ?
-Les symptômes décrits par madame Karambé me rappellent ceux d’une
maladie découverte peu avant la guerre en Papouasie Nouvelle-Guinée par
un médecin américain, un certain Carleton Gajdusek. J’ai lu un article là-
dessus, il parlait d’un mal incurable qui touchait uniquement les membres
d’une tribu. La cause restait indéterminée, mais avec un caractère familial
très prononcé. Carleton Gajdusek penchait pour une affection génétique
entraînant la dégénérescence du système nerveux et du cerveau.
-Ah ?
Je dormais déjà et rêvai de Papous.
Le lendemain matin, Chadoug nous fit découvrir différents villages dogons
suspendus en équilibre à la paroi rocheuse. A midi, pendant que madame
Karambé me tapait la conversation, je vis Maria en grande discussion avec
Chadoug. Je subodorai une demande illicite de Maria. Quand elle avait une
idée, il était dur de lui en faire démordre.
En fin de journée, nous remontâmes sur les falaises pour assister au coucher
du soleil. Le panorama était superbe. Au loin on distinguait les grandes
dunes qui marquaient la frontière avec les rivages désertiques. Maria me prit
la main.
-A quoi penses-tu Jean ?
-Ces dunes me rappellent un lieu, une histoire…
-Je te sens mélancolique, je te connais, tu penses à ton ancienne expédition
en Afrique.
-C’était à plus de trois milles kilomètre, mais ces odeurs, cette atmosphère
me rappellent celles de l’Aïr.
-Tu vas finir par me rendre jalouse… Pour moi, ce sont nos deux enfants
Julien et Mycènes qui me manquent.
-Moi aussi je suis impatient de les retrouver.
La nuit était tombée, nous rentrâmes à l’hôtel de la Femme dogon. Le
lendemain, nous repartîmes pour Niamey.
88 En contrepartie de l’Esprit

10 Julien et Mycènes
A Niamey, les métropolitains vivaient entourés d'une foule de serviteurs.
Beaucoup se désintéressaient de l’éducation de leurs enfants et en laissaient
la charge à des nounous noires. Au grand effroi des parents, certains enfants
vers trois ans maîtrisaient mieux le haoussa que le français. Pour ma part,
j’essayais de m’occuper de ma progéniture le plus souvent possible.
Le samedi matin, lorsque Maria allait faire ses tournées médicales dans les
écoles indigènes, je libérais Mahma pour la journée et organisais des
expéditions dans le jardin avec les enfants. Leur jeu préféré était celui de la
collecte. Scrutant attentivement le sol, ils ramassaient un tas de petits
bâtons, petites pierres ou petit détritus, soigneusement classés selon des
règles strictes et ensuite répartis dans les endroits les plus divers. Ainsi,
certains matins je retrouvais quelques cailloux au fond de mes chaussures ou
quelques fleurs dans mes lames de rasoir.
Outre sa manie de la collecte, Mycènes commençait à balbutier quelques
sons. J’essayais d’y discerner les mots papa et mama, me rappelant les
explications de Léon Mallet. Je remarquai qu’elle m’appelait parfois papa,
parfois mama. De même, elle confondait Maria. Elle avait aussi nommé son
doudou préféré mama. Quant à la nourrice Mahma, c’était plutôt papa qui
était utilisé. Etaient-ce des preuves à la théorie du linguiste Léon Mallet ?
Si j’étais l’idole de Mycènes, mon fils Julien s’avérait plus récalcitrant. Il
réclamait sa maman et affirmait :
-Quand je serai grand, je serai une maman, pas un papa.
Je m’interrogeai. Pourquoi les hommes avaient dès le plus jeune âge la
frustration de ne pas pouvoir enfanter ? Personnellement, la mienne s’était
considérablement adoucie depuis quelques années, je connaissais les
douleurs de l’accouchement.
Je lui expliquai :
-Un papa, c’est comme une deuxième maman, et une maman c’est comme
un deuxième papa.
L’affirmation eut l’air de le convaincre.
Faisant son entrée à l’école, il fut confronté à l’apprentissage de la
sociabilité. Je m’intéressai à ces relations et bien sûr à ses amours.
-Comment s’appelle ton copain… Est-ce que tu as une amoureuse ?
Le premier mois, Julien me cita un nom différent à chacune de mes
interrogations. Ce fut Paul, Josselin puis Jules, arguant que le précédent
n’était plus son copain. Un jour, il me répondit.
Afrique noire été 1946 89

-Je n’ai pas de copains, j’ai deux copines, elles sont belles, elles
s’appellent Héva et Hanna.
Vaguement inquiet par le peu de virilité de mon fils, Maria me rassura sur
ses fréquentations.
-A cet âge là, ils sont trop petits pour se faire des amis, il cite les noms qui
l’ont marqué... Ou autre hypothèse, il est peut-être grand séducteur, comme
son père.
Un samedi matin, alors que nous jouions dans la petite cabane du jardin,
Julien m’expliqua :
-Héva et Hanna, ce sont mes copines favorites, elles ne sont pas dans la
classe des petits, elles sont grandes.
-Tu les vois quand alors ?
-Pendant les récréations.
Le pauvre, méditai-je, il n’a même pas de copains de son âge. Il ajouta :
-Héva et Hanna, elles m’ont que dit que j’étais le plus mignon de l'école.

11 Cinéma et cimetière à Niamey


A Niamey, la grande sortie du dimanche après-midi, c’était le cinéma en
plein air. Il réunissait un temps toutes les couleurs de la ville. Aux premiers
rangs s’installait la bonne société, c’est-à-dire les notables blancs de
Niamey, au fond s’entassaient les cancres blancs et la population colorée.
-Il ne faut quand même pas mélanger les torchons et les serviettes affirmait
madame Bellemanchette qui se plaçait au milieu. Etait-ce le signe d’une
conversion annoncée ?
Vu le peuple qui y affluait, le cinéma, une affaire Pincenot, devait être fort
rentable. La veille, après la fermeture de son magasin, Pincenot faisait
monter l’écran et les sièges par ses employés sur un terrain vague jouxtant le
cimetière de la ville.
Quelques gamins noirs parvenaient à assister aux films sans payer, en
grimpant dans les arbres. Cela énervait particulièrement madame
Bellemanchette à qui Pincenot réclamait le prix fort. Vu les sommes
empochées, Pincenot s'autorisait quelques largesses, et s’affirmait comme le
porteur de la civilisation à de pauvres négrillons ignorants.
La civilisation, c’était d’abord les actualités de la Métropole. Les images
proposées, doublées de commentaires chiffrés, mettaient l’accent sur la
reconstruction et la réindustrialisation du pays. La vue des machines outils,
s’agitant dans des va-et-vient incessants, provoquait l’admiration des
négrillons et le frappement convulsif de leurs pieds. Notre monde leur
paraissait magique.
90 En contrepartie de l’Esprit

Enfin, le film commençait. L’assistance se faisait plus silencieuse et


concentrée, répit de courte durée, car bientôt retentissaient les cris et les
larmes. A la fin de la projection, tout ce petit monde se dispersait
joyeusement. Beaucoup passaient par le cimetière, il permettait de
raccourcir le chemin jusqu’à la place centrale de la République et des
troquets.
-Docteur Darcour, docteur Darcour.
Je me retournai.
-Mademoiselle Ravaille, quel bon vent vous amène, vous n’êtes pas
accompagnée par votre chaperon ?
-Si vous parlez de Ghana, je lui ai donné quelques piécettes pour qu’il
aille boire un coup au bar des amis de la République.
-Vous soudoyez les employées de votre père !
-Mon pauvre père, cela fait longtemps que la terre ne tourne plus comme il
le souhaiterait.
J’observai Juliette, elle avait une respiration rapide et saccadée.
-Venez, docteur Darcour, je vais vous montrer le grand secret de mon
père, celui qu’il n’a pas osé vous révéler lors de votre visite à la plantation.
-Un secret ? Si c’est encore une histoire de savon, ça va, je suis propre, je
me suis bien lavé ce matin.
Juliette me toisa de ses yeux brillants. Je crus qu’elle allait pleurer. Elle se
ressaisit.
-Non, monsieur Darcour, c’est bien plus sérieux cette fois-ci.
Je vis qu’elle était sincère.
-Je vous prie d’accepter mes excuses. Je ne voulais pas vous froisser. Je
vous suis.
La jeune fille me conduisit à l’autre bout du cimetière, jusqu’à une petite
tombe en marbre blanc. Quelques hibiscus rouges y avaient récemment été
déposés.
-Allez-y, lisez !
-Ici repose en paix et pour l’éternité Camille Ravaille, 1909-1931.
Je me retournai vers Juliette.
-C’est votre mère ?
-Oui, elle est morte en me mettant au monde. Elle a fait une hémorragie de
la délivrance. La sage-femme n’a rien pu faire. Je ne l’ai jamais connue…
Elle me manque. Je viens souvent lui parler. Plus petite, j’aurais tant aimé
avoir une maman comme les autres filles de mon âge.
-Je suis désolé. Je ne savais pas.
-Ne vous inquiétez pas, c’est-ce que tout le monde dit.
-Et votre père ?
Afrique noire été 1946 91

-Il l’a très mal vécu. Il était fol amoureux d’elle. Il ne me l’a jamais dis,
pourtant je suis sûre qu’il m’en veut toujours.
-Ce n’est pas de votre faute... Mais pourquoi me révéler tout ça ?
-Pour vous montrer que je suis normale et aussi parce que je veux vous
faire confiance. Pour mon père, je reste la coupable. C’est pour cela qu’il
veut me faire passer pour folle à travers tout Niamey.
Je regardais la tombe. Sous les hibiscus, il y avait un petit médaillon. Juliette
écarta les fleurs. Je tressaillis. C’était un visage de femme, très pur, très
blanc, on aurait dit Juliette.
-Elle est belle. Les gens disent que je lui ressemble de plus en plus, le
mauvais caractère en moins.
-C’est troublant.
-Parfois, mon père me prend pour elle. Il me voit, il m’appelle Camille
mon amour. Je lui dis que je suis Juliette sa fille. Il ne réalise pas tout de
suite. Vous voyez, c’est lui qui est dingue.
-Ce n’est pas si simple. Vous avez une vie fortement marquée par le
destin. Lors de mon premier voyage en Afrique, on m’a raconté l’histoire de
jumelles qui avaient perdu leur mère à la naissance, comme vous.
Juliette sembla surprise.
-Ah ! vous êtes déjà venu au Niger !
-Non, mon premier voyage, c’était dans le nord, à quelques milliers de
kilomètres, au Sahara. Vous savez quelque chose ?
-Non, non, rien. Je croyais juste que vous débarquiez en Afrique pour la
première fois … Oh ! il est déjà six heures, je dois y aller.
Je raccompagnai Juliette jusqu’à la sortie sud du cimetière. Devant l’entrée,
il y avait une grande tombe, sans inscription. Une croix étirée et blanche la
surplombait. Elle avait été érigée il y a un ou deux ans tout au plus.
-A qui est cette tombe ? demandai-je à Juliette.
Elle me considéra étonnée, puis poussa un soupire.
-On ne vous à vraiment rien dit docteur Darcour, mais là, je laisse aux
autres le soin de vous le raconter…
Juliette Ravaille s'élança vers la place de la République laquelle donnait sur
le café des amis.

12 Le laboratoire
La nuit était déjà tombée. Je longeais à pied le fleuve Niger. Une lune jaune
s’y reflétait. J’ouvris la grille de la demeure familiale. Mahma se reposait
sur la terrasse.
-Les enfants sont déjà couchés monsieur Jean, me dit-elle.
92 En contrepartie de l’Esprit

-Très bien Mahma.


Je vis une petite lumière briller au fond du jardin. Ces dernières semaines,
Maria et moi avions installé un petit laboratoire dans un abri de jardin
derrière la maison. Je m’y rendis. Maria était en train de manipuler quelques
fioles et burettes. Elle avait minutieusement rangé et classé selon des
critères énigmatiques, des séries de petits tubes à essais. Elle aimait ça.
Elle avait noué ses longs cheveux blonds et était vêtue d’une légère blouse
de travail. Et j’aimais ça. La lumière de la lampe à huile dessinait des reflets
sur sa peau blanche. Le haut de sa blouse, entrouvert sur ses seins, révélait
mystérieusement la courbe de la lune. D’où venait la corrélation entre la
femme et la lune ?
Par derrière, je l’enlaçai et lui baisai son cou. Je regardai son profil, je vis
qu’elle souriait. Elle me prit ma main et d’un geste habile, me fit
déboutonner sa blouse, puis m'enleva chemise et pantalon.
-Parle-moi Jean, parle-moi, j’aime tant cela !
Je lui souris. Je me rappelais la jeune Maria aperçue une nuit de nouvel an.
Elle était toujours aussi belle. Je lui caressai la peau, lui chuchotai des
secrets. Je la léchai. Je l'aimais.
Nous restâmes quelques instants allongés sur le sol de l'abri.
-Alors, lui demandais-je, qu’est-ce que tu faisais de si intéressant ?
Maria prit son petit air narquois.
-Pendant que Monsieur était en train de batifoler, je ne sais où, je
travaillais moi.
-C’est impressionnant tous ces tubes à essais. C’est vraiment ton dada la
classification !
-Sache mon chéri que la classification ne m’est pas propre, elle est
essentielle à l’homme et lui est innée. Pouvoir classer les choses suivant des
mots nous permet le langage.
-Moi, j’aime surtout le mot aimer dans ta bouche, Maria.
-Elle est aussi le secret à toute bonne recherche scientifique. En
bactériologie, comme en linguistique chère à monsieur Léon Mallet, il existe
des mécanismes fondés sur des phases brèves de différenciation et des
phases longues de stagnation. Toute bonne classification de bactéries ou de
langues dépend de l'instant d'observation, et détermine l’avancement des
phases du mécanisme.
-Tu devrais écrire un discours de la méthode… Qu’est-ce que c’est que
ça ?
Je lui montrais effaré un petit morceau jaunâtre que Maria avait disséqué
minutieusement.
Afrique noire été 1946 93

-C’est un échantillon du cerveau de Marcel Gould. Peu avant notre départ,


j’ai demandé à Chadoug de m’en rapporter un morceau. Ça m’a coûté cher,
mais l’argent reste plus fort que toutes les lois dogons.
-Tu n’as aucun scrupule Maria !
-N’est-ce pas toi qui affirmais que nous devions chercher ?
-Oui, c’est vrai.
-Je me suis aussi fait envoyer par mon père des articles récents concernant
la maladie du Kuru. Et bien, j’ai lu que Gajdusek...
-Qui c'est ça ?
-Tu sais bien, le médecin américain dont je t’ai parlé. Et bien, j’ai lu que
Gajdusek a suivi les conseils d’un vétérinaire trouvant des ressemblances
entre le kuru et la tremblante du mouton. Il a exploré la piste d’un agent
infectieux et a injecté des extraits de cerveau de victimes du kuru à des
chimpanzés. Ceux-ci ont développé la maladie au bout d’un an.
-Hum ! intéressant. Et ton Gajdusek a une idée de l’agent infectieux ?
-Pas vraiment, mais il décrit les coutumes des Fores, une tribu de
Papouasie Nouvelle-Guinée concernée par la maladie. Lors des rites
funéraires, les membres d’une même famille mangent le cerveau de leurs
proches défunts pour assurer l’immortalité de leur âme.
-C’est horrible ton histoire. Enfin, cela complète ta petite théorie, gêne,
culture et maintenant anthropophagisme, le tout pour accéder à l’éternité.
-Pourquoi pas ! En tout cas, j’ai l’impression qu’il y a derrière cette
maladie quelque chose de fondamental, et je dois le découvrir.
-Ah ? Peut-être Madame Darcour sera la future Nobel, comme Madame
Curie.
-Et c'est ton nom qui deviendra célèbre ! Arrête de te moquer de moi, Jean,
c’est important.
-Entendu mon amour.
-J’ai réalisé quelques expériences, viens, je vais te les montrer.
Je la suivis au fond du laboratoire.
-J’ai effectué des séries de tests pour détecter la présence éventuelle de
neutrophiles, il n’y en avait aucune trace. L’agent infectieux n’est donc pas
une bactérie. J’ai aussi cherché la présence de lymphocytes, sans résultat. Ça
ne doit donc pas être viral. Il s’agit d’un autre type d’agent infectieux…
Mais quoi ?

13 La jeune fille folle (2)


Le lendemain, alors que Maria était partie effectuer une visite médicale au
sud de Niamey, j’eus la visite de Juliette Ravaille.
94 En contrepartie de l’Esprit

-Mademoiselle Ravaille, vous venez maintenant me voir de votre propre


chef. Vous vous sentez malade ?
-Oui docteur, je ne me sens pas bien.
-On va voir ça. Passez dans mon cabinet, le temps que je mette ma blouse,
je vais vous examiner.
J’enfilai rapidement ma blouse, je pénétrai dans le cabinet, je vis Juliette
Ravaille, elle était nue. Elle se tenait debout devant moi. Elle présentait sa
fine silhouette, sa peau blanche, ses lèvres rousses, ses petits seins roses.
Elle les prit dans ses mains.
-Venez, docteur Darcour, vous voulez les caresser ?
Ses lèvres rousses me souriaient, je ne pus m’empêcher de regarder ce corps
de femme qui m’attirait, mystérieusement. Elle me prit la main pour que je
caresse ses seins. Au toucher, sa peau d’enfant était délicieuse, elle sentait la
fraise. Finalement, je réussis à me ressaisir.
-Voyons, c’est assez mademoiselle Ravaille, rhabillez-vous tout de suite.
Si c’est de ce type d’agent infectieux dont vous souffrez, je ne peux rien
faire pour vous.
Un peu penaude, la demoiselle ramassa ses habits et alla se rhabiller derrière
l’armoire. Elle revint quelques instants plus tard. Elle semblait avoir tout
oublié.
-Docteur Darcour, me lança-t-elle, c’est mon père.
-Quoi encore ?
-Il me menace. J’ai l’impression qu’il veut me tuer.
-Mademoiselle Ravaille, je suis sincèrement désolé pour le drame qu’a
subit votre famille, mais sachez aussi que je ne suis qu’un médecin, un
scientifique. Je ne peux malheureusement rien faire pour vos histoires de
famille. Si vous vous sentez véritablement en danger de mort, allez voir la
police.
A ces mots, Juliette me lança un long regard noir. Puis elle brailla :
-Jean, je vous faisais confiance, je croyais pouvoir compter sur vous. Je
vous ai révélé mes secrets, et voilà comme vous me traitez.
-Je suis désolé mademoiselle, mais je pense qu’il faut vraiment en rester là
aujourd’hui. Je ne souhaite pas vous retrouver nue dans mon cabinet tous les
matins. De plus, je ne crois pas que ma femme l’apprécierait tellement.
-Et vous monsieur Darcour, vous l’appréciez ?
Je ne sus pas trop quoi répondre, je balbutiai quelques mots.
-Je ne sais pas si vous êtres vraiment un homme fidèle monsieur Darcour,
je n’en ai pas l’impression…
-Bon suffit maintenant. On arrête là.
Juliette ramassa ses derniers habits et sortit en claquant la porte.
Afrique noire été 1946 95

14 Visite au pays Dogon (2)


La semaine suivante, Maria et moi décidâmes de monter une campagne de
vaccination dans le pays dogon. Une fois l’accord de l’administrateur
Ferreire difficilement obtenu (il était réticent à voir partir ses médecins pour
une autre circonscription), celui-ci nous promit, à mon plus grand
étonnement, de demander l’aide de l’armée coloniale.
A Bandiagara, chef-lieu du pays dogon, l’armée coloniale c'était le sergent
Lama, un auvergnat à la moustache impeccable. Celui-ci devait nous aider
dans notre tâche et nous fournir la logistique indispensable. En l’absence de
dispensaire, nous décidâmes d’installer notre base médicale dans le poste
militaire du sergent
-Vous verrez, nous dit-il, contrairement à ce qu’on peut croire, vous
n’aurez aucun mal à faire venir les indigènes au poste. Ici, c’est le téléphone
arabe, tout le monde est déjà au courant de votre campagne de vaccination.
La plupart font plus confiance à notre bonne vieille médecine qu’à leur
marabout. Vous serez même surchargés par les demandes.
Le lendemain de notre installation, nous retournâmes à l’hôtel de la Femme
dogon.
-Non, il n’y a pas eu de nouveau cas, me dit madame Karambé.
L’après-midi, je parlai de la mort suspecte de Marcel Gould au sergent
Lama.
-Oui, je connais l’histoire, me dit-il, j’ai mené ma petite enquête, ça n’a
rien donné. De toute façon, sa mort ne m’a guère étonné, il passait le plus
clair de son temps avec les indigènes, il participait même à leur rite… On
n’est pas fait pour cela, nous les Français.
Je n’insistai pas.
Conformément aux prévisions du sergent Lama, nous vîmes bientôt défiler
au poste tous les éclopés, les malades, et les bien-portants du pays dogon et
des environs. Des familles entières, femmes, hommes, bébés et vieillards
faisaient la queue pendant des heures, généralement dans une ambiance bon
enfant. Il y eu quelques rares rixes concernant des dépassements de file. Le
sergent Lama y mit bon ordre.
Un matin, alors que Maria était partie avec Chadoug je ne sais pas où, j’eus
la visite d’un vieil haoussa.
-Je te reconnais toubab, tu es le lieutenant Darcour.
Je le regardai surpris. Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait plus appelé
par mon grade militaire.
-Comment sais-tu cela ?
96 En contrepartie de l’Esprit

-J’ai été pendant de longues années serviteur des Touaregs Kel aïr. Je me
rappelle très bien de toi, tu as accouché le petit-fils du check. Il avait
organisé une grande fête pour en célébrer la naissance et pour te remercier.
-Comment t’appelles-tu ?
-Odienné.
Je n’avais aucun souvenir de ce vieillard.
-Tu as connu les jumelles ? demandai-je.
-Oui, je me rappelle d’elles. Que leur veux-tu ?
-J’aimerais les retrouver.
Il me fixa avec des yeux exorbités.
-Oublie-les au plus vite toubab. Elles sont maudites, maudites.
J’insistai.
-Tu es un homme bon, toubab, je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur.
Mais puisque tu y tiens, je vais te dire ce que je sais. Les jumelles ont quitté
Agadez il y a un an, elles sont sûrement retournées dans le massif de l’Aïr.
L’après-midi, Maria revint avec Chadoug. Au désespoir des Dogons (mais
pas de leur marabout), nous repartîmes la semaine suivante pour Niamey.

15 L’Aïr
Pendant deux mois, nous eûmes beaucoup de travail au dispensaire, Maria
souhaitait avancer les campagnes de vaccination et nous avait préparé un
calendrier strict. Les enfants nous demandaient aussi beaucoup de temps,
Maria avait le sentiment de les avoir délaissés lors de nos incursions en pays
dogon, elle redoublait d'attention pour eux.
Je n’avais pas renoncé à mes rêves d’expédition vers Agadez et les
montagnes de l’Aïr. Je passais mon temps libre à en collecter le matériel
nécessaire. Je louai un vieux taxi-brousse à un ancien agent des postes qui
l’avait spécifiquement aménagé pour le désert. Il avait retapé le réservoir et
renforcé l’axe de transmission.
Je savais que Maria attendait avec anxiété mon départ. Elle n'aimait pas se
retrouver seule avec les enfants. De plus, elle se savait incapable de me
retenir et perçut ce désir d'aventure plus fort que son amour pour elle. Elle
en souffrit, considérablement.
Je parcourus seul les pistes de l’Aïr, sans trouver davantage que du sable et
de la rocaille. Avais-je rêvé cette histoire de jumelles aux yeux verts ? Dans
le désert, où le soleil cogne pendant les journées, et où les nuits sont
glaciales, il est facile de perdre la raison.
Dans le désert, j’eus des visions.
J’hallucinai.
Afrique noire été 1946 97

Puis un jour, au bout de deux lunes, je revins à la vie normale. Je pénétrai


dans la maison. Maria était dans la salle de bain, donnant le bain aux
enfants. Lorsqu’elle me vit, elle accourut vers moi et m’embrassa
longuement. Elle saisit quelques touffes de mes cheveux.
-Comme ils sont longs, comme tu es barbu mon baroudeur… Les enfants
s’inquiétaient pour toi. Tu me promets de ne plus jamais repartir ? Tu me le
promets ?
J’acquiesçai. Oui, oui. Eux aussi m’avaient manqué.

16 Fin du monde
La vie reprit son train-train habituel. Je donnais mes consultations matinales
ponctuées par les visites fréquentes de madame Bellemanchette.
-Docteur, vous connaissez le syndrome Titanic, me dit-elle un jour ?
-Euh ! non.
Elle eut l’air peinée par mon inculture.
-C’est lorsque les gens festoient et ripaillent au son des violons, mais ne se
rendent pas compte de leur fin imminente.
-Ah !
-La fin est proche docteur Darcour, d’abord pour cette misérable société
de Niamey, et ensuite pour la terre entière. L’iceberg a touché le navire et
tous, ils souffrent du syndrome Titanic.
Pour moi, Madame Bellemanchette souffrait d’un tout autre syndrome (très
commun d’ailleurs), celui de transposer à l’ensemble de l’humanité son cas
personnel. Vieillissante, elle avait conscience d’une déchéance, mais pas de
la sienne, celle de l’humanité tout entière.
A l’époque, je pensais que si le destin individuel de l’homme était
nécessairement tragique, l’humanité pouvait encore s’en sortir. Elle n’avait
pas dit son dernier mot.
-Docteur Darcour, vous m’entendez ?
-Oui, oui. Bon, je vais vous prescrire des tisanes, un bon sommeil c’est
capital, madame Bellemanchette.

17 Le cimetière
Un matin, je reçus un mot dans mon casier du dispensaire. Il était signé de
Juliette Ravaille. Elle m’implorait le pardon et demandait de venir la voir
sur la tombe de sa mère, le lendemain en fin de journée. Après quelques
hésitations, je décidai de m’y rendre.
Un homme sage ne se serait jamais rendu à ce rendez-vous. Mais étais-je un
homme sage ? Le cimetière était désert. J’attendais. Cette jeune fille
98 En contrepartie de l’Esprit

semblait détenir une des clés de l’énigme qui m’obsédait. Et puis son corps
était beau, sa peau douce, parsemée de tâches de rousseur, je l’avais vue
nue, mes yeux en gardaient encore la saveur.
Le ciel devint rose. J’écoutais le sifflement des oiseaux, un sifflement
curieux, je dressai l’oreille et me retournai. C’était Juliette Ravaille, les
doigts dans la bouche. Telle une petite souris, elle s’était approchée
furtivement derrière moi.
-Ah ! docteur Darcour, vous êtes là, j’avais si peur que vous ne veniez pas.
Je m’excuse pour la dernière fois, je ne sais pas ce qui m’a prit.
-Tant que cela ne se reproduira plus… Mais qu’est-ce que vous avez, vous
vous êtes fait mal ?
Juliette Ravaille souleva sa robe et me montra des traces de bleus et de
saignements rouges sur sa cuisse blanche.
-Aujourd’hui, c’était mon anniversaire, j’ai eu seize ans. Pour mon père,
c’est un jour terrible, il boit comme un trou, il devient dingue. Cet après-
midi, il a pénétré dans ma chambre en gueulant, me traitant de mauvaise
fille. Comme je lui résistais, il s’est mis à me frapper dessus. Il m’a ensuite
enfermée dans ma chambre. J'ai sauté par la fenêtre du premier étage pour
venir jusqu'ici.
-Vos plaies ne sont pas bien jolies. Il faudra que vous passiez au
dispensaire pour que je vous désinfecte.
-Ah ! docteur Darcour, c’est vous qui tentez d’abuser de moi, cette fois-ci.
Je haussai les épaules. Elle tendit le bras.
-Regardez cette tombe à côté de celle de ma mère, il s’agit de la mienne,
c’est mon père qui a ordonné sa construction. Le pauvre, j’ai parfois
l’impression qu’il me préférerait morte.
-Ne dite pas cela mademoiselle Ravaille, votre père tient beaucoup à vous.
Les yeux de la jeune fille s’assombrirent, sa bouche devint presque noire.
-Vous êtes de son côté. De toute façon vous ne comprenez rien à rien.
Pour preuve, tout le monde en ville est au courant du drame, et vous, vous
l’ignorez comme un aveugle.
-Que voulez-vous dire ?
Juliette Ravaille me désigna l’étrange monument à l’entrée du cimetière.
-Je veux parler de cette croix blanche, vous savez ce qu’elle cache ? Vous
connaissez les malheureux qui y sont enterrés ?
Je la fixai éberlué et hochai négativement la tête. Alors Juliette Ravaille se
mit à rire, très fort.
-C'est la tombe de votre prédécesseur au dispensaire, un toubib comme
vous. Un matin, la police a retrouvé, son cadavre, celui de sa femme et de
ses deux enfants dans la maison dans laquelle vous habitiez.
Afrique noire été 1946 99

-Que s’est-il passé ?


-Les domestiques de la maison ont prétendu que le toubib était devenu fou.
Un soir, il a pris son fusil de chasse, il est monté dans la chambre des ses
enfants. Ils étaient en train de jouer avec sa femme. Il leur a tiré dessus, puis
il s’est logé une balle dans la tête.
-Ce n’est pas possible !
-Si vous ne me croyez pas, demandez aux autres habitants de Niamey.
Vous savez, lorsque vous êtes arrivés, certain ont bien rigolé en apprenant
que vous ignoriez tout de la vérité.
Juliette Ravaille rit de plus belle, puis quitta le cimetière en gambadant.

18 18 Cadavres
Je regagnai rapidement la maison, je fouillai la cabane des outils du jardin et
finis par dénicher une vieille pelle rouillée. En sortant, je croisai Maria.
-Jean, que fais-tu ? Ça va ? Tu ne m'as pas l'air bien.
-Je vais au cimetière, viens avec moi, je crois avoir appris quelque chose
de terrible. Prends ta trousse médicale.
Nous arrivâmes au cimetière, la nuit était tombée. Je creusai au pied de la
croix blanche, Maria m'observait inquiète.
-Jean, tu ne vas pas déterrer des cadavres !
-Tu oublies Marcel Gould.
-C’est Chadoug qui l’a fait.
-Aide-moi. Je veux en avoir le cœur net.
Je m’acharnai comme un diable. Retirant la terre à grosse pelletée, je sentis
la sueur couler le long de mes tempes et de mon dos. Nous distinguâmes
enfin quatre boîtes en planches de bois peintes en blanc. Je glissai une corde
autour du plus grand. Je fis signe à Maria.
-Vas-y, aide-moi à le soulever.
Nous tirâmes de toutes nos forces. Bientôt, le verrou sauta. J'écartai la
planche de bois. Nous vîmes le corps d’un homme. Il était paisible et serein.
Une longue barbe blonde lui avait poussé après la mort.
Nous ouvrîmes ensuite les trois autres cercueils. Maria ne put s’empêcher de
pousser un cri d’effroi devant les corps inanimés des deux garçonnets. Nous
collectâmes quelques échantillons.
-Il faut maintenant remettre les cercueils au plus vite. J’espère que l’on ne
s’est pas fait repérer.
Au cours de notre sombre besogne, nous fûmes éblouis par une puissante
torche électrique.
-Hé ! vous là-bas, qu’est-ce que vous êtes en train de faire ?
100 En contrepartie de l’Esprit

Je chuchotai à Maria.
-Merde, ce sont les gendarmes.
En apercevant nos visages, le brigadier grimaça de surprise.
-Monsieur et madame Darcour, je croyais que les expériences médicinales
sur les macchabées étaient révolues depuis longtemps.
Il s’adressa ensuite à ses subalternes.
-Allez, aidez-les à remettre les cercueils en état et conduisez les au poste.
On va s’y expliquer.
Nous marchâmes silencieusement jusqu'à la gendarmerie. Dans un bureau,
étroit, sale, et encombré de vieilles paperasses, je racontai mon histoire. Le
brigadier m’écouta d’une oreille distraite. Il paraissait fatigué. Quand j’eus
fini, il s’écria :
-Je n’y comprends rien à votre charabia de toubib, je n’ai pas fais des
études comme vous. Bon, je ferme les yeux sur la scène de cette nuit.
-Je vous remercie brigadier.
-Ce n’est pas la peine de me remercier. Vous savez dans l’administration,
moins vous faites de vagues et plus facilement vous montez. Et comme je
veux quitter ce trou à rat de Niamey…
Le brigadier nous raccompagna jusqu’à la sortie.
-Soyez quand même prudent, monsieur et madame Darcour, je n’aimerais
pas que vous subissiez le même sort que vos prédécesseurs.
-Merci du conseil, nous tâcherons de le suivre.
-J'aimerais que les métros se calment enfin un peu. On a déjà assez de
problème avec les indigènes.
-Ah ?
-Oui, depuis quelques jours il y a des échauffourées entre les Haoussas et
les Touaregs. Ils ont recommencé leur petite gueguerre habituelle.
Nous regagnâmes à pied notre maison. J’étais crevé, je m’endormis
instantanément.

19 Le pillage de Niamey
Je fus réveillé le lendemain par des clameurs venant du centre ville. A côté
de moi, le lit était vide, Maria était déjà partie. Je m’habillai hâtivement, pris
un café serré et sortis de la maison. Dehors, le ciel sombre annonçait une
averse imminente. Un vent du nord soufflait violemment amenant avec lui
quantité de grains de sable du désert.
Dans les rues, je croisai quelques noirs qui couraient affolés. D’un pas
rapide, j’atteignis la place de la République. Les clameurs provenaient du
côté opposé à la place, des quartiers indigènes. Un gendarme m’interpella :
Afrique noire été 1946 101

-Qu’est-ce que vous faîtes là ? L’accès aux quartiers indigènes a été


interdit à tous les métros.
-Qu’est-ce qui se passe ?
-Sans doute un règlement de compte entre les indigènes. Des bandes de
Touaregs ont envahi ce matin le quartier haoussa, ils sont en train de le
saccager.
-Vous n’intervenez pas ?
-Ordre de l’admirateur civil, nous ne faisons rien tant qu’ils ne s'en
prennent pas aux maisons des métros… Vous savez, ce sont des rixes
d’indigène, ça ne nous concerne pas.
-Je suis le docteur Darcour, il y a sûrement des blessés, il faut que je
passe.
-Ah ! c’est vous le fameux toubib. Allez-y. Mais c’est à vos risques et
périls, je vous aurai prévenu.
Je pénétrai alors dans un monde de chaos. Je vis des corps allongés
découpés à la machette et des ruisseaux de sang.
Le tonnerre gronda et une violente averse frappa les ruelles du quartier
haoussa, nettoyant les trottoirs de leurs déjections humaines. Des torrents de
boue se formèrent. Il devint difficile d’avancer.
-Monsieur Jean, monsieur Jean !
-Ah ! Mahma c’est toi.
-Venez par ici, monsieur Jean.
Elle me tira vers sa case. Haletant chaque mot, elle me raconta les
événements de la nuit.
-Juste avant le lever du jour, des bandes de Touaregs ont envahi le quartier
haoussa, il ont fouillé une par une les maisons du quartier, ils ont frappé à la
machette quiconque leur résistait.
-Tu sais ce qu’ils cherchaient ?
-Ils souhaitaient voir les enfants. J’ai cru qu’ils allaient tuer mes dernières
filles. Mon mari a tenté de s’interposer, il s’est pris un coup de machette
dans l’épaule.
La pauvre femme sanglotait. Elle me conduisit jusqu’à une petite chambre,
où était allongé son homme. Je désinfectai la plaie et lui passai une bande
cicatrisante autour de l’épaule.
L’averse calmée, je sortis de la maison. Au nord du quartier haoussa, on
entendait encore des cris. Je rassurai Mahma :
-Ton mari s’en sortira.
-Merci monsieur Jean. Votre famille et vous, vous êtes bons. Vous, vous
êtes toubab.
-Je vais tout de suite voir Ferreire pour qu’il fasse quelque chose.
102 En contrepartie de l’Esprit

20 L’administrateur civil
-Docteur Darcour, vous voilà enfin, je vous attendais.
-Ah ?
-Oui, je me doutais que vous alliez venir.
-Trêve de palabre, il faut faire quelque chose, les Haoussas sont en train de
faire massacrer par les Touaregs.
-Calmez-vous, calmez-vous, docteur Darcour, je comprends votre
empressement, mais ce sont des querelles d’indigènes, il ne vaut mieux pas
s’y immiscer.
-Comment cela ?
-Oui, les Touaregs ne sont pas de méchants hommes, il n’y aura que
quelques morts, rien de plus. Après tout, cela permet une stabilisation de la
population, une réduction des excédents.
-C’est intolérable monsieur Ferreire !
-Arrêtez de crier Darcour… Voilà, ça fait du bien. Je suis à quelques mois
de la retraite. Je souhaite regagner la Métropole prochainement et dans les
honneurs. Il faut oublier tout ce qui s’est passé aujourd’hui. Vous verrez, la
ville retrouvera son calme.
Je compris que je ne pouvais rien en tirer. Je quittai la salle. Ferreire me
rappela :
-Darcour, il faudrait quand même rester un peu plus prudent.
-Que voulez-vous dire ?
-Je pense à cette histoire de déterrement de cadavre. Je veux bien
l’enterrer, hé, hé ! Mais attention, vous n’aurez pas toujours à faire à un
administrateur aussi compréhensif que moi. Si vous souhaitez faire oublier
vos fautes passées et rentrer un jour en Métropole, suivez mes conseils.
-Je vous remercie monsieur l’administrateur civil.
Mon ton avait été glacial. Je sortis du bâtiment et gagnai le dispensaire pour
aller chercher du matériel médical supplémentaire.

21 La fuite
-Jean, te voilà enfin, je t’attendais, je te cherchais partout, dit Maria en me
voyant arriver.
-J’étais dans le quartier haoussa, c’est l’émeute là-bas.
-Oui je sais, j’ai été prévenue. Viens vite avec moi, il faut que nous allions
à l’école primaire. Je t’expliquerai ce qui se passe en cours de route.
-Et les enfants, où sont-ils ?
-Je les ai déjà conduits à l’école.
Afrique noire été 1946 103

Nous enfourchâmes la motocyclette. Maria démarra le moteur, je me collai


contre elle.
-Alors ? demandai-je.
-Hier matin, j’ai effectué une visite médicale à l’école primaire. Les élèves
se sont mis en file indienne, je les ai examinés un par un. Ça été le tour d’un
petit garçon indigène. Il était un peu timide et baissait la tête, j’ai à peine vu
son regard.
-Je suis très content de lui, me confia Léopold, c’est l’un des plus doués de
ma classe.
Cette nuit, après notre retour du cimetière, je n’ai pas trouvé le sommeil. Je
ne cessais pas de penser à ce petit garçon. Je n’avais pas vu ses yeux,
pourtant j’avais l’impression qu’ils étaient de la même couleur que les
miens.
-Et tu ne m’as rien dit ?
-Je n’étais pas sûre, je voulais vérifier, et tu étais tellement excité hier soir.
-...
-Tôt ce matin, j’ai été voir Léopold, je lui ai parlé de ce garçon. Il a eu
l’air d’hésiter, puis il m’a fait confiance. Il m’a tout avoué.
-Elles sont ici !
-Oui. Léopold m’a dit qu’on lui en avait confié la garde, il y a un an.
-C’est tout ?
-Il a ajouté qu’elles étaient menacées, il a dû les travestir en garçons et les
répartir dans deux classes différentes.
-Dire que je les ai cherchées partout. C’est toi qui les trouves.
Nous arrivâmes à l’école, Léopold nous y attendait. Il fixa Maria. Je lus
dans leurs yeux un message complice. J'entrevis qu’il s’était passé quelque
chose entre eux. Maria ne m’avait dit que partiellement la vérité ?
Le champ de bataille entre les hommes est bien plus vaste qu’on ne
l’imagine. Par leurs sciences, les mâles blancs croyaient dominer l’Afrique,
ils en étaient très loin.
-Les jumelles, où sont-elles ? demandai-je.
-Dans la salle de classe derrière moi, répondit Léopold. L’école est en
limite du quartier indigène. Les Touaregs se doutent qu’elles sont cachées
ici. J’ai peur qu'ils tentent de s’emparer de l’école. Il faut que tu m’aides à
les faire sortir rapidement de Niamey.
-Oui, je vais t’aider… D’abord, je veux les voir.
Léopold me retint par la main.
-Attends Jean, avant que tu y ailles, j’ai quelque chose à te dire, quelque
chose que je n’explique pas.
-Ah ?
104 En contrepartie de l’Esprit

-Il y six mois, j’ai fait un rêve. J’y ai vu mon père que j’avais perdu il y a
quelques années. Il me demandait d’emmener en pays dogon le toubib de
Niamey et sa femme. J’ai cru bien faire en y emmenant ton prédécesseur. Je
sais qu’à son retour, il s’est mis à souffrir de crises de plus en plus violentes.
C’est lors de l’une d’entre elles, qu’il a tué sa famille puis s'est donné la
mort.
Léopold se tut. Je pénétrai dans la classe. Je les vis. Elles avaient changé, en
tout.
C’étaient deux fillettes pourchassées, blotties l’une contre l’autre, unies
dans la détresse. Elles me regardèrent longuement, sans manifester un
quelconque étonnement.
-Toubab Jean, vous voilà enfin, s’écria l’une d’elles. Nous vous
attendions, nous savions que vous reviendrez en Afrique pour nous chercher.
Nous sommes allées à votre rencontre, comme vous êtes allés à la nôtre.
Je les écoutais étonné.
-Nous savons aussi que vous avez perdu votre père pendant la guerre.
-Oui.
J’étais ému.
-Il faut agir Jean, me dit Maria. As-tu une idée pour les faire sortir de la
ville ?
-Il nous faudrait un véhicule puissant.
-Nous n’avons qu’une motocyclette, dit-elle.
-La seule voiture potable de Niamey se trouve à la plantation Ravaille. Je
vais y aller.
-Ils ne vont jamais accepter de te la donner !
-Restez cachés ici, je serai revenu dans moins d’une heure.

22 La jeune fille folle (3)


Devant l’entrée de la demeure coloniale trônait la belle Delahaye du père
Ravaille. Je garai ma motocyclette à côté. Je sonnai, personne ne répondit.
Je pénétrai dans la maison. Elle était vide. Je grimpai alors l’escalier. La
porte de la chambre de Juliette Ravaille était ouverte. J’y entrai. Je vis
Juliette assise sur un fauteuil d’osier.
-Docteur Darcour, vous voilà enfin, je vous attendais.
-Décidément, tout le monde m’attend dans cette ville.
-C’est cela que vous cherchez, docteur Darcour ?
Elle tenait dans ses mains la clé de la Delahaye. Elle s'approcha de moi et
s'agenouilla à mes pieds.
Afrique noire été 1946 105

-Jean, ne partez pas, je vous aime, je vous ai aimé des que je vous ai vu,
emmenez-moi avec vous.
-Désolé Juliette, je ne peux pas. Et j’ai absolument besoin de cette clé,
ajoutai-je, en essayant d’attraper sa main.
Elle réussit à m’esquiver et se précipita par une porte dérobée dans la pièce
voisine. Je la suivis. C'était la chambre de son père. Elle ouvrit le tiroir
supérieur d’un secrétaire et en retira un petit pistolet. Elle le pointa sur moi.
Je m'approchai lentement, elle recula de quelques pas.
-Je vais vous tuer docteur Darcour, cela me vengera de ce que tous les
hommes m’ont fait subir. Vous savez, j’ai très bien connu votre
prédécesseur au dispensaire, je l’ai si bien connu que j’ai été sa maîtresse. Il
venait me voir tous les jours, soi-disant pour des consultations qu’il faisait
payer fort chères à mon papa chéri. Ce toubib ne pensait qu’à une chose, me
baiser… Et puis un jour, il est parti avec sa femme et cet instituteur noir au
pays dogon, ils en ont ramené ces jumelles.
-Vous les avez connus ?
-Oui, j’ai eu ce malheur. Ce toubib me les avait présentées. Il espérait
peut-être que je deviendrai leur amie. Au début, je me suis attachée à elles.
Comme moi, elles avaient perdu leur mère à la naissance. Je leurs ai fait de
nombreux cadeaux, j’avais envie qu’elles m’aiment.
Silence.
-Puis, je me suis aperçue que ce toubib me délaissait de plus en plus, il ne
venait plus me consulter. En fait, il passait le plus clair de son temps auprès
des jumelles, j’ai été jalouse, je me suis sentie trahie. Alors j’ai menacé de
révéler notre liaison. Il a compris qu’il allait tout perdre, sa femme, ses
enfants, son travail, sa réputation. A genoux, il m'a supplié :
« Ne fais pas ça, tu vas détruire ma vie. »
Je lui ai asséné :
« Tu as pris mon corps de femme enfant, assumes-en les conséquences mon
vieux ! »
Pourquoi ne m’a-t-il pas tuée en cet instant ? Pourquoi ? Dans la nuit, c’est
sa femme et ses deux enfants qu’il a tués, puis il s’est mis une balle dans la
tête… Je ne voulais pas tout ça, je ne voulais pas.
Juliette se recroquevilla par terre.
-Vous ne pouviez pas prévoir.
-Si. Encore une fois, tout est de ma faute. En fait, je suis mauvaise,
mauvaise. Je ne veux plus rester ici, emmenez-moi avec vous Jean, je vous
en supplie.
106 En contrepartie de l’Esprit

Juliette avait laissé tomber au sol le pistolet et la clé de la Delahaye. Je les


ramassai et partis en courant. J’entendis derrière moi les hurlements de la
jeune fille.

23 La fuite (2)
Je garai la Delahaye dans la cour de l’école. Maria, Léopold et les quatre
enfants sortirent précipitamment du bâtiment. J’installai les enfants derrière,
Maria s’assit à mes côtés.
-Maria et Jean, dit Léopold, je vous confie les jumelles. Emmenez-les en
France. Ici, elles nourrissent trop de haine. J’ai pu apprécier vos qualités
parentales, vous saurez leurs donner l'éducation dont elles ont besoin.
J’étais top ému pour parler, ce fut Maria qui répondit :
-Tu peux compter sur nous Léopold, nous nous en occuperons comme s’il
s’agissait de nos propres filles. Je te souhaite bonne chance. J’espère que ton
peuple sortira de l’asservissement.
Nous traversâmes le fleuve Niger, quelques Touaregs étaient postés à la
sortie du pont. J’accélérai, nous pûmes les passer sans problème. Il nous
fallut moins d’une semaine pour gagner Cotonou. Là, nous prîmes le
premier bateau pour l’Europe.
Pendant la traversée, nos quatre enfants devinrent inséparables. Julien, bien
qu’il ne soit plus l’aîné, était très joyeux. Il avait retrouvé ses copines
d’école, et Mycènes avait gagné deux grandes sœurs.
Grenoble automne 1951 107

Grenoble automne 1951

1 L’amphithéâtre
Elle habitait une grande maison sur les hauteurs de Saint-Martin au pied du
massif de la Chartreuse. Un beau jardin entourait la maison. Une large
terrasse recouverte de pergolas en fer forgé la prolongeait. Des glycines s’y
accrochaient qui fleurissaient au printemps dans des tons bleu violet. C’était
la mère qui les taillait.
La famille, originaire du nord de la France, s’était installée quelques années
auparavant en région grenobloise. Le père était venu le premier, en repérage.
Il connaissait la ville, il y avait vécu plus jeune. Il avait cherché une grande
maison, une maison de maître, il avait une nombreuse famille à loger. Il
avait arpenté la vallée du Grésivaudan d’abord en vain, puis était tombé sur
cette maison, propriété depuis longtemps des sœurs de Saint-Martin. Celles-
ci louaient les chambres des étages supérieurs et de la cave à des étudiantes
grenobloises. Lorsque la dernière sœur était morte, la maison avait été mise
en vente. Elle était grande, un peu vétuste, mais le père avait tout de suite
voulu l’acheter. La paroisse de Saint-Martin lui avait simplement demandé
de conserver quelques chambres pour des étudiantes grenobloises. Le père
avait accepté et était venu s’installer avec sa famille.
La mère s’occupait de la location des chambres. Rapidement, elle avait
réaménagé les lois monacales conformément à ses convictions profondes,
acceptant des garçons, tout en maintenant un semblant de séparation. Les
filles étaient casées dans les étages supérieurs (au ciel), les garçons dans les
caves (aux enfers).
Je la vis pour la première fois dans le grand amphithéâtre du lycée
Champollion, le jour de la rentrée. Pour l’occasion, le proviseur avait réuni
les secondes, les premières et les terminales. Par son discours, il tentait de
nous convaincre des bienfaits de l’éducation :
-…vos professeurs sont là pour vous apprendre à réfléchir, ils vous
donnent les connaissances qui guideront votre discernement tout au long de
votre vie. Sachez en toutes circonstances utiliser votre intelligence…
Ecoutant distraitement le proviseur et bullant sur mes amours de vacances,
je reçus un coup de coude de mon voisin Bertrand.
-Hé, Pascal ! regarde les petites nouvelles !
Après la guerre, les places de lycée avaient manqué et le proviseur avait été
contraint d’accueillir quelques classes de jeunes filles dans son
établissement. Croyant bien faire et conformément sûrement à quelques
108 En contrepartie de l’Esprit

convictions profondes, le surveillant général monsieur Labet avait disposé


les jeunes filles aux deux premiers rangs de l’amphithéâtre, laissant les
garçons se regrouper aux étages supérieurs, disposition d’ailleurs inverse à
celle de la maison de Saint-Martin. Cela nous permettait d’admirer nos
consœurs plutôt que d’écouter d’une oreille attentive les directives d’un
proviseur suscitant peu l’intérêt de nos neurones.
Répondant à l’injection de mon voisin Bertrand, je jetai un coup d’œil aux
premiers rangs. Les jeunes filles dans leur costume gris écoutaient
visiblement plus sagement le proviseur. Pourquoi mon regard fut-il
irrémédiablement attiré par l’une d’elles ? Elle avait la peau légèrement plus
foncée que les autres, une peau dorée par le soleil. Le long de sa nuque,
quelques cheveux rebelles s’échappaient de sa natte noire. Son profil était
doux. Son front, son nez et ses deux lèvres en dessinaient de jolies courbes.
Tout d’un coup, le proviseur stoppa son discours monotone pour interpeller
Martin pris en flagrant délit de bâillement intempestif.
-Martin Boutin ! Cela en est assez ! Vous irez voir monsieur Labet à la fin
de la présentation.
Aux mots du proviseur, la plupart des jolis minois se retournèrent. Je croisai
ses yeux. Ils étaient d’un vert clair qui contrastait avec le doré de sa peau.
En levant la tête, sa natte s’envola, tourna autour de son corps, puis retomba
derrière son dos. La jeune fille esquissa un sourire et se retourna vers le
proviseur, continuant scrupuleusement d’en noter les paroles.
-Elle est jeune, pensais-je, elle doit avoir douze, treize ans, tout au plus.
Le proviseur finit son discours sur un ton apaisé et paternaliste.
-…mes chers enfants, remerciez vos enseignants qui vous inculquent ce
beau savoir. Il vous servira tout au long de votre vie. Et vous verrez, vos
professeurs resteront toujours dans votre souvenir… Je souhaite à chacun de
vous une année scolaire remplie de travail et de réussite…
Enfin, il se tut. Dans un calme relatif, l’assistance se leva et se dispersa dans
la cour de récréation.

2 La bibliothèque Champollion
Avec Stendhal, Champollion était considéré comme l’un des grands hommes
de Grenoble. Mais au contraire de l’écrivain, parti chercher la fortune à
Paris, Champollion était resté fidèle à la capitale dauphinoise. Simple
bibliothécaire et modeste gratte papier, il était resté dans l’ombre jusqu’à sa
découverte incroyable du sens perdu des hiéroglyphes.
Reconnaissante, la ville avait donné le nom de Champollion à un chapelet
d’institutions telles la bibliothèque ou le lycée. Au musée grenoblois, il
Grenoble automne 1951 109

traînait même une vague momie poussiéreuse, souvenir d’un temps où les
notables de la ville se passionnaient pour l’égyptologie et avaient financé
quelques lointaines expéditions. Tout cela était maintenant bien retombé,
mais le nom de Champollion était resté.
Je pénétrai ce jour-là dans la bibliothèque du même nom.
Sous mes pas, le vieux parquet craquait. Chaque mouvement déclenchait un
effroyable bruit qui se propageait à travers la salle. J’y repérai au fond une
place de libre. Calculant la trajectoire la plus courte pour y parvenir, je
slalomai à travers les rayonnages de livres. Je m’assis et déposai sur le
pupitre de bois, la pile de livres que je venais d’emprunter. Il s’agissait de
traduire un texte de Cicéron sur Lucrèce et les Epicuriens.
Bientôt, la place opposée se libéra. Quelqu’un d’autre s’y installa. Sortant la
tête de mes livres, je jetai un coup d’œil. Je ne pus m’empêcher de lui
sourire, comme à une vieille connaissance. Ses yeux verts brillaient, sa natte
détachée libérait ses longs cheveux noirs. Elle me répondit par un sourire,
puis s’assit et déposa quelques livres de mathématique sur le pupitre.
Je baissai la tête et essayai de me concentrer tant bien que mal sur ma
version. J’étais troublé. Je levai de nouveau la tête, je vis qu’elle
m’observait. Je lui souris de nouveau, elle en fit de même, avec malice. Elle
remua silencieusement ses lèvres. Je lui fis signe d’incompréhension. Elle
déchira alors une page de son cahier, y écrivit quelques mots, la plia, puis la
fit rouler jusqu’à ma table. Je la pris et la parcourus rapidement.
« Monsieur le latiniste, vous me voyez intervenir, car vous avez fait un
grave contre sens à la quatrième ligne de votre version. Cicéron ne prétend
pas adhérer à la théorie des épicuriens, au contraire il la critique
violemment, il s’attaque à l’influence qu’elle a eue sur son ami Lucrèce et y
voit la raison de son suicide. »
Surpris, je relis ma version et la corrigeai. Je grattai quelques lignes à la
suite du message et le lui rendis.
« Je vous remercie, madame la mathématicienne. Vous semblez plus
passionnée que moi par Lucrèce et les Epicuriens. »
Elle jeta le message dans une corbeille, puis se replongea dans ses
problèmes mathématiques. Au bout d’une heure, alors que j’avais
péniblement traduit la première partie de ma version, elle se leva et ramassa
ses livres. Elle me tendit une feuille pliée. Je la suivis du regard tandis
qu’elle traversait sans bruit la grande salle de la bibliothèque. Juste avant de
sortir, elle m’adressa un dernier sourire, et disparut. Je dépliai alors sa
feuille.
110 En contrepartie de l’Esprit

« Monsieur le latiniste, comme vous semblez peiner sur cette version, je


vous viens en aide. Je vous prie d’accepter cette traduction sûrement plus
exacte que la vôtre. »
Je serrai les poings. Je ramassai mes affaires et me précipitai vers la sortie
donnant sur la place Verdun. La place était vide. La jeune fille s’était
envolée.

3 Le tramway
Je ne cessais pas de penser au visage de la jeune inconnue. Elle m’attirait et
m’intriguait. Le lendemain et le surlendemain, je m’étais assis à la même
place, avec l’espoir de la revoir. J’avais dû supporter la présence d’un gros
boutonneux, qui respirait fortement et n’arrêtait pas de se curer le nez.
Un soir, alors que je lisais dans le tramway, je la vis monter. Elle ne
m’aperçut pas tout de suite, car il y avait foule. Elle était en grande
discussion avec l’une de ses camarades de classe, une grande blonde de
quelques années son aînée.
-Ça ne te gêne pas toi, dit la grande blonde, car tout te réussit. Mais ce
n’est pas le cas de tout le monde. Cette prof est injuste. Elle n’avait pas le
droit de nous traiter ainsi.
-Peut-être Sophie, mais j’ai l’impression que sous ses allures strictes, se
cache une grande détresse. Elle a perdu son mari pendant la guerre.
Sa voisine la regarda étonnée.
-Ah ! Comment sais-tu cela ? Tu la connais ?
-Non, non. Comment t’expliquer ? Lorsque je rencontre quelqu’un,
j’éprouve des intuitions sur lui, sur son passé, et parfois même des
prémonitions. Madame Lallier, notre professeur de français est selon moi
une femme qui a souffert.
-Alors, il faudra que tu me racontes ce que tu sens sur moi. Dans un
endroit plus discret.
Bientôt, le tramway s’arrêta et Sophie ainsi qu’une bonne partie des
passagers descendirent. Les portes se refermèrent. Je me retrouvai face à
elle. Elle me vit et me sourit. Je haussai les épaules. Elle vint vers moi.
-Comment allez-vous, monsieur le latiniste ? Avez-vous réussi à terminer
votre version ?
-Merci, pour votre aide, madame la mathématicienne, mais j’aurais très
bien pu me débrouiller tout seul.
-Alors tant mieux, mais Lucrèce n'avait pas l'air de vous intéressez.
-Euh ! en effet.
Grenoble automne 1951 111

-C’est bien dommage Pascal. Les écrits de Lucrèce sont passionnants et


nous permettent de comprendre la pensée de l'époque, celle datant de deux
milles ans. Lucrèce, en s'appuyant sur la science du grec Démocrite, avait
rédigé une théorie de la physique de la matière. Selon lui, celle-ci était faite
de particules minuscules, indivisibles et identiques.
-Bien sûr !
-Lucrèce avait aussi entrevu la sélection naturelle chère à Darwin. Seules
les espèces adaptées à leur environnement survivent, les autres
disparaissent.
-Vous êtes une calée en sciences, vous !
-Ça me passionne !
Je l’observai mi-étonné, mi-amusé. Je repris :
-Au fait, comment savez-vous mon nom ?
-Je l’avais lu sur l’étiquette de votre livre, à la bibliothèque.
-Vous feriez une bonne espionne !
-On me l’a souvent dit… Et vous, qu’est-ce que vous lisez ?
-Tristes Tropiques de Lévi-Strauss. Madame Lallier me l’a conseillé. Vous
l’avez lu ?
-Euh ! Non.
-Vous devriez. L’auteur y raconte ses explorations dans la forêt
amazonienne. C’est un ethnologue. Ce serait mon rêve de le devenir.
-C’est bien d’avoir des rêves.
-Vous n’en avez pas ?
-Si bien sûr, mais irréalisables... Voilà mon arrêt. Je vous souhaite une
bonne soirée.
Elle descendit du tramway. Je la vis prendre une petite ruelle qui remontait
l’Isère. A l’arrêt suivant, je descendis.
-Si elle a tourné à droite, pensais-je, je pourrai la rejoindre rapidement en
coupant par le parc, je vais tenter le coup.
Je courus à travers le parc et me cachai derrière un buisson. Je la vis
traverser le pont métallique au-dessus de l’Isère.
-Gagné, pensai-je.
Gardant prudemment mes distances, je la suivis jusqu’à une vaste demeure
entourée d’un haut mur en pierre. Elle sortit de sa poche un gros trousseau
de clé. Elle ouvrit les grilles et disparut derrière les murs.
Après quelques instants d’attente, je me décidai à rentrer au centre ville.
Mon cœur battait encore fort.
112 En contrepartie de l’Esprit

4 Sortie des cours


Le lendemain, j’avais travaux pratiques de physique. J’étais en binôme avec
mon camarade Bertrand.
-Ah ! Pascal, si tu la voyais, elle a les cheveux si blonds, et ses seins, ses
seins… J’aimerais tant les toucher. Ils se cachent derrière sa blouse.
-Si je comprends bien, tu es amoureux.
Bertrand, un garçon un peu maigre pour sa taille, rougit.
-Hé Pascal ! Trichet le prof d’histoire est malade. On sort plus tôt ce soir.
Ça ne te dirait pas de m’accompagner à la sortie du lycée. On guettera les
filles et je te la montrerai.
J’acceptai. Comme Bertrand, je ne pensais qu’à ça.
Le soir venu, nous nous postâmes derrière un abri bus pour espionner les
jeunes filles. Elles sortaient de l’établissement par une petite porte dérobée.
Ainsi en avait voulu le proviseur pour éviter que certains flux se croisent.
Heureusement la nature reprenait ses droits, et les flux finissaient par se
mélanger, puis par s’unir.
La cloche sonna et une flopée de jeune fille en blouse grise se bouscula par
la petite porte. Bertrand me donna un coup de coude (c’était sa spécialité).
-Pascal la voilà, comme elle est belle…
Je l’écoutais à peine, je venais d’apercevoir ma jeune inconnue qui sortait à
son tour.
-Qu’est-ce que tu en penses ? me demanda Bertrand.
-De celle-ci ? bégayant et lui montrant la jeune inconnue.
-Non pas celle là, ça c’est Hévanne Darcour. Je te parle de ma blonde
Sophie.
-Oui, oui, très belle… Hévanne Darcour, tu dis. Tu la connais ?
Bertrand haussa les épaules.
-Oui. Ses deux parents sont médecins, comme mon père. Ils travaillent à
l’hôpital de Grenoble. Il s’agit d’une famille bien étrange…
-Ah oui ?
-Tu n’avais jamais entendu parler de cette fille ?
-Euh non !
-C’est une surdouée. Elle a deux ou trois classes d’avance pour son âge.
C’est d’ailleurs la fierté de l’établissement et même de l’académie de
Grenoble. L’année dernière, elle a raflé toutes les premières places du
concours général.
Je lui racontai ma petite aventure à la bibliothèque Champollion.
-Ça ne m’étonne pas, elle a des airs de prétentieuse.
-Et ses parents, tu les connais ?
Grenoble automne 1951 113

-Pas trop. Ils sont arrivés il y a deux ans. Vu le manque actuel de


médecins, ils n’ont eu aucun mal à se faire embaucher à l’hôpital. L’année
dernière, mon père avait organisé une petite sauterie, il y avait invité les
collègues, notamment les Darcour. Ils l’intriguaient. Ils se sont faits quelque
peu prier, puis ils ont fini par accepter. Lors de la soirée, ils sont restés
silencieux dans leur coin. Mon père, un bon vivant, tu le connais, a bien
essayé de les dérider. Rien n’y a fait.
-Et alors ?
-Pour mon père, ces gens ne sont pas nets. Ils cachent quelque chose. Ils
sont constamment sur leurs gardes.
-Il n’a pas essayé d’en savoir plus ?
-Il a tenté de parler avec la femme, Maria elle s’appelle. Généralement les
femmes sont plus loquaces, elles se confient plus facilement.
-Alors ?
-Elle lui a seulement dit que son mari avait perdu son père pendant la
guerre. Ça a dû être dur, mais ils ne sont pas les seuls dans ce cas-là.
-Oui, c’est sûr.
-Je me rappelle aussi une anecdote que mon père m’a rapportée
dernièrement. Un matin la mère Darcour avait reçu une lettre. Mon père
était là, lorsqu’elle l’a ouverte. A sa lecture, elle est devenue livide.
« Tout va bien, madame Darcour ? lui a demandé mon père.
-Oui, oui, ça va. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je dois m’absenter tout
de suite. Est-ce que vous pourriez prévenir le service de mon absence ?
-Vous pouvez y aller, madame Darcour. Le docteur Briffin vous
remplacera. Vous êtes sûre que tout va bien ?
-Oui, répondit-elle faiblement. »
Bertrand poursuivit son récit :
-Elle est sortie précipitamment sans demander son reste. Plus tard dans la
matinée, mon père s’aperçut que la mère Darcour avait oublié sa lettre sur
son bureau. Il n’a pu résister à la tentation de la lire.
Bertrand me considéra d’un air solennel.
-Tu me jures de ne pas le répéter, si on apprenait que mon père s’amuse à
lire le courrier de ses collègues…
-oui, bien sûr.
Il prit sa respiration.
-Il était écrit, « je vous ai retrouvés. »
-C’est tout ?
-C’est tout ! A priori, pas de quoi en faire un fromage, mais bon, on ne sait
pas de quoi il s’agissait.
Bertrand poursuivit d’un air malicieux.
114 En contrepartie de l’Esprit

-Un jour, Hévanne Darcour est venue à l’hôpital voir son père. Ça a fait
jaser tout le monde.
-Ah ?
-Tu as vu la couleur de sa peau. Ça ne peut pas être leur enfant à tous les
deux. Certains ont rapporté que les Darcour avaient travaillé quelques
années aux colonies, en Afrique noire. Et il paraît qu’ils ont dû quitter
précipitamment leur poste.
-Et alors, qu’est-ce que ça prouve ?
-Qu’il s’agit sans doute d’une enfant illégitime de la mère et d’un africain,
répondit Bertrand amusé. La mère Darcour a exactement les mêmes yeux
verts que Hévanne. Les Africains, ils ont le sang chaud. Par amour, le père
Darcour a accepté de garder la mère et l’enfant.
-Peut-être, méditais-je, repensant au doux sourire et aux yeux pleins de
flammes de la petite Hévanne.
-Mon père a ajouté que Darcour n’avait pas d’honneur. Et qu’il était bien
naïf.
-Mouais.
-Et pour Sophie, qu’est-ce que tu en penses ?
-Fonce mon vieux, tu n’as rien à perdre.

5 La maison des Darcour


Jeudi en début d’après-midi, je me rendis jusqu’à la maison des Darcour.
Une petite pancarte sur la grille avait retenu mon attention. J’appuyai sur la
sonnette, un peu angoissé. J’attendis, puis la porte d’entrée s’ouvrit et une
femme d’une cinquantaine d’années en sortit.
-Vous désirez monsieur ?
-C’est au sujet de la pancarte.
-Ah oui ! Je suis la gouvernante. Monsieur et madame ne sont pas là pour
l’instant. C’est madame qui s’occupe de cela. Le mieux, c’est que vous
repassiez en fin d’après-midi. Elle vous expliquera.
Je la remerciai et allai me promener le long des berges de l’Isère. C’était une
belle journée d’automne, en quelques jours les feuilles des arbres s’étaient
colorées, annonçant le dernier jalon de leur vie. A la tombée de la nuit, je
me rendis de nouveau chez les Darcour.
-Entrez, entrez, madame vous attend. Je l’ai prévenue de votre précédente
visite.
La gouvernante me fit pénétrer jusqu’à un petit hall où m’attendait Maria
Darcour. Elle s’avança vers moi.
Grenoble automne 1951 115

-Clara, notre gouvernante, m’a dit que vous étiez intéressé par notre
annonce. Monsieur… ?
-Pascal Bollez, madame Darcour.
Elle me plut. C’était une belle femme d’une trentaine d’année, avec de longs
cheveux blonds tirés derrière son dos. Son visage reflétait grâce et
intelligence. J’y décelai néanmoins déjà quelques fines rides qui courraient
le long de ses yeux verts, frappant témoignage de sa parenté avec Hévanne.
Elle me fit signe de la suivre.
-Il ne me reste qu’une chambre pour les garçons. Venez, je vais vous la
faire visiter.
Nous descendîmes par un petit escalier qui nous mena jusqu’à la cave. Elle
sortit de sa poche un trousseau de clé et ouvrit la porte. Nous pénétrâmes
dans la pièce. Elle alla ouvrir la fenêtre.
-La chambre est au sous-sol, mais elle n’est pas trop humide et on peut
l’aérer, m’expliqua-t-elle. Je ne vous en demanderai pas beaucoup,
seulement dix francs par mois.
-Hum ! Ça m’intéresse.
-Avant de vous installer, je dois vous donner les lois de la maison. Il est
interdit aux garçons de pénétrer aux étages des filles. Ma famille et moi
occupons le rez-de-chaussée et le premier étage. Leur accès en est aussi
défendu. Dans le jardin, il y a un petit escalier qui descend directement à la
cave, c’est celui-là que vous emprunterez.
-Entendu madame Darcour.
Elle me demanda des garanties et une avance. Je lui promis de lui apporter
le plus rapidement possible.
-Vous pourrez vous installer à la fin de la semaine. Je ferai préparer la
chambre par la gouvernante.
Nous empruntâmes le petit escalier de la cave. En passant derrière le jardin,
je jetai un coup d’œil discret aux fenêtres du premier étage. L’une d’elles
était éclairée.
-Peut-être est-ce la chambre de Hévanne ?
Maria Darcour me conduisit jusqu’à une petite grille de service. Je la
remerciai puis regagnai à pied le centre ville de Grenoble.

6 Installation
Ma famille habitait au Muret, à quatre heures de train de Grenoble. Pendant
la semaine, je logeais chez une grand-tante. Elle m’avait proposé de
m’héberger en attendant de trouver un logement correct. Sans famille, elle
fut plus peinée par mon départ que je ne l’aurais imaginé.
116 En contrepartie de l’Esprit

Je consacrai la fin de la semaine au déménagement et à mon installation. En


plus de leur aînée Hévanne, les Darcour avaient un garçon Julien et une
fillette Mycènes. Quelques jours après mon arrivée, je fis la connaissance du
garçon, un blondinet de huit ou neuf ans qui demandait à jouer au ballon
avec les locataires. Il avait la peau claire et les yeux bleus, il ressemblait peu
à sa sœur aînée. Sans que je lui demande, il me confia naïvement :
-Ma grande sœur a la peau foncée car mes parents l’ont eu en Afrique.
Moi j’ai la peau claire, car je suis né en Europe.
J’en déduisis que l’origine de sa sœur aînée le tracassait aussi. Comme le
font souvent les enfants, il avait tenté d’en donner une réponse, en
raisonnant par analogie.
Le lendemain soir, j’entraperçus le père de Hévanne, rentrant de son travail.
Sa progéniture se précipita vers lui, poussant des cris de joie. Il aimait ses
enfants et ils lui rendaient bien.
Nous nous saluâmes poliment mais furtivement. Instinctivement, j’éprouvai
une profonde antipathie pour lui. Le personnage, la taille moyenne, la voix
grave, l’allure affable et plutôt bel homme, me parut néanmoins
insaisissable. Il avait quelque chose de mystérieux qui me détournait
irrémédiablement de lui.
Les premiers jours de mon arrivée, je ne vis pas Hévanne Darcour. Sa mère
m’avait conseillé d’emprunter la petite grille de service. Ainsi toute la partie
droite du jardin m’était inaccessible et inconnue.
Une nuit que je n’arrivais pas à dormir, je sortis faire un tour dans le jardin.
Il y faisait clair, c’était nuit de pleine lune. J’observais l’arrière droit de la
vieille demeure.
-Tiens, la chambre est encore éclairée à cette heure là.
Je regagnai mon lit. La nuit suivante, je me levai de nouveau, la lumière
était toujours là. Le lendemain soir, en rentrant du lycée Champollion, je
croisai Hévanne devant l’entrée de la maison. Elle me regarda à peine, puis
ajouta distraitement :
-C’est donc vous le nouveau locataire du sous-sol.
Elle ouvrit la porte principale qu’elle referma derrière elle.

7 Les jardins du parlement


Le lendemain en me réveillant, j’eus la surprise de trouver un bout de papier
plié et glissé sous ma porte. Il était signé par les lettres majuscules M et D.
« Monsieur le latiniste, vous serez peut-être surpris de recevoir ce message
après mon attitude d’hier. J’ai des choses très importantes à vous dire et je
préfère vous les révéler dans un autre lieu. Je vous donne rendez-vous ce
Grenoble automne 1951 117

soir, à 18 heures, dans les jardins du parlement. J’espère pouvoir compter


sur vous. »
Pendant la journée, les heures se dilatèrent. Enfin la dernière sonnerie
retentit. Je sortis du lycée et courus jusqu’aux jardins. Au loin, j’aperçus
Hévanne. Elle lisait un livre sur un banc. Lorsqu’elle me vit, elle le referma,
et me fit signe d’approcher.
-Pascal te voilà. Je peux te tutoyer ?
-Oui, bien sûr.
-Pascal, il ne faut pas que tu restes chez nous.
Je m’exclamai interloqué :
-Ah bon ! Mais pourquoi ?
-C’est comme ça. Je me demande pourquoi tu es venu d’installer chez
nous. Si c’est pour moi, je préfère te prévenir tout de suite, tu n’es pas mon
type. De plus, ma mère veille à ce que tous les locataires masculins
n’approchent pas les filles. Autrement, ils sont renvoyés illico presto.
Pris au dépourvu par le ton menaçant de Hévanne, je bafouillai :
-C’est un pur hasard, je cherchais une chambre et je suis tombé sur cette
maison. Je ne savais pas que c’était la tienne.
-Désolée, je ne te crois pas, tu mens.
J’hésitai quelques secondes.
-Pour l’instant je reste. De toute façon je ne saurais pas où aller.
Elle me toisa hautaine et fière.
-Tant pis pour toi, je t’aurai prévenu. Sache qu’à partir de maintenant, je
ne t’adresserai plus la parole. Tu seras pour moi un inconnu.
Ses yeux verts se remplissaient de flammes. Je la vis courir puis sortir des
jardins. Dépité, je regagnai la maison Darcour. Je m’endormis tardivement,
gagné par un sommeil où les paroles de Hévanne Darcour se répétaient
inlassablement. Au milieu de la nuit, je me réveillai brutalement. Je sortis
dans le jardin. Dehors, le ciel était couvert. Je jetai un coup d’œil à la
fenêtre, la lumière était toujours allumée.
-Ah ! si j’osais, la nuit est sombre, on ne me verra pas.
Je me hissai le long du mur et atteignis la corniche supérieure. Je regardais à
travers la vitre. Stupéfaction.
Hévanne Darcour était assise à son bureau et grattait un petit cahier à la
lueur de la lampe. Je l’observais quelques minutes, puis allai me recoucher.
Le lendemain, le réveil fut rude. Je m’habillai et déjeunai rapidement.
Dans le tramway, j’eus la surprise de croiser Hévanne Darcour. Je lui fis un
timide signe de la main. Elle ne me répondit pas. Ses traits n’étaient pas
tirés, sa nuit blanche ne l’avait visiblement pas gênée.
118 En contrepartie de l’Esprit

8 Le dancing
Au début des années 50, Grenoble, ville jeune, vibrait au son des rythmes
d’outre Atlantique. Dans le quartier historique du parlement, de nombreux
dancings avaient proliféré. Au plus réputé d’entre eux, le Saxo, les
orchestres de Jazz y alternaient avec ceux de rock, reprenant les airs de Bill
Haley, de Django Reinhart ou de Sidney Bechet.
Le samedi soir, je me rendais avec Bertrand au Saxo. Ce genre
d’établissement nous était interdit car nous n’étions pas majeurs. Mais mon
camarade avait ses entrées. Son père était médecin et notable de la ville, ce
qui permettait bien des passe-droits.
Bertrand rêvait de devenir chanteur. Il grattait souvent une flamboyante
guitare que son père lui avait offerte (semble-t-il en accord avec les
aspirations de son fils). Bertrand aimait la musique, mais ce qu’il le fascinait
surtout, c’était l’aura et le pouvoir que les chanteurs étaient en train
d’acquérir. L’irruption du phonographe et autres vinyles, avait transformé de
simples troubadours des rues, en dieux. Ils étaient autant adulés pour leurs
musiques que pour leurs textes. C’étaient les nouveaux poètes, guidant la
société vers de nouvelles aspirations.
Je reçus un coup de coude de Bertrand.
-Regarde Pascal, c’est Hévanne Darcour. Qu’est-ce qu’elle fait là cette
gamine ? Ils admettent n’importe qui, maintenant au Saxo, même les
enfants.
Je reposai ma bière fade. Au centre de la piste, Hévanne Darcour se
déhanchait. Elle aimait ça. Sa robe noire lui moulait le corps, laissant
pointer deux petits seins qui restaient fermes malgré le rythme qu’elle
s’imposait. Bertrand ajouta :
-Pour son âge, elle est déjà bien formée, celle-là ! Sa tenue de ce soir lui
va mieux que sa blouse grise habituelle.
Du suc perlait de son front et coulait le long de son échine dénudée.
Bertrand maugréa entre ses dents :
-C’est toujours ces gamines, à l’air de sainte nitouche, qui nous
surprennent le plus... C’est qu’elle m’en ferait oublier ma Sophie. Ce n’est
pas elle qui viendrait au Saxo.
J’avais cessé d’écouter Bertrand pour me diriger vers la piste de danse. Elle
se retourna et vit que je la contemplais. Je crus qu’elle allait détourner la
tête, mais au contraire elle me sourit. J’eus alors la certitude qu’elle dansait
pour moi. A chacun de ses tours, je croisai ses yeux verts se posant sur les
miens. Ses cheveux projetèrent quelques gouttes de sa sueur sur mes lèvres
Grenoble automne 1951 119

que ma langue happa avidement. A la fin de la musique, elle s’approcha de


moi.
-Alors Pascal, tu ne danses pas ?
Je haussai les épaules.
-Je croyais que tu ne me parlais plus.
-J’ai changé d’avis. Ça peut arriver, non ? Tu étais si mignon en train de
m’observer sur la piste de danse.
-Comment as-tu fait pour venir ici ?
-Je suis comme vous deux, j’ai mes entrées. Et puis je suis une fille, ça
aide. Surtout ne dis pas à mes parents que tu m’as vue ici. Je fais le mur.
-Ne t’inquiète pas, je resterai discret. De toutes façons, tu n’as pas besoin
de beaucoup de sommeil.
Hévanne me regarda étonnée. Je lui racontai :
-L’autre nuit, je n’arrivais pas à dormir, alors je suis sorti dans le jardin, et
j’ai vu l’une des chambres du premier étage allumée. Je pense qu’il
s’agissait de la tienne.
J’avais senti une lueur d’inquiétude chez Hévanne. Mon explication l’avait
rassurée.
-C’est donc ça Pascal, tu m’espionnes même la nuit. Et bien, je suis
comme toi, j’ai parfois des insomnies, j’en profite pour écrire un cahier de
confidences.
Je ne rétorquai pas sur l’étrange répétition de ses insomnies... Hévanne
m’entraîna dans la danse. Lors d’un entredeux, elle me proposa :
-Je fais mon anniversaire la semaine prochaine. J’aimerais bien que tu
viennes.
-Bien sûr. Et cela te fera quel âge ?
-Treize ans.
-Tu seras une grande alors !
-Arrête de te moquer de moi, tu sais bien que je suis en avance pour mon
âge.

9 L’hôpital
Le jeudi après-midi, je révisais les cours dans ma chambre. Toute la
matinée, il avait plu, depuis peu le ciel s’était éclairci, et les enfants Darcour
s’étaient dispersés dans le jardin. J’ouvris la fenêtre pour obtenir un peu
d’air frais, et observai les enfants. Mycènes courrait à travers la pelouse en
chantant quelques comptines. Julien escaladait une échelle accrochée au
puits.
120 En contrepartie de l’Esprit

Tout d’un coup, son pied glissa de la marche humide et il tomba à la


renverse. Sa tête percuta violemment le sol.
Je me précipitai hors de la maison. Julien était allongé sur la pelouse. Il ne
bougeait plus. Sa petite sœur s’était arrêtée de chanter. Elle se tenait à
l’écart, angoissée. Je m’approchai de Julien. Un filet de sang coulait le long
de son front. La gouvernante sortit de la maison, gesticulant et
complètement effarée.
-Il est vivant, lui adressai-je, mais il faut le porter le plus vite possible à
l’hôpital. C’est de l’autre côté de l’Isère. C’est plus rapide à pied. Je peux
m’en charger.
La gouvernante acquiesça d’un air entendu de remerciement.
Je soulevai le corps de Julien. Il était léger comme une plume. Je courus à
travers la campagne et les faubourgs de la ville jusqu’à l’hôpital. Là, je fus
accueilli par un médecin urgentiste.
-C’est le fils des docteurs Darcour, déclarai-je, il vient de tomber sur la
tête.
J’attendais depuis plus d’une heure, quand je vis les portes des urgences
s’ouvrir. C’était Maria Darcour, encore sous le choc, mais avec le sourire.
-Alors ? demandai-je.
-Il est hors de danger. Grâce à vous Pascal.
-Il est où ?
-Il dort dans une chambre en haut... Je vous remercie, sincèrement.
De la sueur perlait de son front. Je réalisai qu’elle avait eu très peur pour
son enfant. Ça la rendait touchante et encore plus belle. Je ressentis
quelques titillements en bas du ventre.
-Je suis vraiment content que ça aille mieux, dis-je.
-Venez, je vous invite à prendre un café, après ses émotions, un bon
remontant nous fera du bien.
Attablée à la cantine de l’hôpital, Maria Darcour me parlait. Elle avait
besoin de se confier. J’écoutais avec avidité cette femme attirante et
partageant avec Hévanne le même regard.
-…mon mari et moi formons un couple uni. Mais nous avons chacun
tellement de travail. Nous n’avons pas assez de temps à consacrer à l’autre
et aux enfants. Et voilà ce qui peut arriver...
Elle baissa les yeux et poussa un soupir. Sa voix était emprunte de tristesse.
-J’ai l’impression que c’est le sort qui nous poursuit. Avant de venir à
Grenoble, nous étions en région parisienne, nous avons eu tellement de
problèmes là-bas. Tous les jours, je me réveillais dans l’angoisse. C’est pour
cela que nous avons décidé de venir ici.
Elle leva la tête sur moi.
Grenoble automne 1951 121

-Je monologue. Je vous embête sûrement avec mes histoires.


-Non, non au contraire, si je peux vous être utile ?
Maria Darcour me considéra reconnaissante et ajouta :
-Ma fille Hévanne vous a invité à son anniversaire, j’espère que je peux
compter sur vous.
-Oui, avec plaisir.
-Je vous laisse maintenant Pascal. Je remonte voir Julien. Je veux être là
quand il se réveillera.
En quittant l’hôpital, je croisai le médecin urgentiste.
-Le docteur Maria Darcour vous doit une fière chandelle.
-Oh ! J’étais là au moment de l’accident, j’ai pu agir très vite.
-Je la connais depuis longtemps, elle n’oubliera pas.
-Ah ? Je croyais la famille Darcour récemment installée sur Grenoble.
-Oui, en effet. Mais moi, j’ai connu Maria Darcour bien avant. Avant la
guerre, lorsque je suis monté à Paris pour faire mes études de médecine. Elle
était dans l’année supérieure à la mienne. Elle était déjà très douée. Nous
étions tous un peu amoureux d’elle. Elle fréquentait souvent une étudiant
noir. Comment il s’appelait déjà ? Quelque chose comme Léo Zamor, je
crois… Maria était destinée à une grande carrière. Enfin, c’est le docteur
Darcour qui la séduite, un bel homme il est vrai.
-Et après ? glissai-je audacieusement sur le ton le plus timide possible.
-Euh ! les Darcour ont eu deux enfants Julien et Mycènes, puis ils sont
partis en Afrique noire. Ils y sont restés un an ou deux, je crois, et ont
regagné la Métropole. Tiens, mais il y un détail qui m’échappe et auquel je
n’avais jamais pensé.
J’osai un :
-Quoi donc ?
Le médecin urgentiste perdu dans ses pensées et perplexe, se parlait à lui-
même.
-Je me souviens qu’à leur retour d’Afrique, ils avaient ramené deux
fillettes, des jumelles. J’ai eu l’occasion d’en voir une, elle vient souvent
voir son père à l’hôpital.
-Oui, c’est Hévanne Darcour.
-C’est ça. Je me demande bien ce qu’est devenue l’autre ?

10 L’anniversaire
Samedi 1er novembre 1951.
122 En contrepartie de l’Esprit

Je m’habillai, pris un rapide déjeuner et allai courir le long de l’Isère avec


Bertrand. Je passai le reste la matinée à travailler sur mes cours. En début
d’après-midi, je sortis ma plus belle chemise. Je m’admirai dans la glace.
-Ça va mon vieux, tu es beau.
Je fis le tour du jardin et frappai à la porte de l’entrée principale. Je fus
accueilli par Maria Darcour.
-Ah ! Pascal, vous voilà enfin, tout le monde est déjà là, nous allions
descendre vous chercher.
Hévanne me présenta les trois amies qu’elle avait invitées. Je les avais
entraperçues au lycée. Il y avait notamment Sophie avec un décolleté
plongeant qui la métamorphosait de sa blouse grise habituelle et qui aurait
sûrement plu à Bertrand.
Jean Darcour parut surpris par mon arrivée. J’eus la désagréable impression
qu’il n’appréciait guère ma présence. Maria lui murmura quelques mots à
l’oreille. Esquissant un léger sourire, il s’approcha de moi et me serra la
main.
-Pascal, ma femme m’a parlé de vous. C’est vous qui avez sauvé notre fils.
Je n’étais pas ce jour-là à l’hôpital pour vous remercier, je le fais
aujourd’hui.
Nous passâmes ensuite dans la salle à manger. Jean Darcour prit la parole :
-Buvons à la santé de Hévanne. C’est maintenant une vraie demoiselle.
La gouvernante apporta un plateau chargé de boissons, puis elle retourna
chercher un énorme gâteau au chocolat. Hévanne souffla ses bougies et
déballa ses cadeaux essentiellement constitués de livres et d’habits. Je lui
avais personnellement offert les Catilinaires de Cicéron.
On but, on mangea. Jean Darcour nous raconta ses aventures en Afrique, son
premier voyage dans l’armée, et son deuxième avec Maria. Mycènes affirma
que son père radotait, que l’on avait déjà entendu ces histoires des milliers
de fois. Ce qui fit rire tout le monde, sauf peut-être Jean Darcour. Maria
m’interrogea sur mes études et mes parents. Je lui expliquai qu’ils étaient
horlogers.
A la fin du goûter, je demandai à Hévanne les toilettes.
-Au premier étage, la première porte à droite après l’escalier.
Cela me faisait étrange de pénétrer dans cette partie de la maison, interdite
depuis mon arrivée. J’en tremblais des oreilles. Atteignant le perron de
l’escalier, je remarquai la deuxième porte à droite légèrement entrebâillée.
Elle menait sans doute à la chambre de Hévanne.
-Si j’osais…
Je poussai légèrement la porte et pénétrai dans la chambre. Celle-ci,
nettement plus ordonnée que la mienne, était tapissée de livres et de revues.
Grenoble automne 1951 123

Il y avait posé sur le bureau un petit cahier noir. Je l’ouvris et le parcourus.


C’était une description exhaustive des faits et gestes journaliers de Hévanne.
Elle dressait un portrait détaillé de chaque nouvelle personne rencontrée.
-Tiens, un passage sur moi.
Je le lis avec curiosité :
« Pascal Bollez : il est grand, brun, avec des yeux gris. Il porte toujours le
même manteau noir... Je l’ai rencontré à la bibliothèque travaillant sur une
version latine, mais ce n’est visiblement pas un latiniste… Il a un côté
chevaleresque, il me rappelle Gérard Philippe dans Fanfan la Tulipe... Je ne
supporte pas son ami Bertrand, toujours à se vanter. Je me demande ce que
Sophie peut lui trouver. »
J’étais flatté par les écrits de Hévanne me concernant. Il s’ensuivait d’autres
passages du même genre sur ses relations personnelles, notamment avec
Sophie. Cela allait des détails les plus futiles tels les ongles de la jeune fille,
à des confidences sur sa camarade.
« …hier, Sophie m’a beaucoup inquiétée. Elle avait pleuré toute la nuit. Elle
m’a révélé qu’elle avait des problèmes avec son père. »
Tournant les pages du cahier, je remarquai qu’il n’y avait rien sur sa famille,
ni sur son père, ni sur sa mère.
J’allai rapidement au toilette puis redescendis l’escalier. Troublé par ma
lecture, je fus interpellé par Jean Darcour.
-Pascal, vous voilà enfin, nous parlions de vous.
-Ah ! Et à quel sujet ?
-Hévanne prétend que vous voulez devenir ethnologue.
Je n’appréciais généralement pas la divulgation des confidences. Malgré
tout, me sentant en confiance dans la famille Darcour, je me lançai :
-Oui, c’est mon dada. Je rêve de voyages outremer. Je pense que malgré
leur apparente diversité, les êtres humains partagent de nombreux
comportements communs. J’aimerais partir à la recherche de ces similitudes.
-Ambitieux programme.
-Par exemple, partout dans le monde, on retrouve le même modèle familial
que le vôtre. Un père, une mère et des enfants.
-Je n’avais pas l’impression d’être une famille aussi normale que ça, mais
bon…
-Si, si, vous êtes tout à fait dans la norme. Contrairement à d’autres
mammifères carnassiers, il n’existe pas chez les humains de système de
meute et de mâle dominateur.
Jean Darcour observait sa femme en souriant.
-Pourtant, je me verrais bien en mâle dominateur, moi.
-Nous ne sommes pas des loups, dit Julien, hou, hou !
124 En contrepartie de l’Esprit

La conversation continua dans la bonne humeur sur les louves et l’initiation


latine de Julien. Le garçonnet étudiait la légende de Remus et Romulus. Il
tint à nous la remémorer.
-Romulus tua son frère jumeau Remus et fonda le plus vaste empire que la
terre n’ait jamais connu.
-Tu sais Julien, conclut son père, ce sont de vieilles légendes écrites à
posteriori.
La gouvernante apporta de nouvelles boissons et l’anniversaire se termina
joyeusement.
La famille Darcour me semblait un bon sujet d'expérimentation. Elle
paraissait normale, pourtant elle comportait un rien d'étrangeté qui
irrémédiablement voulait la faire sortir des canons. Je décidai de l'étudier
pour vérifier les théories de l'ethnologue et en approfondir certains
principes.
Comme les physiciens (chers à Hévanne) dans la quête de lois de l'univers,
Lévi-Strauss avait cherché à travers les sociétés humaines, des lois
universelles et comportementales, des dénominateurs communs de la morale
humaine.
Pour cela, il avait étudié en chaque société les interdits, les hiérarchisant à
l’aide des peines induites (un ethnologue souhaitant déterminer les interdits
en France, ce serait plongé dans notre code pénal). Il avait rejeté le viol, le
droit de cuissage restant trop souvent prépondérant.
Il avait retenu l’homicide.
Enfin, il s’était intéressé aux liens de parenté et avait retenu l’interdit de
l’inceste. Selon lui, cet interdit renforçait les liens matriarcaux, notamment
ceux entre la mère et la fille, cette dernière ne pouvant être la rivale de sa
mère. Il favorisait par la même l'éducation des enfants, éviter les
consanguinités, et permettait le maintien de la race. Quiconque enfreignait la
loi, se mettait logiquement au ban de l'espèce.
M’intéressant aux relations de parenté chez les Darcour, je détectais
aisément un lien affirmé entre Maria et son fils Julien. Mycènes semblait
naturellement plus proche de son père. Quant à Hévanne, son cas était
certainement le plus complexe. Jean Darcour était fier de sa fille et Maria
Darcour restait la principale confidente. Néanmoins, les rapports mère fille
paraissaient étranges, voire ambigus. La mère, très attachée à sa fille aînée,
le manifestait finalement assez peu, comme si elle souhaitait désespérément
cacher à son mari une relation privilégiée et mystérieuse. Quel secret y
avait-il derrière tout ça ?
Grenoble automne 1951 125

11 Monsieur Georges Graal


Monsieur Georges Graal était gascon et pour notre malheur, notre professeur
de mathématique. En prononçant son nom, il aimait accentuer longuement
les deux voyelles intermédiaires. Il en était fier, ainsi que de sa corpulence
et de sa taille bien supérieures à la moyenne. Il se plaisait à rappeler son
centimètre et demi de plus que le Général De Gaulle. Avec sa peau blanche,
son poids à faire chavirer l’estrade du tableau, et ses grosses joues rouges, il
ressemblait à un bouffon du roi, pourtant c’était la peur qui nous assaillait,
lorsque nous pénétrions dans sa salle de classe. Durant ses cours, il faisait
preuve d’une sévérité extrême.
Ce matin, Monsieur Graal s’était montré impitoyable avec l’un de nos
camarades, Maurice, et nous en débattions dans la cour de récréation.
-Il faut agir les gars, s’esclaffa Jean-Paul, on ne va pas se laisser faire par
un taré comme ça.
-Tu sais Jean-Paul, ajouta Bertrand, il y a peut-être un moyen, on m’a
raconté des choses sur ce professeur, des choses pas bien nettes...
-Que veux-tu dire ?
Bertrand n’en dit pas davantage, mais le lendemain il se confia à moi.
-C’est Maurice qui m’a raconté l’histoire. La semaine dernière, le père
Graal l’avait collé, il l’avait convoqué dans la classe des filles, où il y
enseigne aussi. Pendant le cours, Maurice, il avait du mal à se concentrer sur
son travail, il ne pouvait pas s’empêcher de mater les filles.
-Ouais, ça ne m’étonne pas de lui.
-Vers la fin du cours, le père Graal a fait venir une élève au tableau, et lui
est resté assis derrière son bureau. Maurice, il a eu cette intuition, car lui
aussi, sa bitte, elle le démangeait. Il voyait le père Graal mater la fille, son
petit cul bougeant à chaque mouvement de craie. Graal respirait de plus en
plus fortement. Pour Maurice, il n’y avait pas de doute, Graal se masturbait.
-C’est incroyable. Et la fille, c’était qui ?
-Tiens-toi bien. C’est la gamine, Hévanne Darcour.
Je restai silencieux. Bertrand continua de me parler de choses et d’autres. Je
l’écoutai à peine. Je l’entendis vaguement prononcer le prénom Sophie.
-Tiens au fait, ta belle, c’est une bonne copine de Hévanne Darcour.
-Ah oui ?
-Elle l’avait invitée à son anniversaire. On pourrait organiser quelque
chose tous les quatre.
-Oui, bonne idée.
La cloche sonna, nous pénétrâmes dans le bâtiment.
126 En contrepartie de l’Esprit

J’avais toujours eu quelques facilités pour les sciences. Ma mère prétendait


que j’avais hérité ça d’un grand-père luthier et violoniste à ses heures.
Quand je prétendis avoir oublié mes exercices, Monsieur Graal marqua sa
surprise et sa réprobation. Sans faillir, il me convoqua à l’heure de colle. Je
m’y rendis le lendemain. Je vis Hévanne au premier rang, elle fit mine de ne
pas me connaître. Le père Graal n’interrogea pas de jeune fille au tableau. Il
fit lui-même l’exercice.
A la fin du cours et une fois toutes les lycéennes sorties, il me convoqua à
son bureau. Je tremblais.
-J’aimerais savoir pourquoi vous avez tenu à assister à cette leçon.
-Je n’avais pas fait mes exer…
Le père Graal me coupa d’un geste d’impatience, il ne croyait pas un mot de
ma version.
-Je compte sur vous pour que cela ne se reproduise plus
-Bien monsieur.
Le père Graal me fixait menaçant, puis il esquissa un sourire.
-Si je ne me trompe pas, vous logez dans la maison de Hévanne Darcour.
-Oui monsieur... Comment le savez-vous ?
-Cela ne vous regarde pas, mon petit ami. C’est bon vous pouvez partir.
Alors que je me tenais dans l’embrasure de la porte, il ajouta.
-Monsieur Pascal Bollez, il ne faut pas écouter ce que disent les autres
élèves. Certains racontent n’importe quoi.
Je ne répondis rien. Je sortis discrètement de la salle de classe.
Fils de notable, Bertrand connaissait par son père tous les potins de la ville.
Il me révéla par la suite les faits suivants :
Avant de devenir professeur au lycée Champollion, Georges Graal avait eu
une vie bien tortueuse. Séminariste au Vatican pendant quelques années, il
avait rêvé de gloire, de puissance et de complots diplomatiques. Ses
penchants sexuels avaient fini par être décelés, et quelles qu’aient été
réellement ses fautes, elles avaient été jugées suffisamment grave par sa
hiérarchie, pour justifier l’abandon d’une carrière prometteuse dans la
prêtrise.
Il avait alors été prudemment orienté vers l’enseignement des sciences
théoriques, ce dont il s’était facilement accommodé. Déjà tout petit, Georges
Graal avait manifesté quelques dons pour les mathématiques, son esprit
tourmenté s’adaptant finalement assez bien avec l’étude algébrique. Sur les
traces d’Evariste Galois, il avait fait paraître dans des revus d’avant-guerre
des articles novateurs sur l’étude des groupes. Ces articles avaient été
totalement ignorés des profanes, appréciés seulement par quelques esprits
Grenoble automne 1951 127

éclairés dont faisait parti un des proches du Recteur de l’académie de


Grenoble.
Il avait ensuite participé à quelques entreprises missionnaires outremer,
notamment en Afrique subsaharienne. L’épiscopat, dont il dépendait, avait
finalement perdu sa trace pendant la guerre. A la libération, à la recherche
d’un travail et par l’entremise du proche du Recteur, il s’était retrouvé
professeur de mathématiques au lycée Champollion.

12 Sophie
Ces dernières années, Sophie avait vu changer son corps. Des seins lui
étaient apparus, des poils avaient poussé, et elle avait perdu fréquemment du
sang. Au début, tout cela lui avait paru bizarre, elle en avait presque
souffert. Puis elle s’était aperçue que les hommes l’admiraient dans la rue.
Elle en avait éprouvé bien du plaisir et de la fierté.
L’année dernière, elle avait sympathisé avec Hévanne, une jeune fille
intelligente avec qui on ne s’ennuyait jamais. Vive et gaie, Hévanne
distrayait ses camarades de ses plaisanteries et les entraînait dans de
nouveaux jeux. Sophie l’aimait beaucoup et se confiait souvent à elle. Elle
lui avait évoqué à demi-mot ses difficiles rapports avec son père.
Comme celui de Sophie, le corps de Hévanne avait débuté sa transformation.
Il lui poussait des petits seins dont la taille semblait encore ridicule à
Sophie, surtout comparés aux siens. Elle avait remarqué que certains
garçons commençaient à s’intéresser à son amie, mais rien à voir avec le
succès qu’elle avait avec les hommes.
Cependant, Sophie pensait que Hévanne avait quelque chose d’étrange,
quelque chose qui l’effrayait parfois un peu. Etaient-ce cette intelligence
phénoménale qui surprenait bien des professeurs et cette sérénité qui
impressionnait encore d’avantage Sophie ? Comme toutes les jeunes filles
de son âge, Sophie doutait beaucoup d’elle-même, de son avenir, des
garçons. Etait-ce l’attirance de Hévanne pour les matières fécales, une de ses
obsessions manifestes? Etaient-ce ces intuitions incroyables, quasi
surnaturelles ? Hévanne avait tout de suite compris pour Sophie et son père.
Sûrement que oui. Néanmoins, il semblait à Sophie qu’il y avait autre chose,
autre chose de plus vertigineux. Mais quoi ?
Ce matin-là, Sophie se tenait devant les portes du lycée en attendant son
ouverture. Il faisait sec et froid. Les premiers rayons de soleil émergeaient
du massif de la Chartreuse et elle leva la tête pour en profiter. Elle vit arriver
Bertrand qui lui sourit. Elle lui répondit par un sourire. Il ne lui avait jamais
parlé, mais elle savait qu’il faisait partie des hommes à qui elle plaisait. Elle
128 En contrepartie de l’Esprit

le voyait souvent la regarder à travers les grillages de la cour de récréation.


Ce Bertrand était mignon, et après tout elle aurait été prête à aller un peu
plus loin avec lui. Pourtant, comme la plupart des autres garçons, il était
resté en retrait, n’osant pas aller la voir.
Bertrand n’avait pas bien dormi, excité par sa décision d’agir. Il avait
remarqué qu’elle arrivait en avance le matin, attendant devant les portes du
lycée. C’était l’instant propice pour lui parler, estimait-il. Il avait pris dans
sa poche droite quelques cigarettes américaines et dans sa poche gauche un
sachet de fraises tagada, au cas où. Il s’approcha d’elle, lui tendant le paquet
de cigarettes.
-Tu en veux une ?
La jeune fille au corps de femme le considéra effrayée. Ce n’était peut-être
pas la bonne approche. Il décida de changer de stratégie et d’utiliser sa
deuxième botte. Il sortit son sachet de bonbons.
-Tiens, c’est pour toi.
Les bonbons avaient rassuré la jeune fille, la cigarette représentait pour elle
un interdit trop grand et encore impossible à transgresser. Elle ne s’en
priverait pas quelques années plus tard, puis elle le regretterait. Elle sourit à
Bertrand et enfonça sa main dans le sachet.
Bertrand était fier. La première partie de son stratagème avait fonctionné. Il
sentit chez Sophie le désir de lâcher les méfiances inculquées depuis
l’enfance, le désir d’accorder une part de sa confiance. Il attaqua, la fixant
droit dans les yeux.
-Mon ami Pascal et moi comptons aller à la patinoire, jeudi en début
d’après-midi.
Moins convaincant, il continua, la fixant dans les seins.
-Tu pourrais venir avec nous, euh ! amène aussi une copine.
La jeune fille parut indécise. Elle avait été surprise par une attaque aussi
directe. Pendant un quart de seconde, Bertrand eut très peur, il sentit des
gouttes de sueur couler le long de son front. En fait, Sophie apprécia la
franchise du garçon. Elle détestait les hommes timides. Elle se rappela aussi
que Hévanne lui avait parlé de ce Pascal.
-C’est entendu, rendez-vous à quatorze heures devant la patinoire.
J’amènerai mon amie Hévanne.

13 La patinoire
Nous nous retrouvâmes le lendemain devant l’entrée de la patinoire. A
l’intérieur, les couples se formèrent. Bertrand prit la main de sa Sophie, et
Grenoble automne 1951 129

ils s’élancèrent sur la glace, se racontant leur vie qui commençait. Hévanne
me tendit la main gauche, je la lui pris, nous suivîmes Bertrand et Sophie.
L’avantage de la patinoire, c’est qu’excepté les figures compliquées, il suffit
d’enchaîner les ronds sur la glace. Ainsi, le cerveau déchargé du contrôle
d’un corps effectuant de simples figures circulaires, peut entretenir une
conversation soutenue.
-Je voulais te poser une question depuis longtemps, comment dire ?...
-Tu penses à ma couleur de peau, elle n’est pas la même que celle de mes
parents. Tu n’es pas le seul à te poser des questions.
-Euh ! je ne veux pas être indiscret.
Nous effectuâmes silencieux quelques ronds monotones. Enfin, elle me
révéla :
-Comme tu t’en doutes, ma mère et mon père ne sont pas mes vrais
parents. Mais je les aime comme tels. Je suis originaire d’Afrique, du
Sahara. On ne sait pas grand chose sur ma mère biologique car elle est morte
à ma naissance.
-Oh pardon ! je ne voulais pas…
-Ne t’inquiète pas, ça aussi, j’en ai l’habitude. Quant à mon père
biologique, personne n’a jamais rien su sur lui. Il était sûrement originaire
du Sahara, lui aussi. Mon père m’a connue toute petite lors de son premier
voyage en Afrique. Lui et ma mère m’ont adoptée lors du deuxième voyage.
J’avais sept ans. Ils m’ont ensuite ramenée en Europe.
-Et tes autres frères et sœurs ?
-Il s’agit bien de leurs véritables enfants… Cependant, mes parents
adoptifs n’ont jamais fait de différences entre eux et moi, bien au contraire.
Voilà, je t’ai tout dis sur mes origines, petit curieux !
-Petit curieux, n’exagérons rien, je sais rester sur ma réserve.
Hévanne stoppa net, et me toisa malicieusement.
-Alors, comme ça, monsieur n’est pas curieux. Monsieur va fouiller les
chambres de jeune fille pendant leur anniversaire, et monsieur sait rester sur
sa réserve.
-Merde, pensais-je, comment a-t-elle bien pu savoir ?
Je bredouillai quelques mots inintelligibles.
-Ben, c’est-à-dire, que…
-Allons, allons, même si la curiosité est un vilain défaut, je t’avoue que
cela m’a fait plaisir. Ça prouve que tu t’intéressais à moi. J’ai cru un instant
que tu allais tout découvrir, tout comprendre en lisant le livre. Je l’espérais
presque…
-Mais découvrir quoi ?
Elle m’entraîna de nouveau dans les ronds.
130 En contrepartie de l’Esprit

-En te voyant, j’ai compris que je pouvais avoir confiance en toi, tu ne


représentes pas les menaces habituelles.
-Menaces ? Ta mère m’a déjà fait une remarque de la sorte le jour de
l’accident de Julien.
-Oui, des gens nous en veulent. C’est pour cette raison que nous avons dû
quitter la région parisienne en catastrophe et venir ici. Mais j’ai l’impression
que c’est déjà trop tard. Ils nous ont de nouveau repérées. Ils suivront notre
trace partout.
-Qui ça ils ?
-Les adversaires de l’humanité.
Hévanne ne paraissait pas être une jeune fille illuminée. Sa réponse m’avait
étonné.
-C’est-à-dire ?
Elle ne répondit pas, elle poussa un long soupir de résignation. Nous nous
arrêtâmes de patiner. Elle se rapprocha de moi. Ses grands yeux verts me
fixaient, je sentis mon cœur s’accélérer.
Devant nous, Bertrand et Sophie s’étaient arrêtés de patiner depuis plus
d’une demi-heure, ils se bécotaient maintenant sans relâche. Le corps de
Hévanne se serra contre le mien. Elle leva la tête et me tendit ses lèvres. J’y
déposai délicatement les miennes. Ce fut un tendre baiser, très pur.
Nous quittâmes la patinoire pour notre demeure commune. Quelques
centaines de mètres avant la maison, sans que personne ne nous voie, nous
nous embrassâmes de nouveau. Elle ajouta.
-J’aimerais que tu viennes me retrouver cette nuit dans ma chambre, je
laisserai ma fenêtre entrouverte. Tu pourras grimper par le balcon. Ça aussi,
je sais que tu l’as déjà fait.
Je parus sûrement un peu gêné. Elle poursuivit :
-J’ai un autre secret à te confier. Je veux que tu le saches rapidement.

14 Masturbation
Chaque soir avant de m’endormir et m’aidant de la pulpeuse Sophie, je me
masturbais. Je me doutais que Bertrand, à fréquence encore plus grande,
devait exécuter ces plaisirs solitaires, rêvant lui aussi de la jeune fille. Il
m'en avait parlé à demi-mot, bien que le sujet soit intime et que les
adolescents hésitent à l’aborder. La masturbation restait taboue et son usage
interdit. Les jeunes mâles fiers avaient honte d'avouer un acte synonyme
pour eux de frustrations. Heureusement, ça ne les empêchait pas pratiquer (il
s’agissait tout de même du canal historique des pulsions de l’espèce). Le
soir après s’être couché, Bertrand se masturbait. Le matin, il se masturbait.
Grenoble automne 1951 131

En milieu de journée ça le démangeait, je le voyais courir aux toilettes, il se


masturbait.
Après la patinoire, Bertrand avait entraîné Sophie dans des vestiaires isolés.
Il avait essayé de lui retirer son chandail, mais la jeune fille avait refusé et
s'était débattue. Bertrand avait finalement accepté. Il lui avait alors
longuement caressé à travers les vêtements le ventre et les seins. Sophie
avait d'abord été réticente, puis elle s'était laissée faire. Bertrand faisait ça
bien. Il la touchait patiemment et tendrement, lui recoulant des « je t’aime ».
Elle trouvait ça fort agréable. Elle appréciait de plus en plus ce garçon.
Pendant de longues années, Bertrand se masturberait se remémorant ces
instants.
Paradoxalement, alors que Hévanne m’attirait, je ne me masturbais pas en
pensant à elle. Je trouvais ça sale et indigne de l’amour que je lui portais.
J’étais coupé en deux, d'un côté mon sexe entraîné par celui de Sophie, de
l’autre mon cerveau hanté par celui de Hévanne. La fusion semblait
impossible. Le baiser échangé avec Hévanne et la sensation de son corps,
avaient réconcilié mes deux organes. Alors ce soir là, j'osai. Avec un plaisir
jusqu’à là inconnu, je rêvais de Hévanne.
Dans ma cellule des sœurs de Saint-Martin, par la chair et l’esprit fusionnés,
seul, je connus la jouissance.

15 La sœur
Trop excité pour dormir, j’attendis quelques heures allongé sur mon lit. Vers
deux heures du matin, je me décidai à sortir de ma chambre. Après avoir
silencieusement ouvert la porte, je me retrouvai dans le jardin. Dehors il
faisait froid, il avait beaucoup plu pendant la journée et l’herbe était humide.
Je me glissai le long du mur, puis entrebâillant la fenêtre, me hissai dans la
chambre. A l’intérieur la lumière s’alluma.
-Euh ! Hévanne, mais, mais, vous êtes doubles, bafouillai-je.
Le choc fut brutal. Quelques heures à peine après l’union de mon pénis et
mes neurones, c’était la scission de mon amour. Devant moi, se tenaient
deux Hévanne. Elles avaient les mêmes cheveux noirs, les mêmes lèvres
rouges, les mêmes yeux verts… Elles s’opposaient cependant par leur habit
et surtout par leur attitude. L’une en chemise blanche était souriante, l’autre
en pyjama nettement moins. La souriante s’avança vers moi, elle me prit par
la main.
-Etait-ce celle que j’avais embrassée ? me demandai-je un peu bêtement.
J’eus bientôt ma réponse.
132 En contrepartie de l’Esprit

-Pascal, j’avais envie de te le dire depuis longtemps. A la patinoire, j’ai


pris ma décision, je sens que l’on peut te faire confiance.
Elle se tût et jeta un coup d’œil à sa sœur jumelle qui ne desserrait pas les
dents. Elle reprit.
-Je ne m’appelle pas Hévanne. Mon prénom, c’est Hanna. Et ma sœur
jumelle, c’est Héva. Seule l’une de nous deux sort de cette chambre à la fois,
l’autre y reste cloîtrée. Aux yeux de tous, nous ne formons qu’un seul être.
Dans notre journal, nous écrivons tout. Chacune peut ainsi prendre
connaissance des actes de l’autre, des gens qu’elle a connus.
J’eus l’étrange sensation qu’elles s’étaient un peu foutues de moi.
-J’ai eu à faire parfois à l’une, parfois à l’autre, sans me douter de rien.
C’est incroyable votre truc. Et personne n’est au courant de ce petit jeu ?
Sophie ne sait rien ?
-Non, personne n’a rien deviné. Comme tu le constates, il est difficile de
nous distinguer.
-Et oui monsieur le latiniste, ajouta la jumelle restée muette, tu es le
premier à connaître notre stratagème. Nous n’avons bien sûr pas mis Sophie
au courant. Nous l’aimons bien, mais c’est une vraie pipelette.
-A la bibliothèque, c’était toi Héva. Et à la patinoire, c’était toi Hanna.
-Oui, dit-elle en me serrant la main.
-Mais pourquoi, pourquoi tout ça ?
Instants de silence. Héva prit la parole :
-Hanna voulait te révéler qui nous étions. Moi j’hésitais, bien que toutes
les deux on t’aimait bien, une sorte de Fanfan la Tulipe, comme tu as pu le
lire.
-C’est moi qui t’avais repéré le jour de la rentrée, dit Hanna.
-C’est vrai, elle m’avait parlé de toi dans le journal. Alors je me suis assise
en face de toi à la bibliothèque, je me suis amusée à traduire ta version.
-C’est avec moi que tu as dansé au Saxo, dit Hanna.
-C’est aussi moi que tu as suivi jusqu’à la maison, assena Héva.
Je fixai celle-ci.
-Et c’est toi qui m’as donné rendez-vous au parc, tu voulais que je quitte la
maison.
-Oui, reconnut Héva, j’avais peur que tu t’intéresses trop à nous… Cette
nuit, nous avons eu une grande discussion, Hanna et moi. J’ai fini par
accepter et on t’a laissé venir.
-Alors pourquoi tout ça ? insistai-je.
-C’est moi qui aie eu cette idée avant notre arrivée à Grenoble, poursuivit
Héva. Je l’ai proposé à notre père, il a un peu hésité, puis il a fini par
accepter. Comme te l’a déjà dit Hanna, nous sommes menacées. Nous avons
Grenoble automne 1951 133

essayé d’y échapper, partout ils nous ont retrouvées. Je pensais que notre
gémellité nous rendait trop visibles. Il aurait peut-être été plus sage de nous
séparer, mais c’était difficile. Nous étions bien avec nos parents adoptifs, et
aucunes de nous ne voulaient les quitter. J’ai alors eu l’idée de nous
confondre en une seule. Il y avait des inconvénients, mais nous nous
sentions en sécurité.
-Pourtant, dit Hanna, il va peut-être de nouveau falloir fuir.
-C’est vrai, poursuivit Héva. Depuis la rentrée scolaire, ils sont sur notre
trace, je crois qu’ils sont maintenant très proches.
-Ils, qui ça ils ?
-Tout ce que je sais, c’est que ce sont des hommes comme toi et moi...
Maintenant que nous t’avons tout révélé, s’il te plait retourne dans ta
chambre. N’oublie pas que nous comptons sur ta discrétion.

16 Le parc du parlement (2)


Je finis par m’endormir dans des visions hiroshimesques de fusions et
scissions nucléaires. Le lendemain, je me réveillai en sursaut, me demandant
si je n’avais pas rêvé. Je vis alors un message sous la porte, il était signé
Hanna Darcour. Elle me donnait rendez-vous aux jardins du parlement le
soir après les classes.
Il y avait beaucoup de vent, les feuilles maintenant grises et mortes
tournoyaient à travers le ciel sombre de Grenoble. Je vis au loin une frêle
silhouette qui m’attendait. Je m’approchai, elle courut vers moi. Elle déposa
un long baiser sur mes lèvres. Ses joues mouillèrent les miennes. Je réalisai
qu’elle pleurait.
-Après ton départ, me dit-elle, nous nous sommes disputées Héva et moi.
C’est la première fois, aussi fort, depuis notre naissance. Je lui ai dit des
choses horribles. Maintenant je le regrette.
Je balbutiai :
-A cause, à cause de moi ?
Les beaux yeux verts remplis de larmes me contemplèrent longuement. Elle
tenta de les essuyer avec la manche de son manteau, renifla deux ou trois
fois, puis avoua en sanglotant :
-En partie seulement. En fait, c’est surtout à cause de notre père. Je lui ai
dit que c’était sa préférée, et ça je ne pouvais plus le supporter. Elle lui
fallait aussi tous les garçons... C’est elle qui est venue te voir à la
bibliothèque, je ne lui avais rien demandé.
Je n’avais que seize ans et elle treize, mais je me sentais fort. Elle tremblait
dans mes bras, et pour la rassurer, je resserrai mon étreinte.
134 En contrepartie de l’Esprit

-J’ai peur, dit-elle. Je sais qu’ils sont là. Héva veut rester, mais moi je
veux partir. Je veux m’enfuir avec toi. Emmène-moi s’il te plaît jusqu’au
bout de la nuit.
En écoutant ses angoisses bardamusiennes, je me sentis le seul capable de la
sauver. Je me rappelai qu’il y avait un train, vers le Muret mon pays natal, à
23 heures. En se dépêchant un peu, on pouvait l’avoir.
La découverte de cette gémellité avait éveillé en moi un détail étonnant et
inexplicable. Il fallait que je retourne dans mon pays pour le vérifier.
Nous passâmes rapidement à la maison des Darcour, où la famille et les
locataires vaquaient paisiblement à leurs occupations. Sur le seuil de
l’entrée, nous nous séparâmes, je descendis dans la cave chercher quelques
affaires et Hanna monta dans sa chambre pour en faire de même.
J’eus un instant peur de ne plus la revoir. Peut-être Héva allait-elle la
retenir ? Je fus rassuré en la voyant descendre par le petit escalier de service.
Nous tenant par la main, nous courûmes dans la nuit à travers champs
jusqu’à la gare. Nous eûmes juste le temps d’acheter deux billets pour le
Muret et de nous blottir dans un compartiment.

17 Vers le Muret
Je regardai autour de moi, suspicieux. Personne ne nous prêtait attention, il
était courant que des jeunes lycéens regagnent leur village montagnard en
fin de la semaine. Hanna appuya sa tête sur mon épaule. Un doux bonheur
nous enveloppa sous les couvertures fournies par la compagnie ferroviaire.
Bientôt, nous somnolâmes au rythme du ronronnement de la locomotive.
Je fus réveillé par le contrôleur. Bienveillant, il tamponna nos billets.
Hanna, elle aussi réveillée, n’avait plus envie de dormir, elle me demanda :
-Pourquoi m’as-tu emmenée avec toi ? Est-ce vraiment moi que tu
préfères ?
Je pris quelques instants pour répondre, il me fallait réfléchir. J’avais
éprouvé une profonde attirance pour Hévanne Darcour. La stupeur
d’apprendre la gémellité d’une personne que je croyais unique, avait jeté le
trouble dans mon esprit et n’était pas pour me déplaire. Toutes deux avaient
mon amour. Cependant, je compris que Hanna avait logiquement besoin de
se démarquer de sa sœur jumelle, je répondis alors prudemment :
-Celle que j’aime, c’est celle que j’ai vu danser au saxo, c’est celle que j’ai
embrassée à la patinoire.
Ces paroles rassurèrent Hanna et elle colla de nouveau son visage contre
mon épaule.
Grenoble automne 1951 135

-Tu sais, ça me fait tout drôle d’être avec toi. C’est la première fois que je
m’éloigne autant de Héva. Normalement, nous nous disons tout et nous
partageons tout… Je vais te raconter quelque chose d’étonnant. Tous les
matins, Héva et moi nous comparions notre corps. Et bien, la même nuit,
quelques poils noirs ont jaillis de notre pubis.
-Ah !
-Ça a été pareil pour nos premières règles, nous les avons eu le même jour.
Et maintenant, ma mère les a aux mêmes dates que Héva et moi. C’est
marrant quand même.
-Vous êtes toutes les deux simultanément devenues des femmes.
-Oui.
Les confidences de Hanna me rappelèrent ma propre transformation
corporelle, moins visible chez l’adolescent masculin. Je me souvenais avoir
été surpris par sa brutalité. Du jour au lendemain, j’étais devenu pubère.
J’avais sauté d’un état à un autre, brusquement, sans transition, sans
préambule, sans annonce extérieure. Néanmoins, je savais que mon
organisme avait travaillé depuis longtemps, peut-être depuis ma naissance,
pour le passage à cette nouvelle phase. Il l’avait fait de manière cachée,
intérieurement, en distillant quelques rares bribes d’indices au cours des
années qui avait précédé la métamorphose. Maintenant, je savais que j’étais
prêt pour l’amour.
Je pris la main de Hanna.
-Et avec tes parents, comment ça se passe ?
-Je les aime beaucoup, ils nous ont sauvées en Afrique. Contrairement aux
autres, ils ont été capables de nous différencier rapidement. Pourtant…
Elle hésita à poursuivre.
-... ces derniers temps, j’ai l’impression que mon père se transforme à
notre égard, qu’il préfère ma sœur de plus en plus... Je me rappelle une
scène qui m’a surprise. Héva et moi étions toutes les deux dans la salle de
bain. Héva était encore sous la douche, et moi j’étais en train de me
rhabiller. Tout d’un coup, mon père a pénétré dans la salle de bain. Au lieu
de sortir tout de suite, je l’ai vu contempler fixement le corps nu de Héva.
J’ai compris qu’il regardait ses poils pubiens naissants. Il paraissait surpris.
Puis il m’a vu, et a tout de suite refermé la porte.
-Tu sais ça arrive, les parents sont souvent les premiers surpris de voir leur
enfant grandir.
-Je sais. Mais en cet instant, Jean Darcour m’est apparu comme un
étranger, plus comme mon père.
Elle finit par se rendormir contre mon épaule.
136 En contrepartie de l’Esprit

18 La chapelle des vierges noires


Vers cinq heures du matin, nous arrivâmes au Muret et sortîmes du wagon
somnolents. Il faisait encore nuit noire, et un froid glacial nous enveloppa.
-Où allons-nous Pascal ?
-Je n’ai pas envie de revoir mes parents pour l’instant. En plus avec mon
père, la dernière fois, ça c’est mal passé.
Elle esquissa un léger sourire.
-Oui, et s’il te voit amener des filles…
-En effet. J’ai une autre idée, je connais un petit refuge dans la montagne,
il faut quatre heures de marche pour l’atteindre, nous y serons tranquilles et
en sécurité. Surtout, la nature y est belle.
J’étais fier de faire découvrir à Hanna mon pays.
-Et puis, il y a quelque chose que je voudrais te montrer, quelque chose de
mystérieux.
-Ah ? répondit simplement Hanna.
Nous suivîmes serrés l’un contre l’autre un chemin raide qui gravissait la
montagne. Bientôt, les premiers rayons du jour pointèrent au-dessus des
crêtes. Nous nous plaçâmes face au soleil pour grappiller quelques
particules de chaleur. Vers huit heures du matin, nous atteignîmes enfin le
col du Bonhomme. La nature nous offrait un spectacle fabuleux, devant
nous se détachait le massif des Ecrins, derrière le plateau du Vercors, et au-
delà une mer de montagnes enneigées.
-C’est très beau, mais je suis épuisée, m’avoua Hanna, quand est-ce qu’on
arrive ?
-Encore une heure de marche et nous y serons.
Elle marchait péniblement, de plus en plus fatiguée, je la soutenais par les
épaules.
-Voilà la croix de la chapelle, même si le refuge n’est plus très loin, nous
allons faire une halte dans la chapelle.
Nous y pénétrâmes silencieusement, quelques cierges éclairaient la voûte en
berceau. Je me dirigeai vers l’autel. Il y trônait deux petites statues de la
vierge Marie. J’en pris une dans chaque main.
-Regarde leur peau, elle est foncée comme la tienne, c’est pour ça qu’on
appelle cet endroit, la chapelle de la Vierge noire. Certains prétendent que
ces statues sont faites d’un bois exotique qui a noirci sous l’effet de la
fumée des cierges… Regarde aussi leur visage, tu ne trouves pas qu’on
dirait le tien ?
Hanna prit délicatement une vierge et l’examina.
-Oui, un peu, reconnut-elle.
Grenoble automne 1951 137

-Avant, ces statues étaient dans deux chapelles différentes, celle de la


Vierge noire d’en bas et celle de la Vierge noire d’en haut. Il y a deux ans, le
barrage du Nainborant a été construit, ça a noyé la chapelle d’en bas et sa
Vierge noire sous les eaux d’un lac artificiel… Une nuit, par miracle, on a
retrouvé les deux Vierges réunies dans la chapelle d’en haut.
Hanna écoutait impassible.
-Maintenant, il est impossible de les distinguer… Je viens souvent ici et la
dernière fois, j’ai fait une découverte étonnante, tu vas voir !
Je rapprochai les deux statues et les emboîtai parfaitement, l’une contre
l’autre, au niveau de la tête. Hanna parut stupéfaite, elle se sentit chavirer.
-Ça va, ce n’est rien, affirma-t-elle.
Elle n’en dit pas plus. Elle était épuisée.
Alors je la portai à quelques dizaines de mètres plus haut jusqu’au refuge, et
allumai un feu dans le foyer de la cheminée. Lorsqu’il fit bien chaud, je lui
retirai ses vêtements trempés et les mis à sécher devant les flammes. J’en fis
de même avec les miens. Je contemplai son corps nu qui devenait celui
d’une femme, je caressai son ventre, puis m’allongeai à côté d’elle. Nous
endormîmes enlacés dans la chaleur du feu crépitant. Dehors, il s’était mis à
neiger abondamment.

19 La caverne
Nous restâmes trois jours dans le refuge. J’allais acheter du lait, en bas dans
une étable. Cela suffisait à notre bonheur. Toute la nuit et une bonne partie
du jour, nous restions allongés, l’un contre, sur ou derrière l’autre. Je
m’agrippais à la douce et adolescente peau de Hanna, les contacts acharnés
de nos corps étrangers nous unissait tendrement.
Le matin, nous effectuâmes quelques promenades pendant lesquelles nous
eûmes de longues conversations portant surtout sur Héva mais aussi sur
Bertrand et Sophie.
-Sophie parlait souvent de son père, dit Hanna. Parfois, c’était pour dire
qu’elle l’aimait, que c’était de sa faute, qu’elle se sentait coupable. Parfois,
c’était pour m’avouer qu’elle le haïssait, qu’elle ne voulait plus le voir. Je
crois qu’elle venait tôt au lycée pour lui échapper.
-Pourquoi tout ça ?
-Elle a fini par me révéler, elle avait couché avec son père, plusieurs fois.
-C’est terrible… et sa mère, elle n’a rien fait ?
-Elle s’est écrasée, elle ne voulait pas ébruiter le scandale, son père est
militaire.
138 En contrepartie de l’Esprit

Hanna me fit promettre le secret, surtout auprès de Bertrand. Nous


n’abordâmes plus le sujet.
Le quatrième matin, bien avant le lever du jour, je descendis à l’étable,
laissant Hanna dormir. Sur le chemin du retour, il se mit à neiger fortement.
Lorsque j’atteignis le refuge, il était à moitié caché par une épaisse couche
de neige. Je poussai la porte. La table et les chaises étaient renversées, on
s’était battu. Je sortis et fis le tour du refuge, il n’y avait personne.
Sur la droite, je vis de larges empreintes de pas qui s’éloignaient vers la
ligne de crêtes. La neige tombante les effaçait peu à peu. Pris de panique, je
courus le long des empreintes à la poursuite de l’hypothétique agresseur de
Hanna. La neige redoublait, mes pieds s’y enfonçaient profondément, je dus
m’arrêter plusieurs fois pour reprendre ma respiration.
Les empreintes conduisaient jusqu’à une lumière émergeant d’une grotte.
Mort de trouille, j’y pénétrai silencieusement. Le spectacle que je vis, me
glaça de terreur.
La belle Hanna Darcour, les yeux verts exorbités, était enchaînée nue le long
de la paroi rocheuse. En face d’elle se tenait une gigantesque bête poilue et
monstrueuse, un mélange du singe et de l’homme. Je ne pus m’empêcher de
pousser un cri. La bête se retourna, je crus reconnaître le visage de Monsieur
Graal, mon professeur de mathématique. La bête émit un hurlement rauque
qui se propagea dans la grotte, elle se jeta sur moi, saisit mon corps, et
m’étrangla.
Hoquetant, je percevais un lointain et sourd grondement, il s’amplifiait. Les
murailles de la grotte tremblèrent, des pierres tombèrent, des fumées
envahirent la salle, je m’évanouis.

20 Le barrage
Je me réveillai, j’étais dans ma chambre d’enfant au Muret. J’entendis des
voix venant de la salle à manger. Je descendis. Il y avait du monde. La
famille Darcour et la mienne étaient réunies au grand complet. Mon père
m’accueillit de sa grosse voix.
-Ah ! Pascal, tu es enfin réveillé, nous avons eu très peur pour toi.
-Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
-Il y a trois jours, sous la pression des glaces, le barrage du Nainborant a
cédé. L’eau a tout emporté sur son passage, les falaises, la petite chapelle, le
refuge, tout s’est écroulé. Nous avons miraculeusement retrouvé le corps de
Hanna et le tien dans la grotte des crêtes. Vous avez eu sacrement de la
chance.
Ma mère me prit dans ses bras. Mon père continua.
Grenoble automne 1951 139

-Tu peux remercier Jean Darcour et sa fille Héva. C’est elle, qui a révélé
aux secours l’endroit où vous étiez. J’ignore comment elle l’a su.
-Les jumelles ont peut-être entre elles un don de télépathe, dit ma mère
caressant et serrant mes cheveux.
Visiblement réconciliées, Héva et Hanna me souriaient.
-Viens t’asseoir entre nous, dirent les Hévanne.
Elles s’écartèrent pour me laisser un peu de place. Je me sentais bien entre
elles, j’espérais ne plus jamais avoir à choisir. Mon père ouvrit une première
bouteille de Génépi, suivie par de nombreuses autres ouvertures.
En fin de soirée, nos deux familles s’étaient unies dans l’ivresse, je
demandai à Hanna.
-Et le mystérieux agresseur, qu’est-il devenu ?
-De qui veux-tu parler ? Les secours n’ont trouvé que nos corps.
-Heu ! Comment t’expliquer. Dans la caverne, j’ai cru reconnaître notre
professeur de mathématique, monsieur Graal.
-Alors toi aussi !... C’est vrai qu’il lui ressemblait étrangement. Il m’a
également rappelé quelqu’un de plus lointain, un homme blanc du Sahara
qui nous a kidnappées ma sœur et moi, lorsque nous avions un an. Il y avait
la même expression de terreur dans ses yeux.
140 En contrepartie de l’Esprit

Paris automne 1957

1 Le cimetière
Une petite pluie fine tombait sur le cimetière du Père-Lachaise. Maria
avançait à mes côtés, elle portait un tailleur sombre de velours et avait
enveloppé sa chevelure blonde dans un voile noir lui descendant jusqu’à la
taille. Sa démarche était hésitante, il avait beaucoup plu ces derniers jours et
ses talons hauts s’enfonçaient profondément dans la boue du chemin
caillouteux. Plusieurs fois, elle manqua de tomber et dut se raccrocher à
mon épaule. Je sentis ses doigts fins qui s’agrippèrent à moi et s’enfoncèrent
profondément dans mon corps.
Maria éprouvait le besoin d’aller visiter régulièrement la tombe de ses
parents, au moins une fois par mois. Contrairement à elle, je n’avais pas
envie de ressasser de douloureux souvenirs. Mon père avait été enterré au
cimetière parisien de Thiais, je n’étais allé le voir que deux fois, quelques
mois après ma sortie d’hôpital et après notre retour d’Afrique.
Habituellement, j’accompagnais rarement Maria dans ses visites. Je lui avais
proposé de venir ce matin-là, elle avait apprécié. Cette visite était peut-être
l’occasion de se retrouver.
Nous arrivâmes devant la tombe de la famille Genicci. Le professeur y avait
été enterré avec sa femme, son fils et le cousin de Maria. La tombe était
recouverte d’un épais marbre poli de Paros et dominait une légère butte. Un
fort vent nous fouettait le visage. Maria se baissa et déposa quelques fleurs
qu’elle dut caler avec des pierres, pour empêcher qu’elles ne s’envolent. Le
vent fit jaillir de son voile quelques boucles dorées dont j’aimais les reflets.
Elle se redressa et se serra un peu contre moi.
-Autrefois, mon père m’avait déclaré que son unique souhait, c’était de
mourir avant moi... Tu comprends, il a été très marqué par la mort en
parachute de mon frère aîné.
-Tu t’en souviens ?
-Un peu seulement, il y avait beaucoup d’écart d’âge. Mon frère est mort
dans un accident d’avion lorsque j’avais six ans. Cependant, j’ai été élevée
dans son constant souvenir, des photos en noir et blanc de son regard
lumineux trônaient sur la bibliothèque du salon… Ma mère ne s'est jamais
remise de sa mort et mon père a reporté sur moi la majeure partie de ses
espérances. J’ai été pendant longtemps sa principale confidente... Plus tard,
on s’est moins parlé.
-Un peu à cause de moi ?
Paris automne 1957 141

Elle me considéra avec malice.


-Peut-être... En tout cas, je ne comprends pas pourquoi mon père ne m’a
pas parlé de sa maladie, j’aurais aimé l’aider.
Nous restâmes de longues minutes devant la tombe. Maria qui tenait un
dernier brin de fleurs blanches, serré entre ses mains, le déposa. Au-dessus
de nous, le ciel s’était noirci, la petite pluie fine s’était transformée en forte
averse. Nous prîmes rapidement le chemin de la sortie.

2 Dans le laboratoire, avec Héva


Toute la journée, j’avais enchaîné de pénibles consultations. En fin d’après-
midi, j’abandonnai mes patients et me rendis à mon laboratoire, installé dans
une petite cour verdoyante du treizième arrondissement. La pièce principale,
vétuste et poussiéreuse, avait la particularité d’être façonnée de métal et de
verre. L’inconvénient d’être un four en été, était compensé par une lumière
douce et agréable en l’hiver. En début de soirée, lorsque le jour déclinait,
une délicieuse clarté céleste s’y répandait.
C’est là que je m’adonnais à mes activités favorites, la recherche sur la
transmission des gènes dans le cerveau. Récemment, de jeunes chercheurs
américains avaient révélé au monde entier leur découverte incroyable,
l’ADN support des caractères innés, était formé de deux tiges de
nucléotides, s’enlaçant en hélices.
-Comment la nature a-t-elle le don de trouver de telles formes ? m’étais-je
interrogé.
Ce questionnement m’avait enthousiasmé et relancé dans mes recherches.
Depuis trois mois, je m’étais de nouveau intéressé aux cellules du cerveau et
aux problèmes de leur réplication. J’effectuais de nombreuses expériences
sur des petites souris qu’un égoutier me procurait. Mon décor, rempli de
souris à la cervelle éventrée, ressemblait plus à celui d’un film d’horreur
qu’à un laboratoire médicinal. Pour les souris, rangées dans des empilages
de cages grillagées, j’étais le bourreau démiurge leur signifiant les derniers
instants de leur vie.
Chaque soir, Héva venait me rendre visite, elle me donnait des conseils et
des suggestions dans ces recherches solitaires. Ce soir là, encore plus que les
autres, j’attendais impatiemment sa venue. Je pensais à ses rires, aux
histoires qu’elle allait me raconter. Enfin, j’entendis se refermer la lourde
porte métallique de la cour, suivi de légers pas sur les pavées.
-Tu as toujours le même sourire Héva, il n’a pas changé depuis notre
première rencontre.
142 En contrepartie de l’Esprit

-J’ai très peu de souvenirs de mon séjour en Afrique. C’est un rêve si


lointain.
-C’est un peu pareil pour tout le monde. La petite enfance ressemble à un
grand songe. La vie d’adulte est plus compliquée, parfois le réveil est
douloureux.
-En fait, je garde principalement le souvenir de ta venue avec Martini, et
de celle avec maman quelques années plus tard. Entre, c’est très flou.
Je souris.
-C’est gentil de se rappeler surtout de moi. Entre temps, tu as sans doute
connu trop de violence. Ton esprit a fait le tri et tu as oublié.
-Peut-être. Pourtant, je n’ai pas vraiment de mauvais souvenirs. Je me
souviens d’eau et de verdure, il faisait chaud, et c’était agréable. Je sais
qu’un jour, je retournerai là-bas.
-Tous, on a besoin de se souvenir et de revenir.
-Papa, raconte-moi encore notre départ d’Afrique et notre arrivée en
France.
-Oh ! Hanna et toi avez été des petites filles merveilleuses. Au début,
maman et moi, on avait un peu peur de ne pas se faire accepter comme
parents, mais tout s’est bien passé. Rapidement, vous avez fait corps avec la
famille, vous nous avez appelé maman et papa, une grande satisfaction pour
nous. J’ai eu le sentiment d’une deuxième naissance, sûrement moins
difficile que la première.
-Je me souviens d’un froid intense, nous sommes arrivées en plein hiver.
-En effet, le choc thermique a été brutal, souris-je, et vous avez été
souvent malade, mais heureusement maman Maria est bon pédiatre.
-Je me souviens de saveurs et de sonorités si différentes.
-Ça fait partie du choc culturel. Toi, tu étais très douée pour les langues.
Sur le bateau du retour, je me souviens de la présence d’une famille
anglaise. A notre arrivée à Marseille, tu parlais parfaitement leur langue.
-Et pour Hanna ?
-Son accoutumance a peut-être été un peu plus long, mais tu l’as stimulée.
-Je l’espère.
-Personnellement, je garde un bon souvenir de ces années. Pendant la
journée, Maria et moi, on avait beaucoup de boulot à l’hôpital, et le soir, il
fallait s’occuper de vous quatre. C’était fatigant, mais oh combien
stimulant ! J’aimais les repas que nous partagions tous ensembles chaque
soir.
-Oui, c’est toi qui préparais la cuisine. Julien prétend que c’était moins
bon que Mahma.
-Ah ! j’étais moins doué qu’elle, que veux-tu ?
Paris automne 1957 143

Nous échangeâmes quelques sourires complices. Tout d’un coup, Héva


devint plus sombre.
-J’ai été voir Hanna ce matin.
-Ah ! comment va-t-elle ?
-Le docteur Pelufe affirme qu’elle va mieux. Mais moi, je n’en ai pas
l’impression. J’ai toujours beaucoup de mal à communiquer avec elle.
-C’est un peu pareil pour moi.
-Oui… Cependant, tu devrais aller la voir, je pense que cela lui ferait
plaisir.
-Tu as raison, il faut que j’y aille, même si mes précédentes visites ont
plus déclenché des crises qu’autre chose.
-Elle m’a parlé de sa pièce de théâtre. Sa première représentation est dans
une semaine, elle compte sur toi.
-Je serai là, bien sûr. J’espère qu’il n’y aura pas de nouvel incident.
-Ne t’inquiète pas, lorsqu’elle joue, elle est comme avant. D’ailleurs, elle
sourit toujours lorsqu’elle me parle de sa pièce. Elle s’est beaucoup attachée
à son rôle. C’est ce qui la maintient encore en vie.
Je restais méditatif, contemplant le jardin. Deux semaines auparavant, de
nombreuses fleurs jaunes y avaient fleuris, sûrement les dernières avant un
hiver qui s’annonçait rigoureux. Depuis trois jours, il faisait nettement plus
froid, les fleurs avaient gelé, conservant leurs pétales dans une fine coquille
de glace, puis elles s’étaient fripées, brutalement.
Je me retournai vers Héva.
-Et toi? Tu ne me donnes pas beaucoup de nouvelles.
-Ah oui ! je venais te l’annoncer. On a fixé la date de ma soutenance de
thèse, c’est dans deux mois, le 27 novembre, nuit de pleine lune.
-Bon, c’est super !
-Oui, mais j’ai encore beaucoup de travail, je dois corriger toutes mes
notes, il va falloir que je mette les bouchées doubles.
Je contemplais Héva, j’étais fier d’elle.
-Viens par-là, je dois avoir une bouteille de vin cuit de sous les fagots, je
t’invite à boire un coup.
Nous nous attablâmes à la petite table en bois. Rapidement, les verres
d’alcool nous firent de l’effet. Je la trouvais jeune et belle avec ses yeux
verts, ses dents fines, ses cheveux noirs et ondulants. Délicatement, je posai
ma main sur sa poitrine pour la caresser. Doucement, elle retira ma main et
reboucha la bouteille de vin. De l’index, elle me fit signe de ne pas en
abuser. Elle se leva et alla la ranger en fond de la pièce, puis elle enfila son
long manteau de laine.
-Je ne viendrai pas demain soir, dit-elle.
144 En contrepartie de l’Esprit

J’acquiesçai de la tête. Je vis sa silhouette féline se faufiler à travers les


arbustes de la cour. J’attendis un court instant, puis courus au fond du
laboratoire pour aller déboucher la bouteille.

3 Pièce de théâtre
La salle était noire. Tout d’un coup, un faisceau lumineux apparut et un
murmure parcourut l’assistance. Le faisceau balaya longuement le haut de la
scène, puis finit par descendre, il éclaira le visage d’une jeune femme qui
avait silencieusement pénétré sur la scène. Elle portait une légère robe noire,
sûrement taillée par un grand couturier. Ses lèvres, recouvertes d’un rouge
vif, reflétaient la lumière du faisceau. Quelques mèches folles dépassaient
du chignon qui retenait ses cheveux.
Maria me murmura à l’oreille :
-Quand elle s’habille ainsi, on dirait une femme.
-Oui.
J’avais mal dormi les nuits précédentes et j’eus beaucoup de mal à suivre
une pièce écrite par un jeune auteur contemporain et tourmenté. Pour
résumer, la pièce racontait les péripéties d’un groupe d’hommes et de
femmes, se posant beaucoup de questions sur leur existence en particulier et
sur le destin de l’humanité en général. Dans les deux cas, la fin s’annonçait
tragique et imminente.
L’action était malheureusement ralentie par l’un des acteurs affublé d'une
voix trop monocorde. A chacun de ses monologues, je manquais de
m’endormir. Malgré les coups de coudes de Maria qui tentait de me ramener
à la réalité, je sombrais bientôt dans une lourde torpeur. Je sursautais aux
apparitions de Hanna sur scène. Ses répliques raisonnaient dans ma cervelle
comme des coups de baguettes en osier. J’avais l’image floue de ses
cheveux noirs et de ses lèvres rouges.
A la fin du spectacle, le rideau s’effondra dans un tonnerre
d’applaudissement. Ce qui eut le don de me réveiller, ignorant finalement
tout du destin de l’humanité selon les pronostiques du jeune auteur
contemporain. Plusieurs fois, les acteurs revinrent saluer le public. Hanna
était aux anges.
-Ça fait longtemps que l’on ne l’avait pas vue comme ça, me confia Maria.
Puis les acteurs disparurent dans les coulisses, les lumières s’allumèrent et
l’assistance se pressa hors de la salle. Dans le hall d’entrée du théâtre, une
petite réception avait été organisée. Deux serveurs proposaient des petits
fours et un quelconque vin mousseux. Je fus happé par un petit monsieur en
smoking noir et à la barbichette grise, le docteur Pelufe.
Paris automne 1957 145

-Alors mon cher confrère, qu’avez-vous pensé du spectacle ?


-Très intéressant, quant à la fin de la pièce, j’aimerais savoir…
Je n’eus guère le temps d’en dire davantage, il embraya :
-Mes patients ont été formidables. Je vous l’avais bien dit que ma méthode
de traitement s’avérait une réussite totale.
-Euh ! les progrès de Hanna sont considérables.
-Votre fille est un cas captivant pour la médecine psychiatrique. Je me fais
un devoir de la guérir… Ah ! mais voici justement notre vedette, avec sa
mère et ses deux sœurs.
Les quatre femmes vinrent se joindre à notre petite conversation. Je
m’approchai de Hanna.
-Félicitations ma chérie, tu as été parfaite !
-C’est gentil papa, j’avais tellement le trac.
Le docteur Pelufe poursuivait son cours théorique.
-…en Occident, la folie a longtemps été considérée comme d’inspiration
divine. Ce n’est qu’à partir du 18ème siècle, qu’on en est venu à la concevoir
comme une maladie mentale, qui nécessitait l’isolement et l’enfermement…
Pendant que les femmes commentaient la pièce (elles appréciaient toutes le
jeune auteur contemporain), le docteur Pelufe me prit à part.
-Je voulais vous prévenir, il faut que vous fassiez très attention à votre
fille !
-Ah ? Je pensais votre méthode au point.
-Elle l’est, mais Hanna est un cas complexe. Vous savez, notre esprit à
chacun est un monde dont la complexité et les dimensions me surprennent
chaque jour davantage, et les souffrances que nous endurons tous sont à la
mesure de cet esprit. Apparemment votre fille donne l’impression de
progresser, pourtant elle continue d’avoir de graves crises et de souffrir
profondément. Il faut que vous lui rendiez plus souvent visite, elle vous
réclame.
Je lui promis de me libérer plus souvent. Le docteur Pelufe m’adressa un
discret rictus, puis se dirigea vers un autre groupe de convives. Je rejoignis
le groupe formé par ma petite famille. S’y était joint mon fils Julien. Les
jumelles se tenaient côte à côte, elles étaient aussi rayonnantes l’une que
l’autre. Cela faisait presque un an que la famille n’avait pas été réunie au
grand complet. J’en profitai pour glisser à ma dernière fille Mycènes :
-Au fait, à la fin de la pièce, l’humanité, elle disparaît ou pas ?
-Voyons papa, tu n’as vraiment rien compris !
146 En contrepartie de l’Esprit

4 Visite de Hanna
Le surlendemain, je me rendis à l’hôpital psychiatrique de Villejuif. C’était
un grand bâtiment au style froid et imposant, entourant une cour entretenue
par un jardinier appliqué mais sûrement malheureux. Une aide soignante me
conduisit jusqu’à une petite chambre proprette entièrement peinte de blanc.
Hanna la partageait avec une vieille dame à l’air digne. J’avais proposé à ma
fille une chambre unique. Elle avait refusé, arguant qu’elle ne souhaitait pas
de favoritisme. Sûrement aussi, éprouvait-elle de la sympathie et de la
compassion pour cette vieille dame solitaire.
Lorsque je pénétrai dans la chambre, Hanna était seule. Ses lèvres
dessinaient un léger et timide sourire.
-Papa, on m’avait prévenu de ta visite, cela me fait plaisir de te revoir
enfin.
Je lui souris tendrement.
-Notre dernière rencontre ne remonte pas à si longtemps.
-Je voulais dire, nous deux, uniquement.
Hanna resta quelques secondes silencieuse. Je l’examinai attentivement. Son
visage était blanc et portait encore des traces de larmes sur les joues. Elle
avait pleuré ce matin.
-Pour l’instant, dit Hanna, madame Clément est en soin, mais elle risque
de bientôt revenir. J’aimerais que tu m’emmènes faire un tour dehors.
Nous sortîmes de la petite chambre et nous dirigeâmes vers le jardin situé
derrière le bâtiment. Le ciel était gris, mais pour une fois, il ne pleuvait pas.
Hanna avait couvert ses épaules d’un gros châle en laine. Elle avait quelques
peines à avancer et je lui pris le bras pour la soutenir. En deux jours, depuis
la représentation théâtrale, elle avait perdu beaucoup de forces.
Sans échanger une parole, nous marchâmes jusqu’au fond du jardin.
Derrière un tilleul, à l’abri des regards, elle se retourna vers moi et me
demanda :
-As-tu des nouvelles de Pascal ?
Je sursautai, j’étais surpris par sa question, elle n'avait plus parlé de lui
depuis longtemps. Je réfléchis rapidement, je ne voulais rien cacher à ma
fille.
-Cela fait plus d’un an que je ne sais rien de lui. Si tu veux, j’en parlerai à
Martini. Il en sait sûrement plus que moi. Lui et Pascal ont sympathisé
pendant leur captivité en Indochine, ils sont restés assez proches... Tu lui
veux quoi exactement à Pascal ?
-Je culpabilise... J’ai l’impression de lui avoir fait tant de mal. Au fond de
moi, je sais que je ne suis pas méchante.
Paris automne 1957 147

-Si tu regrettes, c’est déjà un bon début.


-Je l’aimais, mais peut-être pas assez fort.
Hanna se rapprocha un peu de moi. Malgré ses traits tirés, sa mine défaite,
elle restait belle. Elle avait sa jeunesse et aurait pu faire tourner bien des
têtes. Elle fit encore un pas vers moi. Dans le froid, je sentis la chaleur de
son corps. Ses longs cheveux noirs me caressaient le visage. Je ne pus
m’empêcher de reculer.
-Qu’as-tu, je te fais peur, Jean Darcour ?... Je peux t’appeler ainsi, hein ?...
Dire que j’ai utilisé le mot papa pendant si longtemps, sûrement l’influence
de cette chienne de Héva. Maintenant, je sais que tu n’as rien d’un père pour
moi. Tu ne l’as jamais été. J’ai été complètement aveugle.
-Tu es bien injuste envers ta sœur, elle t’aime.
-Je ne le pense pas. Elle a toujours voulu tout diriger, tout manipuler. Pour
elle, j’ai été son petit jouet, son automate. Même Pascal, elle a voulu qu’il
soit uniquement à elle. Quand elle s’est aperçue qu’il me préférait, elle ne
l’a pas supporté. Elle a tout fait pour que notre mariage échoue. Et tout
compte fait, elle y est parvenue…
Je ne savais pas trop quoi répondre à ces allégations. Je n’avais jamais
compris les raisons exactes qui avaient poussé, ce jour-là, Hanna à agir de la
sorte. Peut-être avait-elle raison, Héva était la responsable, elle avait
toujours imposé ses volontés, ça avait sûrement été dur pour Hanna.
-Est-ce que tu me trouves belle Jean Darcour ?
Je restais silencieux. Elle continua :
-Non, je sais bien que ce n’est pas la beauté qui compte, elle me ressemble
comme deux gouttes d’eau. Alors c’est quoi ? L’intelligence, l’esprit,
l’âme ? Je me le demande. Quand j’étais petite, je trouvais cela injuste que
tu préfères Héva, mais je l’acceptais. Maintenant, cela m’est insupportable.
Hanna se tut. Je vis une grosse larme couler de ses yeux brillants. Je
n’essayai plus de répondre. Je compris qu’il était déjà trop tard. Elles
avaient grandi près de moi et je ne m’étais aperçu de rien. La mission que
m’avait confiée Léopold Sanor le Songhaï, je l’avais bâclée, ratée.
Le reste de la promenade fut silencieux. Je raccompagnai Hanna à sa
chambre. Je réalisai qu’elle ressemblait plus à une prison qu’à une chambre
d’hôpital. Je me retrouvai bientôt dans la rue. Il pleuvait.

5 Dispute avec Maria


Tourmenté par ce que m’avait révélé Hanna, j’avais passé de longues heures
à veiller dans mon laboratoire. Je tentais d’oublier. Comme chaque soir,
j’avais aussi attendu la visite de Héva. Elle n’était pas venue.
148 En contrepartie de l’Esprit

J’avais disséqué compulsivement de nombreuses cervelles de souris, prenant


un sentiment jouissif et pervers à ouvrir et examiner ces minuscules crânes.
Je savais que finalement ça n’avançait en rien mes recherches. Exténué,
j’étais saisi par la morosité. Amer, je constatais mon échec.
Habituellement, lorsque je rentrais tard dans la nuit, Maria était couchée
depuis longtemps. Je pénétrais le plus silencieusement possible dans
l’appartement, et pour ne pas la déranger, dormais sur la banquette du salon.
Avant que je n’ai pu faire trois pas dans le salon, la lumière fut, et je vis
Maria affalée sur le canapé du salon, un verre d’alcool à la main.
-Ah chéri ! te voilà enfin, je t’attendais avec impatience.
Je sursautai au son de sa voix, lorsqu’elle m’appelait ainsi, ce n’était guère
bon signe.
-Tu as bu Maria, qu’est-ce qui t’arrive ?
-Il m’arrive que je ne voie plus mon mari. Tu me délaisses Jean.
-Excuse-moi, j’avais beaucoup de travail ces derniers jours. Et toi-même,
tu es accaparée par tes cours.
Maria ne répondit pas tout de suite. Elle saisit la bouteille d’alcool posée sur
la table ovale du salon, la secoua, puis la jeta rageusement contre le mur.
Les débris de verre et d’alcool volèrent à tout va.
-Je les connais tes excuses bidons mon chéri. Tu étais parait-il encore en
train de disséquer quelques mignonnes petites souris. J’ai l’impression qu’il
n’y a plus que cela qui t’intéresse. Toi aussi, tu devrais consulter un
psychiatre...
Je regardais Maria. Ses yeux verts brillaient. Ses lèvres tremblaient.
Quelque chose avait déclenché sa colère, mais quoi ? Je savais que Maria
n’allait rien m’avouer cette nuit.
Elle s’approcha de moi. Je sentis les vapeurs d’alcool sortir de sa bouche.
Elle était fatiguée et cela accentuait ses rides. Elle leva sa main vers mes
cheveux et me les caressa.
-Pourtant Jean, il fut un temps où je t’aimais à la folie...
-C’était la guerre.
-Alors la paix ne nous a pas réussi. Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
Elle s’allongea lentement sur le parquet du salon et fit glisser le long de ses
jambes sa fine culotte de dentelles noires.
-Prends-moi Jean, il y a si longtemps que nous n’avons pas fait l’amour,
j’ai envie de toi. Prends-moi et prouve-moi que tu m’aimes encore.
Elle avait raison. Notre dernière relation était si lointaine que je ne m’en
souvenais même plus. Les désirs sexuels de ma femme étaient loin d’être
assouvis, en tout cas par moi. Je déboutonnai mon pantalon. Je me
concentrai. Je me mis à penser à toutes sortes d’images, à des cheveux noirs,
Paris automne 1957 149

à de la peau dorée, à d’autres yeux verts. Je vis dans les yeux de Maria
qu’elle n’était pas dupe.

6 Entretien avec Martini


Quelques jours plus tard, je reçus à mon cabinet un petit mot de Martini.
Cela faisait presque un an que j’étais sans nouvelle de lui. Il me proposait de
lui rendre visite, le lendemain dans la soirée, au théâtre Riuja, situé sur les
grands boulevards, vers la place de Clichy.
La salle était minable. Les quelques boiseries restantes avaient été rongées
par des armadas de termites. Les moquettes se décollaient et tendaient
maintenant vers le gris terne, quelques traces éparses de rouge vif laissaient
supposer leur teinte originelle. Il y a bien longtemps, le théâtre avait
sûrement eu une belle apparence. Aujourd’hui, le temps lui avait été fatal.
Je fus accueilli par une jolie et jeune ouvreuse légèrement vêtue qui me
conduisit à travers le bâtiment. Derrière la scène, elle emprunta un petit
escalier en colimaçon et me fit signe de la suivre. A chaque marche, elle
dandinait nonchalamment un fessier que j’eus tout le loisir d’admirer à
travers la transparence de son vêtement. Sa peau fine et lisse détonnait avec
les rides des tapisseries. Elle s’arrêta bientôt devant une petite porte où était
collée une méchante pancarte cartonnée, avec dessus gribouillé le mot
Directeur. La porte était légèrement entrebâillée, je la poussai. Je fus
accueilli par un homme à la fine moustache noire, fumant un long cigare qui
empestait la pièce.
-Ah ! Jean Darcour, vieux saltimbanque, te voilà enfin !
-C’est toi le saltimbanque Martini. Qu’est-ce que c’est que ce sordide
théâtre ?
-Ma dernière acquisition et la première pierre de ma fortune.
-Tu veux être riche toi ?
-Oui, j’en avais marre d’être pauvre. Je sens mes dernières années arriver
et je ne veux pas crever tout nu. Je veux un vrai cercueil en chêne
centenaire, avec une pierre tombale en marbre de Carrare, comme celle de la
famille Genicci.
-De Paros, le marbre de la pierre tombale est de Paros.
-Ah ? il faudra que je me renseigne… Moi, je ne suis pas bien né comme
monsieur, je n’ai pas de diplôme de toubib, alors il faut que je me débrouille
comme je peux.
-Très bien, après tout tu es libre.
-Merci vieux frère, je savais que tu me comprendrais. Si tu le souhaites, tu
pourras assister au spectacle. Tu verras, il est fameux. Je suis très fière de
150 En contrepartie de l’Esprit

mes dernières petites recrues. Elles ont vraiment de belles poitrines, bien
fermes comme je les aime.
-Tu en profites ?
-Normalement, il n’y a pas de droit de cuissage, mais bon...
-Dis donc, ça nous change des pièces intellectuelles style La guerre de
Troie n’aura pas lieu.
-Que veux-tu, nous sommes dans une époque où les gens souhaitent avant
tout s’amuser. Ils ne veulent pas des choses compliquées. Sans doute
l’influence américaine.
-Peut-être… Bon, je ne pense pas que tu m’aies fait venir ici pour évoquer
l’influence des civilisations.
-En effet, je voulais te parler de Pascal.
-Hum !
Martini écrasa son long cigare dans un cendrier d’argent. Il alla ensuite
ouvrir la petite fenêtre au-dessus d’une banquette défoncée. Un violent
courant d’air frais pénétra dans la pièce.
-Je sais que tu ne supportes pas la fumée, dit-il, c’est pour te mettre à
l’aise.
-Pascal, c’est curieux. J’ai été voir Hanna, il y a deux jours, elle m’a
demandé de ses nouvelles.
-Après ce que ta fille lui a fait, je ne crois pas qu’il ait envie de la revoir
de sitôt.
-Tu sais où il est ?
Martini resta quelque peu évasif. Il ne voulait pas trop m’en dire.
-Pour lui changer les idées, je l’ai envoyé en mission au Moyen-Orient. Il
y effectue un petit travail pour moi... Il m’envoie régulièrement des
nouvelles pour me tenir informé.
-Le travail, c’est dénicher de superbes créatures pour ton théâtre ?
-Non, je n’essaie pas le dévoyer, le petit. Je lui souhaite surtout de
retrouver l’amour. Il semble enfin avoir détecté la perle rare. Dans sa
dernière lettre, il prétend qu’il va se marier, avec une anglaise rencontrée là-
bas.
-Ça veut dire qu’il va mieux.
-Oui. Il demande seulement de lui renvoyer la bague qu’il avait offerte à
Hanna.
-Je comprends, j’en parlerai à Hanna lors de ma prochaine visite. Je ne
pense pas qu’il y aura de problème…
Martini parut soulagé.
-Tant mieux. Pascal avait l’air de vraiment y tenir... Bon, et le reste de ta
nombreuse famille, comment vont-ils ?
Paris automne 1957 151

-Julien et Mycènes ont bien grandi, ils sont tous les deux au lycée.
-Tu en feras sûrement des universitaires, vous êtes une bande
d’intellectuels dans ta famille. Et Maria ?
Martini s’aperçut que je faisais la moue.
-Qu’est-ce qui se passe? Tu as une maîtresse vieux salaud, ou pire elle a
un amant ?
-Non... Enfin, je ne crois pas, en tout cas je ne me suis aperçu de rien.
-Les femmes savent être très discrètes, beaucoup plus que nous.
-Mouais, je ne sais pas... J’ai surtout l’impression qu’elle ne m’aime plus.
Moi-même, je n’éprouve plus beaucoup de sentiments pour elle.
-Si ce n’est que ça. Tu sais, ça arrive dans tous les vieux couples. Viens,
mon petit spectacle va commencer, ça te ravigotera.
Martini m’emmena au fond de la salle de spectacles. Il nous fit asseoir sur
deux sièges bien rembourrés, les meilleurs selon lui. Ils avaient été réparés
pendant la guerre pour les besoins de deux sous-officiers allemands. De ces
places, on avait une bonne vue sur la scène et le public composé d’hommes
de tous âges.
Bientôt, trois blondinettes légèrement vêtues sortirent des coulisses. Le
public hurla de plaisir et Martini tira un long cigare de la poche de sa veste.

7 Entretien avec Héva


Le lendemain, j’avais fait annuler toutes mes consultations et passai la
matinée à fouiller les affaires de ma femme. Je ne trouvais aucune trace
suspecte dans sa nombreuse garde robe. Sur une chaise de la chambre, elle
avait déposé son tailleur sombre de velours, elle le portait souvent ces
derniers temps. Je glissai fébrilement mon bras dans l’une des poches
intérieures. Je découvris alors un petit morceau de papier où était griffonnée
une adresse dans le quatorzième arrondissement. Je la notai mentalement,
remis le papier dans la poche intérieure et replaçai délicatement le tailleur
sur la chaise. Dans la soirée, je me rendis à mon laboratoire.
Vers minuit, alors que j’étais en train de moudre méchamment le crâne
d’une petite souris, j’entendis un léger grattement. Je m’interrompis dans
mon travail et me dirigeai vers la porte d’entrée. A la clarté lunaire, je pus
distinguer la silhouette de Héva.
-Ah papa ! tu es encore là, j’avais peur que tu sois parti !
-Non, j’étais encore en train de travailler.
-Ta visite à l’hôpital de Villejuif, comment s’est-elle passée ?
-Globalement, ça a été.
-Globalement, ça veut dire quoi ? Qu’est-ce que t’a dit Hanna ?
152 En contrepartie de l’Esprit

-J'hésitais à t'en parler.


-Allez, vas-y.
-Elle a proféré des accusations contre toi. Elle t’a notamment attribué
l’échec de son mariage avec Pascal.
Le visage de Héva se cabra un instant, puis ses traits se relâchèrent.
-Elle a peut-être raison. Devant elle, j’ai beaucoup critiqué Pascal, elle a
nécessairement été influencée.
-Ah ? je pensais que tu aimais bien Pascal.
-Oui, oui. Pourtant ce n’était pas un homme pour nous, ni pour elle, ni
pour moi.
-C’est-à-dire ?
-Il n’était pas assez imaginatif.
-Et alors ?
-S’il te plait papa, je préfère qu’on n’en parle plus, dit-elle en posant une
main sur mon épaule… En fait, je suis venue pour autre chose, pour l’autre
soir au laboratoire.
-Oui, je ne sais pas ce qui m’a pris, l’alcool évidemment.
-Ce n’est pas grave.... Il n’y a pas de raison pour que je t’en veuille. Je
m’étais abstenue de venir te voir, j’ai réalisé que je me punissais surtout
moi-même. Je reprendrai donc mes petites visites nocturnes… Si tu me le
permets ?
-Bien sûr, tu sais bien que ça me fait plaisir.
Elle me sourit, me frotta le dos, et me demanda :
-Et tes recherches, elles en sont où ?
-Ça avance lentement, mais ça avance.
Ma fille, avec quelques compassions, jeta un coup d’œil autour d’elle.
-Il faut dire que ce n’est pas très ragoûtant tout ça.
Elle me saisit la main, ce qui me fit légèrement tressaillir. Je sentis sa peau
que j’avais connue enfant. Elle était douce et fragile, comme celle d’un
bébé. Je lui pris sa paume, nous nous fixâmes longuement dans les yeux.
Les jours suivants, comme précédemment, Héva vint me rendre visite. Il ne
se passa rien de plus. Elle me raconta l’état d’avancement de sa thèse :
-Je mesure actuellement la trajectoire des rayons lumineux au voisinage du
soleil.
-Impressionnant !
-Et surtout passionnant. Normalement, la lumière se diffuse en ligne droite
dans l’espace-temps. Or, on a remarqué qu'au voisinage du soleil, la lumière
effectuait une légère courbure spatiale.
-Et alors ?
Paris automne 1957 153

-La seule explication à ça, c'est une loi physique. Pour compenser la
courbure spatiale autour du soleil, il existe une courbure temporelle. A
l’intérieur du soleil, les durées s’allongent, le temps se déforme.
-C'est difficilement imaginable.
-Si, si, tu peux te l’imaginer papa, car tout homme possède la faculté
extraordinaire de maîtriser mentalement la temporalité.
-C’est vrai.
-Nous croyons vivre dans un temps linéaire, alors que notre imaginaire
nous transporte là où on veut dans le temps. En définitif, la réalité physique
n’est pas ce que nous croyons percevoir, elle est à l’image de notre
imaginaire.
-Ça se complique !
-La question ultime, c’est pourquoi une telle ressemblance entre le cosmos
et l’esprit de l’homme ?

8 Maria et Héva
Maria se sentait fatiguée. La veille, elle avait enchaîné les cours magistraux
devant un jeune public masculin attentif et exigeant. Elle aimait bien ses
élèves, mais ce travail était exténuant. La nuit, elle avait mal dormi, elle
s’était agitée dans son lit, ne parvenant pas à détacher ses rêves de ses
préoccupations. La journée, consacrée aux consultations médicales avait été
difficile, les patients défilaient avec leurs maux et leurs peurs. Et à chaque
coup ça ne manquait pas, Maria femme intelligente et sensible, compatissait
aux douleurs des autres.
En fin d’après-midi, elle se rendit au salon de thé des Lilas. La couleur des
tasses bien ordonnée, le décor minutieusement pensé, le service
impeccablement réglé faisaient régner une atmosphère de calme et de
sérénité que Maria appréciait. Comme à son habitude, elle commanda un thé
à la menthe. Plongée dans une douce intemporalité, elle rêvassa quelques
instants de lunes dorées, évacuant toutes sombres pensées.
A l’entrée de la salle, elle vit la silhouette de Héva qui se glissait à travers la
lourde porte de métal doré. Sa petite tête pivotait de bas en haut, elle la
cherchait. Maria lui fit un signe de la main. Héva s’avança chargée de gros
paquets.
-Oh ! quelques bricoles, j’ai profité des bonnes affaires du moment, j’ai
acheté les cadeaux de Noël pour Julien et Mycènes.
Héva rangea tout son barda sur le côté, accrocha son chapeau noir au
portemanteau et commanda un thé à la menthe.
154 En contrepartie de l’Esprit

-J’ai été voir Hanna il y a deux jours, commença Maria, elle est de plus en
plus maigre, son état ne s’améliore vraiment pas. Elle m’inquiète.
-Ce n’est pas une bonne idée de l’avoir placée dans cet hôpital.
-Je suis d’accord, d’ailleurs je fais tout mon possible pour la sortir de là.
J’ai encore essayé la semaine dernière d’obtenir une entrevue avec le
procureur, ça n’a rien donné.
-On est une famille de médecins et pas de juristes... On a quand même
réussi à la placer dans cet hôpital.
-Pour moi, ça reste un lieu d’enfermement.
-Elle t’a parlé de papa ?
-Oui, mais selon elle, ce n’est plus son père. Je ne comprends pas bien
pourquoi.
-Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
-Elle m’a surtout répété que j’étais sa maman. Ça m’a émue, mais ça m’a
aussi fait mal au cœur. Tu sais pourquoi elle en veut autant à papa ?
-Non, je ne sais rien.
-La vie est tordue, elle nous réserve des changements si brutaux. Votre
arrivée parmi nous s’était si bien passée. Au début, j'avais peur de vous, de
ce qui pourrait arriver.
-Tu avais peur de nous ?
-Oui. Je craignais que vous ne nous acceptiez pas comme parents…
Heureusement, vous êtes devenues nos enfants, au même titre que Julien et
Mycènes. Pour eux comme pour vous, je me suis inquiétée de vos
souffrances et de vos difficultés. Avec ton père, nous avons donné le
meilleur de nous même pour vous aider.
-Maman, ne culpabilise pas. Pour moi c’était merveilleux, j’avais enfin
l’impression d’avoir un vrai père et une vraie mère.
-Merci, cela me touche.
-D’ailleurs, je ne me suis jamais sentie défavorisée vis à vis de Julien ou
Mycènes, j’ai même eu le sentiment inverse, j’étais très bavarde et
j’accaparais toutes les conversations à table.
-C’est vrai, mais tu étais si amusante. Tu abordais des sujets étonnants
pour ton âge. Tu étais en avance sur tout.
-C’est aussi ce qui a fait souffrir Hanna.
-Peut-être, mais elle t’admirait, tu étais sa sœur jumelle, et elle en était
fière.
Les deux femmes restèrent quelques instants songeuses, plongées dans des
souvenirs communs. Héva reprit :
-Au fait, c’est le début de l’année universitaire, comment se passent tes
cours ?
Paris automne 1957 155

-Très bien. Cette année, j’ai les troisièmes années, et chose nouvelle, nous
avons maintenant un trombinoscope.
Maria sortit de son sac deux feuillets recouverts de visages miniatures et les
tendit à Héva. Celle-ci les examina attentivement.
-J’aime regarder les visages des gens, dit-elle, ils se ressemblent tous un
peu, pourtant chacun a sa particularité. Tiens, celui-là me rappelle
quelqu’un.
-Ah oui !
-Oh ! je dois me tromper… Tu te débrouilles quand même pas mal, tu n’as
pratiquement que des garçons !
-C’est vrai que la médecine n’attire pas encore beaucoup les filles, mais je
suis sûre que ça va venir.
-Certains sont particulièrement mignons.
Maria sourit avec tendresse.
-Il y en a même deux ou trois qui viennent souvent me voir à la fin des
cours.
-Ils te draguent maman, c’est normal, tu es toujours aussi belle.
-Oui, j’ai eu quelques compliments, dit Maria en riant, ça fait toujours
plaisir... Surtout que ton père, lui aussi, semble avoir du succès.
-Ah bon ?
-Oui, j’ai découvert dans la corbeille à papiers une lettre de sa main
adressée à une femme.
-Peut-être que cette lettre t’était destinée ?
-Je ne crois pas, il parlait de ses cheveux noirs… Au début, ça m’a mise
dans une colère noire, c’est le cas de le dire… Après, je me suis dis que
j’étais bête, si Jean a du succès auprès de quelques infirmières, c’est tant
mieux pour lui. Je dois lui faire confiance, c’est mon mari et surtout mon
allié, il ne peut pas me trahir.
Héva acquiesça. Maria, tout en lui souriant, tournait nerveusement la petite
cuillère de sa tasse.
-Et toi, tu ne me parles pas beaucoup de tes amours ! reprit Maria.
-Ne t'inquiète pas pour moi, j'ai un prétendant sérieux à la faculté.
-Je le connais ?
-Je ne crois pas, mais il te plaira, c’est ton genre d’homme.
La mère et la fille échangèrent des réflexions complices sur les hommes,
puis quittèrent le salon de thé, promettant de se revoir prochainement.
156 En contrepartie de l’Esprit

9 La bague
-Docteur Darcour, je ne sais pas si c’est raisonnable de venir la voir
aujourd’hui. Elle nous a fait une grave crise cette nuit, et nous avons dû la
bourrer de sédatifs. J’ai peur que votre présence l’excite d’avantage.
Je fixais le docteur Pelufe. Une animosité d’une intensité insoupçonnable et
insoupçonnée me saisit contre cet homme.
-Docteur Pelufe, je passerai outre à vos recommandations, je veux voir ma
fille.
Je le contournai et me dirigeai d’un pas rapide vers la chambre de Hanna.
-Arrêter-vous, arrêter-vous, haletait derrière moi le petit homme à la
barbichette grise.
Devant la porte de la chambre d’Hanna, je me retournai et fixai le docteur
Pelufe avec des yeux sévères. Visiblement, je lui fais peur.
-Faîtes comme vous voulez, mais je vous aurai prévenu… J’en ai marre de
cette famille, maugréa-t-il en me tournant le dos.
Je toquai à la porte. J’entendis une faible réponse. Je pénétrai. Il n’y avait
plus qu’un lit. Hanna y était allongée, blanche, figée, les yeux ouverts, le
regard vide, sans perception de ma présence. Je m’approchai d’elle et lui
passai la main sur le front.
-Hanna, c’est moi, c’est papa, comme tu es chaude.
Assis au chevet de ma fille, j’attendis dans le silence. Je la contemplai, je
reconnus à son annulaire gauche la bague de Pascal.
Soudain, elle marmonna.
-Ils l’ont emmené, les salauds… C’était pour lui faire du mal... Ils
voulaient la supprimer.
-Hanna, je ne comprends rien, de qui tu parles ?
-De madame Clément, ma voisine de chambre. Ils sont venus la chercher
hier soir. Ils ont dit que c’était pour la soigner, mais je sais que c’est faux.
C’était pour la supprimer. Je ne la reverrai jamais… Ils feront pareil pour
moi.
-Ce n’est pas possible, c’est un hôpital ici, je me renseignerai si tu le veux.
Hanna tenta de se lever. En appuyant sa main sur le lit, sa bague glissa le
long de son doigt amaigri et vint frapper contre le sol de la chambre. Elle
s’agenouilla par terre et balaya désespérément le ciment de ses bras.
-Ma bague, où est ma bague ?
Elle sanglotait. Je me mis aussi à la recherche de la bague. Je la repérai
bientôt sous la table de nuit et la saisis. J’hésitai une seconde.
-Tiens la voilà ! dis-je.
Paris automne 1957 157

Elle releva la tête et tendit sa main. Je me baissai pour lui passer la bague au
doigt.
-Merci papa. Cette bague, j'y tiens plus que tout.
Elle restait agenouillée et tirait sur mon pantalon.
-Papa, je t’en supplie, ne me laisse pas ici, c’est trop horrible. Tu te
rappelles, tu étais déjà venu me sauver en Afrique quand j’étais petite. Je
savais que tu étais un homme bon.
Hanna s’était allongée à terre sur le sol gris et froid de l’hôpital. Des larmes
coulaient de ses joues, des cheveux noirs s’enroulaient autour de son corps.
Attirante et frêle, elle frissonnait dans son ample chemise de nuit blanche.
Elle avait raison, j’étais coupable d’avoir toujours privilégié sa sœur
jumelle. Il fallait que je la protège. Je lui devais bien ça.
Je m’approchai d’elle et la soulevai. Elle était légère comme une plume. Elle
ferma ses beaux yeux verts. Elle se sentait bien, elle était heureuse. Je tenais
fermement un bébé dans mes bras. Je crus déceler sur sa bouche un léger
frémissement des lèvres, elle me les tendait pour que je les prenne. J’aurais
pu ouvrir la porte, courir à travers le parc, et m’enfuir avec elle.
Je ne fis rien. Délicatement, je reposai Hanna sur sa couche. Doucement, je
lui posai un baiser sur le front. Bientôt, ma peau n’eut plus de contact avec
la sienne. Je la sentis s’agiter. Je fis quelques pas, puis referma la porte.
J’entendis alors une série de hurlements venant de la petite chambre. Ils me
rappelèrent les cris de Juliette Ravaille qui continuaient de me hanter.

10 Julien
Telle une barrière de corail, la marée humaine forma un corps et un esprit
indissociable, elle rugit et déclancha une holà qui se propagea du haut des
gradins jusqu’à l’ensemble du stade. Au coup de sifflet de l’arbitre, Reims,
l’équipe pétillante du moment, avait vaincu l’Etoile rouge.
En sortant du stade, je pris Julien par l’épaule. Il était maintenant un grand
et beau blondinet qui attirait le regard des jeunes filles.
-Ton grand-père Julien m’emmenait souvent voir des matches de boxe. Il
aimait ça. Je ne lui ai jamais avoué que je préférais le foot… C’est quand
même bien mieux, hein ?
-Oui, en effet… Je ne sais pas grand chose de papi Julien. Il est mort peu
de temps avant ma naissance. Pourquoi m’avoir donné son nom ?
-Pour se souvenir… Tu sais, la mort de ton grand-père a été si brutale et si
douloureuse pour moi.
-C’est vrai cette vieille histoire de prédiction de la mort de papi Julien, par
Héva et Hanna ?
158 En contrepartie de l’Esprit

-Maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus.


-Maman m’a dit que Hanna allait de plus en plus mal.
-C’est vrai, répondis-je d’un ton quelque peu agacé.
-Lors de la pièce de théâtre, elle semblait avoir repris du poil de la bête.
-Je le croyais aussi, mais il y a trois jours, elle a fait une rechute,
vraisemblablement due au suicide de sa voisine de chambre. C’était une
vieille femme sans famille. Peut-être Hanna se sentait-elle proche d’elle.
-Mais Hanna a une famille, c’est nous !
-Oui. Oui. Mais en dépit de l’avoir toujours considérée comme notre
propre fille, Hanna se sent parfois une enfant adoptée, une étrangère parmi
nous... Et toi, qu’est-ce que tu penses de tes deux grandes sœurs ?
-Je les aime… autant l’une que l’autre. Lorsque nous étions petits, Héva et
Hanna jouaient souvent sur leur ressemblance, et moi, j’étais le seul à
pouvoir les reconnaître immédiatement.
-Est-ce que tu as l’impression, comment dire… que j’ai favorisé Héva au
détriment de Hanna ?
Mon fils fit la moue, cette question l’embarrassait.
-Je ne sais pas… Hanna a toujours été plus réservée et Héva plus
extravertie. C’est normal que tous, on ait eu tendance à aller un peu plus
vers elle. Ça ne veut pas dire qu’il y ait eu du favoritisme.
Je restais dubitatif. Julien avait hésité dans sa réponse. Essayait-il surtout de
me rassurer ? Ces derniers jours, j’avais laissé Héva prendre ma main et
lâché celle de Hanna, alors que c’était elle qui avait le plus besoin d’aide.
-Tu as l’air bien sombre papa !
-Oui, j’ai peur.
-Mais de quoi ?
-De l’avenir, je dois vieillir.

11 Martini (2)
La semaine suivante, je reçus un nouveau message de Martini me
demandant de passer le voir dès que j’aurais la bague. Je me décidai à aller
lui avouer mon impuissance. Il m’accueillit comme à son habitude, un long
cigare à la main, libérant de fins cercles concentriques de fumée blanche.
Enfoncé dans son fauteuil favori du dernier rang, il contemplait
distraitement la dernière répétition de son spectacle.
-J’ai ajouté une petite prime pour celles qui acceptent d’enlever le haut.
J’ai constaté que cela faisait grimper les recettes.
Je jetai un coup d’œil à la scène. En effet, les filles étaient plus dénudées
qu’auparavant.
Paris automne 1957 159

-Alors comme ça, dit-il, ta petite Hanna n’a pas voulu rendre la bague !
-Pas exactement, je ne lui ai même pas demandé. Elle la portait à son
annulaire gauche, elle avait l’air d’y tenir.
-Ah ! les femmes, je ne les comprendrai jamais. Elles quittent un homme
et elles continuent de porter leurs bijoux comme leurs plus précieux trésors.
-Je suis désolé pour Pascal.
-Ne t’inquiète pas pour lui, je lui écrirai pour lui expliquer. Le problème,
c’est qu’il va s’imaginer que la petite tient encore à lui, et ça risque de lui
faire du mal... Enfin, c’est le type d’homme qui éprouve toujours un petit
plaisir à souffrir... Un peu comme toi d’ailleurs.
-Tu n’es pas dans ce cas là ?
Il y eut un silence. Martini reprit :
-Si malheureusement, nous sommes tous des mélancoliques... Au fait, avec
Maria, tes affaires se sont arrangées ?
-Pas trop.
Je lui racontai ma découverte de l’adresse.
-Mon petit Jean, il faut que tu agisses, tu te laisses trop influencer par
toutes ces femmes qui gravitent autour de toi.
-Agir, c’est facile à dire, j’ai l’impression de n’avoir à faire qu’à des
hystériques.
Martini expira une grosse bouffée de fumée blanche.
-Avec ton autre jumelle, est-ce que ça va ?
-Oui, je me suis toujours senti très proche de Héva.
-Trop proche peut-être ?
-Non, non, enfin je ne crois pas.
-Méfie-toi, Jean Darcour, je t’ai dis d’agir, pas de te laisser embarquer
dans je ne sais quelle aventure. Je te le répète, méfie-toi. Les femmes ont des
armes insoupçonnables, et tu m’as l’air bien faible.
-C’est ce que m’avait dit en Afrique une demoiselle Ravaille, une gamine
de seize ans.
-Qu’est-ce que je te disais ? C’est toujours ce genre de gamine qui sente le
mieux les hommes. Tiens, regarde plutôt ces superbes créatures qui se
déhanchent sur la piste. Normalement, je ne suis pas préteur, mais je me
sens âme charitable ce soir. Choisis en une, elle sera à toi pour la nuit.
-Non merci, je suis fatigué et ce n’est pas mon truc.
-Tu as tort, ça te ferait le plus grand bien. Bon, ce n’est que partie remise.
Je pris congé de Martini, vraiment il y avait trop de fumée dans ce sordide
théâtre.
160 En contrepartie de l’Esprit

12 Mycènes
-Papa, c'est super gentil de m'avoir invité au restaurant vietnamien ce
mercredi, mais que me vaut cet honneur ?
Je considérai tendrement Mycènes, ma benjamine. C’était une joyeuse
gamine de onze ans, sautillante et gaie, elle avait hérité des beaux cheveux
blonds de sa mère et de son intelligence. Contrairement à ses sœurs aînées,
elle ressemblait encore à une fillette. Dans ces périodes de brutale transition,
l'écart d'âge se faisait profondément sentir.
-Tu penses aussi que je ne m'occupe pas beaucoup de toi ?
-Je sais bien que tu es largement entouré par les femmes, et que
nécessairement tu as peu de temps à accorder à chacune d'entre nous.
-Toi, tu me sembles raisonnable, et la plus compréhensive de toutes... En
fait, je voulais te parler de Hanna. Elle s'est peut-être confiée à toi ?
-Pas depuis son internement. Mais si tu veux mon avis, il faudrait vraiment
que Pascal revienne. Elle l’aime. Avant le mariage, elle en parlait tout le
temps. C'est un signe qui ne trompe pas.
-Oui.
-Je l'aimais bien moi aussi Pascal. Il lui arrivait toujours des aventures
marrantes, il venait me les raconter.
-Comme quoi ?
-Je ne sais pas, heu… Tiens, si, une histoire avec toi !
-Ah ?
-Oui, une fois, il t’a vu t’engueuler dans la rue avec un noir. Comme tu
étais furax, Pascal s’est caché derrière un arbre. Et bien devine ce qui s’est
passé ?
-Non, je ne vois pas… Je donne ma langue au chat.
-Presque papa, c’est un chien qui est venu pisser sur Pascal.
-Ah ouais !
Je restais songeur. Mycènes mangeait avidement son canard laqué.
-Tu as l'air bien fatigué papa, il faut que tu te reposes.
-C'est vrai que je suis crevé.
-Tu devrais arrêter une bonne fois pour toutes tes recherches sur les souris,
ça ne te réussit vraiment pas.
-Tu n’es pas la première à me le dire... Toi par contre, ça a l'air d'aller. Tu
es la plus en forme de la famille.
Elle acquiesça énergiquement. Notre conversation se poursuivit sur les
préférences musicales de ma fille. Je la raccompagnai ensuite jusqu'à
l'entrée de son lycée.
Paris automne 1957 161

13 Maria
Jeudi soir, je guettais la porte de l’immeuble du quatorzième
arrondissement. Je vis bientôt Maria en sortir. Elle marchait d’un pas rapide
et décidé. Elle portait un long manteau noir, laissant ses longs cheveux
blonds s’envoler au vent. Derrière elle, les hommes se retournaient. Ma
femme suscitait encore la convoitise du mâle. Je la suivis dans la rue, puis
dans le métro jusqu’à notre appartement.
J’attendis quelques minutes en bas dans la rue. Je la vis allumer les lumières
de l’appartement et en parcourir les différentes pièces. Je me décidai enfin à
monter. Maria m’accueillit fraîchement.
-Tu rentres bien tôt aujourd’hui, dit-elle.
-On dirait que ça ne te fait pas plaisir.
-Si, si, ce n’est pas ton habitude, voilà tout.
Maria alla dans la cuisine et revint avec une banane et deux oranges.
-Tu as tellement changé Jean, tu n’es plus le même. J’ai connu autrefois
un homme. Avec lui, ça a été merveilleux, il était prêt à tout pour moi. Il
n’existe plus… Peut-être même n’a-t-il jamais existé ? Est-ce mon
imagination qui a créé ce mirage ?
J’étais fatigué, j’avais envie de crier. Maria posa ses fruits sur la table du
salon et poursuivit :
-Je ne suis pas dupe, je sais que tu m’espionnes et que tu fouilles dans mes
affaires.
Je bafouillai quelques prétextes débiles, je savais que je n’étais pas crédible.
Les yeux de Maria flamboyaient. Elle s’assit sur le canapé du salon et
continua d’une voix calme.
-J’ai revu Claude Priest.
-Ah ! cet imbécile !
-Je t’en prie, c’est un ami. Il est venu me voir il y a quelques mois. Il
revenait s’installer en France après un long séjour aux Etats-Unis. Il m’a dit
qu’il ne m’avait jamais oubliée.
-Et alors ? Tu regrettes de m’avoir choisi à sa place. Vous avez couché
ensemble pour rattraper le temps perdu !
Elle me regarda tristement.
-Non, si tu veux savoir, nous n’avons rien fait.
-Et qu’est-ce qui prouve que tu ne me mens pas ? Car tu m’as déjà menti.
-Je t’ai menti il y a longtemps, tu sais pourquoi, et tu sais tout maintenant.
Je te répète, nous n’avons rien fait.
-Fais ce que tu veux avec ce Claude Priest, ce type là, il ne m’est jamais
revenu. Après tout, tu es assez grande pour assumer tes actes.
162 En contrepartie de l’Esprit

-Tu aimerais bien, hein ? Ça te ferait une belle excuse pour partir.
La journée avait été dure. J’avais réussi à retenir ma colère pendant la
première partie de la discussion. Tout à coup, je ne parvins plus à me
contenir, la rage déborda, je crachai mon venin contre Maria.
Instantanément, je regrettai mes paroles. Je m’approchai d’elle pour
m’excuser et lui caresser la joue.
-Ne t’approche pas, tu as été si dur, je ne veux plus te voir !
Elle s’enfuit dans la chambre en sanglotant. Je ramassai quelques affaires
éparses et quittai l’appartement.

14 Eva (1)
Les jours suivants, je désertai le foyer conjugal et aménageai une couchette
au fond de mon laboratoire. Les nuits devenant glacées, je dus déplacer le
vieux poêle jusqu’à la couchette. Chaque matin, je me rendais à mon
cabinet, donnais ma série de consultations, puis regagnais rapidement le
laboratoire, j’y passais le plus clair de mon temps. Lors d’une consultation,
Héva m’appela. Elle affirma avoir énormément de travail avant de terminer
sa thèse, elle ne pouvait pas venir dans l’immédiat.
Je passai ces quelques jours et nuits dans une complète solitude. Je dormais
peu, seulement cinq à six heures, fiévreusement, je ne cessais de rêver de
mes expériences. Je repris certaines idées suggérées par Héva lorsqu’elle
venait m’aider dans mes recherches. C’est durant ces instants solitaires, que
je fis les avancées les plus notables. J’en restais à l’état de suppositions, il
me fallait encore réunir nombres de preuves, néanmoins, les premières
conclusions auxquelles j’aboutissais laissaient entrevoir les conséquences
les plus extraordinaires.
A la fin du mois, j’eus enfin une visite de Héva. Elle ôta son manteau et alla
se réchauffer près du poêle. Je l’observais passer ses fins doigts dorés le
long des flammes. Je gardais le silence. Ce fut elle qui commençât :
-Je suis passée à l’appartement hier soir. Maman m’a dit que cela faisait
plusieurs jours que tu n’étais pas revenu... Pourquoi vous êtes-vous
disputés ?
Ma fille inquisitoriale, me scrutait. Tel un enfant fautif, j’observai quelques
secondes de silence penaud avant de répondre.
-J’avais besoin de méditer pendant quelques jours. Tu comprends, maman
et moi, nous nous sommes follement aimés, mais…
-Maman m’a prétendu le contraire, coupa Héva. Elle pense que tu ne l’as
jamais vraiment aimée. Lorsqu’elle t’a connu, tu ne pensais qu’au désert. Tu
n’avais qu’une hâte, c’était d’y retourner.
Paris automne 1957 163

-Ah ! elle pense ça de moi !


-Oui.
-Peut-être a-t-elle raison. Mon expérience dans le désert m’a marqué.
C’était pour moi une terre inviolée, je me rappelle que Martini la comparait
à une femme… Et puis, c’est là-bas que je vous ai rencontrées, toi et ta
sœur. Etrangement, j’ai connu mes deux premières filles avant de connaître
ma femme.
-Tu crois que maman regrette de nous avoir adoptées ?
-Non, elle vous aime tellement. Elle se sent votre mère, elle a peur pour
vous, c’est votre maman.
-Et toi, te sens-tu notre père ?
-Oui... bien sûr.
Après ce « oui », énoncé d’une voix hésitante, j’avais rajouté ce bien sûr,
tentant de confirmer désespérément mon affirmation incertaine. Héva était-
elle dupe . J’eus l’impression que ses grands yeux verts allaient pleurer.
Non, c’était simplement un éclat qui brillait dans ses prunelles.
Est-ce que je me sentais encore le père de Héva ? Est-ce que je pouvais
prétendre à cette paternité qui m'avait été offerte ? J’avais devant moi une
jeune femme qui m’attirait, et elle le savait. Je n’avais pas perçu la
différence entre l’amour pour ma femme et celui pour ma fille. Tout cela
semblait si proche, si identique. Elle se blottit contre mon épaule. Nous
restâmes là, toute la nuit, devant les flammes. Au petit matin, je m’assoupis.

15 Maria (2)
Lundi soir, j’avais dans les mains un bouquet de roses rouges comme les
aimait Maria. Je savais que je l’aimais encore, que je l’aimais fort. Je
souhaitais revivre avec elle. J’avais perdu les clés de l’appartement, je
sonnai. Elle ouvrit la porte.
-Ah ! c’est toi, dit-elle mi-ennuyée, mi-désabusée.
Elle parut étonnée de me voir, comme si j’étais parti depuis longtemps et
irrémédiablement. Je lui tendis le bouquet de fleur. En silence, elle remplit
d’eau un vase du salon et y déposa les roses.
-Maria, je voulais te dire… je t’aime.
Ces mots d’amour, prononcés d’une voix faible, s’extrayaient avec difficulté
de mes lèvres. Pour la deuxième fois, je ne reconnus pas ma voix. Elle me
fixa longuement. Nous restâmes de longues minutes face à face. Puis elle
s’approcha de moi, elle prit ma main et m’entraîna vers elle. Elle le fit avec
la même douceur qu’un soir de réveillon, nuit de notre première rencontre.
Très délicatement, elle retira ma chemise. Très doucement, elle nous fit
164 En contrepartie de l’Esprit

allonger sur le lit. Ses yeux billaient. Ses lèvres tremblaient. Elle me
commanda :
-Parle-moi, parle-moi comme avant.
Je la regardai surpris par le ton impérieux de sa voix. Pourtant, il me fit tant
plaisir. Il me rappela les premières années de notre union, où nous faisions
copieusement l’amour. J’aimais lui murmurer de doux secrets, unis dans
l’amour mutuel. Lentement, je déposai mes lèvres sur les siennes. Elles
étaient fraîches, synonyme de plaisir. Puis ses lèvres blondes se déposèrent
dans les miennes. Elle cria. Cela faisait des années que nous n’avions plus
connu l’excitation.
Le lendemain, je fus réveillé par un rayon de soleil. Maria était déjà
habillée. Elle me caressa le visage.
-Jean, j’y vais, j’ai un cours ce matin, je suis déjà super en retard. On se
revoit ce soir.
Je me levai rapidement et enfilai une robe de chambre. Je la suivis jusqu’au
perron de l’entrée. Maria m’embrassa dans le cou. Elle attendait avec
impatience l’ascenseur.
-Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle. L’ascenseur doit être encore bloqué à
l’étage supérieur, tant pis, je vais descendre à pied.
Je retins Maria.
-Et Claude Priest ? demandai-je.
Elle me sourit.
-Tu es jaloux toi !
-Ça veut dire que je t’aime.
-Je l’ai revu, mais ne t’inquiète pas, il ne s’est vraiment rien passé entre
nous. C’est toi que j’ai choisi, il y a seize ans. C’est toi que j’aime, pour la
vie.
Je la vis bientôt dévaler les escaliers. Je crus déceler un bruit venant de
l’étage supérieur. Il s’agissait sans doute d’une personne tentant vainement
d’appeler l’ascenseur. Je repassai dans l’appartement, m’habillai et filai à
mes consultations.

16 Héva (2)
Durant quelques jours, je n’eus de nouveau aucune visite de Héva. Je ne fus
que légèrement inquiet, je me doutais qu’elle mettait les bouchés doubles
pour achever sa thèse. Je délaissais momentanément mes expériences et en
profitais pour griffonner quelques feuilles relatant mes théories. Je ne restais
pas bien tard au laboratoire, j’avais hâte de retrouver Maria pour lui parler et
surtout pour lui faire l’amour. Comme avant, elle me racontait ses journées
Paris automne 1957 165

avec ses étudiants et ses patients, elle était heureuse, ça la rendait forcément
belle.
Un lundi, en fin d’après-midi, alors que je m’apprêtais à fermer la porte du
labo, j’eus la visite de Héva.
-Je peux entrer ?
-J’allais partir, mais viens par-là, je vais rallumer le poêle.
Nous pénétrâmes dans le labo et nous assîmes devant les flammes.
-Papa, tu crois que je suis normale ?
-Mais oui, bien sûr. C’est vrai que tu possèdes quelques facultés
d’apprentissages étonnantes, après tout, c’est tant mieux.
-Oui, en effet.
Elle souhaitait me parler, je la voyais hésitante, je l’encourageai :
-Que voulais-tu me dire Héva?
-Euh ! j’ai l’impression qu’entre maman et toi, ça va nettement mieux.
-Ah ! vous en avez parlé ?
-Pas vraiment, l’autre matin, j’étais dans l’ascenseur. Je vous ai vus vous
embrasser, vous étiez heureux, je n’ai pas voulu vous déranger.
-C’est toi qui bloque les ascenseurs, dis-je ironiquement.
Elle me lança un regard furieux.
-Jean, tu ne comprends pas que je souffre. Cela me fait si mal de te penser
avec une autre femme que moi. Cela me fait si mal d’avoir comme rivale,
ma mère.
Elle s’enfuit dans la cour puis dans la rue, je ne courus pas après elle.

17 Eva (3)
Une demi-lune passa, sans nouvelle de Héva. Je ne cherchai pas à en avoir.
Chaque matin, je rendais visite à Hanna. Elle me posa beaucoup de
questions sur Héva, elle était inquiète pour sa sœur. Le soir, je mangeais
avec Maria. A la fin d’un repas, elle m’annonça devoir partir cinq jours à
Rotterdam, pour participer à un congrès.
-Ah ! ça va parler de quoi ? demandai-je.
-Des maladies dégénératives du cerveau, type kuru ou tremblante.
-Tu reprends tes anciennes marottes ?
-Oui, il y a deux ans, j’ai intégré une équipe scientifique qui travaillait
dans ce domaine.
Je réalisai seulement maintenant que les cours à l’université de ma femme
avaient relancé sa carrière scientifique.
-Je vais faire une intervention qui sera remarquée, dit-elle fièrement.
-Comment ça ? demandai-je de plus en plus surpris.
166 En contrepartie de l’Esprit

-Je vais soutenir que l’agent responsable de ces maladies est un acteur
majeur de l’évolution, au même titre que l’ADN.
J’en restai bouche bée, elle ne m’avait jamais parlé de ça.
-Il faut dire mon chéri, que tu es toujours dans tes petites souris, on n’a
plus le temps de te parler.
-Explique-moi, demandai-je très intrigué par ses travaux.
-Ce sont les recherches de Griffith qui m’ont mis la puce à l’oreille
-Griffith, c’est lui qui a mis en évidence l’existence de l’ADN comme
support de l’information génétique.
-Exactement. Griffith a remarqué que des bactéries inoffensives
devenaient nocives après mises en contact avec des bactéries mortelles.
-Oui.
-En fait, c’était un virus, c'est-à-dire un brin d’ADN issu des bactéries
mortelles, qui pénétrait les bactéries inoffensives et les transformait en
bactéries nocives.
-Et alors ?
-Je suis sûre que l’agent responsable des maladies dégénératives du
cerveau n’est pas de l’ADN. Mais s’il y a propagation de la maladie, c’est
qu’il y a transfert d’informations par un support encore mystérieux qui
participe à l’évolution des espèces. Et tout ça dans le cerveau et le système
nerveux.
Je tombai des nues.

18 Lit conjugal
La semaine suivante, Maria partit pour son congrès et y emmena Mycènes
qui était en vacances. Julien alla chez ses cousins. Je me retrouvais quelques
jours seul, laps de temps que je consacrai à l’écriture.
Je la revis un soir rentrant tard du labo. Elle s’était réfugiée dans la chambre
conjugale et je ne m’aperçus pas tout de suite de sa présence. J’avais mangé
seul dans la cuisine, je m’étais lavé, puis j’avais été me coucher.
Elle m’attendait assise sur le lit, à la place de sa mère. Elle avait enfilé cette
robe rouge d’un soir de bal. Elle se leva et dégrafa la robe qui tomba sur le
sol. Je la vis nue exposant son statut de femme et les attraits de sa féminité.
Légèrement tremblante, elle saisit ma main, et me la guida vers ses seins qui
se durcirent. Elle me fit caresser longuement sa poitrine, puis me conduisit
vers son ventre, ses hanches, et ses lèvres noires. Elle ferma les yeux
laissant couler un léger liquide transparent. Elle s’accroupit, retira chemise
et pantalon, et s’allongea sur moi. A chaque contact brûlant de sa peau, je
ressentais mes veines gagnées par le plaisir. Conscient de ma faute, un mal
Paris automne 1957 167

glacé s’y propageait. Ma peau dure et raide effleurait ses cuisses. J’allais
assouvir ce dont j’avais toujours rêvé, et que j’avais cru impossible.
Au dernier moment, elle se retira et m’avoua sa peur. Nous passâmes le
reste de la nuit, nus, enlacés dans le lit conjugal.
Le lendemain, nous partîmes pour Cabourg, station balnéaire normande où
nous ne connaissions personne. Hors saison et en semaine, il était
improbable d’y rencontrer de vieilles connaissances parisiennes. Et après
tout, j’avais le droit de me promener avec ma fille ! Nous prîmes à l’hôtel du
Rivage une chambre donnant sur la plage. Le réceptionniste ne fut pas
surpris par notre différence d’âge, il était sûrement habitué à voir défiler des
vieux barbons accompagnés de leur maîtresse, voire de leur jeune épouse.
Dès que le portier nous eut laissé seules, elle se précipita vers la fenêtre,
l’ouvrit et contempla la mer. Je m’approchai d’elle, un vent frais nous
balaya le visage.
-On va faire un tour ?
-D’accord.
Nous passâmes l’après-midi à nous balader sur la plage. Ce fût bien agréable
d’admirer les vieilles maisons construites au début du siècle par des familles
bourgeoises de Paris, et richement décorées de pastiches anachroniques
unissant des temps étrangers. Durant ces instants, elle ne fut plus ma fille,
elle fut une autre femme que j’avais tant cherchée et qui se révélait enfin.
Après la promenade, nous nous allongeâmes sur une dune et restâmes à
contempler la mer et le ciel. La lune s’approchait dangereusement du soleil.
Elle finit par s’immobiliser sur lui, les deux astres s’unirent, autour de nous
c’était la nuit. Nous nous caressâmes longuement et nous parlâmes peu. La
parole nous avait été toujours autorisée, la caresse charnelle nous avait été
proscrite par les lois humaines. Maintenant, nous nous y adonnions
complètement, les limites étant repoussées au-delà du réel. Peu à peu,
quelques rayons émergèrent, la lune et le soleil se firent la dernière bise.
-Jean, je peux t’appeler Jean maintenant.
J’acquiesçai.
-Dès que je t’ai vu, je t’ai désiré du plus profond de mon âme.
-Moi aussi… Cependant, nous avons perdu la raison, il faudra bientôt
retourner sur Paris.
-Tout redeviendra comme avant ?
-Oui, et ça ne se reproduira plus jamais. Tu comprends ? Notre faute est
grave.
Elle ne broncha pas du reste de la journée. Elle aussi, avait fini par accepter
notre retour à la vie réelle. Cette escapade à Cabourg n’était qu’un rêve. A
sa demande, nous décidâmes de rester une nuit supplémentaire. Maria
168 En contrepartie de l’Esprit

s’inquiéterait peut-être un peu, mais nous étions bien capables de lui


inventer quelques excuses. Nous prévîmes de revenir sur Paris dimanche
matin.

19 Le restaurant
Samedi soir, je décidai de l’emmener dans un restaurant de poissons et de
crustacés. Je choisis le restaurant les Vaches noires. Il dominait les falaises
du même nom et avait une belle vue sur la mer.
Il pleuvait lorsque nous sortîmes de la voiture. Je pris mon parapluie d’une
main et sa main de l’autre. Nous courûmes jusqu’au restaurant. Nous y
fûmes accueillis révérencieusement par un serveur à qui j’indiquai une
réservation au nom de Jean Parcours. Il nous fit asseoir à une petite table,
face à la mer, la table des amoureux précisa-t-il.
La clientèle était nombreuse, beaucoup de Parisiens s’étaient déplacés pour
le week-end souhaitant profiter des spécialités culinaires normandes.
Elle enleva son manteau, elle portait une magnifique robe de soie verte,
assortie à la couleur de ses yeux. Son regard était celui d’une femme
heureuse.
-Qu’est-ce que tu prends ? demandai-je.
-Je vais me laisser tenter par des crevettes blanches et une dorade noire.
-Moi aussi.
Elle me prit la main.
-Jean, je ne veux pas que ça cesse, je t’aime tellement...
Je la contemplais, un peu gêné, je ne savais quoi répondre. Moi aussi, je la
désirais follement, j’avais envie de la prendre dans mes bras, de lui faire
l’amour, tout de suite, aux yeux de tous. Je hurlais désespérément à
l’effroyable erreur, cette femme en face de moi n’est pas ma fille, c’est celle
qui me démange et que je veux pour femme.
Comme je restais silencieux, elle se rembrunit quelque peu. Elle ajouta :
-Je comprends, pour tout le monde je suis ta fille. Cet amour semble si
impossible et même si monstrueux…. Il y a Maria, enfin maman, je sais
qu’elle t’aime, je l’aime aussi. Elle a toujours été très généreuse envers moi,
elle m’a donné le même amour qu’à ses autres enfants, elle m’a chérie. Je
sais que je lui fais du mal, je ne peux pas être aussi ingrate… C’est dur Jean,
mais tu as raison, il va falloir que nous nous séparions.
-Oui… Nous ne reverrons plus pendant quelques temps, nous ferons croire
aux autres à une quelconque dispute.
-D’accord, il ne faudra jamais plus céder à la tentation, jamais !
Je hochai la tête positivement.
Paris automne 1957 169

-Jean, embrasse-moi, je veux sentir une dernière fois tes lèvres.


Je déposai un léger baiser sur ses lèvres tremblantes. Sa peau brûlante
répandait sa chaleur dans mon corps.
J’entendis indistinctement une voix familière.
-Ce n’est pas possible, ils sont en train de se bécoter comme deux
tourtereaux.
Puis la voix s’adressa à l’ensemble des convives qui tous se retournèrent
vers notre table.
-Ecoutez-moi, mesdames, messieurs, je vous présente le fameux docteur
Darcour. Le week-end, il emmène sa fille adoptive en Normandie, pour quoi
faire ? Pour coucher avec elle, oui je répète, pour coucher avec elle, une
mineure en plus. Dire que c’est ma sœur jumelle, dire que j’avais confiance
en elle. En fait, elle n’a pas cessé de m’inonder de sa prétendue supériorité
mentale. Elle n’a pas plus de cœur que de cervelle, c’est un démon prêt à
sacrifier mère et sœur pour arriver à ses fins… Et surtout, elle a fait échouer
mon mariage.
Elle avait prononcé les derniers mots en pleurant.
-Hanna, criai-je, voyons, je vais t’expliquer, c’est un malentendu.
-Un malentendu ! En plus, il me prend pour une conne.
Hanna fixa Héva droit dans les yeux.
-C’est surtout à toi que j’en veux, ma sœur chérie, tu m’as tant fait
souffrir.
Elle sortit un petit revolver de son sac et le pointa sur la poitrine de sa
jumelle.
-Tu es complètement folle ou quoi, hurla Héva.
-Oui, c’est pour ça qu’on m’a mise dans cet asile pourri.
Hanna appuya sans trembler sur la détente. Je n’ai jamais compris ce qui se
passa. Voyant Hanna sortir son revolver et tirer, je me précipitai sur elle et
la poussai.
Lorsque la dénotation eut finit de retentir dans la salle, des convives émirent
des hurlements d’horreur.
-Aux secours, à l’assassin !
Je regardai à terre. Je vis le corps inanimé de Hanna. La balle avait traversé
sa poitrine.
D’une main, je saisis l’arme et menaçai les convives avec, de l’autre, je pris
le bras de Héva, nous nous enfuîmes du restaurant et courûmes jusqu’à la
voiture. Personne n’avait osé nous poursuivre. Je fis démarrer le moteur de
la voiture. Nous fonçâmes dans l’humide et sombre campagne normande.
170 En contrepartie de l’Esprit

20 Le commissaire Barjavel
Ce matin-là, le commissaire Barjavel était de mauvaise humeur. Il n’avait
pas dormi de la nuit à cause de cette atroce affaire. Il avait dû convoquer
tous ses hommes pour qu’ils se mettent en chasse d’un dangereux criminel
et de sa complice.
-Un vrai salaud, comment peut-on faire des choses pareilles ?
De plus, il avait dû annuler sa sortie dominicale avec ses petits enfants, et
notamment avec sa petite-fille Bénédicte, qu’il aimait tant.
Le commissaire avait passé une bonne partie de la nuit au chevet du corps de
la jeune femme, attendant la venue de la morgue. Longuement, il avait
contemplé ce visage, doux, presque enfantin, enfin il lui avait fermé ses
grands yeux verts. Elle s’était endormie.
-Si jeune et déjà au ciel. Elle n’a que quelques années de plus que ma
petite-fille Bénédicte. Je ne comprends pas comment on a pu lui faire ça.
Le commissaire Barjavel sortit du restaurant, on l’avait prévenu de l’arrivée
imminente d’un employé de la morgue. Il regarda la mer au loin. Dans la
brume matinale, on y distinguait encore quelques moutons, reliquats de la
tempête de la nuit.
-Commissaire Barjavel.
Il se retourna et dévisagea l’homme qui l’interpellait. C’était un petit
monsieur à lunettes et barbichette grise, accompagné par un comparse,
élégamment habillé, à la sombre et ondulante chevelure.
-Je me présente, docteur Pelufe, dit le petit monsieur à barbichette grise,
j’étais le médecin de cette malheureuse Hanna Darcour.
-Ah ! c’est vous qui l’avez laissée sortir de l’hôpital !
-Non, non, elle s’est enfuie. Vous savez, nous ne sommes pas une prison,
mes gens sont là pour soigner, non pour garder.
Le commissaire le considéra réprobateur. Selon lui, trop de monde cherchait
à se déresponsabiliser, tout de suite. Il interrogea le comparse :
-Monsieur ?
-Jacques Martini, j’étais un ami proche de la famille. Je suis venu ici à la
demande expresse de madame Maria Darcour, la mère adoptive de la
victime.
-Elle n’a pas pu se déplacer, ajouta le docteur Pelufe, elle était dans un tel
état de choc qu’on a dû la transporter aux urgences.
-Les hommes ont deux préoccupations, dit Martini, le sexe et la bouffe, ils
oublient toujours la principale. Ça leur fout trop les jetons d’y penser.
-Laquelle ? glissa le commissaire Barjavel.
-La mort ! répondit Martini les yeux béants.
Paris automne 1957 171

Le commissaire fronça quelque peu les sourcils et évacua la remarque.


-Messieurs, dit-il, vous passerez tout à l’heure au commissariat pour régler
les formalités administratives de cette pénible affaire... Une question docteur
Pelufe, pourquoi mademoiselle Hanna Darcour avait-elle été internée ?
-Tout a commencé par une demande de mariage monsieur le commissaire,
mais monsieur Martini vous expliquera cela mieux que moi.
Le commissaire se retourna vers Jacques Martini. Ce dernier résuma
brièvement les événements.
-Il y a un an et demi, Hanna Darcour devait épouser Pascal Bollez, un ami
dont j’étais le témoin. Au début, tout s’est bien passé. Très émue, Hanna
Darcour a pénétré dans l’église au bras de son père.
-J’ai marié ma petite dernière il y a trois ans, je connais ça, interrompit le
commissaire, qui avait visiblement une grande famille.
-Le curé a lu un petit passage festif choisi par Hanna dans les évangiles
selon saint Jean, reprit Martini.
-Quel passage ? demanda le commissaire singulièrement intéressé.
-Les noces de Cana. A la fin de la lecture, le curé a déclaré
solennellement :
« Pascal, voulez vous prendre comme épouse Hanna pour l’aimer fidèlement
dans le bonheur ou dans les épreuves tout au long de votre vie.
-Oui, je le veux, a répondu Pascal.
-Hanna, voulez vous prendre comme époux Pascal pour l’aimer fidèlement
dans le bonheur ou dans les épreuves tout au long de votre vie. »
Toute l’assistance a attendu la réponse de Hanna. Elle semblait faire tous ses
efforts pour parler, mais rien ne sortait de sa bouche. Quant à Pascal, il ne
comprenait pas, il la dévisageait, tremblant. Tout d’un coup, Hanna s’est
accroupie sur le sol, y a allongé son visage et a éclaté en sanglots. Toute
l’assistance contemplait la scène, affligée. Enfin, elle a fini par se relever et
a crié :
« Non, non, non »
Elle a couru jusqu’à la sortie de l’église, et a lancé à Pascal :
« Tu ne m’auras pas, je sais bien que tu en aimes une autre. »
Le temps que nous réagissions, il s’était écoulé quelques précieuses
secondes. Elle avait disparu lorsque nous sommes sortis de l’église.
Le docteur Pelufe termina.
-Un avis de recherche a été lancé par ses parents. Ce sont des policiers qui
l’ont découvert deux semaines plus tard en loques, elle venait de voler dans
une épicerie. La jeune Hanna pleurait continuellement, et rapidement, il a
été décidé de la placer en hôpital psychiatrique. Elle nécessitait des soins
évidents. Maria Genicci, dont je connaissais très bien le père, m’a demandé
172 En contrepartie de l’Esprit

de m’occuper d’elle. Ce que j’ai fait de mon mieux. Pendant un an, elle a eu
de nombreuses crises, j’ai cru sa guérison très lente, voire improbable. Ses
séances théâtrales lui ont fait beaucoup de bien, j’y ai décelé une
amélioration notable et une rémission inespérée, jusqu'à la rechute de ces
derniers jours…
Le docteur Pelufe s’interrompit. Silencieusement, les trois hommes
regardèrent passer le corps figé de la jeune femme porté par deux
brancardiers. Le commissaire Barjavel grommela :
-Ceux-là, on a eu du mal à les faire venir. Ils ne veulent plus travailler le
dimanche, comme si on n’avait pas le droit de mourir ce jour-là.

21 La demeure Normande
Martini et un autre homme sortirent de la voiture. L’homme s’exclama :
-Il pleut toujours dans ce pays, c’est incroyable !
-Ah ! ce n’est pas notre soleil méditerranéen.
Ils poussèrent la lourde porte en fer forgé de la demeure normande
endormie, aux portes et aux volets restés fermés.
Après avoir fait le tour de la demeure, ils s’approchèrent d’une petite porte
dérobée qui donnait sur la cave. Martini frappa trois coups secs et rapides,
puis trois coups plus longs. Ils attendirent quelques instants, puis la porte
s’ouvrit, à nouveau.
-Salut les amoureux, s’écria Martini, je vous ai apporté des nouvelles
fraîches et des croissants pour vous remonter le moral.
C’était Héva qui avait ouvert, elle restait silencieuse. Au fond de la cave,
Jean prostré sur un lit défoncé ne réagissait pas. Martini brandit les
journaux.
-Vous faites la une de tous les quotidiens. Ces journalistes, ils n’y vont pas
de main morte, quand même. Tenez, je vous lis quelques passages du
Calvados Libéré : « Le monstrueux docteur Darcour, il tue l’une de ses filles
et couche avec l’autre… une mineure en plus… Le docteur Darcour, dont le
cynisme et l’inhumanité égalent sans doute ceux de l’ignoble Landru, et
patati, et patata ! » En dernière page, il est évoqué cette étrange éclipse
qu’aucun astronome n’avait prévu. J’ai aussi France-Matin qui titre :
« Infanticide et inceste, l’horreur… » Il y a quelques commentaires sur les
mœurs décadentes de notre beau pays : « Il faut remettre de l’ordre à tout
ça… Les lois de la République doivent s’appliquer à tous. » Ah ! le
journaliste préconise notamment la réouverture des maisons closes. Bonne
idée ça… Dans la Manche Reconquise, il y a plein de témoignages
pertinents des employés de l’hôtel du Rivage et du restaurant le Vaches
Paris automne 1957 173

noires : « Le couple infernal avait l’habitude d’aller se balader main dans la


main sur la plage. Tous deux appréciaient beaucoup les poissons noirs et les
crevettes blanches… La police les recherche activement. Le préfet du
Calvados a mis sur l’affaire l’un de ses plus fins limiers, le commissaire
Barjavel. » Il y a une petite biographie de ses exploits. Tiens, il a été
militaire en Afrique Occidentale française. Il est sur une piste sérieuse… Ne
nous inquiétons pas les enfants, c’est encore un bobard de journalistes.
Martini se tut un instant.
-Jean, c’est vrai que tu n’y as pas été de main morte, qu’est-ce qui t'as
pris ?
Jean saisit sa tête entre ses mains.
-Je ne comprends pas, c’est un accident. Comment cela a-t-il pu arriver ?
Ma pauvre Hanna… Je vais me livrer aux autorités, je leur expliquerai, je
suis médecin.
-Tu es fous, lui coupa Martini. C’est la cour d’assise et la guillotine. Toute
l’opinion publique est remontée contre toi, tu n’as aucune chance de t’en
tirer.
-Après tout, c’est-ce que je mérite.
-C’est dur, mais écoutes-moi, Héva et toi, il faut que vous viviez, le destin
vous a réuni, c’est important.
Martini se retourna vers son comparse et le désigna à Jean et à Héva.
-Je vous présente Pablo Illiaske, il faisait partie de notre réseau de
résistance pendant la guerre, il s’occupait des hommes recherchés par la
police française, et leur faisait gagner l’Espagne. Il connaît par coeur tous
les chemins pour traverser les Pyrénées.
Jean et Héva le saluèrent de la tête.
-Bon, il faut agir vite, continua Martini, même si la police n’est pas sur
une piste sérieuse, ils finiront bien par vous retrouver. Cette nuit, Pablo va
venir vous chercher avec sa fourgonnette, il vous emmènera jusqu’en
Espagne. Là-bas, il vous expliquera comment rejoindre le Maroc, vous
pourrez toujours gagner le Sahara, si ça vous chante… Je vous ai apporté
une bonne somme d’argent et quelques pièces d’or, monnaie internationale.
Voilà des faux papiers que j’ai fait fabriquer. Vous êtes maintenant un petit
couple suisse, monsieur et madame Schuller. Pablo a aussi apporté des
déguisements et de la teinture pour vos cheveux… Je vous laisse entre ses
mains, vous pouvez lui faire confiance.
-Martini !
-Oui Jean ?
-Merci.
174 En contrepartie de l’Esprit

-De rien les amoureux, vous savez bien que je fais cela pour l’avenir de
l’humanité.
-Jacques Martini, tu es un homme bon, toi aussi.
Martini lui cligna de l’œil.
-Jean, n'oublie pas que je suis le négatif de ton image. L’anti Jean Darcour,
c’est moi. Alors ne dis pas trop que je suis bon… Allez, je vous quitte, les
séparations ça me bousille le moral.
Martini sortit précipitamment de la cave. Dehors, il tombait toujours la
même petite pluie fine. Il regarda le ciel. Tant mieux, ça ne serait pas une
nuit étoilée. Il referma derrière lui la grille de la demeure bourgeoise et
pénétra trempé dans sa 403 verte. Il alluma le moteur et prit la route de
Paris.
Nevada été 1967 175

Nevada été 1967

1 Le Tropicana Casino
J’avais loué ma Buick Centurie d’une couleur sable similaire à celle du
désert des environs deux semaines plus tôt à un concessionnaire de Los
Angeles. Il n’avait plus de voiture compacte disponible et m’avait proposé
pour le même prix ce palace roulant. En mode cruise, enfoncée dans ma
banquette large et moelleuse, caressée par l’air frais de la clim, j’admirais
avec extase les paysages désertiques environnants.
Je garai ma belle américaine avec une facilité déconcertante sur l’imposant
parking. Chaque place, immense, permettait de caser sans problème une
voiture de plus de cinq mètres de long. Après quelques minutes de marche,
j’atteignis Fremont street, la principale artère de Las Vegas. Le soleil n’avait
pas dit son dernier mot, et déjà s’allumaient tous les néons des casinos,
artifices pour nos sens. Je parcourais la rue. J’entendais racoleurs et
cliquettements des machines à sous. Je m’arrêtai bientôt devant le plus
rutilant, le plus flamboyant de tous les casinos de Las Vegas, le Tropicana
Casino.
Au-dessus de l’entrée principale, des néons étalaient à échelle démesurée
des danseuses ornées de plumes et de paillettes. Je pénétrai résolument. A
l’intérieur, les gens étaient absorbés par leurs machines, certains y passaient
leur vie, ils y perdaient forcément leur esprit, était-ce une vente consentante
de leur âme au diable ? Je traversai la salle de jeux jusqu’à une petite porte
du fond. Il y avait marqué « Direction ». Un solide gaillard, métissé de sang
indien, en barrait le passage. Il s’adressa à moi en anglais, avec un accent
terrible :
-Hé la fille ! Qu’est-ce que tu viens faire par-là ? Tu n’as pas le droit
d’entrer ici.
-Je viens voir monsieur Jack Martins.
Le métis me reluqua de la tête aux pieds.
-Tu viens sûrement pour une place de danseuse au fameux spectacle du
Tropicana Casino. Tu pourrais faire l’affaire en effet. Tu n’es pas trop mal
foutue, ha, ha, ha ! À ton accent, tu n’es pas du coin. Tu viens d’où ?
-De France.
-Tu as de la chance, vraiment tu as de la chance. Le patron Jack, il aime
beaucoup les danseuses françaises. Repasse dans une heure, il sera là. Il
t’auditionnera et on verra si tu fais l’affaire.
Le métis me déshabilla avec un sourire narquois.
176 En contrepartie de l’Esprit

-Je connais un peu les goûts du patron. Je ne veux pas te faire d’illusions,
mais a priori, je pense que tu lui plairas, ha, ha, ha ! Il aime bien les petites
femmes comme toi, à l’air de sainte nitouche, et qui sont en fait de petites
dégourdies… Comment tu t’appelles au fait ?
-Mon nom c’est Lemagne.
-Moi c’est Bill. Bill Hammer. Tu auras sûrement affaire à moi. Je
m’occupe de la protection rapprochée des danseuses. Mais ne t’inquiète pas,
je sais rester correcte… Je couche seulement avec celles qui sont d’accord.
Pour les autres, c’est seulement quelques mains au cul, dit-il en me tapotant
légèrement les fesses. Ici tu seras bien, les filles sont bien traitées. Ce n’est
pas comme ça dans tous les casinos.
Je n’insistai pas et repassai une heure plus tard. Je fus de nouveau accueillie
par Bill Hammer.
-Ah ! te voilà enfin. Viens, entre par-là.
Le métis me conduisit à travers un dédale de couloirs. Il ajouta :
-C’est pas de veine. Le patron est vraiment de très mauvaise humeur
aujourd’hui. Enfin, si tu te débrouilles bien, tu pourras le calmer.
Nous nous arrêtâmes devant une grande porte en chêne massif. Bill me
tendit un peignoir.
-Tiens, attends-moi là. Déshabille-toi et enfile ça. Généralement le patron
veut un peu tâter la marchandise.
Bill pénétra dans le bureau. J’attendis quelques instants. Il ressortit.
-Oh, là, là ! Il est vraiment d’une humeur de chiotte aujourd’hui.
Bill Hammer me jeta un coup d’œil.
-Mais comment? Tu n’es pas encore déshabillée. Bon, ce n’est pas grave.
Tant pis pour toi. Vas-y comme ça, il préfère encore moins attendre.
Je poussai la porte avec anxiété. Bill Hammer me suivait. Derrière un vaste
bureau, se tenait Jack Martins. C’était un homme d’une cinquantaine
d’années, peut-être légèrement plus. Il avait une fine moustache grise
soigneusement taillée. Il fumait un long cigare qui libérait de fins cercles
concentriques de fumée blanche. Il avait de la distinction naturelle,
nettement plus que l’image habituelle d’un patron de tripot. Son bureau était
meublé avec goût et réunissait harmonieusement des meubles orientaux et
occidentaux. Voyant que je regardais ces bibelots, Jack Martins me sourit :
-Souvenir de voyages. Il a fallu une vie pour collecter tout cela.
Puis il s’adressa à Bill :
-Tu peux nous laisser s’il te plaît. J’ai à parler avec la demoiselle.
Bill baissa la tête dépité et quitta le bureau. Une fois la porte fermée, Jack
Martins me confia :
Nevada été 1967 177

-Il est déçu, que veux-tu ! Lui aussi, il aime bien voir de près la
marchandise, comme il dit. Tu lui as tapé dans l’œil. Depuis une heure, il
n’arrête pas de parler de toi.
Jack Martins émit un petit rire sarcastique, ouvrit une boîte en cuir noir et
me tendit l’un de ses longs cigares. J’acceptai l’offre. Jack Martins, avec un
sourire amusé, me l’alluma avec un briquet en argent. A la première bouffée,
je ne pus m’empêcher de tousser.
-Vas-y lentement, me conseilla-t-il. C’est du Navalleto. Je me les fais
directement livrer de la Havane.
Jack Martins me fixa droit dans les yeux.
-Tu as les yeux d’un vert vif, une couleur peu ordinaire au demeurant…
J’ai connu il y a longtemps trois femmes qui avaient les yeux de la même
couleur. Elles étaient toutes amoureuses du même homme… Tu es française,
tu dis. Tu t’appelles Lemagne… ?
-Mycènes Lemagne, mais mon nom de jeune fille, c’est Darcour.
-Je m’en doutais. Et le sieur Lemagne, où est-il ?
-Il est en France. J’ai encore du mal à rester longtemps avec le même
homme. Les mauvaises langues disent que je tiens ça de mon père.
-Après le coup qu’il nous a fait il y a dix ans, ça ne m’étonne pas.
-Nous avons tous beaucoup souffert. Mais je n’ai jamais cru en sa
culpabilité. Enfin pas vraiment…
-Pourtant tout l’accablait.
-Certains témoins se sont contredits au cours du procès. Mon père n’aurait
jamais dû être condamné à mort par contumace.
-J’admets que je n’étais pas là au moment du drame… Pour moi, ce sont
de vieilles histoires, que me veux-tu exactement ?
-Je veux le retrouver, je suis sûre qu’il est encore vivant. Peut-être savez-
vous quelque chose ?
-Ecoute ma petite, je voudrais bien t’aider car ton père était un bon ami à
moi. Mais vraiment je ne peux rien faire car je ne sais rien. Jean et Héva
doivent être morts maintenant. Personne n’a jamais eu de nouvelle d’eux. La
police française a lancé un mandat d’amener international contre eux. Ça n’a
rien donné… Je sais bien que cela concerne ton père, mais si tu veux mon
avis, arrête de ressasser ces vieilles histoires. Tu m’as l’air encore bien
jeune et pas trop défavorisée par la vie, alors profite de l’existence.
J’esquissai une grimace. De plus, j’avais toujours eu horreur de ce genre de
petits conseils convenus sur la vie.
-Tu as l’air déçue, poursuivit-il, j’en suis désolé. Moi aussi, il y a quelques
années, j’ai cherché, j’ai cru qu’il y avait un formidable mystère. Mais non,
en fait il n’y avait rien. La quête du sens, on s’y consacre tous au moins une
178 En contrepartie de l’Esprit

fois dans sa vie… Maintenant, je préfère ne plus m’en préoccuper. Comme


tu vois, à défaut de la jeunesse, j’ai les femmes, l’argent, et j’en jouis.
-Et elles jouissent ?
Martins me considéra d’un air réprobateur. Il m’avait énervé, mais je
regrettais déjà ma réplique. Il s’en aperçut et changea de sujet de
conversation.
-Et ta mère Maria, comment va-t-elle ?
-Après le drame, ça a été particulièrement dur pour elle, elle a eu
beaucoup de mal à s’en remettre, mais heureusement il y avait Claude Priest.
Jack Martins me raccompagna jusqu’à la porte. Il paraissait songeur.
-Oui, heureusement, il y avait ce Claude…

2 Le motel
Je gagnai le petit motel aux abords de la ville où j’avais loué une chambre.
Mon ami Pierre Latulipe m’y attendait. Il était en train de travailler accoudé
à une table.
-Alors ? me demanda-t-il.
-Ça n’a rien donné. Pourtant, je suis sûre qu’il sait quelque chose... Je suis
un peu désespérée. Et toi, ça avance ?
-Mouais, pas vraiment non plus. La tâche est complexe.
Pierre avait étalé sur la table quatre grandes photos sur lesquelles étaient
représentées les faces de deux disques d’argile. Sur chaque face, des suites
d’idéogrammes formant spirale étaient poinçonnées à la main.
Alors que Pierre gribouillait des combinaisons étranges de signes inconnus,
je saisis une liasse de feuillets manuscrits.
-J’ai déniché ça en fouillant une petite malle en osier entreposée dans la
maison bretonne de ma grand-mère maternelle. Ma mère m’a expliqué que
c’était la malle fétiche de mon grand-père. Il y avait entassé les documents
auxquels il tenait le plus. Il y avait notamment ces photos des disques et ces
feuillets manuscrits.
-Ces feuillets, tu les as lu ?
-Oui, mon grand-père y raconte la découverte du fameux disque de
Santorin, lors de la dernière guerre. Il pense que le disque a été préservé
pendant des millénaires dans la lave du volcan de Santorin.
-A l’origine du mythe de l’Atlantide ?
-Mon grand-père le croyait, pour moi ça reste encore un mystère.
Quoiqu’il en soit, le disque de Santorin est comparable à celui de Phaistos
retrouvé en Crête au début du siècle. On y constate un façonnage identique
et les mêmes suites d’idéogrammes. Seule la fin du texte diffère. Dans le
Nevada été 1967 179

disque de Santorin, on voit au centre d’une des faces, ce petit dessin qui a dû
tant intriguer mon grand-père : ces deux petites enfants recroquevillées l’une
sur l’autre et unies par la tête.
-Comme tes sœurs aînées à la naissance !
-Oui il parait, en tout cas c’est-ce que m’ont toujours raconté mes parents.
La mère de mes deux sœurs aînées est morte en couche. Mes parents les ont
adoptées en Afrique et les ont ramenées ensuite en France.
-Tu as quand même une étrange famille. Moi j’étais enfant unique et mes
parents aussi. C’est une tradition familiale. Ça facilite quand même les
choses… Tu es sûre par exemple que Héva et Hanna n’étaient pas les réelles
enfants de ta mère ? C’est quand même incroyable que les femmes de ta
famille ont toutes les mêmes yeux verts. On dit souvent que les Africains ont
le sang chaud…
J’écoutais à peine Pierrot, je continuai :
-J’ai l’impression que la clé de l’énigme réside dans la traduction des
disques. C’est ce que laisse entendre mon grand-père. Il imagine quelque
chose d’extraordinaire.
-Ne te fais pas trop d’illusions. Le déchiffrement des disques est une tâche
ardue. Depuis leur découverte, beaucoup de chercheurs s’y sont attaqués,
aucun n’y est encore parvenu.
Je m’approchai de Pierre, l’enlaçai dans mes bras et lui gratouillai le
nombril.
-Mais toi, mon petit géni des mathématiques, tu vas y arriver.
-Ce n’est pas la peine de me soudoyer, j’ai peu d’espoir.
Pierrot m’expliqua l’avancement de ses recherches.
-Il ne s’agit sans doute pas d’un système alphabétique, il y a trop de
signes, ni d’un système hiéroglyphique comme le chinois, il n’y en pas
assez... Récemment un architecte anglais est parvenu, par des méthodes
statistiques, à déchiffrer le linéaire B, une vieille écriture retrouvée sur des
tablettes d’argile de palais mycéniens. Il a découvert qu’il s’agissait d’une
écriture syllabique, écrite en grec archaïque. J’essaie de reprendre sa
méthode, seulement je dispose de nettement moins de sources que lui.
J’observais Pierrot. Il se donnait visiblement du mal pour moi. Je ne voulais
cependant pas le décevoir. Je proposai :
-Maintenant, laisse tomber. Je t’emmène cette nuit dans les casinos de La
Vegas. Il faut en profiter, nous partons demain matin.
-C’est madame qui décide de tout. On va où cette fois ?
-On va rendre visite à mon grand frère Julien.
-Il est aux Etats-Unis ?
-Oui, je te l’ai déjà dit cent fois, t’écoutes pas ou quoi ?
180 En contrepartie de l’Esprit

-Tu parles quand même beaucoup, c’est dur de faire toujours le bon tri…
Et pour ton frérot, il crèche où ?
-Il habite et il bosse au centre d’études nucléaires de Los Alamos. C’est au
Nouveau Mexique, à un peu moins de mille milles d’ici. En roulant bien, on
peut y être en deux jours.
-Tant que c’est ton frère, c’est entendu ardente princesse, je t’escorterai au
bout du monde tel un chevalier servant.
Pierrot me prit dans ses bras et me fit tournoyer.

3 La route 66
Au petit matin, traversant les paysages rougeoyants du Far Ouest, nous
empruntâmes la route 66. Sur les hauts plateaux du Colorado poussaient de
majestueux séquoias, en redescendant dans les vallées, le paysage se faisait
brusquement plus aride, bientôt ce n’était plus que quelques cactus, puis des
étendues désertiques à perte de vue.
Fréquemment, nous croisions des énormes trucks. Dans leurs chromes
rutilants et dans un vacarme épouvantable, ils assuraient le lien incessant
entre les deux rives du continent.
Le soir venu, nous nous arrêtâmes dans un dinner, petit restaurant que l’on
trouvait à la pelle le long des routes américaines. Beaucoup de routiers s’y
reposaient. On y prenait le repas traditionnel américain, un bon hamburger
et des frites, le tout accompagné de bière ou de Coca-cola pour les routiers
sobres et sérieux.
-J’ai une de ces fringales, moi, déclama Pierrot.
Je saisis dans ma main la canette de Coca-cola.
-J’ai toujours été surprise par le succès mondial du Coca-cola. Je me suis
souvent demandée comment un produit à priori aussi quelconque avait pu se
répandre aussi facilement et universellement. Son succès est comparable à
celui du christianisme ou de l’islam, il a rapidement atteint les peuples les
plus divers.
En avalant goulûment sa canette, Pierrot m’écoutait distraitement. Je
poursuivais :
-Certains diront que la religion n’a rien à voir avec un produit
commercial... Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est la diffusion, celle des
idées ou des produits. Elle est facilitée car les récepteurs ne sont pas si
différents. De New York à Calcutta, les préoccupations et les aspirations de
chacun ne sont guère éloignées. Tous, on connaît la passion, la peur, le rire,
la mort... Le monde est un.
Nevada été 1967 181

-Mycènes, tu as toujours des petites théories étonnantes sur les sujets les
plus variés.
-Je tiens cela de ma mère.
-Et puis avec toi, on ne s’ennuie pas, on est toujours à la recherche de
nouvelles aventures.
-Ça vient de mon père. J’ai la bougeotte comme lui. Depuis longtemps, je
souhaite le retrouver, lui et ma sœur aînée. J’ai énormément souffert de leur
absence et des sarcasmes des autres.
-Et si tu apprends qu’ils sont morts ?
Une lueur noire passa dans les yeux verts de Mycènes.
-Ce n’est pas possible, je sens qu’ils sont encore vivants, tous les deux. Le
soir, mon père et ma sœur me parlent.
J’entendis Pierrot murmurer « Jeanne d’Arc », je fis mine de ne pas
l’entendre. Nous continuâmes notre chemin.

4 Young City
Le lendemain, quelques kilomètres avant notre arrivée, nous passâmes
devant un grand panneau qui claironnait : « Bienvenue à Youngcity, la ville
du bonheur ». Pierrot prétendit, qu’il avait de nouveau très faim. Nous nous
arrêtâmes pour manger un morceau au dinner de la ville. Autour de nous,
quelques papis et mamies ingurgitaient avec entrain leurs hamburgers.
-Regarde, me murmura Pierrot, il n’y a que des personnes âgées dans cette
ville. Même les serveurs ont dépassé la cinquantaine.
Je jetai un coup d’œil autour de moi.
-Tu as raison, je n’avais même pas remarqué.
-J’en avais déjà entendu parlé, ajouta Pierrot. Youngcity a été fondée, il y
a une petite dizaine d’années par quelques sexagénaires. C’est une ville
réservée au vieux. Ils veulent ainsi se prévenir de la violence des jeunes
générations. Les gens comme nous peuvent y passer, pas y demeurer.
Je regardai le papi et la mamie derrière moi. Ils me firent terriblement de la
peine.
-C’est horrible, m’exclamai-je, cela empêche tout lien intergénérationnel,
toute perpétuation de l’amour.
-Mais non, ces personnes âgées ont sûrement, de temps en temps, la visite
de leurs petits-enfants.
-J’en doute. Cette ségrégation, c’est le renforcement de la lutte des classes
d’âge.
182 En contrepartie de l’Esprit

Pierrot continuait de manger impassible son hamburger. Son inertie


m’énervait au plus haut point. Je lui donnai nerveusement des coups de pied
qui le firent sortir de sa réserve.
-Calme-toi Mycènes. Ces vieux avaient besoin de calme. Ils évitent la
présence d’affreux petits braillards qui leur auraient cassé les oreilles. Ils
sont heureux ici.
-Tu ne peux pas comprendre, car tu n’as pas perdu ton père à onze ans. La
filiation, c’est-ce qui y a de plus important. Il ne faut pas ghettoïser les gens
comme ça.
-Ghettoïser ! Tu me fais marrer avec tes termes à la noix… Tu sais, aux
Etats-Unis comme ailleurs, les gens se regroupent par affinité, voilà tout.
Toi qui est une pauvre jeune blanche, est-ce que tu as déjà fréquenté un
riche vieux noir ?
Je hochai la tête négativement. Pierrot me regarda fièrement.
-Alors tu vois, qu’est-ce que je te disais?
-Arrête nigaud. C’est qu’il y en a très peu, voilà tout. Viens par-là, on a
encore du chemin à faire et cet endroit ne me plaît guère.
Nous quittâmes Young city, la ville se désignant exactement par le contraire
de ce qu’elle est. C’est un procédé couramment utilisé en publicité, ainsi
qu’en propagande. Ça marche toujours très bien. Nos neurones se laissent
parfois si facilement berner. Y a-t-il une loi qui veut ça ?

5 Los Alamos
Le centre de recherches de Los Alamos avait été construit en plein désert du
Nouveau Mexique pour réaliser la première bombe nucléaire. Immense,
cerclé de barbelés et de tours de vigie, il ressemblait plus à une base
militaire qu’à un centre scientifique.
Un an auparavant, mon frère avait épousé Betty une scientifique américaine.
Je les prévins par téléphone de notre arrivée imminente. Mon frère semblait
attendre ma venue avec impatience, il prétendait avoir des choses
importantes à me montrer. Il nous invita à dîner chez lui.
Tous deux habitaient un mobil home dans les environs du centre. Un gazon
parfaitement entretenu entourait leur maison et celles de leurs voisins. Au-
delà des dernières plaques vertes commençait brusquement le jaune orangé
du désert environnant. Julien m’accueillit à bras ouverts. Je le félicitai pour
son petit jardin d’Eden.
-Tu es parfaitement installé maintenant. Tu as la main verte dit donc !
-Ah oui ! tu parles de mon gazon. En fait, c’est un jardinier du centre qui
s’en occupe. Les ricains ont voulu recréer ici le souvenir de leur lointaine
Nevada été 1967 183

Albion. Il y a aussi un golf spécialement pour nous. Il faut bien détendre ces
scientifiques. Il n’y a pas grand chose à faire dans le coin… Mais entrez,
nous vous avons préparé un bon repas.
Nous passâmes à table. Julien paraissait tendu. Connaissant bien mon frère,
je décelai une légère et difficilement perceptible tension entre lui et Betty.
Je m’abstins de toute remarque. Entre deux tranches de gigot, Julien nous
expliqua l’objet de leurs recherches :
-Depuis deux ans, nous étudions les effets des radiations nucléaires sur les
espèces animales, notamment pour en juger les conséquences sur les êtres
humains. Nous nous intéressons actuellement à la faune d’une petite rivière,
elle a été particulièrement touchée par les expériences nucléaires pendant la
guerre. Nous sommes parvenus à des résultats étonnants. J’essaierai de vous
y emmener demain. Il faudra demander une autorisation spéciale pour aller
sur le site. La peur de l’espionnage…
-Ça ne gêne pas tes supérieurs que tu sois français ? demandai-je.
Julien échangea un regard avec Betty.
-Si, je t’avoue que cela me cause quelques tracas. Surtout depuis le
refroidissement des relations entre la France et les Etats-Unis. Pour l’instant,
ils me font largement confiance, je pense avoir prouvé mes compétences. Si
on reste encore longtemps ici, je demanderai la nationalité américaine.
A la fin du repas, Julien se leva pour aller chercher le dessert. Je me
proposai de l’aider, je pus ainsi lui parler seul à seule.
-Ça n’a pas l’air d’aller avec Betty?
-Si ça va, nous nous sommes justes un peu engueulés avant votre arrivée.
Rassure-toi, ce n’est pas bien grave.
-Tu ne veux pas m’en dire plus ?
-Tu es toujours aussi curieuse, Mycènes, tu n’as pas changé... C’est tout
simple, Betty veut un enfant de moi.
-C’est super ! Ça veut dire qu’elle t’aime.
-Oui, mais je ne me sens pas encore prêt. Je supporte mal certains
souvenirs, ce qui s’est passé il y a dix ans, avec papa… Alors assumer une
paternité, tout de suite, non, ce n’est pas possible. Je n’y crois pas.
-Tu as tort Julien, j’ai l’impression que tu cherches des prétextes pour
refuser. Etre papa, ça t’aiderait au contraire à chasser les vieux démons. Et
puis, pense à Betty.
Julien me regarda, pensif.
-Tu as sûrement raison. Betty insiste, elle prétend que je ferai un papa,
hum… Et tes recherches sur papa et Héva, elles en sont où ?
-Au point mort. J’ai essayé d’aller voir Jack Matins, ça n’a rien donné.
-Je n’ai jamais aimé ce type.
184 En contrepartie de l’Esprit

-Ah bon ! Moi, il m’a plutôt fait bonne impression. Je sais qu’il appréciait
beaucoup papa. Il l’a aidé dans sa fuite.
-C’est courageux de ta part d’effectuer ces recherches. Personnellement, je
n’en aurais pas eu la force. Lorsque les événements nous sont tombés dessus
il y a dix ans, tu as été préservée par ton jeune âge, mais pour la famille ça a
été très dur. On a été sous les feux des projecteurs pendant longtemps.
J’étais le fils du monstrueux docteur Darcour, les gens n’arrivaient pas à
l’oublier. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai fini mes études aux de médecin
Etats-Unis. Ici, je suis redevenu un anonyme… Curieusement, je n’en veux
plus trop à papa. Intérieurement, je sais que je l’aime, même s’il a beaucoup
fait souffrir maman.
-Je ne lui en veux pas non plus, il est innocent, j’en suis sûre.
Julien me railla :
-N’en faisons quand même pas une victime. Même si les événements ne se
sont pas exactement déroulés comme l’on décrit les médias, il a sa part de
responsabilité. Et dans une moindre mesure, Héva aussi. Hanna lui en
voulait terriblement.
Les derniers mots de Julien me firent mal d’autant que je ne pouvais que lui
donner raison. Après une grimace de ma part et un silence réciproque, Julien
reprit :
-J’aimerais sincèrement que tes recherches aboutissent. Papa et Héva me
manquent… Pendant mes travaux, je leur parle souvent, je leur fais part de
mes avancées. Je me demande ce qu’ils diraient. Et parfois, j’ai envie qu’ils
me félicitent. Tu sais, j’ai lu et relu les notes que papa a écrites juste avant
leur disparition. Il y raconte les expériences qu’il faisait avec Héva sur le
cerveau des petites souris. Ça m’a fortement influencé dans mes recherches
actuelles. Tu verras, j’arrive à des résultats étonnants. Je n’en saisis pas
encore toute la portée, je soupçonne juste quelque chose…
-Hé, les frangins, ce n’est pas bientôt fini ces messes basses !
-C’est Pierre qui s’impatiente.
Nous repassâmes dans la salle à manger.

6 La rivière
Le lendemain, en début d’après-midi, nous retournâmes au mobile home.
Julien et Betty nous y attendaient.
-C’est bon, dit Julien, j’ai réussi ce matin à obtenir deux autorisations. On
va pouvoir aller visiter le site. C’est à une soixantaine de miles plus au sud.
Dans notre confortable Buick, nous suivîmes la petite Chevrolet de Julien et
Betty. Au bout d’une petite heure, leur voiture obliqua sur la gauche et
Nevada été 1967 185

emprunta une route non goudronnée. Après dix minutes de conduite


cahotante, nous fûmes stoppés par un vigile et une barrière de barbelés.
Julien glissa devant l’entrée nos quatre badges. La barrière s’ouvrit laissant
passer les deux voitures.
Nous pénétrâmes dans un paysage de canyon rougeoyant formé par
l’empilement sédimentaire de strates ondulant artistiquement sous l’effet des
forces de la nature. Nous remontâmes le canyon pendant quelques miles,
puis la Chevrolet s’arrêta devant un torrent à sec parsemé de gros galets
blancs. Julien et Betty sortirent de la voiture et nous firent signe de les
suivre. Nous longeâmes à pied le lit du torrent. Il débouchait sur une mare
ou plutôt sur une petite étendue d’eau croupie. Julien nous expliqua :
-En période de sécheresse, la plupart des torrents sont tarie et ne
parviennent plus à la rivière du canyon. Il subsiste à mi-hauteur quelques
mares de ce type, creusées dans la roche et assez profondes pour ne pas être
asséchées totalement pendant les périodes estivales. Ces mares ont retenu
notre attention, car elles ont été très touchées par les essais nucléaires
pendant la guerre.
Julien s’approcha de la mare, prit un bâton, et remua l’eau.
-Ça à l’air de grouiller là-dedans, s’exclama Pierre.
Julien acquiesça. Il sortit de son sac une petite épuisette et un seau qu’il
remplit d’eau croupie. Il attrapa avec l’épuisette quelques-unes unes des
sales bestioles qui proliféraient dans la mare. Je distinguais deux types
d’animaux. Betty, zoologiste de formation, nous en expliqua les détails.
-Ceux qui ressemblent à des petits poissons noirs, ce sont des fibers
blacks, une espèce d’annélide, proche parent des sangsues. On en trouve pas
mal dans la région, ils sont nombreux dans les torrents qui coulent dans le
canyon et dans toutes les rivières environnantes. Les fibers blacks
n’intéressent pas grand monde, leur chair est gélatineuse, ils ne sont pas
comestibles. Les petits crustacés blancs, ceux qui ressemblent à des
crevettes, sont beaucoup plus rares dans le coin. Nous les avons longuement
analysés, leurs plus proches parents sont les crevettes Larbeller qu’on trouve
en Louisiane, à quelques milliers de kilomètre d’ici.
-Nous avons été très surpris de trouver ces crevettes Larbeller dans ces
mares, ajouta Julien. D’où pouvaient-elles venir ? Il y avait sûrement un lien
avec les essais nucléaires, car seules les mares touchées contenaient ce type
de crustacé.
-On a aussi remarqué dans certaines mares, poursuivit Betty, la totale
disparition des fibers blacks. Les deux espèces se nourrissent un peu près
des mêmes micro-organismes. La nouvelle espèce avait supplanté
l’ancienne, jusqu’à la faire disparaître.
186 En contrepartie de l’Esprit

Je regardais avec un certain dégoût, ces crustacés blancs et ces sangsues


noires. Ils étaient particulièrement gluants.
-Avec Betty, nous avons parcouru les différents torrents à la recherche de
l’origine des crevettes Larbeller, nous n’avons rien trouvé. Elles semblaient
être nées de manière spontanée, comme ça, en plein désert. Nous avons alors
rapporté au centre quelques-unes de ces crevettes, elles se sont multipliées.
Tout était normal, nous étions prêts à nous en débarrasser. C’est alors que
Betty a constaté quelque chose de formidable.
-Lors d’une nuit d’insomnie, dit-elle, j’ai observé le processus d’éclosion
des œufs. Il se déroulait dans le noir afin de mettre à l’abri la jeune crevette
blanche des rayons trop puissants du soleil. J’ai noté une caractéristique qui
nous avait jusqu’alors échappé. Juste après l’éclosion, la petite crevette est
de couleur noirâtre et ressemble vaguement à un lombric. Dans les minutes
qui suivent, elle prend des teintes grises, puis finit par ressembler aux autres
crevettes blanches.
-Lorsque Betty m’a rapporté ça, je n’en suis pas revenu, dit Julien.
Mon frère était passablement excité. Loin de son état normal, il m’inquiétait.
A force d’étudier les conséquences des radiations sur la faune, avait-il reçu
quelques doses ?
-J’ai eu la révélation quelques jours plus tard, poursuivit-il, en relisant les
notes de papa et de Héva. Expérimentant le système nerveux des petites
souris, ils étudiaient en fait ce qu’ils appellent l’horloge biologique. Chacun
de nos organes est réglé par une horloge interne qui va déterminer son
développement. En cas de dérèglement de l’horloge, l’organe peut vieillir
prématurément ou rester à un stade infantile tout au long de l’existence de
l’animal. Un organe vital qui connaît des dysfonctionnements au niveau de
son horloge, peut provoquer chez l’animal une profonde mutation. C’est
alors l’apparition d’une nouvelle espèce.
-Il existe un exemple connu de ce type de transformation, ajouta la
zoologiste Betty, c’est celui de l’axolotl, un poisson présent dans les lacs
mexicains de haute montagne à quelques centaines de kilomètres plus au
sud. Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’axolotl a été considéré comme un
poisson à part entière. En 1864, des axolotls du Mexique, exposés à Paris, se
transformèrent en une sorte de salamandre, l’ambystome, un amphibien déjà
répertorié et dont on n’avait jamais fait le lien avec l’axolotl.
Fièrement, Julien donna l’explication :
-Alors tout s’éclaircissait. La crevette Larbeller avant de devenir adulte
passait par le stade larve noire. Elle ressemblait étrangement au fiber black.
Ces deux espèces apparemment si différentes étaient parentes. Par un
Nevada été 1967 187

dérèglement de l’horloge des fibers blacks, on aboutissait à la création des


crevettes.
Je regardai Julien. Finalement, sa petite histoire était étonnante. Il ajouta :
-L’horrible paradoxe, c’est l’extermination de l’espèce mère par l’espèce
fille.
-Tu penses, demandai-je, que les radiations ont entraîné le dérèglement
interne des horloges ?
Julien demeura quelques instants silencieux avant de me répondre :
-On a beaucoup réfléchi avec Betty aux causes de la transformation. Papa
utilisait des décharges électriques de haute fréquence pour modifier
l’horloge du système nerveux de ses souris. Depuis quelques mois nous
testons les radiations, les décharges électriques et d’autres méthodes. Nous
n’avons encore rien de probant. Dans le cas de l’axolotl, c’est en rajoutant
de l’iode dans son milieu qu’il se transforme. Nous sommes à la recherche
d’une synthèse générale, une cause unique qui pourrait expliquer ces
différents phénomènes. Dans les notes de papa, Héva suggèrent qu’il s’agit
de déformations dans l’écoulement du temps, elle compare les radiations
nucléaires à des ondulations dans le temps, dans un sens identique au nôtre
et dans un autre sens à rebours. Je ne comprends pas bien, cela dépasse un
peu nos compétences de médecin et de zoologiste. Nous aurions besoin de
l’aide d’un physicien.
-Et tes supérieurs, qu’est-ce qu’ils en disent ?
-Ils ont été très intéressés par nos résultats, mais pour l’instant ils ne
veulent pas mettre une tierce personne sur le coup. Les physiciens sont trop
accaparés par la future génération de bombe H. C’est bien plus important à
leurs yeux.
Nous regagnâmes les voitures. Julien était de meilleure humeur que la veille.
Visiblement il s’était rabiboché dans la nuit, sur l’oreiller, avec Betty. Il
nous conseilla d’aller visiter Santa Fe, ce que nous fîmes le lendemain.
La veille de notre départ, je reçus un coup de fil de ma mère. Elle devait se
rendre cette semaine à Dallas pour un congrès et me demandait de rester
quelques jours de plus à Los Alamos. Elle comptait nous rejoindre pour le
week-end. Elle se faisait une joie de voir ses deux derniers enfants de
nouveau réunis. J’acceptai de bonne grâce. J’en parlai à Pierre. Il était prêt à
prolonger ses vacances de quelques jours. Le coin lui plaisait, encore un
amateur du désert !
188 En contrepartie de l’Esprit

7 Maria
Le sentiment amoureux mêle part réelle et part imaginaire. Celle-ci est
l’édification abstraite, idéalisée et intime par l’être aimant, de l’être aimé.
La personne amoureuse privilégie l’imaginaire au détriment du réel. Grâce à
cette faculté, elle dépasse la contingence quotidienne et s’abandonne
exclusivement à l’autre. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Ma mère était une femme amoureuse. Je ne sais pas si mon père était un
homme amoureux. Je ne suis pas une femme amoureuse.
Ma mère avait pris, vendredi après-midi, un vol intérieur Dallas
Albuquerque. J’allai la chercher seule à l’aéroport. Betty et Julien avaient
été retenus à leur centre de recherche. Ils avaient un important travail à finir.
Pierre avait préféré rester farnienter au bord de la piscine du motel. Même
s’il appréciait ma mère, il préférait rester sur ses gardes. Il prétendait avoir
généralement entretenu de mauvaises relations avec ses ex-belles-mères.
J’observais les passagers descendre du DC8 de la Panam. Je vis ma mère au
loin. Elle portait une jolie robe rouge, sa couleur fétiche depuis quelques
années. Lorsqu’elle s’approcha de moi, je m’aperçus qu’elle avait vieilli.
Elle avait toujours les mêmes yeux verts, leur teinte ne s’était pas altérée
avec l’âge, mais ses cheveux blonds avaient blanchi et de fines rides
couraient le long de son visage. Elle me proposa de prendre un café au bar
de l’aéroport.
Derrière la grande verrière, on admirait dans le ciel le balai incessant des
avions atterrissant et décollant. Comme autrefois dans les villes portuaires,
certains y passaient leur week-end à y rêver de destinations exotiques.
L’imaginaire, c’est-ce qui continuait de guider les hommes. En regardant ces
avions, je pensais que plus rien maintenant ne pourrait entraver la
prolifération de cette humanité grouillante en tous les points de l’univers.
-Et Julien comment va-t-il ? me demanda ma mère.
-Ça a l’air d’aller. Comme d’habitude, il plane quelque peu. Je devrais
plutôt dire qu’il barbote dans une mare infâme entre des sangsues noires et
des étranges crevettes visqueuses. Il a, parait-il, trouvé quelques analogies
entre ces deux espèces.
Ma mère resta pensive quelques instants, puis constata :
-Je trouve que Julien ressemble de plus en plus à son père. Comme lui, il
survole la terre et en oublie le réel. Et physiquement, c’est son portrait
craché.
-C’est vrai. Sur les photos, c’est frappant.
Nevada été 1967 189

-La dernière fois que j’ai vu ton frère, j’ai eu un choc. J’ai cru voir Jean
Darcour qui m’invitait pour une valse au bal du nouvel an. Cette nuit là, ton
père m’avait beaucoup plu.
-Ça avait été réciproque, je crois.
-En effet... J’aime les rêves car ils nous transportent à volonté dans un
passé dont nous pouvons jouir éternellement les instants.
-Tu penses souvent à papa ?
-Oui, à ce Jean Darcour rencontré une nuit de bal, qui subsiste pour
toujours en moi et dont je rêve toutes les nuits. L’autre, l’actuel, je l’ai
éliminé. Il est mort depuis longtemps.
Lorsque j’entendais ma mère parler de mon père, je craignais les critiques
acerbes. J’avais peur qu’elle me révèle une vérité que je n’aurais pas pu
accepter.
-Tu comprends ma chérie, reprit-elle, ton père je pourrais le haïr, après ce
qu’il m’a fait. Mais il n’en est rien… Je lui ai tout pardonné depuis bien
longtemps. Quand j’explique ça aux gens, ils me regardent d’un air surpris
et parfois même offusqué : « Mais madame Genicci (on m’appelle comme
cela maintenant), il y a vraiment des choses impardonnables, votre mari
s’est conduit comme un monstre ! ». Je leur explique alors qu’ils se
trompent, qu’il y a des choses pardonnables. Aimer c’est aussi savoir
pardonner. Même si, dans le cas de ton père, mon pardon lui a retiré mon
amour… Et puis heureusement, il y a eu Claude.
-Heureusement, il y a eu ce Claude Priest…
Ma mère savait que je ne l’aimais pas trop. Elle n’insista pas.
-Et tes recherches, elles en sont où ?
-Ça n’avance pas des masses. Je mettais un grand espoir en Martini, il n’a
rien voulu me dire. Pourtant il sait quelque chose.
-C’est évident. C’est lui qui a organisé la fuite de Jean et Héva vers
l’Espagne. Martini était à la tête d’un réseau de résistance pendant la guerre.
Ça a dû les aider pour la fabrication de faux papiers et autres. Certains
résistants n’ont jamais vraiment apprécié que la police ait un peu trop
collaboré avec l’occupant.
-En tout cas, Martini n’a rien lâché.
-Tu devrais lui parler de Herbert Stein et d’Esther. Cela lui rappellera
sûrement quelques souvenirs.
-De qui s’agit-il ? Tu les connais ?
-Non, pas personnellement. Cependant, après que tu m’as parlé de la
découverte du disque de Santorin, j’ai longuement réfléchi. C’est en prenant
l’avion de France pour Dallas que j’ai eu un déclic. Je me suis rappelé
qu’après la guerre, ton père était parti deux semaines au Moyen-Orient, à la
190 En contrepartie de l’Esprit

demande expresse de Martini. Celui-ci avait besoin de son aide et Jean ne


pouvait la refuser à un vieil ami. A son retour, Jean m’a vaguement parlé de
Esther et de Herbert Stein. Jean me l’a présenté comme un géni malfaisant
des mathématiques, un briseur des codes secrets pendant la guerre, mais
aussi un déchiffreur des écritures anciennes… Cela pourrait peut-être
t’intéresser.
-En effet, je retournerai voir Martini au plus vite.
Après avoir réglé l’addition, ma mère sortit de son portefeuille quelques
photos du petit Jean et me les montra.
-Il est vraiment mignon, dis-je.
-J'ai été les voir dans leur nouvelle maison d'Aix-en-Provence. J'ai pris ces
photos lors de son anniversaire. Ça lui fait deux ans maintenant.
-Il ressemble vraiment à son papa Pascal, il a les mêmes expressions que
lui.
-C’est vrai, dit Maria mélancolique.
-A leur place, j’aurais quand même choisi un autre prénom.
-Pascal a un peu tiqué, mais Hanna a vivement insisté.
-Mouais, après tout ça l’aide peut-être à surmonter tout ça. Et comment va-
t-elle maintenant ? demandai-je.
-Un an dans le coma, ça laisse forcément des traces profondes. Toutefois,
je l’ai trouvée très bien. Elle est heureuse. Elle pense à faire un deuxième
enfant.
-Tant mieux !
-Si c’est un garçon, elle m’a dit qu’elle appellerait Gabriel, comme mon
frère aîné.
-C’est vrai que Hanna a toujours été très famille
-Enfin, comme elle a le moral, je ne désespère pas qu'elle remarche un
jour.
Nous effectuâmes rapidement les trente kilomètres qui séparaient l’aéroport
d’Albuquerque du centre de recherches de Los Alamos. Betty, Julien et
Pierre nous attendaient tous avec impatience pour le repas. Pierre avait très
faim, il avait eu beaucoup de mal à se contenir devant les belles tranches de
steak.

8 Julien
Le petit week-end en famille fut très sympathique. Julien et Betty nous firent
découvrir les canyons des environs. Nous fîmes d’enchanteresses ballades
qui ravigotèrent tout le monde.
Nevada été 1967 191

Ma mère nous quitta aux anges. Lundi matin, avant de partir, Julien tint à
tout prix à m’emmener dans son centre de recherches. Il voulait me faire
visiter ses bureaux et plus spécifiquement son aquarium trop rempli à mon
goût de petites bêtes horribles. J’acceptai de mauvaise grâce, j’étais un peu
fatiguée par ses histoires.
Après avoir franchi plusieurs murs en béton rehaussés de barbelés
électrifiés, nous garâmes la Chevrolet dans l’une des nombreuses places du
parking pourtant presque complet. Le cadre était agréable, le centre avait été
construit le long de la rivière et ressemblait lui aussi à une oasis. Il y avait de
nombreux arbres et les bâtiments étaient disséminés dans la verdure.
-Los Alamos, ça veut dire les peupliers en espagnol, m’expliqua Julien.
Nous pénétrâmes dans un petit bâtiment moderne en béton clair. Nous
dûmes badger encore trois ou quatre fois avant d’atteindre le bureau de
Julien et son fameux aquarium.
-Betty et moi, nous ne travaillons pas sur des recherches prioritaires. C’est
pour ça que les consignes de sécurité n’ont pas été renforcées, contrairement
à d’autres secteurs du centre.
-Ah ! pourtant on ne se croit pas dans un moulin.
-Les méchantes langues te diront que nos crédits de recherche ont été
votés il y a quelques années par un congrès démocrate pour rassurer les
électeurs et leurs donner des gages contre les dangers du nucléaire. Tu
comprends maintenant, que si nous travaillons tranquillement sur nos
crevettes et sur nos sangsues, ça convient à tout le monde, et surtout ça
n’inquiète personne.
-Tu veux dire que personne n’en a rien à foutre de vos recherches ?
-C’est un peu cela. Cependant, je sais que nos découvertes sont
primordiales, elles pourraient bouleverser l’humanité…
Ils disent tous ça, songeai-je en riant. Julien me conduisit jusqu’à petite salle
bien éclairée par une lumière zénithale. Il y faisait très chaud, comme dans
une serre.
-Nous avons essayé au maximum de recréer les conditions de la mare, dit-
il.
Au centre de la salle, il y avait plusieurs gros aquariums remplis d’une eau
généralement moins croupie que celle des mares extérieures. J’observai avec
horreur ces bêtes qui se mouvaient dans l’eau et pour lesquelles mon frère
éprouvait tant d’admiration.
-Celui-là, c’est le premier aquarium. Il n’y a plus de fibers blacks depuis
longtemps.
Je grimaçai.
192 En contrepartie de l’Esprit

-Viens voir par-là cet aquarium, c’est le sujet actuel de nos recherches
avec Betty.
L’aquarium était entouré d’un épais caisson métallique.
-C’est du plomb, il nous protège des radiations. Nous avons irradié
certains fibers blacks pour recréer les conditions des essais nucléaires.
Pendant un an, nous avons tenté de nombreuses expériences pour
transformer l’horloge biologique des fibers blacks, sans aucun résultat. Betty
a alors eu l’idée de remplacer les particules bêta par des rayons gamma,
beaucoup plus dangereux. Beaucoup de fibers blacks sont morts, cependant
nous avons observé la mutation chez une femelle. Elle avait atteint un stade
de développement plus avancé et s’était transformée en crevette blanche.
Nous avons ensuite voulu comprendre le mécanisme de création de l’espèce.
Nous avons placé la femelle mutante dans un aquarium rempli de mâles
fibers blacks.
Je me passionnais pour le récit de Julien, commençant à en entrevoir les
perspectives. Pourtant cela semblait si difficile à accepter. Mon frère
poursuivait :
-Notre première crevette mutante commença par faire la fine bouche, elle
n’était pas pressée de s’accoupler. Nous avions installé une caméra qui
filmait vingt quatre heures sur vingt quatre, au cas où l’accouplement ait lieu
pendant notre absence. Nous remarquâmes alors que la crevette mutante
grossissait et que le nombre de fibers blacks diminuait. Elle avait dû en
engloutir quelques-uns au cours des nuits. Nous continuâmes de
l’approvisionner en fibers blacks.
Julien reprit sa respiration. Il me faisait partager son engouement.
-Enfin la crevette mutante choisit un fiber black. Quelques jours plus tard,
elle pondit des centaines d’œufs qui donnèrent exclusivement des crevettes
blanches. Ces dernières se reproduisirent uniquement entre elles. L’espèce
était née !
Julien s’arrêta essoufflé.
-Le fameux mâle sélectionné, il avait quelque chose de spécial ?
demandai-je.
-C’était un beau fiber black, mais a priori, il ne sortait pas du lot. Les
raisons de son choix restent mystérieuses. Viens voir par-là.
Julien me conduisit jusqu’à une étagère où étaient entreposés de nombreux
bocaux. Il en retira deux.
-Je te présente madame première crevette et monsieur fiber black, son
amoureux. Nous les avons conservés dans ces récipients de formol après les
avoir disséqués longuement avec Betty.
-Alors ?
Nevada été 1967 193

-Rien. Madame première crevette a déjà toutes les caractéristiques d’une


crevette, idem pour monsieur fiber black.
-Contrairement à ses filles qui ne peuvent s’accoupler qu’avec des
crevettes, remarquai-je, la mère a pu procréer avec un fiber black.
-C’est exact. C’est pareil pour son amoureux, monsieur fiber black qui a
pu s’accoupler avec une crevette.
Réalisant que j’entrevoyais la solution, Julien me regarda en riant.
-C’est peut-être là tout le mystère de la vie… Tu n’es vraiment pas bête
finalement petite sœur !
-Merci quand même grand frère !
Julien me raccompagna jusqu’à la sortie de son laboratoire.
-Tiens, voilà la Buick de ton amoureux qui t’attend. Dommage que vous
repartiez si vite.
-Je veux repasser par Las Vegas pour voir Martini et nous n’avons plus
beaucoup de jours.
-Ce Pierrot, il est quand même curieux… Ça ne t’agace pas d’être suivie
par un ventre ambulant ?
-Ne sois pas jaloux. Tu es déjà mon frère, et c’est beaucoup !
-Je suis ton frère pour la vie, alors que jusqu’à maintenant tes amoureux se
sont succédés.
Je souris à Julien.
-Avec Pierrot, c’est du solide.

9 La cellule
La route du retour fut plus longue que celle de l’aller. J’avais vivement
conseillé à Pierre d’appuyer sur le champignon, pressée que j’étais de revoir
l’ami Martini. Ignorant que les routes américaines étaient beaucoup plus
surveillées que les routes françaises, nous fûmes rapidement arrêtés par un
patrouilleur. Emmenés au poste du shérif le plus proche, comme des
vulgaires voleurs de chevaux, nous fûmes promptement relégués dans une
cellule où nous passâmes la nuit. Au petit matin, Pierrot grommelait :
-Ah ces ricains ! toujours à nous faire chier avec leurs lois pourries.
-Ils ne sont pas les seuls. L’une des particularités humaines, c’est de tirer
des lois sur tout.
-Ah ! Mycènes, encore une de tes nouvelles petites théories. Je me disais
bien que ça faisait longtemps. Tu vas nous donner une explication
métaphysique à notre nuit en cellule.
-Non. Mais en effet, j’ai eu le temps de méditer.
194 En contrepartie de l’Esprit

-Moi aussi. Mais surtout à de bons hamburgers, voire à d’autres pensées


secrètes et inavouables…
-C’en est même incroyable ce besoin de légiférer dans tous les domaines,
le juriste sur nos actes, le scientifique sur les choses, l’économiste sur
l’argent.
-Alors eux, ils se plantent tout le temps, notamment en bourse. On dirait
qu’ils font des anti lois, exprès pour nous piquer notre pognon. A chaque
coup on perd.
-On se plante et pourtant on persévère… Les lois sont vraies ou fausses,
bonnes ou mauvaises, et pourtant tout le monde les cherche et les suit.
-Mais ma belle, c’est pour se rassurer face au gouffre béant qui nous
attend.
-C’est vrai. Mais c’est plus que ça. C’est comportemental et inné.
-Herg ?
-Je m’explique. Comme l’araignée qui de manière innée tisse sa toile,
l’homme quadrille le terrain en légiférant. C’est congénital et gravé dans nos
neurones. Mais en fin de compte, rien ne nous dit si ces lois existent
réellement ou si elles sont pure invention de l’esprit de l’homme.
-Ouh là, là ! Tu penses vraiment trop Mycènes. Tu m’inquiètes !
-Tu n’en pas l’air.
-Si, si, mon amour. Mais je n’ai pas été congénitalement programmé pour
savoir exprimer ce que je ressens, surtout quand j’ai faim comme ce matin.
Enfin, je te conseille de noter ces petites pensées par écrit, ça te défoulera et
aussi me calmera.
Nous fûmes libérés vers onze heures au prix d’une caution que je trouvai
somme toute modeste pour nous prévenir des dangers de la prison qui nous
guettaient, mais qui suffit pour affecter la bonne humeur de l’ami Pierre.
Voyant ma mine réjouie, il me lança :
-On voit bien que ce n’est pas toi qui aies dû sortir ton portefeuille pour se
débarrasser de ces ricains.
-Tout doux l’ami, si tu crois que c’était agréable de supporter leurs sales
pattes sur mon corps délicat.
Je m’approchai de lui et lui donnai un tendre baiser. Je compris qu’il était
opportun de flatter et ravigoter un peu cet homme, qui, il est vrai, se donnait
bien du mal pour moi. Il devait m’aimer après tout.
Je créai pour Pierrot une nouvelle classe, les hommes semi-amoureux. Il
restait à mon goût encore un peu trop intéressé par quelques plaisirs
bassement matériels, il n’avait pas non plus la dose d’imaginaire suffisante,
mais savait se montrer dévoué en toutes circonstances.
Nevada été 1967 195

-Tu vas voir, ce soir je te promets un spectacle à Las Vegas qui va te


plaire. Et après, je te ferai une petite gâterie.
-C’est vrai ?
-Puisque je te le dis.

10 Drugstore
L’homme ravigoté, nous fonçâmes vers Las Vegas, modérant cette fois-ci le
champignon. Alors que Pierrot conduisait silencieusement la Buick, je
l'agrippai soudainement.
-Hé ! Qu'est-ce qui te prend ? s'esclaffa-t-il.
-Zut ! j'ai oublié de prendre ma pilule hier. Je n'en avais plus.
Pierrot appuya sur l’accélérateur. Ça l’amusait.
-Ce n'est pas si grave ma belle, ça ne me déplairait pas d'avoir un petit
bébé de toi. Un mélange harmonieux de nous deux, ta vivacité et mon bon
caractère.
-Calme tes ardeurs, ça n'est vraiment pas le moment. Arrête-moi plutôt au
premier drugstore, il n'est sûrement pas trop tard. Et pense à la gâterie !
Motivé, Pierrot finit par immobiliser la Buick devant un vaste drugstore.
Jusqu’à l’été 67, la législation différait entre le Nouveau Mexique et la
France, la contraception était légale en Amérique et punie dans mon pays.
Je me précipitai dans le bâtiment et en ressortis quelques minutes plus tard
avec les précieuses pilules. Pierrot était sorti du véhicule et m'attendait.
Nous déambulâmes le long des vitrines. En marchant, je décapsulai
fébrilement l'un des compartiments de la plaquette, en retirai une pilule, et la
glissai sous les yeux de Pierrot.
-Tu vois cette petite pilule miracle. Grâce à elle, nous les femmes, sommes
bien moins soumises aux menaces de l'enfantement. Elle nous rapproche de
vous les hommes, êtres libres.
-Ouais, pourquoi pas. C’est sûr que l’inverse est moins vrai, l’utérus
artificiel n’est pas pour tout de suite… Et alors ?
-Alors, c’est super ! Car être plus semblables, c'est mieux se comprendre
et ainsi mieux s'apprécier.
Pierrot me considéra dubitatif.
-Tu es sûre de ça ? Je n’ai pas besoin de pilule pour apprécier tes charmes
de garçonne.
-Evidemment que j’en suis sûre. L’amour est fondé sur la compréhension
mutuelle de l’autre. On aime ce que l’on comprend.
-Je ne comprends pas toujours, et pourtant je t’aime Mycènes…
Imperturbable, je poursuivis mon raisonnement.
196 En contrepartie de l’Esprit

-Le rapprochement des sexes donne aussi aux femmes la capacité de


s’emparer d’une partie des pouvoirs, au niveau familial comme au niveau
social. Cependant, il faudra que les femmes se battent.
Pierrot parut réfléchir profondément, puis il lança :
-Je suis presque d’accord avec toi Mycènes. Mais ne n’inquiète pas, parce
qu’il a une mère, des sœurs, et surtout une femme, l’homme acceptera de
lui-même de céder une part de ses prérogatives.
-Je n’en suis pas si sûre Pierrot.
-Si, si, je te l’assure et je parle au nom de tous les mâles.
Je regardai Pierrot, il me fit sourire. Je ne partageais pas l’optimiste de ce
beau mâle, mais bon… Je repris :
-La nature différencie les êtres humains, mais la science qu’ils acquièrent
chaque jour davantage peut les rendre plus semblables. Il faudra absolument
en profiter.
-Ce n’est pas si bête ce que tu dis Mycènes. J’avais lu que le
développement de l’agriculture avait renforcé le rôle de la femme dans la
société. Elle n’avait pas assez de force pour participer à la chasse, tendis
qu’elle pouvait faire les activités agricoles.
-Finalement, t’es un érudit Pierrot.
-Oui l’histoire antique, c’est mon dada…
Pendant le discours de Pierrot, j'ingurgitai ma pilule. Mon homme s’arrêta
devant une enseigne.
-Bon, viens par-là. Ce petit resto m’a l’air sympa. Ça m’a donné faim
toutes ces réflexions sur la chasse.
-Je te suis beau prédateur.
Pierrot me prit le bras, nous pénétrâmes dans le restaurant.

11 Tropicana Casino (2)


Il faisait déjà nuit lorsque nous atteignîmes la ville qui ne dormait jamais.
Pierrot admira l’affiche du spectacle représentant quelques danseuses court-
vêtues.
-Les plus belles filles d’Amérique dansent au Tropicana Casino. Ce petit
spectacle m’a l’air sympathique. Ça m’étonne que tu m’emmènes ici…
-Vu ma jalousie maladive, je te comprends. C’est pour les besoins de mes
recherches et aussi pour te donner une première récompense.
Le spectacle plut beaucoup à Pierrot. Il n’arrêta pas d’applaudir. Il avait
repéré une grande brune pulpeuse (tout le contraire de moi), à laquelle il
faisait constamment des clins d’œil. Je songeai que Bill Hammer en avait
sûrement profité lui aussi.
Nevada été 1967 197

A la fin du spectacle, Pierrot se déchaîna. Les danseuses laissaient tomber


leur haut et présentaient leurs poitrines rebondies aux yeux de tous ces
mâles, incroyablement transformés en misérables toutous devant les os à
moelle de leur maîtresse.
Pendant que Pierrot faisait je ne sais quoi pour tenter sa chance auprès de la
grande brune pulpeuse, je me dirigeai vers les coulisses du spectacle. Je fus
bientôt arrêtée par Bill Hammer.
-Le patron a vu que tu étais là. Il ne fallait pas payer, il vous aurait invités.
-Pour ce genre de spectacle, je préfère ne pas me faire acheter.
Bill Hammer me sourit.
-Tu as du caractère, ça me plaît. L’autre grand dadais, là-bas avec Cynthia,
c’est ton amoureux ?
-Oui, le dernier en date. Mais désolé mon vieux Billy, pour l’instant je ne
compte pas en changer, j’ai d’autres préoccupations… Et celui-ci fait
parfaitement l’affaire. Mais je te mets en tête sur ma liste d’attente. Si je
change d’avis, promis, je te contacte.
-Toutes les Françaises sont aussi directes ?
-Je suis une exception dans mon pays. Il paraît que je tiens cela de mon
père. Il n’y a pas très bonne presse d’ailleurs. J’ai hérité ça de lui, ainsi que
de ma mauvaise étoile en amour.
-La mienne n’est pas très bonne non plus… Viens par-là, le patron veut te
voir. Il avait prévu ta visite.
Je pénétrai dans le bureau de Martini. Il était entouré de deux plantureuses
créatures à la longue chevelure blonde. Ils paraissaient tous très occupés.
-Mes choux, il va falloir que je discute. Ne soyez pas jalouses, cette jeune
demoiselle est la petite orpheline de l’un de mes plus chers amis. Un frère
pour moi. Elle est comme ma nièce.
Les deux créatures quittèrent le bureau, sans oublier de m’adresser un regard
mêlant la jalousie à la colère. Elles ne croyaient pas un traître mot à cette
affaire d’orpheline et de nièce.
-Je suis votre nièce maintenant ?
-Et pourquoi pas ? Mon histoire n’est pas totalement fausse. Sache, jeune
femme, que je dis toujours la vérité. Je ne mens… que par omission.
Je le fixai droit dans les yeux, il fumait son habituel long cigare.
-Avez-vous entendu parler de Herbert Stein et de Esther ?
A ces mots prononcés, je sentis un léger tressaillement.
-Le paquebot amiral est touché, constatai-je, mais pas coulé !
Jack Martins, alias Martini m’observa longuement.
-Tu parais peu impressionnable ! dit-il.
198 En contrepartie de l’Esprit

-Vous savez, lorsque tous vos concitoyens pensent que votre père est un
monstre, il faut bien apprendre à se rebeller.
-C’est étrange ce que tu dis. Je pense que ce qui a toujours manqué à ton
père, c’est justement son refus de se rebeller. Il faisait partie intégrante du
système, de tous les systèmes. J’ai cru que c’était dû à son éducation trop
rigide, mais en fait c’était sa nature. C’est ce qui l’a perdu, le jour où il a
voulu en finir avec ses tabous, il est passé à la trappe.
-Ce n’est pas la peine d’essayer de m’impressionner avec vos
considérations sur la vie à la noix. Je préférerais que vous me répondiez.
-Si tu y tiens. C’est ton père.
J’attendais fermement. Martini déposa son cigare dans le cendrier et alla
chercher quelques feuillets dans un secrétaire en acajou.
-J’ai longtemps pris Jean pour un rationnel. En fait, c’était aussi un vrai
mystique. Il tenait de ta mère une théorie sur la perpétuation des âmes à
travers les générations, une sorte de culte des ancêtres et de la fécondité.
L’éternité était atteinte par la transmission des gênes et de la culture. Je n’ai
jamais cru à toutes ces sornettes...
Martini sortit une liasse de billets de 100 dollars de sa poche.
-Je crois seulement en cela, en l’argent. Il nous donne accès à tout ce que
l’on désire sur cette planète. Riche, on se croit jeune et séducteur.
-C’est une fiction !
-Cela suffit à la majorité des hommes.
-Quant à l’au-delà, je n’y crois guère. L’argent est la forme unique sous
laquelle nous continuons d’exister après notre mort. Il conserve la force
vitale des hommes qui ont trimé pour le gagner.
-L’argent véhicule l’âme des morts, c’est beau !
-Exactement, jeune femme. Je me rappelle que ton père avait retenu
quelques idées communistes, les plus généreuses heureusement, il voulait
soigner les pauvres… Jean aurait dû mieux lire Karl Marx. Celui-ci voulait
supprimer tous les droits d’héritage. Il avait bien compris qu’ainsi, il
annihilait définitivement toute perpétuation.
Martini prit son briquet et brûla l’un des billets de 100 dollars.
-C’est une âme morte...
Je regardais impassible son manège. J’avais été habituée à ce genre de petit
jeu de la part des hommes. Je le prenais pour une forme de séduction.
Venant d’un homme comme Martini, riche mais âgé (quoiqu’il en dise ses
dollars ne le rajeunissaient guère), je trouvais cela attendrissant. De plus, ses
paroles provocatrices n’étaient pas fondamentalement opposées à ma vision
du monde. Je reconnaissais à l’argent un pouvoir prodigieux sur les
hommes.
Nevada été 1967 199

-N’essayez pas de m’acheter monsieur Jack Martins et parlez-moi plutôt


de ces feuillets. Mon père ne ma rien laissé et je peux vous assurer que ce
n’est pas son argent qui me manque...
Martini me sourit, compatissant.
-Je comprends ta souffrance Mycènes... Esther me concerne uniquement.
Je te parlerai seulement d’Herbert Stein. Il était de confession juive, il avait
vendu son âme au diable, il travaillait pour les Nazis. A ses débuts, génie
des mathématiques, il avait déchiffré les codes des alliés. Pendant ou peu
après la guerre, il s’est intéressé aux écritures perdues, notamment à celle
des disques de Phaistos et de Santorin. Tiens, tu peux prendre ça.
Jack Martins me tendit les feuillets.
-C’est une copie des grilles de Herbert Stein. Elle donne une transcription
phonétique à tous les signes des disques. Fais en bon usage.
Je remerciai Martini et récupérai l’ami Pierrot. Il était en grande discussion
avec la pulpeuse Cynthia sous l’œil amusé de Bill Hammer.
-Ah mademoiselle Cynthia ! nous autres Français, sommes des
romantiques. Nous embrassons avec une touche si spéciale, si authentique…
Cynthia l’écoutait mi éberluée, mi amusée.
-Viens par-là le romantique, nous avons à faire.
Entre Cynthia et moi, le choix fut heureusement rapidement fait. A mon
signal, l’ami Pierrot accourut, manifestant malgré tout un léger et frémissant
sentiment de révolte.
-C’est quand même toi qui décides de tout !
-Il paraît que je tiens ça de ma mère.
-Ah ! c’est pour cela que ton père…
-N’en dis pas plus. Ne sois pas trop méchant ce soir. N’oublie pas que tu
as ta petite gâterie.
La révolte pila net et nous regagnâmes le motel.

12 Le déchiffrement
Une fois la gâterie terminée, un peu hâtivement à mon goût (que voulez-
vous ? Les hommes sont toujours trop pressés, je me rappelle Pierrot
comparant les sensations du plaisir masculin à celles de l’expulsion de ses
excréments, j’avais été horrifiée), je mis la grille sous ses yeux interloqués.
-Après le réconfort, l’effort. Il va falloir maintenant se mettre sérieusement
au travail.
-Bon attends, il faut d’abord que j’aille aux toilettes, je ne peux pas
réfléchir sinon.
J’observai Pierrot pisser.
200 En contrepartie de l’Esprit

-C’est dingue que cette chose serve à deux trucs aussi différents. Il y a
quand même des bizarreries dans l’évolution du mâle.
-Oui, mais nous, on peut tout faire débout, on est donc à un stade plus
avancé.
Mon homme était très fier de sa réplique. Je ne renchéris pas sur
l’indubitable supériorité féminine.
-Alors, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.
-C’est Martini qui me l’a donnée. C’est paraît-il une grille de
déchiffrement des disques. Elle a été construite par un as des déchiffrements
des codes secrets pendant la guerre, un certain Herbert Stein.
-Jamais entendu parler.
-C’est qu’il manquait à ta culture.
L’ami Pierrot, très curieux se mit promptement à la tache. Au bout de
quelques minutes, il s’écria :
-C’est un système acrophonique, je m’en doutais.
-Monsieur avait presque tout deviné, je présume.
-Et bien oui, j’étais sur la bonne voie.
-Tant mieux alors, on aurait pu se passer de la grille. Et l’acrophonie, c’est
quoi ?
- C’est un peu comme un rébus qui utilise la première syllabe de chaque
dessin. Par exemple en français, pour écrire le son mou, on pourrait dessiner
un mouton.
-Euh ?
-Regarde ce signe, c’est une tête de bélier. En grec homérique bélier se dit
krios. Ce signe désigne donc le son kri.
-Bon j’ai compris, ton explication passe le test de la concierge.
-Qu’est-ce que vient faire la concierge là-dedans ?
-C’est une image. Quand l’explication d’une théorie est simple et aisément
compréhensible par tous, même par la concierge, c’est qu’elle est bonne.
-Tu tires ça d’où ?
-De mon gastro-entérologue.
-Sympa le gastro pour sa concierge ! Au fait, tu ne m’avais jamais dit que
tu avais des problèmes de digestion.
Pierrot passa facilement la nuit à déchiffrer le disque. Personnellement
morte de fatigue, je dormis d’une traite. Au petit matin, à mon lever, Pierrot
était toujours devant sa table en train d’écrire. Je m’approchai de lui.
-Chéri, tu te donnes beaucoup de mal… Je vais me préparer un café à la
kitchenette, tu en veux un ?
-Oui s’il te plaît. Bien fort, ça me fera du bien.
Je revins bientôt avec deux tasses fumantes.
Nevada été 1967 201

-Alors ?
-J’ai pratiquement fini. C’est du grec, du proto-ionien exactement. Tu vas
voir, le texte est extraordinaire. Tu ne vas pas en croire tes oreilles.
Pierrot me lut alors les deux faces du disque de Santorin :
« Première face :
Je vous raconte l’histoire d’une femme morte en couche, après avoir délivré
de son ventre des jumelles unies par la tête. L’accoucheur, pour les séparer,
fut obligé de sacrifier l’une d’elles. Laissée pour morte, le crâne ouvert,
celle-ci fut déposée dans un cercueil. Quelques jours plus tard, le miracle se
produisit, la plaie se referma, elle survécut. Une année passa, il était
impossible de distinguer les jumelles.
Deuxième face :
Je vous raconte l’histoire d’un homme échoué sur notre île après une forte
tempête et venant d’un pays lointain. Pour sa sagesse et sa bonté, on lui
confia l’éducation des jumelles. Devenues des femmes, elles tombèrent
toutes deux amoureuses de lui. Au lieu de la joie que l’on peut espérer en
pareil cas, ce fut la jalousie, des larmes, puis la mort qui triompha.
Pourchassé, l’homme parvint à s’enfuir de l’île avec l’une d’elles. »
Pierrot se retourna vers moi.
-N'ai-je pas mérité une gâterie, un peu spéciale... ?
-C'est vrai que tu as bien travaillé. Tu l’auras dès que tu te seras lavé un
peu mieux...

13 Le Golden Nugget
Avant notre retour pour l’Europe, Pierrot tint à rester quelques jours à Las
Vegas. Il croyait fermement en sa chance et voulait tenter sa fortune à la
roulette. Nous nous rendîmes au Golden Nugget, autre célèbre casino de Las
Vegas. Pierrot échangea pour dix dollars de jetons. C’était une petite somme
comparée à certains joueurs, mais nos moyens restaient limités. Alors que je
laissais Pierrot s’exciter sur la roulette et dilapider ses quelques jetons, je
regagnai Fremont street et contemplai les différents spectacles de rue,
logiquement conçus pour aiguiller le chaland vers le casino. Je m’arrêtai
devant un stand qui proposait des excursions en avion jusqu’au grand
canyon. Un homme grand et fin, les cheveux coupés ras, se tenait devant
l’affiche. Voyant que je regardais sa pancarte, il m’adressa un signe.
-C’est vous le pilote ? demandai-je.
-Oui, c’est moi.
-C’est risqué votre truc ?
202 En contrepartie de l’Esprit

-Pas du tout. Je suis expérimenté, j’ai été pilote de chasse dans l’US air
force.
-Désolé, mais vos tarifs sont prohibitifs pour mes faibles revenus.
J’allais le laisser là, lorsqu’il me rappela :
-Je n’ai pas beaucoup de clients aujourd’hui, je peux vous faire un prix
très spécial, mademoiselle Darcour.
Je me retournai avec étonnement.
-Comment connaissez-vous mon nom ?
L’homme me regarda amusé.
-Vous savez, les bruits vont vite à Las Vegas, et surtout à Fremont Street.
Une Française aux yeux verts qui cherche à parler à Jack Martins, ça se
remarque. Je me suis tout de suite douté de votre identité.
-Vous avez connu mon père vous aussi ?
-Oui, il y a bien longtemps... Venez faire un tour dans mon avion. Ce sera
gratuit et je vous raconterai ce que je sais sur votre père.
Quelque peu suspicieuse, j’observais l’homme. Que me voulait-il
exactement ? Il avait le regard franc et inspirait confiance. Pourquoi refuser
son offre ? Je décidai de me laisser tenter.
-J’accepte, mister Cooper je présume, lisant le nom écrit sur l’affiche.
Il acquiesça. Il me fit monter dans un énorme truck GMC et nous conduisit
jusqu’à une piste de décollage où nous attendait une série de Lockheed P-38
rangés sagement sur le tarmac. Nous montâmes dans l’avion le plus
peinturluré de couleurs rouges et noires, décollâmes dans un bruit d’enfer et
survolâmes bientôt le fleuve couleur azure, le Colorado.
En serpentant, celui-ci se frayait un chemin entre les gorges des canyons.
Cooper me décrivait les paysages. Je l’entendais mal tellement le bruit des
moteurs était fort.
-En bas, c’est le Hoover Dam. Cet immense barrage a été construit dans
les années 30, pendant la crise économique. Il a fourni un travail à des
milliers de sans-emploi. Derrière, vous avez le lac Page, lac de retenu. Il a
englouti les plus beaux canyons.
Je contemplais ces étendues cyclopéennes à couper le souffle. Elles avaient
été métamorphosées sur décision d’un homme et par le labeur de milliers
d’ouvriers. Sur le chantier du barrage, beaucoup avaient sans doute trouvé la
mort. Leurs âmes bruissaient-elles encore aux fonds du lac artificiel ?
Cooper continuait :
-Plus au nord, vous avez le site de Zion et celui de Sodome. Les noms
bibliques ont été donnés par les premiers colons. Dans ces paysages arides,
les colons avaient pour uniques références, leurs chariots, leurs troupeaux et
leur bible. Ils n’étaient pas si éloignés des premiers bergers d’Israël, lors de
Nevada été 1967 203

leur entrée en terre promise. J’ai visité la Palestine il y a quelques années,


on retrouve dans le désert du Sinaï les mêmes roches rouges et noires. C’est
là-bas que j’ai rencontré votre père.
Je sautai de mon siège.
-J’étais à la recherche d’un manuscrit de la mer Morte, lui aussi. Parlez-en
à Jack Martins, il en sait sûrement plus que moi... Je n’étais pas le seul à
m’intéresser à ce manuscrit. A l’époque, toutes les factions du Moyen-
Orient étaient sur sa trace. Certains prétendaient qu’il contenait des
révélations sur les origines du christianisme. Ça risquait de mettre en péril
les fondements de la chrétienté. Les Eglises étaient contre leur diffusion.
Pourtant tout le monde se trompait, il y avait un mystère bien plus grand,
bien plus terrible...
Cooper ne m’en dit pas plus. Après avoir survolé le grand canyon, nous
regagnâmes Las Vegas. En sortant de l’avion, Cooper me prit par l’épaule.
Ses yeux brillaient, il me fit peur.
-Je sais ce que vous cherchez, vous et votre frère. Je pense que c’est sans
issu. Comme votre père, vous courrez tous les deux à votre propre perte. Je
vous conseille d’abandonner rapidement vos recherches et de mener une vie
paisible. Je sais que votre frère fait des petites expériences au centre
nucléaire de Los Alamos, il ne se rend pas compte du danger. Prévenez-le au
plus vite.
Cooper me raccompagna jusqu’à Fremont Street. Il me laissa devant le
Golden Nugget quelque peu perplexe. Je récupérai Pierrot hilare.
-Ah ! Mycènes, c’est vraiment merveilleux, c’est mon jour de chance, j’ai
décuplé mes gains, j’ai gagné 100 dollars. Je t’invite à dîner pour fêter ça !
-C’est trop aimable. Bon, cela nous fera un peu d’argent pour prolonger
nos vacances. J’échangerai tout à l’heure les billets d’avion. On repart
demain matin voir mon frère. Il m’inquiète.
-Déjà, et moi qui croyais enfin à la fortune...

14 Julien (2)
Au petit matin, la Buick bondit vers Los Alamos. Pierrot avait été difficile à
convaincre. Je lui expliquai que ses gains étaient dus à la chance des
débutants. Il risquait de tout perdre. Ramené à la raison, il décida de me
suivre. Cela ne l’empêchait pas de grogner dans la voiture :
-On devrait prendre un abonnement à cette route, on n’arrête pas de
l’emprunter !
-Cesse de te plaindre. Tu m’as dit que tu adorais les paysages de la région.
204 En contrepartie de l’Esprit

Pierrot se rembrunit silencieusement quelques minutes, puis il s’agita à


nouveau :
-Hier au casino, je t’ai cherchée, tu étais où ? me demanda-t-il
-Ah ! tu as pensé à moi entre deux parties.
-Oui.
-J’ai rencontré une certain Mister Cooper qui connaissait mon père. Il m’a
emmenée dans son coucou faire un tour au-dessus du Colorado.
-Ah ! je croyais que tu avais une phobie de ce genre d’avion, avec la mort
de ton oncle Gabrielle.
-Pour une simple indice sur mon père, je suis prête à survoler le Styx dans
n’importe quel coucou.
-Et tu sais pourquoi l’avion de ton oncle est tombé ?
-Un problème sur les systèmes de dépressurisation de l’avion, parait-il.
Durant le reste du trajet, j’eus toutes sortes de mauvais pressentiments.
Enfin, on atteignit le coquet mobile home. Je me précipitai vers la porte
d’entrée et y sonnai frénétiquement.
-Il n’y a personne. Je ne comprends pas, il est déjà 21 heures, ils devraient
être rentrés du centre depuis bien longtemps.
Pierrot me considérait moqueur.
-Ne t’inquiète pas comme ça pour ton grand frère chéri, il a dû aller
manger chez des amis. Dans notre précipitation, nous n’avons même pas eu
le temps de les prévenir de notre arrivée.
-Hum ! tu as peut-être raison, allons jeter un coup d’œil dans le jardin.
Nous fîmes le tour du mobil home.
-Il n’y a plus leur vieille Chevrolet, m’exclamai-je, où ont-ils bien pu
passer ?
J’allai sonner à la porte du mobile home voisin, personne ne répondait. Je
sonnai à la porte du suivant, encore rien. Je parcourai la rue, sonnant
rageusement à chaque porte, toujours rien. Je regardai autour de moi, je
m’aperçus alors que le centre était désert. Aucune des lumières des mobiles
homes n’était allumée. Je courrais de plus en plus vite, Pierrot me suivait
péniblement.
-Viens par-là Mycènes, il y en a un allumé.
C’était un vétuste mobile Home, un peu à l’écart. Il n’y avait pas de
sonnette. Je tambourinai comme une folle sur la porte. Un vieil américain au
ventre volumineux ouvrit.
-Hé la fille ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Tu en fais du bruit !
-Je suis venu rendre visite à mon frère, il n’est pas là, il n’y a personne
dans le secteur.
Le ventripotent américain me dévisagea d’un air abasourdi.
Nevada été 1967 205

-Vous n’êtes pas du coin vous... Il faut vous calmer la fille. C’est le jour M
aujourd’hui.
-Le jour M, qu’est-ce que c’est que ça ?
-Les seigneurs du centre sont en train de faire exploser leur bombe à cent
kilomètres au sud. Tout le personnel est convié aux expérimentations.
-Et pourquoi vous n’y êtes pas ? Vous avez peur des radiations ?
-Hé la fille ! je suis blindé moi. Je n’ai pas peur. Avant ils faisaient
exploser les bombes en altitude, c’était du spectacle. Maintenant, ils font ça
dans le pacifique, à Bikini. Ici, ce n’est plus que quelques essais sous terre.
Ça n’a plus grand intérêt.
-Ces essais, ils sont où exactement ?
-Les spectateurs sont regroupés à Trinity Desert. Il y a une sortie sur la
highway 25. Je ne sais pas si vous avez...
Je ne laissai pas finir, je me précipitai vers la Buick.
-En avant chauffeur, direction Trinity Desert, highway 25 au sud.
Mon amoureux se transforma en Fangio. Une heure plus tard nous
atteignîmes le site de Trinity Desert. La foule était rassemblée derrière des
grillages. De l’intérieur de la voiture, nous vîmes au loin un faisceau
lumineux. Quelques instants plus tard, nous entendîmes une formidable
détonation. En son cœur, le temps se dilata vers l’infinie. La terre trembla de
longues secondes et la voiture balança. La foule compacte se rua bientôt
hors des grilles et envahit le parking. Nous sortîmes de la voiture. Dans cet
aperçu d’apocalypse, je cherchais désespérément Betty et Julien. J’entendis
alors une voix :
-Mycènes, Pierre, qu’est-ce que vous faites là ?
-Oh Betty, Julien, comme je suis contente de vous revoir !
-Tu es dans un de ces états, Mycènes, qu’est-ce qui t’es arrivé ?
Je lui racontai mes craintes. Il tenta de me rassurer et nous proposa de passer
manger un morceau chez eux. Dans la nuit, il nous raccompagna jusqu’à
notre petite chaîne de motels habituelle.

15 Julien (3)
Le lendemain, Julien vint me chercher, il tenait à revenir sur le site de
Trinity. Celui-ci était désert, ça changeait de la veille.
-Il est interdit de trop s’approcher du point d’émission, mais tu vas voir, la
limite autorisée est quand même impressionnante.
Nous marchions tous les deux dans le désert. J’aimais ces tête-à-tête avec
mon frère. Lui et moi, on avait connu les mêmes souffrances, on se
comprenait. Je l’écoutais monologuer. C’était agréable.
206 En contrepartie de l’Esprit

-Je suis toujours étonné par l’inventivité des hommes, en bien comme en
mal d’ailleurs. Cette bombe en est la preuve flagrante. C’est en recherchant
les secrets les plus profonds de la matière et de la lumière que l’homme est
parvenu à maîtriser cette énergie phénoménale et illimitée. Pour reprendre la
petite phrase de Descartes, le propre de l’homme, c’est notre intelligence.
-Originellement c’était le rire.
-Tu as raison. Mais c’est notre cerveau prodigieusement développé qui
nous donne ce pouvoir et qui nous distingue des autres espèces animales.
C’est l’intelligence qui fait la force de l’homme face à nos concurrents les
bêtes. Dans notre société humaine, c’est l’intelligence qui prime.
-Admettons. Où veux-tu en venir ?
-Sur l’équateur, des paléontologues ont découvert dans une grotte des
ossements similaires aux nôtres. C’étaient les membres d’une même famille.
Ils avaient déjà la même organisation sociale, deux parents et leurs enfants.
Ils pensaient comme nous, ils étaient comme nous.
-Ah ?
-Ils étaient issus d’un petit groupe, générateur de notre humanité. Chez une
femme qu’on appelle Eve est apparue une transformation génétique majeure
qui la différencia des autres espèces d’hominidés. Elle s’accoupla avec un
homme, Adam. Leur progéniture donna naissance à notre espèce humaine.
Jusqu’à il y a 40 000 milles ans, elle a coexisté avec d’autres espèces
d’hominidés comme celle des Néandertaliens en Europe, elle a fini par
toutes les exterminer.
-C’est l’histoire des crevettes que tu me racontes, transformée à la sauce
humaine.
-Exactement.
-Contrairement à ce que racontent tous les mythes fondateurs, la femme
serait à l’origine de l’espèce. Eve avant Adam. De quoi réjouirent toutes les
féministes.
-Si tu veux.
Julien poursuivit son monologue.
-On a constaté qu’il n’existe pas de continuité dans l’évolution des
espèces. Certains cherchent les chaînons manquants. Ils pensent qu’ils ont
disparu et qu’on découvrira quelques-unes de leurs traces dans les années à
venir. D’autres estiment que les chaînons manquants n’ont jamais existé.
Lorsqu’une nouvelle espèce apparaît, elle est fortement différente de
l’espèce antérieure.
-C’est l’exemple de notre petit fiber black.
-Tu as toujours tout bon. Depuis des milliers d'années, le cerveau des
ancêtres de l'espèce humaine n'a cessé de grossir.
Nevada été 1967 207

-Oui, et alors ?
-La contrepartie majeure (il y en a toujours une) à l’augmentation
phénoménale de l’intelligence humaine a été l'accouchement dans la
souffrance. Le fœtus humain possède un crâne particulièrement volumineux,
il doit emprunter lors de l’accouchement un parcours tortueux et
douloureux. Sa venue au monde est de loin la plus difficile du règne animal.
Il est aussi contraint de naître prématurément. En effet, un allongement de la
grossesse empêcherait définitivement l'enfant de s'extraire du ventre de sa
mère. C'est donc un bébé larve, sans défense, qui en sort. Pour y remédier, la
nature a mis en place toute une série de pratiques et de lois qui vont
déterminer l’organisation humaine. Le bébé étant prématuré, la mère ne peut
s’en occuper seule, d'où l'importance du père. Ainsi chez l’homme, il n'y a
pas de mâle dominant et rarement de polygamie. La mère, le père et les
enfants, c'est-à-dire la famille, forme le noyau fondamental de la société
humaine.
La dualité, intelligence, douleur dans la naissance, c'est ce qui fonde notre
espèce, c'est ce qui détermine tous les actes de notre vie.
-Le mâle humain a de la chance, il connaît ces tortures seulement à sa
naissance. Alors que pour la mère, elles se répètent à chaque naissance de
ses enfants.
-Je continue ma démonstration. Tu vas voir, ça va être sensationnel.
Nous étions bien tous les deux dans ce désert. Julien me parla gravement :
-Dans ses dernières notes, papa s’était intéressé au système nerveux et au
cerveau du jeune enfant. J’y ai aussi consacré beaucoup de temps… Vers
treize ans, l’être humain connaît une métamorphose relativement brusque de
ses organes sexuels et de son corps. A deux ans, il connaît une
métamorphose semblable et aussi soudaine de son cerveau. Chez le
nourrisson, le néocortex, ainsi nommé parce qu’il résulte des évolutions les
plus récentes de l’espèce humaine, présente une scissure de Sylvius et une
scissure de Rolando beaucoup moins marquées que l’adulte.
-Jamais entendu parler de ces messieurs Sylvius et Rolando.
-Ce n’est pas grave, tu vas comprendre quand même… Il existe chez
l’adulte une latérisation des hémisphères cérébraux, cela entraîne une
spécialisation du cerveau. L’hémisphère gauche regroupe le langage et le
raisonnement. L’hémisphère droit possède la créativité et l’imagination.
Chez le nouveau-né, la latérisation est quasi-inexistante. La faible présence
des scissures et l’absence de latérisation favorise les connexions inter
neuronales dans le cortex de l’enfant. Celui-ci possède ainsi un cerveau plus
performant que celui de l’adulte. Il possède des capacités de raisonnement,
de créativité, de mémorisation et d’apprentissage bien supérieures.
208 En contrepartie de l’Esprit

-Je te suis à peu près.


-A deux ans, les scissures et la latérisation se forment pour spécialiser les
aires cérébrales.
-Tu veux en venir où ?
-Si l’horloge cérébrale se dérègle et bloque le développement du cerveau a
un stade immature, l’être humain pourrait conserver les capacités mentales
du petit enfant. Ce nouvel homme serait doté d’une intelligence bien
supérieure. Il pourrait maîtriser des pouvoirs que nous qualifierons de
surnaturels.
-Tu penses à Héva ?
-A sa naissance, son cerveau a été modifié, son horloge biologique a été
déréglée. Elle a muté.
-Alors madame première crevette, ce serait Héva et monsieur fiber black,
ce serait papa, c’est..., c’est extraordinaire.
Julien acquiesça d’un signe de la tête et ajouta :
-En effet… toutefois, je ne pense pas que Héva soit une menace. Au
contraire, elle intensifie les archétypes de l’espèce humaine, l’invention
d’un esprit infini et sa contrepartie, la maculée conception.

16 Martini
-Alors mademoiselle Darcour, tu souhaites encore me voir !
Jack Martins était assis dans son ample fauteuil noir, il fumait son long
cigare habituel, il avait mis ses pieds sur son bureau.
-Je me mets à l’aise. Vu la fréquence de tes visites, nous sommes
maintenant de vieux amis. Alors que me vaut l’honneur de cette nouvelle
venue ?
-Tout d’abord, monsieur Martins, ou qui que vous soyez, je voudrais en
savoir plus sur les manuscrits de la mer Morte. Vous aviez visiblement
oublié de m’en parler...
Martini poussa un soupir, puis se dirigea vers une petite étagère qu’il ouvrit.
-Tu es quand même une petite curieuse. Tu veux un cognac ? Ça te fera du
bien, c’est mon alcool préféré.
-Non merci, moi je préfère le Martini, bien sec.
Martini poussa de nouveau un soupir.
-Comme toi maintenant, comme ton père autrefois, j’ai cherché. J'ai même
envoyé Pascal au Moyen-Orient... Et j’ai trouvé de nombreuses pistes,
sûrement bien davantage que je n’en avais jamais espéré. Dans les
manuscrits de la mer Morte, le disque de Santorin, les Védas indiennes, les
textes du Bouddha, j’ai lu la même histoire qui s’était répétée dans des lieux
Nevada été 1967 209

différents, à des siècles de distance. Les universitaires comme ton père y


auraient sûrement reconnu un mythe fondateur de la mémoire collective
humaine. Les récits rapportaient la naissance de jumelles unies par la tête et
dotées de pouvoirs miraculeux. Ils parlaient aussi souvent de la venue d’une
sorte de messie qui aurait sauvé ou renouvelé l’humanité. Tout cela finissait
généralement très mal pour des questions de jalousie et de haine. L’une des
jumelles finissait par y passer...
-Vous semblez ne pas y croire !
-Non, désolé ma chère petite Mycènes, j’ai passé l’âge des contes pour
enfants. Et après tout, si c’était vrai, que pourrais-je y faire maintenant ?
-Pourtant, dans le cas de mon père, la prophétie ce serait enfin réalisée.
Jack Martins me fixait dubitatif. Je happais avidement le verre de Martini
que l’italien avait fini par me verser.
-Parmi mes deux sœurs jumelles, seule Héva disposait de réels pouvoirs.
Hanna était une jeune femme normale, comme moi. Je sais maintenant que
c’est Héva qui avait le cerveau atteint et qu’on a cru morte.
-C’est longtemps ce que j’ai cru, charmante Mycènes....
Je continuais, mes yeux verts s’enflammaient.
-Autrefois, la prophétie n’a jamais pu s’accomplir car la jumelle normale a
tué la jumelle mutante. Cette fois-ci, pour la première fois, ça ne s’est pas
produit, grâce à mon père.
Martini ricana.
-Mon enfant, tu cherches à déculpabiliser ton père à tous prix.
Mes yeux jetaient des éclairs. Il ne comprenait vraiment pas. Il était comme
les autres. Je me croyais au procès de mon père, et il était condamné une
seconde fois. Je glapis, à bout de souffle :
-Il y a aussi les travaux de mon frère Julien, l’horloge biologique... Mon
père et Héva seraient à l’origine d’une nouvelle humanité. Il fallait que mon
père commette ce crime !
Je me tus. Martini esquissa un sourire.
-Ah ! le mythe du pêcher originel a la peau dure. Tu vois donc ton père en
Adam et ta sœur Héva en Eve. Pourquoi pas après tout ? Il faut bien rêver...
Je connais aussi la théorie de ton frère, il est venu me la présenter, il y a un
peu plus d’un mois.
-Mais comment ? Il ne m’a rien dit.
-Tu sais, il est peut-être comme moi, il sait mentir par omission. Le
problème dans votre histoire, c’est que vous pouvez essayer de la raconter à
n’importe qui, personne ne vous croira. Vous êtes trop proches de votre
père.
Je baissai la tête. Martini se leva.
210 En contrepartie de l’Esprit

-Même si Héva n'était que sa fille adoptive, Jean avait son éducation à sa
charge. Leur relation a été nécessairement incestueuse... Ça me rappelle les
vieilles théories de Pascal sur les lois universelles qui régissent les sociétés
humaines. Il me les avait débitées, lors de notre captivité en Indochine. Pour
lui, elles servaient principalement à la perpétuation de l'espèce. Il n'avait pas
totalement tort.
-Quelles lois ?
-Les interdits du meurtre et de l’inceste en sont les principales. En
enfreignant ces lois, Jean et aussi Héva ont gravement fauté et se sont exclus
de notre monde.
-Justement, Héva n'a rien respecté car elle ne faisait plus partie de notre
espèce...
Martini me coupa.
-Dans cette histoire les gens auront forcement des opinions divergentes.
Ton frère et toi, vous croirez au nouvel Adam et à la nouvelle Eve... La
plupart de tes compatriotes verront en ton père un monstre. Pour eux, ça
aura été tout bonnement une histoire de crime et d’inceste.
-Et pour vous, quelle est la raison de tout ça ?
Martini marqua une longue pause.
-Je n’oublie pas que ta mère, tes deux sœurs aînées et toi avez les mêmes
yeux verts. Es-tu sûre que Maria n’était pas la réelle mère de Héva et de
Hanna ? Après tout, Jean n’a pas assisté à leur accouchement et c’est bien
Maria qui les a retrouvées en Afrique.
-Ce n’est pas possible !
-Alors belle demoiselle aux yeux clairs, c’était tous simplement une
histoire d’amour entre un homme et une femme que tant de choses
séparaient, l’âge, la culture, les lois. Une histoire d’amour impossible, mais
qu’ils ont réalisé au dépend de la souffrance d’autrui.
Afrique noire printemps 1969 211

Afrique noire printemps 1969

1 La gente masculine
Deux années s'étaient écoulées depuis ma rencontre avec Martini, deux
années émaillées de difficultés. Dès mon retour en France, je rêvais d'une
expédition dans le grand sud saharien. Malheureusement, toute la gente
masculine (+ ou – volontairement) semblait se liguer contre moi. Le
phénomène atteignit son paroxysme la première semaine de mai, celle où les
fleurs éclosent de mille couleurs et senteurs afin de perpétuer la vie.
Lundi matin, j’eus à affronter mon mari Charles pour finaliser la procédure
de divorce. Dès le début de la confrontation, je m’aperçus qu'il souhaitait se
venger, son honneur de mâle n’avait pas supporté qu’une femme le quitte.
-Ma femme n’a eu de cesse que de vouloir abandonner le foyer conjugal,
criait-il à qui voulait l’entendre dans les couloirs et le parloir.
-C’est parce que tu n’étais jamais là, rétorquais-je dans son dos, le suivant
à la trace entre les colonnes doriques du palais, je me demande d’ailleurs
pour quelles affaires ?
Charles Lemagne s’agitait, gesticulait, trépignait. Une étrange sueur jaunâtre
coulait le long des ses interminables bras velus. Pendant l’audience, il ne
parvint pas à maintenir sa langue, elle pendouillait le long de son menton. Il
finit à genoux, bavant et haletant comme un cocker. Avais-je aimé cet
homme ?
Le soir, je le surpris ragaillardi et bécotant une donzelle. Me voyant, il
sursauta, et écarta sa partenaire. Celle-ci me dévisagea longuement, j’en fis
de même. Son visage me surprit, il me rappela le mien.
Dans la soirée, pour retrouver mes esprits, je confectionnai avec application
une tarte aux poires à la sauce chocolat, je savais que Pierrot appréciait ce
gâteau. A huit heures pile, avec sa ponctualité habituelle, Pierrot sonna à ma
porte.
-Tiens, c’est pour toi, dit-il en me tendant un magnifique bouquet de
tulipes noires.
-Comme elles sentent bon ! merci Pierrot, je vais chercher un vase.
Nous passâmes une agréable et tendre soirée en tête-à-tête. Mon chevalier
Pierrot Latulipe me fit beaucoup rire.
Mardi matin, alors qu’il m’apportait le petit déjeuner au lit, il me caressa la
joue et me demanda :
-Mycènes, j’aimerais que tu viennes vivre avec moi.
-Euh ! pas tout de suite Pierrot.
212 En contrepartie de l’Esprit

-Alors quand ?
-Il faut que je réfléchisse.
-Ah ! dit-il rembrunit, et ça va prendre combien de temps ?
-Je ne sais pas…
Je fus surprise par la rapidité d’enveniment de la conversation. Les répliques
fusèrent. Bientôt, en colère il m'assena :
-Mycènes, tu ne peux pas aimer un homme tant que ton père restera dans
ta sale caboche, le premier homme.
-Je peux aimer Pierrot, mais comprends-moi, j’ai perdu mon père très
jeune.
-C’est bien ça le problème. Tu n’as pas pu faire ta crise d’adolescence. Tu
es rebelle contre le monde mais pas contre ton père. Par exemple, tu
continues à te faire appeler par ton nom de jeune fille. Ça veut tout dire !
-Je ne vais pas quand même porter le nom de Charles Lemagne.
-Ce n’est pas lui le problème.
Il me saisit vigoureusement.
-Dans sa vie, il faut que le frère puis le père accepte de se faire voler sa
sœur puis sa fille par un autre homme. C'est sûrement difficile, mais en
échange, il gagne ce qu'il a de plus précieux, sa femme.
Pierrot me lâcha, prit ses affaires et claqua la porte.
Ses paroles me firent mal. Cependant, je compris certaines choses dont
j'avais refusé d'évaluer la portée. Même si c’était un mâle jaloux et fier de
son patronyme « Latulipe » qui parlait, il n’avait pas tort sur tout.

2 Georges Graal
Jeudi matin, je reçus un coup de fil de Martini. Il était de passage à Paris et
m’invitait pour le déjeuner dans un fameux restaurant napolitain, j’acceptai.
-Quelle délicieuse senteur émane de ton corps Mycènes ! susurra le vieil
italien avec sa voix grave de charmeur.
-Je travaille comme chimiste dans une officine de parfums, j’ai distillé des
tulipes noires ce matin, il doit en rester quelques traces.
-Une alchimiste alors ! dit-il souriant.
-Si vous voulez…
Nous entendîmes des clameurs derrière nous. Je me retournai, un groupe de
journalistes tournoyait autour d’une brune pulpeuse, une fameuse actrice de
Cinecittà. Elle retira ses lunettes, ses yeux d’un bleu limpide jetèrent des
éclairs contre mes yeux verts. Son regard ne soutint pas le mien, elle
détourna la tête et remit ses lunettes. Le vieil italien contempla la scène
amusé, puis il prit sa respiration et me lança :
Afrique noire printemps 1969 213

-Je sais que ton père te manque. Jean était aussi un bon ami à moi. Je ne
souhaite pas le remplacer, mais en souvenir de lui, j’aimerais t’adopter.
J’en restai le souffle coupé.
-Je te sens intelligente et capable, j’aimerais que tu prennes un jour la suite
de mes affaires.
Devant mon silence, il ajouta :
-Tu peux prendre ton temps pour réfléchir.
-Entendu. En tout cas, merci pour la proposition.
-Je préfère cependant te prévenir, tu ne seras pas ma seule héritière. Je
pense avoir une fille, quelque part.
-Vous ne savez pas où elle est ?
-Oui. J’ai aussi peu de nouvelles d’elle que tu en as de ton père.
Il régla l’addition, salée. Je lui promis de revenir le voir à Las Vegas.

3 Gabriel Genicci
Samedi matin, après une nuit de train couchettes, je poussai la lourde porte
de l’antique maison bretonne de ma grand-mère maternelle. La maison était
restée inoccupée tout l’hiver, j’en profitai pour entreprendre rangements et
nettoyages. Le soir, je farfouillai de nouveau dans la malle fétiche de mon
grand-père. Je trouvai une enveloppe cartonnée qui m’avait étrangement
échappé lors des mes précédentes investigations. L’enveloppe contenait
quelques photos noir et blanc d’un jeune homme au regard lumineux. Sans
avoir jamais vu son visage, je reconnus avec certitude les yeux de mon oncle
Gabriel. Je contemplais les traits pleins d’assurance de ce jeune homme
mort bien avant ma naissance, à un âge inférieur à celui que j’avais
aujourd’hui. Toute la souffrance de mes grands-parents m’apparut. Entre
deux photos, une feuille glissa par terre, je la ramassai et la lus à haute de
voix :
« Gabriel Genicci décédé le 1er janvier 1926 en vol de reconnaissance dans
le massif du Tibesti. »
Le lendemain matin, après une récupératrice et agréable nuit, je courus pieds
nus jusqu’à la bibliothèque du salon et m’emparai de l’atlas de géographie
Vidal-Lablache.
-C’est ça, murmurai-je, le massif du Tibesti est au nord du Tchad, dans le
Sahara, à seulement deux mille kilomètres de l’Aïr.
Pourquoi mon grand-père avait-il caché les lieux de la mort de son fils ?
Etait-ce dû à une querelle entre le père et le fils ? En tout cas, les lieux
concordaient. Oui, c’était sûrement une première piste au mystère des yeux
verts.
214 En contrepartie de l’Esprit

Je passai le reste de la matinée à débroussailler le jardin et à cueillir des


fleurs sauvages, plantant devant l’entrée principale les dernières graines de
tulipes noires qui me restaient. Je pris un train dans l’après-midi. Il était près
de minuit lorsque je glissai la clé dans la serrure de mon appartement, je
distinguai une ombre menaçante s’avançant derrière moi.
-Oh c’est toi, tu m’as fait peur !
-Excuse-moi, dit-il presque timidement… Tu veux prendre un café ? Le
bistrot en bas de chez toi est encore ouvert.
Je dodelinai de la tête en signe d’acceptation. Nous fûmes bientôt assis face
à face devant une table ovale de formica.
-Qu’est-ce que tu prends ? me demanda-t-il.
-Un déca, s’il te plait.
Il paraissait endormi.
-Alors ? demandai-je.
Il sursauta et me sourit.
-Tu es toujours aussi belle Mycènes. Tu sais, je suis un peu ému de te
revoir.
-Si c’est pour me faire la cour, tu aurais peut-être mieux fais de
m’emmener ailleurs.
-Tu es toujours autant sur tes gardes Mycènes. Je suis ton ami.
-Je sais, excuse-moi.
Le serveur apporta les cafés. Il reprit :
-En ce moment, je conçois un système de dépressurisation dans les avions,
pour qu’ils ne tombent plus.
-Ah !
Je restai silencieuse. Avait-il eu quelques pressentiments sur ma découverte
de la veille ?
-Tiens, dit-il, c’est mon nouveau numéro de téléphone au travail, tu peux
m’appeler si tu as un problème.
-Merci.
Seule chez moi, je laissais divaguer mon imagination. Je pensais à mon
chevalier Pierrot et à son fonctionnement, cela me donnait des envies
d’anthropologie. Je discernais chez l’être humain la possession de deux
pouvoirs générateurs, l’un issu de son sexe, l’autre de son esprit. Le premier,
l’être humain le partageait avec toutes les espèces de la création. Le second
était son propre.
Singulièrement, comme l’avait fait remarquer mon frère Julien, l’évolution
des espèces avait voulu que l’acquisition du second se fasse au détriment du
premier. L’esprit de l’être humain s’était construit, étape par étape, rendant
toujours plus difficile sa venue au monde.
Afrique noire printemps 1969 215

Mais, en fin de compte et jusqu’à aujourd’hui, pour la réussite de l’espèce


humaine, les choses s’étaient plutôt bien passées. La règle avait voulu que le
pouvoir générateur issu du sexe asservisse celui issu de l’esprit, au sens que
toutes les productions du second restaient finalement orientées vers
l’assouvissement du premier.
Pierrot, étalon de l’espèce humaine, suivait bien la règle lorsque pour moi il
déchiffrait les écritures perdues ou lorsqu’il imaginait des avions ne tombant
plus. Pierrot était-il l’homme qu’il me fallait et dont je rêvais toutes les
nuits ?
Peut-être ! Néanmoins, je ne me décidais pas à le rappeler.
La fin du printemps 69 fut calme chez les fleurs qui s'envoyèrent leurs
pollens dans un féerique et orgiaque spectacle de couleurs et de senteurs.
Comme à son habitude, l’humanité (particulièrement la gente masculine)
s’agita davantage, notamment dans diverses guerres qualifiées par elle-
même de froide, d’idéologique ou du pétrole… Heureusement, cela
n’empêchait pas les techniques de diffuser, bien au contraire. Dans le sud
saharien, les Touaregs apprirent des Libyens le maniement de la
Kalachnikov et celui du véhicule tous terrains. Ils se révoltèrent contre les
nouveaux pouvoirs en place, les Haoussas. Ces derniers, oppressés par les
Français étaient rapidement devenus des oppresseurs.
Ainsi, quand je faisais part de mes intentions de gagner le Sahara, tout
interlocuteur me regardait avec des yeux exorbités.
Dimanche suivant, à la même heure, je croisai Pierrot, et de nouveau, il
m’invita à prendre un café au même bistrot.
-Je connais un ami, dit-il, qui cherche une intérimaire pour jouer les
hôtesses de l’air sur un vol Paris Lagos.
-Le système de dépressurisation de l’avion est au point ?
-Oui.
-Et Lagos, c’est où ça ?
-Au Nigeria, je me suis dis que ça pouvait t’intéresser.
-Ça commence quand ce boulot ?
-Dans deux jours. Tiens, c’est l’adresse du bureau de mon ami. Tu peux
aller le voir demain matin, tu lui diras que tu viens de ma part.
Nous restâmes un instant silencieux. Pierrot ajouta :
-C’est plus une relation qu’un ami. Si jamais tu quittes brutalement ton
poste, ma relation ne sera pas contente, mais moi je m’en fiche.
Je le fixai reconnaissante, il baissa la tête.
-Merci Pierrot, j’irai voir ta relation… Pourquoi fais-tu tout ça pour moi ?
Il releva la tête, les yeux écartés.
-Ne me dis pas que tu n’as pas compris Mycènes.
216 En contrepartie de l’Esprit

Nous sortîmes du café. En bas de mon immeuble, je le remerciai une


dernière fois. Nous nous saluâmes, puis nous quittâmes. J’avais le cœur
serré et lui aussi, sûrement.

4 UTA
Lundi de bonne heure, je me rendis dans les bureaux de la compagnie UTA.
La relation de Pierrot m’y attendait. C’était un gros moustachu à l’allure
joviale.
-Pierre m’a dit que vous avez travaillé comme hôtesse sur des vols
intérieurs aux Etats-Unis. Alors vous parlez couramment l’anglais ?
-Oui.
-Parfait !
La conversation se poursuivit dans la langue de Faulkner. La relation, tout à
son aise, émit une audacieuse théorie sur la façon de classer la nourriture
des plateaux repas à bord des avions. Je l’écoutais, tentant par de répétitifs
hochements faciaux, de marquer mon intérêt le plus profond pour la
question.
Je lui fis visiblement bonne impression et fus embauchée à la fin de
l’entretien. J’appelai l’officine pour leur donner ma démission, je passai le
reste de la matinée à réunir mes maigres économies et à emprunter auprès
des banques le maximum d’argent. L’après-midi fut consacré à un rapide
rappel (pour moi, il s’agissait en fait d’un apprentissage) du métier d’hôtesse
de l’air au service formation d’UTA.
Mardi, je me présentai résolument à l’embarquement. Le commandant de
bord, un vieux barbon qui avait droit de cuissage sur ses hôtesses, crut dès la
fin de la phase de décollage pouvoir disposer de mon corps. Je repoussai
avec hostilité et rudesse ses avances, ce qui provoqua la frayeur de mes
petites collègues. Malgré mes arguments plus que persuasifs sur une
nécessaire résistance féminine, je ne parvins pas à les convaincre. Je
n’insistai pas, le commandant non plus, et effectuai mon service.
Dès que l’avion eut atterri, je faussai compagnie au reste de l’équipage avec
l’intention de gagner le Dahomey par la voie ferrée, puis de rejoindre
Niamey capital du Niger. La guerre civile du Biafra, au sud-est du Nigeria,
émettait de dangereuses convulsions, cela m'obligea à contourner le pays par
l’ouest et le nord, il me fallut un bon mois pour atteindre Niamey.
Même si j’avais peu de souvenirs de ces lieux, j’y revenais avec une
émotion non contenue. J’expliquai à un passeur de fleuve avoir connu enfant
la ville de Niamey. Celui-ci me contempla souriant de ses belles dents.
Afrique noire printemps 1969 217

-Tu verras mademoiselle, dit-il, Niamey s’est métamorphosée tout comme


toi, mais elle n’est pas devenue aussi belle.
En effet, la population de la ville avait triplé, d'immenses bidonvilles
s’étaient greffés sur son pourtour, et en son cœur, du lever au coucher du
soleil, grouillait cette foule d’êtres humains, riant, pleurant et surtout
palabrant.
Je me rendis d’abord au dispensaire, je le trouvai en phase de décomposition
avancée, rien à voir avec la phase intermédiaire que mes parents avaient
connue. Je pensai à ma mère maniaque du rangement et des classements,
elle aurait certainement eu un choc.
Je visitai ensuite l’école primaire et demandai des nouvelles de Léopold. On
me répondit qu’il s’était lancé en politique, il avait même été élu député,
puis nommé ministre. Maintenant, il s’était reconverti en aède ambulant le
long des rives du Niger… en attendant d’être président ?
Le cimetière jouxtant la place de la République (maintenant nigérienne)
n’existait plus, remplacé par des taudis fleuris avec beaucoup de goût. Cela
ne gênait pas leurs habitants de vivre sur les tombes des anciens maîtres.
Une vieille femme qui taillait précautionneusement de féeriques orchidées
m’exposa avec sérieux et conviction :
-Les blancs sont très nocifs vivant, mais morts, leurs esprits sont bien
moins dangereux que celui des noirs.
La longue croix blanche qui marquait l’entrée du cimetière avait disparu.
J’eus la surprise de trouver la pierre tombale de monsieur Bellemanchette
servant de socle à un achalandé poulailler.
Partout, je cherchai désespérément des traces de mon père et de Héva.
Personne ne se souvenait d’eux. Au bout de quelques semaines, je tombai
malade, peut-être la chaleur, la fatigue ou la peur de la vérité.
A cours d’argent et exténuée, on me proposa un petit travail à l’ambassade
de France. Certains esprits sensibles avaient dû prendre pitié de moi. Le
fonctionnaire qui m’embaucha, m’expliqua qu’il n’avait que des tâches
pénibles et médiocres d’exécutant à me proposer, un boulot de nègre quoi !
Pendant six mois, entre les quatre murs de mon petit bureau, je classais.
Cette activité, pourtant innée à l’homme, m’apparaissait bien fastidieuse. Je
perdais pied peu à peu. Un retour en France semblait des plus hypothétiques.
Comme madame Bellemanchette qui veillait sur la tombe de son mari, je
m’attendais à finir ma vie dans ce trou.
218 En contrepartie de l’Esprit

5 Pierrot 2
Par une fin d’après-midi, à la sortie de l’ambassade, j’eus la surprise de
croiser Pierrot, mon chevalier sauveur. Il était bronzé et avait bonne mine,
sûrement bien plus que moi.
-L’air africain te réussit, dis donc !
-Merci Mycènes, sourit-il.
Il n’en dit pas plus, mais je sentis en lui de la pitié pour moi. Il jeta un coup
d’œil aux alentours.
-Tu connais un coin sympa pour aller prendre un verre ?
-A part le Touriste Club, il n’y pas grand-chose.
-C’est pour les touristes ? demanda Pierrot étonné.
-Tu penses, la région n’attire personne. Non, c’est pour les blancs des
plantations et pour les quelques noirs enrichis.
-Va pour le Touriste Club.
Nous nous y rendîmes. Le soir, sur les bords d’une piscine verdâtre, les
mâles solitaires sirotaient leur breuvage alcoolisé (pour l’anecdote, le scotch
tendait alors à remplacer le pastis). Quelques belles négresses assuraient le
service, et parfois plus. Pierrot me considéra tendrement.
-Tu as quelqu’un ? demanda-t-il.
-Pas vraiment. Et toi ?
-Non.
-Qu’est-ce que tu fais à Niamey ?
-Je suis venu pour toi Mycènes.
-Depuis Paris ?
-Presque. En fait, je travaille depuis trois mois sur des prospections
pétrolières au Nigeria.
-Ah ! et où ça ?
-A Ibo exactement, c’est un peu la guerre là-bas, mais on arrive à vivre
quand même… Ça fait longtemps que j’avais envie de te revoir. J’ai profité
de mes premiers jours de congés.
-Et alors, tu trouves ?
-Quoi ?
-Ben du pétrole.
-Ça m’a l’air prometteur, on peut s’attendre à toucher de bonnes primes.
-Tant mieux, si c’est l’argent que tu cherches.
Pierrot cherchait plutôt ses mots.
-Mycènes, comment dire, j’aimerai que l’on se retrouve… comme avant.
Je le regardai avec des yeux pétillants, mais restai silencieuse. Il poursuivit :
-Mycènes, j’ai tout fais pour que ça fonctionne, nous deux.
Afrique noire printemps 1969 219

-Je sais Pierrot.


-Maintenant, si tu veux encore construire quelque chose avec moi, c’est à
toi de décider, et d’agir. Je t’attends.
Je lui souris.
-C’est entendu Pierrot.
Il saisit ma main.
-Mycènes, je t’aime, je ne pourrai jamais t’oublier.
-Merci Pierrot.
Nous passâmes le reste de la nuit ensemble. Je pris quelques jours de congé
pendant lesquels nous parcourûmes les environs. Je fis visiter à Pierrot la
plantation Camille. Celle-ci, rachetée par un consortium belge, était
maintenant dirigée par un monsieur Mankenpert d’Anvers. Je constatai avec
surprise sa volonté farouche de réactiver, une fois, la vieille usine à savons
du père Ravaille.
Lundi matin, Pierrot s’habilla et quitta silencieusement la chambre. Je
l’entendis à peine. Quelques minutes plus tard, je perçus le ronronnement de
sa Peugeot 203, je sautai du lit et pénétrai dans la cuisine. Pierrot avait laissé
sur la table un petit mot doux. Je le lis, il me fit plaisir. Néanmoins, je
décidai de ne pas le rejoindre à Ibo.

6 Orgasme
La généralisation de la pilule dans les pays occidentaux avait rendu possible
l’acte sexuel sans procréation. Cela avait ainsi inséré entre l’enfance et l’âge
parental une nouvelle phase. Celle-ci, qualifiée de libération sexuelle, était
un paradoxe pour le corps, mais suivait bien l'orthodoxie de l'esprit.
La science, en allongeant la durée de la vie, allait, quelques années plus tard,
ajouter entre l’âge parental et la mort une dernière phase de plaisir sexuel.
Par un jeu de coïncidence, les premiers concernés, seraient les mêmes qui
avaient initié la libération sexuelle, à vingt ans. Ce serait aussi ceux qui
iraient vivre à Young City, à l’écart des bébés.
Etant trop âgée, je n’avais pas fait partie des ces jeunes filles et garçons,
dont le cours de la vie avaient été dévié par l’irruption d'une nouvelle
technique. Je me rattrapais en Afrique avec des hommes d’une autre race.
Je me mis à collectionner les aventures, tout d’abord avec les Français, puis
de plus en plus avec les Africains. Par rapport aux blancs, ils présentaient
l’avantage d’être moins timides avec les femmes de mon espèce et surtout
de ne pas demander leur reste.
L’un de mes amants occasionnels, un dénommé Lucien, se ventait d'être
pilote sur le vol Niamey Bamako (je savais par l'ambassade qu'il n'était que
220 En contrepartie de l’Esprit

radio). Il était fier de ce travail habituellement tenu par un européen. Le fait


d’avoir une blanche pour maîtresse, comblait sa virilité au plus haut point.
C’était la revanche de sa race.
Un jour, je lui racontai ma phobie des avions et des accidents, j’y avais
perdu mon oncle maternel. Il m’évoqua alors un accident qui avait eu lieu
une douzaine d’années auparavant. Son instructeur, un ami blanc, y avait
trouvé la mort. Pendant que je me déshabillais, il m’expliqua n'avoir jamais
compris les raisons de l'accident. Il faisait beau, les pilotes étaient des as,
l'avion avait été entièrement révisé.
-C'est la divine fatalité, affirma-t-il.
-Les malheurs des hommes sont bien plus causés par leurs congénères que
par la colère de quelques dieux, répliquai-je.
M'allongeant sur le lit, Lucien s'assit sur mes fesses et commença à me
gratter le dos.
-Parle-moi de cet accident, commandai-je.
-Je me souviens que c'était un dimanche. Habituellement, il n'y avait pas
de liaisons ce jour-là, mais des passagers avaient insisté pour avancer le vol.
Ils étaient très pressés. Ils possédaient des arguments pécuniaires qui avaient
convaincu mon instructeur... J'aurais dû être sur le vol. Ils sont venus me
chercher, mais ils ne m'ont pas trouvé.
-Tu étais avec l'une de tes maîtresses !
-Exactement. Je lui avais fait l'amour toute la nuit et dormais comme un
bienheureux. Le jour du seigneur doit être consacré au repos. Les blancs
sont trop cupides et plus assez croyants. Ça les perdra.
Lucien embrassa le bas de ma nuque. Il savait être très tendre dans ses
caresses.
-Quelques jours plus tard, je me suis rendu avec les secours sur le lieu de
l'accident. Nous n'avons trouvé qu'une vague carcasse carbonisée. Tout le
monde avait péri, les passagers comme les pilotes.
-C'était où ?
-En plein désert saharien, aux environs du massif de l'Aïr. L'avion a dû
être dévié de sa trajectoire, car ce n'était pas sa route. L'un des experts a
déclaré que le goniomètre s'était déréglé.
J’eus un profond et intense orgasme.

7 Ely
Il me fallut un bon mois pour monter une expédition dans le désert. Peu
avant mon départ, j’eus la visite de Pierrot, il proposa de m’aider.
-Comment es-tu au courant ? L’interrogeai-je interloquée.
Afrique noire printemps 1969 221

-J’ai donné deux francs au gardien de l’ambassade, il m’envoie chaque


semaine des nouvelles de toi.
-Comment, tu m’espionnes !
-Voyons, c’est pour la bonne cause Mycènes !
-Mouais.
-Je repasse ce soir, je te présenterai quelqu’un qui pourra nous aider dans
le désert.
-Parce que tu comptes venir avec moi !
-Je ne vais pas laisser une faible femme seule dans le désert.
-Femme oui, mais faible non !
-De toutes façons, j’en arrive à l’évidence : l’homme et la femme sont
vraiment trop différents. Regarde chez les poissons, il y a des mâles et des
femelles.
-Bon admettons, et alors ?
Pierrot prit un air doctrinal.
-Ça veut tout simplement dire que dans l’histoire de l’évolution, l’homme
et la femme ont divergés avant l’être humain et le poisson.
-Et bien, va donc te reproduire avec les carpes mon vieux Pierrot !
Il sourit narquoisement et sortit. En début de soirée, il toqua de nouveau à
ma porte. Un Touareg d’une trentaine d’année l’accompagnait.
-Je te présente Ely ag Karan, dit Pierrot.
Je serrai la main à Ely.
-Enchanté mademoiselle Mycènes.
-Salut monsieur Ely.
Il me parla de mon père.
-Je ne l’ai jamais connu. Cependant, je lui dois la vie de ma mère et la
mienne. C'est lui qui m'a mis au monde.
Je regardai ce beau Touareg. Il parlait avec respect et admiration de mon
père, je n'y étais plus habituée depuis longtemps.
-Pierre m’a raconté que tu comptais partir dans l’Aïr à la recherche de ton
père, toute seule et sans connaître le désert, c'est du suicide. Je voudrais
t’aider. Je peux te guider dans les massifs montagneux, si tu l’acceptes.
Ely ag Karan avait le sourire fier et l’allure noble. Ses yeux sombres, sa
chevelure fournie, sa peau dorée, la même que celle de mes deux sœurs
aînées, me plurent. Je l’aurais facilement suivi n’importe où, alors s’il me
proposait de partir à la recherche de mon père, c'était d'accord, même pour
l'enfer.
-Entendu Ely, j’accepte ton aide avec plaisir.
Ely ag Karan me salua, puis nous quitta. Je me retrouvai seul à seule avec
Pierrot.
222 En contrepartie de l’Esprit

-Alors tu me présentes des hommes maintenant ? Tu as peur que je finisse


vieille fille ou quoi ?
-Pas du tout Mycènes, Ely peut vraiment nous aider… Et puis, je veux être
certain que tu ne puisses pas aimer un homme… Sauf peut-être moi.
-Alors c’est un test d’amour ?
-Si tu veux, mais c’est surtout pour t’aider à retrouver ton père.
La semaine suivante, nous partîmes tous les trois pour l’Aïr. Lors du trajet,
nous parlâmes longuement. Pierrot nous expliqua son travail de prospecteur
pétrolier consistant en une redistribution des richesses nécrophagiennes des
plus faibles vers les plus forts.
Ely nous parla de son enfance. Ses histoires mes rappelèrent celles que me
racontaient mes deux sœurs aînées, Hanna et Héva, à tour de rôle, chaque
soir avant de m’endormir. Une nouvelle fois, j’écoutai avec l’attention d’une
petite fille la légende de Salima, cette femme follement amoureuse d’un
homme destiné à mourir au combat.
-La nuit précédant le combat, Salima et son mari firent passionnément
l’amour, se parlant longuement. Le lendemain, seule, Salima pria toute la
journée pour son mari. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit qu’elle retrouva
son corps. Celui-ci avait le même sourire, les mêmes lèvres et surtout les
mêmes yeux que d’habitude. Toutefois, son regard ne contemplait plus celui
de Salima, il restait attiré par le vide, sans esprit… Alors, Salima allongea
son corps nu sur celui de son mari, le caressa longuement et glissa ses lèvres
dans ses anfractuosités secrètes. Puis, elle redressa la tête, fixa la lune et
l’implora de lui donner un enfant. Attendrie par la douleur et la prière de
Salima, la lune le lui accorda. Depuis, en remerciement, les femmes suivent
la lune dans chacune de ses révolutions.
-J’ai toujours vu les femmes comme des êtres lunatiques, soupira Pierrot.
-Je le fixai d’un air agacé.
-Bon ! Prétexta-t-il, je vais vérifier les bidons d’essence.
Pendant la courte absence de Pierrot, j’en profitai pour interroger Ely sur les
Kel Aïr.
-Atar est aujourd’hui un vrai patriarche, grand-père d’une vingtaine
d’enfants… A vrai dire, depuis quelques années, les naissances sont
prodigieusement nombreuses dans l’oasis.
-C’est Waletsa qui les met au monde ?
-Oui, c’est toujours elle, aidée en cela par deux autres sages-femmes…
Quelques années après le départ de ton père, Waletsa a formé sa suivante et
est partie chez les Français apprendre de nouvelles sciences … Depuis son
retour à l’oasis, elle fait preuve d’une activité et d’une forme remarquable.
Afrique noire printemps 1969 223

Cela en est presque magique, car si je compte bien, ça doit lui faire plus de
cent ans.
-Et plus de dent depuis longtemps, souffla Pierrot qui venait de revenir.
Je lui lançai un regard farouche… Je ne pus m’empêcher de rire devant la
mine piteuse et attendrie qu’il prit.

8 Mutante de l’espèce
Au bout d’une semaine, nous atteignîmes la carlingue de l’avion. Elle était
en grande partie recouverte par le sable du désert. Je me glissai à travers le
cockpit et l'inspectai minutieusement, sûrement dans l’espoir secret de
trouver un indice. Il ne restait plus rien. Tout avait déjà été ramassé par les
pillards du désert. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Pierrot me prit la main
droite, Ely la main gauche. Je me blottis entre leurs deux torses. Pendant
trois jours, nous restâmes autour de la carcasse. Tel un aimant qui m'attirait,
je ne pouvais m'en détacher.
Avant de partir, Pierrot proposa d'inspecter une dernière fois la carlingue.
Devant l’entrée, je trébuchai sur un petit cahier en cuir noir. Il avait
beaucoup soufflé pendant la nuit, et le vent l’avait peut-être déposé ici. Je
m’en emparai et le serrai contre ma poitrine. Je savais qu’il avait été écrit
par l’un des occupants de l’avion. Je l’ouvris. Je reconnus l’écriture fine,
serrée et élégante de mon père. Je lus alors à mon assistance masculine les
dernières lignes :
« Nous sommes maintenant revenus dans le massif de l’Aïr, là où tout a
commencé… Elle désirait depuis longtemps ce retour vers son pays
d'origine, lieu de notre première rencontre. Nous sommes les seuls rescapés
d’un mystérieux accident d’avion, nous avons marché pendant des jours
dans le désert, jusqu'à une petite oasis dont elle gardait la trace…
Près de la source, elle se déshabilla. Je pus regarder son corps nu qui était
celui d'une femme. Elle me sourit, me prit la main et la guida dans des
caresses de son ventre. Elle ferma ses yeux verts et s'allongea sur la roche.
Elle me dit qu'elle voulait un enfant de moi, qu'elle en rêvait depuis notre
première rencontre, que c’était son désir.
Elle savait être une femme différente des autres, une mutante de l’espèce.
Elle avait beaucoup pleuré sa différence, elle était maintenant rassurée.
Parmi des millions d’hommes, elle m’avait choisi pour être le père d'un
enfant appelé à proliférer sur terre et au-delà. Je m'approchai d'elle, sentis le
froid qui s'échappait de ses lèvres entrouvertes, et dans le plaisir mutuel, lui
fis cet enfant qu’elle me demandait. »
224 En contrepartie de l’Esprit

Inéluctablement, ils maîtrisent les secrets les plus profonds de la matière et


de la lumière, et peuvent tout détruire et tout reconstruire. Ils sont les
maîtres du temps et de l’espace, et essaiment à travers les galaxies. Ils
modifient leur nature, ne naissent plus seulement dans le ventre de leur
mère, et oublient qu’ils furent mortels.
Leur combat, c’est la lutte incessante pour repousser les limites de la
fatalité. Et, ils ont une arme redoutable et infinie, leur Esprit.

ETRES HUMAINS DE TOUS LES SEXES, UNISSONS-NOUS !

Dernière mise à jour : octobre 2009.