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EXPOSÉ

Des nombres premiers à la conjecture de Riemann


par Jean Mawhin
Membre de la Classe

1 Introduction
Cet exposé n’est pas destiné aux spécialistes de théorie des nombres. Il n’ap-
prendra pas grand chose au mathématicien cultivé. Le but est de décrire pour
un lecteur assidu, sans trop de détails techniques, la longue route qui conduit
d’un concept simple, le nombre premier, au problème ouvert le plus important
(probablement) des mathématiques d’aujourd’hui, l’hypothèse ou conjecture de
Riemann.
En parcourant ce chemin, nous chercherons à lever le voile qui entoure encore,
même chez des chercheurs dans d’autres disciplines scientifiques, le fonction-
nement et le concept même de recherche en mathématiques. On y retrouvera,
comme ailleurs, une phase exploratoire, et même expérimentale, suivie d’une
phase de rigorisation et de démonstration.
En se penchant sur les nombres premiers, on verra par des exemples qu’il
subsiste un grand nombre de conjectures simples à énoncer, qui attendent en-
core d’être prouvées ou d’être infirmées. On constatera aussi que les plus grands
mathématiciens se sont trompés, ou ont cru en des preuves bien peu convain-
cantes. Le tout pour le plus grand progrès des mathématiques, qui sont peut-
être, après tout, la plus humaine des sciences.

2 Les atomes de l’arithmétique


Dès l’école primaire, l’enfant est confronté aux nombres entiers naturels :

1, 2, 3, 4, . . . , 2006, . . .

et à leur calcul, en commençant par l’addition :

1 + 1 = 2, 1 + 2 = 2 + 1 = 3, . . . .

Il a fallu inventer le zéro pour avoir un élément neutre pour l’addition

0+3=3+0=3

1
c’est-à-dire, dans un langage moins savant, pour obtenir un nombre qui ne sert
à rien dans une somme.
Pour éviter certaines additions fastidieuses, on introduit la multiplication :

3 × 6 = 6 + 6 + 6 = 3 + 3 + 3 + 3 + 3 + 3 = 6 × 3.

1 est l’élément neutre pour la multiplication

1 × 4 = 4 × 1 = 4.

Puisque

2 = 1 + 1, 3 = 1 + 1 + 1, . . . , n = 1 + 1 + . . . + 1 (n fois),

tout entier positif peut s’obtenir par additions successives à partir du seul “ato-
me” 1. La “chimie” de l’addition est particulièrement simple.
Pour la multiplication, en négligeant celle par 1 qui ne sert à rien, on trouve

1=1 2=2 3=3


4=2×2 5=5 6=2×3
7=7 8=2×2×2 9=3×3
10 = 2 × 5 11 = 11 12 = 2 × 2 × 3
13 = 13 14 = 2 × 7 15 = 3 × 5
16 = 2 × 2 × 2 × 2 17 = 17 18 = 2 × 3 × 3
19 = 19 20 = 2 × 2 × 5 21 = 3 × 7

La situation semble plus compliquée et l’expérience révèle deux types d’entiers:


ceux qui ne peuvent pas s’écrire comme produit de deux entiers plus petits,
et ceux qui le peuvent. Ces derniers s’écrivent comme produits de nombres
de la première catégorie. Les nombres de la première catégorie constituent les
“atomes” pour la multiplication. On les appelle des nombres premiers. Plus
précisément, un nombre premier est un entier positif supérieur à 1 qui ne peut
pas s’écrire comme produit de deux entiers plus petits. Il n’est donc divisible par
aucun entier (autre que 1) plus petit que lui. Les nombres premiers inférieurs à
100 sont :

2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, 37, 41, 43, 47, 53, 59, 61, 67, 71, 73,

79, 83, 89, 97.


Comme on le voit, la définition exclut 1 (inutile comme atome multiplicatif) :
le premier nombre n’est pas premier !

3 Des jumeaux et des couples mystérieux


Il est évident que 2 est le seul nombre premier pair. En conséquence, (2, 3) est le
seul couple de nombres premiers dont la différence vaut un. L’examen de la liste

2
ci-dessus montre qu’il existe des paires de nombres premiers dont la différence
est deux :

(3, 5), (5, 7), (11, 13), (17, 19), (29, 31), (41, 43), (59, 61), (71, 73), . . .

On les appelle des nombres premiers jumeaux et on ne sait toujours pas s’il y
en a une infinité.
D’autre part,

4 = 2 + 2, 6 = 3 + 3, 8 = 3 + 5, 10 = 5 + 5, 12 = 5 + 7, 14 = 7 + 7, 16 = 5 + 11,

18 = 7 + 11, 20 = 7 + 13, . . . ,
mais on ne sait toujours pas si tout nombre pair supérieur à 2 est la somme
de deux nombres premiers, une question posée en 1742 par le diplomate ma-
thématicien allemand Christian von Goldbach (1690-1764) dans une lettre
au mathématicien suisse Leonhard Euler (1707-1783), dont nous reparlerons
souvent. L’énoncé, qui n’est ni infirmé ni démontré à ce jour, s’appelle la con-
jecture de Goldbach.

4 Euclide fait aussi de l’arithmétique


Chacun reconnaı̂t en Euclide (vers 300 avant J.C.) le législateur de la géomé-
trie, au point qu’une géométrie est euclidienne ou non-euclidienne. Ses Eléments
sont restés très longtemps le modèle inégalé pour enseigner cette discipline, et
leur célébrité n’est disputée que par la Bible et Tintin.
On sait moins peut-être que ces Eléments traitent aussi d’arithmétique. On
trouve ainsi, dans le Livre VII, trois théorèmes fondamentaux sur les nombres
premiers :

1. Si le nombre premier p divise le produit a×b, il divise a ou b (par exemple,


3 divise 42 = 6 × 7 et divise 6).
2. Chaque entier se décompose de manière unique, à l’ordre des facteurs près,
en un produit de nombres premiers (par exemple, 2006 = 2 × 17 × 59).
3. Il existe des nombres premiers arbitrairement grands.

Aucun mathématicien ne peut résister à l’envie de répéter la preuve d’Euclide


de la troisième assertion montrant, par l’absurde, qu’il n’existe pas de plus
grand nombre premier. Ce sera la seule démonstration donnée dans cet article.
Supposons que ce plus grand nombre premier existe et appelons-le n; alors
l’entier N = (2 × 3 × . . . × n) + 1 n’est divisible ni par 2, ni par 3, . . ., ni par
n, puisque la division donne toujours le reste 1. L’écriture de N comme produit
de nombre premiers doit donc contenir un nombre premier plus grand que n, ce
qui contredit la définition de n.

3
5 L’insolence des nombres premiers
La preuve d’Euclide montre l’existence de nombres premiers arbitrairement
grands, sans en exhiber un seul. Malgré l’aide des ordinateurs et plus de deux
millénaires de progrès mathématique, il n’est pas aussi simple que l’on pense
de donner des exemples concrets de nombres premiers très grands. La difficulté
du problème provient de l’absence de formules simples qui donneraient tous les
nombres premiers, ou au moins ne donneraient que des nombres premiers.
Au XVIIe siècle, un ami des sciences, le père minime français Marin Mer-
senne (1588-1648) affirma que les nombres (dits de Mersenne) 2p − 1 sont
premiers lorsque p est premier. Malheureusement, il se trompait car 211 − 1 =
2047 = 23 × 89. Ironie du destin, on notera que le plus grand nombre premier
explicitement connu aujourd’hui est le nombre de Mersenne 230402457 − 1; il
contient 9.152.052 chiffres !
A la même époque, le célèbre magistrat toulousain Pierre de Fermat
(1601-1665) conjectura que tous les nombres de la forme 22 + 1 (n = 1, 2, 3, . . .)
n

sont premiers. Il se trompait, mais il fallu attendre un siècle et la sagacité


5
d’Euler pour remarquer en 1732 que 22 + 1 = 641 × 6.700.417 n’est pas
premier !
On vérifie sans trop de peine que, pour 1 ≤ n ≤ 40, n2 − n + 41 est premier,
et pour 1 ≤ n ≤ 78, n2 − 79n + 1601 est premier. Mais on a montré qu’aucune
expression du second degré en n ne peut être première quel que soit n. Signalons
que Marcel Pagnol, un amateur de théorie des nombres mieux inspiré dans
d’autres domaines, a prétendu que n + (n + 2) + n(n + 2) est premier pour
tout n impair. Malheureusement (pour Pagnol), lorsque n = 55, on trouve
3.247 = 17 × 91 !
On voit qu’au cours des siècles, les nombres premiers n’ont pas hésité à défier
des religieux, des magistrats et des hommes de lettres !

6 Le compteur de nombres premiers


Nous savons qu’il existe des nombres premiers arbitrairement grands. Se pose
alors la question de leur répartition parmi les nombres entiers : se raréfient-ils
ou non, leur distribution est-elle régulière ou “aléatoire” ? L’outil indispensable
pour tenter de répondre à ces questions est la fonction qui “compte” les nombres
premiers.
Pour chaque nombre réel x, désignons par π(x) le nombre de nombres pre-
miers inférieurs ou égaux à x. Ainsi
π(x) = 0 si 0 ≤ x < 2 π(x) = 1 si 2 ≤ x < 3
π(x) = 2 si 3 ≤ x < 5 π(x) = 3 si 5 ≤ x < 7
π(x) = 4 si 7 ≤ x < 11 π(x) = 5 si 11 ≤ x < 13
Pour l’anecdote, il existe des formules explicites compliquées pour π(m),

4
lorsque m est entier, par exemple :
m   
X (2 × 3 × · · · × (k − 1)) + 1 2 × 3 × . . . × (k − 1)
π(m) = − ,
k k
k=2

où [y] désigne la partie entière du nombre réel y (la partie du nombre avant la
virgule). Empressons-nous de les oublier, car elles ne nous enseignent rien sur
l’allure et les propriétés de la fonction π(x).

Un premier examen du graphique de π(x) ne révèle aucune régularité dans


l’allure de cette fonction en escalier. Si la hauteur de chaque marche est égale
à un, la profondeur des marches paraı̂t défier toute règle. On semble forcé de
suivre l’avis d’Euler lorsqu’il affirme, en 1751 :
Certains mystères échapperont toujours à l’esprit humain. Il suffit
de jeter un coup d’oeil au tableau des nombres premiers, et l’on verra
qu’il n’y règne ni ordre, ni règles.
Heureusement, même les plus grands mathématiciens peuvent être mauvais
prophètes, et la vérité sort souvent de la bouche des enfants.

7 Des amusements de Gauss


Au début des annés 1790, le jeune prodige allemand Carl Friedrich Gauss
(1777-1855) trouve son bonheur dans la lecture de tables mathématiques que
son protecteur, le duc Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick, lui
a offertes. Gauss écrit (sans crainte d’être souvent contredit)
Vous n’avez aucune idée de la poésie que recèle une table de loga-
rithmes,
et scrute attentivement une table de nombres premiers. Il observe (ce qui est loin
d’être banal) qu’aux environs de l’entier m la proportion de nombres premiers
est voisine de ln1m lorsque m est suffisamment grand.

5
Lorsque j’étais adolescent, en 1792 ou 1793, [...] j’ai trouvé que la
densité des nombres premiers autour de t est 1/ ln t, si bien que le
nombre de nombres
Rx premiers inférieurs à un x donné est approxi-
mativement 2 dt/ ln t.
Dans cette formule, le logarithme népérien de m ln m désigne le logarithme en
base e = 2, 718281.... Pour les familiers du logarithme vulgaire (en base 10)
Log x, on a la formule
Log x
ln x = = (2, 302585092994...) × Log x.
Log e
Pour le mathématicien,
x
ds
Z
ln x = .
1 s
En d’autres termes, ln x mesure l’aire du quadrilatère curviligne représenté sur
la figure ci-dessous.

En particulier,
ln 1 = 0, ln e = 1, ln ex = eln x = x.
L’observation de RGauss entraı̂ne que π(x), pour x grand, doit être approx-
x
imativement égal à 2 lndss , ce qui conduit à introduire la fonction logarithme
intégral Li x définie par Z x
ds
Li x = .
2 ln s

6
Pour x grand, Li x ∼ lnxx au sens suivant : le rapport des deux quantités
s’approche indéfiniment de 1 lorsque x augmente indéfiniment (utiliser la règle
de l’Hospital).

8 Les tables de la loi


La comparaison entre π(x), Li x et x/ ln x donne les résultats suivants :

x π(x) Li x x/ ln x

10 4 6 4
102 25 30 22
103 168 178 145
104 1.229 1.246 1.086
105 9.592 9.630 8.686
106 78.498 78.628 72.382
107 664.579 664.918 620.421
108 5.761.455 5.762.209 5.428.711
109 50.847.534 50.849.237 48.254.942
1010 455.052.511 455.055.615 434.594.481
1011 4.118.054.813 4.118.066.401 3.928.131.653
1012 37.607.912.018 37.607.950.281 36.191.205.825

Elle conduit Gauss à conjecturer en 1792 que π(x)


Li x se rapproche indéfiniment
de 1 lorsque x devient arbitrairement grand, c’est-à-dire

π(x)
lim = 1. (1)
x→∞ Li x
En vertu de la discussion précédente, la conjecture de Gauss est équivalente à

π(x)
lim = 1, (2)
x→∞ (x/ ln x)

7
et il va falloir plus de cent ans pour la prouver.
Comme ce fut souvent le cas, Gauss n’a pas daigné publier ses résultats,
se contentant de les noter dans une des tables consultées, et de le décrire, dans
les termes rappelés plus haut, quelque cinquante ans plus tard, dans une lettre
de 1849 adressée à un ancien étudiant, l’astronome Johann Franz Encke!
Entretemps, le mathématicien français Adrien Marie Legendre (1752-1833)
avait conjecturé en 1798, indépendamment de Gauss, que
x
π(x) =
ln x − A(x)
où A(x) → 1, 08366 . . . lorsque x → ∞.

Gauss Legendre

9 Progresser en algèbre
Quelques notions d’algèbre et d’analyse élémentaires sont nécessaires pour nous
conduire à l’idée de base de la preuve de la conjecture de Gauss.
Soit x un nombre réel et n un entier positif. Proposons-nous de calculer la
somme
S = 1 + x + x2 + x3 + . . . + xn−1 + xn
des n + 1 premiers termes en progression géométrique de raison x. Cela signifie
simplement que chaque terme de la somme est le produit du précédent par x.
Si x = 1, S = n + 1. D’autre part,
x · S = x + x2 + x3 + x4 + . . . + xn + xn+1 = S − 1 + xn+1 ,
ou encore
(1 − x) · S = 1 − xn+1 ,
ce qui donne, si x 6= 1,
1 − xn+1 1 xn+1
S= = − . (3)
1−x 1−x 1−x
n+1
Si −1 < x < 1, c’est-à-dire si |x| < 1, x1−x devient arbitrairement petit
lorsque n grandit indéfiniment. On fait tendre n vers l’infini et on écrit
1
1 + x + x2 + . . . + xn + . . . = (|x| < 1). (4)
1−x

8
Le premier membre est un exemple de “somme d’une infinité de termes” ou,
plus précisément, de série infinie. On l’appelle officiellement la série géométri-
que de raison x, et elle se faufile dans de nombreuses questions différentes de
mathématiques : les théories de la mesure et des fractals n’existeraient pas sans
elle. Ainsi, lorsqu’après un premier pas de longueur 1 mètre, chaque pas est
la moitié du précédent, on a parcouru, après une infinité de pas (si on en a le
courage ou le temps) une distance de
1 1 1
1+ + + ... = 1 =2
2 22 1− 2

mètres. On réfléchira au lien avec les célèbres paradoxes de Zénon d’Élée.

10 Les produits infinis du travail en séries


Les considérations précédentes nous conduisent à une formule surprenante, dé-
couverte en 1737 par Euler, qui relie les nombres premiers à une série infinie,
et constitue le chaı̂non indispensable de la preuve de la conjecture de Gauss.
Rappelons que
1
1 + y + y2 + . . . + yn + . . . = (|y| < 1).
1−y
1
Si x > 1 est un nombre réel et p un nombre premier, alors 0 < px < 1, et,
en prenant y = 21x dans la formule précédente, on obtient
1 1 1 1
1+ + 2x + . . . + nx + . . . = .
2 x 2 2 1 − 21x
1
En prenant y = 3x , on obtient
1 1 1 1
1+ + 2x + . . . + nx + . . . = .
3 x 3 3 1 − 31x
1
D’une manière générale, en prenant y = px , avec p premier, on obtient

1 1 1 1
1+ + 2x + . . . + nx + . . . = .
p x p p 1 − p1x

En multipliant membre à membre toutes ces égalités (à condition que cette
multiplication d’une infinité de facteurs ait un sens, ce qui se justifie, et qu’on
applique à nos sommes infinies les règles de l’addition usuelle, ce qui se justifie
aussi), on trouve, en se souvenant de la décomposition unique de tout entier en
facteurs premiers,
1 1 1 1
1+ + x + ...+ x + ... =   . (5)
2x 3 n 1− 1

1− 1

··· 1 − 1
···
2x 3x px

9
Incidemment, la formule (5) pour x = 1 fournit une nouvelle preuve de l’in-
finitude des nombres premiers. On sait en effet que la série (dite harmonique)
1 1 1
1+ + + ...+ + ...
2 3 n
ne converge pas, ses sommes partielles 1 + 21 + 31 + . . . + n1 pouvant dépasser
tout nombre donné en prenant n suffisamment grand. Le membre de droite de
(5), pour x = 1, consiste en un produit sur tous les nombres premiers. Si ces
derniers étaient en nombre fini, ce produit serait lui-même fini et ne pourrait
être égal au premier membre.
On peut à juste titre trouver cette preuve d’Euler nettement plus com-
pliquée et alambiquée que celle d’Euclide. On va voir que sa technique conduit
à une connaissance de la structure de l’ensemble des nombres premiers nette-
ment plus riche que l’approche euclidienne. C’est un exemple, parmi beaucoup
d’autres, du potentiel de généralisation différent que peuvent présenter diverses
preuves d’un même résultat.

11 Le Jean-Sébastien des séries


Même si on l’appelle aujourd’hui la série de Riemann (les appellations mathé-
matiques ne sont pas toujours contrôlées), la série du membre de gauche de (5)
fut l’un des sujets de prédilection d’Euler, dont la virtuosité et la fécondité
mathématiques rappellent celles de Jean-Sébastien Bach en musique. Tous
deux étaient d’ailleurs très religieux, pères de famille nombreuse, et moururent
aveugles.
Euler a calculé la valeur de la série de Riemann pour x entier pair; ainsi,
pour x = 2,
1 1 π2
1 + 2 + 2 + ... = ,
2 3 6
et, pour x = 4,
1 1 π4
1 + 4 + 4 + ... = .
2 3 90
On ne connaı̂t toujours pas de formules pour les autres valeurs de x, même
entières, et la preuve du fait que, pour x = 3, on obtient un nombre irrationnel, a
valu le Prix Catalan 1980 de notre Académie au mathématicien français Roger
Apéry (1916-1994). Il n’est pas trop difficile de prouver que la série
1 1
1+ + x + ...
2x 3
a une valeur finie si et seulement si x > 1. Nous nous contenterons ici d’une
“preuve” en images :

10
montrant que
n
1 1 1 ds x − n1−x x
Z
1+ + x + ...+ x ≤ 1 + = ≤
2x 3 n 1 s x x−1 x−1
1 1 1
si x > 1 (par exemple 1 + 22 + 32 + ...+ n2 ≤ 2).

12 Complexifier pour y voir plus clair


On sait que les nombres réels mesurent la position d’un point sur une droite
munie d’une origine, et que la valeur absolue |x| du réel x est la distance du
point à l’origine.

Les nombres complexes sont les couples (x, y) de nombres réels, que l’on écrit
z = x + yi, et sur lesquels on calcule algébriquement en remplaçant à la fin de
l’opération i2 par −1. Par exemple : (3 + 2i)(1 − 4i) = 3 − 12i + 2i − 8i2 =
11 − 10i. On appelle x la partie réelle, notée ℜz, et y la partie imaginaire, notée
ℑz, de z = x + yi. Les nombres complexes de la forme (x, 0) sont identifiés
aux nombres réels. Les nombres complexes de la forme (0, y) sont appelés les
nombres imaginaires, quoiqu’ils soient aussi “réels” (pour le mathématicien)
que les autres. Avec la relativité et la mécanique quantique, les physiciens
ne peuvent plus s’en passer, et les électriciens les utilisent tellement qu’ils ont
dû remplacer la notation i des mathématiciens par j, pour éviter une fâcheuse
confusion avec le symbole de l’intensité du courant.
Pour ceux qui souhaitent voir l’imaginaire, il suffit de représenter géométri-
quement le nombre complexe z = x + yi comme point du plan d’abscisse x et

11
p
d’ordonnée y (plan complexe). La distance x2 + y 2 de z à l’origine 0 est le
module de z et se note |z|. L’angle orienté positivement entre le demi-axe 0x et
la demi-droite 0z est appelé l’argument de z et noté Arg z.

13 Complexes en séries
La série 1 + z + z 2 + z 3 + . . . garde un sens pour z complexe et l’on a encore
1
1 + z + z2 + z3 + . . . = (6)
1−z
lorsque |z| < 1. La série
1 1
1+ z
+ z + ...
2 3
garde un sens pour z complexe et a une valeur finie si et seulement si ℜz > 1.

Dans la formule (6), le membre de gauche est une fonction de z qui n’a
de valeur que si |z| < 1, tandis que le membre de droite est une fonction de
z qui a une valeur pour chaque z 6= 1, ces deux fonctions étant égales lorsque

12
1
|z| < 1. On dit que la fonction 1−z est un prolongement analytique de la fonction
2 n
1 + z + z + . . . + z + . . . . Bien entendu, si |z| ≥ 1 la formule (6) n’est plus
valable; elle donnerait, par exemple, pour z = 2 l’égalité absurde
1 + 2 + 22 + . . . + 2n + . . . = −1 !

Euler Riemann

14 De l’importance des correspondants


En 1859, Bernhard Riemann (1826-1866), un jeune élève de Gauss aussi
timide que génial, a l’idée de rechercher un prolongement analytique de la série
qui porte aujourd’hui son nom, et définie par
1 1 1
1 + z + z + ...+ z + ...
2 3 n
pour z complexe tel ℜz > 1. Il consigne ses résultats dans un mémoire présenté
à l’Académie de Berlin suite à sa nomination comme membre correspondant :
Je ne crois pouvoir mieux exprimer mes remercı̂ments à l’Académie
pour la distinction à laquelle elle m’a fait participer en m’admettant
au nombre de ses Correspondants qu’en faisant immédiatement us-
age du privilège attaché à ce titre pour lui communiquer une étude
sur la fréquence des nombres premiers. C’est un sujet qui, par
l’intérêt que Gauss et Dirichlet lui ont voué pendant de longues
années, ne me semble peut-être pas indigne de faire l’objet d’une
telle Communication.
En un tour de force mathématique, Riemann prolonge analytiquement la
fonction d’Euler au plan complexe privé du point (1, 0), et baptise ce prolonge-
ment ζ(z). Cette fonction ζ(z) est loin d’être aussi simple que le prolongement
analytique de la série géométrique, mais Riemann montre que ζ(z) = 0 si
z = −2, −4, −6, . . . , que les autres zéros de ζ(z) sont situés dans la bande
0 ≤ ℜz ≤ 1, et conjecture que tous ces autres zéros de ζ(z) sont situés sur la
droite ℜz = 12 .
Riemann prouve que la véracité de cette conjecture entraı̂ne une expression
pour π(x) plus précise que la conjecture de Gauss. Cette dernière sera donc
prouvée si on démontre la conjecture de Riemann !

13
15 Une conjecture qui se fait théorème
La conjecture de Gauss n’entraı̂nant pas celle de Riemann, on peut s’attendre
à ce qu’elle soit moins difficile à prouver. La suite de l’histoire le montre. En
1896, indépendamment l’un de l’autre, et en s’inspirant tous deux des méthodes
de Riemann, le mathématicien belge Charles-Jean de La Vallée Poussin
(1866-1962) (qui détient le record absolu de longévité académique dans notre
Compagnie) et le mathématicien français Jacques Hadamard (1865-1963)
montrent que la conjecture de Gauss résulte du fait que la droite ℜz = 1 ne con-
tient pas de zéros non triviaux de ζ(z), et prouvent qu’ils sont en fait hors d’une
zone contenant cette droite. Le dessin et le schéma qui suivent illustrent la
différence entre la conjecture de Riemann et le résultat de La Vallée-Poussin
et Hadamard.

conjecture de Riemann résultat de DLVP-Hadamard

zéros de ζ(z) sur la droite pas de zéros de ζ(z) dans la


ℜz = 1/2 zone hachurée

La conjecture de Gauss devient ainsi le théorème des nombres premiers, qui


verra de nombreuses autres preuves au cours du XXe siècle, dont certaines,
qualifiées d’élémentaires, sont pourtant loin d’être simples. Le mathématicien
norvégien Atle Selberg a reçu en 1950 la médaille Fields pour l’une d’entre
elles. Les amateurs de trigonométrie se réjouiront du fait que de La Vallée-
Poussin simplifiera considérablement sa preuve originelle en utilisant l’inégalité
élémentaire
3 + 4 cos θ + cos 2θ ≥ 0,
que le lecteur est invité à prouver en guise d’exercice.
Une rumeur dans le monde mathématique affirmait que celui qui prouverait
la conjecture de Gauss deviendrait immortel. On peut dire que La Vallée
Poussin et Hadamard, qui vécurent respectivement 96 et 98 ans, ont fait tout
leur possible pour la confirmer.

14
de La Vallée Poussin Hadamard

16 Les spectres à la rescousse ?


Entre les essais infructueux du mathématicien hollandais Thomas Stieltjes
(1856-1894) en 1894 et de l’Américain Louis De Branges en 2004, plusieurs
mathématiciens de toutes statures, y compris son compatriote John Nash, ont
cru avoir démontré la conjecture de Riemann.
Le mathématicien américain Norman Levinson (1912-1975) a prouvé que
au moins un tiers des zéros de ζ(z) sont situés sur la droite ℜz = 21 , tandis que
le Hollandais Jan van de Lune a montré que le premier milliard de zéros s’y
trouvent aussi. On a aussi prouvé que, pour plus de 99 % des zéros de ζ(z) :
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|ℜz − 21 | ≤ ln |ℑz| .
Par ailleurs, la fonction ζ peut se définir sur certains corps plus abstraits
que celui des nombres complexes, pour lesquels la conjecture de Riemann est
aujourd’hui prouvée, un domaine dans lequel s’est illustré notre associé le Belge
Pierre Deligne !
On sait que le spectre d’un opérateur hermitien se trouve sur la droite réelle.
Le mathématicien allemand David Hilbert (1862-1943) et le mathématicien
d’origine hongroise George Polya (1887-1985) ont suggéré il y a longtemps
d’exprimer les zéros de la fonction zeta comme spectre d’un certain opérateur, et
de chercher à déduire leur localisation de la nature de l’opérateur. Des exemples
simples de spectres sont l’ensemble des valeurs propres d’une matrice, ou des
fréquences propres d’un système oscillant. La mécanique quantique en a fait un
objet central de la physique contemporaine.
Une formule obtenue en 1972 par le mathématicien américain Hugh Mont-
gomery décrit l’espacement moyen entre les zéros consécutifs de la fonction
zeta: les petits écarts sont peu fréquents. Le physicien américain d’origine
anglaise Freeman Dyson l’identifie aussitôt avec la formule obtenue pour
les valeurs propres de certaines matrices hermitiennes aléatoires décrivant les
niveaux d’énergie des grands atomes ou des noyaux lourds (Gaussian unitary
ensemble).
Le physicien français Bertrand Julia a introduit en 1989 un “gaz numé-
rique” abstrait (le gaz de Riemann libre) dont les particules sont des nombres
premiers et dont la fonction de partition est identique à la fonction zeta. De leur
côté, ses compatriotes mathématiciens Jean-Benoı̂t Bost et Alain Connes
ont construit en 1995 un C*-système dynamique dont la fonction de partition

15
est la fonction zeta, ce qui a motivé Connes en 1996 à chercher une relation
entre une formule de trace en géométrie non-commutative et la conjecture de
Riemann.
De leur côté, les physiciens théoriciens anglais Michael Berry et Jon
P. Keating cherchent à exprimer les zéros de ζ(z) comme valeurs propres de
systèmes quantiques chaotiques. Selon Berry :
Les nombres premiers ont leur propre musique,
et selon le mathématicien russe Yuri Manin :
On souhaiterait espérer que cette ressemblance [mécanique quantique
et théorie des nombres] ne soit pas fortuite, et que nous soyons en
train d’apprendre de nouveaux mots sur le monde dans lequel nous
vivons.
L’approche, quelle qu’ele soit, qui prouvera (ou réfutera) la conjecture de
Riemann ne manquera pas de donner raison à Marcel Proust, lorsqu’il écrit:
Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux
paysages, mais d’avoir d’autres yeux.
Et il y aura encore des béotiens pour parler de temps perdu, et des boutiquiers
pour croire que la motivation des chercheurs est le prix de 1.000.000 $ offert par
le Clay Institute pour la résolution d’une conjecture déjà retenue par Hilbert
en 1900 comme challenge des mathématiques du XXe siècle, et qui fait plus que
jamais partie des problèmes du troisième millénaire.

17 Bibliographie sommaire
Sources primaires

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théorie des nombres premiers, I-III, Ann. Soc. Sci. Bruxelles, 2e partie, 20
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Vetro éd., vol. 1, Acad. Roy. Belgique, Bruxelles et Rend. Circ. Mat.
Palermo, 2000, 223-296, 309-390, 391-425.
2. Euclide, Les Eléments, traduits et commentés par B. Vitrac, Presses
Univ. France, Paris, 1990-1994
3. Leonhard Euler, De summis serierum reciprocarum, Commentarii A-
cad. Scient. Petropolitanae 7 [1734/35] (1740), 123-134. Opera Omnia
(1) 14, 73-86.
4. Leonhard Euler, Variae observationes circa series infinitas, Commen-
tarii Acad. Scient. Petropolitanae 9 [1737] (1744), 160-188. Opera Omnia
(1) 14, 216-244.

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5. Leonhard Euler, Introductio in analysis infinitorum, vol. 1, Bousquet,
Lausanne, 1748. Trad. française Introduction à l’analyse infinitésimale,
vol. 1, Barrois, Paris, 1796.
6. Carl Friedrich Gauss, Lettre à Encke du 24 décembre 1849, Werke, 2,
Königl. Gesell. Wiss. Göttingen, 1866, 444-447.
7. Jacques Hadamard, Sur la distribution des zéros de la fonction ζ(s)
et ses conséquences arithmétiques, Bull. Soc. Math. France 14 (1896),
199-220. Oeuvres, Editions du CNRS, Paris, 1, 189-210.
8. Adrien-Marie Legendre, Essai sur la théorie des nombres, Courcier,
Paris, 1798.
9. Bernhard Riemann, Ueber die Anzahl der Primzahlen unter einer ge-
gebenen Grösse, Monatsber. Berliner Akad., 1859. Traduction française:
Sur le nombre des nombres premiers inférieurs à une grandeur donnée,
Oeuvres mathématiques, Blanchard, Paris, 1968, 165-176.
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4. J. Brian Conrey, The Riemann Hypothesis, Notices Amer. Math. Soc.
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6. Persi Diaconis, Patterns in Eigenvalues : the 70th Josiah Williard Gibbs
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