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Dossier préparé par Bluboux et Pierrette Dhermy

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Transatlantique ou
OHFRXSG
£WDWOLEÃUDO
Qu'est-ce que le Traité Transatlantique ? Pourquoi est-il important de prendre un petit moment pour lire ce dossier ? Négocié en secret depuis...
2007, ce traité a pour objectif de créer une vaste zone d'échanges entre les États-Unis et l'Europe, qui permettrait aux multinationales de s'affranchir de toutes
les lois et normes réglementaires qui les empêchent de commercer librement. Bref une zone de libre échange où les capitaux et les marchandises pourraient circuler
librement (mais pas les citoyens !) sans que ni les États, ni les institutions n'aient leur mot à dire. Gaz de schiste, OGM, bœuf aux hormones, poulets à la javel feraient
alors partie de notre quotidien, sans que nous puissions intervenir. On peut appeler cela un « coup d'état libéral » sans exagérer le moins du monde. Et le tout dans
la plus grande discrétion, avec l'accord de tous ceux qui nous gouvernent, parlementaires européens, mais également de tous les États membres.
Nos députés européens, y compris les socialistes, ont voté plusieurs textes préparant ces négociations depuis 2007, alors qu'ils étaient dans l'opposition en France et
auraient pu, s'ils l'avaient jugé nécessaire, alerter l'opinion publique et imposer un débat, voire un référendum puisqu'il s'agit, ni plus ni moins, que d'abandonner
notre souveraineté nationale.
Tout est fait pour que les citoyens ne soient pas informés : on en parle très peu dans les médias et les choses sont volontairement compliquées à souhait. Ne serait-ce
que dans le nom donné à ce traité (voir l'encadré ci-dessous).
Alors, même si la période de l'année vous appelle à davantage de légèreté, prenez le temps de lire ce dossier du LEA et parlez en autour de vous.

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XQW\SKRQTXLPHQDFHOHV(XURSÃHQV

Les accords Transatlantiques pour les Nuls
Par Lasouris

P

our ceux qui n'auraient pas compris ce que sont
les « accords transatlantiques » entre l'Europe et
les USA je vais m'efforcer de vous retranscrire un petit
résumé de ce qu'en j'en ai compris grâce à une explication très claire de Joce.

En gros, le libre
échange permet aux
pays d’imposer tous
leurs produits aux
autres pays liés par cet accord. Nous pourrons donc acheter du bœuf aux hormones ou
exploiter les gaz de schiste, c’est chouette !
Et, les pays qui refuseront les produits paieront une amende pour compenser le manque
à gagner...
Je m'explique avec un exemple pris au hasard : Monsieur Monsanto pourra porter
plainte contre le département du Gers. Pourquoi, allez-vous me dire ? Parce que le département du Gers ne veut pas de semences
OGM Monsanto sur son territoire. Monsanto
estimant le manque à gagner à 300 millions
d'€, le département du Gers (donc l'État français) aura obligation de lui payer cette somme

s’il veut continuer à ne pas utiliser lesdits produits… Vous me suivez ?
Il en sera de même quand le département
du Lot va refuser aux pétroliers américains
d’explorer et exploiter les gaz de schiste sur
les causses… il va falloir payer pour avoir le
droit de faire comme bon nous semble.
Imaginez cette opération dans chacun des
départements français ou chaque pays d'Europe… n'est-ce pas merveilleux ?
Voici comment les industriels vont NOUS IMPOSER LEUR VOLONTÉ et s'en mettre plein les
poches grâce aux accords signés par la commission européenne... le tour est joué. Merci
de m'avoir lue !
NDLR : cet accord peut porter différents noms :
voir encadré ci-dessous.

Par Lori Wallach

I

magine-t-on des multinationales traîner en justice les gouvernements 
GRQWO·RULHQWDWLRQSROLWLTXHDXUDLWSRXUHIIHWG·DPRLQGULUOHXUVSURÀWV"
Se conçoit-il qu’elles puissent réclamer - et obtenir ! - une généreuse compensation pour le manque à gagner induit par un droit du travail trop
contraignant ou par une législation environnementale trop spoliatrice ? Si
LQYUDLVHPEODEOH TX·LO SDUDLVVH FH VFpQDULR QH GDWH SDV G·KLHU ,O ÀJXUDLW
déjà en toutes lettres dans le projet d’accord multilatéral sur l’investissement (AMI) négocié secrètement entre 1995 et 1997 par les vingt-neuf États
membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (1). Divulguée in extremis, notamment par Le Monde diplomatique, la copie souleva une vague de protestations sans précédent,
contraignant ses promoteurs à la remiser. Quinze ans plus tard, la voilà qui
fait son grand retour sous un nouvel habillage.
L’accord de partenariat transatlantique (APT)
négocié depuis juillet 2013 par les États-Unis
et l’Union européenne est une version modifiée de l’AMI. Il prévoit que les législations en
vigueur des deux côtés de l’Atlantique se plient
aux normes du libre-échange établies par et
pour les grandes entreprises européennes et
américaines, sous peine de sanctions commerciales pour le pays contrevenant, ou d’une réparation de plusieurs millions ou milliards d’€
au bénéfice des plaignants. (...)

Tribunaux
VSÃFLDOHPHQWFUÃÃV

journalistes et citoyens à l’écart des discussions : ils seront informés en temps utile, à la
signature du traité, lorsqu’il sera trop tard pour
réagir.
Dans un élan de candeur, l’ancien ministre du
commerce américain Ronald (« Ron ») Kirk a fait
valoir l’intérêt « pratique » de « préserver un
certain degré de discrétion et de confidentialité (2) ». La dernière fois qu’une version de travail d’un accord en cours de formalisation a été
mise sur la place publique, a-t-il souligné,
Suite du dossier pages suivantes >

Parce qu’elles visent à brader des pans entiers
du secteur non marchand, les négociations autour de l’APT et du TPP se déroulent derrière
des portes closes. Les délégations américaines
comptent plus de six cents consultants mandatés par les multinationales, qui disposent d’un
accès illimité aux documents préparatoires et
aux représentants de l’administration. Rien ne
doit filtrer. Instruction a été donnée de laisser

LE LOT EN ACTION n° 77 - vendredi 20 décembre 2013

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/HWUDLWÃWUDQVDWODQWLTXHXQW\SKRQTXLPHQDFHOHV(XURSÃHQVVXLWH

les négociations ont échoué - une allusion à
la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA),
une version élargie de l’Accord de libre-échange
nord-américain (Alena) ; le projet, âprement défendu par George W. Bush, fut dévoilé sur le site
Internet de l’administration en 2001. À quoi la
sénatrice Elizabeth Warren rétorque qu’un accord négocié sans aucun examen démocratique
ne devrait jamais être signé (3).
L’impérieuse volonté de soustraire le chantier
du traité américano-européen à l’attention du
public se conçoit aisément. Mieux vaut prendre
son temps pour annoncer au pays les effets
qu’il produira à tous les échelons : du sommet
de l'État fédéral jusqu’aux conseils municipaux
en passant par les gouvernorats et les assemblées locales, les élus devront redéfinir de fond
en comble leurs politiques publiques de manière à satisfaire les appétits du privé dans les
secteurs qui lui échappaient encore en partie.
Sécurité des aliments, normes de toxicité, assurance-maladie, prix des médicaments, liberté du Net, protection de la vie privée, énergie,
culture, droits d’auteur, ressources naturelles,
formation professionnelle, équipements publics, immigration : pas un domaine d’intérêt
général qui ne passe sous les fourches caudines
du libre-échange institutionnalisé. L’action politique des élus se limitera à négocier auprès des
entreprises ou de leurs mandataires locaux les
miettes de souveraineté qu’ils voudront bien
leur consentir.
Il est d’ores et déjà stipulé que les pays signa-

taires assureront la « mise en conformité de
leurs lois, de leurs règlements et de leurs procédures » avec les dispositions du traité. Nul doute
qu’ils veilleront scrupuleusement à honorer cet
engagement. Dans le cas contraire, ils pourraient faire l’objet de poursuites devant l’un des
tribunaux spécialement créés pour arbitrer les
litiges entre les investisseurs et les États, et dotés du pouvoir de prononcer des sanctions commerciales contre ces derniers.
L’idée peut paraître invraisemblable ; elle s’inscrit pourtant dans la philosophie des traités
commerciaux déjà en vigueur. L’année dernière,
l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a
ainsi condamné les États-Unis pour leurs boîtes
de thon labellisées « sans danger pour les dauphins », pour l’indication du pays d’origine sur
les viandes importées, ou encore pour l’interdiction du tabac parfumé au bonbon, ces mesures protectrices étant considérées comme des
entraves au libre-échange. Elle a aussi infligé à
l’Union européenne des pénalités de plusieurs
centaines de millions d’€ pour son refus d’importer des organismes génétiquement modifiés
(OGM). La nouveauté introduite par l’APT et le
TTP, c’est qu’ils permettraient aux multinationales de poursuivre en leur propre nom un pays
signataire dont la politique aurait un effet restrictif sur leur abattage commercial.
Sous un tel régime, les entreprises seraient en
mesure de contrecarrer les politiques de santé,
de protection de l’environnement ou de régulation de la finance mises en place dans tel ou tel
pays en lui réclamant des dommages et intérêts
devant des tribunaux extrajudiciaires. Composées de trois avocats d’affaires, ces cours spéciales répondant aux lois de la Banque mondiale
et de l’Organisation des Nations unies (ONU) seraient habilitées à condamner le contribuable à

de lourdes réparations dès lors que sa législation rognerait sur les « futurs profits espérés »
d’une société.
Ce système « investisseur contre État », qui
semblait rayé de la carte après l’abandon de
l’AMI en 1998, a été restauré en catimini au fil
des années. En vertu de plusieurs accords commerciaux signés par Washington, 400 millions
de dollars sont passés de la poche du contribuable à celle des multinationales pour cause
d’interdiction de produits toxiques, d’encadrement de l’exploitation de l’eau, du sol ou du
bois, etc. (4) Sous l’égide de ces mêmes traités,
les procédures actuellement en cours - dans des
affaires d’intérêt général comme les brevets
médicaux, la lutte antipollution ou les lois sur le
climat et les énergies fossiles - font grimper les
demandes de dommages et intérêts à 14 milliards de dollars.
L’APT alourdirait encore la facture de cette extorsion légalisée, compte tenu de l’importance
des intérêts en jeu dans le commerce transatlantique. Trois mille trois cent entreprises européennes sont présentes sur le sol américain par
le biais de vingt-quatre mille filiales, dont chacune peut s’estimer fondée un jour ou l’autre
à demander réparation pour un préjudice commercial. Un tel effet d’aubaine dépasserait de
très loin les coûts occasionnés par les traités
précédents. De leur côté, les pays membres de
l’Union européenne se verraient exposés à un
risque financier plus grand encore, sachant que
quatorze mille quatre cent compagnies américaines disposent en Europe d’un réseau de cinquante mille huit cent filiales. Au total, ce sont
soixante-quinze mille sociétés qui pourraient se
jeter dans la chasse aux trésors publics.
Officiellement, ce régime devait servir au départ à consolider la position des investisseurs

dans les pays en développement dépourvus de
système juridique fiable ; il leur permettait de
faire valoir leurs droits en cas d’expropriation.
Mais l’Union européenne et les États-Unis ne
passent pas précisément pour des zones de
non-droit ; ils disposent au contraire d’une justice fonctionnelle et pleinement respectueuse
du droit à la propriété. En les plaçant malgré
tout sous la tutelle de tribunaux spéciaux, l’APT
démontre que son objectif n’est pas de protéger les investisseurs, mais bien d’accroître le
pouvoir des multinationales.

Notes :
Extraits d'un article paru dans le Monde Diplomatique de novembre 2013. Pour lire la version
intégrale (beaucoup plus longue !) : http://goo.gl/
l88TLf
(1) Lire Le nouveau manifeste du capitalisme
mondial, Le Monde diplomatique, février 1998.
(2) Some secrecy needed in trade talks : Ron Kirk,
Reuters, 13 mai 2012.
(3) Zach Carter, Elizabeth Warren opposing
2EDPDWUDGHQRPLQHH0LFKDHO)URPDQ+XI¿QJ
ton Post, 19 juin 2013.
(4) Table of foreign investor-state cases and
claims under NAFTA and other US “trade” deals
(PDF), Public Citizen, août 2013. !

&+5212/2*,(
pour les accords transatlantiques
Présent :
16-20 décembre 2013 – Troisième cycle de négociations à Washington 

Passé :
11-15 novembre – Deuxième cycle de négociations à Bruxelles 

8-12 juillet 2013 – Premier cycle de négociations à Washington 

4 juillet 2013 – Vote au Parlement européen d'une résolution refusant le report des négociations malgré la surveillance américaine des communications des négociateurs européens 

14 juin 2013 – Le Conseil de l'UE approuve le lancement des négociations de TAFTA  

13 février 2013 –
Signature d'une déclaration de Barack
Obama, Herman Van
Rompuy et José Manuel Barroso initiant
les procédures nécessaires au lancement des
négociations de TAFTA

23 mai 2013 – Le Parlement européen adopte le mandat de négociation de la Commission européenne 

11 février 2013 – Publication des recommandations du groupe
de travail de haut niveau mis en place en 2011 

25 avril 2013 – Vote de la résolution préparant le mandat de négociation de la Commission européenne au sein de la commission « commerce international » (INTA) du Parlement européen 

7-8 février 2013 – Le Conseil européen se prononce en faveur d'un « accord commercial global » 

21 mars 2013 – Publication de la déclaration de la société civile « Sortir la "propriété intellectuelle" de TAFTA » 

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LE LOT EN ACTION n° 77 - vendredi 20 décembre 2013 

28 novembre 2011 – L'Union européenne et les États-Unis mettent en place un
groupe de travail de haut niveau sur la croissance et l'emploi, destiné à trouver des
solutions à la crise économique, mené par Ron Kirk et Karel De Guchtc.

*XLGHGHQDYLJDWLRQSRXUDIIURQWHUOHJUDQGPDUFKÃWUDQVDWODQWLTXH
Par ATTAC France

L

e 8 juillet 2013, l’Union européenne et les États-Unis ont entamé des négociations
en vue de conclure un accord commercial bilatéral, le Partenariat Transatlantique
de Commerce et d’Investissement (PTCI/TAFTA). C’est l’aboutissement de plusieurs
DQQpHVGHOREE\LQJGHVJURXSHVLQGXVWULHOVHWÀQDQFLHUVHXURSpHQVHWpWDWVXQLHQV
Le 8 juillet 2013, l’Union européenne et
les États-Unis ont entamé des négociations en vue de conclure un accord commercial bilatéral, le Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissement
(PTCI/TAFTA). C’est l’aboutissement de plusieurs années de lobbying des groupes industriels et financiers, européens et étatsuniens.
Le partenariat transatlantique serait un des
accords de libre-échange et de libéralisation
de l’investissement les plus importants jamais
conclus, représentant la moitié du PIB mondial
et le tiers des échanges commerciaux. Comme
d’autres accords bilatéraux signés récemment
ou en cours de négociations - notamment
l’accord UE-Canada - le PTCI ne se contentera pas d’abolir les barrières douanières. Il
s’étendra aussi aux « barrières non-tarifaires ».
En effet, toute réglementation, même décidée démocratiquement, peut être considérée
comme un obstacle au commerce. Le PTCI va
donc viser le démantèlement, ou l’affaiblissement, de toutes les normes qui limitent les
profits des entreprises européennes ou étatsuniennes, en fonction de leurs intérêts respectifs.
Le volet « investissement » du mandat de négociation du PTCI prévoit en outre un mécanisme
particulièrement menaçant, dit « de règlement
des différends » qui pourraient survenir entre
des acteurs économiques privés et l’un des
gouvernements. L’accord UE-Canada, qui n’est
pas encore ratifié, contient une telle procédure.
L’introduction d’un tel mécanisme ad-hoc, à travers la nomination d’experts « arbitres » qui délibéreraient indépendamment des juridictions
publiques nationales ou communautaires, permettrait aux transnationales de poursuivre des
États dont les normes sanitaires, écologiques
ou sociales, ou toute autre réglementation protectrice des consommateurs ou des économies
locales, apparaîtraient comme des entraves aux
investissements étrangers. L’objectif : étendre le
champ possible des investissements et « sécuriser » la liberté et les bénéfices des investisseurs.
Le PTCI pourrait avoir des conséquences considérables dans bien d’autres domaines qui dépassent largement le périmètre du commerce.
Il renforcerait par exemple drastiquement les
droits de propriété intellectuelle des acteurs
économiques privés et du domaine du brevetable, et pourrait donner aux multinationales
des nouvelles technologies de l’information
un pouvoir accru de contrôle des données de
l’Internet, notamment celles relatives aux citoyens. Pour la Commission européenne, qui
négocie au nom de tous les pays de l’Union
européenne, il s’agit d’aligner le PTCI sur « le
plus haut niveau de libéralisation » qui soit.
Elle souhaite même ériger l’accord en modèle.
Ce Guide de navigation pour affronter le
grand marché transatlantique décrypte les principaux risques émanant de ce projet d’accord.

$OHUWH/DGLPLQXWLRQ
des droits de douane et
OHVDWWDTXHVFRQWUHOHVQRUPHV
VRFLDOHVVDQLWDLUHVHWÃFRORJLTXHV
Le mandat donné à la Commission européenne par le Conseil des ministres européen
du commerce du 14 juin 2013 appelle à une
« réduction substantielle des tarifs douaniers ».
Si les droits de douane sont en moyenne assez faibles de part et d’autre de l’Atlantique, ils restent élevés dans certains secteurs.
Dans l’agriculture par exemple, les droits de
douane moyens sont de 7 % côté États-Unis
et de 13 % côté Union européenne. Ces droits
de douane protègent certains secteurs vis-àvis d’une agriculture étatsunienne plus industrielle et plus « compétitive », du fait notamment de la médiocrité des protections sociales
et environnementales outre-Atlantique. Les
droits de douane permettent également à l’UE
de se protéger d’un taux de change plus favorable pour les productions étatsuniennes. Que
se passerait-il si ces droits de douane étaient
démantelés ? Face à l’arrivée massive de nouveaux produits agricoles américains, notre
propre agriculture n’aurait d’autre possibilité
que de généraliser le modèle agro-exportateur
défendu par les transnationales européennes.
La concurrence accrue aboutirait à la contraction des coûts de production, qui exigerait
d’affaiblir les standards environnementaux,
alimentaires, sociaux. Les perspectives de promotion des circuits courts et de la relocalisation des activités agricoles, de l’agroécologie
et de l’agriculture paysanne disparaîtraient.
L’argument principal des promoteurs du PTCI
porte sur les retombées économiques. Pourtant, d’après une étude de la Commission européenne, le gain en terme de PIB est estimé à
0,1 % pour 10 ans, soit moins de 0,01 % par
an… Des « retombées » en vérité tout à fait insignifiantes comparées aux risques qui pèsent sur
l’emploi et les droits sociaux. Ceux-ci pourraient
en effet être revus à la baisse dans le cadre
de l’« harmonisation » des normes sociales.
Ainsi par exemple, d’après la Confédération
syndicale étatsunienne AFL-CIO, l’ALENA (accord similaire entre le Mexique, les États-Unis
et le Canada) a déjà coûté 1 million d’emplois
du fait notamment de l’abaissement des tarifs
douaniers et des restructurations d’entreprises
devenues « non-compétitives ». Par cette extension géographique de la compétition économique, le marché transatlantique favoriserait
les fusions/acquisitions d’entreprises, donnant
aux firmes multinationales un contrôle de plus
en plus grand sur l’économie et la finance.
&RQFUÂWHPHQWXQHQRXYHOOHÃWDSHGÃFL

VLYHGDQVOnKLVWRLUHGHODGÃUÃJXODWLRQ
Depuis les années 90, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a été le moteur
de la libéralisation du commerce. En son sein,
plus de 150 pays négocient la baisse des droits
de douane sur de nombreux biens et services, la suppression des barrières non tarifaires, ainsi que l’extension du domaine du
libre-échange et du marché, par exemple aux
services publics et à la propriété intellectuelle.
La marche de l’OMC vers la dérégulation totale du commerce s’est rapidement heurtée à
de nombreux obstacles : mobilisations de la
société civile d’une part, qui récusait les conséquences dramatiques du libre-échange, dénonciation de la mainmise des grandes puissances sur les pays en développement, d’autre
part. Constatant le relatif blocage de l’OMC,
les grandes puissances, et notamment l’Union
européenne et les États-Unis, se sont engagées dans une stratégie bilatérale et birégionale avec leurs partenaires commerciaux. Elles
profitent alors d’un rapport de force très défavorable aux pays les plus pauvres. Lorsque
les accords bilatéraux se négocient entre économies de puissance comparable, l’avantage
consiste alors pour les négociateurs, à l’abri
du regard du public, à pouvoir aller beaucoup plus loin que dans le cadre de l’OMC
dans l’instauration d’un système commercial
conçu pour et avec les firmes multinationales.

$OHUWH/DPDUFKDQGLVDWLRQ
GHQRXYHDX[SDQVGHOnÃFRQRPLH
Les négociations du PTCI ne consistent pas
uniquement à abattre les barrières tarifaires.
Il s’agira aussi de réduire toute barrière réglementaire à l’extension du domaine du libreéchange, notamment dans les secteurs des
services. La distribution d’eau et d’électricité,
l’éducation, la santé, la recherche, les transports,
l’aide aux personnes… ces secteurs qui pour
beaucoup relèvent encore du service public,
pourraient ainsi être ouverts à la concurrence.
Les négociations du PTCI risquent notamment
de conduire à l’ouverture des marchés publics
en Europe mais aussi aux États-Unis, comme
le souhaitent les lobbies européens ; les collectivités locales pourraient être contraintes de
lancer des appels d’offres ouverts aux multinationales. Avec à la clé des règles strictes qui
ne leur permettront plus de favoriser les entreprises, emplois et produits locaux (et donc
le développement local), ni d’adopter des
normes environnementales ou sociales élevées.
Le gouvernement français s’est targué d’avoir
préservé l’« exception culturelle », qui permet de subventionner en partie la création
artistique, audiovisuelle notamment. Mais
l’exception incluse dans le mandat de négociations ne concerne que le secteur de l’audiovisuel : aucune restriction n’a été prévue pour
les autres secteurs de la culture et du numérique. Cette exclusion partielle du mandat de
négociation n’est par ailleurs pas définitive :
à tout moment, la Commission peut demander l’élargissement de son mandat de négociations. Et ces secteurs ne seront pas à l’abri
du mécanisme de règlement des différends.
Dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, le PTCI pourrait reprendre les éléments présents dans le
projet « ACTA » (Anti-counterfeiting Trade
Agreement ou Accord commercial anti-contre-

façon), qui prévoyait de fortement renforcer les
droits de propriété intellectuelle et qu’une large
mobilisation avait conduit à l’échec en juillet
2012. Au nom de la lutte contre le « piratage »,
il pourrait en effet permettre une surveillance
généralisée du réseau et réduire la liberté d’expression sur Internet. Autre conséquence, l’accès des consommateurs à des médicaments
abordables (génériques) pourrait être menacé.
Il s’agit aussi de s’attaquer aux règles sanitaires, environnementales – et notamment
de bien-être animal dans le secteur agricole
et alimentaire – qui font « obstacle » au commerce. Les États-Unis utiliseront l’opportunité
du PTCI pour contraindre l’Union européenne à
l’abandon de ses mesures et principes (comme
le principe de précaution) jugés « protectionnistes » et à l’adoption des normes américaines.

&RQFUÂWHPHQW
Le bœuf aux hormones représente la plus
grande partie de la production et de la consommation de bœuf aux États-Unis ; la production
et l’importation en sont interdites dans l’UE,
pour des raisons de risques sanitaires. L’OMC
avait déjà donné raison aux États-Unis et au Canada dans le cadre de leur plainte contre l’UE,
en autorisant la mise en place de mesures de
rétorsion. Qu’en sera-t-il dans le cadre du PTCI ?
La question se pose aussi pour les volailles désinfectées avec des solutions chlorées, que les
États-Unis souhaitent pouvoir exporter dans
l’UE. L’accord UE-Canada, s’il était ratifié, autoriserait les firmes à porter plainte contre les
États qui refusent le bœuf aux hormones, et ouvrirait directement la voie à un accord UE-USA.
À ce jour, 52 variétés d’OGM sont autorisées à l’importation dans l’UE ; les puissantes multinationales semencières et lobbies agro-industriels européens et américains
font pression pour que la liste soit élargie.
Les clauses de sauvegarde décidées par certains pays comme la France, qui refusent la
plantation d’OGM sur leur territoire, pourraient être attaquées par une multinationale
via le mécanisme de règlement des différends.
Pour l’industrie européenne comme étatsunienne, et notamment pour les industries
extractives, les négociations du PTCI et l’accord UE-Canada sont une aubaine : l’occasion d’obtenir la remise en cause d’un certain nombre de protections ou de régulations
écologiques, par exemple sur l’exploitation
des gaz de schiste qui demeure interdite en
France et en Bulgarie, ou encore de la réglementation européenne REACH sur les produits chimiques, jugée trop contraignante.
Les banques et assurances se frottent les
mains : le PTCI sera aussi l’occasion pour les
lobbies financiers d’amoindrir les instruments
de régulation financière et bancaire et d’approfondir la libéralisation des services financiers. Il
deviendra impossible de renforcer le contrôle
des banques, de taxer les transactions financières, de lutter contre les fonds spéculatifs.
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LE LOT EN ACTION n° 77 - vendredi 20 décembre 2013

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*XLGHGHQDYLJDWLRQSRXUDIIURQWHUOHJUDQGPDUFKÃWUDQVDWODQWLTXHVXLWH

$OHUWH8QHDWWDTXHVDQV
SUÃFÃGHQWFRQWUHODGÃPRFUDWLH
OHVWUDQVQDWLRQDOHVºODPDQxXYUH
OHFRQWUÎOHFLWR\HQºODWUDSSH
Les multinationales européennes et leurs lobbies, comme Business Europe, ont déployé
un lobbying intense en perspective de l’ouverture des négociations du PTCI. Les intérêts industriels prévalent auprès des institutions européennes, comme en témoignent la
composition et le fonctionnement du groupe
de travail de haut niveau mis en place par
l’Union et les États-Unis pour examiner les effets de l’accord et faire des recommandations.
La Commission a multiplié les consultations
auprès des transnationales européennes. Ainsi,
parmi les 130 rendez-vous pris par la Commission pour discuter avec les parties-prenantes
de l’accord, 119 concernaient des transnationales ou des lobbies industriels de premier
plan. Dans le même temps, le public demeure
dans la désinformation la plus totale. Sans forte
mobilisation citoyenne, l’opacité des négociations restera la règle, puisque pour l’heure,
le mandat de la Commission européenne
n’a pu être connu que grâce à des fuites.
Mais le premier danger pour la démocratie
concerne le mécanisme d’arbitrage « investisseur-État » prévu dans le mandat donné à
la Commission européenne. Ce mécanisme

de règlement des différends, qui figure déjà
dans l’accord UE-Canada, permettrait aux
transnationales de porter plainte contre un
État ou une collectivité territoriale dès lors
qu’une loi ou qu’une réglementation fera
entrave au commerce et à l’investissement.
Pour les multinationales, l’enjeu est immense.
Il s’agit d’obtenir la possibilité d’agir en véritable
« police de l’investissement », d’obliger les États
à se conformer à leurs règles, et de pouvoir éliminer tout obstacle à leurs profits présents mais
aussi futurs ; des obstacles tels que des normes
sanitaires, écologiques, sociales, votées démocratiquement, et remises en cause au nom
du principe sacré du droit des investisseurs !
On trouve de nombreux exemples de plaintes
de multinationales dans le cadre d’accords bilatéraux d’investissement déjà conclus. Certains
États ont ainsi été condamnés à des amendes
très dissuasives, se chiffrant souvent en millions, voire en milliards de dollars (Nouvelle-Zélande, Uruguay, Argentine…).

Lone Pine et les gaz de schiste
Dans le cadre d’un mécanisme similaire au
mécanisme d’arbitrage « investisseur-État »
envisagé dans le PTCI, la multinationale Lone
Pine poursuit le gouvernement canadien et de-

mande 250 millions de dollars de réparation
pour des investissements et des profits qu’elle
ne peut réaliser en raison du moratoire sur l’extraction des gaz de schiste mis en place par le
Québec. En France, grâce à des mobilisations
populaires importantes, la fracturation hydraulique est pour l’instant interdite. Mais régulièrement, les industriels du secteur reviennent à la
charge pour convaincre les autorités des bienfaits économiques de cette extraction ultra-polluante. Que se passera-t-il si les géants de l’énergie européens ou américains utilisent le PTCI
pour poursuivre le gouvernement français ?

Conclusion
En 1998, une mobilisation citoyenne internationale avait réussi à mettre en échec un projet
d’accord international négocié dans le cadre de
l’OCDE, qui visait une libéralisation de l’investissement pour les firmes transnationales, l’Accord
Multilatéral pour l’Investissement (AMI). L’Accord commercial anti-contrefaçon (ACTA) a lui
aussi été refusé en juillet 2012 par les eurodéputés suite à une large mobilisation des citoyens
européens. Il est donc possible de stopper cette
soumission des citoyens et de la nature aux intérêts marchands des multinationales.
Nous devons obtenir la non-ratification du

traité entre le Canada et l’Union européenne
car il contient déjà l’essentiel des dispositions
que nous refusons, et le blocage des négociations sur le PTCI, car il représente une menace
pour les citoyens européens et étatsuniens.
En France, Attac est à l’initiative de la constitution d’un collectif qui s’oppose à ce projet d’accord et qui rassemble des dizaines de réseaux
citoyens, organisations associatives, syndicales
et politiques.
Nous mènerons une campagne de longue
haleine qui mobilisera toute l’association (réunions publiques, documents d’information,
site Internet, interpellation des élus et candidats aux élections européennes, initiatives publiques…) afin que la négociation de cet accord
soit remise en cause !
À lire
Le mandat de la Commission du 17 juin
2013, sur le site Contre la cour http://bit.
ly/18fh8Y4
Une déclaration transatlantique des droits
des multinationales, traduction française
du rapport rédigé par le réseau Seattle to
Brussels, Corporate Europe Observatory et
Transnational Institute www.france.attac.
org/TAFTA
Dossier TAFTA sur le site de la Quadrature
du net www.laquadrature.net/fr/TAFTA
Public citizen www.citizen.org AITEC http://
aitec.reseau-ipam.org

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En 2012 le géant Swedish energy a porté
plainte contre l’Allemagne demandant 3,7
milliards d’€ en compensation de profits perdus suite à l’arrêt de deux de ses centrales nucléaires. La plainte suivait la décision du gouvernement fédéral allemand de supprimer
progressivement l’énergie nucléaire après le
désastre nucléaire de Fukushima (2).

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Au travers d’un traité bilatéral d’investissements, le géant du tabac Philip Morris poursuit
en justice l’Uruguay et l’Australie sur leurs lois
anti-tabac.
L’entreprise soutient que les avertissements
sanitaires sur les paquets de cigarettes et les
emballages les empêchent d’afficher clairement le logo de leur marque, causant une perte
substantielle de leur part de marché (1).

P 18

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Lorsque l’Argentine a gelé les tarifs des services essentiels (énergie, eau...) et dévalué sa
monnaie en réponse à la crise financière de
2001-2002, elle fut frappée par plus de 40
plaintes de sociétés comme CMS energy (US),
Suez et Vivendi (France). À la fin de 2008, les
condamnations contre le pays totalisaient 1.15
M$ (3). En mai 2013, des investisseurs slovaques
et chypriotes poursuivaient en justice la Grèce
concernant l’échange de créance sur sa dette
souveraine de 2012 qu’Athènes a dû négocier
avec ses créditeurs pour obtenir l’aide monétaire de l’UE et du FMI (4). L’UE et le FMI ont tous
deux averti que les accords sur les investissements pouvaient sévèrement affecter la capacité des États à lutter contre la crise économique
et financière (5).

LE LOT EN ACTION n° 77 - vendredi 20 décembre 2013

Sources :

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Lone pine vs Canada
sur la base de l’ALENA (Accord de libreéchange Nord-Américain), la société américaine Lone Pine Ressources Inc. demande 250
millions de dollars américains de compensation
au Canada. Le « crime » du Canada : la province
canadienne du Québec a décrété un moratoire
sur l’extraction d’huile et gaz de schiste en raison du risque environnemental de cette technologie (6).

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Fin 2012, l’assureur néerlandais Achmea (anciennement Eureko) a reçu 22 millions d’€ de
compensation du gouvernement slovaque
pour avoir remis en cause, en 2006, la privatisation de la santé engagée par l’administration
précédente, et demandé aux assureurs de santé d’opérer sans chercher de profits (7).  

3RUWHU¿HOG 0DWWKHZ & DQG %\UQHV &KULVWR
pher R. (2011) Philip Morris vs Uruguay. Will investor-State arbitration send restrictions on tobacco
marketing up in smoke ? InvestmentTreaty News.
http://goo.gl/lp2EU5 [15-05-2013].
(2) Bernasconi-Osterwalder, Nathalie/ Hoffmann,
Rhea Tamara (2012),
La sortie du nucléaire en Allemagne sur le banc
d’essai d’un recours d’arbitrage international d’investissement ? Aperçu du plus récent différend
entre Vattenfall et l'État allemand.
http://goo.gl/5jc0eb [23-05-2013].
(3) Phillips, Tony (2008) Argentina Versus the
World Bank : Fair Play or Fixed Fight ?, Center for
International Policy (CIP), http://goo.gl/ZCOeG7
[15-05-2012]. Peterson, Luke Erik (2008) Round-Up
: Where things stand with Argentina and its many
investment treaty arbitrations, Investment Arbitration Reporter, 17 décembre.
(4) Perry, Sebastian (2013) Bondholders pursue
Greece over debt haircut, Global Arbitration
Review, 7 mai.
(5) CNUCED (2011) Sovereign Debt Restructuring
and International Investment Agreements, Issues
Note No 2, July, http://goo.gl/z5J4Ru [15-052013]; International Monetary Fund (2012)
The Liberalization and Management of Capital
Flows: An Institutional View.
http://goo.gl/kP0vC [15-05-2013].
(6) Corporate Europe Observatory/ Council of
Canadians/ Transnational Institute (2013) The
right to say no. EU-Canada trade agreement
threatens fracking bans.
http://goo.gl/qCPOgo [15-05-2013].
(7) Hall, David (2010) Challenges to Slovakia and
Poland health policy decisions : use of investment treaties to claim compensation for reversal
of privation/liberalisation policies. http://goo.gl/
DGdX2Z [23-05-2013]