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TEXTES POUR ETUDIER LES POINTS DE VUE NARRATIFS

TEXTE 1

Se passionnant pour la question sociale, Victor Hugo s'est inspiré de


l'histoire véridique de Claude Gueux pour écrire, dans un livre
consacré à cet homme, un réquisitoire contre la peine de mort.

Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre


ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse,
et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant
le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment
sur leur chemin. L'ouvrier était capable, habile, intelligent, fort mal
traité par l'éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire
et sachant penser. Un hiver, l'ouvrage manqua. Pas de feu, ni de pain
dans le galetas. L'homme, la fille et l'enfant eurent froid et faim.
L'homme vola. Je ne sais ce qu'il vola, je ne sais où il vola. Ce que je
sais, c'est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la
femme et pour l'enfant, et cinq ans de prison pour l'homme.
L'homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de
Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont
on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous
parlons de progrès, c'est ainsi que certaines gens le comprennent et
l'exécutent. Voilà la chose qu'ils mettent sous notre mot.
Poursuivons :
Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit et dans un atelier
pour le jour. Ce n'est pas l'atelier que je blâme.
Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais, était
une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé, quoique
jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires,
l'œil doux et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière
bien modelée, les narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre
dédaigneuse. C'était une belle tête. On va voir ce que la société en a
fait.

Victor Hugo, Claude Gueux, 1834.


TEXTE 2

Les lignes suivantes constituent le début du roman.

Je suis né le 15 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on


trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas
mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois
monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce
des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans
un pan de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout
ombragée de platanes et séparée des ateliers par un vaste jardin.
C'est là que je suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les
seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante
a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un im-
périssable souvenir, et lorsqu'à la ruine de mes parents il m'a fallu me
séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des
êtres.
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas
bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a
souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment,
reçut en même temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et
celle de la disparition d'un de ses clients de Marseille, qui lui
emportait plus de quarante mille francs ; si bien que M. Eyssette,
heureux et désolé du même coup, se demandait, comme l'autre, s'il
devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour
l'heureuse arrivée du petit Daniel...

Alphonse Daudet, Le Petit


Chose, 1868.

Compréhension : Citez les personnages évoqués dans ces deux


extraits. Quels sont les plus importants ?

Auteur, narrateur, personnage :

1. Qui est l'auteur de chacun de ces textes ? Cherchez au CDI ou sur


Internet un résumé de la vie de chacun d’eux et au moins deux titres
d'œuvres rédigées par ces écrivains.

2. Quels pronoms personnels chacun des narrateurs utilise-t-il pour


mener son récit ? À votre avis, dans quelle intention fait-il ce choix ?

3. D'après le titre, quel est le personnage principal de ces extraits de


nouvelle ou de roman ? Comment chacun se prénomme-t-il ?

4. Le deuxième texte est un roman autobiographique : qui est alors le


« petit Daniel» (1. 19), selon vous ?

Fonction du narrateur :

5. Relisez les lignes 11 à 15 du texte 1. Comment qualifieriez-vous


ces propos ? S'agit-il d'un passage de récit ? Trouvez un exemple
équivalent dans le texte 2.

6. Dans le texte 1, relevez le champ lexical de l'emprisonnement (1.


10 à 15). Que veut montrer Victor Hugo ?

7. Comment qualifier la tonalité de chacun de ces deux textes :


enthousiaste, critique, nostalgique. argumentatif ?

8. Quelle image, positive ou négative, chaque narrateur donne-t-il de


son personnage ?

TEXTE 3

Le narrateur est dans sa chambre, la nuit. Il épluche des documents


administratifs.

Je m'écarquillais les yeux à déchiffrer les souscriptions, quand je


crus entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris
point garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque
étoffe. Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque
indistinct, me fit passer sur la peau un singulier petit frisson
désagréable. C'était tellement bête d'être ému, même à peine, que je
ne voulus pas me retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais
alors de découvrir la seconde des liasses qu'il me fallait ; et je trou-
vais justement la troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé
contre mon épaule, me fit faire un bond de fou à deux mètres de là.
Dans mon élan, je m'étais retourné, la main sur la poignée de mon
sabre, et certes, si je ne l'avais pas senti à mon côté, je me serais
enfui comme un lâche.
Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière
le fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt. Une telle secousse me
courut dans les membres que je faillis m'abattre à la renverse ! Oh !
Personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces
épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond ; on ne sent plus
son cœur ; le corps entier devient mou comme une éponge ; on dirait
que tout l'intérieur s'écroule.
Je ne crois pas aux fantômes ; eh bien ! J'ai défailli sous la
hideuse peur des morts et j'ai souffert, oh ! souffert en quelques
instants plus qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible
des épouvantes surnaturelles.
Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être ! Mais elle parla
; elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les
nerfs. Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je
retrouvai ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je
faisais ; mais cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu
d'orgueil de métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi,
une contenance honorable. Je posais pour moi et pour elle sans
doute, pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis
rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans
l'instant de l'apparition, je ne songeais à rien. J'avais peur.
Elle dit : « Oh ! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand
service ! »
Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un
mot. Un bruit vague sortit de ma gorge. Elle reprit: « Voulez-vous ?
Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre affreusement. Je
souffre, oh ! Je souffre ! » Et elle s'assit doucement dans mon
fauteuil. Elle me regardait. « Voulez-vous ? »
Je fis: « Oui ! » de la tête, ayant encore la voix paralysée. Alors elle
me tendit un peigne en écaille et elle murmura : « Peignez-moi, oh!
peignez-moi ; cela me guérira ; il faut qu'on me peigne. Regardez ma
tête... Comme je souffre ; et mes cheveux, comme ils me font mal ! »
Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il,
pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.
Pourquoi ai-je fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce
peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui
me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si
j'eusse manié des serpents ? Je n'en sais rien.

Guy de Maupassant, « Apparition », 1883.

Compréhension : Croyez-vous à l'histoire racontée par le narrateur ?


Pourquoi ?

1. Qui est le narrateur ? Qui est le personnage principal ? Pour


répondre, étudiez les pronoms personnels utilisés.

2. Quels sont les temps employés dans ce récit ? Justifiez leur emploi.

3. Énumérez les signes qui annoncent l'apparition. Qu'est-ce qui en


fait le mystère et l'étrangeté ?

4. Que demande l'apparition, et sur quel ton ? Observez notamment


les types de phrases employés.

5. Qu'est-ce qui rend cette apparition émouvante, bien qu'elle soit


effrayante ?

6. Quelles sont les différentes sensations du narrateur (1. 5 à 20) ?


Quel sentiment éprouve-t-il tout au long de cette scène ? Relevez les
synonymes de ce sentiment employés dans le texte, et commentez
leur progression.

7. Observez la ponctuation des lignes 13 à 20, puis relevez les


interjections employées. Quels indices ces indications fournissent-elles
sur l'état d'esprit du personnage ?

8. À la ligne 31, comment le narrateur réagit-il aux demandes de


l'apparition ? Comment sa peur se manifeste-t-elle ?

9. Relisez les lignes 35 à 44. Le narrateur obéit-il à la demande de


l'apparition ? Montrez qu'il ne maÎtrise pas la situation et qu'il agit
presque malgré lui.
10. Quels sont les temps employés dans les quatre dernières lignes ?
À quel moment le narrateur se pose-t-il ces questions ?

11. Quelle explication donnez-vous à l'événement raconté ici ?

Synthèse : D'après vous, le texte aurait-il été aussi effrayant si le


narrateur avait employé la troisième personne du singulier, au lieu de
la première ?

EXPRESSION ECRITE :

Imaginez la suite de ce récit.

Méthode :
a) Je conserve le même système de récit : première personne et
temps du passé.

b) Je tiens compte de l'atmosphère décrite : les événements que


j'évoque doivent être étranges ou inquiétants.

LECON :

Dans un récit à la première personne, le narrateur est


généralement un personnage de l'histoire. Il fait part de ses expé-
riences, de ses sentiments et de ses sensations, comme héros ou
comme narrateur-témoin. Cela donne au récit une vraisemblance
qui permet au lecteur de mieux adhérer à l'histoire.
L’emploi de la première personne joue un rôle particulièrement
important dans les récits fantastiques, parce qu'elle contribue à
brouiller les frontières entre rêve et réalité. Le lecteur ne bénéficie
donc d'aucune explication rationnelle pour comprendre les
phénomènes surnaturels auxquels il assiste.

TEXTE 4
Avant son départ pour l'Amérique, Johan Suter se rend dans un petit
village.

Ces paisibles campagnards bâlois furent tout à coup mis en émoi


par l'arrivée d'un étranger. Même en plein jour, un étranger est
quelque chose de rare dans ce petit village de Rünenberg ; mais que
dire d'un étranger qui s'amène à une heure indue, le soir, si tard,
juste avant le coucher du soleil ? Le chien noir resta la patte en l'air et
les vieilles femmes 1aissèrent choir leur ouvrage. [...] Quant au
groupe des buveurs, «Au Sauvage », ils avaient cessé de boire et
observaient l'étranger par en-dessous. Celui-ci s'était arrêté à la
première maison du pays et avait demandé qu'on veuille bien lui
indiquer l'habitation du syndic de la commune. Le vieux Buser, à qui il
s'adressait, lui tourna le dos et, tirant son petit-fils Hans par l'oreille,
lui dit de conduire l'étranger chez le syndic. Puis il se remit à bourrer
sa pipe, tout en suivant du coin de l'œil
l'étranger qui s'éloignait à longues enjambées derrière l'enfant
trottinant.
On vit l'étranger pénétrer chez le syndic.
Les villageois avaient eu le temps de le détailler au passage.
C'était un homme grand, maigre, au visage prématurément flétri.
D'étranges cheveux d'un jaune filasse sortaient de dessous un
chapeau à boucle d'argent. Ses souliers étaient cloutés. Il avait une
grosse épine à la main.
Et les commentaires d'aller bon train. « Ces étrangers, ils ne
saluent personne », disait Buhri, l'aubergiste, les deux mains croisées
sur son énorme bedaine. « Moi, je vous dis qu'il vient de la ville »,
disait le vieux Siebenhaar qui autrefois avait été soldat en France ; et
il se mit à conter une fois de plus les choses curieuses et les gens
extravagants qu'il avait vus chez les Welches. Les jeunes filles avaient
surtout remarqué la coupe raide de la redingote et le faux col à
hautes pointes qui sciait le bas des oreilles ; elles potinaient à voix
basse, rougissantes, émues. Les gars, eux, faisaient un groupe
menaçant auprès de la fontaine ; ils attendaient les événements,
prêts à intervenir.
Bientôt, on vit l'étranger réapparaître sur le seuil. Il semblait très
las et avait son chapeau à la main. Il s'épongea le front avec un de
ces grands foulards jaunes que l'on tisse en Alsace. Du coup, le
bambin qui l'attendait sur le perron se leva, raide. L'étranger lui
tapota les joues, puis il lui donna un thaler, foula de ses longues
enjambées la place du village, cracha dans la fontaine en passant.
Tout le village le contemplait maintenant. Les buveurs étaient debout.
Mais l'étranger ne leur jeta même pas un regard, il regrimpa dans la
carriole qui l'avait amené et disparut bientôt en prenant la route
plantée de sorbiers qui mène au chef-lieu du canton.
Cette brusque apparition et ce départ précipité bouleversaient
ces paisibles villageois. L'enfant s'était mis à pleurer. La pièce
d'argent que l'étranger lui avait donnée circulait de main en main.
Des discussions s'élevaient. L'aubergiste était parmi les plus violents.
Il était outré que l'étranger n'ait même point daigné s'arrêter un
moment chez lui pour vider un cruchon. Il parlait de faire sonner le
tocsin pour prévenir les villages circonvoisins et d'organiser une
chasse à l'homme.
Le bruit se répandit bientôt que l'étranger se réclamait de la
commune, qu'il venait demander un certificat d'origine et un
passeport pour entreprendre un long voyage à l'étranger, qu'il n'avait
pas pu faire preuve de sa bourgeoisie et que le syndic, qui ne le
connaissait pas et qui ne l'avait jamais vu, lui avait refusé et certificat
et passeport.
Tout le monde loua fort la prudence du syndic.

Blaise Cendrars, L'Or, 1925.

Compréhension : Quelles sont les principales étapes de l'histoire


racontée ici ?

Le point de vue :

1. À quelle personne le récit est-il fait ?

2. Relevez tous les éléments permettant de déterminer le cadre


spatio-temporel. Où et quand cette scène
se déroule-t-elle ?

3. Selon vous, qui raconte la scène ? Le narrateur est-il un


personnage de l'histoire ?

L’arrivée de l’étranger :

4. Relevez tous les détails qui soulignent le caractère inhabituel d'une


telle visite.

5. Comment les villageois réagissent-ils ? Comment qualifieriez-vous


l'attitude du groupe ?

6. Par quel terme le visiteur est-il désigné tout au long du texte ? À


votre avis, que signifie une telle insistance ?

7. Quel était le but de la visite de l'étranger ? Pourquoi crache-t-il


dans la fontaine en partant ?

Les interventions du narrateur :

8. De quoi les villageois ont-ils peur ? Relevez les termes appartenant


au champ lexical de la rumeur. En quoi peut-on parler de médisance
de leur part ?

9. Qu'apprend-on finalement sur le visiteur ?

10. En quoi la dernière phrase est-elle ironique ? Que dénonce


implicitement le narrateur en décrivant ces « paisibles campagnards»
(l. 1) ?

Synthèse : Quels sentiments expliquent l'accueil réservé à l'étranger


par les villageois ?

EXPRESSION ECRITE :

Le syndic explique à son collègue du village voisin ce qui vient de


se passer : il veut le mettre en garde contre l’étranger. Imaginez son
récit.

Méthode :

a) Je conserve la narration à la 3ème personne, et je rapporte les


paroles prononcées au discours indirect (Il expliqua que... Le maire
ajouta que...).

b) Je tiens compte des caractéristiques des personnages (mentalités,


comportements) et du cadre spatio-temporel de l'histoire.
c) Je n'oublie pas d'inclure dans la narration des commentaires sur
l'attitude ou les propos du maire.

LECON

Dans un récit à la 3ème personne, le narrateur est extérieur à


l’histoire. Il peut choisir de rester neutre ou, au contraire,
d’intervenir dans son récit, en faisant des commentaires implicites
ou explicites.
Le roman est une œuvre de fiction : les personnages sont, en général,
inventés. Cependant, le récit permet au narrateur d’exprimer les
idées ou les jugements de l’auteur.

TEXTE 5

Le texte suivant est le début de la nouvelle.

Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue


d'Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le
don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il
portait un binocle, une petite barbiche noire, et il était employé de
troisième classe au ministère de l'Enregistrement. En hiver, il se
rendait à son bureau par l'autobus et, à la belle saison, il faisait le
trajet à pied, sous son chapeau melon.
Dutilleul venait d'entrer dans sa quarante-troisième année
lorsqu'il eut la révélation de son pouvoir. Un soir, une courte panne
d'électricité l'ayant surpris dans le vestibule de son petit appartement
de célibataire, il tâtonna un moment dans les ténèbres et, le courant
revenu, se trouva sur le palier du troisième étage. Comme sa porte
d'entrée était fermée à clé de l'intérieur, l'incident lui donna à
réfléchir et, malgré les remontrances de sa raison, il se décida à
rentrer chez lui comme il en était sorti, en passant à travers la
muraille. Cette étrange faculté, qui semblait ne répondre à aucune de
ses aspirations, ne laissa pas de le contrarier un peu et, le lendemain
samedi, profitant de la semaine anglaise, il alla trouver un médecin du
quartier pour lui exposer son cas. Le docteur put se convaincre qu'il
disait vrai et, après examen, découvrit la cause du mal dans un
durcissement hélicoïdal de la paroi strangulaire du corps thyroïde. Il
prescrivit le surmenage intensif et, à raison de deux cachets par an,
l'absorption de poudre de pirette tétravalente, mélange de farine de
riz et d'hormone de centaure.
Ayant absorbé le premier cachet, Dutilleul rangea le médicament
dans un tiroir et n'y pensa plus. Quant au surmenage intensif, son
activité de fonctionnaire était réglée par des usages ne
s'accommodant d'aucun excès, et ses heures de loisir, consacrées à la
lecture du journal et à sa collection de timbres, ne l'obligeaient pas
non plus à une dépense déraisonnable d'énergie. Au bout d'un an, il
avait donc gardé intacte la faculté de passer à travers les murs, mais
il ne l'utilisait jamais, sinon par inadvertance, étant peu curieux
d'aventures et rétif aux entraînements de l'imagination. L'idée ne lui
venait même pas de rentrer chez lui autrement que par la porte et
après l'avoir dûment ouverte en faisant jouer la serrure. Peut-être
eût-il vieilli dans la paix de ses habitudes sans avoir la tentation de
mettre ses dons à l'épreuve, si un événement extraordinaire n'était
venu soudain bouleverser son existence.

Marcel Aymé, Le Passe-muraille, 1943.

Compréhension : Quel événement extraordinaire arrive un jour au


personnage ?

L’illusion romanesque :

1. Qui est l'auteur de ce texte ? Le narrateur fait-il partie de


l'histoire ? Justifiez votre réponse.

2. Relevez tous les indices permettant de situer le cadre de l'histoire.


Quel est l'effet produit par ces indications ?

3. Quel est le personnage principal de cette histoire ? Quels détails


montrent que c'est une personne apparemment ordinaire ?

4. Comment Dutilleul réagit-il lorsqu'il prend conscience de son don


singulier ?
5. Un tel personnage correspond-il à l'idée que l'on se fait d'un
héros ? Pourquoi ?

Le point de vue omniscient :

6. Relevez des exemples du texte montrant que le narrateur connaît :


a) les habitudes de Dutilleul ;
b) ses pensées ;
c) ses passe-temps.

7. Quels détails indiquent que le narrateur connaît aussi les autres


personnages et la suite de cette histoire ?

8. Quel regard le narrateur porte-t-il sur le personnage ? Relevez un


ou deux commentaires ironiques justifiant votre réponse.

Synthèse : D'après vos réponses aux questions 1 à 8, pouvez-vous


définir le « point de vue omniscient» ?
Aidez-vous en recherchant l'étymologie du mot omniscient dans le
dictionnaire.

EXPRESION ECRITE :

Vous racontez la consultation de Dutilleul chez son médecin, et


imaginez le diagnostic de ce dernier.

Méthode :

a) J'adopte le point de vue omniscient : je connais donc les pensées


des personnages.

b) J'introduis dans le récit des commentaires ou des explications


concernant les actions des personnages.

c) Si je rapporte directement l'échange entre le médecin et son


patient, je respecte la présentation du dialogue.
LECON

Dans un récit à la troisième personne, le narrateur peut


adopter un point de vue omniscient. Il montre alors un savoir
illimité sur la vie et les pensées des personnages, comme sur les
événements rapportés, passés et futurs. Cette position lui permet
aussi de faire des commentaires, implicites ou explicites, sur
l'histoire qu'il raconte.
Dans ce type de narration, le lecteur en sait plus que les
personnages qui, eux, ont une vision très partielle de l'action. Le
lecteur est en possession d'informations qui lui permettent d'avoir
une vision d'ensemble de l'action, et donc de savoir tout ce qui se
passe au même moment et à des endroits différents.

TEXTE 6

Martine est en train de préparer un vol à l'arraché avec deux amis.

Pendant tout le temps du déjeuner avec sa mère, Martine n'a


presque pas pensé au rendez-vous. Quand elle y pensait, ça l'étonnait
de s'apercevoir que ça lui était égal. Ce n'était sûrement pas pareil
pour Titi. Elle, ça faisait des jours et des jours qu'elle ruminait toute
cette histoire, elle en avait sûrement parlé pendant qu'elle mangeait
son sandwich sur un banc, à côté de son copain. D'ailleurs c'est lui qui
a parlé la première fois de prêter son vélomoteur à Martine, parce
qu'elle n'en avait pas. Mais lui, on ne peut pas savoir ce qu'il pense de
tout cela. Il a de petits yeux étroits où on ne lit absolument rien,
même quand il est furieux ou qu'il s'ennuie.
Pourtant, quand elle est arrivée dans la rue de la Liberté, près de
la place, Martine a senti son cœur tout d'un coup qui paniquait. C'est
drôle, un cœur qui a peur, ça fait « boum, boum, boum », très fort au
centre du corps, et on a tout de suite les jambes molles, comme si on
allait tomber. Pourquoi a-t-elle peur ? Elle ne sait pas très bien, sa
tête est froide, et ses pensées sont indifférentes, même un peu
ennuyées ; mais c'est comme si à l'intérieur de son corps il y avait
quelqu'un d'autre qui s'affolait. En tout cas, elle serre les lèvres et elle
respire doucement, pour que les autres ne voient pas ce qui se passe
en elle. Pourtant, la rue de la Liberté est calme, il n'y a pas grand
monde qui passe. Les pigeons marchent au soleil, sur le bord du
trottoir et dans le ruisseau, en faisant bouger mécaniquement leurs
têtes. Mais c'est comme si, de toutes parts, était venu un vide
intense, angoissant, strident à l'intérieur des oreilles, un vide qui
suspendait une menace en haut des immeubles de sept étages, aux
balcons, derrière chaque fenêtre, ou bien à l'intérieur de chaque
voiture arrêtée.
Martine reste immobile, elle sent le froid du vide en elle, jusqu'à
son cœur, et un peu de sueur mouille ses paumes. Titi et le garçon la
regardent, les yeux plissés à cause de la lumière du soleil. Ils lui
parlent, et elle ne les entend pas. Elle doit être très pâle, les yeux
fixes, et ses lèvres tremblent. Puis d'un seul coup cela s'en va, et
c'est elle maintenant qui parle, la voix un peu rauque, sans savoir très
bien ce qu'elle dit.
« Bon. Alors, on y va ? On y va maintenant ? »

J.-M. G. Le Clézio, « La Ronde », in La Ronde et


autres faits divers, 1982.

Compréhension : À quel moment la scène se déroule-t-elle ? Que


doit-il se passer juste après ?

La création d’une atmosphère :

1. Que savons-nous des personnages présents ? Dans le premier


paragraphe, relevez toutes les informations les concernant.

2. Le narrateur est-il un personnage de l'histoire ? Quel élément vous


a permis de répondre ?

3. Quelle impression le lecteur éprouve-t-il : suspense, émotion,


malaise... ?

Les réactions de Martine :

4. Pourquoi Martine est-elle étonnée de n'avoir « presque pas» pensé


au rendez-vous ? En quoi se sent-elle différente de ses amis ?

5. Dans le premier paragraphe, quelles idées lui viennent


successivement en tête ?
6. Dans le deuxième paragraphe, quelles manifestations physiques
montrent qu'elle n'est pourtant pas si indifférente ?

7. À la fin du deuxième paragraphe, comment sa peur se traduit-elle ?


Étudiez notamment le contraste entre le calme de la rue et l'agitation
intérieure du personnage.

Le point de vue interne :

8. Qu'est-ce qui montre que la narration suit le cours des pensées de


Martine ? Quelle remarque faites-vous sur les temps employés ?

9. « Ce n'était sûrement pas pareil pour Titi » (1. 3). Quel personnage
formule cette pensée ? Retrouvez un autre exemple de réflexion
intérieure.

Synthèse : Quels effets le point de vue interne et le temps employé


à partir de la ligne 10 produisent-ils sur le lecteur ?

EXPRESSION ECRITE :

Relisez la dernière phrase du premier paragraphe (1. 7 à 9).


Faites le récit de l'arrivée de Martine au rendez-vous, selon le point de
vue du copain de Titi.

Méthode :

a) Je commence le récit par : « Pendant tout le temps du déjeuner, il


a pensé (il n'a pas pensé) au rendez-vous...

b) Je conserve les temps employés dans le texte: présent, passé


composé et imparfait.

c) Je décris l'arrivée de Martine en imaginant la scène à travers les


yeux du garçon.

d) Comme je suis dans la peau du garçon, je fais part aussi de ce qu'il


pense et de ce qu'il ressent.

LECON

Le narrateur peut choisir de raconter l'histoire à travers le


regard d'un personnage : il adopte alors le point de vue interne.
Parfois, une même histoire est racontée à travers plusieurs points de
vue internes successifs.

Dans ce type de narration, le lecteur en sait autant que le


personnage. Il voit, entend, ressent comme lui : il connaît donc le
personnage de l'intérieur. Ce procédé de narration facilite
l'identification du lecteur avec le personnage.

LECON

 La nouvelle

La nouvelle est un genre narratif qui se distingue du roman par sa


brièveté.
Elle doit son nom à l'italien « novella » qui signifie « fait récent ».
Apparu dès le XIIIe siècle, ce genre se développe surtout à partir du
XVIe siècle. Il s'agit d'abord d'anecdotes divertissantes, dans
lesquelles apparaissent peu à peu des analyses psychologiques ou des
réflexions morales, comme dans les romans.

Caractéristiques de la nouvelle : la nouvelle met peu de personnages


en scène ; l'histoire est rapide, et la fin souvent surprenante.
Le cadre spatio-temporel contribue à la vraisemblance du récit, de
même que les péripéties vécues par les personnages.

Différentes sortes de nouvelles: ce genre s'est développé sous des


formes variées :
- des nouvelles fantastiques, à l'atmosphère étrange et inquiétante ;
- des nouvelles policières, qui mettent en place des énigmes et
racontent comment elles sont résolues ;
- des nouvelles de science-fiction, dont le cadre spatio-temporel est
un monde imaginaire et futuriste ;
- des nouvelles d'horreur et d'épouvante, destinées à effrayer le
lecteur ;
- des nouvelles réalistes, peignant des milieux sociaux réels.

‚ Qui raconte ?

Le récit à la première personne : dans un récit à la première


personne, le narrateur est un personnage de l'histoire. Les
événements sont présentés à travers lui ; le lecteur participe à ses
émotions, ses sentiments, et peut s'identifier à sa situation. Ce mode
de narration renforce la crédibilité de l'histoire, censée avoir été
réellement vécue.

Le récit à la troisième personne : dans un récit à la troisième


personne, le narrateur prend davantage de distance avec le sujet
raconté.

ƒ Le point de vue narratif :

Dans les textes narratifs, le narrateur peut adopter différents points


de vue pour écrire son récit.

1 Le point de vue omniscient : le narrateur a une connaissance


illimitée des personnages et des événements rapportés. Il connaît les
pensées et les sentiments les plus intimes de ces personnages. Il sait
ce qui s'est passé avant l'histoire et ce qui se passera après. Ce mode
de narration lui permet d'introduire des commentaires dans le récit,
de façon explicite ou implicite.

2 Le point de vue interne : le narrateur raconte ce qui se passe à


travers le regard d'un personnage. Le lecteur est au cœur même de
ses pensées, il perçoit sa subjectivité. Ce mode de narration permet
une plus forte implication du lecteur dans l'histoire.

3. l'écrivain peut faire alterner les points de vue dans la narration,


pour donner de la vivacité au récit et ne pas lasser le lecteur.