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LA NOSTALGIE DU STYLE ?

RÉFLEXIONS SUR L'ÉCRITURE
PHILOSOPHIQUE DE JEAN-PAUL SARTRE
Gilles Philippe
Collège international de Philosophie | Rue Descartes
2005/1 - n° 47
pages 45 à 54

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-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Philippe Gilles, « La nostalgie du style ? Réflexions sur l'écriture philosophique de Jean-Paul Sartre »,
Rue Descartes, 2005/1 n° 47, p. 45-54. DOI : 10.3917/rdes.047.0045

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ISSN 1144-0821

on s’accorde généralement à convoquer la rhétorique.190. le préjugé méthodologique face à l’analyse du style des textes spéculatifs semble encore amplifié par le fait que l’auteur lui-même a précisément exclu son écriture philosophique. © Collège international de Philosophie CORPUS . plusieurs acceptions : parfois héritier des classiques et des scolaires. celui-ci considère par endroits le style comme un simple équivalent du bien- | 45 Document téléchargé depuis www.226 . parce qu’elle semble apte à décrire le développement dialectique de la pensée. c’est-à-dire à montrer autre chose. Bien sûr. dans l’œuvre de Sartre.cairn..179. la rhétorique l’emporterait donc largement sur la stylistique. La position peut paraître naïve. le mot connaît..29/07/2012 04h27. malgré elle. qu’un rôle d’appoint. à savoir l’ultime organisation du matériel langagier.info .cairn. avec l’ensemble des discours qu’il qualifie de « techniques ».190. et bien plus rarement la stylistique. en ce qu’elle repose. Science des « formes de contenu ». © Collège international de Philosophie GILLES PHILIPPE La nostalgie du style ? Réflexions sur l’écriture philosophique de Jean-Paul Sartre Quand on cherche un type de démarche formelle propre à saisir la philosophie sans la manquer. face à ce type de texte. dans la démarche de la pensée. que pour ce qui n’est pas proprement philosophique.. elle est pourtant de bon sens.. à faire ses preuves. Dans le cas de Jean-Paul Sartre.43. du groupe de ses productions pour lequel la notion même de « style » était pertinente. qui ne serait pertinente. simple science des « formes de l’expression ».info .226 . dont on veut souvent croire qu’elles ne sauraient avoir.29/07/2012 04h27.179.Document téléchargé depuis www. et c’est pour cela même qu’une lecture stylistique des textes philosophiques a toujours à se justifier. sur une opposition entre le fond et la forme .43.

cette remarque s’applique assez bien à la première partie de l’œuvre philosophique de Sartre (celle qui culmine dans L’Être et le Néant). On comprend en tout cas que cette technicité n’a que peu à voir avec les choix lexicaux d’un auteur . Mais dans ses derniers entretiens. 1972.cairn. © Collège international de Philosophie écrire . Si Sartre estime que ses écrits philosophiques sont « techniques ». 1976. Mais la question de la spécificité de l’écriture philosophique n’y est pas abordée avec la même profondeur que dans l’entretien de 1975. mais fort peu à la seconde. celle que Sartre – précisément – range du côté des écritures techniques.info ..» Sartre a d’ailleurs expliqué les raisons pour lesquelles la possibilité offerte à la littérature de dire plusieurs choses à la fois devait être refusée à la philosophie : c’est que la première représente plus qu’elle ne communique... c’est donc moins par leur forme linguistique.. La « technicité » de la prose philosophique de Sartre n’est donc pas une question de vocabulaire. on peut bien sûr estimer que la prose de Sartre s’encombre trop de termes empruntés aux Grecs et aux Allemands.info .43.190. Le problème du style revient dans un des tout derniers entretiens importants de Sartre.179. p. il définit le style comme un type spécifique d’usage du langage et comme élément constitutif de la littérarité : le mot désigne désormais le fait d’employer la langue de sorte que chaque phrase permette de « dire trois ou quatre choses en une ». ou une glose définitoire sous la forme d’une parenthèse ou d’une incidente ne puisse aisément régler . 137-138.190. ou – réciproquement – comme propriété de la langue de n’exister qu’à travers des singularisations momentanées 1. de dédensifier au maximum son propos. entretien avec Michel Contat.cairn. que par leur finalité pragmatique. tandis que la seconde communique plus qu’elle ne représente.29/07/2012 04h27. Or.43. puisqu’ils visent la transmission efficace d’un savoir théorique et pratique. cette définition du style – qui peut sembler d’abord bien anodine – est avancée par Sartre moins pour caractériser la rédaction littéraire que pour dire ce que la rédaction philosophique n’est pas : « En philosophie. il définit ailleurs la notion comme la marque que l’individu laisse dans son énoncé. et qu’elle est donc soumise au principe d’univocité et de clarté. de plus. celui qu’il donne à Michel Sicard en 1977 et qui paraît en 1979 sous le titre « L’écriture et la publication ». Voir encore « Plaidoyer pour les intellectuels » [1965].179. ou même de si gênant qu’une note de bas de page. 449. Gallimard. Situations VIII. Document téléchargé depuis www. mais essentiellement de gestion même de la ligne discursive : il s’agirait pour le philosophe – semble-t-il – de tout expliciter. |2.29/07/2012 04h27.226 . Situations X. de telle sorte que les choses soient dites les unes après les autres et non 1. p.226 . mais il n’y a rien ici de si exceptionnel.GILLES PHILIPPE Document téléchargé depuis www. dans Obliques (n° 18-19). ceux-là mêmes où – alors que la cécité lui ôte la capacité d’écrire – Sartre revient sur l’opposition entre une pratique esthétique et une pratique technique du discours. chaque phrase ne doit avoir qu’un sens 2. © Collège international de Philosophie 46 | . « Autoportrait à soixante-dix ans » [1975]. plus souvent héritier des romantiques. Gallimard. ou plus exactement – car le premier existentialisme fut un romantisme plus encore qu’un humanisme – comme l’appropriation par une singularité de l’universalité abstraite de la langue.

cairn. récrire ou relire une phrase. cit. et il ne resterait plus ici qu’à faire la liste des traits formels caractérisant cette « manière » philosophique de Sartre : omniprésence des connecteurs logiques. © Collège international de Philosophie pas toutes à la fois. la manifestation graphique du discours – réalité spatiale avant que d’être temporelle – l’atténue fortement (on peut interrompre la lecture. « Sur L’Idiot de la famille » [1971]. etc. et le sens se construit dans la succession des énoncés . qu’à l’idée même que la bouche dise mieux le réel que la page ne l’écrit .. etc. p.. 130-147. entretien avec Michel Contat et Michel Rybalka. |5. et dont il faut tenter de rendre compte en reprenant peut-être les choses de bien plus loin.). Mais pour échapper au risque de l’opacité. elle ne peut coïncider avec le réel.226 . Sur quelques pages de L’Être et le Néant ». la langue ne permet donc pas de dire à la fois ce qui est vrai à la fois . art. quand l’auteur de L’Idiot de la famille dit l’étonnement qui fut le sien en découvrant combien Flaubert donnait à la réalisation orale de la langue la préséance sur sa réalisation écrite («Tout le problème de Flaubert avec le langage. 136. la malédiction de la langue pour ce dernier. c’est qu’elle est linéaire : les signes linguistiques apparaissent les uns après les autres. |4. « L’analyse sartrienne de la phrase.179. cit. Tout semblerait alors dit. Or. et c’est parce qu’elle est une réalité graphique que la littérature peut prétendre déployer simultanément plusieurs lignes sémantiques.43.Document téléchargé depuis www. « Autoportrait à soixante-dix ans ». p.29/07/2012 04h27. Mais pourquoi une telle valorisation du medium graphique ? et en quoi cet antilogocentrisme peut-il expliquer les choix d’écriture dans la prose philosophique de Sartre ? On l’a compris.226 .. la priorité donnée au langage oral sur le langage écrit. des réalités qui 3. Le Gré des langues. prétention annulée en philosophie par les exigences propres à la compréhension des contenus conceptuels exprimés. mais il y a dans cette dernière une fuite en avant dans la surexplicitation qui surprend. Ainsi. Situations X. en cela. Voir Gilles Philippe.190. p.info .. C’est ce qui donne à l’écriture de la Critique de la Raison dialectique cet aspect hyperanalytique qui radicalise fortement les partis pris rédactionnels de L’Être et le Néant. sa perplexité tient moins à l’interprétation désormais littérale qu’il entend donner de la catégorie flaubertienne d’« indisable ».info . dans la successivité. | 47 Document téléchargé depuis www. et notamment en se souvenant de cet anti-logocentrisme profond qui n’a pas encore été suffisamment souligné dans la pensée sartrienne du langage. la philosophie en court un autre : la linéarisation du propos présente. 1997. c’est d’ailleurs cet antilogocentrisme intuitif mais radical (« Je pense qu’il y a une différence énorme entre la parole et l’écriture 4 ») qui a rendu Sartre imperméable aux avancées de la linguistique de son temps 5. renforcement systématique des liens anaphoriques. je ne l’ai découvert qu’il y a peu de temps 3 »).29/07/2012 04h27. Assurément. éd. 111. n° 12.179. © Collège international de Philosophie CORPUS . de telles caractéristiques ne sont pas propres à la prose philosophique sartrienne (et n’ont d’ailleurs pas vocation à l’être. cette malédiction. comme ce serait le cas dans un texte « en style »..190.cairn.43. pour les raisons qu’on a dites).. déploiement périodique de la « phrase » contre la tentation de la « formule ».

Nous pouvons désormais revenir sur le début de description et l’ébauche d’analyse de la manière philosophique de Sartre donnés plus haut. en effet. constitue celui-ci comme intérêt futur (c’est-à-dire à travers l’objet matériel).info . 319 7). 1985) Document téléchargé depuis www. Gallimard. Gallimard. Tel). au cours d’un moment déterminé du processus historique. en tant qu’elle s’organisera pour se réapproprier le destin total de la classe par la socialisation des moyens de production. si bien que l’on peut se demander si ce qui nous apparaissait. la praxis du groupe. nouvelle édition. Situations IX. dans l’écriture de Questions de méthode ou de la Critique de la Raison dialectique. je pense quelquefois que j’aimerais mieux m’exprimer en anglais qu’en français – justement dans la mesure où il y a une certaine difficulté à faire passer le synthétique en français —.43. de la propriété privée des machines comme relation de production fondamentale. Sartre fut hanté par la linéarité discursive et habité du besoin – désormais philosophique plus qu’esthétique – de dire plusieurs choses à la fois. I. parce qu’au fond le français est une langue analytique 6 . au point que Sartre a pu regretter de n’avoir pas écrit en anglais : « Quand je prends un mot anglo-saxon qui a une valeur synthétique. © Collège international de Philosophie sont simultanées. Ce risque est encore accru dès lors que le propos philosophique s’énonce en français.29/07/2012 04h27.cairn. volume II..190. © Collège international de Philosophie 48 | .» On le voit.29/07/2012 04h27.179. comme exigence contenue dans la matérialité-destin de se changer en matérialitéintérêt » (CRD I p.GILLES PHILIPPE Document téléchargé depuis www. « L’écrivain et sa langue » [1965]. CRD II (pour Critique de la Raison dialectique [posthume]. comme hyperanalytique n’était pas autant de stratagèmes pour délinéariser le discours et ne trahissait pas une forme de nostalgie du style. 1985). 81. par la négation pratique de son êtrehors-de-soi comme destin. c’est-à-dire entre ce qui est de l’ordre de la reprise d’éléments déjà apportés (et généralement placés en ouverture de phrase) et ce qui permet l’injection dans le discours d’informations nouvelles (et le plus souvent gardées pour la fin de l’énoncé). c’est-à-dire qui résume en lui énormément de choses.. |7. et même en tant qu’elle entre en lutte (par exemple. c’est sans doute une évidente tendance à charger les débuts de phrase et à réquilibrer le ratio entre ce qui ressortit à la zone thématique de la phrase et ce qui appartient à la zone prédicative. que s’il est un point commun entre l’écriture philosophique de Sartre et son style littéraire.cairn. Nous indiquons la pagination des citations philosophiques de Sartre en recourant aux sigles suivants: EN (pour L’Être et le Néant [1943].info . pour nous demander si l’étiquette d’ultracohésif ne conviendrait pas mieux que celle d’hyperanalytique.. On notera. sur le plan de la lutte syndicale) contre les conséquences singulières.179. On voit ici que la partie de la phrase qui précède le groupe verbal 6.190.226 . ou si je considère le fait que la syntaxe anglo-saxonne est simplifiée. Tel est en effet l’allure générale de la phrase philosophique typique de la seconde manière de Sartre : « À partir de là. Gallimard. dans Critique de la Raison dialectique.43.. entretien avec Pierre Verstræten. CRD I (pour Questions de méthode et Critique de la raison dialectique [1960]. ou – plus précisément – qui ne sont vraies que dans la simultanéité.226 . Gallimard. c’est-à-dire dans une langue analytique. p. 1972. vol. cet art de « dire trois ou quatre choses en une ».

c’est bien dans ce soin qu’elle a de ne pas commencer la phrase directement par le sujet. Frank Neveu. par exemple. Aspects du détachement nominal et adjectival en français contemporain dans un corpus de textes de Jean-Paul Sartre.info . Études sur l’apposition. Frank Neveu a d’ailleurs montré avec une grande pertinence que l’omniprésence des appositions détachées en tête de phrase dans les écrits biographiques et autobiographiques de Sartre visait précisément à briser la monotonie d’un texte où il ou je apparaît presque invariablement en position sujet (« Insecticide.29/07/2012 04h27. de multiplier les couches de pertinence de la prédication à venir. en français. 1998. © Collège international de Philosophie CORPUS . mais de faire précéder celui-ci de quelque complément (on dit généralement « Il fera peut-être beau demain ». p. le projet philosophique sartrien exigeait de toute façon un tel choix grammatical. lit-on.info . D’abord. Qu’il y ait donc dans l’ouverture des phrases philosophiques de Sartre quelque chose qui relève à la fois d’une soumission à la norme scolaire écrite et d’une évidente nostalgie du style littéraire. on voit surtout sur un tel échantillon combien il s’agit pour Sartre de délinéariser son propos : chacune des structures de début de phrase donne lieu. Mais ce sont là de simples bénéfices secondaires . parce que s’il est un point par lequel. par Sartre comme emblématique d’une prose d’écrivain..Document téléchargé depuis www. dans Les Mots) 9. |9. puisque – pour les raisons qu’on a soulignées – tout texte écrit est forcément (pré)littéraire par la magie du medium graphique même (en tant précisément qu’il met en cause la linéarité de la chaîne discursive en la spatialisant). ne prend-il pas. un tel constat – facile à reproduire. la surcharge des débuts de phrase est perçue.190..190. le moindre n’est pas qu’elle permet de varier les attaques de phrases dans un propos continu. à un redoublement ou à un enchâssement. « Autoportrait à soixante-dix ans ». peut-être. pour exemplifier la langue littéraire.179. et il n’est d’ailleurs qu’une technique parmi d’autres pour contourner le caractère désespérément linéarisant du langage et éviter de dire successivement ce que la pensée doit gérer dans la simultanéité. art..cairn. Honoré Champion.226 ... souvent Julien se retourna 8 » ? Des multiples mérites stylistiques de cette pratique. on écrit volontiers « Demain.179. Ensuite. plus ou moins consciemment. il fera beau »). cela ne fait pas de doute.cairn. bref d’opérer un mouvement de synthèse qui prend – paradoxalement – les allures d’une prose analytique. puisqu’il suffit d’ouvrir au hasard Questions de méthode ou Critique de la Raison dialectique – mérite d’être nuancé.43. la pratique écrite s’oppose à la pratique orale. Dans le texte même où il s’interroge sur son écriture philosophique. | 49 Document téléchargé depuis www. je prends la place de la victime et deviens in-secte à mon tour ». avec l’ambition spectaculaire de tenir plusieurs fils en même temps. c’est-à-dire dans un texte qui parle d’une seule chose.43. à la fois. cit.29/07/2012 04h27. Certes. 139. Va ainsi |8. Dans un ouvrage important. telle phrase de Stendhal dont la principale caractéristique est justement qu’elle cumule en ouverture tous les constituants facultatifs : « Tant qu’il put voir le clocher de Verrières.226 . © Collège international de Philosophie principal représente plus des deux tiers du volume de l’ensemble .

est la retotalisation présente de tous les combats . ou plutôt que la progression du raisonnement ne doit en aucun cas être perçue comme une invalidation de ce qui vient d’être dit. s’il n’a de sens qu’en tant qu’il se replace dans les perspectives réelles de la boxe contemporaine […]. de revenir en arrière. sur le mode du « Nous l’avons vu… » (CRD I p. s’il est clair qu’il ne peut être déchiffré que par eux . Même dans la progression discursive. plus qu’il n’avance.190.226 .info . où le philosophe prend souvent la peine de rompre explicitement avec l’illusion de progression que risque de donner la linéarité du discours : « nous n’en avons pas fini avec… » Document téléchargé depuis www. parce que plus de la moitié des ouvertures de paragraphe contiennent un démonstratif de rappel. Ce style s’impose dès Questions de méthode. de montrer qu’il est en train non de dépasser les données déjà apportées. on comprendra sans peine que… » (CRD II p. mais de les déployer comme une simultanéité. À cet égard. « On aura remarqué… » (CRD I p. CRD I p. Ainsi s’explique aussi l’omniprésence des retours en arrière du texte philosophique sartrien.. le caractère ultracohésif de l’écriture de Sartre surprend. 175).cairn. 491).).179. : il s’agit là encore pour l’auteur de contrer l’effet de la linéarité discursive.. précisément. d’infléchir..190. souvent sur le mode du ainsi ou du en effet. et que l’on remonte de la phrase au paragraphe. de corriger. 188). etc. quel qu’il soit.43. structures qui n’ont pas d’abord valeur d’articulation logique : il ne s’agit pas simplement d’évacuer une causalité non-efficiente. 29). qui sont le plus souvent un artifice donnant une allure logique à ce qui est d’abord un bilan.GILLES PHILIPPE Document téléchargé depuis www. plus souvent encore sous la forme d’une marque oppositive (d’un mais. on pourra s’étonner qu’ils débutent systématiquement par mais : tout se passe en effet comme s’il s’agissait d’emblée de bloquer les pistes offertes par les premières lignes du texte. il ne faudrait pas croire… ». Là encore.29/07/2012 04h27. d’un toutefois. © Collège international de Philosophie dans le même sens l’emploi massif des structures concessives dans la prose philosophique sartrienne (sur le mode : « Mais si la totalisation existe. un autre des traits les plus visibles de l’écriture philosophique de la Critique de la Raison dialectique. et presque toutes une connexion logique. bref de ralentir l’inférence.cairn.179. parce qu’il y a très peu de césures par alinéa . D’abord. mais bien de marquer la covalidité de deux réalités contradictoires mais simultanément vraies.. ensuite. © Collège international de Philosophie 50 | . une façon de reprendre ce qui vient d’être dit et de le thématiser avant une prédication souvent fort brève : « S’il est établi que le combat.43. Si l’on prend les paragraphes qui suivent l’alinéa d’ouverture du second volume de la Critique.info .29/07/2012 04h27. etc.226 . ce sera donc la multiplication des structures hypothétiques. Sartre prend ainsi toujours le temps de rappeler qu’il déploie. La passion délinéarisante de la prose philosophique sartrienne apparaît de façon à peine moins spectaculaire si l’on change d’unité d’observation.

189).29/07/2012 04h27. nous conserverons… On sait que… Aussi ne songeons-nous pas à… » (CRD I p. nous ne devons pas retenir cette opposition de l’intelligible et du compréhensible.190. nous conservons les deux termes. ou par obsession de la clarté dès lors que le propos devient difficile . 492-494). « Nous n’en sommes pas là… » (CRD I p. il serait faux de croire que le phénoménologue des années 1940 n’avait qu’un emploi naïf du medium langagier (nous avons montré ailleurs que | 51 Document téléchargé depuis www. c’est sans doute d’abord par une vision somme toute traditionnelle de la gestion de la page écrite. ce sur quoi Sartre insiste.. à savoir l’impression que l’on a changé de sujet : « Mais justement le problème est mal formulé… Or. celle de L’Être et le Néant. Sartre aurait pu utiliser d’autres techniques pour délinéariser sa pensée : un recours plus systématique à des parenthèses typographiques précisément.29/07/2012 04h27.. et que le déchiffrement des données se ferait encore sur le mode de la successivité.. mais je rappelle y) que.179. On pourrait encore multiplier les exemples des mille et une trouvailles mises au point par Sartre pour délinéariser le propos dans sa prose « technique » . de toute façon. celle de la Critique. © Collège international de Philosophie CORPUS .226 . Bref. Certaines pages offrent ainsi des séries saisissantes d’ouvertures de paragraphe n’ayant d’autre but que de contrer l’effet même d’alinéa. Bien que la réflexion la plus aboutie de Sartre sur le caractère particulier de l’écriture philosophique et sur l’opposition entre discours littéraire et discours technique vienne tard dans son œuvre et prenne appui sur la rédaction de la Critique.190. Il ne s’agit pas de deux ordres d’évidence principalement distincts. pour l’opposer éventuellement à la seconde. Nous voici donc face à une prose ultracohésive. les unes et les autres.info .179. 75). c’est pour dire que nous en sommes bien au même point. En fait. nous avons vu que… Pourtant.info . et quand celui-ci se met en scène. dans les rares cas où elle quitte son allure périodique. puisque. mais l’essentiel est dit et permet peut-être de revenir sur la première écriture philosophique de Sartre. pourtant. quand nous les avons étudiées plus haut. ou encore aux notes de bas de page qui permettent.43. la lecture n’est guère moins linéaire que l’écriture. on a bien souvent l’impression de lire une série de parenthèses : « En vérité. S’il le fait peu.. c’est que la compréhension est comme une espèce dont l’intellection serait le genre. de dédoubler le niveau d’exposition et donc de dire deux choses à la fois.cairn. Si. © Collège international de Philosophie (CRD I p. 59) .Document téléchargé depuis www. articulant si systématiquement les données entre elles sur le mode de la covalidité (je dis x.43.226 . elles-mêmes.cairn. ces synthèses. c’est le fait que tourner des pages n’implique pas nécessairement que le discours avance. mais c’est aussi par une forme de renoncement : le dédoublement de la ligne d’exposition sur la page ne résoudrait finalement que peu de choses. regardons-y mieux… C’est ce qu’il faut expliquer un peu plus longuement… » (CRD I p.

une telle pratique d’écriture est devenue inconcevable chez Sartre et l’on ne trouvera rien de comparable dans la Critique : « Si je me laisse aller à écrire une phrase qui soit littéraire dans une œuvre philosophique.. Quinze ans plus tard.226 . contrairement donc à la phrase de « style » qui prétend atteindre à elle seule plusieurs niveaux de signification. au présent. On sera d’accord pour dire. Bien sûr. cit. et en soulignant bien un changement de sujet : une phrase brève peut ainsi exposer par avance le contenu démontré par la suite de l’alinéa (« À la différence du Passé qui est en-soi. Cette philosophie qui flirte avec la littérature. comme doit l’être le discours philosophique.190.. est un sens à plusieurs étages »12.179. « Autoportrait à soixante-dix ans ». avec Alain Lhomme. bref. on trouve déjà. cit. mais la linéarisation de la pensée dans le discours et l’impossibilité conséquente d’exprimer comme totalisation ce qui est conceptualisé comme synthèse n’était pas alors l’obstacle le plus important que la langue mettait sur le trajet de la communication philosophique : le discours phénoménologique devait surtout lutter contre les a priori représentationnels que transporte toute langue et tout particulièrement contre l’a priori substantialiste (d’où le jeu sur les saynètes fictives.43. sur la première personne. Langages. nombre des caractéristiques que l’on vient d’énumérer à propos de la Critique.226 . j’ai toujours un peu l’impression que là je vais un peu mystifier mon lecteur : il y a abus de confiance. le point développé dans le paragraphe peut donc être occasionnellement isolé comme un philosophème. © Collège international de Philosophie le premier Sartre avait déjà le sentiment de travailler en milieu hostile 10) . 56.GILLES PHILIPPE Document téléchargé depuis www. il en est progressivement venu à considérer que.info .. pour être « technique ». mais avec une densité bien moindre. la phrase d’un texte technique. contrairement à l’énoncé littéraire. un atome de pensée exprimable en une formule . p. lui.29/07/2012 04h27. Document téléchargé depuis www. 139. « Le pour-soi comme néantisation de l’En-soi se temporalise comme fuite vers ». on sait que Sartre l’associe à la lignée LachelierLagneau-Alain.43. 411) .cairn.. |12. 255 .179.. EN p. © Collège international de Philosophie 52 | . 95-108. « L’écrivain et sa langue ».. sur les formations syntagmatiques du type « conscience (de) soi ». l’énoncé de L’Être et le Néant ne renonçait pas complètement à être « littéraire ». p.info . EN p. « Le Pour-soi est. Mieux encore. » On sait d’ailleurs que Sartre a pu regretter le caractère trop « littéraire » de L’Être et le Néant et trouvé inconvenant la présence d’un souci formulaire dans un texte de philosophie. Ainsi le passage d’un paragraphe à l’autre s’y fait souvent plus librement (sans démonstratif de rappel. du tout 11. p. « Embrayage énonciatif et théorie de la conscience: à propos de L’Être et le Néant ». art. septembre 1995. EN p. 159 . n° 119. etc. que la stylistique des textes de philosophie n’est pertinente que lorsqu’elle délaisse la question lexicale (dont l’étude appartient bien plus 10. dans L’Être et le Néant. n’avait jamais de pertinence ponctuelle : « c’est l’amas des phrases techniques qui arrive à créer le sens total qui.). art. Voir Gilles Philippe.29/07/2012 04h27. le Présent est pour-soi ». présence à l’être ». sans connecteur…). |11. […] Je crois que dans la Critique de la Raison dialectique je n’ai pas fait d’abus de confiance.190.cairn.

. 1569 |14.info . qu’une seule en une seule comme en philosophie ».43.. le mot se donne comme un équivalent du concept et que.43. et principalement la dimension syntaxique de la textualité philosophique. Il s’agit en effet dans tous les cas d’adapter à une linéarité discursive ce qui. En littérature ou en philosophie.226 . Alain Lhomme. Le Discours philosophique. p.cairn. la syntaxe articule les mots comme la dialectique articule les concepts. mais « de façon générale. Presses universitaires de France. cit.29/07/2012 04h27. ce que Sartre appelle précisément le « style ». d’où la différence spectaculaire entre l’aspect des manuscrits littéraires de Sartre et celui de ses manuscrits philosophiques. | 53 Document téléchargé depuis www.Document téléchargé depuis www. l’art de tout dire en une formule. p. « Autoportrait à soixante-dix ans ». mettons quatre phrases en une.29/07/2012 04h27. art. que la syntaxe est l’équivalent verbal de la dialectique. © Collège international de Philosophie CORPUS . de telle sorte qu’aucun ne soit isolable et que l’unité de lecture soit le livre lui-même. pour envisager prioritairement la dimension « horizontale ». Voici donc le philosophe sommé de faire aussi bien que l’écrivain. les conditions de possibilités d’une écriture proprement philosophique (c’est-à-dire libérée de la tentation « littéraire ») sont définies indépendamment de tout système de pensée et n’ont pas vocation à varier d’un philosophe à un autre. le philosophe retournera contre elle-même cette linéarité du discours qui obsède Sartre. 13. mais sans recours possible aux solutions mises au point par la littérature. © Collège international de Philosophie au philosophe qu’au linguiste). par définition. ce soit précisément celle de la totalisation. Ainsi Sartre ne fait-il pas intervenir dans ses considérations sur sa propre manière de philosophe le fait que la question même qui est au cœur de la Critique de la Raison dialectique.190. « Le style des philosophes ». il faut rester prudent : ce n’est pas parce que. 139. Comme la littérature. où s’observe le « travail de l’œuvre » 13.info .190. c’est-à-dire un système. la seule voie qui s’ouvre au philosophe est paradoxale : en rappelant à chaque instant l’ensemble des éléments nécessaires à la synthèse. dir. fonctionnant désormais comme une gigantesque formule qui englobe dans une continuité sans faille l’ensemble des données de la synthèse 14.179. Dès lors.. il est toujours plus difficile d’écrire. c’est toujours le livre dans sa totalité. d’autre part. n’est pas linéaire.179. dans Jean-François Mattéi. Cette prudence est celle-là même du dernier Sartre : chez lui.. d’une part. Mais là encore.226 .. 1998. en liant le plus strictement et le plus explicitement possible les énoncés entre eux.cairn. pour réussir à dire en même temps ce qui est vrai en même temps. dès lors que le discours se veut rigoureux. la prose philosophique doit déjouer la malédiction de la parole. l’unité de lecture pour Sartre. mais pour des raisons radicalement différentes.

cairn..190. le fils de Gégé Pardo.29/07/2012 04h27. © Collège international de Philosophie 54 | .179. Photo collection © Archives Gallimard.info ..190.226 .info .cairn..29/07/2012 04h27.Document téléchargé depuis www. 1939).43.. © Collège international de Philosophie Jean-Paul Sartre (tient dans son bras son filleul.226 . Document téléchargé depuis www.179.43.