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Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme / par
Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme / par

Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme / par Victor Delbos,

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Delbos, Victor (1862-1916). Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du
Delbos, Victor (1862-1916). Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du

Delbos, Victor (1862-1916). Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l'histoire du spinozisme / par Victor Delbos,

1893.

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LE

PROBLÈME MORAL

DANS LA

PHILOSOPHIE DE

SPINOZA

L'HISTOIRE

ET DANS

DU

SPINOZISME

LE PROBLÈME MORAL

DANS LA

PHILOSOPHIE DE SPINOZA

ET DANS

L'HISTOIRE DU SPINOZISME

PAR

VICTOR DELBOS

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPERIEURE

PROFESSEUR AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE AU LYCÉE DE TOULOUSE

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIERE ET

Cie

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN , 108

LIBRAIRIE ÉD. PRIVAT, RUE DES TOURNEURS, TOULOUSE

1893

LEON

A MONSIEUR

OLLE-LAPRUNE

MAITRE DE CONFERENCES A L'ECOLE NORMALE SUPERIEURE

HOMMAGE

DE RECONNAISSANCE, DE DEVOUEMENT ET DE RESPECT

INTRODUCTION

Le vif intérêt

présentent à l'heure actuelle les

que

pro-

blèmes de la vie morale ne peut manquer de se reporter

une bonne part sur les

doctrines qui

à d'autres

pour

époques les ont posés et ont tâché de les résoudre. Si

surtout ces doctrines ont dépassé et l'esprit de leur auteur

et l'esprit de leur temps, si elles ont été capables de sur-

vivre à la forme première qui les enveloppait et de se

créer dans la variété des intelligences des formes nou-

velles et diverses, il nous paraît qu'elles ont

contact avec les consciences une empreinte d'humanité; et

reçu de ce

elles réussissent à

moins peut-être

nous occuper,

parce

qu'elles sont des théories originales ou vigoureuses,

parce

de

que qu'elles ont eu ce don de longévité ou ce pouvoir

résurrection.

Il n'est certes

pas

s'attache vivement

étonnant que notre personnalité morale

à tout ce qui, dans le sens et la desti-

née des systèmes, la sollicite ou la touche; mais il en est

qui disent qu'une telle curiosité est bien dangereuse

la

vérité historique.

Nous

pour

sommes généralement fort

II

INTRODUCTION.

empressés à exiger des diverses doctrines la solution de

nous leur

problèmes qu'elles

n'ont pas

posés

et

que

accommoder les idées à nos

désirs et les conséquences à nos préjugés, favorables ou

défavorables. Et quand il s'agit surtout des problèmes

imposons : c'est vite fait d'en

moraux, la tentation est bien puissante : on se décide mal

à les oublier, même

un temps; ils sont la « pensée vient juger de tout, qui critique

pour

qui

de derrière la tête »,

toutes les pensées,

y

les pensées hostiles que souvent elle

toujours

pour

l'esprit qui,

imagine, les pensées indifférentes que presque

elle détourne. Il

être très forte, n'en

a une tendance de

paraît pas plus légitime; c'est une

que

de s'en défier.

précaution nécessaire

Ces observations générales contiennent d'abord une

vérité que

que

notre travail ne peut

confirmer : la morale

par voie de con-

doctrine spi-

que

l'on a longtemps attribuée à Spinoza

séquence forcée n'a rien de commun avec la

noziste. Elles contiennent ensuite une sorte de critique préventive à laquelle échappe, ce semble, le sujet de

de nos préoccupations actuelles

notre étude. Ce n'est

que

pas la morale de Spinoza tire son importance, elle a été

l'oeuvre dans laquelle Spinoza lui-même a voulu parfaire

sa vie; le sens humain qu'elle a pris à nos

ne lui est

yeux pas venu du dehors, c'est à l'intérieur et au plus profond

d'une âme qu'elle est née; si elle est

comme doc-

apparue

trine, c'est qu'à l'épreuve elle avait été

jugée bonne.

D'autre part, elle n'a pas dans l'ensemble des idées spino-

zistes une place que l'on puisse arbitrairement restreindre

ou accroître; elle est,

entière: tout la prépare, rien n'est en dehors d'elle. On est donc dispensé de mettre artificiellement en relief

Spinoza, la philosophie tout

pour

un problème qui de lui-même est au premier

plan, et

surtout d'opérer dans le système de Spinoza un travail maladroit de discernement et de séparation. Aucune doc-

trine ne se prête moins à un triage d'idées. Il

a

puissance d'organisation que nos distinctions usuelles une ne

y

INTRODUCTION.

III

doivent pas essayer d'entamer. Ce que nous serions tentés de demander à Spinoza, en partant du terme ordinaire de « morale », est précisément ce qu'il nous refuse, c'est-à-

dire une conception fermée du devoir qui vaille

elle-

par

même et qui s'exprime en préceptes légaux. Ce qui res-

sort au contraire de sa pensée, c'est qu'il y. a, comme enveloppée dans l'unité absolue qui comprend tout, une

unité indivisible de toutes les fonctions de la vie spiri- tuelle, c'est que les démarches de la nature vers l'enten-

dement n'ont

besoin d'un moteur extérieur, ayant en

pas

elles leur raison interné. Le système est comme la nature

qu'il justifie et comme l'entendement qui le consacre : il

n'admet

pas que dehors; il le dépouille sans pitié des formes

lui donne la conscience commune; il le pose

termes qui

le problème moral vienne le susciter du

vaines que

en

des

de telle

lui soient expressément adéquats;

sorte que le système, dans son développement, n'est que

le problème en voie de s'expliquer, tendant de lui-même

à sa solution. Méconnaître cette identité essentielle du problème et du système, ce serait aborder l'étude du spinozisme par un

contre-sens. Il s'agit de

faire

effort, non pour

mais pour

par

briser

l'unité naturelle de la doctrine,

au contraire,

engendrée

et

la retrouver,

définie

la conception

morale à laquelle tout le reste se subordonne. Il s'agit, non

de détacher un fragment de l'oeuvre, mais de recons

que l'a édifiée. Les rapports que

pas

truire l'oeuvre, autant

possible, en son entier, selon

Spi-

la pensée maîtresse qui

noza a établis entre sa philosophie générale et sa théorie de la moralité sont tels qu'il faut avant tout éviter de les

détruire ou de les altérer. C'est à les comprendre qu'il faut s'appliquer. S'il en est ainsi, on admettra que le caractère de ce tra-

vail doit être un attachement scrupuleux à la forme sys-

tématique et même à la forme littérale du spinozisme. Y

aurait-il dans ce respect quelque superstition? Serait-il

IV

INTRODUCTION.

vrai, qu'à considérer les doctrines de la sorte, on fût

poursuivre le fantôme sans être sûr d'en tou-

exposé

à en

cher la réalité vivante? Dans le livre qu'il a consacré à

Spinoza 1, M. Pollock soutient qu'en toute philosophie le

comme tel, répond simplement à un besoin d'or-

la

valeur d'un symbole

qui lui

système,

donnance artistique ou encore à une tentation d'immobi-

lité intellectuelle. Il n'a pour philosophe qui le compose

qu'une

valeur accessoire,

rappelle sa pensée; il affecte chez les disciples qui le

reproduisent une valeur absolue, la valeur de la pensée

et féconde qu'il était, il

elle-même : de parole agissante

devient formule inerte et

stérile. L'esprit s'est retiré, la

lettre reste. Ce qui fait donc la grandeur d'une philoso-

phie, selon M. Pollock, c'est le

d'idées originales

noyau

qu'elle recèle : les idées originales ont en elles une force

irrésistible de diffusion, et elles font éclater de toute part

l'enveloppe étroite

le système leur impose.

que

Ces vues de M. Pollock sont certainement séduisantes;

elles paraissent, en outre, confirmées

son ouvrage

tout entier. M. Pollock, en effet, s'est efforcé de décom-

par

poser le spinozisme en ses idées constitutives. Reprenant

ces idées à

leur origine, il a voulu en marquer la signi-

à se fondre toutes en

d'idées

fication intrinsèque plutôt que l'enchaînement ; il a même

une pas que

nié qu'elles pussent arriver

unité vraiment interne. Cependant, il ne semble

le spinozisme soit tout entier dans cette collection

juxtaposées. L'oeuvre d'organisation dans laquelle il s'est produit est bien loin d'être étrangère à son essence. Si

elle eût été simplement une oeuvre d'art sans intérêt in-

tellectuel, Spinoza

l'aurait-il si vigoureusement conçue et

que toute

autre doctrine, le spinozisme a se mettre en quête

si patiemment poursuivie? Au contraire, plus

1. F. Pollock

Spinoza, his life and philosophy (London, 1880;

Pollock, voir le compte

83-84,

pp.

Lagneau

:

407-408). Sur le livre de

M.

rendu de M.

(Revue philosophique, mars 1882) et les articles de M. Renouvier (Critique

INTRODUCTION.

V

d'une forme adéquate : destiné, dans l'intention de son auteur, à montrer la vanité de tant d'opinions fictives et

de théories verbales, il a dû travailler à se créer son lan-

Gomme le Dieu qu'il pose à l'origine, et sans doute

gage.

les mêmes raisons, il a tendu nécessairement à se

révéler sans sortir de lui-même; sa parole est encore sa

pour

nature, nature périssable assurément, nature naturée,

mais non

à sa façon l'idée éternelle qui la fonde. Que l'on

extérieure, ni illusoire, puisqu'elle exprime

songe selon la pensée de Spinoza, l'unité substan-

pas

en outre que,

tielle des

choses et l'unité intelligible de la doctrine doi-

vent exactement coïncider, qu'il ne de vide dans l'oeuvre du philosophe

Dieu, que

doit pas

que

plus

avoir

y

dans l'oeuvre de

la raison philosophique doit participer à la

vertu de

qu'elle ne comprend

l'action divine, c'est-à-dire exclure de l'être ce

pas

:

dira-t-on encore

que

l'unité

synthétique du spinozisme s'ajoute ou s'impose du dehors

aux éléments qu'elle domine 1 ?

On a peine d'ailleurs à bien concevoir, quand elles

sont poussées à l'extrême, ces

distinctions qu'invoque

M. Pollock entre l'esprit et la lettre, les idées et le

tème. Croit-on

par

de la lettre sans

hasard

sys-

l'esprit puisse se détacher

que perdre quelque chose de son sens et de

sa vie? La nécessité des signes expressifs ne constitue

la pensée qu'une servitude apparente : elle la pousse

plutôt à s'affranchir, à se déprendre de ses tendances

pour

bien

les plus immédiates

s'approfondir et se critiquer.

pour

Elle empêche le philosophe, comme l'artiste, de se com-

plaire en des intuitions confuses, de laisser flotter son

1. Non seulement la forme systématique la pensée de Spinoza, mais le contenu de

varié. Les différences

été l'idéal toujours présent à

pas

profondément

a

cette forme n'a

l'on constate dans les oeuvres successives de Spi-

que

noza se réduisent à des

des

degrés différents de clarté rationnelle. Aussi n'y a-t-il

pas lieu d'admettre la thèse de M. Avenarins (Ueber die, beiden ersten Phasen

Spinozischen Pantheismus. Leipzig, 1868), qui distingue trois phases du

une phase théiste, une phase substantialiste

système : une phase naturaliste,

(p. 11). M. Avenarius ne réussit

du reste à

des traits bien

pas nets les trois moments qu'il prétend distinguer.

marquer par

VI

INTRODUCTION.

sentiment d'infini; elle impose aux

un vague oeuvres spontanées de l'intelligence une épreuve qui, dans

âme dans

bien des

décide de leur valeur. C'est le propre des

for-

caractère

cas,

pensées fécondes d'engendrer avant tout leur propre

mule, et cette formule qu'elles se donnent a un

singulier, incomparable, le caractère de ce qui se dit une première fois, souvent même une seule fois. La lettre est

donc plus qu'un auxiliaire de l'esprit puisqu'elle en est

d'abord le vivant produit. Comme aussi le système est

autre chose qu'un arrangement factice d'idées. Les idées

ne viennent de solitude ;

au monde dans un état d'abstraction et

par

leurs rapports réciproques qu'elles

loi, préexis-

pas

c'est

se soutiennent et s'appellent ; elles ne sont pas des espèces

d'atomes intellectuels, indépendants de toute

tant à tout ordre; c'est sous forme de synthèse qu'elles apparaissent et se développent. Elles, sont déjà, prises

à part, des unités qui se composent, des systèmes qui

s'ébauchent : de telle sorte que

qui les comprend, loin de les

l'unité

systématique

déformer et de les ré-

duire, a plutôt pour effet de porter à l'acte et à la vérité

ce qu'elles contiennent de puissance latente et d'impar- faite raison.

Cependant, si la force interne d'une doctrine se mesure au degré d'organisation qu'elle implique, on dirait au

contraire

de désorganisation qu'elle est capable de subir sans être

dénaturée en son fond. Le problème qu'elle tenait

son influence historique se mesure au degré

pour

que

essentiel n'apparaît plus dans la suite comme le problème

dominateur; les rapports qu'elle avait établis entre les idées se brisent, ou se relâchent, ou se transforment; les éléments qui la constituaient s'en vont épars, destinés

presque toujours à ne plus se rejoindre.

une vie unique qui absorbe et qui retienne tout en elle, il y a des germes de vie qui se dégagent et se répandent

comme ils peuvent, qui vont déployer en des sens très

divers leur secrète énergie. C'est le sort de toutes les

Il

n'y a plus

INTRODUCTION.

VII

grandes doctrines; ç'a été particulièrement le sort de la doctrine de Spinoza. On peut bien affirmer avec M. Pol-

l'histoire du spinozisme est intimement mêlée à

toute l'histoire de la culture et de la pensée modernes, et

un seul

homme qui ait accepté

lock que

il faut bien reconnaître avec lui qu'il n'est

en tout

pas

point et tel quel le système

pour procéder à la dislo- renoncer à faire du

pour

unité, l'origine et la

refuser

de l'Éthique. Est-ce une raison cation préalable de la doctrine,

système, considéré dans sa pleine

condition de tout un mouvement d'idées,

pour enfin de chercher dans les philosophies qui paraissent

s'inspirer du

spinozisme la solution du problème que Spi-

noza avait posé ?

D'abord l'action d'un système, même entendue en un

aussi partielle qu'on veut bien le

sens vulgaire, n'est

pas

dire. Il se peut qu'à

un certain moment telle notion

par-

ticulière, longtemps obscurcie ou voilée, se révèle avec

éclat; mais c'est encore du système

lumière et sa vertu. Alors même qu'elle paraît se produire

lui viennent sa

que

elle seule, elle garde quelque chose de ses primitives

que

pour

relations, et la puissance nouvelle qu'elle conquiert n'est

la puissance antérieure de la doctrine tout

souvent

entière, qui s'est déplacée et comme concentrée en elle.

N'est-il pas

paru

précisément arrivé que tel ou tel concept a

tour à tour résumer plus entièrement que les autres

l'intime et essentielle pensée de Spinoza ? C'est là d'ail-

se méprendre sur le

caractère de l'influence qui revient à une philosophie : ce

terme même d'influence, que

leurs la preuve

qu'il ne faut

pas

l'on invoque volontiers, est

ici un symbole commode,

destiné à désigner un ensemble

complexe de relations surtout idéales et internes. L'action

qu'exercent les doctrines n'est pulsion mécanique qui produit

comparable à une im-

pas ses effets aveuglément et

partout, et l'histoire des idées ne se résout pas en une

banale représentation de forces qui se repoussent ou s'at-

tirent, se désagrègent ou se combinent : il faut réserver

VIII

INTRODUCTION.

les droits entiers de l'esprit libre, qui ne reçoit en lui que ce qu'il se sent, plus ou moins distinctement, capable d'accepter. Des pensées antérieures ne sauraient pénétrer entièrement du dehors dans les intelligences, ni

peser elles de la brutalité d'un poids mort ; mais elles peuvent

sur

se reconstituer lentement en elles, les façonner et les mo-

par un travail incessant qui a toute

deler de l'intérieur

la souplesse de l'art

toute la fécondité de la vie; et

et

c'est en.suscitant d'autres pensées qu'elles se ressuscitent

elles-mêmes. Cependant ces oeuvres de régénération

tanée et de génération nouvelle

spon-

n'apparaissent pas au

de

rap-

hasard, et ce ne sont point de puérils procédés

prochement qui peuvent en révéler le sens et la portée :

il faut reconnaître l'existence d'une dialectique qui en-

chaîne les idées, non

par

raison et

par

par accident et par caprice, mais

singulière, de montrer

pro-

apparence

philosophes qui paraissent

ordre.

De là la nécessité, en

toujours chez les

presque

céder de Spinoza une sorte de spinozisme virtuel et préa-

lable. Spinoza n'a pu

nature

par

ou par

s'étaient donné peu

Il

a été

pour

ces

revivre

dans les esprits qui,

que

culture spéciale, avaient en eux ou

à peu

la plupart de ses raisons d'être.

aperçu

esprits un modèle, distinctement

ou confusément entrevu, souvent retouché et transfiguré, en qui ils aimaient à se contempler, ou selon lequel ils

tâchaient de réaliser leurs puissances spirituelles. Ajou-

tons qu'il n'a pas toujours été

pour eux l'unique et im-

en ont usé librement

muable modèle. Les plus grands

avec lui sans vouloir lui être infidèles; ils l'ont déjà

fondément modifié quand ils songeaient à le reproduire;

pro-

ils ont encore cru pouvoir, le prenant tout entier, le sou-

tenir et compléter

par

de lui. Mais il est aussi,

des pensées qui ne venaient,

pas à certaines heures, devenu telle-

ment intime aux intelligences philosophiques qu'il a été

considéré comme l'indispensable promoteur de toute spé-

culation et de toute vérité. Faut-il donc, puisqu'il en est

INTRODUCTION.

IX

ainsi, limiter exactement ce qui lui revient dans la cons-

titution des doctrines modernes, n'exposer de ces doctrines

leur donner, réduit aux proportions les

ce qu'il a

que

pu

plus justes? On ne voit

la vérité historique

gagnerait à une telle mutilation, puisque les doctrines se trouveraient ainsi déformées de parti pris. On voit plutôt

pas ce que

ce qu'elle y

spinozisme

perdrait, l'avantage de comprendre ce

a eu de vitalité, l'occasion de saisir sur

le

que

le vif

la merveilleuse aptitude qu'il a eue à se transformer, à

se rajeunir, à se fondre avec les idées nouvelles qu'il

n'avait

prévoir, même avec les idées adverses qu'il

pu

avait expressément exclues. Ne vaut-il

ser se

déployer librement

dans

pas mieux lais-

largeur la

toute sa

trame vivante des pensées qui ont apporté à travers les doctrines diverses l'esprit sans cesse renouvelé du spi-

nozisme?

Ce

nous tâcherons donc de retrouver et de dégager,

su,

que

c'est l'unité flexible et forte d'une philosophie qui a

sans s'altérer essentiellement, se plier aux plus différentes

conditions d'existence. Toutefois cette philosophie, en se

prolongeant ainsi, n'a-t-elle

perdu la signification

pas

surtout pratique qu'elle avait à l'origine? Une même phi-

losophie peut se poursuivre dans le temps sans que se

poursuive

cela le même problème. N'est-ce

ici

pour

pas

le cas? Peut-on dire que les doctrines modernes qui se

sont rattachées au spinozisme, se soient rattachées du

même coup à la question que

importante? Et n'est il

torité dans une direction qui n'est

la plus

artificiel de les incliner d'au-

Spinoza tenait

pas

pour

pas

la leur ? L'objection

pour

serait sérieuse si l'on prétendait contraindre ces doctrines à moraliser en dépit d'elles; mais, outre qu'elles ont

la plupart franchement abordé le problème moral, on peut

dire qu'elles l'ont toutes impliqué en elles à des degrés divers et sous une forme originale. Sans cloute, il est

nécessaire qu'un problème soit posé absolument

pour

lui-même quand l'énoncé et la solution qu'on en donne gé-

X

INTRODUCTION.

néralement apparaissent comme inintelligibles ou inadé-

c'est ce qui est arrivé avec Spinoza. Mais la néces-

que

est

quats

;

sité de cette importance extrême disparaît à mesure l'esprit dans lequel le problème a été posé et résolu

plus victorieux de ses premiers vérifie ici avec une singulière

montré qu'il

obstacles; cette loi se.

rigueur. Spinoza avait

de morale en dehors de la vérité,

n'y a pas

que

et, d'autre part,

la vérité comprise est par elle-même,

Les doctrines

sans addition extérieure,' toute la morale.

qui procèdent du spinozisme se sont constituées comme

doctrines de la vie par

cela seul qu'elles étaient des doc-;

la solution

dans les formules immé-

que

trines. Elles ont cru,

comme le spinozisme,

du problème moral n'était

diates de la conscience

pas commune, et que la dernière

pas

dans les motifs empi-

raison de notre destinée n'était

riques et purement humains de notre conduite; elles ont

affirmé que une notion

la notion de moralité devait se résoudre en

plus large, plus compréhensive, plus spécu-

resserrée et étouffée dans les limites

lative, qui ne fût

de notre action ; elles ont poussé l'horreur de tout forma-

pas

lisme au point de considérer la moralité proprement dite,

avec ses distinctions et ses commandements, comme la

forme inférieure ou illusoire de l'existence absolue ; elles

ont enseigné que notre rôle est de nous affranchir de

toutes

les

oppositions

qui partagent

notre

âme, soit

la connaissance intellectuelle qui les exclut ou les

par

l'art qui les ignore ou s'en détache;

par

domine, soit

elles se sont efforcées de reconstituer le sens de la vie

véritable

delà les catégories dans lesquelles elle était

par

dispersée,

Elles ont donc dépouillé la morale de tout ce qu'elle

par delà le dualisme dans lequel elleétait brisée.

paraît

avoir de limitatif, d'impératif, de juridique; elles l'ont

ramenée

à une dialectique de l'être, à une intuition rationnelle, à

ait commu-

nication directe entre la pensée maîtresse du spinozisme

son principe à une métaphysique de la vie,

y

par

une inspiration libre. On conçoit ainsi qu'il

INTRODUCTION.

XI

et la pensée maîtresse de ces doctrines,

nence,

l'idée d'imma-

que logiquement développée et appliquée, fasse de

plus en plus entrer la vérité pratique dans la vérité de la

vie et la vérité de la vie dans la vérité universelle. Et

notre objet se détermine

là-même. Nous aurons à

par

montrer avant tout dans les philosophies issues de Spi- noza comment la conception qu'elles se sont faites de la

vérité universelle engendre leur conception de la vie et de l'activité pratique.

A étudier ainsi l'évolution à la fois logique et réelle de

l'Éthique spinoziste, nous gagnerons peut-être de mieux

voir quel en est le fonds solide, quels en sont les élé- ments caducs, quelles doivent en être les limites; nous

sentirons mieux

le spinozisme n'est

essentielle-

pas négations souvent violentes

ment tout entier dans les

qui en ont paru à l'origine le caractère le plus saillant,

conquérir le droit de chercher à éta-

que

et nous

pourrons

blir ce qu'il garde à

d'incomplet. Nous avons

saisir et d'en restituer le

nos yeux

principal souci d'en

eu pour estimant qu'à cette condition seule nous pourrions

sens,

tenter de le juger. Si nous nous permettons de décla-

qu'elle nous

rer cette intention, c'est uniquement

serve d'excuse au cas ce travail la

pour

trahirait trop. Le

l'on doit à une grande philosophie serait bien

au moment même sortes de réserves et de

respect que

superficiel

s'il n'engendrait pas,

l'on croit entrer en elle, toutes

scrupules. Ici surtout on ne saurait alléguer qu'on n'a

de Jacobi, tout lecteur

à qui une seule ligne de

été prévenu. Au témoignage

pas

l'Éthique

est restée obscure doit

douter qu'il ait compris Spinoza. Nous avons le sentiment

trop vif de tout ce qui dans le spinozisme dépasse notre

effort pour ne pas