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LOUIS

DE

BROGLIE,

Physicien

et

Penseur.

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EINSTEIN,

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SAVANTS

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SUR

LES

SENTIERS

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NATURALIST E

AUTOUR

DU

MONDE .

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GROUPE

ZOOLOGIQUE

HUMAIN .

 

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AUTOBIOGRAPHIE

SCIENTIFIQUE.

 

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PHYSIQUE

ET

PHILOSOPHIE.

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BERNAR D

LA

VIE

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CALMETTE .

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MÉDECIN E

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VIE

AVEC

LES

MICROBES.

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Imp.

Printed

Balme,

Paris

in France

66-11.61770

18,0 0

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18,5 0

t.l.i .

( RAYMON D

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l'iolDSSeur

à la Faculté

des Lettres

de

Nancy

RUYER

et Sciences

humaines

PARADOXES

GNSCIENCE

I limites de

rautomatisme

colleciiof l

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Aiiilf i

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iDIllONS ALBIN

MICHEL

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DU

MÊME

AUTEUR

La conscience et le corps Éléments de psycliobiologie (épuisé) Néo-finalisme L'utopie et les utopies Le monde des valeurs Philosophie de la valeur

La cybernétique et l'origine de l'information

La genèse

L'animal, l'homme, la fonction symbolique

des formes vivantes

P. U. F.

P. U. F.

P. U. F. P. U. F. Aubier A. Colin Flammarion Flammarion Gallimard

LES

SAVANTS

COLLECTION

DIRIGÉE

ET

PAR

LE

MONDE

ANDRÉ

GEORGE

RAYMOND

RUYER

Professeur à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Nancy

Correspondant de V Institut

PARADOXES DE LA CONSCIENCE ET UMITES DE L'AUTOMATISME

ÉDITIONS

ALBIN

MICHEL

2 2 ,

RUE

HUYGHENS

PARIS

-•••'fv

I Éditions Albin Michel,

1966.

'5 4

INTRODUCTION

I L s'agit bien, dans cet ouvrage, des paradoxes de la conscience, et non de paradoxes sur la conscience.

L'exposé par paradoxes a l'avantage d'abréger le « discours ». Mais l'ordre et la suite des paradoxes est systématique. Le seul classement peut être révélateur et peut permettre d'éli- miner nombre de théories fausses ou futiles. Comme cet ouvrage est sur la conscience et non sur le paradoxe, le mot paradoxe est employé au sens large. Il englobe : paradoxes classiques, antiparadoxes, pseudo- paradoxes, apories, antinomies, difficultés logiques ou quasi logiques, et même, apparences surprenantes et trompeuses ou, plus souvent encore, pseudo-difficultés tenant à des postulats arbitraires. Je prends position clairement, en général, dans mon jugement sur les paradoxes mentionnés, en indiquant s'il s'agit selon moi, d'un paradoxe vrai, c'est-à-dire d'une vérité paradoxale, ou d'un paradoxe faux, d'une erreur. J'indique aussi s'il s'agit d'un paradoxe authentique, ou d'un pseudo- paradoxe. Cependant, dans un petit nombre de cas, je laisse au lecteur le soin de décider. Le plus souvent, l'apparence paradoxale naît de l'impul- sion à considérer l'homme conscient comme un être physique. Personne ne croit sérieusement que l'homme conscient soit un robot. Et pourtant, par une bizarre inconséquence, tout le monde admet les possibilités indéfinies de l'automatisme pour expliquer la vie et pour expliquer l'homme. Le point de vue scientifique classique, auquel presque tout le monde

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l'AttAüOXE S

D E

LA

CONSCIENC E

n'tiHl luil)il,iié, porto à concevoir spontanément des explica- I ioMH tiiôcanistes. C'est relativement à cette illusion spontanée (|ii() la conscience, examinée directement, paraît paradoxale. Plusieurs des paradoxes cités m'ont été fournis par Ber- nard et Dominique Ruyer. MM. Vax, Lechat et Vallin m'ont également fait plusieurs suggestions, que j'ai utilisées.

LE

PARADOXE

FONDAMENTAL

La manifestation télévisée.

Un spectateur assiste de sa fenêtre à un défilé de mani- festants. Des impressions rétiniennes se succèdent, à quoi correspondent des impressions occipitales. Qui en fait la revue, dans la tête du spectateur? Faut-il penser à un super- spectateur cérébral qui assiste au défilé des impressions? Cette manifestation est télévisée, avec des procédés variés de balayage (scanning devices) à l'émission et à la réception. Un téléspectateur regarde cette émission télévisée. Comment, s'opère, pour le téléspectateur, la perception finale? Est-ce encore par un autre balayage cérébral? Il est évident qu'il faut s'arrêter. A la fin, il y a information- connaissance sans balayage, sans « passage en revue », des éléments d'information.

Le paradoxe du comptage.

Comment puis-je compter une multitude d'objets? Je dois transporter, d'une certaine manière, cette multitude en moi. Mais, pour ne pas devenir multiple (et par conséquent ne plus pouvoir compter la multiplicité), je dois pourtant y échapper, et rester « un ».

Le balayage par la fovea ou l'index.

Il y a des animaux qui n'ont pas de rétine mais seule- ment un seul petit cône superposé à un bâtonnet, et analogue

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•AIIAIJOXES

DE

LA

CONSCIENCE

Il un (le mis (Mritieiits rétiniens. Ce bâtonnet se déplace le lon|r il(i riiiiat);(! optique fourme par un cristallin, de façon à Mrti Htiiimlé successivement par les diverses parties de cette

Mais où donc se forme, pour l'animal, l'image consciente (l(> col to image optique ainsi balayée? Et en quoi consiste- l,-(ill(î? Il ne peut pourtant y avoir balayage du balayage. Mftinc un homme muni de deux rétines ne procède pas (l'une façon très différente, pour peu que le champ des objets à explorer soit plus large que le champ visuel, ou H(!ulemcnt, ce qui arrive presque toujours, soit plus large que ce qui se projette sur la fovea. Il doit tourner sa tête ou ses yeux et recevoir un grand nombre d'impressions succes- sives. C'est également ce qui se passe quand, dans l'obscu- rité, il passe le bout de son index sur les bords d'une table ou d'un meuble.

Ce qui informe instant après instant, suivant les phases du balayage, la rétine, et Faire correspondante du cerveau, c'est, pour peu que l'objet soit complexe, ou qu'on le regarde fragment par fragment, une série d'images très différentes les unes des autres. Et pourtant on est conscient de l'objet, au singulier.

Il n'y a pas de parallélisme entre les résultats bruts du balayage, et la connaissance résultante. Car, s'il y avait parallélisme, il n'y aurait pas de connaissance. Même si nous regardons une figure aussi simple qu'un cercle — mais trop grand pour être perçu d'un seul coup par l'œil immobile—il n'y a donc à aucun moment de cercle dans notre cerveau, et pourtant nous voyons un cercle.

Formes spatiales et formes temporelles.

Le cône-bâtonnet de Copilia, notre fovea, le bout de notre index, transposent la forme spatiale, balayée, en forme temporelle. C'est exactement ce que fait la caméra de télé-

1. C'est le cas de Copilia, petit crustacé étudié par

Exner.

LE

PARADOX E

FONDAMENTAL

1 1

vision pour l'émission (le récepteur faisant la transposition inverse). Mais comment la forme temporelle se perçoit-elle ou se connaît-elle elle-même? Directement? Mais la con- science immédiate d'une mélodie n'est pas moins mystérieuse que la conscience immédiate d'une forme spatiale. Indirecte- ment? Est-elle retransposée en forme spatiale? On admet souvent que les suites de sons peuvent être enregistrées dans l'aire temporale comme formes spatiales. Mais alors, faudra-t-il encore un balayage de ces formes spatiales? De plus, l'expérience montre qu'il y a perception et mémoire des mélodies et des rythmes aussi bien que des formes. Comment distinguera-t-on mélodie temporelle et forme spatiale, si l'une doit toujours être transposée en l'autre pour être perçue? On ne peut être renvoyé indéfiniment, pour comprendre la perception de la forme spatiale, à la forme temporelle, par balayage, puis de nouveau, pour comprendre la perception de la forme temporelle obtenue, être obligé de revenir à son étalement dans l'espace, qui nécessitera à son tour un nouveau balayage temporel. liest plus simple d'ad- mettre la conscience immédiate d'une mélodie aussi bien que d'une forme, l'une pouvant, dans certains cas, remplacer l'autre.

Le paradoxe de l'intégration sans mélange.

Nous ne sommes pas plus avancés, quand nous essayons de comprendre la vision instantanée par un œil immobile muni d'une large rétine comportant des millions d'éléments analogues à l'élément unique que possède Copilia. Inutile, nous venons de le voir, de recourir à un balayage cérébral de l'aire visuelle. Il serait opéré par quoi, et pour qui? Par quelle caméra nerveuse et pour quel récepteur, qui devrait encore l'enregistrer? Puisque chaque détail visuel (supposé fourni par un seul élément rétinien) est distinct, il a dû ne pas être mélangé aux autres détails. Mais puisque l'ensemble des détails forme pourtant une forme, dans une conscience unique, il doit y avoir, pense-t-on, une certaine proportion de dépendance

12 'AIIADOXE S

u n

I.A

CONSCIENCE

miiliioll«, c'(!sl-à-dire, pour employer le mot favori des Molof^ist.es, une certaine intégration. Mais cette intégration, comment la concevoir, sinon comme un certain mélange, soit de substances, soit de niveaux énergétiques dans un équilibre homogénéisé, dans une mise en commun partielle, par exemple des charges neuro-électriques dans le champ électrique interneuronal? Pourtant le champ visuel ne ressemble pas à un demi- mélange, c'est-à-dire à un ensemble d'éléments qui seraient confondus par leur pied, dont la tête resterait distincte. Le champ visuel d'un myope n'est pas « mieux intégré » que le champ visuel normal, parce qu'il comporte des infor- mations confondues. A quoi serviraient ce que l'on appelle encore parfois, avec Pavlov, les analyseurs cérébraux, si, pour profiter de leur activité, on ne pouvait que re-mélanger leurs « effets de sortie »?

Même quand il y a « mélange » de sensations (par exemple des sensations auditives entre elles), ces mélanges ne ressem- blent pas à un mélange ordinaire. Pourquoi, dans l'enregis- trement musical, prend-on la peine d'employer plusieurs micros, captant chacun le son d'un instrument, si l'audi- tion consiste à les confondre? En fait, l'auditeur peut alors suivre à volonté telle partie orchestrale. Ce faisant, sa conscience ne se désintègre pas.

La localisation sans « isolants ».

Alors que dans le monde physique il faut des isolants contre l'égalisation spontanée, dans le monde psychologique, c'est l'isolement qui détermine l'amorphisme et la dés-information. Dans la perception comme dans la motricité, la bonne localisation d'un détail fin demande le bon état fonctionnel de l'ensemble du champ. Pour bien localiser un point touché, il faut la sensibilité de toute la peau; pour bien remuer un doigt, il faut toute la motricité en bon état.

LE

PARADOX E

FONDAMENTAL

La maladie, en réalisant l'isolement d'un élémenl. nerveux rend la localisation de sa fonction moins précise

La

re-représentation.

La rapidité et l'efTicacité du système nerveux des animaux tiennent en grande partie au fait qu'il est un système rcjiré- sentatif de l'organisme tout entier. Il semble doul)lcr l'organisme, le transposer à un niveau où des modèles réduits d'action peuvent être rapidement montés et essayés. Cette transposition représentative se fait souvent elle- même en étages. Considérons le système nerveux de la seiche Il y a un ganglion nerveux à la base de chaque ventouse et tous les ganglions nerveux d'un tentacule sont connectés à un gros ganglion de base; ces gros ganglions sont à leur tour connectés au cerveau de l'animal. Chaque ganglion de ventouse est donc re-représenté dans le cerveau, qui peut ainsi centraliser des informations sur tout l'organisme, et commander les mouvements d'ensemble. Il y a certainement un rapport étroit entre cette transposition-représentation et la conscience, au moins la conscience cénesthésique, comme facteur inforniatif du comportement. Le cerveau de la seiche est un véritable petit animal dans l'animal (comme Vhomunculus moteur de la frontale ascendante de l'homme, ou Vhomunculus sensitif pariétal, est une sorte de petit homme dans l'homme). Mais qu'est-ce qui intègre cet intégrateur? Ce ne peut être encore un autre système re- re-représentatif. Et effectivement, on ne le trouve pas chez la seiche ou chez l'homme. Uhomunculus cérébral n'a pas de cerveau. La seiche cérébrale n'a pas de cerveau. L'unité de la conscience (champ visuel ou cénesthésie), image du corps, ou comportement global, implique une auto-intégration sans appareil d'aucune sorte.

1. Von Wcizsaecker, Le cycle de la structure,

ji. 72.

2. Cf. J. J. ^Vilkie, The science

of mind

and

bruin, p. 79.

17

\

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PARADOXE S

D E

L A

CONSCIENC E

« II se contrôle lui-même. »

Cette phrase peut être prononcée, soit à propos d'un mécanisme à autorégulation, soit à propos d'un homme adulte et moral. Dans le cas du mécanisme, on peut montrer l'organe régulateur, mais non le « il » qui « se» contrôle, car ce « il » n'existe pas, et l'organe fait tout le travail. De même dans le cas de l'homme, on peut montrer le système nerveux central en tant qu'organe de régulation, mais non le « il » qui se sert de l'organe. Est-ce cette fois parce que le « il » n'existe pas, parce qu'il est un mot inutile, l'organe faisant tout le travail? Pourquoi alors faisons-nous des efforts pour nous contrôler, au lieu d'enregistrer simplement le résultat des opérations cérébrales de contrôle?

Le nsiteur

de Vusine, et les deux questions.

Un enfant, ou un visiteur naïf, visite une usine. Il avait grande envie de «voir l'usine ». On lui montre successivement tous les ateliers, les machines, les bureaux. Mais il demande encore : « Mais où est l'usine? » Un autre visiteur, après avoir de même visité les ateliers, bureaux, machines, demande : « Où est le bureau central? » La première question est naïve et absurde, la deuxième question est parfaitement sensée De même pour un organisme vivant. Si quelqu'un, après avoir étudié tous les organes, demande : « Mais où est l'orga- nisme? » il pose une question absurde, tandis qu'il n'est pas absurde, s'il demande : « Où est, dans l'organisme, le centre, ou le centre des centres d'intégration? » Mais voici maintenant le vrai paradoxe. Naïf ou non, rai- sonnable ou non, pour le Bureau central, pour le Centre d'in- tégration lui-même [Homunculus, ou système re-représentatif de la seiche), on est ramené nécessairement à une question

analogue à la « question naïve » : « Où est l'unité de l'inté-

gr.-itour? » « Où est l'intégrateur dans l'intégrateur?

», comme

I. (lu pumdox e est dans J. J . Wilkie, op. cil.,

chap. VIII .

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

tout à l'heure : « Où est

pouvoir naturellement y répondre. Qui intègre l'appareil d'intégration? Ce ne peut être encore un appareil.

l'usine dans l'usine? » — et sans

Voir sans yeux, entendre sans oreilles, agir sans tête, manier sans main.

Il y a une série presque indéfinie de paradoxes de ce type. L'œil ayant fonctionné comme appareil à recueillir des informations optiques, la rétine, le nerf optique, et fina- lement, les centres cérébraux optiques étant en bon état, un champ visuel avec de multiples détails structurés existe. Il « est, vu » sans avoir besoin d' « être vu » au sens du verbe passif, plus exactement encore, le champ visuel est « présent », dans son absolu, sans être « présenté ». C'est l'objet qui est vu, ce n'est pas le champ visuel. Le fonctionnement de l'œil est une phase technique, qui n'entre plus dans le mode d'existence de la vision, du champ visuel conscient. La page d'écriture que notre œil parcourt se lit nécessairement elle-même dans notre champ de vision, sans regard, sans être encore « parcourue ». De même, il n'y a pas l'oreille plus qu'interne pour écou- ter les sons entendus. De même, dans l'ordre correspondant du comportement, Vhomunculus cortical n'a pas encore à penser, dans une petite tête correspondant à notre tête orga- nique, l'action coordonnée et commandée. La « main » de la frontale ascendante agit sans main.

A partir du paradoxe central naît toute une série de para- doxes, ou de questions paradoxales — ou plutôt encore de questions naïves, naïves par l'inconscience du paradoxe cen- tral.

Pourquoi ne voyons-nous pas les bords du champ visuel?

Un bord d'une surface S n'existe que pour un appareil à balayage A, balayant S et S' entourant S (flèches h, b',

\ \

16

PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

h"). Si S se voit elle-même, cette autovision

(accolade a)

ne peut être vision de ses propres bords. Puisqu'un champ

de vision « est, vu », mais n'est pas vu, comment pourrait-il « être », « vu », là où il n'est pas? Les bords d'une vision ne peuvent être visibles, puisqu'une vision n'est pas elle- même chose vue.

Enlei>er les bords d'une surface.

Au début d'un décollement de la rétine, le sujet voit le bord de son champ visuel dans la zone du décollement. Plus

exactement, il voit une zone-frontière entre la partie saine

et

la partie décollée rendue aveugle (comme si la surface

S

avait une zone-bordière B, où l'autovision est noire ou

trouble, mais non pas nulle). Après l'opération, qui consiste à recoller le bord de la rétine par coagulation du bord décollé (ce qui détruit nécessairement des cellules visuelles), la vision du bord, de nouveau, disparaît.

Pour mesurer le caractère paradoxal du phénomène rela- tivement à notre habitude des objets vus, il suffit d'imaginer cet attrape-nigaud. Son maître dit à Jeannot le benêt : « Tu vois cette feuille de papier. Je voudrais une feuille, mais sans bords. » Alors Jeannot prend une paire de ciseaux et enlève les bords sur une largeur d'un centimètre. Puis il est tout étonné de constater que la nouvelle feuille a encore dos bords. Or, l'instrument du chirurgien fait précisément 1(1 (juc sou maître s'amuse à demander à Jeannot le benêt :

il léiissil h snp])ri)ner un bord.

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

1 7

Notre vie consciente n'a pas de bords.

L' « absence de bords » vaut pour l'ensemble d'une con- science individuelle. Nous ne nous sommes pas vus naître, et nous ne nous verrons pas mourir. Nous ne nous voyons pas nous endormir, ou nous évanouir. Nous ne sommes pas conscients d'oublier, La conscience est vision d'elle-même, mais elle-même ne se voit pas, comme partie d'un tout (sauf par des procédés symboliques toujours imparfaits et indirects). Ce paradoxe est aussi important pour la situation humaine en général que pour le statut de la connaissance humaine. Notre vie consciente n'est bordée par rien. Pour

le « je », qui est l'unité de cette conscience, elle est tout.

« Je » ne puis sortir de ma conscience, tomber par inadver- tance hors de ma conscience. La mort ne concerne pas le

« je ».

Pourquoi la vision nulle

n'est pas la vision

noire?

On voit noir, lorsqu'on a les paupières closes, ou lors- qu'une partie de la rétine est lésée : le champ de vision n'est plus qu'une sorte de « bruit de fond ». Mais la vision nulle, hors du champ visuel, n'a aucune espèce d'existence, sauf par le mythe d'un appareil à « vision de la vision», voyant au-delà de ses bords, ou par une reconstruction idéale à base de schématisme, élaborée à partir du champ visuel. La confusion « vision noire » et « vision nulle » est une

analogie-clé pour une foule d'erreurs vénérables ou récentes. L'être n'a pas de contraire, de même que l'absence de vision n'est pas noire, n'est pas contraire de « lumineuse » ou de « blanche ». Le non-être, le néant, ne peut jouer aucun rôle. Ce n'est que par plaisanterie que l'on peut dire : « Je ne pense pas, ou quand je pense, je ne pense à rien », ou, comme

Alice

:

« I

see nobody. »

I

18

PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

Le cahier d'absences.

Dans cette classe, un élève est chargé de porter le cahier d'absences sur lequel le professeur inscrit les absents. Au cours d'une épidémie, tous les élèves manquent, sauf le por- teur du cahier. Le professeur inscrit les absents (vision noire). Puis l'élève unique restant tombe malade lui-même, et ne peut plus apporter le cahier d'absences (vision nulle). Il n'y a plus d'absents pour l'administration, s'il n'y a pas de cahier d'absences.

L'argument ontologique qui prétend passer de l'essence de Dieu à son existence revient à utiliser positivement le paradoxe du cahier d'absences. Un élève modèle impeccable n'est jamais à porter absent sur le cahier d'absences. Donc, si l'élève modèle est chargé du cahier d'absences, il y a toujours un cahier d'ab- sences pour y inscrire que l'élève modèle n'est pas absent.

Le paradoxe du mime.

Un mime, un danseur, s'emploie lui-même pour jouer son rôle. Il est à la fois virtuose et instrument, cheval et jockey. Il s'abandonne à son jeu, tout en se surveillant et se diri- geant. Comme il y a des étages dans le fonctionnement psychobiologique, et aussi comme il y a de mauvais mimes pour lesquels la fusion entre cheval et jockey se fait mal, le paradoxe n'est pas très apparent, ou il est aisé, appa- remment, à résoudre. On dit que l'acteur se dédouble. Un physiologiste peut même expliquer le dédoublement par les différents niveaux d'intégration du système nerveux. Mais là encore, finalement, il faut bien, au dernier étage, le plus élevé, qu'il y ait auto-dédoublement commeilya auto-vision — et c'est un dédoublement sans double étage.

Le condamné à mort bricoleur.

Lomme il arrive souvent pour les paradoxes de la con- Mcioii(!(*, ce paradoxe peut prendre des formes comiques. Un coiiilaimié f» iiuirt voit les bourreaux s'affairer autour d'une

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

19

guillotine en panne. Comme il est bon bricoleur, il les écarte, expédie la réparation à faire, puis, pour essayer l'appareil, tout fier, il met sa tête sous le couperet, et presse le bouton.

La

Sacculine.

Le mime joue de son corps exactement comme l'infusoire se fait main, bouche, estomac, etc. Ce n'est pas là une méta- phore, c'est la réalité, du moins pour le dernier étage de l'organisme du mime : le comportement neurologique de son homunculus moteur est l'équivalent exact du comportement de l'infusoire. Les relais moteurs et les effecteurs perfec- tionnés, dont dispose le mime et dont ne dispose pas l'infu- soire, ne changent rien à l'affaire. Un crustacé parasite du crabe, la Sacculine, se transforme en seringue à injection pour s'injecter lui-même dans le crabe. Sa larve mue, rejette tous ses organes et devient un sac à demi plein de cellules indifférenciées, au-dessus desquelles se forme une sorte de dard qui perce la peau du crabe et permet l'inoculation de la masse cellulaire. La Sacculine se transforme ainsi elle-même tout entière. « Qui » se trans- forme? « Qui » préside à la transformation? Et de « qui »? Les deux pronoms désigent le même être. Or la transformation de la Sacculine n'est pas un cas exceptionnel, aberrant; c'est, rendu plus frappant par les conditions, le phénomène fondamental de tous les organismes vivants. La transformation embryonnaire, d'une cellule et d'un amas cellulaire à un organisme adulte, est encore plus étonnant. Ce phénomène fondamental est recouvert et voilé par les fonctionnements des formes une fois créées, mais il se continue dans le système nerveux de l'adulte sous la forme des improvisations créatrices de comportements. Le mime ne se transforme, lui, que cérébralement, corticalement.

Le paradoxe des verbes réfléchis.

La plupart des verbes réfléchis manifestent le même para- doxe : « se développer » (ce qui est fondamentalement diffé-

ï

I

20 PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

rent d'être « développé », « copié », « calqué ») ; « se mouvoir » (fondamentalement différent d' «être mu»); s'affairer, se donner du mal, « se presser » (fondamentalement différent de ce qui est, pour un moteur, « être accéléré »); se distraire, se tourmenter, se persuader, se convertir, etc Un maître, un propriétaire, dans l'ordre social, préside aux transformations qu'il fait subir à son domaine. Ici, un domaine se transforme lui-même, comme s'il était à la fois maître et domaine — et en effet toute conscience est à la fois maître et domaine.

Surface absolue et suri>ol sans distance.

Le champ visuel et la mélodie, une fois qu'ils existent, grâce au bon fonctionnement de l'appareil visuel et auditif, sont spectacle sans spectateur, audition sans auditeur. Et pourtant ils semblent se survoler eux-mêmes. Or, pour « sur- voler » au sens ordinaire, physico-géométrique, du mot, il faut être à quelque distance du domaine survolé, dans une dimension perpendiculaire aux dimensions du domaine. Pour voir une ligne comme ligne, il faut que je sois quelque part en dehors de cette ligne, sur une surface. Pour voir une sur- face comme surface, il faut que je sois en dehors de cette surface, dans l'espace. « Je », ici, désigne mon corps, mes yeux de chair. La vision d'un objet, comme opération phy- siologique, obéit à cette loi géométrique. Si je mets mes yeux sur la page même, je ne vois plus la page. Mais le champ visuel une fois obtenu, bien qu'il ressemble à une surface (de même qu'une mélodie ressemble à une ligne sinueuse), n'a pas, de nouveau, à être vu du dehors. Heureusement, puisqu'il faudrait un deuxième spectateur, localisable hors du champ, et qui aurait une vision de la vision, et ainsi de suite indéfiniment. Le « je conscient » (par opposition au « je organisme »), à supposer qu'il ne soit pas une fiction, ne peut en tout cas jouer le rôle de deuxième spectateur. La conscience que-j'ai-de-mon-champ-visuel ne peut être détachée, comme un fantôme abstrait, de « mon-champ- visuel-conscient ».

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

21

D'ailleurs, le cas symétrique de la conscience d'une mélo- die nous avertit. Dans quelle dimension perpendiculaire à celle du déroulement du temps de la mélodie devrait être « la conscience », dans l'audition? A quelle distance devrait être la « conscience-je » de la vision, pour la voir? Il n'y a pas de nouvelle accommoda- tion mentale, de changement de distance mentale pour la conscience de la vision, comme il y a changement de distance de nos yeux pour la bonne vision. Le survol sans distance est un survol sans survol.

Le spectateur

fantôme.

Notre « impression de paradoxe » vient d'une attente injustifiée. Et l'attente injustifiée vient ici clairement de notre habitude de la mise en scène matérielle de la vision (ou de l'audition). Pour bien voir et entendre, nous nous mettons à bonne distance de l'objet. Nous avons une longue habitude de nous voir nous-mêmes évoluant dans un monde à trois dimensions au milieu d'ob- jets. Nous ne pouvons nous empêcher de transporter cette habitude, devenue une sorte d'exigence rationnelle, dans notre effort pour comprendre la conscience de la vision. La conscience de la vision nous paraît comme devant être rap- portée à une sorte de spectateur fantôme, obtenu par une duplication inconsciente de notre organisme et de son appa- reil de vision.

Les

Surfaces-sujets.

Le champ visuel n'est pas un objet, c'est un absolu de présence ou d'existence. Aussi son caractère de surface (ou de quasi-surface) n'exige pas une dimension perpendiculaire. C'est une « Surface absolue », non plongée dans un espace à trois dimensions, on pourrait dire aussi une « Surface- sujet ». Dire : « Une Surface absolue existe » est équivalent à dire : « Il y a conscience », car la conscience n'est pas un « point sujet » qu'il faudrait adjoindre, hors de la « Surface absolue ».

î

22 PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

Le Spoutnik et la connaissance de la face invisible de la lune.

« A connaît B » implique : 1° Que A est en position de recueillir des informations sur B; 2° Que A, dans sa texture même, dans son être même, est « autoconnaissance », intui-

tion de soi, avec, éventuellement, intention vers B à travers les informations sur B qui le modulent. Car autrement, sans l'autoconnaissance de A, les informations sur B qui modulent

A ne seraient pas plus « connaissance » qu'une photographie

dans une boîte. Inversement, l'autoconnaissance, la connais- sance-texture de A, n'a pas encore pour condition que A soit « en position » de recueillir des informations sur A, car alors il n'y aurait pas de raison de s'arrêter. Un appareil

à balayage ne peut être qu' « en position » de recueillir des informations fidèles. Le Spoutnik soviétique n'a évidem-

ment pas « connu » la face invisible de la lune avant l'homme.

Il a été (( en position » de balayage. Mais seul l'homme

conscient qui a vu et lu la photographie a connu la face

invisible — sans aucun balayage.

Traité de Vhomme-machine.

Un homme peut écrire un traité de l'homme-machine. Mais un homme-machine ne pourrait écrire un traité de l'homme-machine. Une machine comme L'écrivain, de Jac- quot Droz, ne prouve pas qu'elle pense en écrivant : « Je

pense donc je suis », ou, comme la machine imaginée par Putnam, en imprimant : « Je suis en l'état E », quand « E » apparaît sur une case de son ruban-programme^, ou même

en imprimant : « Je souffre » si les instructions comportent :

« Imprimer « je souffre » quand, un des tubes de la machine

étant en panne, « E » apparaît sur le ruban-programme. »

La conscience ne fait qu^un avec Vétendue vraie.

La nature de la conscience est la nature même de l'étendue réelle. Une étendue vraie (c'est-à-dire un domaine spatial

J.

IJ. l'utnam , Minds

and Machines,

p .

160.

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

23

(|ui est vraiment un domaine étendu par lui-même, et non par la vertu d'un œil mythique) est ainsi un domaine de (ionscience. La conscience n'est pas une propriété adjointe l\ la matière étendue, comme on le croyait naïvement au xviii® siècle. Elle n'est pas non plus la propriété essentielle d'une substance étrangère à l'étendue comme le croyaient les Cartésiens. La conscience est de l'essence même de l'éten- due vraie. Il n'y aurait pas d'étendue s'il n'y avait de l'éten- due que selon la définition : Partes extra partes.

La séparation cartésienne de la pensée et de l'étendue était valable contre le vitaUsme vague de la Renaissance (l'esprit comme flamme subtile), repris au xviii® siècle contre Descartes, sous la forme : « La matière peut penser. » Ces rêveries, malgré l'apparence, ne revenaient pas du tout à identifier l'étendue et la pensée ou la conscience; elles faisaient de l'esprit une sorte de qualité magique associée à la matière étendue. Il est caractéris- tique que les grands Cartésiens, Malebranche et Spinoza, soient revenus, eux, à la conscience-étendue sous la forme de 1' « étendue intelligible » (aujourd'hui la notion de champ réalise une synthèse psychophysique du même genre). Newton surtout a identifié espace et sensorium divin, et — ce qui est moins connu — d a identifié aussi nos images conscientes avec leur présence dans notre espace cérébral

La vision consciente ne « se montre » pas.

Si une étendue « absolue », ou vraie, implique, dans sa texture même, conscience, conscience signifie tout simple- ment « existence ici », et non « existence connue par un « Je » comme troisième œil, comme œil philosophique ». L'axiome Esse est percipi n'est qu'un sous-produit de l'illu- sion du « troisième œil ». L'existence n'est pas « présenta- tion » ou « représentation ». « Existence ici maintenant » ou « présence de conscience » n'implique pas que la conscience « se montre », et dise « pré- sent » à quelqu'un. A « qui » se montrerait-elle, sinon à un

1.

Cf. Koyré, Du

monde

fini

à l'espace

infini,

p.

201-210.

r

\

\25PARADOXE S

D E

L A

CONSCIENC E

œil mythique, redoublement réel?

L'œil réel, dont le bon fonctionnement est condition d'existence de la vision, n'a pas à être remis en scène une fois la vision présente.

inexistant et inutile de l'œil

Le carton de

Voculiste.

Nous cherchons spontanément l'objet en le regardant, et nous faisons effort pour le mieux voir (en déplaçant notre fovéa, en clignant des yeux, en essuyant nos lunettes, etc.). Mais il nous arrive aussi (chez l'oculiste par exemple), d'avoir à observer notre propre champ visuel et à rapporter au pra- ticien notre observation. Plus exactement, il nous arrive d'avoir à obtenir un jugement sur notre champ visuel, soit par l'intermédiaire du spécialiste auquel nous faisons rap- port, soit par nous-mêmes en tant qu'oculiste improvisé, en cherchant à voir des objets quelconques : « Je puis lire sur

le tableau A H J X « un regard jeté sur

indirecte de succès ou d'échec relativement à une réussite idéale ou normale.

De même, nous ne pouvons jamais nous juger directement lucide ou clairvoyant ou intelligent, ou d'esprit large — sauf par l'intermédiaire de tests d'acuité intellectuelle jouant le même rôle que le carton de l'oculiste pour l'acuité visuelle. Ce fait explique l'échec paradoxal de l'introspection pure en psychologie.

» Cette auto-observation n'est pas » notre vision. C'est une constatation

L'exploration

visuelle.

J'assiste à un film documentaire. C'est la camera du réalisa- teur du film qui explore l'objet. Mais j'ai fugitivement l'im- pression d'explorer moi-même cet objet selon les mouvements de tua curiosité. Dans le rêve, F « illusion d'intention » est la règle Mais pour le cameraman qui décide cette exploration

1, et. 1''. l':il(iiibcr«or, Le mystère de la mémoire

(Mont-Blanc).

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

17

d(i l'obje t par la camera (ou pour moi-même quand j'explor e iiii objet selon ma propre curiosité), l'intention exploratrice

lie

])eut être illusoire ou

« seconde », car il n' y a pas de

eu

niera ou de cameraman intérieur. Il faut donc bien que le

champ visuel s'explore lui-même, de lui-même. Et pourtant,

il

n'est pas « montré

à

».

Placer et déplacer la fovéa sur

l'objet,

ou déplacer l'attention sur le champ

visuel.

Ij'auto-observation doit évidemment se faire sans déplacer

la

fovéa. On ne peut regarder la périphérie du champ avec

Hon propr e centr e fovéal . Lorsqu'un oculiste veut nous faire vérifier l'état des bords (l(! notre rétine en faisant apparaître un point lumineux périphérique, il est difficile de résister à la tentation de regar- der ce point en déplaçant l'œil. Cette tentation pratique cor- r(!spond à la tentation spéculative de considérer le champ visuel comme un objet à regarder.

Comment pouvons-nous

voir une

équerre?

Dans un champ visuel (ou tactile, ou auditif), une forme

a des parties parfaitement distinctes et pourtant elle est

une forme (intégration sans mélange). On entend la mélodie

plutôt que les notes, mais on entend aussi les notes, en ce sens que la mélodie n'est pas une « résultante », elle est « les- notes-se-suivant ». Chaque détail est placé dans l'ensemble,

et pourtant il n'est « ici » ou « là » que si, par exemple, je

montre du doigt le détail sur l'objet vu. Mais dans ma vision, l,ous les détails sont également présents. Même le souligne- ment attentif d'un détail ne met pas les autres « ailleurs ».

Ce fait ne paraît étonnant et paradoxal que si l'on oublie le statut d'une surface à survol absolu. Sur une surface- objet ordinaire, par exemple dans un champ électrique à la surface d'un conducteur, les divers éléments ne peuvent former un tout unifié qu'en interagissant et en s'interéquili- brant suivant des lignes contenues dans la surface (par

t

'

2 6

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

exemple le triangle ahc, a, b, c peuvent être des éléments de charge électrique). Pour une surface objet à survol ordinaire — une équerre par exemple — le spectateur S peut voir dis-

tinctement et séparément, a, b, c même s'ils n'interagissent pas, à condition de les considérer du dehors. Dans une sur- face absolue, il n'y a pas de spectateur S, ni d'équivalent, et pourtant — c'est tout le paradoxe fondamental — abc restent distincts dans une forme.

Mais alors, si l'on admet une bonne fois le paradoxe, il n'y a pas, comme Köhler ou liebb ou la plupart des physiologistes, à revenir en arrière, à exphquer encore le champ visuel par le champ physique, à chercher des interactions de caractère phy- sique, comme si ces interactions exphquaient l'unité articulée des formes visuelles

Comment powons-nous

continuer

à identifier

une équerre qui s'éloigne,

pivote,

etc.

Le rapetissement rétinien de l'objet qui s'éloigne, le laisse, dans la conscience, identique à lui-même dans l'absolu de présence de la vision. On perçoit le triangle comme triangle, même s'il se déplace et se déforme par pivotement. Il est inutile, là encore, d'essayer d'expliquer cette transposition

1. Cf. O. Hebb, The organisation

of hehanor

(Wiley), p. 62-100.

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

17

l'oitmio une transposition d'interactions. Les efforts des neu- rologues et des cybernéticiens pour expliquer les constances perceptives et la perception des « universaux » (reconnaître Il nu triangle » en général, « une maison » en général), par dc.H mécanismes neuronaux capables de « déceler l'équiva- loiice d'apparitions ayant entre elles des liens de similitude

(d. de

congruence , comm e celles d'u n uniqu e obje t matérie l

vu de différents points » — ces efforts sont parfaitement vains et à côté de la question.

Un automate peut-il

reconnaître sa

niche?

On peut fabriquer un automate qui reconnaisse sa « niche » sous n'importe quel angle, à n'importe quelle distance, en utilisant des systèmes de transformation et d'équivalence. Mais les plus grands succès en ce domaine seraient des échecs, (îar un être conscient reconnaît un objet dans son champ visuel sans le transformer préalablement. Le rapetissement rétinien de l'homme qui s'éloigne le laisse identique à lui- même dans l'absolu de présence de ma vision. L'ingénieur en automates, pour atteindre le même résultat que la vision consciente (un comportement de reconnaissance), ne peut employer que des méthodes différentes de celles de la con- science. Il ne peut imiter la conscience dans ses résultats qu'en n'imitant pas la conscience dans ses procédés.

La clé sans

serrure.

Dans le monde matériel, c'est-à-dire dans le monde des actions de proche en proche, il y a un cas où une forme agit comme forme dans son ensemble. Pour ouvrir une porte, il faut avoir la bonne clé, dont la forme corresponde à la forme de la serrure. Une petite différence locale de forme peut bloquer toute efficacité. Lorsqu'un être conscient recon- naît une forme ou obéit à un signe, la situation est ana- logue. La cybernétique mécaniste prétend qu'elle est mieux qu'analogue. Elle cherche à expliquer la reconnaissance d'une forme par une sorte de serrure cérébrale, et la reconnaissance

\

29

PARADOXE S

D E

L A

CONSCIENC E

d'une forme modifiée selon la perspective ou l'éloignement, par une serrure à étages munie de transformateurs. Mais l'action d'un signe n'est jamais déclenchante à la manière d'une clé dans une serrure. Les signes linguistiques, par exemple, sont toujours thématiques dans leur formation et dans leur action.

L'argument

du

télégramme

La différence d'effet produite par ces deux télégrammes :

« Notre père est mort » et « Votre père est mort » paraît due à la seule différence locale de la lettre N ou V; mais dans la plupart des cas, des accords grammaticaux manifestent déjà une certaine ubiquité du thème : « Nous avons perdu noire père » ou « Vous avez perdu votre père ». Le libellé

« Papa décédé » ferait exactement le même effet que « Notre

père est mort », bien que tous les mots en soient différents.

Les expressions ou syntagmes des linguistes sont signifiants par combinaison thématique des mots qu'ils modifient en les « coiffant », ou en les unissant dans une certaine

« séquence ».

Dans des expressions comme « avant hier », « l'an der- nier », « bonne d'enfants », « au fur et à mesure », « petit à petit », la tendance à l'amalgame des éléments constituants fait que l'expression est comprise dans son ensemble, même si l'écoutant est incapable de faire le mot à mot. Et pour- tant, évidemment, il ne s'agit pas d'un effet de clé méca- nique : l'expression n'est comprise que parce qu'elle acquiert un aspect qualitatif.

Le paradoxe de la qualité sensible.

Pour schématiser, par un dessin en noir et blanc, les cou- leurs, le procédé instinctivement employé est le recours à une certaine texture de lignes régulières. i( 11 est certain que le nombre infini des figures suffit à expri-

1. Orinicli.

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

17

mur toutes les différences des choses sensibles^. » C'est là iiiio convention, et le mystère de la qualité sensible reste

on l ier. Le rapport

I ro-magnétiques au son la ou à la couleur rouge n'est pas conventionnel en ce sens, mais nous ne comprenons guère mieux ce rapport que s'il était entièrement conventionnel ol. arbitraire. La qualité sensible, comm e la conscience même, une émergence mystérieuse pour la science classique, pour la physique mécaniste, qui a pris son vrai départ au XVII® siècle, précisément en renonçant à comprendre la qua- lité.

de « n vibrations » acoustiques ou élec-

Considérons successivement ces deux dessins, faits de cinq lignes de longueur égale. L'un a un aspect équilibré, l'autre, déséquilibré. Pourtant, ils contiennent les mêmes lignes. L'œil « de chair » qui les survole « physiquement », avec le cerveau y attenant, peut compter les cinq lignes dans l'un comme dans l'autre, et attribuer la différence d'aspect au déplacement de l'une des lignes. Un ingénieur peut s'ins- pirer de ces modèles pour construire un automate qui réagira différemment et globalement à (1) et à (2). Mais l'aspect qualitatif reste irrémédiablement en dehors de ces explica-

1.

Descartes, Regulae,

XII .

3 0

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

tions ou de ces montages. L'aiguillage n'est pas pris vers la solution du mystère. Et si, au lieu de cinq lignes, on pense à 870 vibrations aériennes par seconde, l'émergence

du son « la » est inexpliquée. Rappelons-nous

maintenant

que la vision de (1) et de (2) n'est pas vue, qu'elle est sur- face absolue, que l'audition, de même, n'est pas entendue. C'est le comptage des lignes distinctes qui est surajouté et secondaire, plaqué sur l'existence du champ absolu, et qui

fait attendre faussement que la nature des détails de la vision soit calquée sur la nature des objets vus — et de même leur addition ou juxtaposition. 870 vibrations de l'air n'ont en effet rien de commun avec le son « la ». Mais 870 détails du champ de l'audition sont tout autre chose que 870 événements physiques. Dans l'absolu de leur pré- sence, ils ne sont pas comptés, ils se comptent eux-mêmes. Leur aspect qualitatif ne fait qu'un avec leur nombre, il y a aspect sans spectateur et nombre sans nombreur, en d'autres termes, il existe une qualité.

Le paradoxe de la qualité tertiaire.

« Ce dessin est équilibré et harmonieux. » Mais où est l'harmonie? On a souvent considéré les adjectifs valorisants comme représentant des qualités tertiaires, émergeant des qualités secondes (« sensations ») comme celles-ci émergent des qualités primaires (étendue, mouvement, etc.). On a soutenu aussi que ces qualités-va leurs étaient « non natu- relles » et demandaient une intuition spéciale Puis, on a renoncé à les considérer comme des qualités inhérentes, et l'on en a fait de simples réactions du sujet parlant, réactions émotives (« Harmonieux »! « Effrayant »!) ou fonctionnelles (« C'est bon, vous pouvez garder » ou « Enlevez-moi ça »), en soutenant que les jugements de valeurs n'étaient ni vrais, ni faux, ni même signifiants. La qualité tertiaire, comme la qualité seconde, ne paraît paradoxale, « non natu- relle », que parce que l'on méconnaît que le « dessin-vu »

I. <;. !•:, Müorc, Principia

ethica,

p.

83.

I.H

PARADOX E

FONDAMENTA L

3 1

11 !• I |iiiN 1(1 (l(!Hsin-traces d'encre. « Harmonieux » ou « gra-

. Mi M . il, cim moi s

iiili'

i|(Milili'>K inhérentes au «dessin-vu».

n e s'appliquen t évidemmen t pa s au x molé -

irmicre sur le papier, mais ils représentent bien des

Le paradoxe de la nouveauté.

( ,1* qui (ist explicable, c'est-à-dire ce qui peut être rendu

iMh lh(iil)l e pa r étalemen t e t analys e dan s l'espace , n'es t pa s

'

m Uli, nouveau. Ce qui est vraiment nouveau n'est pas

I

|ili('(il)l(>. » C'est le paradoxe de Meyerson. Son rapport

MI

ml iivoc, le paradoxe de la qualité est évident. Les schémas

|ilii' iiu moins raffinés de la molécul e d'ea u — de Dav y à la

iiU rniii(|u(! ondulatoir e — permetten t d e k voi r » le s même s

MhimcM, avant et après la constitution de la molécule, comme

II mAiiKSH lignes dans les dessins (1) et (2). Et pourtant,

I I.Mil iiHl, autre chose que de l'hydrogène et de l'oxygène.

I II niiliil.ion des deux paradoxes est la même aussi. Admis

II' III II lui, d'un e surfac e absolue , tou t se passe comm e si l'o n

(iiMaiiil, suivre des yeux les éléments de la forme en leur

ill |iliir(iment, et comm e si néanmoins la nouveauté de la

liiiiiu> (Malt absolue en même temps qu'évidente. De (1) à 1',), il y a donc identité si l'on feint de considérer les lignes ( umme des objets, et il y a nouveauté si l'on pose la sur-

liii

r iiliHolue comme telle (son aspect étant sa texture même).

Pourquoi un crochet

accroche-t-il?

l'(Mir([uoi peut-on accrocher par un crochet? A cause de

ii<

fiM'ine, mais aussi grâce à sa solidité. Le crochet doit

M

1(1 Holide, et aussi être fixé solidement (par un ciment, une

riilie, ol,c.) Comment la colle peut-elle coller? En passant de [•('•lui, iifpiide à l'état solide? Mais pourquoi l'état solide («Nl-il solide? Par solidarité interne des parties, par des liai- Kiuis inlcrmoléculaires combinées avec des liaisons intra- moli'iculaires? Mais qu'est-ce qu'une liaison chimique? La r('|)onHe fi cette question demanderait toute la physico- cliiiîiie. On peut dire, en gros, que l'on aboutit toujours à

32 PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

un champ d'interactions dans lequel les deux particules liées perdent partiellement leur individualité, mettent en commun un élément qui n'est plus localisable (électron de liaison, ou photon, ou méson d'échange). Si l'on demande maintenant au physicien : « Comment un champ d'interactions peut-il lier? » Que peut-il répondre, sinon en énumérant un certain nombre de règles de conser- vation et de symétrie? Il est évident en effet que l'on ne peut voir la raison d'une liaison. On peut voir la raison

(topologique) de la chaîne DCAB, mais non la raison de la

solidité propre de D, de C, de A, ou de B (à moins de dire naïvement que les valences chimiques sont des crochets ou

inter-

que les molécules

moléculaire) . La situation est tout à fait semblable à celle du champ visuel. On ne peut voir un champ visuel : il est vision de lui-même. On ne peut voir une liaison, précisément parce qu'elle est de nature « visuelle » : elle est nécessairement analogue à l'unité d'un champ à surface absolue, où les élé- ments sont à la fois multiples et unifiés. Le physicien ne peut pas plus comprendre la liaison que le physiologiste l'intégration consciente, et exactement pour la même rai- son. Seulement s'imaginer, ou faire le schéma d'un domaine absolu, c'est par définition le rendre relatif à l'observateur (extérieur à lui, qui ne peut le concevoir que partes extra /xirlen cL non partes in unitate. S voit la solidarité topolo-

ne tiennent

que

par

de la colle

LE

PARADOX E

FONDAMENTA L

33

|||||II0 du crochet et des anneaux imbriqués, mais non les liiiiMdiiH internes des molécules et atomes du métal, aussi

• Miilijoclives » et inaccessibles à l'observateur que la« cons-

1 Kineo d'autrui ». Un

atome, une

molécule, un

ensemble

ilo molécules solidaires ne peut être un qu'en se survolant

lui Mi(>uie.

L'unité d'un jeu de cartes.

1,11« différentes cartes d'un jeu de cartes (matériel) ne sont

|iii i liées matériellement entre elles, et pourtant, il y a une hmii plus grande probabilité de les trouver ensemble bien |iiini|»ées que de les trouver dispersées i . Un observateur Miini-ierrestre, distrait, croirait à une sorte de colle ou de

I liiiiii|) attractif entre les cartes. Il n'y a pas de paradoxe dans l'énergétique du phéno- iiirnc. Les cartes sont en fait rassemblées, après une dis-

liiiiHiou accidentelle ou volontaire, par un homme, avec des

1 lïdfls musculaires qui consomment une énergie fournie par

ili'H aliments. Mais ce rassemblement n'en est pas moins lcMi(M,ion de l'unité mentale du jeu de cartes. Le « jeu de

i iii loH » n' a pa s d'unit é propr e d e liaison , comm e l e crochet , iiti coimue chacun des anneaux et c'est précisément pour- ipioi il doit emprunter son unité à l'unité de la conscience linniaine.

I.

Dupréél.

r

LES

PARADOXES

DE

II

L'AUTO-INFORMATION

La bibliothèque mal rangée

A et B sont, de grands travailleurs intellectuels qui viennent

de déménager. Leurs nombreux livres ont été empilés en

désordre sur leurs casiers par les déménageurs. A n'a pas

de secrétaire, et il est manuellement paresseux. Il ne touche

pas à ses livres, et les laisse en leur désordre. Mais au

bout d'un peu de temps, il sait parfaitement les retrouver.

B est également paresseux, mais quelques jours après

le déménagement, il prend un secrétaire qui lui range ses

livres, si bien qu'il est tout à fait incapable de les retrouver sans lui. A sait où sont ses livres en désordre, B ne sait pas

où sont ses livres en bon ordre.

Et pourtant selon Shannon, Wiener et la plupart des physiciens, l'information et l'entropie (désordre, mélange spontané) sont en raison inverse. L'ordre (la néguentro- pie) mesure l'information, et l'information est fonction de l'ordre. Ici, pourtant, nous avons, pour A, information sans ordre,

et pour B, ordre sans information. C'est que A possède comme

on dit « daiis sa tête » la place de ses livres. Quand B aura

appris le rangement opéré par son secrétaire, il saura trou- ver ce qu'il cherche, tout comme A. Mais alors, il y aura deux informations égales (dans les deux têtes) pour deux

1. Costa de Beauregard, Sur l'équivalence

entre information

et entropie

(Sciences,

n*^ II, 1961). Il s'inspire d'une remarque de Schafroth.

I.HS

PARADOXE S

D E

L

AUTO-INFORMATIO N

3 5

liiiln'ii illégaux. L'information

iili|(iriIVO, ne peuvent donc être confondues sans précau-

I lull"

'•'il y II passage à une action, par exemple : « Prendre les lu H'H irailant de mathématiques », cette action peut s'effec- iiim iiiiHsi facilement pour A que pour B. Puisque A peut "fiilir Ions les livres de mathématiques de sa bibliothèque Ml (Irnordre, aussi bien que B, la bibliothèque de A peut être ililr «m ordre — malgré le désordre objectif — aussi bien |Mniiqiiement que théoriquement.

subjective et l'information

Paradoxe de la sélection sans système sélecteur.

hniiH un système de classement par cartes perforées, ou

|iiii' cartes avec dépassants, les cartes à sortir peuvent être

iliii|i(irRées au hasard dans le paquet : elles restent en fait M-li«''((H entre elles, et elles peuvent être commandées d'un

lihii', par action mécanique sur les « dépassants ». Au contraire l'iiidr»! « dans la tête de A » — son information sur la biblio- llii'(|iie et la manière dont il peut prendre tous les livres de

iiiMl liématiques, puis de géographie — ne peut être confondu un système mécanique de cartes perforées. La sélection

il'iiu élément dans une surface absolue ne se fait pas du «li'liorH, par un poussoir ou un tracteur localisé, et agissant localement. Elle laisse l'élément choisi en place, au moins IHovisoirement, et même si, tôt ou tard, avec des compli-

CMl ions énergétiques que nous laissons de côté, l'information

«iihjective aboutit finalement à de l'ordre objectif. Que l'on (•talc devant moi un jeu de cartes en ordre ou en désordre,

ni je peux voir toutes les cartes à la fois, il importe peu pour

lu conscience qu'elles soient rangées ou non. Elles sont

loiijours en ordre pour la conscience en ce sens que la «•oiiKcience peut toujours trouver n'importe quelle carte Huns balayer de proche en proche, avec essai en rétroaction (feed back) d'un gabarit, et peut prendre n'importe quelle (înrte, sans système tout monté de « dépassants ».

r

3 6

PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

Le paradoxe de l'action de la ressemblance.

On a remarqué depuis longtemps un cercle vicieux dans l'action de la ressemblance, soit perçue, soit évoquée. Je vois Pierre, et je remarque qu'il ressemble à Paul (qui peut n'être pas présent). Pour vérifier une ressemblance, il faut que les deux objets soient confrontés, ou si possible, qu'ils soient mécaniquement superposés, ou essayés sur le même gabarit. Pourtant, la « ressemblance » agit comme une force, avant toute vérification, puisqu'« elle » semble aller chercher Paul à partir du seul Pierre en vertu de sa ressemblance avec Pierre, ressemblance qui pourtant n'a de sens que pour le couple Pierre-Paul tout formé. Même si Paul est présent, l'action de la ressemblance n'est intelligible que par une surface absolue dont tous les éléments sont « ici », tout en étant distincts les uns des autres. Un mécanisme à balayage ne pourrait que tomber sur une ressemblance, ou plus exac- tement, sur un objet entrant dans son gabarit.

Le nom absent qui préside à sa propre recherche.

J'ai sur la langue un nom propre qui me fuit. J'essaie différents noms : Moreau, Moret, Mairet. Je sens qu'aucun n'est bon. Puis je trouve, c'est Mercier. Ma conscience a fonctionné apparemment comme un sélecteur, comme un appareil de triage. Mais comment un gabarit absent peut-il être efficace? Et surtout efficace pour se faire trouver lui- même? Comment peut-il agir alors que c'est précisément la forme exacte de ce gabarit même que je cherche? C'est bien « Mercier » en tant que gabarit qui méfait rejeter Moreau. C'est ce que je n'ai pas, et que je cherche, qui me sert comme outil de recherche. Un distrait ne s'aperçoit pas qu'il se sert de ses lunettes qu'il a sur le nez pour chercher ses lunettes. Mais les lunettes sont de toute façon actuelles, tandis que « Mercier » n'est actuel, ni comme cherché et pas trouvé, ni comme gabarit matériel. La reconnaissance implique une rétroaction sans contrôle actuel et qui pour- tant fonctionne selon ce curieux contrôle-fantôme.

I!H

PARADOXE S

D E

L

AUTO-INFORMATIO N

37

lin ciirlniii thème, peut-on remarquer, était visiblement .11 ni diiiiH la recherche : (nom de deux syllabes, aspect liinii:iiin, (il,c.) Mais le gabarit absent et efficace était plus |ii/>i iH (il. il a agi à la fois thématiquement et précisément, |iiii>iipHi l'on rejette les noms conformes au thème, mais nii'KuclH littéralement.

Acheter une table de nombres tirés au hasard.

I .(1 hasard peut être, paradoxalement,

difficile à imiter.

I, inl'ortnation inhérente au survol absolu, c'est-à-dire l'ordre

iiiilijiM'lif, même dans le désordre objectif, explique directe- Mirnl la curieuse difficulté de choisir par exemple des nombres

\ i niiiient au hasard, de répondre au hasard à un mot induc-

iiMii' on association vraiment libre. C'est au point que l'on

iic'lièle chez un libraire des tables de nombres tirés au hasard |ii\r une machine. H y a des « randomizers » mécaniques ou

M iMî Ironiques.

Ii'oa arrive très approximativement à dessiner des points Mil hasard, au pinceau ou au crayon, sur une feuille blanche «lovant soi, mais seulement en fermant les yeux, en neutra- liMiuil le caractère de surface absolue qu'elle a inévitablement i|iiniid elle est vue. Même une surface vide (la simple feuille hliuiche vue pour le dessinateur) est un domaine d'anti- hiisard, un domaine d'ordre virtuel. C'est précisément parce que le hasard est paradoxalement «lillicile, et même impossible à la rigueur dans un champ de conscience, que les êtres conscients peuvent utiliser le hasard, non seulement pour une sélection à base d'essais et erreurs mais, si l'on peut dire, à l'état brut — de même que

lo i)ropriétaire de la bibliothèque en désordre peut néanmoins

l'iililiser telle quelle. Un artiste peut utiliser l'écriture auto- matique; un peintre peut utiliser, pour composer un tableau abstrait, un mixer de couleurs, de formes, etc. Nous voyons im paysage là où les formes géologiques et biologiques se Hont rencontrées au hasard. Puis un peintre le représente, on l'arrangeant; puis un théoricien de la peinture écrit un Traité du paysage. N'importe quelle combinaison fortuite

r

I

3 8

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

un

robot — la Calliope d'A. Ducrocq — « compose » un poème, c'est moi qui, en réalité, fais le poème en le lisant.

« fait forme » dans un domaine

de conscience.

Quand

Le remplissage des blancs.

Dans un tiroir à neuf casiers, il y a huit pièces de bois. Le neuvième casier vide restera vide jusqu'à la consom- mation des siècles. Mais on donne le schéma du tiroir, comme test psychologique à un sujet, qui trouve immédiatement ce qui doit remplir la case vide (ici, un grand triangle). Il y a donc là une véritable création de forme, une informa-

o

A

O

A

O

?

tion (au sens étymologique, sinon au sens restreint d'infor- mation-message). La case était vide, elle est maintenant « informée ». Si l'information était vraiment synonyme de néguentropie, il y aurait là plus qu'un paradoxe; il y aurait une violation flagrante des lois les mieux établies de la physique. Ce n'est certainement pas le cas. D'une part l'information peut précéder la mise en ordre active, et d'autre part, quand elle se réalise ici, quand le testeur dessine effec- tivement le triangle dans la case vide, il consomme, comme l'a montré L. Brillouin, de la néguentropie. On peut même admettre une faible consommation de néguentropie déjà au moment où le sujet conçoit la solution du test. Mais s'il n'y a pas violation des lois de la physique, le paradoxe ne subsiste pas moins. Il y a création d'un ordre spécifique et, pour cette création, les explications par les lois physiques ne peuvent servir. « Ne pas violer » ne signifie pas «—être

LES

PARADOXE S

DE

L

AUTO-INFORMATION

39

ripliquée par » Dans chaque cas, ou dans chaque type ilo cas particulier, il est certainement possible de fabriquer

mut machin e qu i réalis e l a performanc e (pa r exemple , ici ,

IUI moyen d'une machine à induction logique élémentaire, iMiinie d'un pantographe pour l'effection). Même si le test-

bleu

ciel

jaune

or

rouge

?

iiiali'ice est composé de mots tels que dans la figure, le

montage d'une machine à « lecture » et « mémoire » analogue

mix mémoires des machines à traduire, n'est pas absolument

mc.oncevable. On peut enfin, pour échapper à l'obligation de recourir

/i dos montages particuliers pour chaque type de cas, avoir iiMiours à l'action de cette espèce de « machine universelle» t|n'est un champ de forces capable de simuler une induction,

line extrapolation élémentaire. C'est la thèse de la Gestalt-

Theorie. Les lacunes, les « blancs » du champ se rempliraient

Hiîlon des gradients de potentiel dans le champ, par un équili- brage qui permettrait la transposition des formes. Mais ces modèles physiques, qui ont tous, qu'ils soient mécaniques on dynamiques, pour schéma commun, des actions de proche

(in

(.çation de « prise de forme » analogue à celle d'une cristalli-

HHtion, sont tous par définition à côté de la question. Si

l'invention de la solution correcte par le sujet testé n'était

<|iic l'apparence consciente du fonctionnement d'un panto-

proch e o u des opération s « transductive s ^ » ave c propa -

graphe cérébral ou d'un ré-équilibrage du champ cérébral, l(! sujet ne devrait même pas voir de blanc à remplir. La

1.

R .

<iliap. V.

Ruyer,

La

cybernétique

et l'origine

de Vinformation

(Flammarion,

2. Au sens de Simondon {Soc. franç.

de philos.,

février 1960).

1954),

r

I

40

PARADOXES

DE

LA

CONSCIENCE

matrice test devrait lui apparaître immédiatement comme rem- plie, et non comme problème à résoudre. Il est remarquable que cela se produise effectivement parfois. Par exemple, si l'on présente rapidement un cercle avec une solution de continuité, le sujet voit généralement un cercle complet. De même, la perception du mouvement au stroboscope apparaît comme une résultante qui ne révèle pas la discontinuité (avec les blancs) de sa composition. Ces

cas prouvent la réalité des facteurs invoqués par la Gestalt- Theorie. Mais ils n'en révèlent que mieux une situation de base essentiellement différente. Normalement, les blancs

à remplir se présentent comme encore blancs. Le sujet voit

à la fois les cases remplies et les cases vides. Son œil de

chair peut aller des unes aux autres, mais c'est de sa vision dans son unité et dans son sens, lié à son unité, que naît la solution.

Le paradoxe du joher.

Dans plusieurs jeux de cartes, il y a une carte neutre et libre ; le joker, qui peut prendre n'importe quelle valeur pour compléter le jeu de celui qui l'obtient. C'est une sorte de case vide substantialisée. La possibilité du joker prouve la consistance des « blancs » dans tout domaine dont l'unité et les liaisons sont de type « conscience ».

La saveur du

non-sel.

L'absence de désinence, disent les linguistes, peut jouer le rôle d'un morphème positif. C'est un signe par absence de signe. Lorsque quelqu'un me dit : « Travaille! », je com- prends qu'il s'agit de l'impératif du verbe « travailler ». l'honétiquement, « travaille » est plus simple que « tra- vailler », et pourtant je décompose spontanément, en (•(»tiiprenant :

l " ((u'il s'agit de l'action «travailler», '2" <|iuï c'est un conseil ou un ordre,

!1"

qu'i l s'adresse à moi .

I.ICS

PARADOXE S

DE

L

AUTO-INFORMATIO N

41

I «'xirais une information psychologique d'une absence il iiifiirriialion matérielle, d'un « blanc » dans une informa-

hiin mat érielle. D u pain non salé, du café non sucré paraissent

m Mi r lin e saveur particulière

ilii {iiiiii salé et du café sucré. Il y a une saveur du non-sucre, ilii mm-sel.

pour l'homme qui a l'habitude

La femme du et la communication

prisonnier

par

message-zéro

l.ii femme d'un prisonnier a le droit de lui apporter un • I liri inos » de café. Le gardien s'assure que le café ne renferme iiiii'iiti message caché. Pourtant, dès le premier jour, il M|i|P(iraît que le prisonnier a reçu une communication IIM|I()rLante : il sait que son complice n'a pas été arrêté. (. (•si, que le café n'était pas sucré. Bien entendu, il faut, (liiiis ce cas, un code, une convention établissant un groupe lie possibilités. L'information message est essentiellement un choix opéré dans un groupe de possibilités préalablement ili'linies.

Le même message « matériel » peut transmettre des infor-

iiijilions très différentes selon le groupe de possibilités dans

lr(|iiel il est choisi. Si un pays A permet à ses prisonniers (1(1 guerre d'envoyer un message comportant trois phrases imprimées dont l'une est à souligner : Je vais bien, Je suis l(''gcrement malade, Je suis gravement blessé, tandis que

n e perme t l'envo i qu e d e l a seul e phras e : « J e

vais bien »,

les deux femmes ne reçoivent pas la même

information par la même phrase « Je vais bien », qui ne Hignifie, venant du pays B, que « Je suis encore en vie »

le- ]iay s B

(l'alternative

étant

« Aucun

message »).

II y a analogie entre la communication par un message-

zéro, par un blanc dans un groupe de possibilités, et le l'cmplissage d'un blanc par invention dirigée dans une iriatrice-test. Dans les deux cas, il y a augmentation de l'information, pour le récepteur du message-zéro comme pour le testé qui réussit le test. Dans le premier cas, le récepteur

1. Exemple de W . R. Ashby, Introduction

à la cybernétique,

p. 147.

4 2

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

reçoit une information transmise en quelque sorte horizon- talement. Dans le second cas (remplissage d'une matrice- test), il y a re-création « sur place » d'information par une sorte de mise en communication « verticale » avec un système de possibles qui se complète comme de lui-même. S'il n'y avait que des communications horizontales, l'information s'étendrait sans s'augmenter à proprement parler. Il faut remarquer néanmoins, que même la réception d'un message — c'est plus apparent dans le cas d'un message-zéro

— demandant, de la part du récepteur, qu'il soit au fait d'un

système de possibles, et qu'il place le message ou l'absence de message dans le groupe des possibilités, implique aussi une com- munication « verticale » avec ce groupe de possibilités. Comme l'ont remarqué les linguistes, — et la phonologie a insisté sur les systèmes de choix, même dans le domaine de la phoné- tique — tout énoncé suppose un choix ou une série de choix dans un système et toute bonne réception de l'énoncé suppose aussi le sens qu'il y a eu des choix selon un système

Mais cela implique évidemment, aussi bien pour la récep- tion que pour l'invention, un domaine de surface abso- lue, sans quoi la métaphore du « verticalisme » resterait pure métaphore. Un signe, et même un simple signal, ne peut jamais être, pour un récepteur conscient, un pur déclencheur physique agissant sur un point précis d'accro- chage d'un mécanisme à ressort. Tout signe est en quelque sorte « entouré de blancs » ou d' « autres possibles ». C'est pourquoi il peut être aussi bien lui-même un blanc, une case vide dans un système.

Le choix et le « choisisseur absolu ».

On peut aisément fabriquer des automates qui pai-aissent réagir à l'absence, aussi bien qu'à l'actualité, d'un signal. La calculatrice à système binaire par flip-flop ^ enregistre

1. A. Martinet, Éléments

de linguistique

générale,

p. 1-19.

2. Ccst-à-dire fonctionnant à la manière d'un interrupteur dont l'impulsion

ulluint^, puis éteint, alternativement, une lampe électrique, h'absence d'une impul- sion peut donc aboutir à laisser la lampe allumée.

LES

PARADOXE S

DE

L'AUTO-INFORMATIO N

43

Il M 0 missi bien que les 1. Mais évidemment, le cadre des |ii)i iil)iliiés est inscrit matériellement dans la structure, telle i|M'( ll<i a été conçue par l'ingénieur constructeur qui a dû

< liiiifir, lui, le système de possibilités. Il serait absurde de ilmi : «Ma voiture est intelligente; elle comprend les mes-

iiij.i;iiH-zéro. Pour qu'elle ne se mette pas en route, il suffit ilc' ne, pas appuyer sur le démarreur. » Le conducteur a le

< lidix, et le constructeur a choisi de lui laisser le choix. Un

( liiiinisseur extérieur et distinct est toujours indispensable

|iiiiir l'emploi d'une machine à possibilités matérialisées. Le

< lioisisseur ne peut donc être encore lui-même une machine

'lotit les possibilités sont matérialisées dans une structure

m iiielle. Qui appuierait ou n'appuierait pas sur les boutons

(l(i déclenchement? Pour éviter la régression à l'infini, il liiiil donc un domaine en surface absolue où les possibles iioiit en quelque sorte présents dans les blancs d'un système il'actuels, et où ils se commandent eux-mêmes.

Le paradoxe de Vauto-information

.le demande à une personne peu versée en géométrie :

<i Combien peut-on tracer de diagonales à partir d'un sommet

(le pentagone? » Elle ne connaît pas la réponse; elle a la t entation de répondre : « Trois, ou quatre. » Puis, elle s'ef-

force de visualiser et essaie le tracé sur l'image mentale. I^lle constate clairement qu'elle peut tracer deux diagonales, et deux seulement. Si elle est peu douée pour la visualisa- Lion , elle dessine au crayon le pentagone et les diagonales. Le fait remarquable est qu'elle s'informe elle-même, s'ins- truit elle-même. En effet, même si elle dessine le pentagone, la perception du dessin une fois tracé ne joue pas le rôle d'une découverte empirique. Si nous combinons deux solu- tions salines inconnues, nous attendons de la perception qu'elle nous dise s'il se forme ou non un précipité. Mais le dessin, ou l'image mentale, a une fonction toute différente, normative et compulsive. C'est un essai de possibles. Le

1. Cf. Reichenbach, The philosophy

of space

and time,

p .

39.

r 44

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

dessin, et même l'image mentale, n'est que moyen. Aussi noua corrigeons le dessin s'il est mal fait (si par exemple un angle est trop plat). La fonction normative semble être donnée à l'esprit plutôt qu'à l'image, à l'esprit qui essaie l'image en la précisant et qui, ainsi, s'informe lui-même. La personne interrogée ne savait pas; je ne lui ai rien révélé; elle n'a consulté personne, et maintenant, elle sait. Et non seulement elle sait, mais elle sait qu'elle sait; elle a acquis une vérité en se consultant elle-même, et elle a vérifié cette vérité sans recourir à rien d'extérieur, car le dessin même, elle l'a tracé activement, il n'est pas extérieur à elle : c'est une auto-vérification en même temps qu'une auto-informa- tion.

Le paradoxe de l'auto-information est probablement le plus important pour la théorie de la connaissance. De Socrate et Platon à Spinoza, Malebranche, Kant, Hegel et Husserl, le paradoxe de l'auto-information apparaît comme central. C'est un paradoxe « heureux ». Nous voulons dire : ne condui- sant pas à des difficultés ou à des impasses, mais riche de promesses indéfinies. Quoi de plus admirable que de s'in- former soi-même? Le remplissage d'un blanc dans une matrice-test est déjà une auto-information, mais l'opération a l'aspect conventionnel d'un simple jeu : la matrice a été fabriquée par le testeur à la manière d'un problème de mots croisés. Ici au contraire, l'existence d'un poseur de ques- tions n'a rien d'essentiel. Deux ignorants peuvent fort bien se demander entre eux : « Combien de diagonales? » Un seul ignorant peut se le demander à lui-même.

La

réalité

de l'auto-information

est

si

universellement

admise que l'on ne peut la méconnaître que par humour.

Le dossier « top secret » du

Pentagone.

Ce dossier, dit l'humoriste, contenait le nombre TT, avec vingt décimales, et l'espion qui s'en empara dut être désigné aux tueurs officiels : il en savait trop. Normalement, les dossiers secrets du Pentagone ne sont pas ouverts à tous les csprils comme le sont les propriétés du pentagone-figure.

ft^

IHK

PARADOXE S

DE

l'ATJTO-INFORMATION

45

' |MMil, reconstituer de soi-même leur contenu par auto-

iiiliM iiiiil ion. I li'iiroiix ou non, ce paradoxe n'en est pas inoins un para- iliiM-.i'l ic^llement violent que les interprétations classiques

|III.(IIIM/'(!H (l e l'auto-informatio n on t toute s u n caractèr e

I iiiiM|;ii, mythologique

ou théologique. Si je trouve la vérité

• M

iiiiii, c'est que je suis Dieu ou que je le touche

de fort

I

La « réminiscence ».

I r ji'iinc esclave ignorant du Ménon trouve tout seul la dupli- iiiiiiiii (lu carré. Les questions de Socrate ne sont que des occa-

• iniiri dr lu trouvaille. Or, il y a un autre cas où l'on semble s'iii- iMiiiirr soi-même, c'est lorsque, partant d'un souvenir vague, on iiiiiv«' à le préciser. Donc, conclut Platon, toute auto-information

1 il

II y n cllectivement un paradoxe de la mémoire analogue au |iiii nil()x(î de l'auto-information. Mais en fait, quand nous cher- 1 liiitiK « (Combien de diagonales? » ou « Comment tracer un carré IIIIIIIPIH? », nous n'avons absolument pas l'impression de chercher iliiiiM notre mémoire une image oubliée à la façon d'un nom oublié.

rSiMiM essayons, en surveillant nos propres essais. Nous « faisons »,

I 11 iiiiiiB demandant si nous pouvons faire, et si notre « faire » nu respond bien à la question. Nous ne nous demandons pas « Y

II I il deux ou trois diagonales? » comme nous nous demandons

" n-l.-il un seul r ou deux r dans le nom : Moret, ou Morret? »

une

réminiscence (d'une vision antérieure à la naissance).

2. — La 1 vision en Dieu ».

l'iiisiju'un géomètre s'informe lui-même, puisque le théorème cil' l'ylhagore n'est pas une propriété empirique des équerres en liiiis, puisque deux géomètres éloignés l'un de l'autre peuvent li'iiuvor le même théorème, c'est, dit Malebranche, qu'ils le voilant en Dieu. « L'âme ne peut le découvrir que dans la Raison cliviiin et universelle. » Comme géomètre, « je ne raisonne pas, je irpiardc » la figure tracée. Mais je ne regarde pas en moi-même, nu- autrement, « je serais une lumière à moi-même, ce que je ne puis penser sans quelque espèce d'horreur ^ ».

I.

Knlrctiens

métaphysiques,

v,

I l

et

III.

r

r

46

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

3. — Le jugement créateur de vérité.

Kant prend au sérieux l'esprit, le « Je pense », qui juge, et qui semble devant le schéma qu'il trace. C'est parce que le possible ou l'impossible est en lui, qu'il croit le trouver dans ce qu'il trace. Le pentagone a nécessairement les propriétés qu'il a parce que nous ne pouvons le tracer que selon nos propres catégories. Même un pentagone en bois ou en ciment ne tient ses propriétés de pentagone que de l'acte de notre esprit. Le kantisme semble assez près des faits : il explique bien que nous nous sentions comme en deçà de la visualisation, nous ser- vant d'elle, comme si la fonction normative n'appartenait pas à l'image, mais au producteur de l'image. Mais Kant est évidem- ment dans la mythologie tout autant que Platon. Il fait du « Je pense » une sorte de divinité éternelle, au lieu d'en faire une Ame, ex-visiteuse de l'Empyrée. Mais comment comprendre les rapports de ce « Je pense » avec notre conscience individuelle actuelle, les rapports du je « transcendantal » jugeant et créant, et du moi empirique connu par le sens intime à travers la catégorie du temps dont le « je transcendantal » est le porteur? On passerait à Kant cette mythologie s'il expliquait l'auto- infoïmation. Mais il ne l'explique même pas. On ne peut lui reprocher de n'avoir pas édifié avant Carnot et Shannon les théories de l'entropie et de l'information. Mais il aurait pu tenir compte du noyau de pur bon sens qui fait le fond de ces théories, à savoir que le passage du désordre à l'ordre ne peut se faire par la seule application à un « divers » (mannigfaltig), d'un principe formel abstrait de connaissance. Si un « divers » est déjà ordonné, on peut transposer cet ordre — comme lorsqu'on projette des figures de géométrie euclidienne sur un miroir convexe ou sur une trompette bien polie. S'il est désordonné, aucune transposition ni aucune constitution ou reconstitution par des catégories abstraites ne peut lui fournir miraculeusement ordre et forme.

On sait que Kant pense à la science newtonienne, par laquelle des expériences éparses, des matériaux divers d'observations accumulées ont été soumis à « un concept », ou plutôt à une loi, à base d'espace, de temps, de causalité, d'action et réaction, loi qui a montré la liaison et l'unité de ces expériences. Mais « par quel prodigieux hasard ^ les phénomènes dont la connaissance

1. Cournot, Essai,

§

142.

MîS

PARADOXE S

DE

L'AUTO-INFORMATIO N

47

iinivo, s'enchaîneraient-ils selon des lois régulières, vien- .It.)« Ill ilx ne coordonner en un système qui ne signifierait pour- iii'ii, liors de l'esprit, et dont la clé de voûte serait un fait hiii lli'cliicl humain? ».

• l'iiuniuoi

La question de Bertrand

Russell.

est-ce que je vois toujours le nez des gens

1

ni II' leurs yeu x

et leur bouche , si en eux-mêmes, ils sont

ill

choses en soi,

no n spatiales

»

Gagarine et les « couleurs inconnues ».

• Au cours de son vol spatial, Gagarine a vu des cou-

liiii'i qu'aucun œil humain n'avait encore jamais vues.»

11,1's journaux.)

C'est évidemment une sottise, puisque Gaga-

I Mil lie pouvait voir que les couleurs du spectre visible pour

I hiiiiitne. Mais que ce soit là une sottise ne justifie pas le

I Miilisnie. Un être ne peut jamais être informé que dans

I. i iidre de sa propre forme : l'écriture ne peut dépasser la

|iii|j;i'. Mais c'est là une sélection, non une constitution active.

t .M^jiirine, sur une autre planète, est voué d'avance à voir II« c hoses dans l'espace et le temps. Mais un Gagarine ne *iiia pas les Martiens avec un nez entre leurs yeux et leur liiiiiclie s'il n'y a pas de Martiens.

La conquête de l'espace ou « Kant en spoutnik ».

Imaginons Kant astronaute à la place de Gagarine. Il pour-

nul, soutenir, avec raison, que malgré les milliards dépensés

ri left dangers affrontés, il ne conquiert rien, et n'explore

iirii : « Je vois la terre dans l'espace, mais je la voyais déjà Minsi. 11 était inutile de conquérir coûteusement une «forme

II (ifiori de notre sensibilité. » — Oui, mais l'espace, pour

l iisl ronaute, n'est pas « connu », il est « support »; il fait In consistance de la trajectoire de l'astronaute dans l'es- |ini't'.

1

II. J!usscH, An

History

of western philosophy,

p .

741.

4 8

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

Ranger la bibliothèque et ranger

l'univers.

Dans le « paradoxe de la bibliothèque ^ », le « divers " de la bibliothèque en désordre objectif devient information valable et utilisable, par le seul fait qu'il est « connu » en une vision consciente, par la seule vertu de survol absohi inhérent au champ visuel, mais sans diminution du désordre objectif. Paradoxe, mais non absurdité ou violation flagrante des règles de probabilité. Kant, au contraire, prétend que la vision consciente a la vertu magique de créer de l'ordre objectif en même temps que de l'information. Connaître pour lui, c'est informer l'objet et non s'informer. Pour le physi- cien, connaître la bibliothèque comme désordonnée, être informé ou s'informer de ce désordre est une chose, ranger la bibliothèque ensuite objectivement est une autre chose. « La transition : information néguentropie (qui représente pouvoir d'organisation, action) est bien distincte de la tran- sition : néguentropie information (qui représente l'acqui- sition de connaissance » Elle pose un problème bien dif- férent, elle demande une grande dépense énergétique; elle reste très mal comprise; elle n'est symétrique de la première qu'en microphysique, et le transport de l'action organisa- trice du micro au macro-scopique a demandé tout l'immense développement des organismes vivants. Dans la connais- sance astronomique ou chimique, Newton ou Mendéleïefï ne trouverait d'ordre, selon Kant, que ce que l'esprit humain y a mis. C'est l'esprit qui mettrait l'univers en ordre, rien qu'en le connaissant. Et pourtant, à aucun moment, on ne constate les gigantesques dépenses énergétiques qu'impli- querait une pareille transition « information néguentro- pie ».

Connaître en faisant, faire en

connaissant.

Il y a bien, cependant, un cas intermédiaire entre l'ac- quisition de connaissance et l'action organisatrice selon une

1. Cf. supra.

2. Costa de Beauregard, Bulletin

de la Société

franfaise

de philosophie

(1962;.

I.HK

l'AHADOXE S

D E

L

AUTQ-INFORMATIO N

4 9

Quand nous traçons pour la première fois les .liiiiMiiiMlon (lu pentagone, nous ne sommes ni dans la tran-

»(11(111 n(''(rii(!iilropie observation : nous ne nous bornons

(i |ii'ciidre connaissance des diagonales toutes tracées

| iM

( I il(> Icdi' nombre possible, puisque nous essayons précisé-

tiii (il (lu les tracer, ni dans la transition informatio n - >

m iiiiciil l'opie puisque le problème n'est pas de réaliser maté-

( Il llcdidiil les diagonales (en dépensant de l'énergie muscu- l.iii(i), iimis de savoir combien on peut en tracer. Nous ne |.n Kiim pus du connaître au faire, ou du faire au connaître, (iiiiin comiaissons en faisant. C'est conforme apparemment MU Ml liiSina de Kant. Mais ce schéma n'a de valeur que pour (III iliiiiiaiue de surface absolue, et pour ce domaine consi-

.l( i i(, iKiii comm e instrument de perceptio n et de connais- «iiiicii (le, faits d'expérience — en quoi il pourrait être, sinon ipliK^é, du moins relayé par un appareil photographique nulls comme domaine de matrice, avec des blancs rem- |.|i»hiilil(!S. Ces deux propriétés des domaines de conscience Hiiiii (' i roitement liées mais bien distinctes. La perception en |ilnMi(|u(! ne saurait être confondue avec la visualisation

.11 miilJicmatique . Nou s regardon s le s case s d e l a

ii il ou les lignes du pentagone, analogue à une matrice-

h' I («Il c.c sens que les lignes actuelles sont comme entourées lin li |i ;ii (! S possibles , par prolongements , jonctions , etc . — e t null« regard n'a pas la vertu magique de créer l'ordre par- lirl (|ii(î nous percevons. Mais, par la perception, l'ordre de jiini'lid ou proche des figures tracées à l'encre dans les cases ( il h'ansposé en ordre avec autosurvol caractéristique du (liiini|) de conscience, et alors les cases vides, participant ,1 rniiilé absolue de la conscience, deviennent remplissables i.«l(in la lecture d'ensemble, avec création possible d'infor- niiil ion.

matrice -

Regarder un monument ou le

reconstruire.

Il (>.st beaucoup plus coûteux de reconstruire un monument

Il le sini venir ou sur photographie) que de le regarder,

d'en

|nciiilr(! simplement connaissance. Pourtant les deux opé-

4

\

I

5 0

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

rations sont inverses et symétriques. Elles correspondent à « s'informer » (par message et complétion matricielle) et «informer» (au sens aristotélicien). Elles correspondent aux deux « transitions » de Costa de Beauregard, l'une de néguen- tropie à l'information, l'autre d'information à néguentropie. La différence de coût est probablement superficielle. Elle apparaît au niveau macroscopique à cause des innombrables relais. Au niveau primaire (microphysique, domaines de conscience), les deux opérations ne font qu'un et sont réver- sibles sans frais. Le domaine conscient s'informe lui-même, et il se fait en s'informant, sur un thème propre ou a par- ticipé », et non sur message extérieur. L'architecte d'un monument («), qu'il invente ou recons- truit, tant qu'il compose dans sa tête, ne dépense pas beau- coup plus de matériaux ou d'énergie que le regardeur futur(&)

architecte (s'informant lui-mênne)

a

spectateur

entrepreneur

(informé par perception) .("informant" au sens aristotélicien)

du monument. Mais l'entrepreneur (c), lui, engage nécessaire- ment des capitaux. La dissymétrie économique n'existe qu'au niveau macroscopique (b), (c).

Le paradoxe de la visualisation

inutile.

Cependant, on peut ramener la compulsion « visuelle », qui nous fait tirer deux diagonales d'un sommet de pentagone, à une compulsion logique indépendante de toute vision.

LES

PARADOXE S

DE

L

AUTO-INFORMATION

5 1

C'est même indispensable si l'on considère le problème des diagonales, en généralisant à des polygones à nombreux

l'Ai,es, ou à des polyèdres à n dimensions. On peut raisonner dims l'abstrait à partir de la formule : « Nombre de diagonales d'un sommet = n côtés — 3. » La fonction normative de la visualisation est corrélative d'une compulsion logique

ni, la compulsio n logique , plu s fondamentale , es t souven t

luïuucoup plus sûre.

On peut, plus généralement, interpréter la géométrie l'oinme théorie des relations purement conceptuelles définie pur un système d'axiome s qu'i l est inutile de visualiser.

L'aveugle-né

géomètre et Vaveugle

absolu.

A. prendre cette interprétation « logique » à la lettre,

d faudrait abandonner comme artificiels une bonne partie

doH paradoxe s qu e nou s avon s énumérés , puisqu'il s son t dt'irivés du paradoxe fondamental : « La conscience est domaine de survol absolu. » Ce paradoxe fondamental ne hurait pas vraiment fondamental, pas plus fondamental (|ue la visualisation en géométrie. La conscience visuelle en Héiicral, et même la conscience sensorielle en général, comme rimdition de la pensée intelligente et inventante selon des normes, capable de remplir des blancs, ne serait qu'une incarnation non indispensable de la pure logique. On ne se home plus à remarquer : « Un aveugle-né peut faire de la géométrie » — cette découverte avait bousculé et déconcerté, roiiime on sait, le sensualisme duxviii® siècle—on affirme :

i( Un aveugle absolu, c'est-à-dire un être dépourvu de toute nniscience, peut faire de la géométrie et des mathématiques. » Un automate, une machine de Turing, est un tel être, et l'iixistence de ces « aveugles absolus » doit bousculer notre préjugé de la conscience en général, comme l'existence des nv(!ugles-nés géomètres avait bousculé les préjugés sensua- ÜHles du xviiie siècle. Rien n'empêche de monter une

m »chine selon la traduction logique des axiomes de la

1. et . Roichenbach, The philosophy

of space and time,

p.

42.

52 PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

géométrie (par exemple selon les trois axiomes définissant, d'après Hilbert, la relation « entre »). Cette machine raison- nera sur la relation « entre » comme si elle voyait au sens le plus général du mot. La machine raisonnera de même sur des diagonales possibles, etc Bien que partagée par de nombreux mathématiciens, à commencer par Leibniz, c'est là une illusion. On peut tra-

duire les relations géométriques en relations logiques, on peut montrer que la visualisation, au sens étroit de « sensa- tion visuelle », est accessoire, aussi bien pour la logique des relations que pour la logique des classes. Mais c'est une illusion de croire que l'on peut réduire les mathématiques et la logique à un pur calcul « aveugle » (aveugle au sens

large du mot, c'est-à-dire à un calcul

« de proche en proche »), en se passant complètement de tout survol — dans le sens général de « existence consciente d'un système dont les éléments ne sont pas définis- sables isolément, mais seulement par leurs relations aux autres éléments du système ». Peu importe alors le

mode d'incarnation sensorielle du « survol », visuel, auditif, tactile, spatial, temporel, et peu importent les procédés symboliques employés, car tous les procédés symboliques,

plus ou moins

supposent tous un domaine de conscience par lequel le

système des relations forme vraiment un système.

On peut faire des simulateurs mécaniques de survol, de même que des calculatrices logiques, ou mathématiques. Mais le montage même, sinon le fonctionnement, de ces simulateurs, implique un monteur pour lequel, ou en lequel, le système existait dans sa totalité avant d'être decompo- sable en éléments se manœuvrant les uns les autres par actions de proche en proche. Un aveugle absolu, livré à lui- même, ne pourrait pas faire plus d'algèbre ou de logique que de géométrie^.

« mécanique » et

spatialisés ou plus ou moins abstraits,

ce qu'Hilbert reconnaît avec une remarquable lucidité : i En réalité, la

condition préalable à l'application des raisonnements logiques, c'est que quelque

chose soit déjà donné à la représentation : à savoir certains objets concrets, extra-

logiques, qui sont présents

1. C'est

dans l'intuition en tant que données vécues immédiates

LES

PARADOXE S

DE

L

AUTO-INFORMATION

5 3

Il tmit que l'on puisse embrasser ces objets du regard de façon complète dans

iMiites leurs parties

im Hont les signes concrets eux-mêmes dont la forme nous apparaît immédiatement Il VIT évidence , conformémen t à notr e positio n fondamentale , e t demeur e parfaite - Mii'iit reconnaissable » [Hilbertiana, p . 170-171 du mémoire originel ; Sur l'infini, Diinnstadt, 1964). ('.(; passage important d'Hilbert nous a été signalé par Louis Vax.

En mathématiques en particulier, l'objet de notre examen,

DE

LA

III

LES

PARADOXES

FINALITÉ

CONSCIENTE

Le panneau signalisateur et l'automate.

Un automate peut obtempérer à un signal, discriminer

des formes-signaux variées et faire comme s'il les percevait. Mais, au lieu d'un signal codifié (feux verts ou rouges, sens interdits, etc.), considérons un panneau d'indication schéma- tique en anticipation placé cent mètres avant une bifurca- tion. Ce genre de schéma ne déclenche rien dans l'immédiat pour le conducteur humain, mais il l'aide à déchiffrer, cent mètres plus loin, les détails complexes du paysage vu, et

à tracer son itinéraire sur le fouillis visuel des arbres ou des

maisons vues en perspective.

Ici la conscience n'est pas quelque chose dont on peut

à la rigueur se passer, et remplaçable par un enregistreur

automatique de signaux déclencheurs. La conscience est la présence même du champ perceptif comme ensemble donné, et du schéma indicatif, non comme détail de l'image perçu à côté d'autres détails, mais comme thème auxiliaire actif du déchiffrement total. Il est inconcevable qu'un auto- mate puisse imiter cette schématisation survolante alors que tout, dans un automate, fonctionne par poussées et équi- libres de proche en proche.

Ce qui dépasse le pouvoir de l'automatisme dans la circons- tance n'est pas le retard de la réaction. On peut disposer un mécanisme de telle manière qu'il réagisse à un déclen- cheur après un certain délai. Ce n'est même pas la lecture

I

1 «

l'AHAnOXE S

D E

LA

FINALIT É

CONSCIENTE

5 5

,t, . mil l M l'aris ou Troyes, ou même le choix de l'un ou IHIIIII' iiiii6ruire au carrefour selon le montage adopté il M \ H lll'n |H mr le voyage. On peut, pour une tâche limitée, l il.i ii|iii<r dos liseurs et traducteurs automatiques. C'est

I.

iiiivn l ol. l'anticipation schématisante, l'un permettant

I

Kill

I

O.

F'ARIS

TROYES

 

1

Ml^mc

sur

une

route

droite,

en

réalité,

le

conducteur

iicioiit ne pilote

pas

comme l'automate.

Par

exemple,

il n'a pas besoin, comme celui-ci, d'informations-signaux ,iinliiius (par exemple de bandes blanches de direction), 1 I l(iH bords de la route ne lui servent que d'indices, qu'il iiiicrprète et déchiffre. Si par exemple une route s'ouvre .1 ilfoite de son itinéraire, il continue dans le vide ainsi IPIIV(!IL parce qu'il projette la ligne idéale de son trajet (lij,'. 2). On voit mal comment l'automate pourrait être doté il'iiii dispositif grâce auquel il ne serait pas capté par la i(iiil,c de droite. Il faudrait matérialiser d'avance son trajet nur la parti e a-b.

« Je cais prendre le train parce que je dois être à Paris ce soir. »

Il y a un paradoxe ou plutôt une contradiction, à vouloir nier la finalité, à avoir pour fin de prouver qu'il n'y a pas de, finalité . Mais si c e paradoxe , o u mêm e cett e contradic - tion, a été si souvent (aujourd'hui autant que jamais) et H! sérieusement soutenu, c'est qu'il y a un paradoxe appa- remment tout aussi fort à affirmer la finalité. Admettre l'action finalisée, c'est, dit-on, admettre que le futur déter- mine le présent, que la cause est postérieure à son effet.

r 56

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

Ce qui contredit la direction unilatérale de la causalité, ainsi que notre conception ordinaire de l'écoulement du temps. « Moi à Paris ce soir », étant futur et idéal, ne peut être cause de « Moi prenant le train maintenant ». La « détermi- nation », au sens rationnel ou mathématique, joue dans les deux sens : x « détermine » son carré x^. et x^ « détermine » sa racine x. Mais la détermination causale, générique, ne peut se produire que dans une direction^. Ce qui fait croire

passé

^

^

avenir

action actuelle

"causante"

but idéal

(effet)

à la finalité, c'est que l'organisme humain peut être poussé

(causalement) par l'image d'un événement futur. Mais l'image doit être actuelle pour agir. Le futur n'est que dans le contenu sémantique de l'image actuelle. Que je dise, en cet instant, «demain» ou «hier», le prononcé du mot «demain» n'est pas plus futur que le prononcé du mot « hier » n'est « passé ».

Le futur du monde physique (du monde de la physique

macroscopique) ne peut agir maintenant. La possibilité d'action causale ne fait qu'un avec le sens du temps. « Agir

à l'envers du cours du temps » n'a donc pas de signification,

puisque l'action causale fait le sens même du temps. La physique relativiste, loin de détruire cette identifi- cation causalité-temps, l'a renforcée. L'impossibilité d'action causale entre deux événements A et B implique l'impossi- bilité de dire et même d'imaginer valablement que l'un est avant l'autre. Mais, en dehors de la zone de simultanéité possible, dans laquelle l'intervalle peut être considéré comme spatial sans composante temporelle, l'avant et l'après sont des absolus. Les lignes d'univers sont à sens unique. Elles ne sont pas bouclées, de telle sorte qu'un événement A soit

1.

Cf.

par

exemple

Rosenblueth,

philosophiques, juin 1961.

Comportement,

intention,

téUologie,

Études

II.; H

PARADOXE S

M.

,, > i.-ii(lrait à dire que

Ii,

et

que B

D E

LA

FINALIT É

CONSCIENT E

5 7

soit

à

son

tour

A est avant B

cause de A,

ce

qui

et que B est avant

A.

Diii m

La sonnette

électrique

les mécanismes automatiques

avec rétroaction,

ou

,l,iiiit l(!H oscillations de relaxation, dans une simple sonnette <1r( iri(ine, il y a apparemment des chaînes causales bouclées (lit/. I.) 1,11 I raction du levier (T) produit une coupure (C) dans le Kiiinint, ce qui ramène le levier (L), qui rétablit le courant (R)

I

il

c<: :

Cl <

T

f r -

>

R

' (t)

<|iii produit une traction du levier (T), etc. Mais seul le schéma intcmporalisé est une boucle. Dans le temps (et dans l'enchaî- iKunent causal (fig. II) la deuxième fermeture du courant n'est qu'un événement semblable (« même » analogique et non « même » numérique).

Et pourtant, l'action finalisée n'est pas plus un préjugé qu8 le « Cogito ». La finalité de ma conscience s'impose

1.

Cf. Reichenbach, The philosophy

of space

and time,

p.

140.

r

5 8

PARADOXES

DE

LA

CONSCIENCE

I.HS

PARADOXE S

D E

LA

FINALIT É

CONSCIENT E

59

avec autant de force que mon existence même. La solution du paradoxe est ici encore apportée par la considération de la forme même de la « surface absolue ».

Image du futur et futur dans

l'image.

L'argument antifinaliste : « L'image du futur doit être actuelle pour agir » a le tort de ne pas analyser le mode d'action de cette image. Elle n'agit pas en bloc, comme une cause a tergo. Elle n'agit pas comme un déclencheur. Elle commande et dirige l'action, selon sa structure en « auto- survol » ou en « surface absolue », ce qui est tout différent. Le futur est dans l'image actuelle ou dans le schéma d'action actuel, sous forme de « blanc ». Considérons un cas très simple. Je veux saisir l'objet A derrière l'obstacle 0 , qui m'oblige

( ^ #

iii|ii'i|)()sé et articulé dans le schéma général du champ l'iiii l. l'^t la différence est plus théorique que réelle, car

il M IIS line matrice-test également, le « blanc » appartient au

M hriiui de l'image, plutôt qu'à l'image elle-même. Si, dans

Il mcl.ro, je me dirige vers la sortie en demandant mon pas-

ii(.',r et en écartant la foule, la sortie S agit de même comme

liiii inscrit dans l'image-schéma

Il n'y a donc pas à faire intervenir le temps-dimension

ilr la physique macroscopique, ni même l'image du futur,

iiinis seulement le-futur-comme-« blanc »-dans-l'image. Le |iiiiiit important est que dans l'image guide actuelle elle- iiK^nc le mouvement est finalisé. Il a un point de départ, mais iiiirisi un point d'arrivée, tout aussi lisible que le point de ili |mrt. Le traje t de ma main-image entre le départ et l'arri-

vrii (!st, lui aussi, lisible dans son ensemble, et il est choisi

IUI plutôt il se choisit dans son ensemble entre d'autres tra-

actuelle.

-

|iM

t()ires d'ensemble possibles. Ce qui l'oppose absolument

mix

trajectoires physiques d'un mobile dans un champ de

V

o

\ \ \

I

1

f

/ t

y

à un mouvement délicat. Ma main (comme image dans mon champ visuel, qui, conjugué avec mon champ cénesthésique, sert de guide informant à mon activité musculaire), se dirige vers A en contournant 0 . Le futur (ma main touchant et saisissant A) est inscrit virtuellement dans le champ visuel actuel (comme la case vide d'une matrice-test est virtuelle- ment remplie, dès qu'elle est « à remplir » d'une certaine manière). Le futur est un « blanc » actuel et non un idéal impalpable. La seule différence est que le « blanc » (ma posi- tion future), n'est pas ici une case vide, mais un schéma

liii'ccs, qui ne va nulle part (sauf pour la physique aristoté-

liri(!une), mais qui est toujours déterminé à chaque instant

|iiir de petites différences de potentiel. Même si les trajec-

I(lires, dans la physique classique, sont, dans leur «total », rimformes à des lois extrémales qui miment le finalisme, rllcs sont déterminées a tergo. Et il est aussi vain de pré- I nuire expliquer les mouvements de la main vers l'objet par

conscienc e

iiù, comme dans les champs de force macroscopiques, M irait

vers A selon un principe de moindre action, autant que de

»'imaginer, comme les physiciens du xviii® siècle, que le (iriiicipe de moindre action révélait une finalité authentique lin us les phénomènes physiques .

Tout aussi vaines par la même raison, sont les explications |inr réglage en rétroaction continue, qui assimileraient ma iiiiiin-image à un appareil guidé par feed back en oscillations amorties. Une action finalisée sur champ de conscience n'est juste- ment pas oscillante. Elle n'est pas assimilable à une action lAtonnante avec essais et erreurs. S'il y a oscillation, comme

Uli cham p cortica l isomorph e d e mo n cham p d e

JL

I

60

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

dans le cas pathologique d'un trouble du cervelet, cette oscillation, due à un feed back nerveux mal amorti, concerne les mécanismes d'affection et pas du tout la commande corticale consciente.

Le malade atteint de troubles de la motricité n'a pas la moindre difficulté à concevoir le schéma du geste à faire, s'il a de la peine à l'exécuter. On ne peut dire que, si un alcoo- lique a une écriture tremblée, c'est qu'il ne sait pas écrire. Un artiste ou un chirurgien dont la main tremble peut aussi avoir des hésitations sur le meilleur placement de telle ligne sur son tableau, ou sur l'opportunité d'une ligature dans l'ensemble de l'opération qu'il réalise. Mais l'hésitation sur la meilleure action à faire est parfaitement distincte des oscillations de la réalisation nerveuse mal amortie. Par contre, un agnosique profond, un dément devenu incapable

d ' «

attitude abstraite » et de schématisation, pourrait éprou-

ver des difficultés à « réaliser » (cette fois au sens anglais du terme) l'action à faire (comme il aurait des difficultés à résoudre un test d'intelligence). Mais justement on vérifie alors qu'il est aussi incapable d'action finalisée visant l'ave- nir.

Ma main-image

ne se déplace que dans un « ici » absolu.

Rien ne nous interdit de penser que le mouvement de ma main, dans mon champ visuel, a des analogies en micro- physique, où les « transitions» s'opèrent entre un état initial et un état final, sinon interchangeables, du moins symé- triques, ou conjugués. Le fait que les « nombres d'occupa- tion » de l'état final figurent symétriquement, à côté des nombres d'occupation de l'état initial, entraîne une certaine symétrie passé-futur i. Dans le « mouvement» des particules en microphysique, passé et futur apparaissent parfois, sinon interchangeables, du moins conjugués; les particules semblent parfois avoir des mouvements non seulement fléchés, mais

1. D'aprè3 la théorie de Feynman, Tomonaga, Schwinger (cf. Costa de Beaure-

gard, Berne

des questions

scientifiques,

octobre 1954, et Sciences,

mars

1960.)

LES

PARADOXE S

DE

LA

FINALITE

CONSCIENTE

61

MV(U! une destination « inhérente », comme un autobus qui |Mirl,c, dès le départ, sa destination en écriteau. Mais tout rapprochement étant évité de la finalité l'onsciente avec la physique macroscopique, tout conflit jiiirndoxal est évité aussi. Rien dans l'action finalisée ne pcrlurbe l'irréversibilité des lignes d'univers qu'un physicien |Mîiit dessiner. L'ensemble du champ de conscience où s'im- provise l'action finaliste est toujours « ici ». Les positions HiKxessives de ma main-image ne sont pas, comme les mou- vements d'un mobile ou de ma main de chair, un changement xpatial à proprement parler, puisque la main-image en dépla- ('.oiiient reste dans 1' « ici absolu » du domaine du survol. De infime, robjet-but-image, au début du mouvement, n'est pus « là-bas », ou « ailleurs ». Bien qu'i l ne soit pas encore utteint, il est déjà « ici ».

Il n'est donc ni rencontré à proprement parler — comme dans un univers de Minkowski où les événements futurs H(Taient figurés et rencontrés —• ni anticipé réellement et miraculeusement. Il n'est anticipé que sémantiquement, romme le mot « demain » n'est « futur » que par son sens. La finalité, l'arrangement finaliste intelligent, ne fait ([ii'un, ainsi que l'intelligence ou la raison, avec le mode (l'existence de la conscience, comme champ absolu. L'arran- gement finalisé reste dans l'actuel de cette conscience, même Hi l'action demande des schématisations plus complexes que c.elle du mouvement de ma main vers un objet à saisir, même s'il s'agit, par exemple, pour un ingénieur, de combiner le schéma d'un mécanisme à autorégulation, et même s'il s'agit (le préparer un voyage astronautique vers la lune.

« J'ai le projet de ce trajet, et je l'emporte dans mes bagages. »

Revenons au cas de la sonnette électrique. Autant le schéma I (la boucle des causalités), est faux pour décrire les événements physiques, autant il est valable pour représenter le travail mental, ou le résultat du travail mental, de l'ingé- iiieur qui a combiné le mécanisme de la sonnette électrique en se représentant, dans l'actualité de sa conscience, ce qui

r

r

62 PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

se déroulerait dans le temps une fois la sonnette construite. Relativement à ce travail mental, c'est le schéma II qui est artificiel et contre nature. L'action finalisée n'implique donc pas du tout une action du futur sur le présent. Mais elle implique que la schématisation actuelle, tout en étant une phase dans une chaîne causale, est une phase privilégiée, en ce qu'elle est représentative de la chaîne future et qu'elle guide sa réalisation. Un projet n'est pas une simple prévi- sion. Celui qui fait une action compliquée et élaborée peut tou- jours faire d'avance, et ensuite consulter, un plan d'action, dans lequel la chaîne causale est bouclée idéalement. Un projet n'est pas un trajet, bien qu'il puisse représenter sché- matiquement le trajet, et être emporté tout le long du trajet dans les bagages du voyageur. Le voyageur, consultant en cours de route son projet d'itinéraire, le consulte en des points différents à mesure qu'il avance réellement. Et c'est pourtant toujours le même projet, sur le même papier. L'in- génieur qui a construit la sonnette électrique a dû garder présent à son esprit le schéma de montage qu'il avait éla- boré. Ce qui ne contrevenait en rien au caractère unidirec- tionnel du temps et de la causalité, mais ce qui suffisait à finaliser ses actes, puisqu'ils étaient conformes à un plan. La sonnette une fois construite, la finalité n'est plus que fossile : elle résulte de l'agencement. Mais l'agencement en cours, sans aller, plus que le fonctionnement, à l'envers du temps, était contrôlé à chaque instant par le même schéma- guide, où le futur était représenté symboliquement. L'homme est capable de plans d'action comme il est capable de s'inspi- rer « des leçons du passé ». L'histoire humaine diffère de l'histoire naturelle en ce que l'homme tient compte, dans sa conscience actuelle, du sens d'événements d'un passé loin- tain. Mais les Conventionnels qui jouaient leur Condones ne remontaient pas plus à la République romaine que les pré- parateurs d'un plan quinquennal ne voyagent dans l'avenir.

LES

PARADOXES

I V

DE

LA

LOCALISATION

/,!» conscience dans le monde et le monde dans la conscience.

l'oiir le système des sciences et pour le sens commun éclairé ill' l'adulte, ma conscience est localisée dans le monde, et IM(NIIIC plus précisément, dans ma tête. Si le sang n' y arrive PLIIH, je m'évanouis. La conscience des autres est aussi loca- Itiirc dans leur tête. Le cambrioleur surpris, qui matraque 11. (.;iirdien réveillé, le sait fort bien. D'où l'intérêt montré |i/'Il (''Paiement pour les expériences de survie et de conscience ili'H l.ôtes coupées (d'animaux, et même de guillotinés). D'où iniHHi l'efïroi religieux devant les histoires miraculeuses de liiiiiils portant leur propre tête. l'our le sens commun intuitif, pour les enfants, pour cer- liiius primitifs ^ et pour des philosophes subtils, pourtant, mil conscienc e e t l e mond e ne fon t qu'un . Ma conscienc e viHiielle n'est pas une partie du monde, mais une sorte de limite ou de pellicule du monde, qui fait que le monde est viHible. Cette mince pellicule rend mon propre corps visible |i(iur moi et les autres, parmi d'autres corps, mais ma vie nmsciente, en donnant le tout, est partout où est cette prllicule (et elle peut même se concentrer hors de mon corps, "don la mentalité archaïque). Après un rêve, l'adulte civilisé nuit que tout s'est passé dans sa tête. Mais l'enfant ou le primitif dira plutôt, non sans logique : « J'étais dans mon rêve, il ne pouvait être dans ma tête. »

1. Cf. par exemple Leenliardt, Do

Kanio.

6 4

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIKNClî

J

• HH

l'AllADOXHS

DU

.Hl ilcH images.

Mes mains,

I.A

LOCALISATION

mes membres,

ma

(15

poitrine

On ne peut lire une lettre avant de Vavoir reçue.

1

Mill

nu\ table, sont aussi des images, que je complète

 

.

au moyen de mes connaissances acquises par l'image

Il va sans dire que c'est le sens commun de l'adulte éclaii A et non l'impression de l'enfant, du primitif, ou du philosoplm i; subtil, qui a raison. Le physiologiste suit la marche des omlnit j lumineuses, de l'objet extérieur à l'œil, puis la marche (Ich I informations nerveuses de la rétine au nerf optique cl. /i ; l'aire occipitale. La sensation visuelle est bien dans noUd \ tête. La conception excentrique qui met l'image hors d» ; notre tête (les organes sensoriels et le système nerveux opiV rant sur 1' « ensemble des images », supposées donnécis d'avance, une simple soustraction), est une véritable absur- dité, qui viole le principe élémentaire de l'information- message : on ne peut lire une lettre avant de l'avoir reçue,

Certes, le physiologiste ne comprend pas, ne peut com- prendre, étant donnée la méthode objectiviste pure de lu science — et il s'illusionne s'il croit comprendre en parlant, d'intégration, de Chronaxie, de scanning, de gestalt, — la transformation d'informations matérielles neuro-électriques en informations conscientes dans le champ de vision. Mais il n'y a aucune raison de récuser ses observations et expé- riences quant à la localisation du champ de vision dans la tête. On peut admettre, avec la phénoménologie, que l'être- dans-le-monde de la conscience (avec tirets) n'est pas du tout un être dans le monde (sans tirets), comme une chose, et que, au contraire, c'est la conscience qui donne un sens à la notion même de monde. On peut admettre que : « Le monde-existe », n'a de sens que par « J'existe ». Mais cela ne permet en rien d'intervertir le schéma de localisation donné par le physiologiste.

Le paradoxe bergsonien de la perception.

On voit clairement, dit Bergson, l'absurdité de faire naître les images de ce qui se passe dans ma boîte crânienne. Dans cet ensemble d'images que j'appelle l'univers, ma table est une image, la fenêtre, la rue, les arbres, le ciel et les nuages

i.ihilo do ma tête, de mes nerfs, de mon cerveau, avec sa „IMIIIIIUÎO grise et blanche. Comment l'ensemble des images I M constitue l'univers matériel pourrait-il être contenu dans 111' |i(!tile partie de lui-même qu'est le cerveau? : « C'est

I 1 rrvcau qui fait partie du monde matériel, et non pas le matériel qui fait partie du cerveau i. » Mon cerveau • I mon corps n'ont qu'un rôle sélectif, soustracteur, dans I , II.IC.ML)LE des images dont ils font eux-mêmes partie. Ils II 1 diraient des possibilités d'action, mais ils n'engendrent I l'ensemble. Ili'i^Hon expose aussi l'argument sous forme de dilemme :

IhidH ([ue mon corps est matière, ou dites qu'il est l'image, |,.Hi m'importe le mot. S'il est matière, il fait partie du matériel, et le monde matériel, par conséquent, existe de lui et en dehors de lui. S'il est image, cette image

.1. |i(inrra

I ni hypothèse l'image de mon corps seulement, il serait ill. Mii'dc d'en vouloir tirer celle de tout l'univers » La faute .!> 1(1 mauvais paradoxe apparaît clairement si on le trans-

l'Miin,

aur a mis , e t puisqu'ell e es t

donne r qu e c e qu'o n y

Le sous-marinier

bergsonien.

1,(1 sous-marin est en plongée, mais il navigue avec le

|.riiHc,ope sorti et il est très près de la surface. Le comman-

>1.1 Ml. observe

I 11 va lit du sous-marin. Dans cette situation, il va pouvoir

|ii(Miver » que l'image visuelle ne peut être dans le sous- iniii'in : « Le ciel, la mer, les nuages, les navires à l'horizon .nul des images, l'avant du sous-marin est une image, qui liiit partie de l'image totale. Faire de l'image du sous-marin

lu condition de l'image totale, c'est se contredire soi-même,

la surface de l'océan,

et il entrevoit

mênie

|MiiM(|iie le sous-marin est une partie de l'image. Que si,

I- i\lulière et mémoire,

p.

3.

.'.

Ilcrgson, ibidem,

p .

4.

1

6 4

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

On ne peut lire une lettre avant de Vavoir reçue.

Il va sans dire que c'est le sens commun de l'adulte éclairé et non l'impression de l'enfant, du primitif, ou du philosophe subtil, qui a raison. Le physiologiste suit la marche des ondes lumineuses, de l'objet extérieur à l'œil, puis la marche des informations nerveuses de la rétine au nerf optique et à l'aire occipitale. La sensation visuelle est bien dans notre tête. La conception excentrique qui met l'image hors de notre tête (les organes sensoriels et le système nerveux opé- rant sur r « ensemble des images », supposées données d'avance, une simple soustraction), est une véritable absur- dité, qui viole le principe élémentaire de l'information- message : on ne peut lire une lettre avant de l'avoir reçue.

Certes, le physiologiste ne comprend pas, ne peut com- prendre, étant donnée la méthode objectiviste pure de la science —• et il s'illusionne s'il croit comprendre en parlant d'intégration, de Chronaxie, de scanning, de gestalt, — la transformation d'informations matérielles neuro-électriques en informations conscientes dans le champ de vision. Mais il n'y a aucune raison de récuser ses observations et expé- riences quant à la localisation du champ de vision dans la tête. On peut admettre, avec la phénoménologie, que l'être- dans-le-monde de la conscience (avec tirets) n'est pas du tout un être dans le monde (sans tirets), comme une chose, et que, au contraire, c'est la conscience qui donne un sens à la notion même de monde. On peut admettre que : « Le monde-existe », n'a de sens que par « J'existe ». Mais cela ne permet en rien d'intervertir le schéma de localisation donné par le physiologiste.

Le paradoxe bergsonien de la perception.

On voit clairement, dit Bergson, l'absurdité de faire naître les images de ce qui se passe dans ma boîte crânienne. Dans cet ensemble d'images que j'appelle l'univers, ma table est une image, la fenêtre, la rue, les arbres, le ciel et les nuages

LES

PARADOXE S

DE

LA

LOCALISATION

65

niiiil, des images. Mes mains, mes membres, ma poitrine ilcvnnt ma table, sont aussi des images, que je complète

iiisi'iment, au moyen de mes connaissances acquises par l'image

lui aie de ma tête, de mes nerfs, de mo n cerveau, avec sa

iiiil)stance grise et blanche. Comment l'ensemble des images <|iii constitue l'univers matériel pourrait-il être contenu dans

relie petite partie de lui-même qu'est le cerveau? : « C'est

lu (icrveau qui fait partie du monde matériel, et non pas le

monde matériel qui fait partie du cerveau^. » Mon cerveau

l'i mon corps n'on t qu'u n rôle

l'ensemble des images dont ils font eux-mêmes partie. Ils 1 11 (ixtraient des possibilités d'action, mais ils n'engendrent |iMS l'ensemble. lt(!rgson expose aussi l'argument sous forme de dilemme :

sélectif, soustracteur, dans

Dites que mon corps est matière, ou dites qu'il est l'image, |H«ii m'importe le mot. S'il est matière, il fait partie du

iMDiide matériel, et le monde matériel, par conséquent, existe iiiilotir de lui et en dehors de lui. S'il est image, cette image

ne pourra donner que ce qu'on y aura mis, et puisqu'elle est

|iiii' liypothèse l'image de mon corps seulement, il serait iilnurde d'en vouloir tirer celle de tout l'univers » La faute

ill' ce mauvais paradoxe apparaît clairement si on le trans-

IIOIU!.

Le sous-marinier

bergsonien.

Iic. sous-marin est en plongée, mais il navigue avec le pri iscope sorti et il est très près de la surface. Le comman- iliinl oi)serve la surface de l'océan, et il entrevoit même rnviuil du sous-marin. Dans cette situation, il va pouvoir |iii)uvcr » que l'image visuelle ne peut être dans le sous-

niiii'ln : « Le ciel, la mer, les nuages, les navires à l'horizon mill des images, l'avant du sous-marin est une image, qui

lu

II |iiirlie de l'image totale. Faire de l'image du sous-marin

III

coiulilion de l'image totale, c'est se contredire soi-même,

l'Uiiii|iie le sous-marin est une partie de l'image. Que si,

I Matière, el mémoire,

p.

3.

' lli-f^Nim, ibidem,

p.

4.

r 66

PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

continue le commandant, on adopte le langage « objet maté- riel », la conclusion est la même. Si le sous-marin est matière, il est contenu dans l'océan, qui est aussi matériel. Il est aussi absurde de mettre l'océan matériel dans le sous-marin maté- riel, que de mettre l'océan-image dans le sous-marin image. » Erreur évidemment. Il n'y a aucune contradiction à ce que l'océan-image et l'avant-image du sous-marin soient contenus dans le sous-marin matériel, qui, lui, est contenu dans l'océan matériel. Le raisonnement de Bergson repose sur un pur sophisme. La thèse qu'il prétend réfuter est « dualiste » : il y a d'une part l'objet matériel, et d'autre part l'image de l'objet, la localisation de l'image étant différente de la localisation de l'objet. En posant le dilemme : « Adop- ter le langage image » ou « Adopter le langage objet maté- riel », il rejette d'avance, a priori, et sans aucune justification, la thèse de son adversaire. Rien de surprenant à ce qu'il paraisse triompher à la fin. Mais il y a trois, et non deux hypothèses :

1. Langage moniste de l'image.

2. Langage moniste de l'objet matériel.

3. Langage dualiste image et objet matériel.

Et c'est justement la dernière hypothèse (que n'examine pas Bergson), qui est la bonne. Ce qui, bien entendu, n'implique rien de définitif quant à la nature de l'objet matériel, nature qui peut fort bien être, en dernière analyse, constituée elle-même par des champs analogues au champ visuel, ou par des K monades ». Il suffit pour réfuter Bergson, d'admettre la distinction numérique :

objet matériel et image de l'objet dans notre tête. Les chances d'un rejet du dualisme matière-esprit ne sont pas du tout compromises, si l'on écarte la mauvaise méthode de Bergson.

Le pseudo-paradoxe de la projection des images.

Ce qui a donné du crédit à l'étrange sophisme de Berg- son, c'est qu'il paraissait un bon moyen, non seulement d'échapper au dualisme matière-esprit, mais d'échapper au « paradoxe de la projection » — pseudo-paradoxe que l'on

LES

PARADOXE S

D E

LA

LOCALISATIO N

67

iMiiivait encore dans les traités de psychologie, à la fin du oi\" siècle : « Si les images sensorielles sont en nous, dans iKilfc tête, comment les voyons-nous hors de nous? Par i|ii(ille mystérieuse projection? » Itien entendu, ce paradoxe est aussi illusoire que celui lins « bords de notre champ visuel ». L'exemple du sous- iiiitrin montre clairement qu'il n'y a là aucun problème, fiiirce quHl n'y a aucune projection. L'océan-image n'a pas

ilft I re projeté hors du sous-marin, il est immédiatement et

liiiit de suite vu comme entourant l'image du sous-marin.

Un même, dans l'absolu de ma conscience, les arbres, les

iiiiiisons, le ciel sont immédiatement images vues « hors de mon corps vu » (ou entrevu).

Il n'est pas plus difficile d'expliquer pourquoi les objets jiuruissent à distance de mon corps que d'expliquer pour- i|ii()i ils paraissent à distance les uns des autres. Le comman- (Imit de sous-marin qui voit par son périscope deux bateaux

M distance l'un de l'autre les voit, de même façon, à dis-

liiiice de l'avant du sous-marin.

« Je sens le poids de la valise dans la valise elle-même, non dans mon bras. »

Cette c( sensation » n'a aucun rapport avec une projection il(m images. Il s'agit d'un aménagement sémantique de la l'onscience-monde. Les significations au-delà des indices (qui wHlent généralement subconscients et dont certains sont iKSiitralisés) sont rapportées au monde aussi bien qu'à mon iir^çanisme, puisque je vois le monde aussi bien que j'entre- vnis mon organisme. L'ennemi, le danger, pour le comman- ilimt du sous-marin, est dans l'océan.

Nous voyons (presque)

nos yeux voir les objets.

La comparaison du sous-marin, si elle illustre parfaite- ment l'erreur de Bergson, cloche en ce que nous n'avons |iiia, dans notre tête, de « commandant » ou d' « âme-Poucet », I ogurdant nos images rétiniennes ou corticales obtenues par

I

6 8

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

le « périscope » de nos globes oculaires. Le commandant peut voir successivement et presque simultanément l'océan- image dans son périscope, et l'océan matériel s'il monte sur le pont du navire. Tandis que par définition, le « je » ou le point imaginaire de survol — imaginaire en tant que le survol est absolu et sans distance — ne peut sortir de notre tête pour comparer l'image de l'objet et l'objet lui- même. Inversement, quand nous voyons un autre homme regarder un objet, nous voyons l'objet qu'il regarde et nous ne voyons pas ses images visuelles. Ou nous les voyons fort mal sur sa rétine et plus mal encore, par observation indi- recte, dans son cortex occipital. Nous sommes pratiquement obligés d'avoir recours à ses rapports verbaux.

L'imperfection même de la comparaison a l'avantage de contribuer à faire comprendre d'où vient l'illusion du troi- sième œil, de l'œil de la conscience. Du fait que, dans notre champ visuel, nous entrevoyons 1' « avant » de notre propre corps, nous imaginons que nous voyons notre corps et même presque nos yeux (réduits à nos cils, devinés et complétés). Nous voyons (presque) nos yeux voir les autres objets. C'est cela qui contribue si fortement à nous faire trouver incon- cevable l'idée d'une vision absolue, d'une surface absolue, sans troisième œil placé à quelque distance.

L'étoile

éteinte. L'image

dans le

miroir.

Si, passant sur l'erreur logique de Bergson (le faux dilemme), on admet sa théorie de la perception, on se heurte de toute manière à une foule de paradoxes insolubles, qui en constituent une réduction à l'absurde. La localisation des sensations dans notre tête est en effet très solidement étayée, non seulement par la physiologie, mais par l'ensemble des sciences (notamment par l'optique) et par la théorie de l'information.

Si l'image visuelle de l'objet est l'objet même, à la place même de l'objet, et non dans ma tête, si la sensation visuelle de l'objet ne fait qu'un avec l'objet, si mon système nerveux n'est qu'un instrument d'action, non de représentation,

LES

PARADOXE S

DE

LA

LOCALISATION

6 9

iiimriient concevoir le sens du cheminement des informa-

ildiiH lorsque je regarde par exemple une étoile? Que signifie I iiifortnation-message en général, si les messages sensoriels

iici dont que des soustractions, et non des additions? Que signi-

110 In magnitude apparente de Sirius ou de Deneb, relative-

Minil. h leur magnitude réelle? Pourquoi l'appareil photogra-

|ilii(iue fixé à l'oculaire du télescope (et qui n'est pourtant |iiiN un « centre d'action possible et de liberté ») enre- (ii.ilre-t-il les mêmes magnitudes apparentes que mon œil?

liKi signifie la vision d'une étoile éteinte depuis longtemps?

A

iiiiclle vitesse va l'influence qui, d'après l'hypothèse, doit

111

Inf (le mo n corp s à l'image-obje t pou r opére r l a soustractio n

i|iii on fait une « image rapportée à mon corps »? Que signifie

lu localisation des images visuelles derrière les miroirs? Mais

nn (H)nfondons pas, avec des paradoxes dignes d'intérêt, de Hinples impossibilités résultant d'une théorie fausse, à base lin c.iuisalité pa r participatio n magique .

naissent

lin

II) thès e qu i localis e no s sensation s dan s notr e tête . Mai s

il'i sont cette fois, aisément résolubles.

Il semble

que

d'autres

paradoxes,

néanmoins,

Notre tête vue dans un miroir

()uand nous nous regardons dans un miroir, nous voyons iinlre tête du dehors, comme objet au milieu des objets. :ii je touche mo n front avec ma main, c'est le devant de

1111)11 front, non son intérieur, que je touche. Mais alors,

ni ities sensations sont dans ma tête, c'est dans ma tête que

mil mai n touch e l'extérieu r d e m a tête . Mais il n'y a rien là de choquant. Il suffit de se reporter (i l'exemple du sous-marin et du périscope. Si le sous-marin |iinivait se présenter devant un grand miroir, et si le comman- iliiiit ordonnait des manœuvres se traduisant à l'extérieur (lu navire, il verrait dans son écran périscopique, à l'inté- liciur du sous-marin, l'effet de ces manœuvres comme image irnvoyée par le miroir. Il n'y a aucune contradiction à ce

1. Cf. A. 0 . Lovejoy, TIte revoit against

dualism,

p .

237.

7 0

PARADOXES

DE

LA

CONSCIENCE

que l'image de notre main touchant l'extérieur de notre front soit réellement à l'intérieur de notre tête, et par consé- quent, au-dedans de notre front.

Le trépané devant le miroir

Sans crainte de s'égarer, on peut môme pousser les choses plus loin. Un trépané total (sorti d'un roman de science- fiction mais fort plausible, au crâne remplacé par du plexi- glass) se regarde dans un miroir. Imaginons ces trois situa- tions :

a) Il peut voir, au moyen d'un deuxième miroir placé

derrière sa tête, la zone cérébrale où s'opère la projection de ses propres rétines, la zone où la physiologie localise ses propres sensations visuelles. Il serait évidemment absurde d'en conclure que l'ensemble de ses sensations visuelles ne

peut être localisé dans la zone occipitale réelle, sous pré- texte qu'une surface ou qu'un volume ne peut se contenir lui-même, plus autre chose encore. Il n'y a aucune contra- diction à ce que sa zone occipitale contienne l'image de la zone occipitale, plus l'image des autres zones de la tête, des meubles de la chambre, etc. Ou alors, autant trouver contra- dictoire que l'image de nos yeux et de notre tête entière passe par la pupille de nos yeux, quand nous nous regar- dons dans un miroir.

b) he trépané regarde son cerveau dans le miroir au

moment même où il entend le son « la ». L'activité céré- brale de l'audition du « la » concerne le lobe temporal. En même temps qu'il entend, il voit ce lobe temporal. La vision concerne le lobe occipital — le contenu d'information de la vision localisée dans le lobe occipital étant l'image du lobe temporal. Le trépané obtient ainsi une interprétation visuelle d'un événement qui, au même moment, est senti introspec- tivement comme qualité auditive du « la ». Il n'y a pourtant pas de contradiction. La situation est plus compliquée que lorsque, entendant le son d'une corde vibrante, on voit en

1. Cf. s . C. Pepper, Dimensions ment.

of mind, p. 51. Nous nous en inspirons très libre-

LES

PARADOXE S

DE

LA

LOCALISATION

7 1

IIIAIIK! temps cette corde vibrer, mais elle est logiquement iiniilogue. I') l;e trépané regarde son lobe occipital au moment même

lin il

((/ri\co à l'activité de ce même lobe occipital). Et pourtant,

il lu! voi t rien de rouge dans son cerveau. Sommes-nous cett e

liiiK en présence d'une contradiction qui obligerait à aban- iliiiiiicr la thèse que nos sensations sont dans notre tête et

lin l'ont qu'u n (d u moin s quan t à leu r suppor t

nscc la réalité de notre cerveau? Nullement. La sensation

lin rouge est provoqué e par la surface d'u n obje t réfléchis- MHMI. sélectivement des ondes électromagnétiques de 0,65 iiliirH que la surface du cortex renvoie des ondes de toutes limj^dcurs, ce qui aboutit à du gris. L'activité nerveuse du

ii rpimé, en corrélation avec la qualité « couleur grise », est

iliU'érente de celle qui est en corrélation avec la qualité loiig e ». Il est normal qu'il voie la draperie rouge, et le l'iirlcx, gris. Mais, pourra-t-on insister, est-il normal encore

iiu'il ne voie pas dans la surface du cortex occipital de difïé-

I l'Mce — cette différence étant d'ailleurs quelconque — entre

lu partie de ce cortex qui éprouve le rouge, et celle qui <>|in)uve le gris? l'iii supposant qu'il puisse observer à l'aide d'instruments |ii'i l'ectionnés non seulement la surface, mais l'intimité du (•(irlex occipital, et que cette observation ne trouble pas Irop le fonctionnement nerveux, il doit voir une diffè- re IKÎC entre le « fonctionnement gris » et le « fonctionne- iiKiiit rouge ». Mais il ne doit pas s'attendre à voir du rouge ilaiis la partie de son cortex percevant rouge, à moins qu'il ii'ndopte précisément une théorie « magique » de la percep- I iiiti.

éprouv e la sensation d u roug e produit e pa r une draperie

matériel )

Localisation

des sensations et mesure.

con-

Hcietice est inétendue, non localisable, étrangère à l'espace, ni lion au temps. Pourtant, si notre conscience est indépen-

voyage

dante de l'espace, pourquoi prendre la peine d'un

Selon, une thèse bizarre et cependant

classique, la

r

r

72

PARADOXE S

D E

LA

CONSCIENCE

coûteux pour assister à tel événement? De quel droit dim que nous avons vu telle chose, à telle place, aussi bien qu'.^ tel moment? Rien de plus indissociable que la qualité sen- sible et l'étendue dans une sensation de couleur. C'est user d'une échappatoire permise seulement par le langage que de dire d'une sensation visuelle qu'elle enveloppe ou déter- mine une étendue sans être elle-même étendue. C'est faire un retour déguisé à la vieille conception de la conscience spectateur des états de conscience. Une sensation sonore, olfactive, n'implique pas un domaine étendu, comme une sensation visuelle ou tactile. Mais elle n'en est pas moins localisée : un bruit nous fait sursauter à un endroit, autant qu'à un moment, bien précis.

Bien plus, toute mesure spatiale ou temporelle faite par un physicien suppose évidemment une détermination sen- sorielle, une observation, une perception, à tel lieu et à tel moment, d'une coïncidence, ou d'un signal. Le physicien retarde autant que possible le moment où il se servira de ses yeux ou de ses oreilles pour une mesure; il se fait rem- placer autant qu'il peut par des enregistreurs automatiques de toutes sortes. Mais il faut bien que, finalement, il vienne lire un index, chronométrer la fin d'un phénomène, arrêter toutes les mesures en les faisant passer dans son champ de conscience. Le fait même qu'un appareil enregistreur auto- matique et la sensation, du physicien ou de l'astronome, sont interchangeables, prouve encore plus nettement que les sensations ne sont pas hors de contact avec l'espace phy- sique, qu'elles le tiennent au contraire comme le sol tient les maisons. Si l'astronome ne fixe pas d'appareil photo- graphique à l'oculaire de la lunette, il faut qu'il y applique sa tête. Une sensation n'est pas une photographie, mais la production d'une sensation dépend aussi étroitement des conditions spatio-temporelles que la production d'une pho- tographie.

« Je » suis toujours ici.

« Je pense, j'existe » implique

donc

maintenant »;

« Je

pense,

: « Je pense, j'existe ici-

ici-maintenant. »

je

suis

LUS

PARADOXE S

D E

LA

LOCALISATION

73

I I' u iM^iisaut » ne dit peut-être

l'Hii n (|ue, tout à l'intention de sa conscience présente, il ne

pas à l'opposer à « Tailleurs », à « hier » ou à «demain » i|m 1 |iliis du reste qu'il ne songe à dire « J'existe », s'il n'est l"iM en train de méditer philosophiquement). Mais « ici- Mimiildiiant » est aussi inséparable de « Je pense » qu' « exis-

ii lie n ». On ne peut dire « Je pense », ou « Je suis conscient » nilldurs » ou « hier » ou « demain ». Et l'on ne peut dire l'rtnis conscient hier », ou « J'étais conscient en roulant

pas « ici, maintenant »

• i iM Troyes », qu'en étant conscient « ici » et « maintenant ».

«• Il ij a existence ici-maintenant

donc je pense.y>

« Ici-maintenant » est non seulement inhérent à ma ruiiHcience, mais est convertible avec « ma conscience ». 1 II ici-maintenant existe », c'est que « j'existe », c'est que

" j(! suis conscient ». La « subjectivité » de mon existence est

min {dement une autre jormule pour exprimer « Ici-maintenant ». r.ii d'autres termes encore, « Ici-maintenant » est nécessaire- MUMit « Mon ici-maintenant », ou « Ici-maintenant-je ». Toute roiiscience a pour essence d'être en train d'exister ici, et inversement, tout ici existant est conscience, conscience à la prcMiiière personne de l'indicatif, plus exactement à la l(irme progressive de l'indicatif (I am thinking). « Conscience- ii'i » et « Ma conscience » sont convertibles. On admet très généralement que le temps est étroitement (•((unecté avec le « Je », que « J'existe » est toujours équivalent il(! « J'existe maintenant », maintenant étant toujours, ou continuellement, attaché à « J'existe ». Il est étrange que l'on dissocie sur ce point l'espace du temps. « Ici » est pourtant tout aussi continuellement attaché à « J'existe » ([ue « maintenant ». Je ne peux pas plus exister ailleurs ((u'exister hier ou demain. « Ici » est nécessairement « Je » autant que « maintenant ». « Ailleurs » est nécessairement autre que « Je ». La désolidarisation du « J'existe », ou du « Je suis conscient », de l'espace, est d'autant plus surprenante de la part de la philosophie, que l'on aurait pu s'attendre à cette désolidarisation plutôt pour le temps que pour

r

74 PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

l'espace. En im sens, en effet, « maintenant » est ou paraît moins lié au «J'existe» que «ici». «J'existe hier» est moins choquant que « J'existe ailleurs ». La mémoire, réellement, ou l'anticipation de l'espérance, idéalement, me désolidarise en fait de « maintenant ». Il y a des temps dans les verbes, et il n'y a pas de « lieux ». Les extases mystiques délocali- santes et les voyages mythiques des shamans n'ont pas suffi à provoquer de formations linguistiques, alors que toutes les langues ont approximativement un passé et un futur à la première personne. Tout le monde croit pouvoir se promener dans son passé, hors du « maintenant », mais peu de gens, sauf dans les mythes archaïques, prétendent exister hors de leur « ici ».

Tandis que « Je suis toujours ici », et qu'« ici », corréla-

est

toujours

L'union de « Je » et d'« ailleurs » ne peut s'effectuer que par le moyen du temps ( au sens aussi bien physique que linguistique), « Je serai à Paris demain ». Et 1' « ailleurs » devient nécessairement « ici » dès que je m'y trouve. Il est caractéristique qu'en français notamment, mais aussi en d'autres langues, le verbe être signifie aussi « être ici » s'il s'agit de moi, ou « être là » s'il s'agit d'un autre. « Je suis », ou « il est » à Paris, à Londres, ou même « J'ai été à Londres », au lieu de « Je suis allé ».

tivement, est toujours

« là »,

« Je », —

ou

« Il »,

« Tu »,

« Cela »,

« là-bas »,

« ailleurs ».

Le système des domaines de conscience et le système des points d'espace-temps.

subjectivité

« Ailleurs-maintenant » est tou-

jours

corrélativement une sorte « d'autre-je », un « ici passé », en « continuité » avec mon ici-maintenant, et qui peut participer à mon « Je » actuel, s'emparer de lui dans la mémoire vraie, où je suis possédé par un « autre-je » ^ qui est« moi ». Le « Je »

est

« Ici

maintenant »

est

toujours

(et

« Je »

(ou

actuelle), et inversement.

« Je

d'un

autre »

inversement).

Mon

passé

1.

Cf. infra,

chap.

X .

LES

PARADOXE S

DE

LA

LOCALISATION

7 5

n'est pas toujours « maintenant » comme il est toujours uici», car il y a 1'« autre-je » de son passé. Les mots a ici- piissé » et « ailleurs-maintenant » n'ont de valeur que rela- tivement à ma subjectivité et, indirectement, à la subjectivité (les autres. Il n'y a pas un système d'« ici » et d'« ailleurs », <lo présen t e t d e passé , qu i serai t sous-jacen t au x consciences , (il, dans lequel les « ici-autrefois » et les « ailleurs-main- l.enant » auraient un sens, indépendamment des consciences nctuelles ou mnémiques (dans leur réalité et non dans leur Hchématisation conventionnelle). Avant la physique relativiste, l'illusion commune était ([ue « maintenant » était vaste comme le monde, que «mon- iiiaintenant » était une partie du « maintenant » de tous. On croyait pouvoir dire «là-bas maintenant» aussi bien ((u'« ici maintenant ». Il est vrai que, symétriquement, r« ici » paraissait (avant l'idée générale de la relativité du mouvement) aussi un récipient ou partie d'un récipient immuable et universel, un lieunatureld'oùl'onpouvaitsortir (vt revenir , e n entraînan t simplemen t ave c so i u n « ic i » psychologique tout subjectif. On croyait du moins pouvoir dire « ici hier », aussi bien que « là-bas maintenant ». Bien entendu, quelles que soient les illusions, « ici » et « maintenant » sont absolument liés à « Je conscient » et (( Je » fais l'ici et maintenant, indépendamment de tout récipient spatial ou temporel tout fait.

Descartes et

Einstein.

C'est un curieux paradoxe qu'il ait fallu attendre la physique relativiste pour la première correction directe et précise à la conception cartésienne des rapports de la pensée (ou de la conscience) et de l'étendue (ou de l'espace). Plus curieux encore que personne, à commencer par Einstein lui-même, ne se soit aperçu que la physique relativiste, en apportant une conception nouvelle de l'espace-temps, en éliminant l'illusion d'un « maintenant » universel, et en achevant d'éliminer l'illusion d'un « ici » récipient, apportait par là même une conception nouvelle de la conscience et

r

76 PARADOXES

DE

LA

CONSCIENCE

des rapports de la conscience et de l'espace-temps. Plus exactement les physiciens se sont rendu compte qu'ils réformaient la conception des rapports du monde de la physique et de l'observation (qui est un événement psycholo- gique). Mais ils n'ont pas vu qu'ils apportaient par là une

conception nouvelle de la conscience psychologique en général. Le schéma de la relativité restreinte repose en effet sur

« mon ici-maintenant », relativement à quoi il distingue Tail- leurs absolu — on pourrait dire aussi bien l'autre absolu — avec lequel je ne peux m'identifier que par une imagination illusoire et que je ne peux pas observer, et Tailleurs ou l'autre relatif, avec lequel je peux éventuellement me ren- contrer plus tard, après mouvement, par interaction d'obser- vation.

« Moi et Vautre » est identique à « Ici et ailleurs ».

Opposer comme deux grandes réalités métaphysiques

« ma » conscience, dans sa subjectivité, et l'étendue, où

trouvent place des corps qui se comportent, et dont j'observe ou imagine le comportement sans pouvoir jamais leur attribuer avec certitude une subjectivité, c'est à peu près aussi pertinent que d'opposer, comme deux réalités absolues et métaphysiques, « ici » et « ailleurs ». Le comportement d'un autre, « ailleurs », dans Tespace-temps, n'est pas ma conscience, mais exactement comme « ailleurs » n'est pas

« ici ». Mon « ici » est T« ailleurs » d'un autre; T« ici » d'un

autre est mon « ailleurs ». C'est toute la différence qu'il y a entre « ma conscience » et « le comportement d'un autre dans l'espace ». On a trouvé bizarre, avec raison, le titre donné par le behaviouriste américain Max Meyer à son manuel général de psychologie : Psychologie de l'autre i. C'est en effet comme si Ton intitulait un Traité de physique relativiste, présentant Tespace-temps d'Einstein ou de Minkowski : « Physique de Tailleurs. » Alors que la physique relativiste revient précisément à donner un système général

1. The psychology

of the other one (Columbia, 1921).

LES

PARADOXES

DE

LA

LOCALISATION

7 7

iiii^lobant les relations possibles de mon « ici-maintenant » iivcc tous les autres « ici-maintenant » qui sont, relative- ment à moi, « ailleurs » et « autres ».

Observation et

connaissance.

Il faut bien distinguer observation et connaissance, de mftme qu'il faut distinguer la localisation des faits psycholo- ^,'iques (sensations, champ de conscience, pensée comme processus psychologique) et la non-localisation de la pensée iluiis sa significationintentionnelle. Quand je regarde un arbre lointain, ou quand je vois un éclair, si lointain qu'il soit, Idiirs images sont ici, dans mon ici domanial absolu. Toute IM physique moderne repose sur le fait que l'éclair lointain ne peut être observé qu'ici, et que l'observation ici est la Mdide base solide de la connaissance vraie. La connais- Hiiiice a une intentionalité qui la détache idéalement de rici : je pense à l'éclair lointain quand la lueur est, i>ue. Mais les erreurs naissent lorsque nous confondons observa- lion et connaissance, ou lorsque nous intervertissons les rnpports de l'observation et de la connaissance, lorsque nous prétendons faire de la connaissance une sorte d'ci jiriori relativement à l'observation et indépendant de celle-ci.

L'observation est moins la rencontre de « moi » et de

r « autre », de T« ici » et de T« ailleurs », qu'une « interaction i(l(!ntifiante » (comme la physique admet qu'est toute iiilcraction dans Tordre microphysique). Je ne puis observer iin'ici, par interaction identifiante (effets photoélectriques, l'Ii;.), bien que ma connaissance s'étende idéalement, avec i iN([ue d'erreur, à tout l'univers. C'est pourquoi il est si important d'admettre sans arrière- |i(iiisée, contre beaucoup de philosophes et contre la plupart

que les sensations sont bien dans notre

UMc. Faute de passer ce que Ton appellerait volontiers un

" pont aux ânes n — si tant d'éminents philosophes, de

llergson à Merleau-Ponty, par une impardonnable envie

ild subtilité, n'avaien t prétendu s'en détourner — on se vou e

ihiH phénoménologues,

il lie pas comprendre Ta & c de la science moderne.

r

1

7 8

PARADOXE S

D E

L A

CONSCIENC E

« Je suis

ici

: viens

ici.

»

signifie

non pas : « Deviens moi-même, fusionne ton être dans mon

même

éventuellement, « Entre dans cette pièce », « Habite ma

même

a contribué à

dissimuler l'énorme importance philosophique de l'ici-

ailleurs, et sa synonymie avec « conscience-espace ».

« Rentre en France,

maison », ou « Habite la même ville

Lorsque

l'on

dit

à

un

autre

« Viens

: « Viens

près de

ici »,

cela

ou,

ou

être », mais simplement

moi »

que moi »,

ou en Europe ». Tout

D'abord, le caractère toujours relatif et pragmatique des

oppositions linguistiques par lesquelles « ici » peut désigner

— comme vin

aussi bien le mètre carré où je stationne, que le kilomètre

carré, ou les milliers de kilomètres carrés, où je vis habituelle- ment. Au point qu'un écrivain négligé, comme Saint-Simon,

» De

opposition à vin « rouge » —

« blanc » par

peut écrire : « J'ai raconté ici ailleurs, comment

même « maintenant », peut s'appliquer à une seconde, une heure, une semaine, ou un siècle.

D'autre part surtout, la signification perspective de la sensation visuelle, où les objets paraissent plus ou moins lointains, plus ou moins étagés en profondeur. Si je dis à un ami que j'aperçois dans la rue : « Viens ici », le là-bas perspectif de ma sensation est déjà en fait un « ici » psycho- physiologique, puisque je le vois. Mais 1'« autre » me semble néanmoins passer de là-bas à ici quand il s'approche, et je ne distingue guère ce cas de celui où je lui écris de venir me voir.

L'«

ici

» est non

ponctuel.

Cette signification perspective est elle-même permise par le caractère domanial, non ponctuel, de 1'« ici » absolu de la sensation, par le caractère de surface absolue du champ visuel. Si je hèle un homme que je vois là-bas dans la rue, c'est que, dans le champ visuel, la présence de son image dans l'image totale est déjà absolue. Et si j'écris à un ami lointain de venir chez moi, c'est que j'imagine aisément, sur

LES

PARADOXE S

D E

LA

LOCALISATIO N

79

Il de l'étendue visuelle immédiate, la carte de France

iHi lin li'ouv e l a vill e qu'i l habite . Mêm e le s physiciens , san s I I *|ii inier explicitement, utilisent nécessairement le carac- i.ni ildiiianial de 1'« ici » de la conscience, pour constater lu riiiiii'.idence de deux longueurs ou le synchronisme de deux liiii 1(1^(1«, de deux événements, ou d'un événement et d'une liiiiliinn. 11 faut que je me déplace (physiquement) pour .illi-r jusqu'au laboratoire ou observatoire, il faut que

I M|i|ili(iue mon œil à l'oculaire d'un instrument. Mais une

liim lu Hcusationvisuelle obtenue, le domaine d'étendue qu'elle

I niiiiiiuio n'est plus décomposable à son tour en partes

. lira partes, entre lesquelles il me faudrait encore voyager.

1.1 1 jiarties sont toutes «ici-maintenant», et aucune tech- Mii|u(i de mesure physique n'a plus cette fois à intervenir.

II n'y a plus de vraie distance entre elles, à vaincre par un

ili'>|iliicement. En tant que les deux horloges, ou les deux liiii^ueurs, sont toutes deux représentées « ici-maintenant » iliiMH mon champ de conscience, elles sont dans un domaine, iliiiiH une « cellule » unique d'espace-temps, où règne l'ubi- ipiiUî, et où le synchronisme peut être absolu. Je n'ai pas

Il

y observer encore de règle relativiste, indispensable pour

li>

passage d'un domaine à un autre.

Selon toutes probabilités, le caractère domanial et non ponctuel

ili'K « ici » individuels est ce qui apparaît d'autre part au physi-

1 M M ou au chimiste dans l'observation des êtres comme « zone

ilr liaisons délocalisées ». Les liaisons délocalisées typiques du

lii'ii/.ôiie, et du noyau benzénique, présent dans beaucoup de lit l'Ile, ture s organiques , suggèren t qu e c e noya u es t u n maillo n mi(i()rtant des surfaces absolues. La K délocalisation », en physico-

1 liMiiie, est probablement une autre manière, indirecte et non

iiiiiiilive, d'exprimer les caractères du survol absolu. Dans un rliiiiiip visuel aussi, les détails sont à la fois localisés et délocalisés, IMiiwiu'ils sont tous dans l'unité du champ.

Échange des « ici », et fusion des « ici-maintenant

».

l'^iifin, ce qui a contribué à la dissimulation de la vérité ij'csl la séparation possible pour le sens commun, de l'espace

r 8 0

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

et du temps. Si je dis à l'autre : « Viens ici, et moi j'irai à ta place », j'ai l'impression une fois le mouvement fait d'être dans r « ex-ici » de l'autre, je vois ce qu'il voyait, sans pour- tant être devenu sa conscience continuée. Lui, qui a pourtant changé de place, reste aussi dans sa propre conscience, dans sa propre « génidentité », c'est-à-dire dans sa continuité tem- porelle. La différence de moment semble permettre l'échange de places sans entraîner l'échange des consciences.

Mais il n'en serait pas de même si l'échange ou la fusion des « ici » était un échange ou une fusion des « ici-mainte- nant ». Les deux êtres, alors, permuteraient, ou fusionne- raient. Est-ce là une expérience qui ne peut être qu'au condi- tionnel? Non pas. En fait cette expérience, à la différence de la connaissance de 1' « ailleurs absolu », n'est pas du tout idéale. Elle n'est idéale que dans le monde macroscopique du sens commun. En microphysique ou en biologie, elle est au contraire monnaie courante. Les particules échangent leur identité dans les zones de délocalisation ou de localisa- tion commune. Deux cellules ou deux œufs accolés peuvent fusionner, de même qu'une cellule ou un œuf peut se diviser.

« Ici » ne peut être un corps.

« Ici » étant convertible avec « ma conscience » ne peut être un corps. Pourtant, mon corps, semble-t-il, est « ici », comme ma conscience, s'il est vrai que mes sensations sont dans ma tète. Mais mon corps, comme mon corps, n'est pas un corps. Et si mon corps devient un corps, c'est qu'il n'est plus, ou peut ne plus être, mien. Mon pied paralysé, anes- thésié, ou gelé, n'est mon pied que comme ma chaussure est ma chaussure, possessivement et non subjectivement. Il est là et non ici, au sens rigoureux du mot. Nous n'en douterions pas si, comme chez les poissons, nos yeux ne pouvaient se tourner vers le reste de notre organisme, si nos membres ne pouvaient se toucher entre eux, et si nous pouvions avoir la migraine sans jamais voir notre tête dans un miroir.

Eprouver un malaise cardiaqvie, stomachique, hépatique,

LUS

PARADOXE S

DE

LA

LOCALISATION

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. il nvoir un corps sans être un corps, c'est éprouver la MiiMrfd de la condition organique, c'est-à-dire d'être une

' .iii>ii i(>nce, une subjectivité reposant sur toute une hiérarchie iiM|iiiifaitement dominée d'individualités autres ou à demi

• m ICS, à demi dociles, influençant ou informant Yhomun-

ii/ic. cortical ^ qui est, lui, vraiment « ici », « moi », « sub- |i'i III' », « domanial », et qui fait le comportement conscient,

• iiinii la vie organique autonome et le fonctionnement phy-

• inliijri(|ue du reste de l'organisme. Mon « corps propre »

IM ii|i|)araît comme un corps (au sens ordinaire) s'il s'agit .1. i partie s externe s qu e j e peu x voi r (me s mains , me s iiiinli(^s vues). Mais en tant que « propre » (son « intérieur » .iiiMcicnt), il n'est pas corps, il est « moi ». La notion de I Ml |)s propre » est une notion hybride. D'où l'idée vague que M corps est « un corps habité par moi ».

MIHI corps est en grande partie, même pour moi, un corps,

• Mill me ma voiture est tout entière une voiture : il m'entoure

11 me transporte confortablement, lui aussi. La meilleure II IIVO est que, par greffe d'organes, prothèse, etc., il peut

• lie réparé comme une automobile, ici ou là, ou, pour mieux

line, là ou là. Il peut subir des amputations. Mais tout mon inips ne peut être un corps, et dans la mesure exacte où il .1 « moi », « ici absolu », il n'est plus « un corps là » que pour

. II : mitres, non pour moi. Si un chirurgien touche à l'un de iiii-i liomunculi corticaux, son action sur moi devient une iiilcraction de même sorte que l'interaction sensorielle : c'est mil subjectivit é qu i es t intimemen t modifiée , ou plutôt , qu i III modifie activement dans l'interaction : le courant fara- ilii|ii(!, ou le scalpel, est « ici » comme lueur, ou son, ou iiiiiHcience de migraine.

« Ailleurs » ne peut paraître quun

corps.

<l(irrélativement un être ailleurs ne peut paraître, ne peut l'Iin observé, que comme un corps et comportement d'un

I Nous prenons l'expression au sens large. Il y a, en tait, des homunculi corticaux, I MIRINC, comme le suggère Penfield, des homunculi du cerveau moyen, du cerve-

mais qui, étant tous ici, se conjuguent dans ma subjectivité unique, comme

, mil ti>liin droite et ma vision gauche donnent un seul champ visuel.

I

I,

rir

8 2

PARADOXE S

DE

LA

CONSCIENCE

corps, même si je suppose, même si je sais qu'il est en lui- même, dans son « ici » propre, conscience et subjectivité. C'est pourquoi la notion de corps est, en un sens, toujours illusoire. Les corps n'existent pas en eux-mêmes comme corps. L'illusion du corps est un sous-produit de la « subjec- tivité ailleurs », perçue ici, dans ma propre subjectivité.

Un corps ailleurs ne peut exister que pour