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Les AGPI n-3 dans le post-infarctus:

un bénéfice essentiellement lié à un effet anti-arythmique

Récemment apparus dans l'indication du post-infarctus, les acides gras poly-insaturés n-3 (AGPI n-3, ou « oméga 3 ») s'ajoutent désormais, en tant que traitement adjuvant, à l'arsenal thérapeutique de référence dans cette indication : bêta-bloquants, anti-agrégants plaquettaires, statines et IEC. Sur quelles bases cliniques se fonde leur indication ? Et que sait-on précisément de leurs mécanismes d'action ? Entretien avec le Pr Jean-Charles Fruchart (Directeur du Département d'Athérosclérose de l'Institut Pasteur de Lille, Directeur de l'unité 545 de l'Inserm).

AIM : Les acides gras poly-insaturés n-3 (AGPI n-3), ou « oméga 3 », obtenaient en 2001 l'AMM comme traitement adjuvant en prévention secondaire de l'infarctus du myocarde, en association avec les traitements de référence 1. Quelles sont les bases épidémiologiques et cliniques qui légitiment cette prescription d'AGPI n-3 ?

Pr Jean-Charles Fruchart : C'est d'abord un ensemble d'observations épidémiologiques qui a conduit, dès les années 1970, à supposer qu'une consommation régulière de poissons, riches en AGPI n-3, pouvait protéger du risque cardiovasculaire. Ainsi, les Esquimaux font 10 fois moins d'infarctus que les Danois, par exemple, en dépit d'une consomma- tion lipidique très supérieure, mais riche en AGPI n-3. De même, les Méditerranéens (Crétois, Proven- çaux…), dont la nourriture est à base de poissons, d'huile d'olive, de fruits et légumes frais, ont une mor- talité cardiovasculaire exceptionnellement faible. Plus

Sources : Jean-Charles Fruchart est Directeur du Départe- ment d'Athérosclérose de l'Institut Pasteur de
Sources :
Jean-Charles Fruchart est Directeur du Départe-
ment d'Athérosclérose de l'Institut Pasteur
de Lille, Directeur de l'unité 545 de l'Inserm
et Président de la Société Internationale

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que la quantité totale de graisses consommées, c'est donc leur qualité qui est apparue déterminante dans la protection ou, a contrario, l'exposition au risque car- diovasculaire.

Des études d'intervention démontrent l'efficacité des AGPI n-3 en post-infarctus

Après ces études d'observation, de nombreuses études d'intervention ont été conduites, notamment en prévention secondaire. Elles ont globalement confirmé l'hypothèse d'un effet protecteur des AGPI n-3 en met- tant en évidence, surtout en prévention secondaire, l'efficacité d'un régime alimentaire riche en AGPI n-3 ou d'une complémentation en AGPI n-3 pour réduire la mortalité cardiovasculaire et la morta- lité totale - mais non pour diminuer l'incidence des événements cardiovasculaires ou des AVC non fatals.

AIM : Quelles ont été les études cliniques les plus probantes à cet égard ?

J-C Fruchart : En prévention secondaire, il y a d'abord eu, en 1989, les résultats de l'étude DART 1 (Diet And Reinfarction Trial) 2 , randomisée et contrô- lée, menée chez 2 033 hommes de moins de 70 ans ayant survécu à un infarctus. Trois interventions ali- mentaires leur étaient suggérées : une réduction des apports en graisses, jointe à une augmentation du rap- port lipides insaturés/saturés ; une augmentation de la consommation de poissons gras (2 fois/semaine) ; une augmentation de la consommation en fibres de céréales. Après un suivi de 2 ans, la mortalité a di- minué de 29 % dans le groupe consommateur de poissons, par rapport aux deux autres groupes. Publiée en 1999, la Lyon Diet Heart Study 3 , étude française randomisée en simple aveugle, a permis d'évaluer chez 605 patients de moins de 70 ans, vic- times d'un infarctus non fatal et recevant un traitement classique, les effets d'un régime « crétois » (riche en

pain, fruits et légumes, poisson et huile d'olive, et pauvre en crème, beurre et viande sauf la volaille), as- socié à la consommation d'une margarine riche en

Les AGPI n-3 augmentent la fluidité des membranes biologiques Les AGPI n-3 augmentent la fluidité
Les AGPI n-3 augmentent la fluidité
des membranes biologiques
Les AGPI n-3 augmentent la fluidité des mem-
branes cellulaires 13 . Rappelons que les molécules
de lipides constitutives de la membrane changent
de place avec leurs voisines environ 10 millions
de fois par seconde et peuvent faire le tour de la
cellule en quelques minutes ! La fluidité de la
membrane dépend à la fois du nombre de liai-
sons doubles dans les acides gras qui forment les
queues des lipides et de la quantité de cholesté-
rol de la membrane.
MEMBRANE RIGIDE
MEMBRANE FLUIDE
AG saturés
AG poly-insaturés
Canal
ionique
Phospholipides
Phospholipides
serrés
écartés
Les AGPI n-3, comme tous les acides gras poly-
insaturés, augmentent la fluidité des membranes
cellulaires. Leurs doubles liaisons introduisent
des « coudes » dans la molécule d’acide gras,
augmentant l'espace intermoléculaire au sein des
phospholipides membranaires. Les membranes
cardiaques, en particulier, sont particulièrement
fluides car elles incorporent de façon massive du
DHA.

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Les AGPI n-3 inhibent les canaux sodiques activés sur un mode persistant après un infarctus

AGPI n-3, vs un régime « prudent », calqué sur les re- commandations de l'AHA. Après un suivi de 46 mois, on observe, dans le groupe « régime crétois », un effondrement spectaculaire et significatif de la mor- talité globale, de la mortalité cardiovasculaire et du critère combiné « mortalité + infarctus non fa- tals », allant de -50 % à -76 %. Cet effondrement survient rapidement, après quelques semaines seule- ment. Or le « régime crétois » ne modifie guère les taux sériques de cholestérol, de LDL ou de HDL ; en revanche, il augmente le taux d'AGPI n-3 tout en abais- sant le taux d’AGPI n-6.

Pour diminuer la mortalité, mais non l'incidence des infarctus non mortels

Surtout, il y a eu la vaste étude d'intervention GISSI IV : publiée la même année que l'étude lyon- naise, « GISSI IV Prevenzione » 4 est l'étude la plus convaincante, compte tenu de son ampleur et de sa mé- thodologie rigoureuse: elle a testé l'effet d'une supplé- mentation « médicamenteuse » en AGPI n-3 et non de différents régimes, dont l'observance et la composition réelle sont difficiles à évaluer. GISSI 4 est une étude multicentrique ouverte, regroupant 11324 patients ayant fait un infarctus récent (moins de 3 mois), randomisés en 4 groupes suivis durant 3,5 ans : patients supplé- mentés en AGPI n-3 (850 à 888 mg d'EPA et de DHA), patients supplémentés en vitamine E, patients supplé- mentés en AGPI n-3 + vitamine E, groupe contrôle. Résultats : le groupe supplémenté en AGPI n- 3 a présenté une diminution significative de 20 % de la mortalité totale, de 30 % de la mortalité car- diovasculaire, de 35 % de la mortalité corona- rienne et de 45 % de la mortalité subite. Ces bé- néfices ont été précoces : dès le troisième mois pour la mortalité totale, le quatrième mois pour la morta- lité subite et le neuvième mois pour la mortalité car- diovasculaire. En revanche, aucune diminution du taux de récidive des infarctus non mortels n’était enregistrée dans le groupe AGPI n-3 - ce qui suggé- rait une action des AGPI n-3 via des propriétés anti-arythmiques. Quant au groupe vitamine E, il n’a présenté aucun bénéfice.

AIM : Plusieurs méta-analyses ont été conduites sur les effets cliniques des AGPI n-3…

ETAT PHYSIOLOGIQUE Echangeur Na + /Ca 2+ Canal sodique Ca 2+ Mode rapide AGPI n-3
ETAT PHYSIOLOGIQUE
Echangeur Na + /Ca 2+
Canal sodique
Ca 2+
Mode rapide
AGPI n-3
Na +
Membrane de
cardiomyocyte
Na +

En temps normal, les canaux sodiques fonctionnent sur un mode rapide, et l’échangeur Na + /Ca 2+ assure une entrée d’ions sodium, couplée à une sortie d’ions calcium

d’ions sodium, couplée à une sortie d’ions calcium ● J-C Fruchart : En 2002, une méta-analyse

J-C Fruchart : En 2002, une méta-analyse 5 avait suggéré un important bénéfice des AGPI n-3 sur la mortalité coronarienne. En 2004, deux autres méta- analyses 6, 7 , à partir d'études de cohortes, allaient dans le même sens. En 2005, une méta-analyse plus impor- tante 8 a pris en compte 97 études randomisées et contrôlées, portant sur un total de 276 116 patients,

afin de comparer l'efficacité de différents hypolipé- miants (statines, fibrates, résine, acide nicotinique), des AGPI n-3 ou du régime sur la mortalité.

Les AGPI n-3 :

des bénéfices cliniques comparables à ceux des statines ?

Les AGPI n-3 : des acides gras poly-insaturés à la structure et aux fonctions à
Les AGPI n-3 : des acides gras poly-insaturés à la structure et aux fonctions à part
Les AGPI n-3 sont des acides gras poly-insaturés :
COOH
ils comportent plusieurs doubles liaisons
Acide α-linolénique
C
= C dans la longue chaîne carbonée de la molé-
CH 3
C18:3 n-3
cule d'acide gras. Dans les AGPI n-3, la dernière
COOH
double liaison est située à trois carbones de la fin de
Acide eicosapentaénoïque
(EPA)
la
molécule (dite « oméga »). Le précurseur des AGPI
CH 3
C:20:5 n-3
n-3 est l'acide alpha-linolénique (ALA), dont la désa-
turation et l'allongement produisent l'acide eicosa-
pentaénoïque (EPA) et l'acide docosa-hexaénoïque
(DHA), les deux principales molécules d'AGPI n-3.
Acide docosahexaénoïque
COOH
(DHA)
CH 3
C22:6 n-3
Les AGPI n-3 sont des acides gras essentiels: ils doi-
vent être fournis par l'alimentation. Contrairement aux
acides gras saturés, qui servent de sources d'énergie
cellulaire en étant brûlés par la mitochondrie, les AGPI
n-3 ont un faible rendement énergétique (comme tous
les acides gras poly-insaturés). En revanche, ils ont
des fonctions structurales ou métaboliques de pre-
mière importance.

Les résultats suggèrent que les AGPI n-3 pour- raient avoir un bénéfice comparable, voire supérieur à celui des statines sur la mortalité totale et cardio- vasculaire. Ainsi, par rapport aux groupes contrôles, les risques relatifs de mortalité totale étaient de 0,87 pour les statines; 0,77 pour les AGPI n-3; 1,00 pour les fibrates; 0,84 pour les résines; 0,96 pour l'acide ni- cotinique et 0,97 pour le régime. Les risques relatifs de mortalité cardiovasculaire étaient de 0,78 pour les sta- tines ; 0,68 pour les AGPI n-3 et 0,70 pour les résines. En juillet 2006 9 , étaient publiés les résultats d'une revue systématique de la littérature sur MEDLINE, concernant les effets des AGPI n-3 (sous forme de

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A.I.M. 121 - 2006

du myocarde

ETAT ISCHÉMIQUE (POST-INFARCTUS)

du myocarde E T AT ISCHÉMIQUE ( P OST - I NFARCTUS ) Canal sodique Mode

Canal sodique

E T AT ISCHÉMIQUE ( P OST - I NFARCTUS ) Canal sodique Mode persistant AGPI
E T AT ISCHÉMIQUE ( P OST - I NFARCTUS ) Canal sodique Mode persistant AGPI
Mode persistant AGPI n-3 Na + Ca 2+
Mode persistant
AGPI n-3
Na +
Ca 2+
Zone bordante Zone infarcie
Zone bordante
Zone infarcie

Après un infarctus, les cardiomyocytes qui bordent la zone infarcie sont en hypoxie : dans ces cellules, les canaux sodiques sont activés sur un mode persistant (« canaux sodiques à inactivation lente »), entraînant un afflux massif d’ions sodium. Pour évacuer ces ions en excès, l’échangeur Na + /Ca 2+ est inversé : il expulse les ions sodium, provoquant une entrée importante d’ions calcium. Cet excès d’ions calcium intracellulaires est susceptible d’entraîner des arythmies, notamment ventriculaires, pouvant occasionner des morts subites.

RETOUR À L’ÉTAT PHYSIOLOGIQUE EN PRÉSENCE D’AGPI N-3 (EPA ET DHA) Canal sodique Mode persistant
RETOUR À L’ÉTAT PHYSIOLOGIQUE EN PRÉSENCE D’AGPI N-3 (EPA ET DHA)
Canal sodique
Mode persistant inhibé
Ca 2+
AGPI n-3
Na +
Na +

Les AGPI n-3 inhiberaient les courants sodiques persistants

myocarde dans les cardiomyocytes ischémiques. Ils empêcheraient ainsi l’influx massif d’ions sodium qui provoque un excès d’ions calcium intracellulaires : d’où leur effet anti-

arythmique spécifique du post-infarctus

14 , activés après un infarctus du

poissons, de supplémentation en huile de poisson ou en ALA) sur la mortalité et les événements cardio- vasculaires, après un suivi de plus d'un an, en pré- vention secondaire ou primaire. Les études chez les patients porteurs d'un défibrillateur implantable étaient analysées à part, en raison des caractéris- tiques distinctes de cette population. Résultats 9 : en prévention secondaire, 14 essais randomisés contrôlés et une étude prospective de co- horte ont été recensés. Onze de ces essais n'incluaient aucun porteur de défibrillateur implantable et por- taient sur un total de 19 403 patients avec antécédent d'infarctus, suivis entre 1 et 5 ans : 6 essais de sup- plémentation en AGPI n-3 et 5 essais de régime ou de conseils diététiques. Analysant un à un ces essais (GISSI étant de loin l'étude de plus vaste portée), avec un regard critique sur la méthodologie de cha- cun d'eux, les auteurs concluent : « La consomma- tion accrue d'AGPI n-3 sous forme de poissons ou de supplémentation en huiles de poisson, mais non en acide alpha-linolénique, réduit la mortalité glo- bale, la mortalité cardiaque et subite, et possible- ment le taux d'attaques cérébrales. L'évidence d'un bénéfice des huiles de poisson est plus forte en pré- vention secondaire qu'en prévention primaire ».

2006 – A.I.M. 121

En mars 2006 cependant, une méta-analyse 13 a suscité une polémique. Elle suggérait une absence d'effet clair des AGPI n-3 sur la mortalité totale, les événements cardiovasculaires ou le cancer, mais sa méthodologie a été très controversée. En particu- lier, elle amalgamait les résultats d'études très hété- rogènes, évaluant les effets tantôt d'un régime ou de conseils diététiques, tantôt d'une supplémentation en AGPI n-3 ; elle ne distinguait pas les différentes sources d'AGPI n-3, aux teneurs en acides gras pour- tant très variables. Elle mêlait les résultats sur les événements cardiovasculaires fatals et non fatals, et ceux concernant différentes catégories de patients. Surtout, elle incluait une étude négative, DART-2, à la méthodologie elle-même critiquée, qui évaluait chez des patients angoreux (et non en post-infarctus) les effets d'une supplémentation en dérivés d'huile de poisson d'élevage - au rapport AGPI n-3/AGPI n- 6 bien inférieur à celui des poissons sauvages. Or, DART-2 à elle seule fait « basculer » les résultats de la méta-analyse : quand on l'exclut, le risque relatif de mortalité globale passe à 0,83 chez les patients des groupes « AGPI n-3 »… Enfin, nous l'avons vu, les conclusions de cette méta-analyse sont infirmées par de nombreuses autres méta-analyses 5, 6, 7, 8, 9 .

Hors contexte de post- infarctus : les AGPI n-3 non protecteurs chez les porteurs d'un DAI ?

AIM : Hors du contexte de post-infarctus qui nous intéresse ici, ne note-t-on pas une absence d’effet démontré des AGPI n-3 chez les porteurs d’un défibrillateur implantable ?

J-C Fruchart: Une étude mentionnée plus haut 9 conclut, en effet, à l'absence de bénéfice démontré des AGPI n-3 chez les porteurs d'un défibrillateur automatique implantable (DAI), avec ou sans anté- cédent d'infarctus. Cela, en raison des résultats dis- cordants de trois études récentes 10, 11, 12 , randomi- sées contre placebo, évaluant chez ces patients les effets d'une supplémentation en huile de poisson. Soulignons cependant que dans les deux dernières études, SOFA 11 et FAAT 12 , qui concernaient des pa- tients porteurs d’un DAI et avec des antécédents d’in- farctus du myocarde, on a observé :

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Les sources d'AGPI n-3 (oméga 3)

En prévention primaire, il est souhaitable de consommer régulièrement des aliments riches en AGPI n-3 (oméga 3) en quantités suffisantes. L'American Heart Association (AHA) recommande ainsi deux repas par semaine à base de poisson gras. Rappelons que seuls les poissons appor- tent directement de l'EPA et du DHA (harengs, an- chois, maquereaux frais…) ; parmi les crustacés, crevettes et moules fraîches sont à recom- mander. Parmi les huiles, les huiles de noix, de colza et de soja sont à privilégier. Enfin, des sa- lades comme la mâche ou des légumes verts à feuilles comme les choux (contre-indiqués toute- fois chez les sujets sous anti-coagulants) sont riches en ALA.

En prévention secondaire, après un premier infactus, la prescription d’une supplémentation médicamenteuse en AGPI n-3 est légitime, car les apports alimentaires sont difficiles à contrôler sur les plans quantitatif et qualitatif.

- pour l’étude SOFA 11 , dans le sous-groupe de patients ayant un antécédent d'infarctus, une ten- dance non significative à une diminution du critère combiné (critère principal) récidive de tachycardie ventriculaire (TV) ou de fibrillation ventriculaire (FV)/ mortalité globale chez les patients supplémentés en huile de poisson, - pour l’étude FAAT 12 , une réduction statisti- quement significative, après ajustement, sur le cri- tère principal. Ces résultats confortent le fait que les AGPI n- 3 sont efficaces surtout en post-infarctus.

AIM : Dans le post-infarctus, par quels mécanismes les AGPI n-3 seraient-ils protecteurs?

J-C Fruchart: Les AGPI n-3 ont à la fois des effets anti-athéromateux (via leur action anti-in- flammatoire), anti-thrombotiques (via leur action vasodilatatrice et anti-agrégante plaquettaire) et anti- arythmiques (voir figure) : ces diverses propriétés pourraient, en théorie, concourir à leur effet cardio- protecteur chez les patients ischémiques. Pour au- tant, les AGPI n-3 sont efficaces, aux doses habi- tuelles, pour réduire non pas l'incidence des infarctus, mais leur létalité en prévention secon- daire. Autrement dit, les AGPI n-3 préviennent non pas les récidives d'infarctus, mais les troubles du rythme secondaires à cet infarctus. Chez les pa- tients en post-infarctus, les AGPI n-3 seraient donc protecteurs grâce à leurs propriétés anti-aryth- miques - et non par leur action anti-athéroma- teuse ou anti-thrombotique.

Lors d’un infarctus, l’occlusion d’une artère coro- naire entraîne une ischémie cellulaire qui modifie la structure myocardique :

- Au niveau de la zone non vascularisée suite à

l’obstruction de l’artère, les cellules meurent et for- ment une zone nécrosée, non fonctionnelle.

- En périphérie de cette zone (zone « bordante »),

les cellules sont en hypoxie. Leur fonctionnement

électrique est altéré, générant des foyers potentiels d’arythmies ventriculaires. Des études récentes ont montré qu’après un infarctus du myocarde, les ca- naux sodiques - qui à l’état physiologique fonction- nent sur un mode rapide - fonctionnent sur un mode persistant en bordure de la zone infarcie. Il en résulte une entrée massive d’ions sodium dans les cellules ; cette surcharge en sodium provoque à son tour une inversion de l’échangeur Na + / Ca 2+ , qui permet d’ex- pulser le sodium excédentaire… mais entraîne une augmentation de la concentration intracellulaire en calcium, susceptible d’engendrer des troubles du rythme, notamment ventriculaires, qui peuvent être responsables de mort subite.

- A distance de la zone infarcie, le tissu myocardique

reste sain et ses propriétés contractiles sont intactes.

Un effet protecteur lié au blocage des canaux sodiques persistants

Les AGPI n-3 bloquent certains courants sodiques et calciques. Après un infarctus, ils inhiberaient les canaux sodiques persistants activés dans la zone bor- dant la zone infarcie 14 , en empêchant ainsi l’influx massif de sodium et donc de calcium dans la cellule et, par conséquent, les troubles du rythme potentiel- lement générés par cette surcharge calcique.

AIM : Quelles sont les doses et les sources d'AGPI n-3 recommandées dans le post-infarctus ?

Dans un contexte de prévention secondaire, où le risque de récidive d'infarctus est important, il est légitime de prescrire une supplémentation médi- camenteuse en AGPI n-3, l’observance d'un régime étant souvent difficile à contrôler. Ainsi, en préven- tion secondaire, l'AHA 15 comme l’ESC 16 et l'Euro- pean Society for Clinical Investigation recomman- dent toutes trois une supplémentation d'environ 1 g/jour d'EPA-DHA.

Propos recueillis par Florence Rosier

Références

1 - Avis de la Commission de la Transparence sur Omacor, 20 mars 2002.

2 - Burr M.L. Lancet 1989 ; 334 : 757-61.

3 - Lyon Diet Heart Study. De Lorgeril M. Circulation 1999 ; 99 :

779-85.

4 - GISSI 4 prevenzione. Lancet 1999 ; 354 : 447-55.

5 - Bucher H.C. et al. Am J Med 2002 ; 112 : 298-304.

6 - He K. et al. Circulation 2004 ; 109 : 2705-11.

7 - He K. et al. Stroke 35 : 1538-42.

8 - Studer M. et al. Arch Intern Med 2005 ; 165 : 725-30.

9 - Wang Ch et al. Am J Clin Nutr 2006 ; 84 (1) : 5-17.

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10 - Raitt M.H. et al. JAMA 2005 ; 293 : 2884-91.

11 - Leaf A. et al. Circulation 2005 ; 112 : 2762-68.

12 - Brouwer I.A. JAMA 2006 ; 295 : 2613-19.

13 - Hooper L. et al. BMJ 2006 ; 332 : 752-60.

14 - Xiao Y.F. et al. Am J Physiol 2006 ; 290 : C362-370.

15 - AHA scientific statement : Fish consumption, fish oil, Omega 3 fatty acids and cardiovascular disease. Circulation 2002 ; 106 : 2747-57.

16 - Management of acute myocardial infarction in patients with ST-segment elevation. European Heart Journal 2003 ; 24 :

28-66.

A suivre

Gastro-entérologie

Actualités dans le RGO

Les connaissances sur le reflux gastro-œso-

phagien ont progressé significativement ces der- nières années:il est clairement établi que le RGO peut avoir une expression clinique très po- lymorphe,comportant à côté des formes typiques digestives-tels qu’un pyrosis (brûlure rétrosternale

ascendante) et/ou des régurgitations acides- des formes atypiques digestives (douleurs épigastriques, nausées,éructations) et extra-digestives (laryngite postérieure,toux chronique,asthme,douleurs tho- raciques pseudo-angineuses,des troubles du som- meil).Ce rappel clinique a été tenu par le Pr Ron- nie Fass (Tucson, Etats-Unis) au dernier congrès mondial des voies digestives hautes (UEGW).

Un certains nombre de patients ont des symp-

tômes de RGO sans avoir de lésions de la muqueuse

œsophagienne à l’examen endoscopique.Les études épidémiologiques ont permis d’objectiver que les patients présentant un RGO n’entraînant pas de lésion érosive de la muqueuse digestive haute étaient davantage des sujets jeunes, de sexe fé- minin et de faible poids. Des études ont par ailleurs démontré que l’augmentation de l’index de masse corporel est intimement corrélée à l’augmentation de la prévalence des symp- tômes de RGO, d’œsophagite érosive, d’œso- phage de Barrett et même de l’adénocarcinome de l’œsophage. Les mécanismes sous-jacents ex- pliquant ce lien ne sont pas encore élucidés.

Ronnie Fass a fait un focus sur les symptômes

de RGO durant la nuit,en insistant sur le fait qu’ils avaient un impact négatif sur la qualité de vie et

que leur contrôle médicamenteux est plus diffi- cile à obtenir.Plusieurs études ont montré que les inhibiteurs à protons soulageaient les symptômes

à la fois diurne et nocturne.En particulier,des bases de données (Request et GERDyzer) ont objectivé l’efficacité du pantoprazole dans l’améliora- tion de la qualité du sommeil chez des pa- tients souffrant de RGO.

L’évolution du RGO avec traitement IPP peut

être améliorée chez certains patients tels que ceux présentant une maladie du reflux de grade

B, C ou D. En effet, un traitement continu sur au moins 12 semaines améliore ces patients, ce qui implique, selon l’expert, qu’il convient d’adapter la durée de traitement selon la gravité initiale de la maladie.

Enfin,le Pr Gurkirpal Singh (Palo Alto,Etats-

Unis) a rappelé les effets indésirables digestifs des AINS aggravés par la prise d’aspirine, notam- ment chez les sujets de plus de 65 ans. Les IPP préviennent efficacement le développement des ulcères gastriques et duodénaux chez les patients à haut risque de complications digestives et prenant des AINS. Ils ont un bé- néfice clinique démontré dans la cicatrisation des ulcérations de la muqueuse digestive induites par la prise d’AINS ; ils préviennent de plus leur récurrence avec les AINS.Les IPP ont un bon pro- fil de tolérance : le pantoprazole n’a pas d’inté- ractions médicamenteuses avec les AINS (diclo- fénac, proxicam, naproxène) ; cet atout est particulièrement utile chez les patients âgés sou- vent polymédicamentés. S.C.

D’après un symposium organisé par Altana Pharma dans le cadre du UEGW.

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