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Aaron Cicourel incarne la face la plus exigeante,

la plus ascétique, la plus rigoureuse, la plus aride parfois, de la


sociologie. Ce qui lui vaut d'occuper une position unique dans
le champ de la discipline: à la fois exceptionnellement éminente
- il a de vrais disciples à peu près partout dans le monde, et
même aux Etats-Unis - et périphérique, voire isolée et retirée.
Même en des temps où la sociologie américaine s'est affranchie
de l'ambition de l'orthodoxie centraliste qu'elle cultivait dans les
années cinquante, il reste dans ses marges, sans doute en raison
de sa posture de perpétuel explorateur.
Ce n'est sans doute pas sacrifier à l'illusion rétrospective que de
voir ses années d'apprentissage comme une entreprise d'accumula-
tion méthodique de l'équipement théorique et technique nécessaire
à la pratique de cette sociologie réflexive qui le caractérise aujour-
d'hui. Après des études dans une école d'arts industriels et dans
un Community College, il parvient, non sans difficultés, à entrer
à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Tout en tra-
vaillant à plein temps pour payer ses études (comme facteur,
employé au tri, maître d'hôtel dans un restaurant, etc.), il obtient en
1951 un BA en psychologie expérimentale. Après l'armée (1951-
1953), il revient à UCLA pour un JI.1A. en sociologie/anthropolo-
gie, au cours duquel il approfondit ses connaissances statistiques. En
1955, il part à l'Université COl'neIl pour un doctorat sous la hou-
lette de Robin Williams, un ancien élève de Parsons et Sorokin. Sa
thèse porte sur la perte d'identité chez les personnes âgées. En colla-
boration avec William E Whyte, l'auteur de Street Corner Society, il
s'insère dans le groupe des hommes d'un club du troisième âge 1.

1. Malgré les encouragements de Goffman. Cicourel a toujours refusé de publier


cette étude, qu'il considère comme trop déprimante; elle ne figure même pas
dans son Cv.
PREfACE "

Devenu professeur à l'Université de Californie à Santa Barbara


(1966-1970), il s'intéresse, au contact de David Premack, à
l'apprentissage du langage chez les grands singes (on le verra
ainsi se promener sur le campus avec Sarah, la célèbre guenon).
C'est de ces années que date son intérêt pour l'apprentissage du
langage chez l'enfant et pour le langage gestuel des sourds et
muets, deux domaines dans lesquels il publie beaucoup au cours
des années soixante-dix.
En 1970, il s'installe définitivement à l'Université de Cali-
fornie à San Diego (UCSD), d'où il rayonnera en Amérique
latine et en Europe. Son ouvrage le plus connu aujourd'hui,
Cognitive Sociology. Language and Meaning in Social Interaction 4
paraît en 1973.
Dès le début des années soixante-dix, il investit les milieux
hospitaliers universitaires: il ne cessera plus de travailler au sein
de divers services de médecine interne, d' oncologie, de maladies
infectieuses, de rhumatologie, de pédiatrie. Il n'hésite pas à por-
ter la blouse blanche, à jouer le jeu de l'observation participante
aussi loin que la déontologie le permet. Il est professeur à la fois
au département de sociologie et à la faculté de médecine, où il
donne des cours de conduite des entretiens médicaux et siège
dans diverses commissions pédagogiques et administratives.
Aujourd'hui encore, il est membre du « Distribution of Cadavers
Committee » .•.
Parallèlement, il cons~cre beaucoup de temps à la maîtrise des
concepts émergents de la science cognitive 5. Il lit et fréquente
les ténors de la discipline en voie de constitution - nombre

4. Traduit aux Presses universitaires de France en 1979 sous le titre La Sociologie


cognitive.
5. Quand Cicourel commence à parler de « sociologie cognitive» au début des
années soixante-dix, la science cognitive n'est pas encore articulée, même si
l'expression existe déjà (cf. Z. W. Pylyshyn, Computation and Cognition: Toward a
Foundation (or Cognitive Science, 1964), comme existe aussi une « psychologie
cognitive» (cf. U. Neisser, Cognitive Psych%gy, 1967) et une « anthropologie
cognitive» (cf. S. Tyler, Cognitive Anthropology, 1969). Ces programmes nouveaux
traduisent un fort rejet du behaviorisme encore dominant (incarné par Skinner,
notamment) ainsi qu'un grand intérêt dans l'exploration de la « boîte noire»
(que ce soit par le relais de la grammaire générative, par l'étude de «pro-
grammes », à la manière de l'anthropologue A. Wallace s'observant en train de
conduire sa voiture, ou par la recherche de similitude entre le cerveau et l'ordi-
nateur en « Intelligence ArtifiCielle »). La notion de compétence émerge autant
en linguistique (Chomsky), qu'en anthropologie (<< compétence communicative »,
Hymes) - et en sociologie, avec la « compétence interactionnelle» de Cicourel
PRÉFACE 13

projetée dans l'espace social de leur réception respective (au


moins en France), avec d'un côté des réseaux diffus comme celui
de « Langage et Travail», composé de sociolinguistes tournés
vers les questions d'usage de la langue au travail, et de l'autre des
chercheurs d'origine philosophique, sinon théologique, qui
aiment à énoncer les conditions d'une recherche pure et parfaite,
méditer sur des textes et des discours, en évitant de s'embarrasser
d'observations empiriques.

Pour comprendre la position d'Aaron Cicourel, il faudrait la


resituer, d'une part, dans l'histoire sociale et intellectuelle
de l'émergence de l'ethnométhodologie, et, d'autre part, dans
l'histoire de la sociologie de la médecine. En commençant par
rappeler le rôle de Harold Garfinkel qui, à partir d'une relecture
(très libre) des travaux de Schütz, Husserl et Merleau-Ponty,
et en réaction contre la vision parsonienne de la société et de la
science sociale, développe peu à peu, dans une série de manus-
crits qui circulent de manière quasi clandestine entre Los Angeles
et Berkeley, ce qu'il va finir par appeler « le programme de
l'ethnométhodologie » 8. Mais d'autres programmes s'élaborent à
la même époque. A peu près inconnu, sinon de quelques initiés,
Edward Rose élabore à l'Université du Colorado des « ethno-
recherches» (ethno-inquiries) à partir d'expériences de création
de « petits langages» 9. Dès le début des années soixante, Erving
Goffman rassemble des matériaux pour ce qui deviendra en
1974 Frame Analysis. An Essay on the Organization of Experience,
olt convoquant James, Schütz et Bateson, il propose sa version
de l'ethnométhodologie. S'appuyant en particulier sur de très
nombreuses anecdotes glanées dans la presse, Goffman déve-
loppe un appareil notionnel foisonnant, qui ne sera quasiment
jamais utilisé. Alors que Garfinkel se pose en s'opposant à la
sociologie (par des manifestations de « terrorisme théorique»
qui ne sont pas sans relation avec le succès que connaît son
message), Aaron Cicourel propose une « sociologie cognitive»

8. H. Garfinkel, « Le programme de l'ethnométhodologie », ln M. de Fornel, A.


Ogien, L. Quéré (dir.), L'Ethnométhodologie. Une sociologie radicale. Paris, La
Découverte, 200 l , p. 3 1-55.
9. Cf. W. Sharrock et R. Watson. « Conversation avec Edward Rose à propos de
sa conversation avec Harvey Sacks: quelques observations analytiques sur les
ethnorecherches», Cahiers de recherche ethnométhodologique. n° 1, juin 1993.
p.41-s3.
14 LE RAISONNEMENT MIDICAL PR~FACE 15

et, tant dans ses travaux que dans ses critiques théoriques et à ses pairs de sciences sociales et à un «grand public cultivé ».
techniques, reste profondément engagé dans les débats de la Cicourel ne cherche pas à sortir de la communauté savante; son
discipline. Sans adresser de critique directe à Garfinkel, il rôle est de faire avancer les sciences, à la façon d'un chercheur
niontre que l'ethnométhodologie est restée trop enfermée dans de laboratoire qui s'interroge plus sur ses résultats que sur ses
ses propres questionnements. S'intéressant pour sa part à l'ethno- lecteurs.
graphie de la communication, à la psychologie de l'apprentis- C'est encore cette attitude qui explique ses critiques à l'égard
sage du langage et à l'anthropologie cognitive, Cicourel injecte de l'analyse des conversations (conversation analysis ou CA) telle
dans ses propres travaux des notions venues de ces univers nou- qu'elle s'illustre dans les travaux de Sacks, Schegloff et quelques
veaux et cherche à sortir la problématique ethnométhodolo- autres. Alors qu'il avait soutenu Sacks contre Goffman à Berke-
gique de son isolement, ainsi qu'il l'explique dès la première ley au début des années soixante et qu'il avait encouragé les pre-
page de Sociologie cognitive: « J'ai utilisé la notion de "procédé miers travaux de CA, il va estimer après quelques années que les
interprétatif" pour articuler les idées des phénoménologues et travaux qui appliquent le programme de Sacks, Schegloff et
des ethnométhodologues, et les rapporter aux travaux concer- Jefferson (1974) tournent en rond, se reproduisant sans plus rien
nant l'acquisition et l'utilisation du langage, la mémoire et l'at- apporter de nouveau, faute de prendre en charge des éléments
tention ou, en général, ce qui relève du traitement de l'infor- du contexte de la conversation étudiée. Dans nombre de ses
mation 10. » textes, notamment ceux qui sont repris dans le présent recueil,
Mais sa plus profonde divergence par rapport à Garflnkel il reproche à la CA de faire disparaître la situation et ses parti-
concerne moins la définition du projet etlmométhodologique cipants au profit du seul discours, de s'attacher à des corpus qui
que le rapport aux données. Pour celui-ci, qui reste un philo- sont souvent constitués d'aimables conversations entre amis,
sophe à l'ancienne, les données sont secondaires; elles servent mais jamais de discussions enchevêtrées au sein d'entités com-
essentiellement à faire avancer la conceptualisation. Pour Cicourel, plexes (comme des hôpitaux, par exemple) et de mobiliser un
dont le rapport au monde est concret, physique, réaliste, il ne appareil notionnel (( paire adjacente », « tour de parole », « topi-
peut être question d'énoncer une proposition sans l'ancrer calisation », etc.) qui n'autorise qu'une analyse formelle et qui ne
dans une expérience personnelle forte: il faut qu'il voie, touche, permet en rien de comprendre la dynamique organisationnelle
respire ce qu'il étudie. Ce qui ne signifie pas qu'il en rendra de la situation où la conversation s'est déroulée. Contre quoi, il
compte à la manière d'un ethnographe classique ou contem..: rappelle la nécessité de procéder à un travail ethnographique
porain; il n'y a pas de récit d'expériencc chez Cicourel, pas de approfondi afin de donner leur pertinence aux échanges analy-
« je », pas d'émotions. Le discours scientifique qu'il propose in sés, de soumettre les transcriptions à des informateurs locaux,
fine est aussi « dur» dans son énonciation qu'un texte de sciences seuls capables dans certains cas de faire remonter à la surface les
naturelles; c'est à l'aune de celles-ci qu'il se mesure, c'est dans implicitations du discours (les spécialistes de CA se fiant trop à
cette arène qu'il veut évoluer. leur « compétence de membre ») et enfin de recourir à des bases
C'est sans doute aussi par là qu'il se distingue de Goffman, à de connaissances spécialisées (livres, cours, etc.), qui sont autant
qui il a souvent été rapporté. Certes, ils ont en commun d'exiger de sources de contextualisation des énoncés, en particulier en
d'eux-mêmes et des autres un très solide soubassement ethno- milieu professionnel.
graphique, même s'ils ne l'exhibent pas dans leur compte rendu A la différence des « macro-sociologues» qui rejettent la
final. Mais Goffman est aussi fluide dans sa pensée et dans son CA sans la comprendre, Cicourella critique de l'intérieur, en
écriture que Cicourel est raide et sec. Goffman possède une voulant la sortir du ghetto où elle s'est enfermée. Chacun de ses
grande culture littéraire dont il use et abuse; il s'adresse à la fois textes repose sur des échanges au sein d'une organisation com-
plexe (tribunal, école, hôpital, etc.), mais qui ne sont pas étudiés
10. Aaron Cicourel, « Avant-propos », Sociologie cognitive, Paris, Presses universI- pour eux-mêmes comme dans la CA; l'analyse des textes contri-
taires de France. 1979, p.7 (traduction légèrement modifiée). bue à la compréhension du contexte où ils se sont déroulés - et
LE RAISONNEMENT MtOICAL PRtFACE !l.

l'exploitation d'éléments de ce contexte contribue à l'analyse des médecins comme patients. Il s'intéresse prioritairement au rai-
textes. C'est ainsi, selon lui, que se réalise l'intégration des sonnement médical qui débouche sur un diagnostic et une déci-
niveaux « micro» et « macro» de l'analyse sociologique, ou que, sion thérapeutique - une problématique que les sociologues de
1dans un autre langage, le sociologue peut empiriquement saisir la médecine n'ont guère abordée, mais qui intéresse au premier
l'effet des structures dans les interactions. S'opposant à la fois chef les cogniticiens 12 et les médecins.
aux macro-sociologues des structures sociales et aux micro- Si l'on devait résumer la position de Cicourel dans l'espace
sociologues des structures conversationnelles, il se donne le pro- des disciplines, on pourrait dire qu'il est à la fois l'un des très
gramme suivant: « Il nous faut étudier la façon dont la prise de rares sociologues du langage travaillant en blouse blanche au
décision dans des micro-situations complexes contribue à la sein d'unités hospitalières et l'un des très rares sociologues de la
création de macro-structures en apportant les solutions de rou- médecine à enregistrer et transcrire systématiquement les
tine nécessaires à la simulation ou à la réalisation des objectifs échanges verbaux. Il est aussi l'un des très rares sociologues
organisationnels fondamentaux Il.>> Ce n'est pas que les micro- (américains) à être payé par une faculté de médecine. Sur un
événements « reflètent» les macro-structures - ils les créent, au plan plus conceptuel, on pourrait suggérer que les emprunts à
sens où ils les accomplissent concrètement en réalisant au jour le la science cognitive des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix
jour les objectifs des organisations complexes (écoles, hôpitaux, ont progressivement remplacé ceux des années soixante-dix à la
administrations, etc.). En étudiant de très près les échanges ver- linguistique générative. Dans l'un et l'autre cas, Cicourel
baux plus ou moins formalisés qui se tiennent dans diverses cherche à faire reculer les limites classiques de la sociologie, qui
organisations, Cicourel se donne les moyens de voir comment a toujours eu beaucoup de réticence à s'engager dans une
la société se réalise quotidiennement. Ce qu'il reproche à la CA, réflexion sur l'articulation entre processus sociaux et processus
c'est d'avoir perdu de vue cette perspective fondamentalement mentaux.
sociologique.
Prenant ses distances avec l'ethnométhodologie et l'analyse des
conversations, Cicourel se situe également en retrait par rapport Le présent recueil est l'aboutissement d'un projet collectif
à la sociologie 4e la médecine, même dans sa composante inter- entrepris par une équipe de sociologues français qui, au milieu
actionniste, comme l'atteste la rareté de ses références aux tra- des années quatre-vingt-dix, réalisent bénévolement un premier
vaux, par exemple, d'Anselm Strauss, Eliot Freidson ou Renée ensemble de traductions. Le temps venant à manquer aux uns et
Fox. Ce n'est pas par rapport 'aux travaux des sociologues de aux autres pour réviser et harmoniser les textes traduits, nous
la médecine qu'il construit sa recherche, mais par rapport avons décidé, en accord avec Aaron Cicourel, de resserrer l'ob-
aux théoriciens de la cognition - et aux médecins eux-mêmes. jectif du livre et de ne présenter qu'une facette de l' œuvre du
Contrairement à ses collègues sociologues ayant mené des sociologue américain, celle qui concerne le milieu médical et ses
recherches dans les hôpitaux, il n'a jamais publié de travaux modes de prise de décision, auxquels il a consacré la majeure
monographiques consacrés à telle ou telle problématique médi- partie de ses efforts de recherche au cours des vingt dernières
cale (par exemple, la gestion du stress, du temps ou de la mort années.
en milieu hospitalier). Des hôpitaux où se passent les interac- La sélection et l'organisation de la demi-douzaine de textes qui
tions dont nous lisons quelques transcriptions, nous ne saurons composent le présent volume reposent sur quelques idées
jamais grand-chose, pas plus que des acteurs qui y évoluent, simples. Tout d'abord, montrer la diversité des « terrains» médi-
caux d'Aaron Cicourel, qui a travaillé au sein d'unités de méde-
Il. A. Cicourel, « Notes on the Integration of Miero- and Macro-levels of Analy-
sis », in K. Knorr-Cetina et A. V. Cieourel (dir.), Advances in Social Theory and
Method%gy. Towards on Integration of Micro- and Macro-Sociologies, Boston, Rout- 12. Cf. A. Cicourel, « What Counts as Data for Modeling Medical Diagnostic
ledge and Kegan Paul, 1981. p. 67; traduction: Alain Aecardo et Francis Chateau Reasoning and Bureaucratie Information Processing in the Workplaee », Intellec-
raynaud. tica. Revue de l'Association pour la recherche cognitive, nO 30.2000. p. 115-149.
18 LE RAISONNEMENT MÉDICAL
PRÉFACE 19

cine interne et d' oncologie (chapitres 1 et 2 du présent ouvrage),


de rhumatologie (chapitres 3 et 6), de maladies infectieuses (cha- Doublement hérétique, par rapport à l'orthodoxie dans ses
I pitres 4 et 5) et de pédiatrie 13. Montrer aussi l'évolution de la premiers travaux, comme aujourd'hui par rapport à l'hérésie
pensée, en respectant l'ordre chronologique de production des fashionable, dont il s'est séparé, fermement mais sans éclats,
textes (à une exception près: le premier texte est postérieur au Aaron Cicourel occupe une place unique dans le champ de la
suivant) 14. Montrer, enfin et surtout, l'unité et la cohérence de sociologie: la rigueur extrême qu'il s'impose à lui-même est,
cette pensée, qui cherche inlassablement à montrer qu'une voie pour les autres, un rappel à l'ordre qui est particulièrement pré-
médiane est possible entre micro- et macro-sociologie. Dans le cieux dans un univers très exposé aux séductions de l'L.f!J,Qnda,-:
cadre médical, cette voie passe par une analyse minutieuse d'ex- n_~t~~.
Mais sa contribution ne se limite pas aux injonctions silen-
traits de transcription d'entretiens entre des médecins et des Cieuses du « prophète exemplaire» : il est peu de sociologues qui
patients (entre autres acteurs du milieu hospitalier), qui ne se aient apporté autant de contributions décisives à la science
réduit jamais à une conversation analysis formelle à la manière de sociologique. Depuis Method and Measurement in Sociology, il
Sacks, Schegloff et Jefferson (1974) : les échanges sont toujours n'est plus possible d'utiliser naïvement un outil statistique;
rapportés aux rôles et statuts de leurs protagonistes, eux-mêmes depuis Juvenile Justice, il n'est plus possible de se laisser abuser
réinsérés dans une organisation hospitalière particulière, grâce par les catégories préconstruites de l'appareil judiciaire; depuis
aux informations fournies par des informateurs locaux spécia- Cognitive Sociology, il n'est plus possible de travailler sur le lan-
lisés. Ce n'est que dans ces conditions que l'on peut comprendre gage comme si le monde y était claquemuré. Les travaux de
comment s'exerce linguistiquement le pouvoir du médecin sur Cicourel sur l'apprentissage du langage gestuel des sourds et
le malade (chapitre 1), comment celui-ci s'explique son mal muets, sur la distribution de la connaissance dans les organisa-
en s'appuyant sur des croyances populaires - le cancer comme tions de travail ou, comme on le verra ici, sur le raisonnement
maladie infectieuse, en l'occurrence (chapitre 2), comment rai- médical ordinaire, sont autant de preuves de la fécondité d'une
sonne un jeune médecin pour établir SOI1 diagnostic et comment sociologie résolument matérialiste, capable d'intégrer les derniers
un système expert n'aurait pu guère l'aider (chapitre 3), com- acquis des sciences naturelles et des sciences sociales.
ment un diagn.ostic s'alimente à diverses sources, formelles et
informelles (chapitre 4), comment s'organise la collaboration au PIERRE BOURDIEU ET YVES WINKIN
sein des équipes médicales (chapitre 5), comment les médecins
eXpérimentés évaluent les diagnostics des « novices », les jeunes
médecins en voie de confirmation (chapitre 6). Si le cadre orga-
nisationnel est américain, avec ses « résidents» et ses « attachés »,
le message qui se dégage de la lecture est celui d'une médecine
qui reste avant tout, où qu'elle se situe, une affaire d'interactions
entre des acteurs sociaux qui essaient, heure après heure, jour
après jour, de résoudre des problèmes sociaux.

13. Cf. A. Cicourel, « Cognition sociale et niveaux d'expertise. La résolution de


problèmes dans un centre de consultation pèdiatrique ». ;n 1.Joseph et G. Jean-
not (dir.). Métiers du public. Les compétences de l'agent et l'espoce de l'usager, Paris,
Éditions du CNRS, 1995, p. 19-39.
14. Il faut également noter que le chapitre 4 (( L'imbrication des contextes com-
municationnels ») a été publié en 1992, soit deux ans avant le chapitre 5 (( Cin-
tégration de la connaissance distribuée dans le diagnostic médical »). Mais des
versions antérieures du chapitre 4 ont été publiées dès 1987 (Cicourel 1987a.
Cicourel, 1987b).