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Afrique CFA : 2 600 FCFA - Algérie : 450 DA Allemagne : 4,00 € - Autriche : 4,00 € - Canada : 5,95 $CAN DOM : 4,20 € - Espagne : 4,00 € - E-U : 5,95 $US - G-B : 3,50 £ Grèce : 4,00 € - Irlande : 4,00 € - Italie : 4,00 € -Japon : 700 ¥ Maroc : 30 DH - Norvège : 50 NOK- Portugal cont. : 4,00 € Suisse : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP

Portugal cont. : 4,00 € Suisse : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP www.courrierinternational.com N°
Portugal cont. : 4,00 € Suisse : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP www.courrierinternational.com N°

www.courrierinternational.com N° 1046 du 18 au 24 novembre 2010

N° 1046 du 18 au 24 novembre 2010 Birmanie Les plans d’Aung San Suu Kyi O

Birmanie

Les plans d’Aung San Suu Kyi

Ouganda

La chasse aux homos est ouverte

Ecole

Créer des jeux vidéo en classe

upbybg

France

3,50 €

3:HIKNLI=XUXZUV:?b@a@o@g@k;

M 03183 1046 - F: 3,50 E-

L’implosion de l’islam

Pourquoi chiites et sunnites se font la guerre

L’Amérique et l’islam

EntreEntre islamophobieislamophobie etet intégrationintégration

Mahmoud, 16 ans, victime d’un attentat à Bagdad , septembre 2010

3

E. LEGOUHY

Sommaire

4

Les sources cette semaine

6

A suivre

9

Les gens

sources cette semaine 6 A suivre 9 Les gens n° 1046 | du 18 au 24
sources cette semaine 6 A suivre 9 Les gens n° 1046 | du 18 au 24

n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Les opinions

10 Berlusconi, La Repubblica. Irlande, The Observer. Suisse, Le Temps

En couverture

16 L’implosion de l’islam En Irak comme en Arabie Saoudite, au Liban comme au Pakistan, le conflit entre sunnites et chiites prend de l’ampleur. Soutenus par l’Iran, les chiites, longtemps humiliés et discriminés par des régimes dictatoriaux sunnites, veulent prendre leur revanche.

D’un continent à l’autre

25

France

Remaniement Un coup de maître

Contrepoint

ou un coup d’épée dans l’eau ?

26

Europe Royaume-Uni Un Etat providence made in USA Espagne Les élections en Catalogne Autriche La Mairie de Vienne passe au vert Sommet de l’OTAN Vers un partenariat russe ?

32

Amériques Etats-Unis Bush tente un retour en grâce Etats-Unis Un bon citoyen est un citoyen armé

36

Asie Myanmar Aung San Suu Kyi libérée Myanmar Les minorités ethniques s’arment Japon Un gros trou dans le filet de sécurité Népal Le roi fait son retour par la petite porte

42

Afrique Ouganda La chasse aux homos à Kampala

46

Dossier techno Quand le numérique révolutionne les méthodes éducatives

59

Economie Café Les planteurs devront choisir

60

Médias Destin Etre journaliste en Chine populaire

Long courrier

64

Musique Au royaume du tango, les DJ sont rois

67

Rôles Le succès des milongas queer

68

Arts Dépeindre les guerres du XXI e siècle

70

Cinéma Nouvelle vague québécoise

71

Drogues L’expérience I-Doser

72

Le livre URSS, marque déposée

73

Le guide

74

Insolites

marque déposée 73 Le guide 74 Insolites En couverture : Mahmoud, 16 ans, victime d’un attentat

En couverture : Mahmoud, 16 ans, victime d’un attentat suicide dans le quartier de Mansour à Bagdad le 19 septembre 2010. Photo de Moises Saman, Magnum Photos.

“Toujours regarder vers l’avant, les p’tits gars !” Dessin de Horsch, paru dans Handelsblatt, Düsseldorf.

Editorial

Horsch, paru dans Handelsblatt, Düsseldorf. Editorial D’un sommet à l’autre, la même photo Il faudra s’y

D’un sommet à l’autre, la même photo

Editorial D’un sommet à l’autre, la même photo Il faudra s’y faire, no- vembre va devenir

Il faudra s’y faire, no- vembre va devenir le mois des sommets. Ou peut-être des pics et des péninsules, comme dirait Cyrano. Tout comme en mai le festival de Cannes suit Roland- Garros ou l’inverse, la fin de l’année est désormais dévolue aux causeries des grands. Cela a commencé la semaine der- nière par le sommet du G20, en Corée du Sud, avec une effusion de bons senti- ments et beaucoup de phrases creuses (sur la croissance, le développement, la sécurité alimentaire, etc.). Puis les mêmes dirigeants – moins les Euro- péens – ont traversé la mer du Japon (ou mer de Corée, c’est selon) pour se faire la bise à Yokohama, au Japon. Là, ils étaient 21, réunis pour le Forum de coopé- ration économique Asie-Pacifique (au menu : la croissance, le libre-échange, l’immigration illégale, etc.). Cette semaine – en Europe, cette fois –, nous avons droit au sommet de l’OTAN : ils seront, à Lisbonne, 28 chefs d’Etat, plus le président russe en “guest star”, pour discuter de la guerre en Afgha- nistan (ou comment s’en retirer ?) et du bouclier antimissile en Europe (dont Moscou aura aussi les clés) (voir pp. 30-31).

Ensuite, les mêmes (ou presque) devaient atterrir à Barcelone le 21 pour un sommet de l’Union pour la Méditerranée, ce “machin” créé par Sarkozy dans ses beaux jours… Mais, faute de participants et, sur- tout, “constatant l’impasse du processus de paix au Proche-Orient” (un scoop), le cock- tail est remis à plus tard. Dommage ! Attendez, il y en aura d’autres. Début décembre, on se retrouvera au soleil de Cancún, au Mexique, pour constater que, oui, le réchauffement est là, mais pas encore l’accord qui réduirait enfin les émis- sions de gaz à effet de serre… En décembre également, les 27 Européens se réuniront pour un sommet où il sera question du budget de l’UE (toujours pas voté) et de la croissance. Et, l’an prochain, en novembre, cela recommencera avec un beau G20 à Cannes, quelques mois avant la présiden- tielle française (suivez mon regard !). Plus ça va, plus ces sommets sont pré- parés, jusqu’à la dernière ligne du com- muniqué. Nulle improvisation, pas de vrai dialogue, nous sommes dans la pure com- munication, dans un théâtre d’apparences. Nos chefs d’Etat sont comme ces rois et princes qui se déplaçaient d’une chasse à l’autre, d’un château l’autre, de Versailles à Marly. De Séoul à Cannes, donc. Philippe Thureau-Dangin

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Retrouvez à tout moment sur notre site :

L’actualité du monde au quotidien avec des articles inédits. Les blogs de la rédaction et le regard des journalistes de Courrier international. Les cartoons Plus de

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4 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

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Les sources

Parmi les sources de la semaine

Almoslim.net, Etats- Unis. Ce site salafiste saoudien, créé début 2010 par Nasser Al-Omar et hébergé aux Etats-Unis

à Dallas (Texas),

est dédié à la diffusion des enseignements de l’islam sunnite. Alqatrah.net, Koweït. “La goutte” (pour désigner la goutte de vérité), est le site de Yasser Al-Habib, religieux chiite koweïtien réfugié à Londres depuis 2004. En septembre 2010, il a été déchu de sa nationalité koweïtienne pour avoir tenu des propos jugés diffamatoires envers Aïcha, l’une des épouses du prophète Mahomet.

envers Aïcha, l’une des épouses du prophète Mahomet. AméricaEconomía 85 000 ex., Chili, bimensuel.

AméricaEconomía 85 000 ex., Chili,

bimensuel. D’obédience libérale, la revue est très respectée dans le milieu des affaires. Ce bimensuel est édité en espagnol et en portugais (la version portugaise est vendue

en ligne depuis 2009, propose analyses et commentaires tant d’universitaires que de journalistes sur l’actualité de l’Asie du Sud-Est. The East African 60 000 ex., Kenya,

hebdomadaire. Publié simultanément en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie, The East African a été fondé en 1994. Ce titre est une référence pour tous les observateurs de l’Afrique de l’Est. L’hebdomadaire appartient au groupe Nation, lequel publie notamment les quotidiens Daily Nation, Taifa Leo et Taifa Jumapili. The Express Tribune, Pakistan, quotidien. Fondé en 2010, vendu avec l’International Herald Tribune – la version internationale du New York Times –, le journal tente de montrer la face “moderne” du Pakistan grâce à des éditorialistes locaux qui défendent des valeurs libérales et tolérantes. Falter 42 000 ex., Autriche, hebdomadaire. Le titre se veut défenseur des libertés publiques. Il se situe plutôt à gauche. Falter est par ailleurs livré avec un supplément très riche, qui recense les activités culturelles de Vienne. Harper’s Magazine 220 000 ex., Etats-Unis, mensuel. Créé par les éditions Harper & Brothers, il est le plus

à

Asharq Al-Awsat 200 000 ex., Arabie Saoudite, quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente comme “le quotidien international des Arabes”. Edité par Saudi Research

São Paulo).

vieux mensuel généraliste des Etats-Unis et sans conteste l’un des meilleurs. Le titre aborde les sujets politiques, sociétaux et culturels de façon originale et souvent passionnante. Al-Hayat 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège

and Marketing – présidé

à

Londres), quotidien.

par un frère du roi –, il se

“La Vie” est sans doute

veut modéré et combat le radicalisme arabe,

le journal de référence de la diaspora arabe

même si plusieurs de ses journalistes affichent une sensibilité islamiste. The Diplomat (the-

et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser

diplomat.com), Japon.

à

un large public.

Créé en 2002 sous la forme d’un bimensuel, ce magazine, exclusivement

Middle East Report Etats-Unis, trimestriel. Avec une rédaction arabe

et américaine installée

à Washington, une des

références majeures sur le Moyen-Orient tant pour les hommes d’affaires que pour les responsables politiques du monde entier.

que pour les responsables politiques du monde entier. La Nación 185 000 ex., Argentine, quotidien. Fondé

La Nación 185 000 ex., Argentine, quotidien. Fondé en 1870 par l’ex-président Bartolomé Mitre (1862-1868), le titre est une institution de la presse argentine destiné

aux élites. Il présente une rubrique internationale de qualité qui contribue

à sa réputation.

OpenDemocracy

(opendemocracy.net) Royaume-Uni. Edité par l’association britannique du même nom, “Démocratie ouverte” s’est donné pour mission d’“ouvrir un espace démocratique de débat et favoriser l’indépendance de la pensée”. A cet effet, il ouvre ses colonnes à des auteurs du monde entier et plus particulièrement du tiers-monde. Rasid (rasid.com) Arabie Saoudite. “L’Observateur” est consacré à la situation des chiites d’Arabie Saoudite. Malgré sa partialité et un évident biais militant communautaire, le site constitue souvent la seule source d’information, notamment s’il s’agit d’actes de répression contre cette minorité confessionnelle. República 70 000 ex., Brésil, mensuel. Edité à São Paulo, ce magazine d’informations générales et politiques s’adresse à la nouvelle élite brésilienne. Créé en 1996 par

le journaliste Luiz Felipe

Wangbao

“Grand incendie dans une tour de Shanghai” titrait le quotidien Wangbao (Want Daily), le 16 octobre, alors que le bilan s’alourdissait d’heure en heure. Le Wangbao est un journal créé dans un contexte de rapprochement entre la Chine populaire et Taïwan, en avril 2010,

Le Wangbao est un journal créé dans un contexte de rapprochement entre la Chine populaire et

par le groupe taïwanais Chungkuo Shihpao. Il est destiné à informer les Taïwanais sur l’actualité chinoise et le développement des relations avec le continent. Si sa démarche est manifestement encouragée par le Kouomintang,

il bénéficie d’une certaine liberté de choix et d’appréciation concernant les informations traitées.

d’Avila, il a pour ambition de devenir rapidement un hebdomadaire. República, Népal, quotidien. Le titre a pour slogan : “A la recherche de la vérité”. L’idée, comme l’indiquent les

journalistes, est d’apporter une information vraie, éclairée et honnête. República insiste également sur son indépendance et son refus de toute corruption. Sega 10 000 ex., Bulgarie, quotidien. Fondé en 1997, Sega se veut un journal “sérieux et de qualité” contrastant avec la presse tabloïd. Classé plutôt

à gauche, le titre doit surtout sa réputation

à ses chroniqueurs :

Ivaylo Ditchev, Dmitri Ivanov, Svetoslav Terziev. Shaffaf (metransparent.com) France. “Transparence” est un site d’information

arabe créé en 2006. Il publie des articles reflétant un point de vue libéral et propose également des rubriques en anglais et en français. South China Morning Post 261 000 ex., Chine (Hong Kong), quotidien. Ce journal en anglais, proche des milieux d’affaires de l’ex-colonie britannique, effectue un bon suivi de la Chine,

en particulier en ce qui concerne l’économie et la Chine du Sud. Depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine (1997), les éditoriaux sont de plus en plus timorés. This Magazine 5 000 ex., Canada, bimestriel. Fondé en 1966 par des enseignants militants, “Ce magazine” est devenu l’un des principaux journaux alternatifs canadiens. Il arbore comme sous-titre : “Parce que tout est politique”. Utrinski Vesnik 5 000 ex., Macédoine, quotidien en langue macédonienne. Edité `

à Skopje, le “Journal du

matin” se définit comme indépendant tout en étant proche des sociaux- démocrates (anciennement communistes).

proche des sociaux- démocrates (anciennement communistes). Courrier international n° 1046 Edité par Courrier

Courrier international n° 1046

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication. Conseil de surveillance David Guiraud, président ; Eric Fottorino, vice-président. Dépôt légal novembre 2010 - Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

Rédaction 6-8 , rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13

Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com

Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Directeur adjoint Bernard Kapp (16 98) Rédacteur en chef Claude Leblanc (16 43) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Raymond Clarinard (16 77)Chefs des informations Catherine André (16 78), Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates

Europe Odile Conseil (coordination générale, 16 27), Danièle Renon (chef de service adjoint Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Emilie King (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Anthony Bellanger (France, 16 59), Marie Béloeil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86),

Daniel Matias (Portugal, 16 34), Adrien Chauvin (Espagne 16 57), Iwona

Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19

76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Solveig Gram Jensen (Danemark), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse), Alexandre

Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Gabriela Kukurugyova (Rép.

tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-

Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie,

Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service 16 36), Alda Engoian

(Caucase, Asie centrale), Philippe Randrianarimanana (Russie, 16 68), Larissa

Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service,

Amérique du Nord, 16 14), Jacques Froment (chef de rubrique, Etats-Unis, 16 32 ),

Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Christine Lévêque (chef de

rubrique, Amérique latine, 16 76), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan,

16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-

Est, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak

(Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko

Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Pascal Fenaux

(Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie)

Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Pierre Lepidi, Anne Collet

(Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Chawki

Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Médias Claude Leblanc (16 43) Sciences Anh Hoà Truong (16 40) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Olivier Bras (éditeur délégué, 16 15), Marie Béloeil (rédactrice,

17

32), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Mouna El-Mokhtari (webmestre,

17

36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Jean-Christophe Pascal

(webmestre (16 61) Mathilde Melot (marketing, 16 87), Bastien Piot

Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon

(anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois),

Julie Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais),

Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien),

Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie

Sinou (anglais, espagnol)

Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10) Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (direc- trice adjointe) et Sarah Tréhin. Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg

Ont participé à ce numéro Hanno Baumfelder, Edwige Benoit, Isabelle Bryskier, Sophie Courtois, Geneviève Deschamps, Valéria Dias de Abreu, Etienne Dobenesque, Sika Fakambi, Marion Gronier, Valentine Morizot, Marina Niggli, François Pierlot, Stéphanie Saindon, Darmesh Thankeshwaran, Emmanuel Tronquart, Zhang

Zhulin, Anna Zyw Melo

Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Sophie Jan (16 99), Natacha Scheubel (16 52), Sophie Daniel. Responsable contrôle de gestion Stéphanie Davoust (16 05), Julie Delpech de Frayssinet (16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Relations extérieures Victor Dekyvère (16 44). Partenariats Sophie Jan (16 99) Ventes au numéro Directeur commercial : Patrick de Baecque. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion :

Christiane Montillet

Marketing, abonnement Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (16 91), Sweeta Subbamah (16 89), Elodie Prost Publicité Publicat, 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13. Directrice générale : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Alexandre Scher <ascher@ publicat.fr> (13 97). Directrices de clientèle : Karine Lyautey (14 07), Claire Schmitt (13 47), Kenza Merzoug (13 46). Régions : Eric Langevin (14 09). Culture : Ludovic Frémond (13 53). Littérature : Béatrice Truskolaski (13 80). Annonces classées : Cyril Gardère (13 03). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34

83 97) Publicité site Internet i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris,

tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet <amillet@i-

regie.com> Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146

Service clients abonnements : Courrier international, Service abonnements, B1203 - 60732 Sainte-Geneviève Cedex. Tél. : 03 44 62 52 73 Fax : 03 44 12 55 34 Courriel : <abo@courrierinternational.com> Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78

80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78 Ce numéro comporte un

Ce numéro comporte un encart Abonnement broché pour les exemplaires kiosques France métropolitaine, un encart Alternatives économiques et un encart Les Restaurants du cœur jetés pour les abonnés France métropolitaine, un encart Plan international broché pour les abonnés France métropolitaine et un 8-pages Bordeaux pour les départements 33, 47, 40, 64 et 24.

6 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

TLC, MORENATTI/AP-SIPA, REUTERS, SIPA

A suivre

novembre 2010 TLC, MORENATTI/AP-SIPA, REUTERS, SIPA A suivre Guinée Etats-Unis Sarah Palin s’exhibe. Diffusé le 14
novembre 2010 TLC, MORENATTI/AP-SIPA, REUTERS, SIPA A suivre Guinée Etats-Unis Sarah Palin s’exhibe. Diffusé le 14
novembre 2010 TLC, MORENATTI/AP-SIPA, REUTERS, SIPA A suivre Guinée Etats-Unis Sarah Palin s’exhibe. Diffusé le 14

Guinéenovembre 2010 TLC, MORENATTI/AP-SIPA, REUTERS, SIPA A suivre Etats-Unis Sarah Palin s’exhibe. Diffusé le 14 novembre,

Etats-Unis
Etats-Unis

Sarah Palin s’exhibe. Diffusé le 14 novembre, le premier épisode de son reality-show intitulé Sarah Palin’s Alaska, qui la montre dans sa vie quotidienne, a enregistré un record d’audience sur TLC. Une façon de se placer pour 2012 ?

et trouver un successeur au président René Préval. Au point que, selon le rédacteur en chef du Nouvelliste, la question “l’épidémie va-t-elle influencer les élections ?” est désormais sur toutes les lèvres. Nombreux sont ceux qui se demandent s’il ne conviendrait pas de reporter

à nouveau le scrutin. Initialement

prévues pour le 28 février 2010, les élections législatives avaient déjà été repoussées à la suite du séisme du 12 janvier.

ONG impliquées dans la lutte contre ces bombes. Grosses comme des balles de tennis, elles continuent de tuer ou de mutiler des années après leur largage. Le Laos, pays hôte de ce premier sommet, est le plus affecté, 800 millions de ces “bombies” restant disséminées dans son sol près de quarante ans après la fin de la guerre du Vietnam, précise le Toronto Star. A ce jour, 108 Etats ont signé la convention et 42 l’ont ensuite ratifiée. Parmi les grands absents : la Russie, la Chine et les Etats-Unis.

Irlande
Irlande

Changement

de tribune

Gerry Adams (photo), le très médiatique leader catholique du parti indépendantiste Sinn Féin, a annoncé

le 14 novembre qu’il renonçait à ses mandats actuels – il siège à la fois au Parlement britannique de Londres et à l’Assemblée de la province d’Irlande du Nord – pour se présenter aux élections législatives qui doivent se tenir d’ici à juillet 2012 en République d’Irlande, rapporte The Irish Times. Il tentera sa chance dans le comté frontalier de Louth, où le Sinn Féin est très bien implanté. Adams espère redynamiser le Sinn Féin – dont l’objectif final est la réunification de l’île – et lui donner une plus grande influence dans la république, où il n’a actuellement que quatre députés.

L’éternel opposant triomphe

Après cinq reports successifs du deuxième tour et en attendant la confirmation par la Cour suprême, la commission électorale nationale indépendante (CENI) a proclamé lundi soir les résultats du premier scrutin présidentiel libre du pays. L’opposant historique Alpha Condé a été donné vainqueur, avec 52,5 % des voix, face à l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo (47,5 %). Le leader du RPG, rassemblement du peuple de Guinée, condamné à mort sous le régime dictatorial de Sekou Touré, plusieurs fois emprisonné sous les régimes suivants, devient président à 72 ans. Sitôt les résultats proclamés dans la capitale rapporte Conakry Info, des heurts ont éclaté entre les partisans des deux candidats, qui appartiennent par ailleurs à deux ethnies différentes :

Alpha Condé est malinké tandis que Cellou Dalein Diallo est peul.

Irak
Irak

Marché presque conclu

Le 10 novembre, huit mois après les législatives, les partis irakiens sont enfin parvenus à un accord. Le Parlement a réélu le Kurde Jalal Al-Talabani au poste de président de la République et confirmé le maintien du chiite Nouri Al-Maliki à celui de Premier ministre. Et c’est au sunnite Oussama Al-Noujayfi [du bloc Irakiya de l’ancien Premier ministre Iyad Allaoui] que revient la présidence du Parlement. Quant à Iyad Allaoui, quoique vainqueur du scrutin du 7 mars, il est nommé à la tête d’un organe nouvellement créé, le Conseil de stratégie politique. “Cet accord met un terme à la crise politique et aboutira peut-être à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Mais il confirme dans le même temps la prééminence des allégeances confessionnelles sur les règles de la démocratie et de nombreux acteurs politiques irakiens doutent de ce fait des chances de son succès à long terme”, estime Al-Quds Al-Arabi. Et de souligner : “La part du lion revient à l’Iran. Dès le départ, il était clair que Téhéran voulait Al-Maliki et s’opposait à l’idée d’une présidence d’Allaoui.” [Voir notre dossier pp. 16 à 23]

Haïtid’Allaoui .” [Voir notre dossier pp. 16 à 23] Situation critique L’épidémie de choléra qui sévit

Situation critique

[Voir notre dossier pp. 16 à 23] Haïti Situation critique L’épidémie de choléra qui sévit depuis

L’épidémie de choléra qui sévit depuis la mi-octobre dans le pays le plus pauvre des Amériques continue à prendre de l’ampleur. Le 14 novembre, le bilan faisait état de 917 décès, soit 121 de plus que celui du 12 novembre. Sur les dix régions du pays, six sont désormais touchées. La situation est critique à deux semaines des élections du 28 novembre qui doivent permettre de renouveler un tiers du Sénat (11 sièges à pourvoir), élire 99 députés

Laos
Laos
du Sénat (11 sièges à pourvoir), élire 99 députés Laos Progrès sur les armes à sous-munitions

Progrès sur les armes à sous-munitions

Réunis à Vientiane, la paisible capitale laotienne, les pays signataires de la convention internationale d’interdiction des armes

à sous-munitions se sont engagés, le

12 novembre, à détruire leurs stocks et

à développer leur aide aux victimes.

La décision a été saluée par plusieurs

Dans les prochains jours

a été saluée par plusieurs Dans les prochains jours Géorgie 19 novembre Sommet de l’OTAN à

Géorgiea été saluée par plusieurs Dans les prochains jours 19 novembre Sommet de l’OTAN à Lisbonne.

19 novembre Sommet

de l’OTAN à Lisbonne. Au programme : la définition d’une nouvelle stratégie

pour l’organisation. (Lire p. 30)

21 novembre Election

présidentielle au Burkina Faso. Elections locales en Pologne. Elles constitueront le dernier test de popularité des partis avant les législatives, qui doivent se tenir d’ici l’automne 2011. Selon les sondages, la Plate-forme civique (au pouvoir) remporterait 20 des 23 mairies

des grandes villes ; Droit et justice ne gagnerait qu’à Radom, au sud de Varsovie. Sommet du Global Tiger Initiative, organisé par

plusieurs ONG à Saint- Pétersbourg. Il s’agit de trouver des solutions pour sauver les tigres de l’extinction. Premier sommet mondial des maires sur le climat à Mexico. Une sorte d’introduction au sommet de Cancún qui doit s’ouvrir huit jours plus tard à l’autre bout du Mexique.

28 novembre Les Suisses sont appelés à se prononcer par référendum sur une initiative lancée par l’UDC (droite populiste) visant à retirer le droit de séjour aux étrangers coupables de certaines infractions. (Lire p. 14) Elections parlementaires et présidentielle en Haïti. Elections législatives en Moldavie. Deuxième tour de la présidentielle en Côte d’Ivoire (la date initialement prévue était le 21 novembre).

Saakachvili assiégé

Une “assemblée représentative du peuple” doit se réunir le

25 novembre à Tbilissi à l’appel de

l’opposition géorgienne. Objectifs des délégués venus de toutes les régions du pays : réclamer la démission du président Saakachvili et tâcher de bâtir une plate-forme politique commune.

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 9

FRANCO ORIGLIA/GETTY/AFP ; LEONHARD FOEGER/REUTERS

Les gens

Jelena Karleusa

Une starlette pas si bête

J usqu’à quand les Serbes laisseront-ils

une poignée de bouseux, de sauvages

et de crétins parler en leur nom ?”

Le cri du cœur de la sulfureuse

chanteuse Jelena Karleusa

en réaction aux violences commises

lors de la Gay Pride à Belgrade, le 10 octobre, a porté loin. Avec sa tribune au vitriol, publiée dans le tabloïd belgradois Kurir, la blonde et tapageuse star du turbo folk (un mélange de rythmes orientaux et d’électronique, considéré en Serbie comme “la musique des ploucs”) a infligé une véritable claque aux homophobes et aux nationalistes. Dans une interview au quotidien zagrébois Jutarnji List, Karleusa a expliqué son geste. Selon elle, en Serbie tous ceux qui sont un tant soi peu différents sont honnis. D’où le titre de son billet : “Nous sommes tous des pédés”. Avec une intelligence surprenante et un sens de l’humour délibérément grossier, elle s’est aussi attaquée au machisme et au paternalisme ambiants : “En Serbie, il est normal qu’un enfant voie son père brutaliser sa mère, mais il n’est pas normal que deux hommes adultes s’aiment ; il est normal qu’un homme ayant tué 100 personnes d’autres confessions soit considéré comme un héros, mais il n’est pas normal que ceux qui prônent l’amour, la liberté et la tolérance se promènent librement en ville.” Ceux qui jusqu’à présent ne cachaient pas leur mépris à l’égard de la “Lady Gaga serbe” la portent désormais aux nues en la qualifiant de “Hannah Arendt siliconée”. A ceux qui affirment qu’elle est incapable d’écrire un tel billet ses défenseurs rétorquent qu’elle a eu le courage de le signer. Cette “reine des scandales”, comme on l’appelle en Serbie, a commencé à chanter dès l’âge de 15 ans. Fille d’une animatrice de radio

et d’un officier de police, elle a fait toute sa carrière en défrayant la chronique. On dit qu’à une période de sa vie elle a même été proche de la mafia. Son premier mari, Zoran Davidovic “Canda”, a été tué dans une embuscade en 2000. Elle a ensuite épousé l’héritier d’un des plus riches magnats serbes, Bogoljub Karic, considéré comme le financier du régime de Milosevic. Le mariage n’a duré que quatre mois ; il paraît que Karleusa trompait son mari avec son garde du corps. Son troisième mari, le footballeur de l’Etoile rouge Dusko Tosic, avec qui elle a eu deux filles, s’est vu qualifié, dans la tribune de Karleusa, de “péquenot serbe typique” et d’“homophobe”. Même avant ce billet, la blonde pulpeuse s’était taillé une réputation d’icône gay. Lors d’un concert donné à Belgrade au printemps dernier, elle a fait défiler sur scène des hommes portant des drapeaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ses fans

Elle s’attaque au machisme et au paternalisme qui prévalent en Serbie

n’ont pas bronché. “C’est ma manière de me battre contre des préjugés dont je suis moi-même victime”, a expliqué Karleusa. Désormais, elle s’est donné une mission :

“J’ai le devoir moral de montrer à mes jeunes fans et à mes enfants une meilleure voie. Je veux qu’ils vivent dans un pays sans violence, sans peur, qu’ils soient libres dans leurs différences.” Nouvelle coqueluche de l’intelligentsia libérale, la chanteuse a été l’invitée d’honneur d’une réunion du Parti libéral-démocrate de Ceda Jovanovic. La radio B92, qui n’a jamais diffusé de musique turbo folk, l’a interviewée. La célèbre dramaturge Biljana Srbljanovic a déclaré qu’elle aurait aimé écrire le billet de Karleusa. Récemment, Karleusa et son mari se sont fait agresser à Belgrade. Dans Kurir, la jeune femme a prévenu ses ennemis : “Pour vous débarrasser de moi, ne visez pas ma tête : n’oubliez pas que mon cerveau est situé au niveau du sexe !”

Jelena Karleusa. Dessin de Joep Bertrams, Pays-Bas, pour Courrier international.
Jelena Karleusa.
Dessin de
Joep Bertrams,
Pays-Bas,
pour Courrier
international.

Demain célèbre

Ils et elles ont dit

Jigme Thinley, Premier ministre du Bhoutan “Mon numéro de téléphone portable est public. On m’appelle à n’importe quelle heure et je suis obligé de répondre, comme tous les ministres.” (El País, Madrid)

Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix “Je ne vais pas seulement travailler avec mon parti.” Au lendemain de sa libération, la figure historique de l’opposition birmane, privée de liberté pendant quinze des vingt et une

dernières années, serait prête à rencontrer le général Than Shwe, chef de la junte. (The Irrawaddy, Chiangmai)

Barack Obama, président des Etats-Unis “L’Inde n’est pas en train d’émerger, elle a déjà émergé.” Selon lui, l’Inde devrait devenir membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. (The New York Times, Etats-Unis)

Mahmoud Al-Zahar, dirigeant du Hamas à Gaza “Vous acceptez

l’homosexualité et vous nous critiquez, nous qui respectons les femmes, alors que vous les exploitez comme des animaux.

les femmes, alors que vous les exploitez comme des animaux. Chaque femme a un mari et

Chaque femme a un mari et des centaines de milliers d’amants, vous ne savez pas qui est le père de vos enfants.” A propos des laïcs. (Al-Hayat, Londres)

Sandro Bondi, ministre de la Culture italien “Une structure vieille de 2 000 ans ne pouvait que s’écrouler.” Le 6 novembre, la Caserne des gladiateurs, à Pompéi, s’est effondrée à la suite de pluies abondantes dans la région. (La Repubblica, Rome)

de pluies abondantes dans la région. (La Repubblica, Rome) Née à Athènes en 1969, venue à

Née à Athènes en 1969, venue à 20 ans en Autriche pour faire des études d’interprétariat, Maria Vassilakou sera la première maire adjointe verte de Vienne. Le 14 novembre, les délégués de son parti ont donné leur accord à 98,54 % – un score “quasi nord-coréen”, selon Die Presse – au pacte de coalition qu’elle a négocié avec le maire social-démocrate, Michael Häupl. Souvent sollicitée par le parti vert de Grèce – ainsi que, en 2009, par le Premier ministre Papandréou –, elle s’enracine dans les instances viennoises. Députée régionale depuis 1996, experte en politique d’immigration et d’urbanisme, elle se fait ovationner pour ses tirades offensives contre la droite populiste. Déjà tête de liste des Wiener Grünen en 2005, elle préside le parti depuis un an. (Voir aussi p. 28)

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Les opinions

| n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Les opinions Berlusconi, cette caricature pathétique

Berlusconi, cette caricature pathétique

Francesco Merlo, La Repubblica (extraits) Rome

C ’est nous tous qu’il salit désormais, ce vieillard à la langue pendante. Berlusconi est impliqué dans tous les genres de scandales possibles : économique, judiciaire, politique et moral, de la mauvaise administration aux soupçons de col- lusion avec la Mafia, de l’abus sexuel sur mineurs à la ces- sion de morceaux de l’Etat contre des faveurs sexuelles. Et

pourtant, il nous oblige à nouveau à le traiter comme l’un de ces vieux éden- tés chauves et pansus, entourés de gorilles et enveloppés dans leur veston croisé, qui fréquentent les clubs privés. Car que sont les lieux institution- nels dans lesquels il donne ses fêtes et ses orgies sinon des clubs privés ? Tel est son Parlement. Berlusconi incarne et résume l’humanité sexuellement épuisée et déchue qui achète et collectionne les obsessions et, à la moindre remarque, réagit toujours de la même manière, comme le plus bête des chiens de Pavlov :

“Ça vaut toujours mieux que d’être pédé comme vous !” [“Mieux vaut aimer les jolies femmes que d’être gay”, a-t-il déclaré au lendemain du “Rubygate”, son- dernier scandale sexuel en date]. Ainsi, il croit se mettre au diapason de l’Italie tocarde, une Italie toujours plus minoritaire, l’Italie nostalgique des maisons closes, qui se croit valeureuse parce qu’elle exhibe des scalps fémi- nins, celle dont Fellini se moquait déjà avec douleur et grâce : l’Italie qui fait honte à l’Italie. Jamais un antique mâle de bordel n’a eu besoin de répéter, jusqu’à l’épuisement, qu’il aimait les femmes et pas les gays. Cette sous- culture faite de blagues, de proverbes et de mots d’esprit toujours vulgaires, toujours liés au sexe arboré et glorifié comme un étendard, était sûre d’elle, crâneuse, archaïque, primitive, agressive et grotesque, mais rarement malade. Ils étaient rudes et chassieux mais pas désespérés, nos mâles de lupanar. C’est triste à dire, mais Silvio Berlusconi est aujourd’hui bien pire que l’Ita- lie qu’il voudrait encore représenter et dont il invoque la complicité. Et il ne suffit plus de dire que le président du Conseil perd le contrôle, divague et dit des bêtises parce qu’il est malade. Depuis un moment, Ber- lusconi est constamment hors de contrôle, privé de toute dignité et de tout sérieux, irresponsable quand, comme un bandit roublard, il met à bas le pouvoir de la police [le président du Conseil a fait pression sur la police, à Milan, pour que soit libérée Ruby, une jeune Marocaine accusée de vol et par ailleurs soupçonnée d’avoir participé à plusieurs de ses “fêtes”], irres- ponsable quand il s’offre des bains de foule, pendant les conférences de presse, pendant les voyages à l’étranger, dans ses prises de position contre les juges, contre les journalistes, contre les institutions… Au point qu’on s’étonne uniquement désormais de ses moments de sobriété et jamais de ses “expectorations”. Comme les blagues sur les Juifs, les insultes contre Rosy Bindi [dépu- tée italienne qui fait régulièrement l’objet des blagues sexistes du président du Conseil] et les imprécations toujours plus incohérentes contre les juges et les journalistes, les obscénités viriles du Cavaliere ne sont pas des éruc- tations qui lui reviennent en bouche, mais c’est la bave que lui a laissée le vice antique du bouc et du taureau de monte dont l’identité, fondée autre- fois sur le priapisme, n’est plus aujourd’hui qu’un succédané pathétique. Berlusconi, somme toute, s’autoparodie, il se jette dans ses boutades comme on s’abîme dans l’alcool. Et tout devient grossier et dérisoire. C’est le règne des fesses rondes, des lèvres gonflées, des seins explosifs, d’une prétendue comparaison ridicule entre l’amour des femmes et l’amour des gays. Mais quel amour ? Berlusconi ne sait rien de l’amour, qui a d’autres codes et une autre luminosité. Berlusconi est la caricature de l’Italie excitée, le carbu- rant de l’univers qui engorge Internet de “Plutôt gay que Berlusconi”. A nous, il ne reste que la nostalgie de la politique, d’un terrain de confron- tation et de conflit dont on paie le prix. Et comment obéir à la police quand on sait que le président du Conseil l’escroque, l’humilie, la met à bas… ? La question qui nous hante la voici : comment peut-il gouverner un pays, celui qui ne se gouverne pas lui-même ?

Egoïste

un pays, celui qui ne se gouverne pas lui-même ? Egoïste “Merci de patienter, vos dollars

“Merci de patienter, vos dollars sont en cours d’impression.” Dessin de Chappatte paru dans Le Temps, Genève. En injectant 600 milliards de dollars de liquidités pour relancer l’économie américaine, la Fed se voit accusée de mener une politique monétaire égoïste et de contribuer à la guerre des monnaies.

égoïste et de contribuer à la guerre des monnaies. A la une “Ici tout s’écroule.” A

A la une “Ici tout s’écroule.” A l’image de Berlusconi, président du Conseil au bord de la chute, c’est l’Italie tout entière qui se brise en mille morceaux : “Pompéi en ruine, la région de la Vénétie inondée, la majorité à l’agonie, l’économie en panne, sans parler des escort girls.En pages intérieures, l’hebdomadaire de centre gauche dresse le portrait d’un pays en pleine déliquescence.

Peut-on être polygame et bien gouverner ?

Peut-on être polygame et bien gouverner ?

Charles Onyango-Obbo, The East African Nairobi

D ébut octobre, Ancentus Akuku “Danger” est mort à l’âge de 93 ans. Akuku était sans conteste le champion du Kenya, que dis-je, de l’Afrique de l’Est, de la polygamie. Il avait épousé plus de cent femmes et divorcé trente fois. Quant aux enfants, il en avait “des centaines”. A côté de lui, le président de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma, a vraiment l’air d’un amateur.

Les polygames fascinent. Les féministes, qui les accusent d’utiliser les femmes comme des objets, les détestent. Certains hommes les envient. Les gens d’Eglise les considèrent comme des impies. Les économistes les tien- nent pour dépensiers. Certains pensent en outre que les présidents poly- games sont mauvais pour leur pays. A première vue, rien ne prouve que les présidents polygames soient moins démocrates que les monogames. Les avis sont partagés. Les dictateurs Idi Amin Dada (d’Ouganda), Jean-Bedel Bokassa (“l’empereur” de la République centrafricaine), Mobutu Sese

Seko (du Zaïre), Gnassingbé Eyadema (du Togo) étaient polygames. Com- parons-les avec les monogames Julius Nyerere (de Tanzanie), Kenneth Kaunda (de Zambie), Milton Obote (d’Ouganda) et même avec le D r Kamuzu Kalanda (du Malawi). On ne trouve certes aucun démocrate exemplaire dans ces deux groupes, mais on peut remarquer que les poly- games se sont illustrés par leur violence et de nombreux assassinats, alors que les monogames, qui étaient aussi des despotes, ont tout de même réussi à faire de bonnes choses pour leur pays. Voyons la fournée actuelle : l’Algérien Abdelaziz Bouteflika, l’Egyptien Hosni Moubarak, le Mauricien Anerood Jugnauth, le Rwandais Paul Kagame sont considérés comme des monogames exemplaires. Puis il y a les poly- games : l’Equato-Guinéen Teodoro Obiang (de Guinée-Equatoriale), le Sud- Africain Jacob Zuma, le Soudanais Omar El-Béchir, le Djiboutien Ismail

Omar Guelleh ou encore le Libyen Muammar Kadhafi. Là encore, il 12

Omar Guelleh ou encore le Libyen Muammar Kadhafi. Là encore, il

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12 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Les opinions

| n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Les opinions 10 n’y a pas
| n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Les opinions 10 n’y a pas

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n’y a pas de division démocratique claire. Mais, dans l’ensemble, les

10 n’y a pas de division démocratique claire. Mais, dans l’ensemble, les

monogames sont de meilleurs réformateurs économiques. Il faut vraiment s’intéresser aux rapports entre polygamie et pouvoir, car les compétences nécessaires à la réussite de la première sont néfastes pour les pays. Premièrement, pour réussir dans la polygamie, il faut avoir plus de deux femmes – c’est la leçon que nous enseignent Akuku et Zuma. Quand il n’y a que deux femmes, elles peuvent facilement se liguer contre le polygame et lui régler son compte ; le sage prendra donc au moins trois épouses. Plus un homme a d’épouses, plus il crée de points de désunion, et tout complot contre lui devient ainsi pratiquement impossible. Si un président polygame gouverne le pays avec l’art cynique de diviser pour régner qu’il applique à ses femmes, il le ruinera. S’il pratique le manque de modération, qui est la marque de la plupart des polygames, il laissera son pays avec un déficit budgétaire monumental. Enfin, s’il applique aux affaires de l’Etat l’attitude permissive qui consiste à avoir beaucoup d’enfants, il aura une politique démographique désas- treuse. Un polygame ne saurait édifier un grand pays africain.

Réapprendre la solidarité

Boaventura Sousa Santos, Visão Lisbonne

S i rien n’est fait pour contrarier le cours des choses, on dira dans quelques années que la société portugaise a vécu, à la fin du XX e siècle et au début du XXI e , un lumineux mais bref inter- règne démocratique. Il aura duré moins de quarante ans, de 1974 à 2010. De 1926 à la révolution du 25 avril 1974, le Por- tugal avait connu une dictature civile nationaliste. A partir de

2010, il est entré dans une autre période de dictature civile, mais cette fois internationaliste et dépersonnalisée, conduite par une entité abstraite appelée “les marchés”. Les deux dictatures ont vu le jour pour des raisons financières et ont ensuite créé leurs propres raisons pour se maintenir. Elles ont appauvri le peuple portugais, le laissant à la remorque des autres peuples européens mais, alors que la première avait éliminé le jeu démocratique, détruit les libertés et instauré un régime de fascisme politique, la seconde maintient le jeu démocratique tout en réduisant au minimum les options idéologiques. Elle maintient les libertés en détruisant la possibilité de les exercer effec- tivement. De fait, elle instaure un régime de démocratie politique combiné avec un fascisme social. Certains ont baptisé ce phénomène “démocrature”. Quels sont les signes les plus préoccupants de la conjoncture actuelle ? Premièrement, l’augmentation de l’inégalité sociale dans une société qui est déjà la plus inégalitaire d’Europe : en 2008, un petit groupe de citoyens

sociale dans une société qui est déjà la plus inégalitaire d’Europe : en 2008, un petit

Contexte Le Premier ministre socialiste José Socrates a présenté le 29 septembre de nouvelles mesures d’austérité qui prorogent celles du Programme de stabilité et de croissance (PEC) du mois de mars et celles de juin (PEC II) :

baisse de 5 % de la masse salariale dans la fonction publique, hausse de deux points de la TVA, à 23 % ou encore coupe budgétaire de 20 % du RMI. Une grève générale aura lieu le 24 novembre à l’appel de la CGT mais aussi de l’UGT (Union générale des travailleurs), proche du PS.

L’auteur Sociologue, directeur du centre d’études sociales de la faculté d’économie de Coimbra.

franceinter.com PARTOUT AILLEURS Pierre Weill vendredi 19h20-20h en partenariat avec
franceinter.com
PARTOUT AILLEURS
Pierre Weill
vendredi 19h20-20h
en partenariat avec
riches (4 501 contribuables) avaient un revenu équivalent à celui d’une très vaste majorité de

riches (4 501 contribuables) avaient un revenu équivalent à celui d’une très vaste majorité de citoyens pauvres (634 836 contribuables). S’il est vrai que les démocraties européennes tirent leur valeur de leurs classes moyennes, alors la démocratie portugaise doit être en train de se suicider. Deuxièmement, l’Etat social – qui permet de corriger pour partie les effets sociaux de l’inégalité – est très faible au Portugal et pourtant il est violemment attaqué. L’opinion publique portugaise est intoxiquée par des commentateurs politiques et économiques conservateurs pour qui l’Etat social se réduit à la collecte des impôts. Les mêmes ont leurs fils scolarisés dans des lycées privés, de bonnes assurances-maladie et bénéficient de salaires élevés ou de confortables retraites. Pour eux, l’Etat social doit être abattu. Avec un sadisme révoltant, ils insultent les Portugais appauvris en répétant leurs litanies libérales, du style : “la fête est finie” et “il ne faut pas vivre au-dessus de ses moyens”. Comme si aspirer à une vie digne, décente et manger trois repas par jour était un luxe inadmissible. Troisièmement, le Portugal s’est transformé en un îlot de luxe pour spéculateurs interna- tionaux. Quel autre sens donner aux taux actuels de la dette souveraine dans un pays de la zone euro, membre de l’UE ? Qu’est-il advenu du prin- cipe de cohésion du projet européen ? Pour le plus grand bonheur des bate- leurs du malheur national, le FMI rôde déjà ici et, bientôt, au moment du PEC 4 ou 5 [voir contexte], il annoncera ce que les gouvernements ne veu- lent pas annoncer : que ce projet européen est mort. Inverser cette tendance est difficile mais tout à fait possible. Il y a beau- coup à faire au niveau européen, à moyen terme. A court terme, les citoyens devront dire “ça suffit !” au fascisme diffus installé dans leurs vies, en réap- prenant à défendre la démocratie et la solidarité dans les rues comme dans les parlements. La grève générale [du 24 novembre] sera d’autant plus effi- cace que plus de gens descendront dans la rue manifester leur méconten- tement. La croissance écologiquement durable, la défense du travail, l’investissement public, la justice fiscale, la défense de l’Etat social doivent revenir dans le vocabulaire politique à la veille de la présidentielle.

Hong Kong redéfinit ses valeurs

Alice Wu, South China Morning Post Hong Kong

L ’instauration du salaire minimum à Hong Kong a fait les gros titres de la presse internationale. En juillet [au moment où la loi a été votée], The Economist a parlé du “paradis perdu de Milton”. Plus récemment, l’économiste Joseph Stiglitz a dit tout le bien qu’il pensait de cette décision [après la fixation, le 11 novembre, du minimum horaire à 28 dollars de Hong Kong, soit 2,65 euros].

Les économistes ont longtemps débattu du pour et du contre d’une telle

mesure, mais ni le catastrophisme des uns ni l’angélisme des autres ne résis- tent à l’épreuve des faits. Aujourd’hui, un consensus se dégage : dans la mesure où il constitue un facteur économique parmi d’autres, le salaire minimum ne va ni accroître le chômage, ni arracher miraculeusement les pauvres à la pauvreté. Cela étant, inutile de se voiler la face. Il y a aura des gagnants et des per- dants, mais pas autant que voudraient nous le faire croire les deux camps.

Les travailleurs du bas de l’échelle, dont les salaires sont proches du salaire minimum [ils peuvent descendre jusqu’à 1,50 euro], seront un peu mieux rémunérés qu’auparavant. Mais cette mesure fera disparaître des emplois et exclura définitivement certaines personnes du marché du travail. Pour ce qui est des entreprises aux faibles marges bénéficiaires, très dépendantes de la main-d’œuvre, ce sont les consommateurs qui paieront la note, du moins en partie. Certaines de ces entreprises devront mettre la clé sous la porte, tandis que d’autres, plus rentables, s’adapteront. Pour dire les choses simplement, cela sera moins dramatique que ne le prédisent certains, mais pas aussi formidable que l’affirment d’autres – la plupart des politiques entrant dans cette seconde catégorie. Car, enfin, quel est le sens profond de l’instauration d’un salaire mini- mum ? Fixer un plancher réglementaire au-dessous duquel les salaires ne peuvent pas descendre est un choix de société, même si certains le font à

contrecœur. Par ce choix, nous définissons ce que nous considérons 14

contrecœur. Par ce choix, nous définissons ce que nous considérons

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14 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Les opinions

| n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Les opinions 12 comme étant juste,

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comme étant juste, et une partie de nos valeurs cessent d’être axées

12 comme étant juste, et une partie de nos valeurs cessent d’être axées

sur le profit. De ce point de vue, établir un salaire minimum ne représente pas une nouveauté absolue pour Hong Kong. Ainsi, nous savons bien que les lois contre les discriminations liées au genre ou à la situation familiale, en vigueur depuis plus d’une décennie, existent parce que les temps ont changé. Nous n’acceptons plus notamment que les employeurs pratiquent la discrimination contre les femmes ou contre ceux, quel que soit leur sexe, qui jouent le rôle de soignants familiaux, sous prétexte que ces personnes ne peuvent pas maximiser leur productivité et, par là même, les profits de l’entreprise. La vie familiale n’est pas une marchandise, mais dans le Hong Kong d’aujourd’hui nous estimons qu’il est juste d’en avoir une. Nous conti- nuerons à redéfinir nos valeurs, à mettre en balance nos coûts non moné- taires et nos gains monétaires, à repenser ce que nous considérons comme juste, à ajuster nos priorités et à exiger des protections de base. Sans aucun doute, le débat actuel sur une législation de la concurrence et l’examen à venir d’un projet d’instauration d’une durée légale du temps de travail vont dans le même sens.

L’Irlande ne sera pas vaincue

Fintan O’Toole, The Observer Londres

L a nouvelle a fait l’objet d’un entrefilet dans la page des sports, la semaine dernière : P. J. Banville, attaquant vedette de l’équipe de football gaélique du comté de Wexford, n’y jouera plus à comp- ter de la saison prochaine, car il s’apprête à émigrer en Australie avec sa compagne. Si une star de 24 ans comme Banville ne voit pas son avenir en Irlande, rien d’étonnant à ce que le gouverne-

ment prévoie l’émigration d’au moins 100 000 personnes dans les quatre années qui viennent, dont 45 000 pour la seule année prochaine. Un tel mouvement de masse ne peut être que catastrophique. Au fil des siècles, le pays a vu partir sa jeunesse, ce qui l’a privé d’une partie de son dynamisme social et économique. Le renversement de ce flux migratoire, dans les années 1990, avait relancé la confiance. L’Irlande semblait enfin s’arracher à son histoire sombre. Perdre la génération confiante et instruite qui a grandi pendant ces années d’optimisme serait non seulement un coup terrible sur le plan psychologique, mais en outre cela réduirait à néant les aspirations de l’Irlande à se forger une économie dynamique et novatrice. Peut-on conjurer le sort ? Oui, à deux conditions. Premièrement, il faut trouver un arrangement rationnel avec l’Union européenne. Ce n’est pas dans l’intérêt de l’UE que l’Irlande aille droit dans le mur. La Banque centrale européenne (BCE) maintient déjà à flot le sys- tème bancaire irlandais, reconnaissant que la zone euro ne survivrait pas à l’effondrement de l’un de ses membres. La question n’est plus tant de savoir si l’Irlande sera obligée de recourir au fonds de stabilisation européen, mais

à

quelles conditions une aide pourra lui être accordée. L’UE aurait toutes les raisons de nous imposer des conditions strictes :

la crise irlandaise est en grande partie la faute des Irlandais. Mais il faudra faire intervenir des considérations plus rationnelles. Des taux d’intérêt élevés et une austérité excessive plomberaient la reprise de l’économie et ne feraient donc qu’aggraver la situation. Si elle obtient un accord qui ne la pénalise pas financièrement, l’Irlande pourra se redresser. Ensuite, l’Irlande doit s’engager à changer radicalement. Cette crise doit être l’occasion de mettre fin à une culture politique toxique, pour laisser place à un régime sous lequel bon nombre d’entre nous croyaient vivre jus- qu’ici : une république. A l’approche du centenaire de la déclaration de la république d’Irlande (1916), cet idéal est plus que jamais une coquille vide. L’émergence d’une véritable république en Irlande a été entravée par un ensemble de facteurs : le pouvoir démesuré de l’Eglise catholique jusque dans les années 1990, le détournement du mot “républicain” par de violents conspirateurs mythomanes, la corruption qui a mis l’Etat au service d’in- térêts privés. Pourtant, la république reste une idée qui a le pouvoir de gal-

vaniser le peuple irlandais.La crise de la dette a eu pour effet de faire perdre

l’Irlande une bonne part de sa souveraineté. Mais les citoyens ont encore une grande marge de manœuvre. Ils peuvent remodeler le système poli-

à

sa souveraineté. Mais les citoyens ont encore une grande marge de manœuvre. Ils peuvent remodeler le
 
 

Contexte Fixé bien en deçà du niveau demandé par les syndicats, le salaire minimum devrait pourtant permettre à 300 000 personnes de bénéficier à partir de mai 2011 d’une augmentation de 17 %. C’est le creusement des écarts des revenus dans l’ancienne colonie britannique qui est venu à bout des réticences pour modifier la réglementation.

Contexte Le 28 novembre, les Suisses sont appelés à se prononcer sur une initiative populaire, proposée par le parti populiste d’extrême droite UDC, sur le renvoi des étrangers criminels. Le gouvernement suisse a proposé un contre-projet, plus souple mais très critiqué, qui sera soumis au vote le même jour.

Contexte L’Irlande traverse la plus profonde récession de tous les pays développés. Lourdement endettée, elle doit réaliser 15 milliards d’euros d’économies d’ici à 2014 – dont 6 milliards en 2011. Cette situation

inquiète l’UE, qui craint pour la stabilité de la zone euro et pousse Dublin

à

accepter une aide

financière européenne. L’Irlande, qui tient

son indépendance, veut éviter cela

à

à

tout prix.

Suivez la crise irlandaise sur

L’Irlande, qui tient son indépendance, veut éviter cela à à tout prix. Suivez la crise i
L’Irlande, qui tient son indépendance, veut éviter cela à à tout prix. Suivez la crise i

tique afin que ce dernier leur offre de vrais choix et non plus cette alter- nance fallacieuse entre deux partis populistes de droite. Ils peuvent susci- ter de nouvelles formes d’engagement démocratique à l’échelon local et exiger du Parlement qu’il demande vraiment des comptes au gouverne- ment. Ils ne doivent plus tolérer le népotisme, la corruption et l’impunité qui ont tant entamé la confiance des Irlandais, aussi bien dans la politique que dans les entreprises.

Double peine à la mode helvétique

Jan Krepelka, Le Temps Genève

L es initiatives populaires visant à restreindre les droits des étran- gers ne sont pas chose nouvelle. Alors qu’au début du XX e siècle le principe de la libre circulation de tous était la règle prévalent à présent des systèmes de permis, de “plafonnement”, des concepts tels que la “surpopulation étrangère” et autres restric- tions aux étrangers qui ne seraient pas “culturellement proches”.

L’initiative populaire “pour le renvoi des étrangers criminels”, déposée le 15 février 2008 et soumise à votation ce 28 novembre, s’inscrit dans la droite ligne de cette politique, avec cependant quelques particularités. D’une part, elle prône ouvertement une discrimination entre Suisses et étrangers, qui serait ainsi inscrite dans la Constitution, en contradiction flagrante avec l’égalité en droit que l’on pourrait attendre d’une démocratie libérale. D’autre part, le Conseil fédéral [le gouvernement], loin de s’offusquer et de rappeler son attachement au principe ancestral d’une même peine pour un même crime, a préféré offrir un contre-projet direct à cette initia- tive, contre-projet qui, à vrai dire, ne s’en distingue guère. Celui-ci reprend en effet le principe de l’initiative, ajoute un vague article sur l’intégration (qui ne garantit rien de concret), tempère l’expulsion par une prise en compte du droit international et, sur le fond, va encore plus loin que l’ini- tiative en élargissant la liste des infractions passibles de l’expulsion. Cependant, ni ceux qui sont à l’origine de cette initiative ni le Conseil fédéral n’ont répondu à deux questions qui s’imposent assez naturelle- ment. Premièrement, pourquoi expulser une personne qui a certes commis un crime ou délit, mais qui a purgé sa peine ? Quel que soit le but attri- bué à la prison (réinsertion, punition, dissuasion ou autre), pourquoi donc expulser celui qui a purgé sa peine une fois que ce but est atteint ? Et, s’il n’est pas atteint, ne faudrait-il pas plutôt s’interroger sur l’utilité ou l’adé- quation de la peine ? En second lieu, pourquoi un même crime ou délit devrait-il être puni différemment selon la nationalité de la personne ? Le seul argument présenté en faveur de l’expulsion des étrangers est que ceux-ci seraient nombreux parmi les auteurs de crimes et délits. Mais, quelle que soit la différence entre le taux de criminalité des étrangers et celui des Suisses, cela ne justifie en rien un traitement différent : s’il y a beaucoup d’étrangers qui commettent des infractions, alors il y a égale- ment beaucoup d’étrangers qui seront punis, qui iront en prison. Un juge devrait-il, avant de condamner une personne à une peine de prison, véri- fier le taux de criminalité des groupes statistiques auxquels elle appar- tient, en étendant la logique aux tranches d’âge, sexe, localité, religion ou couleur de la peau ? En outre, l’initiative pose une question fondamentale sur le rôle des

prisons, sans y répondre. Car de deux choses l’une : soit les peines de prison sont efficaces, dissuasives, et contribuent à la réinsertion des per- sonnes condamnées – dans ce cas, pourquoi faudrait-il expulser des per-

sonnes qui sont devenues de bons citoyens ? Soit elles ne le sont pas,

auquel cas il faudrait plutôt se demander s’il est correct et responsable de renvoyer dans un autre pays de dangereux criminels qui, sitôt sortis de prison, s’apprêtent à récidiver. Enfin, si l’expulsion est la panacée pour le problème de l’insécurité, pourquoi donc se limiter aux étrangers ? Après tout, des peines d’exil ou de déportation dans des colonies pénitentiaires (ou même colonies tout court !) ont été appliquées par le passé par de nombreux Etats. Et si on expulsait

aussi les Suisses criminels ?

BRYAN DENTON/THE NEW YORK TIMES

16 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

En couverture

L’implosion de l’islam

Guerres intestines

En Irak comme

en Arabie

comme au Pakistan, le conflit entre sunnites et chiites prend de l’ampleur. Soutenus par l’Iran,

les chiites, longtemps humiliés et discriminés par des régimes dictatoriaux sunnites, veulent prendre leur revanche. Mais ils doivent compter avec un nouvel ennemi acharné dans le camp sunnite : Al-Qaida.

Saoudite,

au Liban

La route de l’aéroport de Beyrouthcoupée par des militants du Hezbollah, 7 mai 2008.

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 17

Sunnisme et chiisme entre coexistence et conflits

Le conflit entre les deux branches de l’islam n’est pas uniquement une question religieuse. L’Histoire, la vision du monde, les disparités sociales les séparent aussi.

OpenDemocracy (extraits) Londres

P endant des années, la division entre les deux grandes sectes de l’islam (en réalité, deux religions à part entière) est restée taboue. Nous, Arabes, avons une fâcheuse tendance, face aux problèmes, à

nous réfugier dans le déni, ce qui explique la situation où nous sommes. A vrai dire, le schisme n’est pas fondamentalement religieux :

c’est une question où les différences religieuses reflètent plus largement des disparités sociales et politiques. Il n’est pas exagéré de dire que cette division trouve ses origines dans les rivalités entre les clans hachémite et omeyyade, à la période pré- islamique, quand n’existaient ni le sunnisme ni le chiisme [aux VII e et VIII e siècles]. La compé- tition prit par la suite de nombreuses formes et ne cessa d’être entretenue. Si sunnites et chiites partagent une même vénération du Coran, ils ne furent que brièvement unis dans la même entité politico-religieuse, sous le règne des pre- miers califes. Traditionnellement, les sunnites ont consi- déré le “Livre” comme un manuel pour agir, alors que les chiites, eux, ont poussé plus loin sa glo- rification, de sorte que son caractère sacré a fini par l’emporter sur sa vocation pratique. Les deux communautés considèrent la vie du prophète Mahomet (sira) et ses paroles (les hadith) comme des sources d’inspiration essentielles, mais chacune s’appuie sur des récits différents provenant d’autorités distinctes. De plus, elles portent sur certaines figures historiques de la vie du Prophète des regards diamétralement opposés, en particulier sur son épouse Aïcha.

Les persécutions des chiites

Par ailleurs, tout comme le christianisme s’est fondé sur une mythologie autour de la cruci- fixion du Christ, le chiisme est né de l’assassi- nat d’Ali, le gendre du Prophète, puis de son fils Hussein, commis par ceux qui devaient devenir les sunnites. Le rite de l’Achoura, au cours duquel les chiites pleurent la mort de Hussein, est une sorte de théâtre populaire qui met en scène les persécutions des chiites par les auto- rités sunnites tout au long de l’Histoire. En com- mémorant chaque année ces persécutions, les chiites ravivent ces haines séculaires et renfor- cent leur sentiment de différence. Traditionnellement, les sunnites ont tenu les rênes du pouvoir dans la plupart des pays musulmans, tandis que les chiites étaient dans l’opposition. C’est resté vrai à l’époque moderne, quand, dans les années 1960 et 1970, les jeunes militants chiites sont allés grossir les rangs des

partis radicaux, de Bahreïn au Liban, en passant par l’Irak. Cette règle n’a connu que de rares

exceptions au cours de l’Histoire, sous la dynas- tie bouyide, qui régna sur l’Irak et l’ouest de l’Iran aux X e et XI e siècles, et sous les Fatimides, qui gouvernèrent l’Egypte et d’autres régions d’Afrique du Nord du X e au XII e siècle. Dans la plupart des villes, les habitants sont en majorité sunnites, et ce au moins depuis la période ottomane. Comme les minorités chré- tienne et juive, les sunnites ont produit une classe de marchands, de fonctionnaires et de let- trés. Le sunnisme a toujours dominé également la classe défavorisée des artisans citadins, et avec eux leurs corporations, les arts, la musique et d’autres coutumes. En revanche, les chiites vivent traditionnellement en zone rurale, pour l’essentiel, loin des regards suspicieux des auto- rités sunnites ; c’est pourquoi leur vie était liée

à l’agriculture. Autre conséquence, leur culture se caractérise par une transmission orale, presque mécanique, des traditions et des croyances.

L’infaillibilité de l’imam

Il est révélateur que les Safavides, qui régnaient sur l’Iran au XVI e siècle, aient décidé, pour se distinguer des Arabes, d’embrasser le chiisme – comme si, ce faisant, ils définissaient l’iden- tité de leur empire en fonction de différences religieuses avec leurs voisins sunnites. Les spécialistes sunnites de la loi se sont toujours intéressés à la question du pouvoir et aux moyens de le conserver. Pour le grand juriste sunnite Ibn Taymiyya (1263-1328), un dirigeant despotique est préférable au chaos et

à la discorde. En revanche, les idées dévelop-

pées par les premiers penseurs chiites met- taient l’accent sur la quête de justice, sur la définition de la société idéale et la perfection

de l’imam dit “caché”, le dernier chef vénéré des chiites qui aurait été soustrait au monde et

dont ils attendent de nos jours encore le retour,

à la manière d’un messie. L’infaillibilité de

l’imam (que l’ayatollah Khomeyni étendit au chef suprême de sa république islamique) est un concept qu’ignore totalement la tradition sunnite. En Europe, les guerres de religion qui oppo-

sèrent protestants et catholiques étaient liées

à la question de la réforme de la religion, pro-

cessus qui conduisit par la suite à l’émergence de l’Etat-nation. Dans le monde musulman, la divergence presque absolue entre l’islam des

sunnites et celui des chiites rend peu probable une évolution semblable à celle de l’Europe. On

a du mal à voir comment les différends entre

ces deux confessions, ajoutés à la faiblesse de

l’Etat-nation et à l’absence de cohésion sociale typique du Moyen-Orient, pourraient débou- cher sur autre chose que la destruction et la guerre civile dans les pays où ces deux commu- nautés cohabitent – et s’entre-déchirent. Les tentatives d’“union” des deux branches de l’islam ont toujours été d’une superficialité pathétique. De la Première Guerre mondiale à

la fin de la guerre froide, l’inclination tradition-

nelle des Arabes à faire table rase des différends entre sunnites et chiites s’accompagna d’un engouement certain pour la modernité (qui nous conduisit à considérer les divisions reli- gieuses comme “honteuses”). Après la révolu- tion islamique de Khomeyni, en 1979, des appels retentirent à nouveau en faveur d’une “unité islamique” pluriconfessionnelle et anti-impé- rialiste. Mais le tournant iranien, avec son expé- rience politique inédite, est survenu précisément alors que la gauche s’affaiblissait partout ailleurs et que l’Union soviétique commençait à se sclé- roser. Hazem Saghieh

Eclairage

 

Les Américains n’ont toujours pas compris

En décembre 2006, The New York Times révélait que la différence entre les sunnites et les chiites n’était pas toujours très claire aux Etats-Unis, et pas seulement pour l’Américain ordinaire. Aux questions “Al-Qaida est-elle sunnite ou chiite ?” et “Quelle secte domine le Hezbollah ?” posées à l’improviste par le journal du Congrès, Silvestre Reyes, candidat présenté par le Parti démocrate pour diriger la Commission du renseignement de la Chambre, était incapable de fournir les

bonnes réponses. Il s’est trompé sur Al-Qaida, qu’il a présentée comme étant majoritairement chiite, et a séché sur le Hezbollah, qui, lui, est majoritairement chiite. “Cela n’engage que moi”, a-t-il dit aux journalistes, “mais il est difficile de replacer les choses dans leur

dernier n’ont pas toujours été très sûrs de leurs connaissances sur l’islam. En 1921, alors qu’il était en train de redessiner les frontières du Moyen-Orient, Winston Churchill demandait à un collaborateur une note de trois lignes sur les “tendances religieuses” du roi hachémite qu’il envisageait de

contexte.”Il n’est pas le seul

à

avoir fourni des réponses

placer à Bagdad. “S’agit-il d’un sunnite ayant des sympathies chiites ou d’un chiite ayant des sympathies sunnites ?

inexactes. D’autres membres du Congrès, démocrates et républicains, se sont

montrés tout aussi ignorants.

A

vrai dire, certains des

interrogeait-il. Je confonds toujours les deux.”

hommes d’Etat occidentaux les plus intelligents du siècle

Chronologie

Un conflit toujours

prêt à rebondir

656 Vingt-quatre ans

après la mort du prophète Mahomet,

une crise de succession aboutit à une division entre sunnites et chiites. Les premiers acceptent la gouvernance d’un calife élu alors que les seconds ne reconnaissent que les imams descendant de la lignée du Prophète, représentée

à cette époque par Ali

ibn Abi Taleb, cousin

et gendre du Prophète.

680 Hussein, le fils

cadet d’Ali, est tué par l’armée du calife sunnite Yazid ben Muawiya lors d’un affrontement à Kerbala (aujourd’hui en Irak), un martyre commémoré chaque année par les chiites le jour de l’Achoura (10 en arabe), le 10 du mois de mouharram, le premier mois du

calendrier musulman.

874 Disparition à

Samarra (actuellement en Irak) de Muhammad Al-Mahdi, le douzième imam. Pour les chiites duodécimains

– majoritaires en Irak et en Iran – douze imams se sont succédé et le douzième, “occulté”, va réapparaître pour rétablir le règne de l’islam dans le monde.

XVI e siècle Face

à l’expansion des

Ottomans sunnites qui conquirent l’Irak, l’Iran, sous la dynastie des

Safavides, se convertit au chiisme duodécimain. 1979 La révolution islamique en Iran n’est pas parvenue à désamorcer le conflit tant redouté entre sunnites et chiites au Moyen-Orient. 1980-1988 Guerre Iran-Irak, durant laquelle les pays occidentaux soutiennent le régime sunnite de Saddam Hussein contre la république islamique chiite d’Iran, dirigée par l’ayatollah Khomeyni.

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18 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

En couverture L’implosion de l’islam

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Chronologie

1985 Le Hezbollah

libanais, fondé en 1982, dévoile son premier programme politique, intitulé “Appel aux déshérités”,

et bénéficie

ouvertement de l’appui

de l’Iran pour défendre les chiites du Liban.

2003

L’invasion

américaine de l’Irak aggrave le conflit entre sunnites

et chiites dans ce pays.

2006 Le 30 décembre,

Saddam Hussein

(sunnite) est exécuté par pendaison

à Bagdad, où ce sont

les chiites irakiens qui détiennent désormais le pouvoir. Cette journée

coïncidait avec le jour de l’Aïd pour les sunnites alors que les chiites fêtaient l’Aïd le lendemain.

2007 Le 14 juin, coup

de force du Hamas,

qui prend le contrôle de la bande de Gaza. Le Hamas, formation palestinienne issue des Frères musulmans (sunnites), bénéficie du soutien du régime iranien.

2008 Le 7 mai,

le

Hezbollah prend

le

contrôle de

Beyrouth-Ouest après

trois jours de combats contre les milices sunnites qui appuient

le gouvernement

libanais. Ce dernier avait tenté de démanteler

le réseau paramilitaire

de télécommunications du Hezbollah.

2010 “La main qui

se tendra pour arrêter

l’un des nôtres sera coupée”, a affirmé,

le 11 novembre, Hassan

Nasrallah, le chef du Hezbollah. Les tensions entre chiites et sunnites ne cessent de s’exacerber au Liban, notamment à propos de la crédibilité de l’enquête menée par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) sur

l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri (sunnite).

A la moindre étincelle,

un conflit armé peut éclater.

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad. Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

Le désarroi des sunnites irakiens

Les chiites sont soutenus par Téhéran et par Washington

mais les sunnites par personne ! Le cri d’alarme d’un site sunnite domicilié aux Etats-Unis.

Al-Moslim (extraits) Dallas

S ur le plan ethnique, la société ira- kienne est faite d’un mélange d’Arabes, de Kurdes et de Turk- mènes, alors que, sur le plan reli- gieux, elle se compose de sunnites,

de chiites et de divers groupes

confessionnels minoritaires. Durant la guerre Iran-Irak, dans les années 1980, les divisions sunnites-chiites se sont creusées. Cette période

a vu émerger trois courants parmi les chiites : un

premier qui fait entièrement allégeance à l’Iran (par exemple, le Conseil supérieur islamique ira- kien), un deuxième qui s’y soumet un peu moins et un troisième qui demeure indépendant. On sait qu’un mensonge inlassablement répété finit par acquérir valeur de vérité. Cela s’applique à ce qu’on raconte sur les chiites d’Irak, car ceux-ci gonflent les chiffres les concernant afin de faire croire qu’ils représentent une part beaucoup plus importante de la population ira- kienne que le nombre qu’ils sont en réalité. En fait, on ne dispose d’aucun chiffre certain, ni en

valeur absolue ni en pourcentage. Selon le recen-

sement de 1997, dont les résultats ont été com-

muniqués aux Nations unies, les sunnites forment près de 66 % de la population, contre 34 % pour les chiites. Ce sont des chiffres officiels. Que ceux qui disent autre chose le prouvent !

Soutiens financiers

Les exagérations chiites furent manifestes en 2003, lorsque certains leaders ont affirmé que

“7 millions de personnes” s’étaient réunies à Ker-

bala [ville sainte chiite]. Pas moins ! Or les agences de presse parlaient d’“environ 2 millions”. Quoi qu’il en soit, dans ce pays où certains ne trouvent pas de quoi manger, les millions coulent à flots pour les chiites qui font allégeance à l’Iran. Les

husseinyats [nom donné par les chiites aux lieux de prière dédiés à l’origine aux rituels d’Achoura, d’après le nom d’Al-Hussein, petit-fils du Pro- phète et fils d’Ali] sont décorés de tapis de belle qualité, et les repas et médicaments y affluent en provenance d’organisations de secours, en pre- mier lieu koweïtiennes, en second lieu iraniennes. Quant aux chiites qui refusent de faire allégeance

à l’Iran, ils sont beaucoup moins bien dotés. Les dons des organisations caritatives saou- diennes, les chiites n’en veulent pas. Ils considè- rent que tous les livres, cassettes et corans qui

sont envoyés à partir du Golfe proviennent de leurs ennemis jurés, les wahhabites. Cette impres- sion est renforcée par la bataille qui fait rage sur Internet entre intégristes sunnites et chiites, pour la plus grande satisfaction des Américains. C’est pour cela qu’on a décidé de faire passer les aides par le Croissant-Rouge irakien. Or celui-ci était jadis sous la coupe de Saddam Hussein, ce qui fait que les gens ne lui font pas du tout confiance. Quant aux Américains, ils cherchent à écar- ter les pro-Iraniens des centres de décision et à

attirer les chiites qui ne sont pas pro-Iraniens en leur permettant d’occuper des postes dirigeants. Restent les Arabes sunnites. Ils forment aujour- d’hui le groupe le plus faible. Personne ne les aide et personne ne les a pris sous son aile. Leurs troupes sont nombreuses, mais dépourvues d’ar- gent et incapables d’agir. Même les chaînes satellitaires leur font faux bond. Leurs hommes de religion n’ont pas reçu de salaire depuis des mois et leurs prédicateurs n’ont plus de quoi manger depuis qu’on les a chassés de leurs postes. Soutenir ces imams est urgent puisque ce sont eux qui gèrent la vie dans les quartiers. Les sunnites ont grandement be- soin aussi de soutiens finan- ciers pour améliorer leurs mosquées, actuellement dotées de simples nattes en paille et ne disposant même pas de l’eau courante néces- saire pour les ablutions. A cela s’ajoute un contexte particulier : les forces d’occu- pation américaines veulent réunir quelque quatre cents

personnes pour administrer le pays et dessiner l’avenir du pays. Cela exige qu’on se mobilise afin de placer certaines personnes à des postes stra- tégiques. Si la situation financière des sunnites reste telle quelle, leur part risque d’être des plus faibles, réduisant d’autant leur capacité d’in- fluence. Ils ont beau être nombreux, soudés et – grâce à Dieu ! – épargnés par les luttes intestines entre chefs, il n’en reste pas moins qu’une armée est faible si elle n’a ni moyens ni généraux.

armée est faible si elle n’a ni moyens ni généraux. Système de coupons Après avoir démantelé

Système de coupons

Après avoir démantelé le régime de Saddam Hussein, les Américains ont été surpris par la puissante révolte apparue à Bagdad et dans les autres villes sunnites. Quoi détonnant ? Les gens étaient privés d’eau, d’électricité et de salaires, ne trouvaient pas de travail pendant des mois, ni d’autres moyens de subsistance. Afin d’alléger la pres- sion, les Américains ont distribué des vivres selon le même système de coupons qui existait sous le régime de Saddam Hus- sein. Pour autant, les problèmes de distribution d’eau et d’électricité ne sont pas réglés.

Trop de tensions

Les conflits entre sunnites et chiites risquent de déstabiliser le monde arabe. Mais l’Iran, qui joue au pyromane, peut aussi prendre feu.

Asharq Al-Awsat Londres

A fin de mettre un terme à l’esca- lade des tensions entre sunnites et chiites, les rassemblements ont été interdits au Koweït. On en était arrivé là après des décla- rations outrageantes de la part

d’une personne qu’on ne peut que qualifier d’ex- trémiste à propos de la personne d’Aïcha [épouse de Mahomet et ennemie du calife Ali, considéré comme le père du chiisme – voir ci-dessus]. Fina- lement, le chiite Yasser Habib, auteur de ces décla- rations incendiaires, qui vit à Londres, s’est vu retirer sa nationalité koweïtienne. Au même moment, à Bahreïn un chiite a été déchu de sa nationalité et un autre a été inter- dit de prêche. Au Liban, on assiste à des attaques en règle contre les sunnites. Et au Yémen, des rebelles houthistes [chiites] se drapent de l’idéo- logie du velayat-e faqih [doctrine politique en vigueur en Iran, justifiant la suprématie du reli- gieux sur le politique]. En Irak, on entend des voix réclamant que le pouvoir reste aux mains des chiites, démocratie ou pas… A qui profite toute cette agitation ?

En premier lieu, nous ne pouvons, à chaque fois qu’un extrémiste a envie de faire parler de lui, accepter de mettre en danger la stabilité de nos pays. De tels extrémistes exis- tent des deux côtés, et l’outrance, d’où qu’elle vienne, engendre l’outrance. Il faut raison garder et éviter les généralisations. En second lieu, il est de notre intérêt de renforcer le concept de citoyenneté, de vivre-ensemble et de droit à la différence. Il en va de la respon- sabilité des gouvernements. Evidemment, les médias doivent prendre soin de ne pas verser de l’huile sur le feu. Toutefois, nous ne pou- vons passer sous silence le rôle dangereux que joue l’Iran dans la région. Il faut le dénoncer sans pour autant courir le risque d’une désta- bilisation. La stabilité est un bienfait précieux. De même, la consolidation de l’idée de citoyenneté ne signifie pas baisser les bras devant ceux qui portent atteinte aux religions ou qui insultent les prophètes, les compa- gnons ou les épouses de Mahomet. Il faut cependant garder son sang-froid et ne pas accorder à tel ou tel comportement plus d’im- portance qu’il n’en mérite. Ceux qui veulent faire vibrer la corde du confessionnalisme oublient que, tôt ou tard, ils en seront les prin- cipales victimes. Car l’Iran lui-même est une mosaïque d’ethnies et risque plus que qui- conque d’être déstabilisé. Il en va de même pour d’autres Etats au Moyen-Orient. Tareq Al-Humayed

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 19

EROS HOAGLAND/REDUX-REA
EROS HOAGLAND/REDUX-REA

Plus jamais les chiites ne courberont léchine

En Irak comme à Bahreïn, nous voulons le pouvoir. Et en Arabie Saoudite, une vraie autonomie… C’est ce que revendique le site des radicaux chiites exilés à Londres.

Al-Qatrah Londres

A utrefois au Moyen-Orient, les chiites subissaient beaucoup d’injustices, de discriminations et d’oppressions. Prisonniers d’un cadre local et privés jusqu’à la possibilité de pratiquer libre-

ment leur culte, il n’était pas question pour eux de chercher à diffuser leur doctrine. Ils vivaient à la marge, renonçant au bonheur et craignant pour l’avenir de leurs enfants. Même après la chute de l’Empire ottoman et la création des mini- Etats qui ont pris sa suite, ils ont vécu dans leurs patries respectives comme citoyens de seconde zone, considérés avec suspicion par leurs gou- vernements et tenus à la lisière par leurs compa- triotes d’autres confessions. Ceux-ci en revanche avaient la belle vie, jouis- saient de tous leurs droits, voire davantage, étaient maîtres du jeu dans tous les domaines et pouvaient prêcher leur doctrine en toute liberté. Ils ont donc réussi à modeler la réalité selon leurs normes et ont pu imposer leurs lois et leurs oukases à tout le monde, y compris et surtout aux chiites. Ils avaient le droit de dire, de faire et de penser ce qu’ils voulaient. Ils pouvaient s’en prendre à qui leur plaisait et tuer à leur guise. Quant aux chiites, ils restaient terrés chez eux,

terrorisés à l’idée d’une descente de police à la recherche d’une galette de terre séchée rappor- tée de Kerbala [la ville sainte chiite d’Irak] ou d’un livre de prêches d’un de leurs imams, passés en contrebande à la frontière afin qu’ils puissent adorer Dieu à leur manière. Dans ces conditions, ils se contentaient de demander qu’on les laisse vivre en paix. Tout au plus imploraient-ils qu’on leur permette de construire une mosquée. Même quand le contexte était plus favorable, ils demandaient tout au plus

Commémoration de la mort de l’imam Hossein, le jour de l’Achoura, à Kadhamiya, près de Bagdad.

qu’on enseigne le chiisme à l’école et à l’univer- sité ou qu’on accorde un peu de temps d’antenne

à un de leurs prédicateurs. Ou peut-être encore

la reconnaissance officielle d’un conseil repré- sentatif des chiites prenant en charge les biens de la communauté [waqf] et gérant les questions relatives au code de la famille. Or aujourd’hui, nous le disons à ceux qui ont toujours cru qu’un chiite ne pouvait que tendre la joue gauche avoir reçu une gifle sur la joue droite : nous, chiites, partisans des descendants du Prophète qui avons subi l’injustice, nous ne pouvons plus admettre de vivre parmi vous sans jouir de la totalité de nos droits. Pour ne donner que quelques exemples du minimum acceptable : en Irak, c’est à nous que le pouvoir doit revenir, et non à des minorités [sun- nites]. A Bahreïn, nous devons accéder au pou- voir, même si cela doit se faire dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle [la famille régnante des Al-Khalifa est sunnite]. Dans la région orien- tale de l’Arabie Saoudite, nous devons bénéficier d’une autonomie comme il en existe au Kurdis- tan irakien. Ailleurs, nous devons avoir autant

d’influence que les autres groupes et pouvoir organiser notre vie cultuelle, politique et sociale. Tout comme les sunnites qui peuvent créer des stations de radio et des chaînes de télévision, nous réclamons d’avoir les nôtres, de construire des mosquées, de pouvoir créer des associations, sans entraves. Le traitement doit être le même pour tous. Où qu’aille un chiite, il est confronté

à des provocations. En se promenant en ville, il

croisera partout les noms de criminels : un hôpi- tal Abou Bakr par-ci, une école Othman ibn Affan par-là et des rues Omar ibn Al-Khattab partout [les trois premiers califes, respectés par les sun- nites, mais honnis par les chiites]. A l’école, il entendra le professeur chanter leurs louanges et, dans la presse, il lira des commentaires élogieux

à leur sujet. Face à ce genre de provocations, qu’at-

tend-on des chiites ? Comment croire qu’ils res- tent sans réagir en entendant qu’on vante les qualités de ceux qui ont massacré les grandes figures de leur panthéon ? C’est comme si l’on dressait un portrait d’Ariel Sharon (qu’il soit maudit) en plein Gaza ou à Ramallah. Comment réagiraient les Palestiniens en entendant un pré- dicateur faire l’éloge de celui qui a assassiné leurs parents, sœurs et frères ?

Réflexion

 

Un autre chiisme est-il possible ?

 

“Une bataille se déroule depuis des siècles au sein du chiisme. Il existe une vision plus modérée, plus démocratique du chiisme – qui a été balayée par la révolution islamique iranienne de 1979”, affirme Mohammed Bazzi, chercheur libano- américain, dans la revue Foreign Affairs. “Le modèle de pouvoir absolu qui domine l’Iran d’aujourd’hui n’est qu’une des multiples doctrines au sein du clergé chiite. Le velayat-e faghih, ou le ‘gouvernement des doctes’, a triomphé sous la direction de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni. Le charisme et le talent politique de Khomeyni ont éclipsé une vision plus modérée du chiisme venue de la ville irakienne de Nadjaf.“ En Iran, et ailleurs, nombreux sont ceux qui ont

commencé à regarder vers l’Irak pour imaginer une nouvelle relation entre clergé et Etat, estime également Mehdi Khalaji. Sur son site, Mehdikhalaji.com, cet intellectuel irano-américain affirme qu’“après la chute du régime de Saddam, la renaissance d’une forme de chiisme plus traditionnelle et politiquement moins engagée a commencé à changer les dynamiques dans l’ensemble du monde chiite”. Pourtant, prévient-il, “ce serait une erreur de penser que les institutions de Nadjaf, en Irak, pourraient remplacer l’autorité religieuse mise en place par Khomeyni, notamment à Qom, en Iran. L’establishment clérical irakien ne prendra jamais aucune décision pouvant affaiblir ou menacer

la république islamique d’Iran, car il voit dans la survie de ce puissant Etat la meilleure protection pour le chiisme. Dans un futur proche, le chiisme irakien restera en grande partie dans l’ombre du clergé iranien. Les séminaires en Irak n’ont que quelques milliers de religieux, contre 300 000 en Iran. Partout où il émerge et s’implante, le clergé chiite ne peut pas se développer s’il est déconnecté de Qom. Les membres prééminents du clergé irakien peuvent critiquer le mélange du politique et du religieux prôné par le velayat-e faghih iranien, et peuvent sympathiser avec les couches moins religieuses de la société iranienne, mais ils se retiendront de se confronter au régime ou de collaborer avec ses opposants.”

20 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

En couverture L’implosion de l’islam

a Le monde musulman et les chiites KAZAKHSTAN d’ailleurs cessé de me saluer. Je ne
a
Le monde musulman et les chiites
KAZAKHSTAN
d’ailleurs cessé de me saluer. Je ne suis pas le
seul à être ébranlé dans mes croyances. Un
nombre croissant de Pakistanais ont des
moments de doute. S’il n’y a aucune preuve
BU.
AZ.
TADJIKISTAN
TURQUIE
CHINE
SY.
AFGHANISTAN
LIBAN
IRAK
IRAN
PAKISTAN
KO.
BA.
concrète, il serait intéressant de savoir quel effet
le récent regain de violence a eu sur les convic-
tions des gens. Ce qui est certain, c’est que la
pratique publique de la religion n’est plus ce
qu’elle était.
Selon un sondage réalisé récemment par The
Express Tribune, 54 % des personnes interrogées
ne se sentent plus en sécurité à la mosquée ou
dans leur lieu de culte. Il y a trente ans, on ne
risquait pas sa vie en pratiquant sa foi en public
au Pakistan. L’harmonie régnait entre les diffé-
rents courants religieux à Quetta, à Multan et
ÉGYPTE
QA.
à
Sukkur. Dans ces villes, sunnites et chiites
INDE
ARABIE
ÉAU
SAOUDITE
BANGLADESH
OMAN
YÉMEN
Jusqu’à il y a peu,
des volontaires sunnites
contribuaient au service
d’ordre des processions
chiites à Karachi
INDONÉSIE
Population musulmane
par Etat (en %)
Part des chiites
parmi les
musulmans (en %)
TANZANIE
Plus de 50
De 20 à 49
De 10 à 19
De 5 à 9
Abréviations :
AZ. Azerbaïdjan, BA. Bahreïn,
BU. Bulgarie, KO. Koweït, ÉAU Emirats
arabes unis, QA. Qatar, SY. Syrie.
Plus de 90
De 75 à 90
De 50 à 74
De 25 à 49
De 5 à 24
De 1 à 4
Moins de 1
1 000 km
Vivre sa foi à la maison
Avec la multiplication des attaques
contre les mosquées et mausolées, les
minorités religieuses – chiites en
tête - se sentent de moins en moins
en sécurité sur leurs lieux de culte.
The Express Tribune Karachi
sérieusement mis ma foi à l’épreuve. Ce ne sont
pas seulement les actes de violence qui nour-
rissent mes doutes, la vie quotidienne a elle
aussi un impact. Je n’aime pas que nous soyons
définis et étiquetés par notre foi. La foi est une
chose intrinsèquement privée. J’ai été choqué,
une fois arrivé au Pakistan, que des inconnus
me demandent constamment quelles étaient
mes convictions religieuses. Mon concierge,
lorsqu’il a compris que je n’étais pas musulman,
avaient presque des processions conjointes. Jus-
qu’à il y a peu, un contingent de volontaires sun-
nites contribuaient au service d’ordre des
processions chiites à Karachi. Les sanctuaires
soufis grouillaient de fidèles qui ne craignaient
pas de se faire attaquer. C’était avant. Aujour-
d’hui, les enfants de Zia Ul-Haq[président dans
les années 1980, il a imposé un islam rigoriste
et a discriminé les autres formes plus tolé-
rantes] rôdent parmi nous.
Le paradoxe, c’est que depuis
que Zia a sali la pensée isla-
mique modérée, nous sommes
de plus en plus nombreux à
vivre notre foi à la maison, à
l’abri du danger. Dès lors, tandis
que l’islam est de plus en plus
visible dans l’espace public –
versets du Coran sur des pan-
neaux d’affichage, appel à la
prière dans les centres com-
merciaux –, les gens osent de
moins en moins afficher leur foi
ouvertement. George Fulton
SOMALIE
J ’ai récemment frôlé la mort de si
près que j’ai pratiquement vu sa
cape et sa faux. Je venais de passer
le mausolée d’Abdullah Shah Ghazi
quand j’ai entendu une énorme
explosion. Deux kamikazes s’étaient
Asif Ali Zardari, actuel
président du Pakistan.
Dessin de Yassef Tamer,
Etats-Unis.
Pakistan
Violences sectaires
fait sauter à l’entrée, faisant au moins dix morts
et soixante blessés. [C’était le 7 octobre 2010.
Depuis, le mausolée de Baba Farid, un impor-
tant centre soufi, a également été attaqué le
25 octobre.]
Quand je suis arrivé à la maison ce soir-là,
ma femme s’est jetée sur moi et m’a serré dans
ses bras en remerciant Dieu de m’avoir gardé
sain et sauf. Pourquoi remercier Dieu, ai-je
pensé. Après tout, c’est au nom de Dieu que ces
adolescents égarés se sont attaqués à un lieu
saint rempli d’hérétiques supposés [les sunnites
traditionalistes déobandis estiment que la véné-
ration des saints pervertit l’islam]. Le fait de
vivre au Pakistan et d’être régulièrement témoin
d’actes méprisables commis au nom de Dieu a
La minorité chiite
représente, selon les
estimations, 15 à 25 %
de la population
pakistanaise. Ses lieux
saints sont régulièrement
la cible d’attaques,
qui sont en général
le fait de groupes
extrémistes sunnites.
Le début des tensions
remonte aux années 1980,
lorsque le général
Zia Ul-Haq,
au pouvoir, encouragea
les discriminations envers
cette minorité. Depuis,
plus de 4 000 chiites
ont été tués dans
des violences
interconfessionnelles.
Le 3 septembre dernier,
un attentat suicide
certaines sources,
Mohammed Ali Jinnah,
le fondateur du pays,
était chiite, comme
l’actuel président.
Les divisions qui existent
au Pakistan dans l’islam
visé une manifestation
de chiites à Quetta,
a
sunnite entre les courants
déobandi (l’une des
la
capitale du Baloutchistan,
faisant 59 morts. Le Pakistan
est pourtant le seul pays
sources de pensée
des talibans) et barelvi
provoquent également
majorité sunnite où les
chiites ont accès à de
hautes fonctions
politiques. Selon
à
d’importantes violences.
Les sunnites barelvis,
qui suivent la culture
traditionnelle des saints
et centrent leur pratique
rituelle sur les sanctuaires
soufis, sont attaqués
par les sunnites déobandis,
qui s’opposent aux
cérémonies autour
des tombeaux des saints
et sont liés au mouvement
wahhabite d’Arabie
Saoudite. L’une des
causes de cette violence
entre les deux mouvances
concerne le contrôle
des mosquées,
et donc celui des dons
pécuniaires.
Source : Pew Research Center <// ewresearch or >

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 21

SHAWN BALDWIN/THE NEW YORK TIMES-REA
SHAWN BALDWIN/THE NEW YORK TIMES-REA

La république du Hezbollah

Au Liban, le Parti de Dieu a réussi à installer un Etat dans l’Etat dans les régions à forte densité chiite.

Shaffaf (extraits)Paris

L orsqu’on se promène à l’ouest de Beyrouth ou dans sa banlieue sud, on constate que le Hezbollah a imposé ses marques à chaque coin de rue. Le message qu’il fait passer est celui-ci : “Nous sommes les

maîtres du lieu et, si cela ne vous plaît pas, vous savez

ce qui vous attend !” Sans que la société libanaise

y prenne garde, “l’Etat Hezbollah” a réussi à

modeler l’opinion chiite. Celle-ci ne fait confiance qu’aux informations données par ses “unités d’in- formation”. Entre le Premier ministre sunnite et n’importe quel “camarade” – qu’il soit professeur d’université, maçon ou marchand de légumes –, l’opinion prendra parti pour le second et traitera

le Premier ministre sunnite de traître au service

du “sionisme mondial” et de l’administration américaine. Les militants chiites pensent ferme- ment que le tribunal international [chargé de juger les assassins de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri] est une machination politique des- tinée à affaiblir le Hezbollah. Ils sont également convaincus que les deux seuls pays qui ont payé pour la reconstruction du Liban après l’agression israélienne de l’été 2006 sont l’Iran et le Qatar. L’enseignement dans les écoles du Hezbollah révèle un autre aspect de cet esprit partisan. Trois

des quatre califes “bien guidés” [Abou Bakr, Omar

et Othman] apparaissent en tant que figures his-

toriques dans les cours, tandis que l’enseigne- ment religieux les passe sous silence, ne parlant que du prophète Mahomet et du quatrième calife, Ali [figure inspiratrice du chiisme]. On y apprend également aux élèves que Fatima, fille de Maho- met et épouse d’Ali, a été sauvagement assassi-

née par Amr Ibn Al-Aass [honoré par les sunnites en tant que conquérant de l’Egypte]. “Ceux qui connaissent le parti savent bien qu’il ne s’est pas développé dans l’espace public pour s’in- sinuer ensuite dans l’intimité des foyers. Il a toujours été présent dans l’intimité des foyers pour, à un moment donné, sortir dans la rue”, explique l’intel- lectuel et habitant de la banlieue Sud Luqman Slim. “Quand le Hezbollah a été créé, le but n’était pas de libérer Jérusalem et de reprendre les fermes de Chabaa [territoire en Israël réclamé par le Liban]. Tout a commencé au contraire par une phrase qui couvrait les murs de la banlieue Sud : ‘Ma sœur, ton voile m’est plus cher que mon sang.’” Avec le temps, l’expression “Mes félicitations pour le voile !” est devenue le lot quotidien des femmes dans cette “république du Hezbollah”. Après le raid du Parti de Dieu sur Beyrouth [en 2008], un proche d’une victime a voulu savoir si celle-ci était tombée en “martyr”. Sans succès. Quand, au cours de la cérémonie, un des proches n’a pu retenir ses larmes, on l’a pris à part pour lui dire que les hommes du parti ne pleurent pas. Quand un homme s’adresse à une femme, c’est en disant : “Ya hajja” [celle qui a accompli le pèlerinage]. De même, le mouvement a unifor- misé l’habit [le voile noir, même si de nombreuses femmes non voilées soutiennent le Hezbollah] et consacré le port d’une barbe standard. Tout le monde est pris dans le carcan et personne ne peut se soustraire à ces normes de l’homme nouveau, de crainte de se retrouver exclu de la commu- nauté. Le plus scandaleux est que le parti “a acca- paré les ressources de l’Etat à travers des réseaux tentaculaires d’associations et de fondations”, selon Luqman Slim. “Le Hezbollah a mis la main sur les écoles se trouvant dans ses fiefs, fussent-elles finan- cées par l’argent public. Il en va de même pour les hôpitaux. Pour accéder facilement à un hôpital ou à une école, l’habitant de la banlieue a intérêt à être en bons termes avec le Parti de Dieu. Et celui-ci ne plai- sante pas avec ses prérogatives.” Sana’Al-Jak

Des militants du Hezbollah libanais accueillant le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, dans le sud du Liban, le 14 octobre 2010.

Al-Qaida

L’Arabie Saoudite risque-t-elle d’être emportée par une guerre confessionnelle ? Selon [le chef d’Al- Qaida pour la péninsule Arabique] Mohammed ben Abdel Rahman Al-Rachid, dans un message audio de novembre 2009, diffusé sur le site Rasid, les ennemis prioritaires à combattre sont : 1) les Etats-Unis et l’OTAN ; 2) les chiites ; et 3) les régimes [mécréants] des pays musulmans. Cela montre qu’Al- Qaida veut capter toutes les révoltes et les colères : que certains combattants attaquent l’Amérique, d’autres les chiites, d’autres encore, les régimes en place.

Dix pour cent des Saoudiens sont chiites

Dans le royaume de l’orthodoxie sunnite, une minorité chiite commence à relever la tête.

Middle East Report (extraits) Washington

O peut trouver sur YouTube

une vidéo dérangeante réalisée en 2009 au cimetière d’Al-Baqi

dans les ruelles avoisinantes

de la ville de Médine, en Arabie Saoudite. Un texte annonce des

n

et

images de “profanation de tombes”. Al-Baqi, situé

à côté de la mosquée du prophète Mahomet, dans

l’une des deux villes les plus saintes de l’Islam,

est pour les chiites l’endroit où reposent quatre hommes qu’ils révèrent comme des successeurs du Prophète. On dit que les épouses du Prophète ainsi que nombre de ses parents et compagnons

y sont également inhumés, ce qui fait de cet

endroit un lieu également sacré pour les sunnites. Les premières images de la vidéo montrent

de jeunes garçons, des pèlerins chiites originaires

pour la plupart de la province orientale d’Arabie Saoudite, psalmodiant une invocation religieuse. “O Dieu ! Bénis Mahomet, que la paix soit sur lui et sur la maison de Mahomet !” La première strophe de la prière est commune aux chiites et aux sun- nites, mais la seconde – qui fait référence à la famille du Prophète – résume la différence essen- tielle entre ces deux branches de l’islam. Les chiites croient que la succession du Prophète suit

la lignée de son sang, notamment au travers de

son cousin Ali et du fils d’Ali, Hussein.

Pour le clergé wahhabite et l’Etat saoudien,

la seconde strophe de la prière de ces jeunes gar-

çons est “non islamique”, voire carrément héré- tique. Généralement, la police religieuse saoudienne (sunnite) intervient pour empêcher de tels agissements. Et, comme le proclame fiè- rement un autre intertitre sur la vidéo : “Après qu’ils ont semé le désordre autour de la tombe, les forces de sécurité les ont chassés.” La version officielle des événements, pré- sentée d’une façon haineuse par la vidéo, affirme que les pèlerins “ont piétiné” les tombes des épouses et des compagnons du Prophète. Le clip prétend que cet affront, ainsi que d’autres “rituels zoroastriens” et insultes envers les compagnons

du Prophète, a conduit les forces de sécurité à dis- perser les pèlerins et à inciter des fidèles sunnites

à attaquer leurs concitoyens chiites. Tandis qu’on

entend retentir une musique triomphale, les auteurs de la vidéo annoncent avec enthousiasme qu’un jeune “doté d’un cœur de lion” a poignardé “un de ceux qui rejettent l’islam authentique”. Ces imprécations sont autant de vieux clichés 22

22 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

En couverture L’implosion de l’islam

SHAWN BALDWIN/ THE NEW YORK TIMES
SHAWN BALDWIN/ THE NEW YORK TIMES

21

par lesquels s’expriment les préjugés anti- chiites en Arabie Saoudite. Sur la vidéo, le second commentaire déclare : “Tout apostat devrait être expulsé de la terre d’islam.” Un autre clip va même jusqu’à qualifier les jeunes chiites de “petits diables”. Les commentaires auxquels, à la suite des affrontements de Médine, s’est livré le ministre de l’Intérieur saoudien sont révélateurs :

“Les citoyens ont autant de devoirs que de droits ; leurs activités ne doivent pas contredire la doctrine suivie par l’oumma [la nation musulmane]. Il s’agit de la doctrine des sunnites et de nos vertueux ancêtres. Cer- tains citoyens adhèrent à d’autres écoles de pensée, mais doivent respecter notre doctrine.” En d’autres termes, les citoyens chiites d’Arabie Saoudite ne doivent pas exprimer publiquement leurs croyances religieuses. En vérité, tout au long de l’histoire du royaume, les chiites, qui représentent 10 % de sa population, ont souffert de discriminations de la part de l’Etat. Aujourd’hui, les événements de Médine témoignent d’une montée du militan- tisme chiite dans le pays, et notamment dans la province orientale du royaume, riche en pétrole, où les chiites sont légèrement majoritaires. Les forces modérées chiites perdent peu à peu leurs soutiens, car elles sont incapables de pro- curer des gains politiques réels à leurs partisans. La voie est donc libre pour une démarche plus agressive, comme celle du Hezbollah Al-Hijaz. La possibilité d’une sécession dans un avenir proche est toutefois improbable. De la même manière, les fantasmes qu’entretiennent certains à Washington au sujet d’un Etat chiite dans la pro- vince orientale, s’ils ont pu figurer dans certaines prospectives élaborées à la suite des attentats du 11 septembre 2001, n’ont aucune chance d’être réactivés après la calamiteuse expérience améri- caine en Irak. De son côté, l’Iran n’est pas en posi- tion de pouvoir aider les chiites à édifier un Etat, en tout cas si Téhéran veut garder quelque espoir d’un rapprochement avec les Etats-Unis. En revanche, les chiites sont convaincus qu’ils ne parviendront à un accord satisfaisant dans le contexte saoudien qu’à condition que des pres- sions croissantes s’exercent sur le gouvernement de Riyad. Toby Matthiesen

Espoir déçu à Bahreïn

Les efforts de démocratisation du régime ont fait long feu et les chiites bahreïnis se sentent toujours des citoyens de seconde zone.

Trois jeunes Saoudiens en famille à Om Salem, Arabie Saoudite.

The Christian Science Monitor Boston

D evant un mur de graffitis oppo- sés au régime, Mazen se tient debout à côté d’une benne à ordures incendiée lors des mani- festations d’octobre. Il déplore que le roi de Bahreïn n’ait pas

tenu sa promesse de démocratisation du royaume. “Nous pensions que les réformes étaient en marche”, explique ce charpentier qui ne veut pas révéler son nom. “Rien n’était vrai. Tout va encore plus mal qu’il y a dix ans.” Ce pessimisme est partagé par de nombreux voisins de Mazen. Les espoirs sus- cités par l’accession au trône du roi Hamad ben Issa Al-Khalifa, en 1999, semblent bien loin. En 2001, sur l’île, bon nombre de chiites se sont féli- cités de l’ouverture démocratique consentie par Hamad, qui laissait présager une plus grande pré- sence des chiites dans l’administration. Depuis son indépendance en 1971, Bahreïn était une monarchie sunnite avec à sa tête le père de Hamad, Issa, jusqu’à sa mort, en 1999. Deux ans plus tard, lorsque son héritier promit des réformes politiques, il suscita l’enthousiasme de la majorité chiite du pays. En 2001, Hamad a res- tauré le Parlement, qui avait été suspendu en 1974, libéré des prisonniers politiques et invité des dis- sidents à revenir au pays. Lors des législatives d’octobre dernier, le prin- cipal parti d’opposition chiite a remporté un nou- veau siège à la chambre basse du Parlement, où

Koweït

Yasser Al-Habib, religieux chiite koweïtien, a été déchu de sa nationalité en septembre 2010 pour avoir dénigré Aïcha, l’une des épouses du Prophète, et affirmé que celle-ci était “en enfer, suspendue par les pieds”. Ces propos ont exacerbé les tensions entre sunnites et chiites, qui forment le tiers de la population autochtone au Koweït. Al-Habib vit à Londres depuis 2004. Il avait fui le Koweït pour échapper à une condamnation à dix ans de prison pour offense aux deux premiers califes de l’islam.

il occupe maintenant 18 sièges sur 40. Pourtant, dans le quartier pauvre à majorité chiite de Sitra, où habite Mazen, des jeunes ont affronté à plu- sieurs reprises les forces de l’ordre ces deux der- niers mois. Le gouvernement a arrêté 23 dissidents chiites dans le cadre d’une vague de répression plus générale, qui lui a aliéné une bonne partie de la majorité chiite. Celle-ci se plaint que les réformes démocratiques n’ont pas changé grand-chose à sa situation : les chiites sont toujours des citoyens de seconde zone. Quoique minoritaires dans le monde musul- man, les chiites sont majoritaires sur cette petite île, de même qu’en Iran, principale puissance régionale aux portes de Bahreïn. Sur l’île, les chiites représentent environ 70 % de la popula- tion. La suprématie politique des sunnites pro- voque des tensions religieuses dans le pays. La plupart des ministères ont pour politique de ne pas recruter des chiites et ils sont très largement exclus des forces de sécurité. Au lieu d’employer des Bahreïnis pour défendre le pays, la monar- chie a fait venir des sunnites de Jordanie et du Yémen pour mener la répression contre les mani- festants et les dissidents chiites. Les opposants politiques et exilés bahreïnis estiment que la monarchie a fait un cadeau à ces étrangers en leur accordant la nationalité et qu’elle espère ainsi faire pencher la balance démographique en faveur des sunnites. Ces étrangers se voient attribuer prioritairement des logements sociaux, tandis que de nombreux chiites doivent attendre quinze ans pour en obtenir un. “Ils nous prennent nos emplois, notre terre, nos allocations, s’indigne Ali, enseignant. Pourquoi est-ce que je devrais soutenir le roi ? Qu’a-t-il fait pour moi ?” Les tensions étaient à leur comble, en août, lorsque le régime a arrêté 23 dirigeants chiites, les accusant d’avoir tenté de renverser le gou- vernement et de mener des activités terroristes. Le gouvernement tente de semer la division entre les chiites et les sunnites, qui, à bien des égards, partagent les mêmes griefs. Il présente les chiites comme une cinquième colonne iranienne, qui menacerait le pouvoir sunnite dans l’île. Mus par la ferveur révolutionnaire qui les a portés au pouvoir en 1979, les mollahs d’Iran ont cherché à exporter leur révolution dans les pays voisins. Même si Téhéran a depuis longtemps renoncé à déstabiliser les régimes voisins, la monarchie de Bahreïn continue d’agiter ce chiffon rouge pour que les sunnites mécontents restent dans le rang. Pourtant, même si les chiites de l’île s’identi- fient à leurs coreligionnaires iraniens, ils nient être à la solde de l’étranger. “L’Iran est une source de pouvoir chiite et nous le percevons comme les Juifs des Etats-Unis perçoivent Israël”, explique Cheikh Ali Salman, leader politique d’Al-Wefaq, le plus grand parti politique chiite.“Qu’ils évitent de donner de la voix contre Israël quand ils ne sont pas d’accord avec sa politique ne veut pas dire qu’ils soient d’obé- dience israélienne. Nous sommes dans la même situa- tion vis-à-vis de l’Iran.” Diaboliser les chiites et mettre en avant la menace iranienne permet à Bahreïn de s’attirer les bonnes grâces de l’Arabie Saoudite. En tant que puissance sunnite du golfe Persique, les Saou- diens craignent depuis longtemps que les Iraniens ne nourrissent des ambitions régionales qui affai- bliraient la position de Riyad dans le monde musulman. L’actuelle impasse sur le programme nucléaire de Téhéran ne fait qu’attiser les pas- sions. En attirant l’attention sur la menace ira- nienne, les Bahreïnis s’assurent que les Saoudiens se porteront à leur secours. Steven Sotloff

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 23

Elles étaient belles, nos utopies de jeunesse !

Le chroniqueur d’Al-Hayat regrette les années où les Arabes de toutes confessions travaillaient main dans la main pour un avenir meilleur.

Al-Hayat Londres

L e confessionnalisme s’est répandu dans les sociétés arabes comme une traînée de poudre. Et il sera difficile d’éteindre l’incendie tant il se nour- rit des échecs des Etats. En Irak, les relations entre chiites et sunnites

illustrent la capacité dévastatrice du phénomène. Au Liban, les choses s’aggravent. Au Koweït, n’im- porte qui peut pousser le pays au bord du préci- pice en quelques phrases provocatrices. A Bahreïn, les rapports entre la majorité chiite de la popula- tion et la minorité sunnite [au pouvoir] se sont compliqués. Et, au Yémen, le conflit fait rage entre les houthistes, une rébellion zaydite proche du chiisme, et l’Etat central, à dominante sunnite. Ce ne sont que les signes annonciateurs de ce qui nous attend. Des décennies après les indé- pendances, il n’existe ni Etat de droit, ni parti- cipation politique, ni respect de la différence. Les lacunes de l’enseignement et l’absence de

neutralité de nos Etats ont fait de nous les repré- sentants de telle ou telle confession avant d’être des citoyens engagés. Nous en sommes tous à attendre chez nos interlocuteurs le lapsus qui les trahira et nous permettra de régler nos comptes politiques en jouant sur les sentiments religieux des gens ordinaires. Dans les années 1950 et 1960, on disait qu’il ne fallait pas ressusciter de vieilles querelles. Dans le climat d’alors, les chiites du Sud-Liban adhéraient à la résistance palestinienne du Fatah, dirigée par des chefs sunnites mais non confes- sionnalistes. Sunnites, chiites et chrétiens rejoi- gnaient le mouvement du nationalisme panarabe de Gamal Abdel Nasser. Du Golfe à l’océan, les mouvements baasistes et gauchistes réunissaient les gens au-delà de leur appartenance confes- sionnelle. Dans la plupart des régions du Moyen- Orient, les chrétiens vivaient côte à côte avec les musulmans, sunnites comme chiites. A cette époque, la religion était considérée comme une affaire privée, relevant du rapport spirituel que l’individu entretenait avec le Ciel. Elle apparte- nait à Dieu, alors que l’Etat appartenait à tous. Il imposait les mêmes droits et les mêmes devoirs à chacun. Cela n’a pas empêché que des ruptures (et même des ruptures majeures) ne se produi- sent, dont la première a été le déclenchement

Médias

“L’Iran a lancé le 10 septembre une chaîne de télévision diffusant en continu des programmes de divertissement pour les téléspectateurs arabes”, rapporte le mensuel libanais Le Commerce du Levant. Baptisée iFilm, cette chaîne s’adresse à quelque 300 millions de téléspectateurs du monde arabe. La majorité des programmes sont doublés en arabe au Liban, en Syrie et aux Emirats arabes unis ; sinon ils sont diffusés en farsi avec des sous-titres en arabe.

de la guerre civile au Liban, en 1975. Depuis les années 1980, en revanche, qui a vu l’apparition des mouvements islamistes, le confessionnalisme s’affiche sans complexe. Comment pourrait-il en être autrement puisque ces mouvements se focalisent sur les différences religieuses ? Les gens ne se distinguent plus par leur travail ou par leurs opinions politiques et morales, mais par leur façon de pratiquer le culte. La moindre particularité dans leur façon de prier est lour- dement soulignée, au point qu’on en oublie que toutes les religions du Moyen-Orient ont un fond commun. L’islam politique a ravivé les dogmes et les valeurs du Moyen Age, faisant de cette période sombre du passé son projet politique. On a recom- mencé à se déchirer entre adeptes de tel ou tel compagnon du Prophète ou entre partisans de tel ou tel calife. Ainsi, un sunnite salafiste débat- tra âprement avec un chiite sur les détails des évé- nements de la bataille du chameau [quand Aïcha, juchée sur un chameau, encouragea des troupes contre les partisans d’Ali, quatrième calife et ins- pirateur du chiisme]. Toutes les guerres de suc- cession de cette époque redeviennent ainsi d’actualité. Tout cela n’a aucun rapport avec notre époque et n’aide en rien à résoudre les problèmes actuels. Chafiq Al-Ghabra

Analyse

 

Terreur : cherchez les différences !

Il existe des différences significatives, généralement négligées, entre les trajectoires du terrorisme sunnite et de l’extrémisme chiite. Ces différences se manifestent dans six domaines clés qui doivent être pris en considération, notamment au regard de l’augmentation continue des tensions avec l’Iran. En tout premier lieu, leurs approches sont différentes : les sunnites extrémistes opèrent de façon chronique, selon une intensité moyenne à forte, et considèrent leur guerre contre les infidèles et les apostats comme un combat permanent. Les chiites, eux, procèdent par des campagnes de terreur ponctuelles visant des cibles étatiques et organisationnelles. En deuxième lieu, leurs méthodes pour recruter des agents et organiser des missions diffèrent :

étatique direct [l’Iran] et, pour cette raison, sont le plus souvent issus d’ambassades, de consulats et d’entreprises publiques iraniennes. Troisièmement, les extrémistes sunnites, en particulier les salafistes Djihadistes, en dépit du fait qu’ils ne représentent qu’une minorité dans leur communauté, comptent souvent sur le soutien de leurs coreligionnaires expatriés pour faciliter leurs activités terroristes. Quatrièmement, si les deux camps enlèvent des innocents, les uns monnayent leur libération – ce sont les chiites –, tandis que les extrémistes sunnites en général kidnappent pour tuer. Cinquièmement, les groupes chiites ont plus fréquemment recours aux assassinats ciblés destinés à obtenir un gain politique précis, tandis que les terroristes sunnites pratiquent des massacres aveugles. Sixièmement, les

extrémistes de ces deux courants de l’islam gèrent différemment la propagande. Les groupes sunnites mêlent à leur communication des références doctrinales et revendiquent immédiatement leurs actes terroristes. Les terroristes chiites, quoique aimant faire parler d’eux, adoptent souvent un profil plus discret. Aujourd’hui, on constateune étroite corrélation entre les objectifs de l’Iran et du Hezbollah libanais, et on observe que les actions terroristes contre les intérêts occidentaux dans le monde ne cessent pas. Il est probable qu’en cas de frappe israélienne ou américaine contre les sites nucléaires iraniens les groupes chiites déclencheraient une campagne terroriste d’une intensité moyenne à forte. Thomas F. Lynch Brookings (extraits) Washington

les terroristes chiites bénéficient d’un soutien

à forte. Thomas F. Lynch Brookings (extraits) Washington les terroristes chiites bénéficient d’un soutien

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 25

France Un temps pressenti pour Matignon, Jean-Louis Borloo quitte le gouvernement par la petite porte.
France
Un temps pressenti pour Matignon,
Jean-Louis Borloo quitte le
gouvernement par la petite porte.
“Borloo a beau rimer avec Waterloo,
faire espérer quelqu’un jusqu’au
dernier moment pour lui donner
le coup de Jarnac n’est pas
ce qu’il y a de plus princier, critique
L’Observateur Paalga (Burkina
Faso). La politique, ça devrait
être autre chose que l’occupation
permanente des esprits, se résumant
à des coups d’éclat et de com aux
effets aussi éphémères qu’inutiles.”
Remaniement

Un coup de maître…

Outre-Rhin, le maintien de François Fillon à Matignon passe plutôt bien. Incarnation de la rigueur et du sérieux, le Premier ministre devrait faciliter la coopération franco- allemande en ces temps de crise.

Süddeutsche Zeitung Munich

C es dernières années, Nicolas Sarkozy a fait l’objet de bien des remontrances. Mais il mérite

leter çà et là comme un colibri. Il est d’ailleurs nettement plus populaire que le président auprès des Français. Sarkozy fait preuve d’aplomb en le maintenant

à son poste. Pour la France, pour l’étranger – et pour l’Allemagne en particulier –, c’est une bonne nouvelle. François Fillon s’est fait l’avocat du réalisme et de la disci- pline budgétaire. Il sait qu’il faut apurer les comptes de l’Etat, et il ne sera pas

enclin à puiser dans les fonds publics pour acheter la réélection de Sarkozy en 2012. Cela devrait faciliter l’entente entre Berlin et Paris. De plus, Fillon ne fait pas partie de ces Français qui repro- chent à l’Allemagne la vigueur de ses exportations. Le Premier ministre veut au contraire s’efforcer de rendre les entreprises françaises plus compétitives et ainsi créer des emplois. S’il y parvient, ce sera au profit de la prochaine cam- pagne électorale de Sarkozy. En maintenant Fillon à Matignon, Sarkozy calme l’agitation dans les rangs des députés de son parti, l’UMP, et ras-

sure son électorat de droite. Il complique ainsi la tâche du Front national. Pourtant, Fillon ne défend pas seulement des valeurs “de droite”, comme la sécurité et l’austé- rité ; il est aussi le représentant d’un certain gaullisme social et va tenter de rasséréner le pays après l’effervescence soulevée par la réforme des retraites. D’où l’attrait qu’il exerce auprès de l’électorat centriste. L’homme un temps dépeint par le président comme un “collaborateur” est devenu un poids lourd politique. Sarkozy peut maintenant travailler avec un nouveau gouvernement plus resserré, où l’influent Alain Juppé, ancien Premier ministre de Jacques Chirac, a lui aussi trouvé sa place [au ministère de la Défense]. En s’appuyant sur un tel cabi- net, Sarkozy devrait parvenir à être réélu en 2012. C’est au président qu’il incom- be de tirer les leçons de ses erreurs de l’année passée. Il a ainsi été absurde d’annoncer ce remaniement ministériel au printemps, puis de laisser Fillon et ses ministres se ronger les ongles pendant six mois. Cette fausse manœuvre a exaspéré de nombreux Français, lesquels souhai- tent que leur président se comporte comme un hom- me d’Etat plutôt que comme un joueur de poker. Avec sa décision en faveur du Premier ministre Fillon, Sarkozy, cette fois, a répondu à leurs attentes. Stefan Ulrich

des louanges pour ce qu’il a accom- pli [le 14 novembre]. Le président avait le
des louanges pour ce qu’il a accom-
pli [le 14 novembre]. Le président
avait le choix entre deux solu-
tions : l’une originale, l’autre
sérieuse. Il aurait été original
de nommer Jean-Louis Borloo
comme nouveau Premier mi-
nistre. Jusque-là ministre de
l’Environnement, ce dernier
passe pour un excentrique
brillant et ouvert au social,
mais il est aussi décrit comme
dépensier et imprévisible.
Après avoir longuement
hésité, Sarkozy a pré-
féré opter pour une
solution plus en-
nuyeuse, mais plus sé-
rieuse : il a maintenu
dans ses fonctions le chef
du gouvernement, François
Fillon. Ce conservateur me-
suré et circonspect incar-
ne un pôle de quiétude
aux côtés d’un Sarkozy
qui a tendance à vo-
Dessin de Tiounine paru
dans Kommersant, Moscou.
Contrepoint

… ou un coup d’épée dans l’eau ?

Le remaniement qui devait servir à renforcer le président ne fait que l’affaiblir davantage, estime le quotidien espagnol.

El País Madrid

L e président français a procédé [le 14 novembre] au remanie- ment ministériel qu’il avait

annoncé il y a cinq mois. Et ce n’est pas la seule singularité de l’opération ainsi menée contre tous les usages en vigueur en pareilles circonstances : après avoir entretenu aussi longuement que vaine- ment les attentes de ses concitoyens, Sar- kozy a effectué des changements qui semblent expressément destinés à les

décevoir. Pour résumer, il a choisi de ren- forcer sa base politique de droite. Ainsi, le Premier ministre François Fillon, dont le président avait demandé la démission le vendredi 12 novembre,

a été confirmé dans ses fonctions deux

jours plus tard. Et avec lui la majorité des ministres, à l’exception notamment de celui des Affaires étrangères, Bernard Kouchner [remplacé par Michèle Alliot-

Marie]. Si Sarkozy entendait grâce à

cette initiative améliorer sa position en vue de l’élection présidentielle de 2012,

il n’a réussi qu’à soulever un épais nuage de poussière pour, au bout du compte,

faire du surplace. Le conservatisme qu’il affiche dans cette crise pourrait le rendre plus vulnérable face au centre et

à la gauche.

Si le remplacement du ministre des Affaires étrangères est significatif, ce n’est pas parce qu’il condamne le travail mené par Bernard Kouchner, réduit comme tant d’autres membres de l’exé- cutif au rôle de potiche, du fait de l’acti- visme et de l’omniprésence du président de la République. L’événement est impor- tant, car il marque la fin de l’ouverture à gauche mise en œuvre par Sarkozy depuis son arrivée à l’Elysée [en 2007]. Avec cette politique, le chef de l’Etat entendait s’ériger en leader d’un mouvement plus que d’un parti et, du même coup, anéan- tir politiquement les socialistes, en éli- minant l’alternative qu’ils représentent. Pour l’heure, il semble avoir atteint ce dernier objectif, même si, comme on a pu le constater depuis le début de son

mandat, il le paie au prix fort, voyant s’accentuer sa solitude gesticulante sur le terrain du gaullisme et aux yeux d’une majorité de Français. Le Premier ministre François Fillon semble le principal bénéficiaire de cette crise, et ce d’autant plus que Sarkozy avait d’abord laissé entendre qu’il se pas- serait de lui. Ce remaniement, qui aurait dû permettre de renforcer le président de la République, l’a tout au contraire affaibli. Si bien que, hormis Nicolas Sar- kozy, tout le monde y gagne, y compris l’opposition socialiste et les options qui se sont consolidées au sein du mouve- ment gaulliste – en particulier celle de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, ennemi juré de l’actuel locataire de l’Elysée.

26 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Europe Dans un numéro de
Europe Dans un numéro de septembre 2009 (CI n° 984) consacré à la droite britannique,
Europe
Dans un numéro de septembre 2009
(CI n° 984) consacré à la droite
britannique, Courrier a publié
un article sur l’influence des
Etats-Unis sur les conservateurs.
A retrouver sur notre site web.
Royaume-Uni
Les
archives
www.courrier
international.com

Un Etat providence made in USA

Avec le vaste projet de réforme des allocations sociales dévoilé au début du mois, la vision du gouvernement sur la société commence enfin à prendre forme. Elle s’inspire directement des Etats-Unis.

The Observer Londres

L a rencontre fut des plus dis- crètes et n’a pas fait la une des journaux à l’époque. Pourtant,

l’influence qu’elle a eue sur l’avenir de notre Etat providence et la conception de David Cameron d’une “big society” a peut- être été déterminante [le projet de grande société, une idée-force du gouvernement, consiste à donner un plus grand rôle à la société civile en lui confiant des missions aujourd’hui assurées par l’Etat]. C’est lors d’une chaude journée de juin que le P r Lawrence Mead, à l’origine de nombreuses réformes de l’Etat providence aux Etats-Unis, a franchi le perron du 10, Downing Street. Le gourou américain avait été invité par Steve Hilton, grand stra- tège de David Cameron. Des hauts fonc- tionnaires du Trésor et d’autres ministères étaient également présents. Lawrence Mead a immédiatement été frappé par la qualité de leur écoute. “J’ai été surpris de les voir si intéressés”, raconte-t-il. Soumis à un feu de questions, il a expliqué à ses interlocuteurs que l’Etat providence engendrait une culture de l’as- sistanat. Les chômeurs savent qu’ils tou- cheront des allocations et donc ne prennent pas la peine de chercher du tra- vail, les a-t-il mis en garde.

En finir avec l’assistanat

Aux Etats-Unis, ce genre de mentalité a disparu depuis longtemps, il est temps pour le Royaume-Uni de s’attaquer à ce fléau. L’aide sociale ne doit plus être un choix de vie. “Si l’on veut faire des réformes sérieuses, il faut mettre fin à cette mentalité d’assistés : le travail doit devenir une condition préalable pour percevoir l’aide sociale”, a poursuivi Mead, et ses propos ont fait mouche. Même les handicapés doivent être incités à travailler. Aujourd’hui, cinq mois après cette ren- contre, le ministre du Travail et des Retraites, Iain Duncan Smith, a publié un Livre blanc sur la réforme du système de protection sociale [voir éclairage ci-contre]. Ce nouveau système fonctionnera “sous conditions” – un contrat sera passé entre l’Etat et le chômeur ; celui-ci devra tra- vailler pour l’Etat en contrepartie du ver- sement des allocations. Mais, avant même la publication de ce Livre blanc, la manière de parler des chômeurs avait déjà changé. Le gouvernement a récemment déclaré que les réformes avaient pour objectif de “briser

que les réformes avaient pour objectif de “briser Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

Dessin de Krauze paru dans The Guardian, Londres.

l’habitude du chômage de complaisance”. Il y

a encore quelques années, de tels propos

auraient été impensables. Ces réformes inspirées du système de protection sociale américain seront

radicales. Pour ce député travailliste qui approuve certains aspects de la pensée de

la nouvelle coalition, “quelque chose de plus

profond est à l’œuvre. C’est la notion de res- ponsabilité individuelle qui est en train d’être repensée. Après tous les discours sur la néces- sité de réduire les dépenses publiques, nous commençons à entrevoir ce que cette équipe veut vraiment mettre en place d’un point de vue idéologique.” Toutes les politiques du gouvernement concernant les écoles, les universités, la police, les prisons et le système de santé seraient guidées par les mêmes principes. Et ce processus – que cela vous plaise ou non – est finalement en train de donner forme et sens à cette big society qui pour l’instant restait des plus floues. Tout comme pour la réforme du sys- tème de protection sociale où c’est aux chô- meurs de se responsabiliser et de prendre l’“habitude de travailler”, la coalition sou- haite encourager la responsabilité indivi- duelle de chacun et la considère comme le seul moyen de guérir tous les maux de notre société.

Pour Tim Horton, directeur de recherche à la Fabian Society, la “grande société” de David Cameron n’est pas sans évoquer le “conservatisme compassionnel” de George W. Bush. D’après lui, certains éléments du Parti conservateur sont très influencés par le mouvement Tea Party, hostile aux impôts et à l’Etat, et qui n’est pas étranger au succès des républicains lors des élections de mi-mandat. “Les services publics financés par les impôts devraient être le meilleur exemple de cette big society, estime Horton. Mais les tories n’envisagent pas les choses sous cet angle.” Pour les observateurs, le modèle de big society a ses limites. Le P r Alan Deacon, de l’université de Leeds, spécialiste de la pro- tection sociale, juge les réformes de Iain Duncan Smith contradictoires. En effet, pour faire appliquer cette approche volon- tariste concernant les allocations chômage, il faudra une intervention plutôt musclée de l’Etat. “Il sera difficile de concilier l’auto- ritarisme voulu par ces programmes de tra- vail obligatoire avec la liberté personnelle et le désengagement de l’Etat”, souligne-t-il.

Aux Etats-Unis, les bienfaits de ces mesures font toujours débat

Aux Etats-Unis, les bienfaits de ces mesures font toujours débat. L’un de leurs farouches partisans, Charles Murray, auteur de l’ouvrage controversé The Bell Curve [La courbe en cloche, 1994, non tra- duit en français], est très influent au sein du groupe de réflexion conservateur The American Enterprise Institute. “Le Royaume-Uni a beaucoup de pro- blèmes avec la délinquance, l’assistanat, les mères célibataires, et les hommes qui sont par- faitement capables mais qui sont chômeurs de longue durée. Votre situation est pire que celle des Etats-Unis dans les années 1980 et 1990”, dit-il pour souligner l’impact des réformes

de la protection sociale. Mais d’autres voix se font entendre pour évoquer la situation de ceux qu’on appelle outre-Atlantique les “99ers” : ces chômeurs qui, après quatre- vingt-dix-neuf semaines de recherches infructueuses, voient leurs allocations sup- primées. Le pays compte actuellement 1,4 million de personnes dans cette situa- tion. Elles ne bénéficient d’aucune pro- tection sociale et n’ont pas la moindre perspective d’emploi.

Choisir la “flexicurité”

En Europe continentale, certains pays ont choisi une autre voie. Même si la durée du versement des allocations est limitée dans le temps, la protection des individus est considérée comme primordiale. De nom- breux pays ont ainsi suivi l’exemple du Danemark, où l’ancien Premier ministre social-démocrate Poul Nyrup Rasmussen avait forgé le mot “flexicurité”. La flexicurité consiste à offrir un filet de sécurité aux individus – et non des emplois – et à leur assurer une protection quand ils passent d’un employeur à l’autre. Ce système fonctionne grâce à la forma- tion continue, un soutien personnalisé aux demandeurs d’emploi et la promotion de l’égalité des chances entre hommes et femmes. Au Royaume-Uni, M. Horton est convaincu que si le gouvernement de coa- lition envisage de rogner les services publics et le rôle de l’Etat au nom de la big society, il court à la catastrophe. “Les tories puisent depuis trop longtemps leur inspiration chez les républicains améri- cains. Mais ils vont avoir du mal à importer le même genre de politique au Royaume-Uni. Le pays ne s’est pas construit sur une révolte fis- cale, et les Britanniques sont très attachés à leurs services publics. C’est d’ailleurs pour cette raison que David Cameron a passé toute sa campagne à promettre qu’il protégerait les ser- vices publics fondamentaux.” Anushka Asthana, Toby Helm et Paul Harris

Eclairage

 

Des idées pour réduire le chômage

 

Le 11 novembre, le ministre du Travail conservateur Iain Duncan Smith a dévoilé devant le Parlement britannique la plus grande réforme du régime des allocations sociales depuis les années 1940. Le but du projet, salué par les partis politiques de tous bords, est de simplifier le système d’aides pour en finir avec la “culture de l’assistanat” et réduire la fraude et les

erreurs. L’une des propositions clés consiste à rassembler la trentaine d’allocations liées à l’emploi qui existent actuellement en un seul “crédit universel”. Ainsi, les demandeurs ne devront plus faire de demandes séparées pour chaque type d’aide pour lequel ils sont éligibles (chômage, aide au logement, allocations familiales,…). Les aides seront diminuées

proportionnellement à l’augmentation des revenus. “Le ministre est déterminé à en finir avec les effets pervers du système actuel, où certains calculent qu’il est plus rémunérateur de rester à la maison plutôt que d’aller travailler”, commente le Times. Parmi les mesures les plus remarquées – et les plus critiquées – de la réforme, l’une oblige les chômeurs sans travail depuis plus d’un an

à

travailler bénévolement

sans toucher de salaire sous

peine de sanction. Par ailleurs, toute personne refusant une offre d’emploi pourrait perdre ses allocations pendant trois mois ou, en cas de refus

à

répétition, pendant trois

ans. Actuellement, 5 millions de Britanniques touchent des allocations chômage,

1,4 million d’entre eux bénéficiant de ces aides depuis près de dix ans.

28 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Europe Les élections pour renouveler le gouvernement et le Parlement de la Catalogne auront lieu
Europe
Les élections pour renouveler
le gouvernement et le Parlement
de la Catalogne auront lieu
le 28 novembre. Dans un sondage
publié le 15 novembre par le
quotidien catalan La Vanguardia,
Artur Mas est crédité de 51,9 %
des intentions de vote, contre
22,1 % pour le candidat sortant,
José Montilla. Une troisième force,
le Parti populaire catalan,
devrait émerger au Parlement.
Espagne

Les élections en Catalogne, c’est du gâteau !

Pour évoquer le socialiste José Montilla et son challenger Artur Mas, les deux principaux candidats à la présidence de Catalogne, El País file une métaphore pâtissière.

El País Madrid

C es deux-là se ressemblent comme l’œuf et la châtaigne, comme on dit en espagnol. L’un,

Artur Mas [président du parti nationaliste de centre droit Convergence et Union, CiU], est photogénique, dynamique, parle plusieurs langues, a fait des études supé- rieures et manie la langue avec assurance, armé d’une syntaxe impeccable ; l’autre,

José Montilla [Parti socialiste catalan], mal

à l’aise devant les objectifs, l’allure gauche

et maladroite, se distingue par une élocu- tion catalane hésitante qui fait rire jusque dans les cours de récré. Les deux personnalités politiques qui s’affrontent aux élections du Parlement catalan, le 28 novembre prochain, en vue d’accéder à la présidence de la Generalitat, le gouvernement régional, sont en effet issues de milieux sociaux très différents. Artur Mas est un fils de la petite bour- geoisie industrielle. José Montilla est issu de l’immigration andalouse. Natif d’Izná- jar (province de Cordoue), arrivé à Barce- lone à l’âge de 17 ans, il préside depuis 2006 le gouvernement de Catalogne, fait qui,

préside depuis 2006 le gouvernement de Catalogne, fait qui, “ Grand cirque électoral”. “Spectacle pour enfants

Grand cirque électoral”. “Spectacle pour enfants et tous publics”. “Prolongation jusqu’au 28 novembre.” Artur Mas (3 e en partant de la gauche), José Montilla (5 e ) et les autres candidats. Dessin de Ventura&Coromina paru dans La Vanguardia, Barcelone.

jusque là, semblait aussi improbable que l’entrée d’un Noir à la Maison-Blanche. Mais là s’arrêtent les différences entre l’œuf et la châtaigne, sans doute grâce à l’intervention miraculeuse de la pâtisserie catalane, parfaitement apte à mélanger œufs et marrons pour préparer des dou- ceurs typiquement automnales, tout comme elle sait mêler pignons de pin et citrouille confite dans le tortell [gâteau des Rois]. Pour le dire autrement : les cam- pagnes électorales, très longues dans cette

partie de l’Espagne, ont beau insister sur les contrastes, bien des points communs rapprochent les deux aspirants au gouver- nement catalan. Les deux candidats sont en effet de grands introvertis. Tous deux pratiquent le théâtre politique parce que la fonction les y oblige, l’un comme l’autre ont cette tradition en horreur, comme une farce dont le casting fut pendant plus de deux décennies l’œuvre de deux personnalités aussi prodigieuses que Jordi Pujol [figure

du nationalisme catalan, président de la

région de 1980 à 2003] et Pasqual Maragall [ancien maire socialiste de Barcelone qui

a succédé à Pujol à la présidence jus-

qu’en 2006]. Tous deux ont dû négocier avec leurs héritages respectifs, tous deux ont renoncé nolens, volens à la position de

divas éclairées de leurs prédécesseurs, tous deux (chacun à sa façon, évidemment) ont accepté le rôle peu gratifiant de gestion- naire efficace de la chose publique. Tous deux ont d’abord souffert, mais, au terme de ces quatre dernières années, ils sem- blent avoir trouvé un équilibre et se sentir finalement à leur aise dans la déclamation du texte qui revient à chacun. Dans le fond, l’issue du scrutin du 28 novembre qui va départager ces deux personnages tiendra davantage aux proportions des ingrédients qu’à un changement de recette, sans parler d’un changement de menu. Quel que soit le vainqueur, l’indépendance de la Catalogne

– qui, elle, constituerait un changement

brutal – n’est probablement pas pour demain. Des secousses sont à prévoir, avec l’irruption de la candidature de l’ancien président du Barça, Joan Laporta [Solida- rité catalane pour l’indépendance], mais, en principe, rien de plus ne devrait se pro- duire. Le grand monstre assoupi des consultations électorales, celui qui donne des insomnies à José Montilla comme à Artur Mas, reste un personnage connu des conflits dans les communautés auto- nomes : l’abstention. Agustí Fancelli

Autriche

Autriche

La Mairie de Vienne passe au vert

Après les élections du 10 octobre, le maire social-démocrate forme la première coalition rouge-vert dans le pays. Portrait de ses nouveaux alliés.

Falter (extraits) Vienne

N on, Christoph Chorherr ne veut pas s’entendre dire qu’il est un éternel adolescent. Mais, avec

son allure décontractée et son enthou- siasme à couper le souffle, ce (presque)

quinquagénaire donnerait un air de vieux

à plus d’un jeune député. “Depuis que je

suis entré en politique, j’attends que nous puis- sions enfin imprimer notre marque à la ges- tion des affaires”, lâche-t-il. Cela fait dix-neuf ans. Celui qui fut longtemps le chef de file des Verts viennois a pourtant déjà négocié, en 2001, une soixantaine de petits projets rouge-vert avec les sociaux-

démocrates qui tiennent la mairie de Vienne : citybikes, voies cyclables sur berges, lotissements sans voitures ou

nourriture bio à l’hôpital ont été les tours d’échauffement réussis avant la première coalition qui se constitue aujourd’hui à gauche du centre en Autriche. Tandis qu’en Allemagne le Premier ministre régional vert a pris ses fonctions en 1985 – Joschka Fischer dans le Land de Hesse – et qu’un gouvernement rouge–vert est arrivé au pouvoir à Berlin en 1998, la longue marche des écologistes autrichiens

entre en scène et rend le jeu plus palpitant que jamais. Les biographies de la chef de file du parti, Maria Vassilakou [voir Demain célèbre, p. 9], et de ses onze conseillers municipaux reflètent l’évolution sociale des trente dernières années. Le maire de Vienne devra désormais s’adapter à un par- tenaire qui, certes, a su prouver sur les bancs de l’opposition [depuis 1991] qu’il respectait les règles du système, mais dont la culture n’a rien de commun avec les méthodes autocratiques intériorisées des “camarades” de la capitale. Contrairement

tiques des Länder, les Verts de la capitale sont issus de deux milieux très distincts :

certains, comme Chorherr, sont des enfants de bonne famille ; d’autre sont des

opposants à la ligne, trop droitière à leurs yeux, de la social-démocratie autrichienne. Ce ne sont pas ces derniers qui dominent aujourd’hui les Verts, mais la “génération post-1978” – qu’incarne la première maire adjointe écologiste de Vienne, Maria Vas- silakou –, celle qui a voulu se démarquer de l’éthique du renoncement et des san- dales Birkenstock. Au lieu de dénoncer les

a

duré jusqu’au tournant des années 2000.

aux idées souvent colportées, les tensions

“réacteurs de la mort” et d’exhorter à

a fallu attendre 2003 pour que le centre

droit [ÖVP, chrétien-démocrate] rompe la loi d’airain de l’alternative grande coali-

Il

au sein des Verts viennois ne se résument pas à une opposition entre “réalistes” et “fondamentalistes”. Leur monde est net-

moins consommer, les “post-78ards” par- lent depuis toujours de qualité de vie et des bienfaits du bio. Mais c’est en faisant

tion-coalition à droite pour s’ouvrir, en

tement plus nuancé. Comme les cernes

la

synthèse entre les médiateurs aux pieds

Haute-Autriche (Linz), à une alliance avec

d’un arbre, on peut en suivre les strates :

bien sur terre, les concepteurs effrénés de

les écologistes. Maintenant que les sociaux-démo- crates de Vienne, avec le maire Michael

les plus anciens sont les militants de 1978 qui se sont mobilisés – avec succès – contre la centrale nucléaire de Zwentendorf, puis

projets, les idéologues sans faille, une res- ponsable aussi pragmatique qu’hyperpoli- tique et une brochette de solides experts

Häupl (SPÖ), s’allient aux Verts, une nou-

contre la centrale hydraulique de Hainburg

et

expertes que les Verts de Vienne arri-

velle troupe de responsables politiques

en 1984. Contrairement à leurs amis poli-

vent au pouvoir. Barbara Toth

30 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Dossier sommet de l’OTAN

Vu de Russie

Vu de Russie Pour un partenariat, mais pas à n’importe quel prix
Pour un partenariat, mais pas à n’importe quel prix

Pour un partenariat, mais pas à n’importe quel prix

Le retrait d’Afghanistan et la construction du bouclier antimissile européen sont les deux chantiers auxquels la Russie pourrait accepter d’être associée. A quelles conditions ?

Nezavissimaïa Gazeta Moscou

L sommet Russie-OTAN qui se

déroulera les 19 et 20 novembre

Lisbonne devrait voir la signa-

ture de documents importants, témoi- gnages d’une convergence accrue entre Moscou et Bruxelles sur de nombreux sujets géopolitiques brûlants. Parmi ceux- ci, le déploiement du bouclier antimissile en Europe, la livraison d’armes et d’héli- coptères russes à l’Afghanistan, la lutte contre le trafic de drogue, qui, par-delà la frontière afghane, menace, outre l’Asie cen- trale et la Russie, l’Europe elle-même. Mais aussi le “désengagement” d’Afghanistan, à savoir la possibilité pour les pays de l’Alliance de retirer leur matériel militaire et leurs hommes en passant par la Russie au lieu d’emprunter le chemin périlleux qui traverse le Pakistan. Les spécialistes affirment que cet accord nous rapportera plusieurs millions de dollars par mois. Est-ce une bonne affaire pour la Russie ? Oui, et pas seulement du point de vue financier. L’important est surtout que la Russie et l’OTAN vont ainsi renforcer leur coopération dans des domaines essen- tiels. Si un accord de collaboration sur un système de défense antimissile européen

e

à

CWS/CA
CWS/CA

“Donc, l’OTAN réduit son engagement en Afghanistan. — C’est possible, ça ?” Dessin de Danziger, New York.

est également conclu à des conditions acceptables pour Moscou, c’est-à-dire en intégrant la production de notre complexe industriel de défense au lieu de se fonder sur le seul matériel américain, la “valeur ajoutée” pour notre pays sera indéniable. Cela signifiera une reconnaissance par l’Europe de la qualité de notre armement, qui pour l’instant n’arrive toujours pas à se frayer un chemin vers ces marchés. Cependant, tout n’est pas si simple dans l’amélioration des rapports Russie- OTAN. Le bouclier antimissile sur le sol européen reste un problème. On ne sait

toujours pas quelle configuration Bruxelles compte lui donner, contre quelles menaces précisément il est envisagé, quel rôle sera dévolu à Moscou, ni qui décidera, et dans quel secteur, d’interrompre la trajectoire

d’un missile ou d’un autre engin aérien. Si la Russie n’obtient pas de statut équivalent

à celui des autres membres de l’Alliance

sur ces questions, l’accord pourrait n’être qu’un leurre médiatique. Pour ce qui est de la coopération à propos de l’Afghanistan, certains grands médias occidentaux n’hésitent pas à clamer que Moscou devrait s’impliquer plus

activement. On suggère même à la Russie de participer à une opération militaire conjointe de stabilisation. Par la suite, elle pourrait ainsi remplacer la Force interna- tionale d’assistance et de sécurité (ISAF) et les Etats-Unis. Mais notre armée n’a aucune raison de vouloir replonger dans ce rôle. Aider l’Alliance en dehors de l’Afghanistan, c’est une chose, mais aller tendre nos fronts et nos poitrines aux fusils d’Al-Qaida et des talibans, pas question. Les généraux russes avaient prévenu leurs homologues de l’OTAN qu’une guerre en Afghanistan ne tournerait pas à leur avantage. On ne les a pas écoutés. Il ne faut pas venir se plaindre aujourd’hui. Le haut commandement russe estime que l’accord sur le “désengagement” devrait à terme permettre à l’OTAN et aux Etats-Unis de quitter complètement l’Af- ghanistan. Pas forcément d’ici à fin 2011, comme le promet Washington, mais peut- être un ou deux ans plus tard. Quoi qu’il en soit, l’opération qui était censée contraindre les talibans à la paix est en train d’échouer et les Américains vont devoir partir. Natu- rellement, il vaudrait mieux que ce soit sous la protection de l’Organisation du traité de sécurité collective (l’OTSC, qui réunit Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghi- zistan, Ouzbékistan et Tadjikistan sous la houlette de Moscou), et non de la seule Russie. En effet, l’OTSC joue un rôle impor- tant dans les pays limitrophes de l’Afgha- nistan. L’OTAN devrait finir par se décider à coopérer avec cette organisation. Espé- rons que ce ne sera pas trop longtemps après le sommet de Lisbonne.

Vu d’Allemagne

Vu d’Allemagne

Nous avons besoin de la Russie

Il faut accepter la proposition de dialogue de Medvedev sur l’espace de sécurité européen.

Die Welt Berlin

L ’heure n’est plus à la rhétorique de guerre froide entre la Russie

l’Occident. Les Etats-Unis ont

et

plus que jamais besoin de la Russie comme alliée face à la menace du nucléaire iranien

et pour son soutien logistique dans la guerre en Afghanistan. L’OTAN souhaite- rait proposer à la Russie de participer à la construction d’un bouclier antimissile contre une éventuelle attaque de Téhéran. Si le Kremlin acceptait, la Russie pourrait

devenir la deuxième puissance protectrice de l’Europe. Le président Medvedev ver- rait ainsi réalisé son projet d’espace de sécurité euro-atlantique. Cela a de quoi surprendre si l’on pense que, voilà quelques semaines, la méfiance réciproque était encore de mise. Des appels lancés par quelques intellectuels occidentaux en faveur de l’intégration de la Russie au sein

de l’OTAN étaient alors restés lettre morte. Le président Medvedev semble toutefois décidé à faire évoluer les relations entre son pays et l’Occident. Selon ses propres mots, la politique extérieure russe vise en priorité le renouveau social et économique de la Russie. Sans coopération avec les pays industrialisés occidentaux, la modernisa- tion de la Russie est vouée à l’échec.

Fin octobre, le jeune chef du Kremlin

a laissé entendre, au moment où se tenait

la conférence de Munich sur la sécurité, qu’il menait sa “propre politique extérieure”,

distincte de celle de “ses prédécesseurs”. Medvedev a accepté l’invitation de l’OTAN au sommet de Lisbonne car il a compris ce geste comme une réponse codée à sa proposition de dialogue sur un espace commun de sécurité eurasiatique. Le pré- sident russe semble avoir compris que le dialogue avec l’Europe ne passe désor- mais plus seulement par des Etats comme l’Allemagne et la France, mais également par les nouveaux pays d’Europe centrale et orientale. Il a ainsi programmé une nouvelle visite en Pologne et devrait tendre la main aux Etats baltes, qui comp-

tent parmi les membres de l’UE les plus hostiles à la Russie. La France et l’Allemagne n’en restent pas moins les “partenaires stratégiques” de Moscou. C’est pourquoi Dimitri Med- vedev a salué l’appel du président allemand, Christian Wulff, à une coopération accrue dans le domaine juridique. Ce rapproche- ment pourrait contribuer à l’émergence d’une société civile en Russie, notamment dans le Caucase du Nord, qui est aujour- d’hui une zone de non-droit. L’Occident aurait tout intérêt à saisir cette chance de resserrer les liens avec Moscou. L’occasion ne se représentera peut-être pas de sitôt. Alexander Rahr*

* Directeur du Centre Berthold Beitz au sein de la “Société allemande pour la politique étrangère” à Berlin.

Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 31

Sur les relations entre la Russie et l’Alliance atlantique, lire l’interview de l’ambassadeur de Russie
Sur les relations entre la Russie
et l’Alliance atlantique,
lire l’interview de l’ambassadeur
de Russie à l’OTAN, Dmitri Rogozine,
accordée au quotidien
Kommersant.
Vu des Etats-Unis
Sur le web
www.courrier
international.com

L’Europe doit s’inventer une défense commune

En cette période de crise économique, les pays européens devraient coopérer plus activement à leur défense plutôt que de toujours compter sur les Etats-Unis.

The New York Times (extraits) New York

L a question de savoir comment tirer le meilleur parti des maigres fonds affectés à la défense ne

sera probablement pas débattue lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne. Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN, va présenter le nouveau concept stratégique de l’Alliance. Les autres points qui retiendront l’attention des participants seront l’amélioration des relations avec la Russie, la recherche d’un accord sur le bouclier antimissile et la façon de faire face aux nouvelles menaces. Cependant, l’une des plus grandes menaces qui pèsent sur l’OTAN va selon toute probabilité demeurer à l’arrière-

Les différentes armées subissent de fortes coupes budgétaires

plan : la répugnance croissante des alliés européens à affronter les conséquences de la crise financière mondiale et à intro- duire des réformes dans le secteur de la défense. Cette attitude risque, selon les experts, d’avoir des retombées dévas- tatrices sur la sécurité de l’Europe. Elle pourrait rendre les Européens encore plus dépendants des Etats-Unis au moment où le gouvernement Obama se concentre sur l’Asie et souhaite voir l’Europe assumer une plus grande part du fardeau. “Ce qui m’inquiète, c’est que plus nos alliés réduisent leurs capacités militaires, plus on regarde vers les Etats-Unis pour bou- cher les trous”, a déclaré le ministre de la Défense américain, Robert Gates, lors d’une visite à Bruxelles, le mois dernier. “A l’heure où nous sommes nous-mêmes confrontés à des difficultés, c’est un véritable sujet de préoccupation.” Les ministres des Finances européens ont été conduits par le ralentissement éco- nomique mondial à réduire les dépenses, et la défense a été durement touchée. Les budgets de l’OTAN pour l’ensemble des membres européens sont passés de 228 milliards d’euros en 2001 à 197 mil- liards d’euros en 2009 – malgré la guerre en Afghanistan et la multiplication des mis- sions de l’OTAN et l’UE. Certains pays ont commencé à appor- ter des réponses constructives à la crise

CWS/CA
CWS/CA

Sommet de l’OTAN. Dessin de Kazanevsky, Kiev.

financière. La Grande-Bretagne et la France, deux puissances nucléaires qui sont les pays les plus importants d’Europe sur le plan militaire, ont conclu le 2 novembre dernier un accord histo- rique : elles sont convenues de mettre en commun leurs équipements et leurs centres de recherche sur les missiles nucléaires. Elles ont également décidé de constituer une force expéditionnaire commune interarmées susceptible de participer aux missions de l’OTAN, de l’UE, des Nations unies ainsi qu’à des missions bilatérales.

89 programmes d’armement

Karl-Theodor zu Guttenberg, ministre de la Défense allemand, a été prié de réali- ser 14 milliards d’euros d’économies d’ici

à 2013. Il a introduit des changements radicaux dans l’armée : fin de la conscrip- tion, réduction des forces de 250 000 à 190 000 hommes, rationalisation de la chaîne de commandement et fermeture de casernes et de bases sous-employées. D’autres pays européens réduisent éga- lement leurs forces armées. Tout cela est bien beau, avance Guy Ben-Ari, qui a supervisé un rapport sur les tendances en matière de défense européenne publié ce mois-ci par le Center for Strategic and International Studies de Washington, mais réduire la taille des armées ne résoudra pas le pro- blème en soi. “Budgets affaiblis et structures réduites risquent d’avoir des effets négatifs sur les capacités et les missions de l’armée”,

explique-t-il. La seule solution, c’est que l’industrie de la défense européenne se spécialise bien davantage. Or les intérêts nationaux constituent un obstacle. Même si l’argent se fait plus rare que jamais pour le secteur de la défense, les Européens tiennent à conserver 21 chan- tiers navals, contre 3 pour les Etats-Unis. Idem avec les programmes d’armement :

“Les pays de l’UE ont 89 programmes d’ar- mement différents alors que les Etats-Unis, dont le budget de la défense représente plus de deux fois celui de l’ensemble des budgets de la défense européens, n’en ont que 27”, souligne Clara Marina O’Don- nell, du Center for European Reform de Londres.

Trop peu d’investissements

La fragmentation des marchés de la

défense européens revient cher et ne sert

à rien. “Elle empêche en outre les armées

européennes de coopérer dans des missions

internationales”, ajoute-t-elle. Et le manque patent d’investissements n’a fait qu’exacerber la situation. La part de la recherche et du développement dans le budget européen de la défense a chuté de 13,6 % entre 2001 et 2008. Les Etats-

Unis consacrent à ce secteur six fois plus que l’ensemble de l’Europe, ce qui accroît

le fossé technologique entre eux.

Aucune de ces tendances ne consti- tue une bonne nouvelle ni pour les Etats-Unis, ni pour l’OTAN ni pour les Européens. “L’Europe ne peut tabler sur

un appui durable des Etats-Unis, précise

M me O’Donnell. En ce sens, la crise finan-

cière aura peut-être du bon : l’Europe va subir une pression sans précédent pour chan- ger de comportement. C’est d’ailleurs ce que sont en train de faire la France et la Grande- Bretagne.” Cependant, tempère-t-elle, le Vieux Continent rate rarement une occa- sion de décevoir. Judy Dempsey

Retrait

 

L’Afghanistan au cœur du débat

 

Plus que les questions de nouveau concept stratégique, de bouclier antimissile ou de rapprochement avec Moscou, c’est la question afghane qui préoccupe la presse américaine. Lors du sommet de Lisbonne des 19 et 20 novembre, “Obama et ses alliés de l’OTAN vont déclarer que la situation en Afghanistan s’est suffisamment améliorée pour commencer à transférer graduellement au gouvernement afghan le contrôle de la sécurité du

pays à partir du printemps prochain”, relate The Washington Post – soit quelques mois avant la date de juillet 2011 que le président des Etats-Unis avait fixée pour le début du retrait des troupes américaines du pays. Mais, tout en annonçant ce processus de transition, l’OTAN va également notifier que les troupes alliées resteront dans le pays jusqu’en 2014. “Ces messages apparemment contradictoires sont avant tout destinés à rassurer les

opinions publiques américaine et européenne en leur montrant que la guerre en Afghanistan tire à sa fin”, souligne le quotidien américain. Pour le chroniqueur conservateur Fred Hiatt, si l’idée de repousser la date du repli est une bonne chose, “encore va-t-il falloir la vendre au public américain”. Le chroniqueur du Washington Post rappelle que Barack Obama était jusqu’alors resté assez vague sur la question, fixant à juillet 2011 le début du retrait

des troupes américaines d’Afghanistan sans jamais évoquer le fait que ce processus pourrait durer trois ans et demi de plus. Certes, “cette nouvelle date butoir convient au président afghan Hamid Karzai, ainsi qu’aux pays membres de l’OTAN”, reconnaît le chroniqueur. “Mais le président Obama va maintenant devoir expliquer aux Américains que la guerre en Afghanistan ne s’arrêtera pas l’été prochain”, conclut-il.

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Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010

Amériques Etats-Unis
Amériques
Etats-Unis

George W. tente un retour en grâce

Grâce à la publication de ses Mémoires, l’ancien président revient sur le devant de la scène en espérant convaincre ses concitoyens de reconsidérer son bilan.

The New York Times (extraits) New York

Q uand même le rappeur Kanye West déclare “comprendre” George W. Bush, il est peut-

être temps de se demander si les Amé- ricains n’ont pas commencé à changer d’avis sur leur 43 e président. Kanye West est en effet l’auteur de l’une des plus vio- lentes attaques lancées contre Bush au cours des huit ans de mandat de celui- ci : [indigné par le retard mis par la Maison-Blanche à réagir à l’ouragan Katrina qui avait dévasté en 2005 La Nouvelle Orléans, ville majoritairement noire] il avait accusé Bush de ne pas se soucier des Africains-Américains. Mais quand il a appris, fin octobre, que Bush considérait cette critique sur sa gestion de l’après-Katrina comme le pire moment de sa présidence, le rappeur est revenu sur ses propos lors d’une émis- sion de radio à Houston. Il a rappelé qu’il avait lui-même été accusé de racisme en 2009, après avoir fait irruption sur la scène des MTV Awards [un gala qui récompense chaque année les meilleurs vidéoclips aux Etats-Unis] pour contes- ter le prix attribué à la chanteuse blanche Taylor Swift. Selon lui, cette expérience lui a permis de comprendre comment ses critiques avaient touché Bush. “Je me sens plus proche de lui à un niveau humain”, a-t-il dit. Le reste du pays se sent-il prêt à reconsidérer Bush ? Cela reste à voir, mais, après presque deux ans de silence, au moment où son successeur est dans les

ans de silence, au moment où son successeur est dans les “Grâce à lui, j’ai l’air

“Grâce à lui, j’ai l’air moins nul…”

A gauche, Obama lisant les Mémoires de Bush. A droite, Bush lisant le journal : “Obama

à mi-mandat. Sondages en baisse”.

Dessin de Walt Handelsman paru dans Newsday, Etats-Unis.

cordes, Bush sort de l’exil qu’il s’est imposé pour défendre son bilan et définir sa place dans l’Histoire. Il vient ainsi de publier ses Mémoires et, dans la foulée, a entrepris une tournée des talk-shows. Il a également inauguré, le 16 novembre, le centre qui accueillera ses archives présidentielles. Toute cette activité est en train de faire évoluer la place qu’il occupe dans la société américaine.

“Alors, je vous manque ?”

La plupart des Américains ne le regardent toujours pas d’un bon œil. Outre l’inva- sion de l’Irak, on lui reproche d’avoir approuvé l’utilisation de la simulation de noyade [waterboarding] lors d’interro- gatoires de présumés terroristes et pré- sidé à la plus grande crise financière que le pays ait connue depuis 1929. Bush reste l’objet de railleries : il est pour beau-

coup un président qui a échoué, respon- sable des problèmes économiques et de politique étrangère d’aujourd’hui. Et pourtant, au moment où Obama devient de plus en plus impopulaire et où des tee- shirts à l’effigie de Bush portant la men- tion “Alors, je vous manque ?” sont vendus à quelques pas du Capitole, à Washington, certains sondages laissent entendre que l’opinion se radoucit concernant l’ancien président. La stratégie “c’est la faute à Bush” employée par Obama au cours de la campagne pour les élections législatives de mi-mandat n’a pas empêché les Amé- ricains de redonner la majorité aux répu- blicains à la Chambre des représentants et de leur faire gagner des sièges au Sénat. “Les attaques contre le président Bush sont désormais périmées”, déclare Don Ste- wart, porte-parole du sénateur républi- cain du Kentucky Mitch McConnell. “Les démocrates ont passé leur temps à attaquer le président Bush et ils ont été défaits.” Les démocrates, pour leur part, espèrent que la réapparition de Bush leur permettra de piéger les nouveaux élus républicains au Congrès. Pour le stratège Mark Mellman, la tournée de Bush est “une excellente nou- velle pour les démocrates”, et il précise : “Le Parti républicain a eu de la chance qu’il se soit fait oublier et que personne n’ait pensé à lui le 2 novembre, jour des élections. Sa réapparition sur la scène nationale va ren- forcer l’opinion négative que les Américains ont du Parti républicain.” A de rares exceptions – par exemple pour aider les victimes du tremblement de terre en Haïti –, Bush est demeuré invisible depuis qu’il a quitté ses fonc- tions, décidé à ne pas compliquer la vie de son successeur par des commentaires sur les affaires courantes. Même s’il fait

actuellement la promotion de Decision

Points [Instants décisifs], son livre, paru le 9 novembre, il refuse de discuter des enjeux politiques du moment. Dans son ouvrage, il n’a que des choses aimables à dire sur Obama et ne mentionne ses choix politiques que pour le féliciter d’avoir envoyé des troupes supplémen- taires en Afghanistan. Quand l’anima- trice Oprah Winfrey a tenté de l’amener

à se prononcer sur les chances de Sarah

Palin de se faire élire à la présidence, il

a éludé : “Ne me demandez pas de replon-

ger dans le bain.” Jusqu’à présent, M. Bush s’est con- centré sur l’écriture de son livre, avec l’aide de Christopher Michel, l’une de ses anciennes plumes de la Maison- Blanche. Il a également donné des confé- rences rémunérées, récolté des fonds pour sa bibliothèque présidentielle et créé son institut de politique publique. Le 16 novembre, il a animé la cérémonie d’inauguration du Centre présidentiel George W. Bush sur le campus de la South Methodist University (SMU), à Dallas.

[Depuis Herbert Hoover, les présidents des Etats-Unis laissent, après avoir quitté

le pouvoir, les archives de leur présidence

répertoriées sous forme d’une “biblio- thèque” à leur nom. Bush a voulu asso- cier à la sienne un centre de recherche, appelé Freedom Institute, dont la mis-

sion est proche de celle d’un think tank.]

Il souhaite que cet institut lui permette

de peser dans le débat politique à sa manière. “Il veut s’impliquer dans la poli- tique, mais avec des projets à long terme”, déclare James K. Glassman, le directeur général de l’établissement.

L’Histoire tranchera

La réputation de M. Bush va-t-elle évo- luer avec le temps ? Nombre de prési- dents ont vu leur image s’améliorer après avoir quitté le pouvoir, par exemple Harry S. Truman, Dwight D. Eisenhower, Ronald Reagan et Bill Clinton. Même Lyndon B. Johnson et Richard M. Nixon ont vu leur cote remonter. Toutefois, leurs défaillances semblent inscrites de façon indélébile dans les livres d’histoire. Bush répète depuis des années que l’Histoire finira par poser un regard plus positif sur sa présidence. Son courage pour faire face au terrorisme internatio- nal et protéger le pays contre d’autres attentats après le 11 septembre 2001 sera, selon lui, reconnu, tout comme son ambition de défendre la liberté à l’étran- ger. Peut-être même que, si la situation en Irak s’améliore enfin, son ambition d’implanter la démocratie dans une région jadis hostile sera réalisée. “Quel que soit le verdict sur ma présidence, je sais bien que je ne serai pas là pour l’entendre, écrit-il. C’est une décision qui appartient à l’Histoire.” Peter Baker

franceinter.com EUROPE José-Manuel Lamarque et Emmanuel Moreau, les dimanches à 15h30 avec Gian Paolo Accardo
franceinter.com
EUROPE
José-Manuel Lamarque
et Emmanuel Moreau,
les dimanches à 15h30 avec Gian Paolo Accardo de Courrier International.
21 novembre : L’Europe dans le monde
28 novembre : La Belgique dans tous ses Etats
34 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010 Amériques Kennesaw
34 Courrier international | n° 1046 | du 18 au 24 novembre 2010
Amériques
Kennesaw
(GÉORGIE)
ÉTATS- Atlanta
UNIS
400 km
FLORIDE
Etats-Unis

A Kennesaw, un bon citoyen est un citoyen armé

Depuis 1982, posséder une arme est obligatoire dans cette petite ville de Géorgie. Pour les habitants, c’est devenu un véritable mode de vie. Reportage.

Financial Times (extraits) Londres

A première vue, rien ne distingue Kennesaw (Géorgie) des autres petites villes américaines. Les

rues de son centre historique sont bordées d’arbres où les cigales chantent en été. Son musée de la Guerre de Sécession raconte l’histoire des affrontements entre confé- dérés et yankees dans la région et, le samedi après-midi, les gens du coin se bousculent pour garer leurs 4 x 4 sur les parkings des centres commerciaux des environs. Cette ville, située à une demi-heure de route au nord d’Atlanta, est pourtant unique : c’est le seul endroit des Etats-Unis où la possession d’armes à feu est obliga- toire. En 1982, le conseil municipal de Kennesaw a en effet pris à l’unanimité un arrêté imposant aux habitants de posséder au moins une arme à feu et des munitions dans le but d’“assurer la sécurité et le bien- être général de la ville”. Une réaffirmation du deuxième amendement de la Constitu- tion américaine [qui garantit le droit de posséder une arme] et une réaction contre la réglementation adoptée en février 1981 par la ville de Morton Grove, dans l’Illinois, qui interdisait les armes à feu sur le terri- toire de la commune.

50 % des foyers ont une arme

“C’était avant tout un acte de protestation”, se souvient Fred Bentley, le juriste qui a rédigé l’arrêté. Il garde un revolver de calibre 38 près de son lit et possède deux fusils de chasse à double canon. Les habitants de Kennesaw avaient été scandalisés par la réglementation de Morton Grove, mais aussi par la réaction de la presse, “applaudissant cette initiative contre les armes à feu, considérées comme mauvaises en soi”, souligne Robert Jones, président de la société historique de Ken- nesaw et détenteur d’un 357 Magnum. L’Union des libertés civiles américaines a intenté un recours contre l’arrêté de Ken- nesaw, mais la Cour fédérale ne lui a pas donné gain de cause. La ville a toutefois ajouté une clause exemptant de l’obliga- tion de posséder une arme les objecteurs de conscience, les criminels, les personnes atteintes de troubles mentaux, ainsi que celles qui n’avaient pas les moyens de s’en acheter.