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Comme nous avons changé !

La saga inédite de 50 ans de bouleversements


socioculturels

Alain de Vulpian
Alain de Vulpian, fondateur en 1954 de la Cofremca, est président du conseil de
surveillance de Sociovision. Il a mis à profit son expérience d’ethnologue avant-gardiste
et de consultant pour développer une approche non conformiste de la sociologie et de
l’anthropologie du changement social. Dans A l’écoute des gens ordinaires. Comment ils
transforment le monde (Dunod, 2004), il étudie les courants socioculturels qui traversent
nos sociétés et la modernité de notre époque à partir de milliers d’interviews accouchées
comme autant d’histoires de vie. Les dynamiques de changement sont ici éclairées d’un
jour nouveau, dans le but de révéler à chacun ses potentiels. Ce processus de civilisation
doit aboutir à une « nouvelle gouvernance » : celle des gens ordinaires, capables de
promouvoir autonomie, vitalité, paix et, finalement, bonheur. Un livre original pour mieux
comprendre et agir sur une société en devenir.
Fondateur de la Cofremca, puis de Sociovision, vous avez, depuis les années
cinquante, observé les bouleversements socioculturels des sociétés modernes,
sans pourtant jusqu'alors faire paraître vos réflexions. Pourquoi publier cet
ouvrage maintenant ?
Diriger une boîte de services et de conseil, la faire vivre pendant cinquante ans est une
activité extraordinairement prenante. Depuis ma retraite, j’ai pris du recul, sans pour
autant me désintéresser de nos activités. Mon souci d’intérêt général a pris le pas sur
tout le reste. J’ai alors voulu écrire un livre afin d’alerter les gens, à la lumière des
évolutions des cinquante dernières années, sur les risques de la situation actuelle.

Qui sont ces gens « ordinaires » ?


Nous sommes tous des gens ordinaires. Mais certains d’entre nous sont en plus des gens
extraordinaires. Ils peuvent être dirigeants d’entreprises, hommes politiques, juges ou
journalistes : ils ont du pouvoir et de l’influence, ce qui n’est pas ordinaire. Modernes
dans leur quotidien, leur activité les place au sommet de leur activité professionnelle et
en fait dès lors des gens extraordinaires. Cette dualité est évidente. Il est
fondamentalement intéressant d’observer ce qui arrive aux gens ordinaires qui forment
la cellule de base de nos sociétés, même si les gens extraordinaires pèsent aussi sur le
devenir des choses : ce sont donc les gens ordinaires, les plus nombreux, auxquels je
m’intéresse ici.
Vous décrivez les années cinquante et soixante comme celles de « la première modernité
».

Quels sont les principaux moteurs de la société d'alors ?


Ces années marquent en fait l’apogée de la première modernité. Tout le processus de
civilisation paraît alors animé par une quête d’émancipation et de bonheur-plaisir.
Les gens livrent un combat contre eux-mêmes et contre les pesanteurs de la société.
Mais ce qui est en fait une quête de bonheur se déroule dans un contexte où les morales,
les conventions et les idéologies anciennes sont très prégnantes. Les femmes, qui sont à
la pointe de ce combat, doivent se libérer de l’autorité du père et du mari ou encore des
tâches ménagères, tout en restant responsables. L’ouvrier doit se libérer du travail
harassant, mais sans encore réclamer le droit au bonheur car le travail demeure sérieux,
sinon sacré. Des rêves prennent alors la forme de mythes moteurs : le grand amour, le
grand soir, les grandes vacances, la grande bouffe...
Par ailleurs, dans une société encore marquée par le poids des hiérarchies, la quête
d’ascension est fondamentale. On cherche à grimper des échelles : celles de l’opulence,
du standing et de la mode. La société crée donc des systèmes pyramidaux où le but est
d’aller toujours plus haut. Pour y parvenir, les individus achètent des « signes »,
constitutifs de la fameuse course à la consommation. Ces signes – qui permettent de se
distinguer ou de se reconnaître – relèvent du « mimétisme hiérarchique ».

La première modernité révèle donc une société à la fois libre et soumise. « Le


polysensualisme », que vous situez comme le courant central de la seconde
modernité, a-t-il provoqué l'émancipation des sociétés occidentales ?
La première modernité a déjà permis aux gens de s’émanciper de certains carcans –
paroisses, familles, traditions, etc. – mais de façon très limitée. Le courant que j’ai appelé
« polysensualiste » a effectivement façonné une forme d’affranchissement bien plus
importante encore. Dès le début des années 50, nous avons perçu son cheminement
dans nos enquêtes de terrain. Les jeunes Suédois – pourtant luthériens, prudes, sinon
froids – témoignaient de cette émergence de sensation-émotion : sensation de peau, de
chaleur, de bien-être, de confort. Lors d’une étude sur les savonnettes pour Unilever,
nous avons pu voir se confirmer cette impression chez les femmes. Ces sensations
n’étaient d’ailleurs pas théorisées mais ressenties. Les sens tactiles, olfactifs, gustatifs et
proprioceptifs prenaient le pas sur le sens prédominant de notre culture : le visuel. Si
notre culture s’était jusqu’alors construite sur un primat écrasant de la raison et de la
cognition, sur la répression des sensations et des émotions, ces dernières étaient en voie
de désinhibition. Parallèlement, l’intuition, tel un radar social, émergeait chez les gens.
Cette aventure prodigieuse explique mieux notre présent. En réintégrant « l’animal » en
eux, ces gens ne sont plus seulement des individus, mais de vraies personnes. Elles font
l’apprentissage de leur autonomie et ne rêvent plus au grand bonheur, mais aux micro-
bonheurs qu’elles créent : des affections, des relations douces, la paix de l’esprit.

« La société se délite. » « L'incivisme fait des ravages. » Ces constats sont


souvent repris par les observateurs de la société et relayés dans les médias.
Est-ce aussi votre impression ?
Pour moi, c’est une totale illusion d’optique : la société d’avant se délite certes, mais au
profit d’une nouvelle société, en train de se construire. Depuis les années 70, en Europe
comme aux États-Unis, les modernes fuient la société institutionnelle sur la pointe des
pieds. Les mouvements de jeunesse, la famille, l’Église, les classes sociales, les syndicats
et les partis politiques... tous sont affectés, mais au profit d’un nouveau tissu en voie de
constitution. C’est celui des réseaux, des halos et des mouvances, imbriqués,
enchevêtrés, interdépendants. Les gens deviennent plus intégrés, vitaux et autonomes ;
ils se connectent et se déconnectent à leur façon, sans s’engager définitivement. Ce
nouveau tissu s’auto-organise et s’autorégule et constitue une mutation anthropologique
de première grandeur.
Dans cette société, les sociosystèmes spontanés et informels qui réunissent les gens
entre eux ne sont plus hiérarchiques et pyramidaux, mais de plain-pied. On ne regarde
plus en haut, mais à côté, à son niveau. C’est un appel d’air formidable pour une
transformation des technologies de la communication qui sont passées du massif au
micro, alimentant, à leur tour, la transformation sociale.
Par ailleurs, les associations pullulent et réunissent ce que j’appellerais des «
entrepreneurs civiques », des docteurs de la société. Une immense société civile, capable
d’entrer en dissidence avec les pouvoirs établis, est en train de s’organiser. On peut la
mesurer à travers les mouvements alter-mondialistes ou l’opposition des sociétés civiles
anglaises et espagnoles à la guerre en Irak, ou encore à la vague d’émotion suscitée par
la mort de Lady Di. Loin de se déliter, ces mouvements de société posent en fait de gros
problèmes à tous les pouvoirs installés.

Face au sentiment diffus d'angoisse devant l'avenir qui parcourt l'époque


actuelle, vous appelez de vos vœux une nouvelle gouvernance. Quels en
seraient les contours ?
La situation actuelle est bloquée. De nouveaux possibles doivent être inventés. Trois
angles sont ici à considérer.
Le premier concerne un réel besoin d’approfondissement de la démocratie chez nos
concitoyens. Le problème de la représentation de nos élus me paraît crucial. Députés,
dirigeants syndicaux ou chefs de partis apparaissent plus désignés par les pouvoirs que
par les citoyens. Il y a par ailleurs chez les gens modernes un fort désir de participation
plutôt que de représentation. Cette participation touche à ce qui les intéresse ou les
concerne directement. Ils veulent pouvoir dire leur mot. Ce besoin d’une démocratie plus
participative ne sera pas évident à appliquer.
Le deuxième angle relève de ce que j’appellerais la « thérapie sociale ». Le nouveau tissu
social dont je parlais plus haut, qui tisse des réseaux et produit des collectifs en tout
genre, a une étonnante capacité à s’autoréguler et ce, sans créer particulièrement de
désordre. Pourtant, des pathologies continuent de se développer à côté : le malheur,
l’exclusion, le manque d’amour, le travail trop contraignant, le stress provoquent bien
des réactions négatives qui, au-delà d’un certain seuil, débouchent sur des
antagonismes, des isolats. Ceci explique notamment les communautarismes. Il faut donc
une gouvernance sociétale qui soigne ces maladies. Or les pouvoirs locaux s’avèrent
aujourd’hui assez incapables de traiter ces problèmes-là. Les initiatives civiques y
arrivent un peu mieux.
Le troisième angle découle d’un besoin fort pour des décisions d’intérêt général. Dans le
système d’avant, l’État était réputé détenteur de l’intérêt général. Désormais, les gens
perçoivent l’État comme partisan, notamment vis-à-vis des fonctionnaires, des partis
politiques au pouvoir ou de la classe politique dans son ensemble. Ce phénomène est
aussi tangible au niveau des grandes entreprises où les décisions ne paraissent plus aller
dans le sens du bien de l’établissement. Le besoin est donc fort que se mettent en place
des systèmes conduisant à la prise de décisions d’intérêt général, tant nationales
qu’internationales.
Je crois d’ailleurs que les années 90 ont marqué l’ébauche d’une gouvernance nouvelle.
L’auto-organisation prend en charge une partie de la thérapie sociale. Les sociosystèmes
dans les entreprises, dans les sociétés civiles nationales et internationales ont une réelle
capacité à bloquer les décisions des pouvoirs qui ne paraissent pas conformes à l’intérêt
général. L’autorité et la légitimité des États sont partout entamées. Même très puissant
comme c’est le cas en France, l’État a du mal à asseoir ses décisions. Le système
international des États souverains, hérité des traités de Westphalie, est usé jusqu’à la
corde. Parallèlement, les ONG prennent un pouvoir considérable.
Toutes ces évolutions préparent à mon avis l’accouchement d’une nouvelle
gouvernance : celle où les États favoriseraient les évolutions positives des auto-
organisations ; celle où les pouvoirs feraient l’apprentissage du pouvoir doux – par
l’influence, la catalyse, les opportunités, plutôt que par la force ; celle où, finalement, les
États accepteraient de se voir, non pas en position de supériorité, mais de plain-pied avec
la société.

Votre expérience vous invite à penser que la connaissance des mécanismes


sociaux peut nous aider, non pas à établir des prévisions, mais à anticiper des
avenirs possibles en ébauchant des scénarios. Quels scénarios envisagez-vous
pour les décennies à venir ?
Quelques grandes familles de scénarios sont envisageables. Si l’accouchement de cette
nouvelle gouvernance ne se fait pas, on va vers des turbulences et des troubles
importants. Les grands défis de l’époque – le climat, le terrorisme, les épidémies... – ne
seront pas relevés. Un scénario que j’appellerais « antagonique » est alors possible mais
c’est, à mon avis, le moins probable : le monde se séparerait en des camps guerriers tels
qu’on les a connus au XIXe et au XXe siècle. L’Islam et la chrétienté, les civilisations ou
les principaux porteurs de sens pourraient ainsi s’opposer.
Je perçois comme plus probable un scénario du « nouveau Moyen Age », mélange de
Moyen Age et de new age : les turbulences et les émiettements seraient contrebalancés
par la communication en réseaux. Des États autoritaires se maintiendraient, mais ne
seraient pas majoritaires. Les mafias en tout genre croîtraient, mais au milieu d’îlots de
bonne gouvernance et de bonne civilisation.
La dernière famille de scénario est le fruit d’une vision plus humaniste où une
gouvernance sociétale avisée ferait tache d’huile de pays en pays. L’Europe est déjà une
tentative tout à fait intéressante dans cette direction. Une gouvernance mondiale
pourrait émaner d’un concert d’interdépendances : des agences de régulation officielles
ou officieuses, mais réelles, s’installeraient au détriment d’un pouvoir central fort. Il y
aurait pourtant une gendarmerie mondiale. Dans le meilleur des cas, elle serait sous
contrôle mondial ou d’une alliance dominante, mais plus probablement sous le contrôle
des États-Unis si, d’ici là, ils n’ont pas provoqué trop de réactions de rejet.
Ces scénarios restent bien évidemment vagues, mais il est important de les envisager
plutôt que d’établir des prévisions impossibles au milieu de tant de complexité.

A qui destinez-vous votre ouvrage ?


Je l’ai d’abord écrit pour moi, afin de me clarifier les idées, et pour mes collègues, afin
d’alimenter la discussion. J’ai pensé à ceux qui, pour leurs études ou par intérêt, sont
concernés par les sciences sociales appliquées à la société d’aujourd’hui. Je crois qu’il est
aussi écrit à destination de ceux qui se sentent une âme citoyenne et qui s’intéressent
aux progrès de l’homme. S’ils pouvaient le lire, même pour le critiquer, j’en serais ravi !
Enfin, plus largement, j’ai pensé aux gens ordinaires tout comme aux dirigeants ou aux
gouvernants, afin, peut-être, de les aider à enrichir leurs visions de l’avenir.
© DUNOD EDITEUR, 20 Janvier 2004