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UN SIECLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

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UN SIECLE DE MIGRATIONS MAROCAINES 1

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES 2

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

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MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES 2

SOMMAIRE

UN SIECLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

PRÉSENTATION

LE MAROC MIGRATOIRE ENTRE MONDIALISATION ET MÉMOIRE VIVE Gildas Simon, Professeur émérite de géographie, Université de Poitiers

IMMIGRATION ET ÉMIGRATION :

LA NOUVELLE LOI MAROCAINE Abdelkrim Belguendouz, Professeur de sciences économiques à l’Université Mohammed V – Agdal, Rabat

LES MIGRATIONS MAROCAINES ET LEURS RELATIONS AVEC LE MAROC Mohamed Charef, Enseignant-chercheur, département de géographie de l’Université Ibn Zohr, Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir

L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE M’Hamed Wahbi, Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir

LES MIGRATIONS DE TRAVAIL AU MIROIR DE LA POÉSIE BERBERE Claude Lefébure, CNRS Paris

POUR UNE HISTOIRE DES MIGRATIONS MAROCAINES EN FRANCE Mustapha Belbah, Groupe d’analyse des politiques publiques (GAPP-CNRS) et Patrick Veglia, Chargé d’études à Génériques, Paris

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES FRANÇAISES Patrick Veglia, Chargé d’études à Génériques, Paris

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Veglia, Chargé d’études à Génériques, Paris 3 5 Migrance generiques2@wanadoo.fr 7 34, rue de

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Migrance

generiques2@wanadoo.fr

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34, rue de Citeaux 75012 Paris Téléphone : 01 49 28 57 75

Télécopie : 01 49 28 09 30 Courrier électronique :

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http://www.generiques.org Numéro de commission paritaire : 73784

Directeur de la publication :

Saïd Bouziri

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Comité de rédaction :

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Mustapha Belbah, Marc Bernardot, Hassan Bousetta, André Costes (), Yvan Gastaut, Alec Hargreaves, Smaïn Laacher, Anne Morelli, Nouria Ouali, Benjamin Stora, Jalila Sbaï, Patrick Veglia, Djamal Oubechou

Coordination éditoriale :

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Driss El Yazami

Secrétariat de rédaction :

Laurence Canal,

Sarah Clément,

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Delphine Folliet,

Patrick Veglia

Ont participé à ce numéro :

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Elkbir Atouf, Mimoun Aziza, Mustapha Belbah, Abdelkrim Belguendouz, Hassan Bousetta, Mohamed Charef, Yvan Gastaut, Claude Lefébure, Gildas Simon, Patrick Veglia, M’Hamed Wahbi

SOMMAIRE

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

LES MAROCAINS EN FRANCE DE 1910 À 1965 :

HISTOIRE D’UNE MIGRATION PROGRAMMÉE

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Coordination du numéro :

Elkbir Atouf,

Mustapha Belbah

Docteur/chercheur en Histoire sociale contemporaine

Couverture :

UN SIECLE ET DEMI D’ÉMIGRATION RIFAINE :

Haut gauche :

DE L’ÉMIGRATION SAISONNIERE À L’ÉMIGRATION PERMANENTE Mimoun Aziza, Professeur d’histoire contemporaine, Faculté des lettres et des sciences, Meknès

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Rue des Archives. Bas droit : Bloncourt/Rue des Archives. Autres photos : Associations des Marocains de France.

LES CONFLITS DANS L’AUTOMOBILE EN FRANCE AU DÉBUT DES ANNÉES 1980 :

Crédits photos :

Agence Rue des Archives,

UN MOUVEMENT SOCIAL MAROCAIN ? Yvan Gastaut, Maître de conférences en histoire contemporaine, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, Université de Nice Sophia-Antipolis

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Gérald Bloncourt/ Rue des Archives, Association des Marocains de France, Fonds Génériques

MIGRATIONS MAROCAINES :

Maquette : Antonio Bellavita

UN ENJEU POUR DEMAIN Hassan Bousetta, Université de Liège

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Imprimerie : Montligeon

Université de Liège 97 Imprimerie : Montligeon UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES 4 Ce numéro a

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

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: Montligeon UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES 4 Ce numéro a été réalisé en collaboration avec

Ce numéro a été réalisé en collaboration avec le Centre de documentation, d’information et de formation en droits de l’Homme de Rabat.

Migrance est publié avec le concours du Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (FASILD) et du ministère de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale (Direction de la population et des migrations).

PRÉSENTATION

Présentation

S elon les chiffres du ministère maro- cain des Affaires étrangères, plus de deux millions de Marocains résident aujourd’hui hors du pays, soit plus de 7 % de la population. 80 % de ces émi- grés vivent en Europe, 13 % se répar- tissent entre les différents pays arabes

et un peu plus de 5 % vivent en Amérique (Canada et États-Unis d’Amérique). Ces chiffres, qui ne concernent que les personnes inscrites auprès des consulats, suffisent pourtant à montrer l’ampleur

du phénomène.

Dans le mouvement général des migrations inter- nationales ce fait est relativement récent. Il s’accé- lère paradoxalement à partir de la seconde moitié des années soixante-dix, au moment même où la plupart des pays d’Europe occidentale suspendent l’immigration de travail et continue à progresser alors que ces mêmes pays décident de fermer leurs frontières devant de nouvelles immigrations. Le nombre de Marocains en France a augmenté de 90 % entre 1974 et 1986, passant de 300.000 à plus de 575.000. Il se situerait aujourd’hui autour de 900.000.

Depuis l’indépendance du pays en 1956, le nombre d’émigrants n’a donc cessé de croître et la base sociale de l’émigration de s’élargir jusqu’à concerner aujourd’hui pratiquement toutes les couches sociales et toutes les régions du royaume. Cette généralisation de l’émigration s’accompagne d’une globalisation en ce qui concerne les destina- tions. Elle n’est plus limitée à l’Europe occidenta- le où les Marocains se classent parmi les premières communautés d’immigrés en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie, mais concer- ne aujourd’hui les cinq continents.

Généralisée et globalisée, l’émigration maro- caine a également connu durant les trente dernières années d’importantes transformations sociologiques et démographiques. La féminisation, le rajeunisse- ment avec l’émergence de seconde et de troisième générations témoignent d’un processus de séden- tarisation largement avancé. Ces dynamiques s’accompagnent d’une volonté d’intégration de plus en plus affirmée dans les pays d’accueil. Celle-ci se manifeste notamment par l’accroissement des mariages “ exogames ” et par le nombre de ceux qui

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Celle-ci se manifeste notamment par l’accroissement des mariages “ exogames ” et par le nombre de

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acquièrent la nationalité de leur pays d’accueil. La communauté marocaine en France fournit, depuis le début des années quatre-vingt-dix, le premier contingent d’acquéreurs de la nationalité françai- se avec une moyenne annuelle de 10.000 naturali- sations.

*)- Les contributions qui ne sont pas reprises dans ce numéro, seront intégrées lors de la publication des actes du colloque (NDLR).

Depuis les accords Schengen et le renforcement des réglementations européennes sur l’immigration en provenance des pays du Sud, nous assistons à deux phénomènes jusqu’ici inédits dans la migra- tion marocaine. D’une part, le Maroc devient de fait une zone d’attente, de transit et donc d’immigra- tion, pour tous ceux qui ne parviennent plus à accé- der à l’espace européen par des moyens légaux, ce qui implique entre autres des effets altérant les capacités de régulation de l’État marocain. D’autre part, un phénomène de “ contagion ” migratoire se développe. Il s’alimente des carences de l’État et des frustrations de tout ordre qui touchent des caté- gories jusque là épargnées telles les diplômés, les professionnels qualifiés, les cadres supérieurs et parfois même des fonctionnaires.

Génériques et le Centre de documentation, d’information et de formation en droits de l’Hom- me, avec le concours scientifique de l’observatoire régional des migrations - Espaces & Sociétés (ORMES), l’association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM) et la Chai- re Unesco “ migration et droits humains ”, ont orga- nisé les 13, 14 et 15 juin 2003 un colloque interna- tional intitulé “ Entre protection des droits et mon- dialisation – Dynamiques migratoires marocaines :

histoire, économie, politique et culture ”. L’objec- tif de ce colloque visait autant à faire un état des lieux sur les dynamiques migratoires marocaines contemporaines qu’à valoriser les travaux, de plus en plus nombreux, sur ce sujet. Ce numéro de Migrance, qui reprend les communications consa- crées à l’histoire des migrations marocaines, s’ins- crit dans cette démarche (*) .

l’histoire des migrations marocaines, s’ins- crit dans cette démarche (*) . 6 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

l’histoire des migrations marocaines, s’ins- crit dans cette démarche (*) . 6 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

LE MAROC MIGRATOIRE

Le Maroc migratoire entre mondialisation et mémoire vive

T outes sortes d’enjeux se profilent et s’entremêlent autour des migrations sur notre planète engagée dans une nouvelle mondialisation, enjeux locaux autant qu’internationaux, enjeux géopolitiques autant que de société (dans les pays d’origine, lut-

te contre la pauvreté, enjeux affectifs et éducatifs, dans les pays d’accueil à espérance de vie prolon- gée, apports de population active et de compétences), enjeux culturels et symboliques autant que maté- riels. Si la culture n’est pas le moteur principal de la migration, elle en est, par contre, l’un des vec- teurs actifs, non exclusif des autres. Tout au long de l’histoire des hommes, une des fonctions essentielles des migrations n’a-t-elle pas été, au final, d’articu- ler, de relier entre eux les différents segments cul- turels et sociaux de l’humanité ?

Notre mise en commun des connaissances et de la réflexion sur les dynamiques migratoires maro- caines exprime fortement cette conception ouver- te de la culture. Tout en reconnaissant la spécifici- té et l’apport de chaque culture, et sans verser dans une vision angélique des rapports entre individus et entre sociétés, en dépit aussi de “ la face sombre ” des réalités migratoires (trafics en tous genres, ali-

mentation ou support de réseaux terroristes), nous affirmons préférer ce qui rapproche et unit les hommes, à ce qui les sépare, les divise, ou a fortio- ri à ce qui les oppose.

Penser globalement les migrations Pour le chercheur, constater que les migrations d’aujourd’hui signent les déséquilibres et les contra- dictions du monde actuel ne suffit pas ou ne suffit plus. Le problème qui se pose à la fois sur le plan de l’analyse scientifique, mais aussi de la réflexion éthique est : comment pouvons-nous construire une réflexion qui prenne en compte l’ensemble des réa- lités des nouvelles migrations et de mobilité inter- nationale, et pas seulement celles de l’immigration ou de l’émigration, une réflexion qui soit aussi atten- tive aux aspirations des sociétés de départ, qu’aux inquiétudes tout aussi légitimes des sociétés de tran- sit ou d’accueil ?

Les migrants d’aujourd’hui, qu’ils soient maro- cains ou de toute autre nationalité, ont parfaitement intégré qu’ils fonctionnent désormais à l’intérieur d’espaces transnationaux de plus en plus étendus, de plus en plus complexes, qui leur offrent donc toutes sortes de possibilités et d’opportunités. Mais globaliser l’interrogation dans l’ensemble du champ

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donc toutes sortes de possibilités et d’opportunités. Mais globaliser l’interrogation dans l’ensemble du champ 7

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migratoire ne veut pas dire la contourner, en ins- trumentalisant le changement d’échelle pour dévier les aspects problématiques ou délicats de la ques- tion, mais c’est essayer de reconnaître, de com- prendre les interactions, les interdépendances fonc- tionnant de part et d’autre dans l’ensemble des espaces humainement concernés par ces mobilités transnationales. C’est se laisser interpeller par la géographie globale de l’interrogation migratoire, au lieu de l’enfermer dans la seule logique, dans la seu- le perception de l’émigration, de l’immigration et/ou de l’intégration.

Mondialisation, mutations, et transnationalisation des migrations marocaines Le Maroc de 2003 est indiscutablement à un moment clé, à un tournant ou à un carrefour de son histoire migratoire. La migration marocaine, dont les traditions migratoires vers les autres pays musul- mans et africains sont anciennes, a été longtemps tournée vers l’ancienne métropole coloniale dans le cadre de relations de dépendance (il y a pratique- ment un siècle, les premiers migrants marocains partaient travailler en France dans les raffineries de sucre de Nantes et de Marseille). Elle fut ensui- te associée à partir des années 1980 à toute la muta- tion du système socioéconomique et réglementaire sud-européen, et travaillée en profondeur par deux processus puissants, apparemment contradictoires :

la mondialisation et l’ancrage dans la durée.

Les migrations marocaines sont quasi-emblé- matiques de cette approche des nouvelles mobili- tés, de la mondialisation des flux et des dynamiques, des aspirations et des frustrations des sociétés où qu’elles soient, au nord ou au sud, et quels que soient leurs vécus et leurs héritages culturels. Il n’est pas dans mon propos de vouloir entrer dans l’analyse de la notion particulièrement complexe de mondiali- sation, surtout si on l’inscrit dans une vision histo- rique fondée sur le temps long. Je voudrais simple- ment souligner que dans le passé les migrations humaines, situées par nature au cœur même des

migrations humaines, situées par nature au cœur même des échanges de toute vie sociale, ont toujours

échanges de toute vie sociale, ont toujours accom- pagné les phases d’accélération de la mondialisa- tion, comme en témoigne le caractère remarqua- blement mondialisé des grandes migrations euro- péennes mais aussi asiatiques vers l’Amérique du nord entre 1850 et 1914. Dans la phase actuelle de la mondialisation dominée par le développement extraordinaire de la circulation et des échanges internationaux des idées, des biens et des services, dans le cadre plus ou moins souple des firmes trans- nationales, des réseaux techniques ou/et des réseaux sociaux, la migration a pris – me semble-t-il, – un sens, une signification autre. Cette signification est celle que nous trouvons au cœur des dynamiques migratoires actuelles marocaines,– celle d’une répon- se à la mise en contact instantanée, au face-à-face immédiat, voire à la confrontation des différentes parties d’un “ espace-monde ”, réel ou supposé tel (un “ spectacle-monde ” produit et mis en scène comme nous le savons). Se révèle aussi l’appropria- tion étonnamment rapide, par les circulants et les migrants, des moyens techniques mis à leur dispo- sition par la mondialisation et leur capacité à pro- jeter et à déployer des réseaux sociaux dans des espaces mondialisés ou en voie de mondialisation :

horizons migratoires mondialisés, nouvelles logiques, formes inédites de mobilités et de rapports trans- nationaux, nouveaux contenus humains et culturels (migration des compétences). Cette prise de conscience favorise chez les migrants l’adoption de nouvelles stratégies de mobilité géographique et sociale de plus en plus complexes, où les logiques liées à l’éducation, à la formation et à l’accomplis- sement professionnel prennent de plus en plus d’importance, comme les stratégies à large rayon d’action en termes de résidence, d’investissements ou de projets, de lieux de vie et de retraite. Cette évolution des mobilités internationales, transnatio- nales, porte interrogation, notamment dans le domai- ne du droit international.

Dans ce contexte, rien d’étonnant que les migra- tions clandestines signent, de manière récurren- te, les contradictions entre ce monde (cet hyper-

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

signent, de manière récurren- te, les contradictions entre ce monde (cet hyper- 8 UN SIÈCLE DE

LE MAROC MIGRATOIRE

marché mondial) à ouverture obligatoire, effecti- vement de plus en plus interconnecté et circulant, et le renforcement du protectionnisme dans le domaine migratoire Sud-Nord. Dans ce monde de mobilités, l’assignation à résidence est de plus en plus insupportable pour qui se perçoit aussi citoyen du monde.

Non seulement la migration marocaine évolue dans ses contenus humains, dans ses pratiques spa- tiales, dans ce qui est “ signifié ” par les nouveaux comportements de mobilité, mais on constate aus- si que la position, “ le lieu ” du Maroc dans l’espace migratoire mondial ont profondément changé, modi- fiant de ce fait le rôle, la fonction assignée dans l’espace migratoire sud-européen et mondial. Certes, le Maroc reste soumis aux tendances lourdes de la migration économique, comme le confirment les enquêtes récentes du Netherlands Interdiscipli- nary Demographic Institute (NIDI, 1999) et les sta- tistiques démographiques de la Division de la Popu- lation de l’ONU : de 1960 à 2000, on a enregistré un solde migratoire négatif de 1.834.000 ; après le repli des années 1980-1985, le solde négatif s’accentue au cours de la décennie 1990-2000 et se rapproche de celui des années 1970. Les éléments de connais- sance que nous possédons sur l’origine locale des émigrants actuels font penser que la géographie des flux migratoires marocains s’est profondément modi- fiée, avec une nette prépondérance du Maroc du Nord et des grandes métropoles urbaines.

Mais à ses fonctions migratoires traditionnelles de pays d’origine et de foyer de départ toujours actif, la mondialisation des flux migratoires sur l’ensemble du continent africain et l’organisation défensive du système migratoire européen dans le cadre de l’espa- ce Schengen assignent au Maroc le double statut de pays de transit, en réalité d’impasse pour la plupart des migrants d’origine maghrébine et ouest-africai- ne, et celui de glacis migratoire, dont la métaphore d’origine militaire ne me semble pas déplacée (les barrages érigés à Ceuta et Melilla évoquent pour moi la version contemporaine du “ rivage des Syrtes ” !).

Un parallèle s’impose ici avec l’autre gardien sud de la Méditerranée, la Turquie, l’autre grand carrefour maritime et continental de la Méditerranée, prise aussi dans l’étau de la double contrainte, entre exi- gences européennes et pression migratoire mon- dialisée en provenance d’horizons asiatiques de plus en plus diversifiés.

L’ancrage dans la durée, au demeurant classique dans toute migration, complexifie à son tour le sché- ma traditionnel, apportant son lot de nouvelles ques- tions traversant, interrogeant sans fin la nouvelle société des Marocains à l’étranger mais aussi la socié- té d’origine. L’évolution depuis les années 1970 est considérable. Avec le développement rapide de nou- velles générations élevées en Europe, l’acquisition croissante d’une nationalité européenne, cette immi- gration, initialement ouvrière et masculine, à fort taux de rotation entre les deux rives, s’est muée en présence permanente, en nouvelle composante de la société européenne. Les processus d’intégration s’accélèrent, sous des formes diversifiées à l’inté- rieur des différents pays d’accueil (France, Belgique, Pays-Bas). Et même si une certaine mobilité, un cer- tain nomadisme risquent de perdurer vers les nou- veaux pays de fixation de l’Europe du Sud, il est clair que la sédentarisation est irréversible pour la gran- de majorité de ceux qui se sont fixés sur la rive nord de la Méditerranée.

Mais leur nouvelle appartenance sociospatiale ne signifie pas du tout coupure ou rupture par rap- port à leur société d’origine. Double nationalité, éta- blissement d’entreprises et de réseaux de toutes sortes entre leur pays d’Europe et le Maroc, circu- lation migratoire incessante entre les deux espaces :

les Marocains d’Europe sont des experts de la double appartenance, juridique, spatiale et culturelle, des “ passeurs ” fort efficaces de la relation entre la rive nord franco-européenne et la rive sud du monde méditerranéo-atlantique, avec la même efficacité que celle déployée par les Turcs entre l’Europe conti- nentale et l’Asie occidentale.

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avec la même efficacité que celle déployée par les Turcs entre l’Europe conti- nentale et l’Asie

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

La culture de l’émigration mais aussi de la migra- tion, que les Marocains ont acquise depuis près d’un siècle maintenant, leur savoir-migrer et circuler, leur capacité à déployer leurs réseaux à longue distance dans l’espace (désormais présents outre-atlantique, au Québec et sur la côte est des États-Unis), le sen- timent d’appartenance et le lien à la société d’ori- gine qui évolue en perdurant, –d’une appartenance exclusive initiale vers des appartenances multiples– posent, pour le moins, la question de l’émergence d’une nouvelle diaspora. Sans entrer là encore dans le débat sémantique autant qu’idéologique de la défi- nition, de la genèse, de l’évolution toujours discutée de ce concept en expansion, dont on perçoit bien la pertinence opératoire dans le contexte de la mon- dialisation, il est clair que la migration marocaine a engendré une construction identitaire stable dans la double dimension de la durée et de l’espace, un véritable système relationnel et circulatoire (retours annuels et visites familiales réguliers, envois de fonds – 3 milliards d’euros en 2001 –, flux de marchan- dises), système qui fonctionne de plus en plus en système autonome, et qui constitue, à notre sens, l’un des liens les plus forts, entre le Nord et le Sud de la Méditerranée et au-delà, une plate-forme chaque jour plus ouverte sur le reste du monde.

Conclusion Entre mémoire vive et mondialisation :

pour la création au Maroc d’un musée de la migration et des Marocains à l’étranger

Le rapprochement de ces deux concepts (mémoi- re vive, mondialisation) peut surprendre : d’un côté un processus engageant le futur et de l’autre un retour plongeant au cœur du passé. Mais une sorte de dialectique interne lie ces deux termes, car plus la mondialisation se développe comme une sorte de machine à uniformiser, plus la nécessité s’affirme, où que ce soit dans le monde, de préserver l’identi- té des sociétés et le caractère vivant de leurs héri- tages : la migration au Maroc comme dans bien d’autres pays d’origine, fait partie de ces héritages,

d’autres pays d’origine, fait partie de ces héritages, mais la mémoire des mobilités est comme elles,

mais la mémoire des mobilités est comme elles, éphé- mère, fragile, volatile.

Une véritable culture historique et scientifique s’est constituée autour de la question de la migra- tion marocaine. C’est pourquoi je voudrais faire une suggestion : pourrait-on imaginer, suggérer que cet- te culture, cette mémoire vive puisse être mise au service de tous au Maroc même, dans le cadre d’un Musée dédié à la migration et aux Marocains de l’étranger, un lieu qui soit consacré à la mémoire vivante de tout ce mouvement de la société maro- caine avec l’extérieur, de ces millions d’hommes et de femmes qui sont partis, mais conservent dans leur cœur un attachement si fort à leurs origines marocaines.

Rares, trop rares sont à travers le monde les lieux de mémoire de la migration. Certes, on connaît la fonction hautement symbolique d’Ellis Island célé- brant la mémoire collective des migrants et leur rôle dans la construction de la nation américaine ; par ailleurs, on peut voir dans deux régions du Portugal des monuments à la gloire des Portugais fixés aux quatre coins du monde, mais il n’y a pas, à ma connaissance, de lieu qui rappelle et qui explique toute cette richesse symbolique que portent ceux qui, partis, demeurent en lien avec leurs origines. En honorant la mémoire et le présent de toute la migration et des Marocains à l’étranger, le Maroc s’honorerait lui-même en donnant une existence physique, concrète à ce qui est une part de lui-même. Symbolique, car porteur d’une mémoire vive pour tous les Marocains de l’extérieur, ce lieu pourrait aussi avoir une vocation pédagogique pour les nou- velles générations marocaines mais aussi pour ceux qui visitent le Maroc, non seulement intéressés par la beauté de ses paysages ou la richesse de son patri- moine historique ou culturel mais qui souhaitent aussi mieux comprendre ce pays en profondeur.

Gildas Simon Professeur émérite de géographie, Université de Poitiers

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

Gildas Simon Professeur émérite de géographie, Université de Poitiers 10 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI

Immigration

et émigration :

la nouvelle loi marocaine

P ubliée au Bulletin Officiel n°516 du 20 novembre 2003, la “ loi n° 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières ” est entrée officiellement en application le jour même. Le texte comporte

trois titres. Le premier, consacré à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, est composé de 49 articles regroupés en sept chapitres : dispositions générales, des titres de séjour, de la reconduite à la frontière, de l’expulsion, dispositions communes à la reconduite à la frontière et à l’expulsion, dis- positions diverses, dispositions pénales. Le second titre est beaucoup plus court, comportant sept articles (50 à 56) consacrés entièrement aux dis- positions pénales relatives à l’émigration et à l’immi- gration irrégulières. Le titre III (articles 57 et 58) est relatif aux dispositions transitoires.

Ce texte avait d’abord fait l’objet d’un projet de loi soumis au Conseil du gouvernement marocain le 9 janvier 2003 et adopté par celui du 16 janvier 2003, après quelques retouches très formelles et superficielles. La nouvelle version ayant été enté-

rinée par le Conseil des ministres du 24 janvier 2003, la procédure d’adoption de ce projet exigeait son pas- sage et son acceptation par les deux chambres du Parlement.

La convocation de celui-ci en session extraor- dinaire a été faite à partir du 5 février 2003 avec un agenda très chargé et une procédure en accéléré, qui concernait également un projet de loi contre le terrorisme, introduisant ainsi, de manière fâcheu- se, un amalgame entre la migration et le terroris- me. Le vote final du projet a eu lieu fin juin après discussion et adoption tout d’abord par les députés, puis par les conseillers.

Quelle évaluation peut-on faire de ce texte ? quelles sont, à notre sens, les avancées que l’on peut y déceler et quels sont les éléments discutables ?

Une décolonisation nécessaire La loi n°02-03 a un premier mérite. Jusqu’à la date de l’adoption de ce texte, la législation maro- caine relative d’une part à l’émigration vers l’étran- ger, d’autre part à l’entrée et au séjour des étran- gers au Maroc, était anachronique. Elle avait besoin

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ger, d’autre part à l’entrée et au séjour des étran- gers au Maroc, était anachronique. Elle

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d’être unifiée, mise à niveau, d’intégrer les dispo- sitions modernes des normes internationales et les avancées en matière de droit humains. Cette actua-

lisation était d’autant plus nécessaire que cette légis- lation, dans ses deux volets, date de la période du protectorat. Elle avait besoin en premier lieu d’être décolonisée, tant elle portait atteinte fondamenta- lement à la dignité nationale et à celle des citoyens. Il nous suffit de reprendre l’intitulé des textes enco- re en vigueur jusqu’à l’adoption de la nouvelle loi, c’est-à-dire plus d’un demi-siècle après le recou- vrement de l’indépendance, pour saisir leur conno- tation heurtant pour le moins le sentiment natio- nal :

- Dahir du 15 novembre 1934 (7 chaâbane 1353)

réglementant l’immigration en zone française de l’Empire chérifien, signé le 17 novembre 1934 pour

promulgation et mise à exécution par le commissaire résident général, Henri Ponsot.

- Dahir du 21 février 1951 (14 joumada 1370) modi- fiant et complétant le Dahir du 15 novembre 1934

(7 chaabane 1353) réglementant l’immigration en zone française de l’Empire chérifien, signé pour pro- mulgation et mise à exécution par le commissaire résident général et par délégation par le ministre plénipotentiaire, délégué à la résidence générale, J. De Blesson.

- Arrêté du 17 avril 1959 (8 choual 1378) du minis-

tère du Travail et des Questions sociales, portant extension à l’ancienne zone de protectorat espagnol et de la province de Tanger, de la législation relati- ve à l’immigration en vigueur en zone sud.

Cette législation et cette réglementation com- plètement dépassées, parlaient encore de zone fran- çaise de l’Empire chérifien et de zone espagnole, et faisaient toujours référence à certaines institu- tions ou services du protectorat français comme le secrétaire général du protectorat , le trésorier géné- ral du protectorat, le directeur de l’Intérieur, le com- missaire résident général.

de l’Intérieur, le com- missaire résident général. Le Dahir des Poux et des Punaises Mais la

Le Dahir des Poux et des Punaises Mais la palme revient au Dahir du 8 novembre 1949 (16 moharram 1369) portant réglementation de l’émigration des travailleurs marocains. Ce texte est resté en vigueur jusqu’en 2003, servant de base juridique pour les condamnations au titre de l’émi- gration clandestine par les tribunaux marocains (emprisonnement d’un mois à deux ans et une amende de 12 000 francs anciens, ou l’une de ces deux peines seulement). Le texte utilisait des notions coloniales comme le “Trésorier général du protectorat ” (article 4), “le Directeur de l’Intérieur ” (article 2), la “ Zone française du Maroc ” (articles 2 et 11), “ le territoire de la zone française ” (articles 10 et 12), “ la zone frontalière espagnole ” (du Maroc) (article 7), “ le rapatriement d’un Marocain aux frais du protectorat ” (article 9).

Ce Dahir comportait encore d’autres dispositions humiliantes. Dans une optique de rapport de maître à esclave, l’article 5 parlait de la situation où “ il s’agit d’un domestique dont le maître quitte la zone française ”. Le Dahir stipulait par ailleurs au niveau de l’article 4, que “ les travailleurs marocains ne pour- ront quitter le territoire de la zone française de notre Empire, s’ils ne sont pas pourvus d’un certificat de désinsectisation ” (sic !), c’est-à-dire que les can- didats au départ doivent présenter un certificat médi- cal montrant qu’ils n’ont pas de poux, de punaises…

La loi n°02-03 a un second mérite. L’établisse- ment et la clarification d’un arsenal légal pour gérer ces domaines, sont de très loin supérieurs à l’inexistence d’un cadre juridique adéquat en la matiè- re, ou à son maintien de manière floue ou dispara- te. Les droits de l’Homme ne pouvant être protégés sans l’apport de techniques juridiques, la produc- tion de la norme juridique demeure indispensable pour recevoir la formulation claire de ce qui est per- mis et de ce qui ne l’est pas, ainsi que la sanction effective des violations et des transgressions à la règle juridique. Il ne saurait en effet être question de délit ou d’infraction, a fortiori de crime ou de sanction, sans l’existence d’un texte juridique.

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

a fortiori de crime ou de sanction, sans l’existence d’un texte juridique. 12 UN SIÈCLE DE

IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI

En troisième lieu, la lutte contre les trafiquants de main-d’œuvre est à saluer. En effet, le combat sans relâche ni répit contre les réseaux mafieux d’immigration et d’émigration illégales, qui exploi- tent la misère humaine, est une nécessité impérieuse. C’est ainsi que les peines infligées dans la loi n°02- 03 aux responsables du trafic d’êtres humains et à leurs complices se justifient dans leur principe et sévérité. La fermeté doit être de mise. Selon l’article 51, qui vise le cas de fonctionnaires ou de membres des forces de sécurité, est punie de deux à cinq ans d’emprisonnement avec une amende de 50 000 à 500 000 dirhams 1 , toute personne qui prête son concours ou son assistance pour l’accomplissement de l’acte d’émigration ou d’immigration irrégulières “ si elle exerce un commandement des forces publiques ou en fait partie, ou qu’elle est chargée d’une mission de contrôle, ou si cette personne est l’un des responsables ou des agents ou employés dans les transports terrestres, maritimes ou aériens, ou dans tout autre moyen de transport, quel que soit le but de l’utilisation de ce moyen de transport ”.

Par ailleurs, et selon l’article 52, est puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 50 000 à 500 000 dirhams, quiconque orga- nise ou facilite l’entrée ou la sortie des nationaux ou des étrangers de manière clandestine, en parti- culier en effectuant leur transport, à titre gratuit ou onéreux. Lorsque ces faits “ sont commis de maniè- re habituelle, le coupable est puni de la réclusion de dix à quinze ans et d’une amende de 500 000 à 1 000 000 de dirhams ”.

En cas d’incapacité permanente ou de décès qui s’en suit, les sanctions, selon le même article sont encore plus lourdes : “ s’il résulte du transport des personnes dont l’entrée ou la sortie clandestine du territoire marocain est organisée une incapacité per- manente, la peine prévue est la réclusion de quin- ze à vingt ans. La peine est la réclusion perpétuel- le lorsqu’il en résulte la mort ”.

Autres sanctions non justifiées Par contre, on reste perplexe devant les sanc- tions prévues contre les immigrés irréguliers eux- mêmes, arrêtés au Maroc, et ceux qui tentent

“ l’ahrig ” vers l’Europe (nationaux ou étrangers) 2 . Ainsi et selon l’article 50 de la loi, est punie d’une amende de 3000 à 10.000 dirhams et d’un empri- sonnement de un à six mois, ou de l’une de ces deux peines seulement, sans préjudice des dispositions du code pénal applicables en la matière, toute per- sonne qui quitte le territoire marocain, ou s’y intro- duit de manière clandestine.

Ceux qui ont décidé de pratiquer “ l’ahrig ”, c’est- à-dire pratiquement d’affronter volontairement la mort, compte tenu des graves dangers encourus, seront-ils dissuadés par ces mesures ?

L’emprisonnement de ces victimes n’aboutira-t- il pas seulement à engorger les prisons marocaines déjà surpeuplées ? Début 2003, le nombre des déte- nus dans les prisons marocaines se situait en effet à 53 000, pour une capacité d’accueil ne dépassant guère les 32 000.

De manière plus générale, si certains aspects de l’immigration et de l’émigration irrégulières, en rapport avec la mafia des passeurs, sont du ressort du pénal, la question migratoire dans son ensemble,

telle qu’elle est abordée dans la loi n°02-03, a obéi en quasi-totalité à une logique sécuritaire exclusi- ve, avec “ l’importation ” notamment des notions de

“ zone d’attente ” et de “ camps de rétention pour

étrangers ” combattues en Europe par les ONG de droits humains 3 . On a profité de la prédisposition de l’opinion publique à se doter d’une armature juri- dique anti-terroriste à la suite des attentats meur- triers et barbares du 16 mai 2003 à Casablanca, pour faire par ailleurs une législation concernant le domaine migratoire, dans un esprit foncièrement répressif. La problématique migratoire ne peut se ramener à l’émigration irrégulière et à l’immigra- tion clandestine, alors que l’essentiel de la loi et de sa philosophie, se place sous le signe de la crimi-

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tion clandestine, alors que l’essentiel de la loi et de sa philosophie, se place sous le

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

nalisation de la migration et de sa pénalisation, y compris pour les immigrés et les émigrés eux- mêmes, et pas uniquement contre les organisa- teurs de la traite, les rabatteurs, les passeurs et les mafias avec tous leurs complices.

titre le Maroc “ à poursuivre une politique migra- toire visant à mettre fin à la dichotomie existant entre ce que le pays demande pour ses migrants à l’étran- ger, en termes de protection et d’assistance, et le traitement qu’il offre aux migrants étrangers rele- vant de sa juridiction ”.

Au total, la loi n°02-03 n’est pas équilibrée. La notion de “ trouble à l’ordre public ” est utilisée de manière démesurée pour justifier beaucoup de mesures répressives : refus d’entrée d’un étranger au Maroc, refus de délivrance d’un titre de séjour, retrait de ce titre, rétention des étrangers en zone d’attente avant leur reconduite à la frontière, inter- diction du territoire… sans envisager de recours réels et effectifs.

Par ailleurs, la loi n’a pas intégré les dispositions de conventions internationales que le Maroc a rati- fiées, telle la Convention internationale sur la pro- tection des droits de tous les travailleurs migrants et de leurs familles, entrée en application le 1 er juillet 2003, mais sans qu’aucun des grands pays d’immi- gration du Nord, comme l’Espagne, ne l’ait ratifiée.

En fait, pour comprendre le contexte politique et régional, ainsi que les motivations profondes de cette loi, il faudrait revenir à la note de présenta- tion qui accompagnait le projet. Il s’agit de “ per- mettre au Maroc d’assumer pleinement ses enga- gements envers ses principaux partenaires, notam- ment en matière de lutte commune contre la migra- tion clandestine frontalière, dans sa double composante nationale et étrangère ”.

La défense des droits des immigrés marocains en Europe notamment et ailleurs dans le monde, est en effet également inséparable de l’humanisation de la législation marocaine elle-même en matière migratoire. Celle-ci doit prendre en considération également le droit d’asile, les droits économiques, sociaux, culturels, cultuels et même politiques des étrangers, tels la liberté d’expression et d’opinion, la liberté d’appartenance à une association, à un syn- dicat, voire même le droit de vote aux élections locales 5 .

Bien entendu, le Maroc doit contrôler ses fron- tières, savoir qui rentre et qui sort du pays, assurer sa sécurité et protéger sa stabilité. Certes aussi, le Maroc connaît ses propres difficultés économiques et problèmes sociaux. Mais on ne peut parler d’un Maroc “ victime ” d’une “ invasion ” subsaharienne pour justifier une loi de l’inhospitalité. Est-ce “ rêver ” de penser que, dans ses rapports avec les étrangers, il doit être un pays d’accueil dans le plein respect des droits de l’Homme, et qu’il faudra très certainement dans un proche avenir, prendre en considération le caractère, non pas temporaire mais durable, d’une partie de l’immigration d’ori- gine subsaharienne que la notion de transit ou de passage, ne fait qu’occulter !

Autrement dit, il s’agit de faire du Maroc le vigi- le de l’Europe pour protéger le vieux continent de “ l’avalanche ” des “ sudistes ” et particulièrement des Subsahariens 4 . L’utilisation par Rabat en 2004 des charters de l’humiliation et de la honte pour ren- voyer notamment les Nigérians est un exemple de cette sous-traitance sécuritaire. Dans son rapport sur sa visite au Maroc effectuée fin 2003, Gabriela Rodriguez Pizarro, Rapporteuse spéciale sur les droits humains des migrants, encourage à juste

sur les droits humains des migrants, encourage à juste 14 De par sa position géographique à

14

De par sa position géographique à la pointe nord de l’Afrique et à quelques encablures de l’Euro- pe et dans le tourbillon de la mondialisation libé- rale qui secoue la planète, le Maroc ne peut rester hermétique aux mouvements migratoires. Cette perspective, où le Maroc sera de plus en plus un pays de destination finale, où une partie de ceux qui arri- vent d’Afrique subsaharienne essentiellement, y resteront de plus en plus, nécessite bien entendu

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

subsaharienne essentiellement, y resteront de plus en plus, nécessite bien entendu UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

IMMIGRATION ET ÉMIGRATION : LA NOUVELLE LOI

un changement de mentalité, une reconnaissance de ce fait et l’adoption de mesures en conséquen- ce, y compris en matière de législation sur l’immi- gration. Plus vite les nouvelles réalités seront prises en compte, plus les tensions et difficultés liées à cette présence pourront être évitées.

Abdelkrim Belguendouz Professeur de sciences économiques à l’Université Mohammed V – Agdal, Rabat

1)- 1 euro équivaut à 10 dirhams environ. 2)- Voir Abdelkrim Belguendouz, L’ahrig du Maroc, l’Espagne et l’UE. Plus d’Europe… sécuritaire, Ed Boukili Impression, Kénitra, 2002, 310 p. L’ahrig : substantif désignant le fait d’émigrer illégalement ; littéralement : mettre le feu, faire brûler. D’où la désignation des émigrants illégaux par le terme : harragas, les brûleurs. 3)- A la date de livraison de cette contribution (juillet 2004), les textes d’application qui précisent notamment, de qui relè- vent ces centres de rétention, n’avaient pas encore vu le jour… 4)- Voir Abdelkrim Belguendouz, Le Maroc non africain, gendarme de l’Europe ? Alerte au projet de loi n°02-03 rela- tive à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émi- gration et l’immigration irrégulières, Imprimerie Beni Snas- sen, Salé, 2003, 129 p. 5)- Encore faut-il, bien entendu, que le gouvernement reconnaisse dans la pratique le droit de vote et d’éligibilité des Marocains résidant à l’étranger dans les institution élues au Maroc. S’agissant des élections législatives et de la nécessai- re représentation des Marocains résidant à l’étranger au Par- lement à Rabat, voir A. Belguendouz Marocains des ailleurs et Marocains de l’intérieur, Imprimerie Beni Snassen, Salé, novembre 2003, 159 p.

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Marocains des ailleurs et Marocains de l’intérieur , Imprimerie Beni Snassen, Salé, novembre 2003, 159 p.

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Les migrations

marocaines et leurs relations avec le Maroc

L e mouvement migratoire marocain s’est forgé au fil du temps une spéci- ficité et des caractéristiques qui lui sont propres, comparativement au reste de l’émigration maghrébine à laquelle il est bien souvent identifié. Par son épaisseur historique, son

importance numérique, son dynamisme permanent, sa diffusion géographique, le poids de l’attachement au pays et son évolution professionnelle, il se dis- tingue sur de nombreux points saillants des autres pays du Maghreb.

Ainsi, il est apparu au cours des études menées, que les émigrés marocains ont, semble-t-il, une per- ception quelque peu éclatée de l’espace. Apparais- sant, à cet égard, comme écartelés entre leur espa- ce d’origine et les espaces d’installation ; ayant même à l’âge de la retraite, du mal à se défaire de leur mobilité. Ils ne sont plus, comme par le passé, ten- tés par le retour définitif au pays, ceci relevant plus d’un discours, que d’une mise en pratique. Se disant “ fiers de leur territoire d’origine ”, mais revendi- quant tout en même temps celui d’installation. Ain- si, la circulation, incessante entre le Maroc et les pays d’arrivée et le maintien d’une double résiden- ce ici et là-bas, laissent supposer la naissance d’une

ce ici et là-bas, laissent supposer la naissance d’une double idéalisation qui prend de l’ampleur en

double idéalisation qui prend de l’ampleur en s’accroissant avec la distance et l’évolution chrono- logique de leur migration. Paradoxalement, on constate aussi qu’ils se sont adaptés avec une rapi- dité étonnante aux mutations sociologiques, écono- miques, juridiques et politiques en mettant en pla- ce leurs propres stratégies. Ces dernières ne coïn- cidant pas forcément, ni avec celles du Maroc, ni avec celles des pays “ d’accueil ”.

Tout laisse croire que l’affirmation selon laquel- le l’émigration n’a de signification que si elle per- met le retour, est battue en brèche par de nouvelles contraintes et par un nouvel ordre mondial qualifié de mondialisation ou globalisation. Plusieurs fac- teurs semblent en fait être la cause de ce change- ment, comme la situation socio-économique qui pré- vaut au Maroc, la remise en question de la politique de rotation migratoire, le renforcement de la stabi- lisation par l’encouragement du regroupement fami- lial, le verrouillage des frontières, l’émergence d’une double appartenance culturelle (exprimée bien sou- vent dès la deuxième génération), la rigidité de la législation dans les pays d’immigration et le déve- loppement de nouvelles technologies de transports et de télécommunications qui favorisent une mobi- lité transnationale accrue. À cet égard, nous utili-

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

qui favorisent une mobi- lité transnationale accrue. À cet égard, nous utili- 16 UN SIÈCLE DE

LES MIGRATIONS MAROCAINES

sons le terme transnational non dans le sens du pré- fixe trans : au-delà (transalpin), mais dans sa secon- de acception : à travers (transsibérien). On est ame- né à constater qu’ils produisent ainsi des construc- tions territoriales réticulaires marquées, non par la contiguïté des lieux, mais par la continuité des logiques communautaires.

Survol historique Il n’est pas dans notre intention de faire un fas- tidieux récapitulatif de type historique dont l’inté- rêt pratique immédiat ne semble pas ici des plus opportuns. Nous laissons aux historiens cette tâche. Je n’omettrai cependant pas de signaler qu’a contra- rio de certaines idées répandues (et parfois même dans des milieux spécialisés) que :

* l’émigration marocaine n’a pas démarré avec

la seule circonstance historique de la colonisation

algérienne à savoir en 1830 mais ;

* que cette dernière a été autonome très tôt

(avant même l’avènement de l’islam !) dans la mesu-

re où il y avait des échanges commerciaux avec l’Afrique sub-saharienne que les historiens quali- fient de commerce “ muet ” ;

* elle avait ses motivations et ses dynamiques

propres de déplacement, dans la mesure où elle était liée à des conditions socio-économiques précises comme les épisodes de sécheresse, les crises poli-

tiques et la volonté parfois de répandre la foi musul- mane ou pour effectuer le pèlerinage vers La Mecque. Elle faisait ainsi converger des motivations parfois quelque peu éloignées (religieuse, idéologique, com- merciale, professionnelle) ;

* par sa situation d’extrême couchant du Magh-

reb, le Maroc est devenu carrefour entre l’Europe et l’Afrique sub-saharienne mais aussi un point d’exten- sion vers le levant. Aussi existait-il des voies de cir- culation qui sillonnaient le Sahara vers “ Bilad Sou- dan ”. Une autre voie vers l’Égypte à travers les oasis sahariennes qui contournait la Tunisie par le sud en passant directement par la Tripolitaine. La derniè- re allait dans la direction du levant par le nord en traversant l’Oranie, l’Algérie et la Tunisie. Sans comp- ter la voie maritime partant du nord du Maroc dans

la direction de l’Égypte et de la Syrie. Avec le déve- loppement de la marine à vapeur, elle connaîtra un succès grandissant assurant une sécurité relative qui faisait défaut aux routes de l’époque. Ce qui fai- sait même dire à un chroniqueur de la fin du XVIII e (Zayani dans Atterjema al Koubra) : “ mieux vaut se noyer que de passer par l’oasis de Barka ”. Cir- culation à tel point prégnante que pour les Tuni- siens, tout arrivant venu du couchant est aussitôt nommé “ Gharbi ”, le faisant bizarrement associer

à la profession de gardien !

Néanmoins, il convient de reconnaître que la colonisation de l’Algérie a permis de dynamiser la demande en main-d’œuvre. De même, par la suite, le protectorat sur le Maroc a favorisé les mouve- ments en mettant en place les conditions matérielles de sa réalisation (accaparement des terres fertiles, morcellement des parcelles jusque-là indivises, réduction des terrains de parcours et de nomadis- me, etc.). De même pour l’appel en provenance de la métropole en vue d’assurer les contingents de tirailleurs et d’ouvriers qui faisaient alors défaut. Ces phénomènes généralisés ont eu pour résultat la diffusion de l’émigration à l’ensemble du territoire marocain et non plus aux seuls foyers traditionnels qu’étaient le Souss et le Rif.

L’indépendance créera de façon momentanée un

arrêt de l’émigration qui ne résistera cependant pas

à l’appel des “ trente glorieuses ” conjugué aux dif- ficultés économiques surgissant dans le pays deve- nu indépendant. C’est une émigration toujours d’hommes jeunes, souvent illettrés, sans qualifica- tion aucune, et vivant loin de leur famille.

Avec l’arrêt de l’immigration officielle, un chan- gement s’opère sous la forme du regroupement fami- lial, qui donnera à cette communauté les caracté- ristiques que nous lui connaissons aujourd’hui. Celle d’une population qui s’est féminisée, rajeunie et qua- lifiée sur le plan professionnel, aspirant ainsi à une assimilation sans pour autant vouloir renier ses spé- cificités socio-historiques. Sans omettre par ailleurs

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à une assimilation sans pour autant vouloir renier ses spé- cificités socio-historiques. Sans omettre par ailleurs

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

que dans cette approche rapide du phénomène migratoire nous n’avons pas opéré de distinction réductrice entre musulmans et juifs marocains en migration. Certes, des spécificités existent tout par- ticulièrement depuis la fin du XIX e siècle et l’émer- gence du mouvement sioniste, cette particularité devenant plus saillante avec la création de l’État d’Israël, où vivent actuellement environ soixante- quinze mille juifs d’origine marocaine. Rendant ain- si la donne migratoire plus complexe même s’il exis- te toujours une tendance à l’entraide entre ces deux communautés (par exemple on trouve souvent le cas de migrants musulmans marocains travaillant en collaboration avec un compatriote juif, de même au niveau des réseaux suivis par les uns et les autres dans le périple migratoire).

Les allers et retours L’immigration représente dans de nombreux cas la “ ghorba ”, à savoir l’isolement, la solitude, le manque de chaleur humaine, etc., et contraste de ce fait avec les valeurs idéalisées du Maroc en géné- ral et du pays d’origine en particulier. Nous utili- sons ici la notion géographique du pays, comme l’espace qui se traverse à pied dans la journée, et où l’on va en un aller et retour dans la journée ; donc un espace d’inter connaissance. C’est aussi ce que l’on tient, à qui l’on tient ou à quoi l’on est tenu.

Le pays représente la chaleur, l’ensoleillement, l’accueil, la générosité, la solidarité, la sécurité, l’endroit où il fait bon vivre (on peut multiplier à l’infini les atouts dont les immigrés bardent cet espa- ce, tout particulièrement lors de moments de contra- riétés, de difficultés ou de problèmes de tous genres rencontrés en exil). De ce fait, il y a comme une volonté “ inconsciente ” de mystification, en tant que “ terre originelle ”. Ainsi, la migration a-t-elle eu pour conséquence, la nécessité de continuer des relations sociales à la fois avec le territoire d’origi- ne et hors du territoire, avec l’éclosion d’une conscience commune dans un espace réticulaire.

d’une conscience commune dans un espace réticulaire. Généralement, dans leurs discours, l’un des espaces

Généralement, dans leurs discours, l’un des

espaces n’est pas la compensation de l’autre, mais l’un prend appui sur l’autre, comme complément nécessaire à la fois pour se définir et pour vivre. Le “ pays ” est le lieu où l’on se ressource, mais aussi un lieu où l’on va et d’où l’on repart. C’est le lieu de l’enfance, de la tradition, des racines et le modèle du passé. En suffit à témoigner la fièvre du retour, cette fuite affolée vers le “ pays ” qui le rend émi- nemment désirable. Souvent sur le mode d’un manque qu’il faut nécessairement combler ; d’un appel auquel on ne peut pas résister. L’orientation du trajet, n’ayant pas la même allure à l’aller et au retour, de même que les objets que l’on transporte dans un sens ou dans un autre, ce qui leur donne signifiance et révèle cette soif de vouloir vivre “ ici et là-bas ”. Bref, l’émigré/immigré se dédouble pour être “ ici ” et “ là-bas ”, pour tirer le meilleur de chaque système et pour se nourrir des deux espaces.

Pour ces retours en vacances, les émigrés/immi- grés n’expriment pas toujours les raisons qui les font venir de très loin à la recherche d’une trace, d’une ombre qui rétrécit de plus en plus avec le temps, du minuscule vestige de leurs racines qu’il faut arroser par ces retours, sans quoi elles s’effilochent ; cher- chant aussi à écouter, se remplir des paysages et de la vie, un peu fruste, dépouillée de tout superflu consumériste. De revivre les raisons de leur départ, à savoir partir pour le compte de ceux qui restent. Pour eux, les voyages de retours ordonnent le pas- sé, organisent le présent et décident de l’avenir ; ils ne forment peut-être pas, mais tout au moins ils gué- rissent.

Ces retours sont toujours sujets d’exultation fami- liale et occasion de voir ceux qui vivent sur place et ceux qui étaient partis mais reviennent pour les vacances. Toutefois, après l’effusion des premiers jours, l’émigré se consacre à consolider ses relations sociales ou à les réactiver, participant aux cérémo- nies familiales resserrées sur cette période, et sur- tout à régler ses problèmes administratifs. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’ils ne prennent que très rarement des vraies vacances avec repos et déten-

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

qu’ils ne prennent que très rarement des vraies vacances avec repos et déten- 18 UN SIÈCLE

LES MIGRATIONS MAROCAINES

te. En ce sens, nous parlons des parents, qui se met- tent au service de la famille étendue aux dépens de leur propre repos. Tout se passe comme si la famil- le, les relations sociales et l’air du pays suffisaient pour se “ ré-oxygéner ” et retrouver une nouvelle for- me pour affronter les difficultés à la fois du travail et de la “ ghorba ”. C’est aussi l’occasion de renfor- cer les liens sociaux et de résorber un certain “ défi- cit de citoyenneté ” par une approche préventive dans un cadre familial et dans un environnement, un territoire et un espace appropriés. Tout laisse croire que la plupart des émigrés n’ont pas intério- risé le sens des vacances, telles qu’elles se conçoi- vent et se pratiquent dans le pays de séjour.

Même chose pour les logements construits au pays par les émigrés qui représentent bien souvent un gros investissement, mais leur semblent néces- saires, puisque répondant au besoin de marquer leur territoire, de le baliser et de préserver la mémoire du passé.

Les réseaux commerciaux Les travaux d’Alain Tarrius 1 , ont été parmi les premiers à décrire et analyser les itinéraires qui ont conduit les immigrés maghrébins en France à déve- lopper une stratégie commerciale sur plusieurs espaces, en s’appuyant sur des réseaux communau- taires. Les études que nous avons entreprises dans le Sud-Ouest marocain ont mis l’accent sur l’impor- tance de la circulation des marchandises, surtout d’une manière informelle, entre les pays d’installa- tion et le Maroc. Avec aussi une circulation interne, entre les différents points d’ancrage de la commu- nauté marocaine, que ce soit en Europe ou en Afrique. Mais au cours des enquêtes, nous nous sommes aperçus que les entrepreneurs émi- grés/immigrés développent des projets complé- mentaires et parfois non ; d’abord dans le pays d’ins- tallation, et dans une étape ultérieure au Maroc. À l’instar des retraités, ils ne cherchent pas à réin- vestir la totalité de leurs bénéfices au Maroc. Au contraire, en fonction des opportunités, ils s’appuient sur l’un ou l’autre des espaces, afin de faire fonc-

tionner leurs entreprises et fructifier leurs inves- tissements. Ils sont à l’affût des occasions et n’hési- tent pas à élargir les domaines d’investissement, que ce soit la restauration, l’hôtellerie, les transports, le commerce alimentaire, les bibelots, le bâtiment et les travaux publics, etc.

Afin d’illustrer ceci, il nous semble nécessaire de citer des exemples significatifs, sans chercher pour autant ni à donner une liste exhaustive, ni à faire des biographies. Ainsi, la plupart des émigrés qui ont investi dans le domaine touristique à Agadir ou à Tiznit, ont toujours une activité commerciale à l’étranger. C’est le cas notamment du patron de l’hôtel Ali Baba (trois étoiles) et du patron d’une résidence de vacances à Agadir, l’un et l’autre ont toujours des restaurants à Paris et vivent entre les deux pays. C’est aussi le cas du créateur et direc- teur d’une agence de voyages charter (Safar Tour), qui tout en commercialisant les produits de ses col- lègues immigrés, comme l’hôtel Ali Baba, s’est lan- cé dans la construction du plus grand hôtel de Tiz- nit. Dans le secteur des transports, les deux socié- tés privées de transport collectif urbain d’Agadir, à savoir Atlas et Grand-Agadir, appartiennent à des immigrés commerçants dans la région parisienne, qui ont créé des sociétés de transport international par autocar entre le Maroc et l’Europe (Hebdo et Assa Tour), en même temps ils possèdent des res- taurants qu’utilisent entre autres les voyageurs de leurs autocars. Il existe ainsi une remarquable diver- sification et complémentarité des activités, qui igno- rent les frontières. Mais sans avoir pour autant la stature et l’organisation de grandes sociétés struc- turées de dimension internationale.

Du fait de l’importance des relations familiales, certains s’en servent comme base pour développer leurs activités. Pour exemple, le cas de ce vieil immi- gré qui s’est spécialisé dans le thé, boulevard de Cli- chy à Paris, est très éloquent. Malgré son âge avan- cé, il supervise le fonctionnement des activités et effectue des voyages entre Tiznit, Agadir, Casablan- ca et Paris, où sa famille a essaimé dans des activi-

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et effectue des voyages entre Tiznit, Agadir, Casablan- ca et Paris, où sa famille a essaimé

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

tés commerciales. En plus du commerce du thé, il y

a la production et la vente de cassettes audio et

vidéos. Cette maison de production, sise à Casa- blanca, est gérée par l’un de ses fils. Elle s’est spé- cialisée dans la production des chansons berbères sous forme de vidéo-clips ou par l’enregistrement de concerts. Mais en même temps, elle est la pre- mière à se lancer dans la production de films ber- bères, qui rencontrent beaucoup de succès, que ce soit au Maroc ou à l’étranger auprès de la commu- nauté marocaine. La distribution est assurée par le réseau familial et relationnel, au Maroc et à l’étran- ger. Un autre fils s’occupe des commerces et des mul- tiples affaires. Ainsi, à titre d’exemple, il a profité de la liquidation d’une carrière en France, pour se porter acquéreur du matériel de concassage et créer une entreprise dans la province de Tiznit. Il est donc clair que cet entreprenariat repose sur des idées et des compétences acquises à l’étranger, mais surtout

il exploite l’avantage d’être sur plusieurs pays et de

pouvoir tirer profit à la fois de l’information et des écarts entre les possibilités économiques existantes. Un exemple similaire, mais dans le nord-ouest du Maroc, illustre ce constat. Un émigré marocain, après

des années de périple aux Pays-Bas, a construit une usine originale par son fonctionnement, près de Tétouan, où il emploie plusieurs centaines de femmes pour décortiquer les crevettes. Il reçoit des crevettes pêchées dans la mer du Nord, qui traversent l’Euro- pe par camion frigorifique. Une fois à Algésiras, la remorque traverse le détroit de Gibraltar avec les crevettes à décortiquer et le camion récupère, dans cette même ville, une remorque chargée de crevettes déjà décortiquées. Que ces investissements soient le fruit d’un intérêt économique individuel et/ou familial est incontestable, mais ils répondent aussi

à un soupçon de désir de participer au développe-

ment de sa région d’origine et de se montrer en tant

que tel.

tement du Maroc. Au début c’était la poterie, le bois, les tissus, mais on remarque actuellement la présence de produits manufacturés, tels que l’hui- le, les pains de sucre, la confiture, les boissons gazeuses qui ne se fabriquent et ne se commer- cialisent pas dans les pays d’accueil, comme par exemple antérieurement la marque “ la Cigogne ” 2 , ou les matelas pour les canapés traditionnels (entre 70 et 110 centimètres de largeur). Une usine maro- caine de Casablanca a ouvert, en 1997, une bou- tique pour commercialiser ces matelas tradition- nels à Paris. La plupart de ces produits transitent par des circuits informels, ils sont transportés par petites quantités entre le Maroc et les pays d’ins- tallation. Là aussi, les transports par autocars et fourgonnettes, qui entretiennent une liaison per- manente entre le Maroc et les pays d’installation facilitent l’approvisionnement de ces circuits paral- lèles. Mais, généralement le filon finit par être offi- cialisé, comme c’est le cas notamment des bois- sons et des matelas en France. Sinon, il est repris par des autochtones, par exemple la menthe qu’un Marocain fait acheminer par avion de Tiznit vers Paris, où elle est distribuée tous les jours. Mais après le développement de sa culture dans les jar- dins ouvriers, il y a eu la production sous serres dans la région nantaise notamment. Par consé- quent, on voit que les entrepreneurs impliquent à la fois le pays d’installation et la région d’origine, s’organisant de manière à constituer une conti- nuité spatiale, que favorisent le développement des nouvelles techniques de communication et d’infor- mation, la rapidité et la baisse du coût des trans- ports. Nous avons, de ce fait, affaire à des entre- preneurs transnationaux d’un genre nouveau, créant ainsi un nouveau type de rapports socio-écono- miques entre pays de départ et d’arrivée.

En guise de conclusion :

y

Ces échanges fonctionnent dans les deux sens. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer par exemple les magasins tenus par des Marocains ; il

a de plus en plus de produits qui viennent direc-

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paradoxes Il est impossible de conclure sur ce que sera la future configuration des migrations marocaines et le devenir de leur rapport avec le “ pays ”. Cette ana- lyse conduit cependant à faire plusieurs remarques.

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

avec le “ pays ”. Cette ana- lyse conduit cependant à faire plusieurs remarques. UN SIÈCLE

LES MIGRATIONS MAROCAINES

- À l’aube du troisième millénaire, on observe un

changement dans le comportement des émigrés/immigrés marocains qui “ surfent ” au mini- mum sur deux systèmes politico-juridiques, deux cul- tures, deux lieux de résidence. Leurs pérégrinations sont l’expression d’un dilemme et des difficultés de faire un choix ferme entre deux espaces. Résultat, ils ne tranchent pas, ils ne coupent pas comme par le passé avec le pays d’immigration, mais ils “ zap- pent ” et vivent dans “ un mouvement en boucle ” entre les deux espaces. D’un point à l’autre, d’un espace à l’autre, en l’occurrence, le “ pays ” d’origi- ne et le lieu d’installation, ils tracent un axe autour duquel gravitent leur vie et leurs intérêts dans un réseau communautaire de plus en plus dense, en stolinification permanente et qui s’élargit géogra- phiquement de jour en jour.

- Bien des parents craignent pour leurs enfants

et leur descendance l’expérience angoissante du déracinement et de l’absence d’ancrage véritable. Être né ici, mais n’être à proprement parler de nul- le part ; ne pas posséder la mémoire, mais simple- ment la mémoire de la mémoire. À la question “ d’où descendez-vous ”, Borges répond par une boutade qu’il descend du bateau 3 . Kafka à son tour se deman- de s’il faut : “ tout acquérir, non seulement le pré- sent et l’avenir, mais encore le passé, cette chose que tout homme reçoit gratuitement en partage ; cela aussi je dois l’acquérir, c’est peut-être la plus dure des besognes ; si la terre tourne à droite, je ne sais si elle le fait, je dois tourner à gauche pour rat- traper le passé ” 4 .

- Le maintien des liens avec le pays ne repose

pas uniquement sur des considérations individuelles. Il est en fait conditionné par la mise en œuvre

d’actions efficaces de promotion de l’image des émi- grés/immigrés et des politiques menées pour leur arrimage au “ pays ”. Il faut notamment rappeler que les jeunes ne parlent pas forcément l’arabe, que les parents sont souvent analphabètes, que les opéra- tions d’apprentissage de l’arabe ne furent pas jus- qu’à présent une réussite et qu’il ne saurait être

question de sacrifier cette population. Les enfants de la deuxième génération, nés ou ayant grandi dans les pays d’accueil se trouvent à la croisée des che- mins ; tout dépend d’eux : perpétuer, transmettre ou oublier le pays des parents. Mais quelle que soit la couleur de leur passeport, ils auront en commun d’être d’origine marocaine. Toutefois, il est à craindre que la disparition des parents ne les éloigne davan- tage encore de la notion d’appartenance à une com- munauté d’origine. Il est nécessaire de les aider à exprimer leur singularité, de consolider leurs rap- ports avec le Maroc et de faire perdurer le sentiment d’appartenance à une communauté, sans quoi les futures générations risquent de ne conserver qu’un nom ou un prénom de famille 5 . Ils sont de plus en plus rares les enfants d’émigrés qui fréquentent l’école maternelle sans connaître un mot de la langue du pays d’installation. Moins nombreux par contre ceux d’entre eux qui maîtrisent quelques rudiments de vocabulaire, d’écriture et de culture arabe. Il faut leur faire découvrir le pays, sa culture, ses traditions et son économie, il s’agit de cultiver chez eux l’appar- tenance au Maroc, et de nourrir le “ désir du pays ”.

- Comme le note Pierre Bourdieu, l’immigré est

“ Ni citoyen ni étranger, ni vraiment du côté du même, ni totalement du côté de l’autre, l’ “ immi- gré ” se situe en ce lieu “ bâtard ”, dont parle aus- si Platon, la frontière de l’être et du non-être social. Déplacé, au sens d’incongru et d’importun, il sus- cite l’embarras ; et la difficulté que l’on éprouve à

ne fait que reproduire l’embarras que

crée son inexistence encombrante ” 6 . N’ayant pas le choix entre ici et là-bas, l’émigré/immigré doit se dédoubler pour vivre dans les deux à la fois ; élé- ment actif dans la construction de réseaux trans- nationaux, qui dans sa quête de la liberté de circu- lation tente de combiner et de classifier les loyau- tés. C’est cette forme “ d’allégeance ” à portée plus juridique que sociale et identitaire, qui est devenue une nécessité pour pouvoir vivre pleinement “ l’immi- gration/émigration ”. La naturalisation 7 ne veut pas dire cesser d’être “ marocain ” ou de s’identifier aux intérêts de sa “ région ”, son “ pays ” et sa “ religion ”,

le penser

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” ou de s’identifier aux intérêts de sa “ région ”, son “ pays ” et

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cela signifie simplement pouvoir être à l’aise dans ses territoires. C’est le compromis indispensable dans la recherche de l’aisance et du confort écono- mique, social et juridique, c’est un moyen d’avancer vers la sphère publique et plus de visibilité.

- Théoriquement qu’on le veuille ou pas, qu’on

s’en accommode ou pas, l’immigration internatio- nale marocaine se stabilise dans la plupart des pays d’accueil et se stabilisera encore plus avec le temps. Il est impossible de continuer à penser que ses liens avec le Maroc demeureront ce qu’ils sont de nos jours, il y aura forcément une coupure pour une gran- de partie de cette population. Il n’y aurait finale- ment là que le résultat logique d’un enracinement 8 ailleurs, celui que d’autres mouvements migratoires plus anciens ont connu, il suffit de voir les Libanais, les Syriens, les Japonais en Amérique latine 9 ou les Italiens. Mais dans le cas de l’émigration marocai- ne, ce qui pourrait favoriser le maintien de liens avec le Maroc, c’est d’une part la proximité géographique et surtout le développement des transports et des nouvelles technologies de l’information et de la com- munication.

1)- Voir notamment Alain Tarrius, Les fourmis de l’Euro- pe : migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques Sociales, 1992, 208 p. 2)- Dans certains magasins, on trouve parfois même du Coca-Cola, mais avec la mise en bouteille au Maroc ! 3)- La question de la recherche des origines et de la filia- tion est un thème récurrent de la littérature sud-américaine, voir notamment Le labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz, Fayard “ Horizon libre ”, Paris, 1959, 259 p. 4)- Cité par Haim Zafrani, Juifs d’Andalousie et du Magh- reb, Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 1996, p. 410. 5)- Mark C. Taylor, “ Ce qui apparaît un nom propre finit toujours par se renverser en marque impropre ”, in Errance :

lecture de Jacques Derrida, Paris, Les éditions du Cerf, 1985, p. 241. 6)- Pierre Bourdieu, “ Préface ”, in l’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Sayad Abdelmalek, Bruxelles, Edi-

tions Universitaires et De Boeck, 1991, p. 9. 7)- Pour Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, les frontières ethniques ne sont pas des barrières : “ elles ne sont jamais occlusives, mais plus ou moins fluides, mouvantes et perméables ”. Ph. Poutignat et J. Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité suivi de Les groupes ethniques et leurs fron- tières, F. Barth, Paris, Editions PUF-Le Sociologue, 1995, p.

- Le Maroc n’a pas d’autre choix : face au déve-

loppement de la migration internationale, à sa dif- fusion spatiale et à sa durabilité, il doit entreprendre,

sans gaspillage et avec pragmatisme, avec une déter- mination bien arrêtée et sans négliger aucun concours, pour mieux ancrer les enfants des émi- grés/immigrés dans la société marocaine. L’enjeu est d’une grande importance, il ne concerne rien moins que l’avenir du Maroc dans le monde à tra- vers cette “ diaspora économique ”.

Mohamed Charef Enseignant-chercheur, département de géographie de l’Université Ibn Zohr, Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir

Ibn Zohr, Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir 22 169. 8)- Nous utilisons volontairement “

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169.

8)- Nous utilisons volontairement “ enracinement ”, pour éviter le débat épineux sur assimilation, insertion, intégra- tion. Même si de nos jours l’intégration est de plus en plus conçue comme une interpénétration et une fusion de groupes culturels différents, sur la base de dénominations communes.

En France,

le Haut conseil à l’intégration, définit l’intégration comme un “ processus spécifique par lequel il s’agit de susciter la par- ticipation active à la société nationale d’éléments variés, tout en acceptant la subsistance de spécificité culturelles, sociales et morales, en tenant pour vrai que l’ensemble s’enri- chit de cette variété et de cette complexité ”, cité dans le dos- sier “ penser l’intégration ”, Revue Sciences Humaines, n° 96, de juillet 1999, p. 25. Joseph Roth considère que : “ Le plus haut degré de l’assimilation devrait être celui où chacun, aussi étranger qu’il fût, devrait le rester, afin de se sentir chez lui où il se trouverait ”, Croquis de voyage, Paris, Ed. Seuil, 1994.

Voir à ce sujet, Ph. Poutignat et J. Streiff op. cit

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

, Paris, Ed. Seuil, 1994. Voir à ce sujet, Ph. Poutignat et J. Streiff op. cit

LES MIGRATIONS MAROCAINES

9)- A titre anecdotique, les Japonais ont tenté de favori- ser la ré-émigration des ressortissants d’origine japonaise, mais ces derniers n’ont pas réussi à se réintégrer dans la socié- té de leurs aïeux ; ils ont eu des difficultés à s’adapter au mode de vie nippon et à la langue.

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dans la socié- té de leurs aïeux ; ils ont eu des difficultés à s’adapter au

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

L’aspect migratoire dans la littérature maghrébine

N ous convenons dès maintenant que si l’objet de notre communication peut sembler dans un premier temps quelque peu à la périphérie de la question centrale de ces journées, nous verrons progressivement qu’en fait, il n’en est rien.

Bien au contraire, il existe un certain nombre de liens récurrents entre le traitement littéraire du fait migratoire et cette problématique socio-économique, vue sous un aspect dynamique, mondialisant. “ Immi- gration ” le terme même conduisant à aborder l’ensemble des référents habituels auxquels il est renvoyé sur le plan économique, statistique ; avec de plus la lourdeur des chiffres, la sécheresse des statistiques et l’opacité des théories. Or cette immi- gration n’est pas une simple translation spatiale, substitution géographique de lieux. Elle est aussi et surtout une aventure humaine, expérience spiri- tuelle par laquelle le migrant traverse et se trouve traversé par des lieux, y imprimant une marque aus- si minime ou négative soit-elle. Il transite certes d’abord avec son corps mais aussi son cœur et son âme.

d’abord avec son corps mais aussi son cœur et son âme. La littérature en tant que

La littérature en tant que production sociocul- turelle ne pouvait manquer d’aborder ce thème. On trouvera des auteurs français (comme Michel Tour-

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nier ou Émile Ajar), des écrits par procuration sous forme de récits de vie (Maurizio Catani) et les récits de la “ seconde génération ”, œuvres que nous ne développerons pas ici. Ainsi, un survol quand bien même généralisant de la production des écrivains maghrébins d’expres- sion française, suffit à montrer qu’une relative pri- se de conscience est apparue dès le tournant histo- rique des indépendances maghrébines (avec néan- moins l’existence de précurseurs littéraires majeurs et ce, en pleine colonisation). Dans leur ensemble les écrivains ont exprimé leur point de vue sur la question en matière d’immi- gration. Émettant leur opinion sur le sujet, il semble qu’ils aient implicitement invité à réfléchir sur la place qu’occupe cette dernière dans les relations franco-maghrébines. La plupart d’entre eux ayant consacré au moins un ouvrage au thème de l’exil migratoire vers la métropole française. Bien que le rapport entretenu avec ce thème res- te quelque peu spécifique, selon que l’on ait affaire à des auteurs directement concernés par la problé- matique ou se sentant globalement interpellés par le sujet, il n’en est pas moins vrai que la lecture de toutes les œuvres produites sur le sujet laisse trans- paraître un malaise certain. Car il aurait été diffi- cile en outre pour les romanciers d’éluder une réa- lité qui touche d’aussi près et aussi profondément

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

d’éluder une réa- lité qui touche d’aussi près et aussi profondément UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE

la communauté. Et c’est la raison pour laquelle de nombreux auteurs ont développé par contrecoup des thèmes mettant en avant leurs préoccupations prin- cipales sur la question. Dans un premier temps, les romans ont servi à montrer sous un angle généralement identique le pays d’origine. Le regard y est de plus teinté d’une certaine lecture ethnographique de la société magh- rébine. Il s’agit pour les auteurs de témoigner en faveur d’un passé désormais révolu, époque toujours empreinte d’ordre et de certitudes (ce qu’ont fait par exemple les écrits de Mouloud Feraoun). Progressivement, une description romanesque tendra à porter sur le Maghreb contemporain d’alors et ce, en servant d’illustration à une position contes- tataire se voulant être d’abord une remise en cau- se. Ainsi, l’écrivain devenu par force anti-confor- miste, si ce n’est provocateur, peut-il finalement aborder la question d’un exil aliénant et du trau- matisme occasionné chez le sujet. Une thématique générale finit par s’inscrire dans l’ensemble des pro- ductions littéraires, évoquant à tous coups la nos- talgie du départ ; de même que la déception à l’arri- vée sur le sol de France. Chaque auteur traitant néanmoins la question selon un style propre. On pas- se alors au fil des textes, du récit autobiographique à une écriture hyperréaliste. À se pencher sur la biographie des principaux auteurs maghrébins concernés, le lecteur finit par prendre connaissance de l’importance qu’a occupé l’exil dans leur vie personnelle. Il devient alors évi- dent que cette expérience de la rupture avec le sol natal puisse sensibiliser l’écrivain et nourrir son œuvre de ce thème majeur. Seulement, quand bien même le déracinement affinerait le regard porté sur la société d’appartenance, il n’en demeure pas moins que le romancier s’est trouvé matériellement cou- pé de ses compatriotes et du mouvement sociocul- turel évolutif régissant la société de départ dans son ensemble. Celui-ci se voit donc le plus souvent condamné à se référer aux rêves et souvenirs d’antan selon une vision focale quelque peu idéalisante. Ce qui nous montre le parcours de leur vie. Avec Driss Chraïbi, installé en France depuis les

années cinquante, et qui a publié un roman intitu- lé Les boucs, le sarcasme émerge chez cet éternel déçu à la fois du Maghreb puis de l’occident. On peut dire globalement qu’à travers ce récit, l’auteur choisit de décrire les conditions extrêmes de vie d’un groupe de Nord-Africains. Néanmoins, si le roman dépeint dans son ensemble un univers proche de celui que connaissaient certains migrants, il n’en reste pas moins que l’ouvrage relève d’un parti pris affiché à la fois sur les plans esthétique et théma- tique. C’est en réalité sous la forme d’un exercice personnel critique, que l’auteur crie sa totale désillu- sion vis-à-vis de valeurs hexagonales autrefois encen- sées. Le tableau socio-économique ainsi brossé au fil des chapitres reste foncièrement pessimiste, car l’auteur s’attache le plus souvent à décrire les êtres et les lieux sans entrer dans une quelconque analy- se de rapports humains les régissant théoriquement. Cette approche de surface va pourtant en s’appro- fondissant en ce qui concerne par exemple leurs aspirations intimes ou bien les raisons objectives leur permettant de ne pas désespérer malgré tout. Conçu, semble-t-il, comme une sorte de “ descente aux enfers ” ou de reportage réaliste, le récit par- vient à appréhender le personnage sous l’unique dimension du social. Pourtant le travail de fiction produit décrit bien cette première “ mort ” de l’immi- gré comme constat de déception face au regard néga- teur et annihilant de l’autre. De plus, l’auteur marocain y retrace un chemi- nement spécifique, à savoir le trajet migratoire par- ticulier emprunté par les exilés de la première heu- re ; ceux qui se sont trouvés humiliés alors qu’à pei- ne débarqués du fait des “ événements ” d’Algérie principalement. La question n’étant pas encore celle d’un retour mythique au pays d’origine mais bien de l’arrivée matérielle dans le pays d’accueil. Le lecteur ne peut en définitive qu’être saisi, en parcourant ce roman, par le nihilisme de fait des personnages dont l’activité sociale semble orientée vers la destruction (comportement reproché aussi de nos jours aux adolescents maghrébins de France). Il semble qu’il n’y ait pas de rédemption possible

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aussi de nos jours aux adolescents maghrébins de France). Il semble qu’il n’y ait pas de

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005 pour ces lascars, aussi usent-ils de la mythomanie, de la violence

pour ces lascars, aussi usent-ils de la mythomanie, de la violence et d’autres expédients tout aussi répré- hensibles. En contrepoint, on voit se dresser la figure du héros appe- lé “ yalan waldik ”, à la fois proche et pourtant distant des boucs com- me peut l’être le romancier. Le récit de vie affleure avec ce style propre à Driss Chraïbi dont l’écri- ture est concise au point d’en être hallucinante, mais les com- plications, surcharge, manié- risme sont d’autant plus gênants que le sujet, le témoi- gnage sur la vie des Nord-Afri- cains en France offrait à lui seul matiè- re assez riche. Le romancier algérien Rachid Boudjedra aborde lui, plus directe- ment, la question de l’immigration en évoquant dans son roman inti- tulé Topographie idéale pour une agression caractérisée, l’histoire tragique d’un immigré maghrébin perdu (à la fois spatialement et identitairement) dans le métro parisien. Ainsi par un traitement littéraire particulier, le person- nage nous est rétrospectivement dépeint au cours d’une enquê- te criminelle le concernant. Durant la succession des différents chapitres, “ le héros ” parcourt le dédale des couloirs souterrains tel un Thésée moder- ne. Marchant inexorablement au-devant de sa des- tinée, cette dernière prendra les traits d’un per- sonnage au racisme exacerbé. On remarque que sur le plan narratif, tout est fait pour tenter de tradui- re le désarroi dans lequel se trouve placé l’immi- gré, et ceci jusqu’à son inaptitude à saisir le sens des messages verbaux et publicitaires (“ Gaulois réveillez vos instincts ”). Par ailleurs avec l’articu- lation du thème du labyrinthe, le mythique et le

sociologique finissent par s’enchevêtrer, faisant du person- nage un “ Ulysse contemporain ” fatalement séduit par une société de consommation dont il se voit pourtant dès le départ exclu. En définitive ce roman novateur par bien des aspects permet à l’écri- vain d’effectuer une remise en cau- se de présupposés socio-politiques liés à l’émigration. Chez ce romancier, la narration commence et finit au même point. Elle fait des évènements rapportés un cycle de haines et de mal- heurs. Le lecteur est ainsi amené à com- prendre et admettre que l’émigration est un fléau à enrayer. Avec L’homme qui enjamba la mer, roman écrit conjointement par deux auteurs (Ramdane et Mengouchi) nous nous trouvons, pour une fois, placés d’emblée au sein de l’immigration. Un cliché évo- cateur des conditions de vie maté- rielles des travailleurs maghrébins nous est proposé. Avec de plus le recours à une technique narrative fai- te de tableaux dépeints de manière suc- cessive. À cet effet, les immigrés, person- nages centraux, se trouvent placés dans des situations caractéristiques, celles du travail, de l’habitat ou du repos. Bien qu’elle ne soit pas véritablement mani- feste, une certaine forme de contestation parvient cependant à transparaître à la lecture de l’œuvre. L’essentiel de l’histoire se déroulant au sein du microcosme aliénant que constitue le foyer pour travailleurs immigrés. On remarque que le cadre physique dépeint ten- te de traduire la part relative de sordide présente dans l’existence quotidienne des ouvriers nord-afri- cains. Le rêve servant cependant d’exutoire aux per- sonnages, leur permettant ainsi de vivre au sein

cependant d’exutoire aux per- sonnages, leur permettant ainsi de vivre au sein 26 UN SIÈCLE DE

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

cependant d’exutoire aux per- sonnages, leur permettant ainsi de vivre au sein 26 UN SIÈCLE DE

L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE

d’une marge fantasmatique à la fois aliénante et protectrice. En un curieux travail d’association, le narrateur lie l’activité professionnelle des immigrés aux “ strates, couches et sédiments ” matérialisant la mémoire individuelle des sujets expatriés. D’où une proximité symbolique existant entre la terre du chan- tier et les déracinés maghrébins, restés toujours nos- talgiques de leur sol natal. Il n’en demeure pas moins que le lecteur éprou- ve parfois quelques difficultés à saisir la trame de ce livre qualifié par sa maison d’édition de “ poli- tique-fiction ” et dont il peut à la limite, garder le souvenir d’une description sociologique relativement poétisante. Faisant suite à des travaux théoriques et pra- tiques en psychologie, Tahar Ben Jelloun a publié divers écrits orientés vers une thématique répétée. Principalement celle de l’exil et plus particulière- ment, celui rencontré par ses compatriotes magh- rébins, dans leurs tentatives d’adaptation à la trans- plantation. Soulignant de plus les incidences psy- chopathologiques dues à cet effort douloureux d’assi- milation d’un modèle de vie nouveau. Une fiction éditée en 1976, intitulée La réclu- sion solitaire, reprendra pour l’essentiel les thèmes développés dans une de ses recherches antérieures intitulée La plus haute des solitudes. Dans ce roman, l’auteur brosse le portrait d’un personnage quelque peu névrotique qui, après avoir été rejeté par “ la société ”, finit par s’éprendre d’une affiche publici- taire représentant une femme (en une forme de transfert fétichiste extrême). De plus, la malle tenant lieu métaphoriquement d’habitation au personnage, symbolise les conditions de vie de ses congénères. L’objet devenant par exten- sion, le motif signifiant d’un certain enfermement social et psychologique, à même de souligner les ten- dances schizophréniques du sujet. La part de romanesque que l’on peut néanmoins concéder au texte découle d’une évocation tour à tour réaliste, puis fantasmatique. Elle semble en mesure de figurer l’état psycho- logique plus ou moins instable du personnage. À cet

égard, on remarquera que le travail descriptif effec- tué porte essentiellement sur le problème d’une soli- tude imposée, qui serait capable d’infliger à l’indi- vidu migrant une seconde mort. L’unique issue étant le repli forcé sur une activité fantasmatique substi- tutive, si ce n’est délirante. Incidemment, le thème permet au narrateur d’évoquer les conditions socio-historiques qui ont contribué à la migration. Celles qui ont fait de la mémoire le lieu privilégié de la catharsis ; ainsi qu’une certaine forme de contestation psychoso- matique. Nous comprenons qu’en fin de compte, le sujet est condamné à projeter indéfiniment son moi sur un objet de désir devenu utopique parce que matériellement inaccessible pour lui. Et que d’autre part, un échec patent généralisé est le seul résultat possible de son émigration. C’est pourquoi le per- sonnage prendra la décision de sortir de son isole- ment physique et psychique en acceptant de faire face à la dure réalité du monde extérieur. Le roman se clôt finalement sur une totale ambi-

guïté, volontairement entretenue puisqu’on ne sait ce qu’il adviendra du personnage (ira-t-il rejoindre sa compagne palestinienne ou rentrera-t-il au pays ?). Cela permettra en tout cas au romancier de tenter d’établir une conclusion sur les objectifs et les limites de l’écriture dans le désir que celle-ci a de vouloir traduire la réalité. On voit donc que globalement, la thématique tourne autour :

- de l’arrivée en France (retraçant cette première

mort de l’émigré, produite par le choc ressenti) ;

- d’un quotidien fait de travail et de vie domes-

tique d’où les rapports socio-affectifs sont quasi

absents ;

- de l’imaginaire comme réponse et compensa-

tion face à un vécu des plus négatifs, amenant l’indi-

vidu à se replier sur le passé, l’intimité perdue et l’idéalisation ;

- de la politique, c’est-à-dire des raisons de la

migration et des revendications exprimées ; le per- sonnage devenant un porte-parole idéologique des

positions de l’auteur.

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et des revendications exprimées ; le per- sonnage devenant un porte-parole idéologique des positions de l’auteur.

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

trimestre 2005 MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005 La situation de l’exilé dans le roman En une

La situation de l’exilé dans le roman En une sorte de traitement quasi-obli- gé, la grande majorité des romans font état d’un quotidien quelque peu révéla- teur quant à l’existence menée par le travailleur immigré. L’activité sociale du personnage n’étant souvent décri- te ou plutôt suggérée qu’à l’occasion d’un dysfonctionnement relationnel (comme celui d’une inaptitude à aborder l’univers féminin par exemple). L’écrivain devient de cet- te façon, le médiateur d’une réali- té semblant impossible à formuler par le personnage, ainsi que le témoin d’une protestation muette de ces indivi- dus face à la situation qui est la leur. Les conditions de vie et de travail (formula- tion quasi-tautologique dans les cas en question), sont les premiers éléments saillants d’une réalité foncièrement négative souvent évoquée par les roman- ciers.

La désillusion extrême constitue donc la première expérience de l’exilé, elle fait suite à son arrivée immédiate. Le sujet ainsi placé dans la réa- lité amorce par conséquent une tentative d’adaptation et voit s’opérer au sein de son moi, un effondrement total. De fait, une réelle inadaptation socioculturel- le semble qualifier le migrant dès son arrivée en cela que des valeurs, érigées en dogme dans une société consumériste, viennent ébranler les représentations qu’il se faisait du monde où :

“ (Lui) perplexe et paniqué et ne comprenant rien à ce déluge de mots, restant des signes plus cabalistiques, trompeurs et perfides mais dénués de tou- te signification, déments dans leur gesticulation calli- graphique… ” (Rachid Boud- jedra, Topographie idéale…)

Ici quand j’ai débarqué, j’avais

des problèmes pour dormir et puis des crises, je ne travaillais pas bien et j’allais de boulot en bou- lot… et toujours clandestin, sans papiers, sans rien. Il a fallu attendre avant d’avoir une car- te comme tout le monde, mais ça va pas. Il me reste le désordre. ” (Tahar Ben Jelloun, La réclusion solitaire)

Ainsi, devant les yeux du migrant, la cité dévoile d’emblée son caractère totalement factice ; elle demeure pour lui l’espace de l’altéri- té absolue (celle du dominant aujourd’hui qui fut aussi colonisateur hier). En cela, la culture médiatique indique généralement dès les premiers contacts le profond fossé qui sépare la culture de l’étranger d’avec les usages locaux. Or, face à l’indifférence collective qui est en soi une forme de rejet patent, ou suite à toute agression xénophobe, seule une certitude intérieure ontologique peut permettre à l’individu de dépasser la minérali- té qui lui est prêtée faisant dire à un personnage :

“ Je marchais au milieu de la rue, je traver- sais et les passants et les voitures, j’étais devenu

De même, le choc de la rencontre du migrant avec le monde froid et distant de la société d’arrivée se tra- duit par une forme de désarroi psychique, et l’indivi- du resté seul depuis sa décision initiale de migration plonge en fin de compte dans un univers qui a pour effet principal de le réifier.

Il ne comprend pas que c’est là que nous sommes détenus fous, vivant dans des mansardes pour éviter des hôtels non moins sordides. ” (Ibid)

2828

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

des hôtels non moins sordides. ” (Ibid) 2828 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES UN SIÈCLE DE

L’ASPECT MIGRATOIRE DANS LA LITTÉRATURE MAGHRÉBINE

une transparence, un mouchoir en papier que le vent emportait. ” (Mohamed Dib, Habel)

L’autre (la femme surtout) constituant pour le Maghrébin exilé un obstacle insurmontable où :

“ Elles me renvoyaient l’une après l’autre mon

sourire dans un kleenex en boule mouillée. Je ramassais le refus et continuais mon chemin. ”

(Ibid)

Placé dans une solitude frustrante, l’étranger ain- si devenu objet anonyme doit-il faire face à un amer constat d’échec. Il arrive de plus que le sentiment d’aliénation soit au départ la dynamique d’une cer- taine prise de conscience chez le narrateur, avouant :

“ L’idée d’exister autrement me hantait. ” (Tahar Ben Jelloun)

Et seul le transfert affectif projeté par le sujet, sur une femme devenue enfin complice, pourra alors le libérer des affres de l’exil et du sentiment objectif d’aliénation. La pulsion vers une mixité ethnique mar- quera le désir d’entrer dans le monde de l’autre :

“ Dans une ville, une foule où il ne connais-

sait personne, où il n’était lui-même personne. Une fille qui se moquait pas mal de tous ces regards pointés sur eux, qui continuait d’aller à ses côtés… ” (Mohamed Dib)

Lorsque toute tentative d’ouverture se trouve reje- tée, alors le sujet finira par percevoir sa condition de façon désormais lucide s’interrogeant en disant :

“ Mais que faisons-nous dans ce territoire, un

supermarché de l’esclavage et de l’indifférence ? ”

(Ibid)

Parvenant ainsi au constat politique de sa situa- tion et avouant finalement :

“ Je suis venu dans ton pays du cœur, expul-

sé du mien, un peu volontairement beaucoup par

besoin. ” (Tahar Ben Jelloun)

On l’aura saisi, l’intérêt de cette littérature, d’un point de vue critique (et en dehors du seul plaisir du

texte au sens où le définissait Roland Barthes), peut porter entre autres, sur le domaine :

- de la sociocritique, à travers une lecture des inter-

actions sociales du migrant avec le milieu, et ce, mal- gré le prisme difractant de la littérature ;

- de la psychocritique, en une analyse de com-

portements récurrents (plus ou moins déviants), à la fois individuels et/ou collectifs. En conclusion, nous dirons que les principaux écri- vains ayant fait de la littérature maghrébine de langue française le moyen d’expression privilégié de leurs options idéologiques ou affects, et de l’immigration de leurs compatriotes, un thème central ou acces- soire de leurs œuvres, qu’ils auront su dessiner avec beaucoup de justesse et de sensibilité (et parfois avec un excès compréhensible) une situation socio-éco- nomique, mais aussi politique, propre à ces décen- nies. Leur regard, emprunt pour beaucoup d’autobio- graphies, reste pour nous aujourd’hui un témoignage historique des conditions de “ servage ” faites à tou- te une génération d’hommes exilés, soumis aux lois du grand capital. C’est aussi un cri et une dénoncia- tion virulente de l’atteinte aux droits humains élé- mentaires non plus seulement socio-économiques mais aussi et surtout psychoaffectifs. S’attachant à décrire une souffrance d’autant plus profonde que silencieuse et parfois plus ou moins consciente. Il s’agit bien ici d’aliénation et de réification que l’ana- lyse socio-psychologique peut tenter de mettre en équation, mais dont seul l’écrivain véritable, peut sai- sir dans les zones d’ombre, expressions muettes, lignes mouvantes du dire humain, la portée profonde et signi- fiance véritable. Face à la non-reconnaissance effective de toute une génération et à cette perte d’identité dans la tra- jectoire migratoire, il reste à ancrer des lieux de réfé- rence, un imaginaire compensateur afin de réinves- tir l’espace du symbolique désormais perdu. C’est là un devoir de mémoire que nous avons à leur égard.

M’Hamed Wahbi Faculté des lettres et sciences humaines, Agadir

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devoir de mémoire que nous avons à leur égard. M’Hamed Wahbi Faculté des lettres et sciences

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Les migrations

de travail au miroir de la poésie berbère

L es populations berbérophones du Maroc, Chleuhs du Sud-Ouest d’abord, ont ouvert en France le chemin de la migration marocaine de travail. Représentées dès avant la Grande Guerre, elles comptaient en 1930 pour les neuf dixièmes de cette main-

d’œuvre ; en 1960, après qu’ait augmenté la part des arabophones, encore pour les trois quarts. Alors, et comme s’emballait la demande des pays du Nord, sont venus s’ajouter des Imazighen de l’Atlas cen- tral, plus les Rifains que ne captaient pas en priori- té la Belgique, les Pays-Bas, ou l’Allemagne.

Ces populations ne sont pas muettes, lors même que se prononcent sur les migrations ouvrières magh- rébines, sans jamais avoir privilégié l’écoute, tant

d’intervenants de tant et tant de disciplines ou offi-

cines

aussi. Et ce, jusque dans les campagnes les plus déshéritées. La poésie orale en particulier, souvent une création collective, toujours un discours consen- suel ou convenu, leur est, plus qu’un exutoire, un système d’appréhension des choses de ce monde. Dans plusieurs de mes publications, je m’y suis spé- cialement intéressé et reprendrai ici l’essentiel du propos.

Les premières à ressentir, elles élaborent

du propos. Les premières à ressentir, elles élaborent La poésie villageoise et celle des poètes semi

La poésie villageoise et celle des poètes semi professionnels Dans le Maroc rural, pour un ensemble de rai- sons où dominent l’exiguïté des ressources et le mode collectivement contrôlé de leur mise en valeur, les groupements berbères présentent, en général, une taille restreinte et beaucoup de cohésion. On n’arri- ve pas à faire qu’aucune tête ne dépasse ; mais que toutes s’emplissent des mêmes valeurs, d’une consen- suelle idéologie, cela est voulu ; et la poésie orale, souvent une activité collective, toujours un discours convenu, fortement y contribue. Le distique (izli) ou la très courte pièce que les gens improvisent pour la danse chantée collective ne véhiculent forcément qu’une pensée ramassée mais, malicieuse ou frappée de sagesse, elle est res- sassée longuement :

Biljik, c’est la Belgique que veut la jeunesse :

L’argent s’y trouve mais “ faut déjà y aller ! ” (Lortat-Jacob 1980 : 136, retraduit).

Ceux qui menaient bestiaux ramènent de France des autos :

Les voilà, pour le coup, qui peinent à conduire ; Moi, je n’ai pas quitté le Maroc, de nectar je vis :

Eh, j’aurai bien butiné ! C’est pas comme nos “ vacanciers ” (Peyron 1993 : 204, retraduit).

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

butiné ! C’est pas comme nos “ vacanciers ” (Peyron 1993 : 204, retraduit). 30 UN

MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE

Que le cœur ne te poigne, quand tu vois ceux de France Revenir au volant. Car ce qu’ils en ont en main, c’est que la roue tourne !

Les vers précédents et le morceau qui va suivre ont été recueillis en contrebas du Haut Dadès, dans le sillon sud-atlasique, entre Tinrhir et Kelaa des

Maurras [sic] est venu aux bergeries d’El Kelaa,

(Peyron 1993 : 204, retraduit).

Mgouna. Ce secteur et, jusqu’aux sables, l’ensemble

Bien sûr, le premier distique évoque moins un long franchissement que les péripéties liées à l’obten- tion du passeport. Pour amoindrir cent jalousies, les citations suivantes brocardent le retour des émigrés

du Sud, furent prospectés, trente ans durant, par un agent recruteur des Houillères du Nord et du Pas- de-Calais, M. Félix Mora ; le chœur féminin reprend :

au volant de véhicules internationalement imma-

Il

a choisi des moutons, il a laissé les brebis.

triculés d’un F français (fakans, se moquent les lais-

O

filles, mettons le voile du deuil !

sés pour compte), un B valant “ Belgique ” (bakans),

Maurras a pris nos garçons ;

voire un GB britannique (grand’ bakans) ; cepen-

O

filles, mettons le voile du deuil !

dant, ces chauffeurs néophytes restent maladroits :

Maurras nous a humiliées.

une embardée est probable car la chance, ça va, ça vient

À l’écart des oreilles masculines, les femmes ont

des joutes (timnadin) où former aussi, à l’occasion, un point de vue sur la migration :

(Souag 1976 : 43).

Là-haut, Touda brahim n Ayt Ayd, treize ou qua-

torze ans, m’avait dit : “ Si les hommes ont Mora, pourquoi pas nous Tamorat ! ? ” — c’est grammati-

piquant. Le publi-

cal, en berbère, et en français

Tirou cultive ses champs à wausmmid et dans

cateur quant à lui, un jeune enseignant, aura vu dans le rabatteur des Houillères un héritier prévisible du

la

plaine en contrebas

doctrinaire de l’Action Française.

Pendant que Ou-Tekhchi fait l’esclave chez les Juifs ;

– Je préfère mon émigré et ses mandats à vos campements sur les pentes du Jebel Koucer ;

– Eh ! J’y ai vécu, et n’en ai pas crié divorce :

L’ambre et l’argent suivaient avec moi le troupeau, Je porte fibules, et toi pas, ma pauvre Haddjou… (Lefébure 1977 : 117).

Mais c’est à l’unisson qu’elles clament contre la croqueuse d’hommes :

O Fransa, tu es bien sorcière :

Qui accoste, il s’écrie pour qu’un autre embarque.

(Lefébure 1992 : 257).

À l’unisson, qu’elles mêlent leurs inquiétudes :

Malheur ! Je grimperai au sommet du Tichka. Pour voir les jeunes travailler parmi les étrangers. Caporal, ne donne ni pelle ni pioche à mon ami trop jeune ! Mère, prie pour qu’il ne m’enterre pas parmi les étrangers !

Les citations précédentes sont représentatives de genres courts. Et réservés aux cantons d’origine. Mais voici l’ample poésie des “ chansonniers ”, des “ trouveurs ” préfère Paulette Galand-Pernet (1972), ces poètes-musiciens itinérants, audacieux comme des satiristes à la scène, et que conduit un raïs en pays chleuh, l’amdyaz chez les Imazighen. Leur art se prête à des développements, et il a accompagné, lui, les migrants dans leur exil. Dans la région parisienne, en effet, jusqu’à ce que leurs familles commencent à entourer des tra- vailleurs de plus en plus nombreux, le communau- tarisme berbère et les méthodes de recrutement voulues par certaines entreprises ont concouru à la formation d’agrégats quasi ethniques, parfois villa- geois et lignagers jusque dans le détail du plan au sol. Dans les colonies ainsi formées, aux jours de repos, la nostalgie certes s’allégeait, mais aussi le sens des valeurs traditionnelles se réassurait à l’écou- te des chants de trouveurs ; un disque tournait, ou

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le sens des valeurs traditionnelles se réassurait à l’écou- te des chants de trouveurs ; un

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

bien un Maître et sa troupe officiaient. Raïs Lahou- cine ou Sihal, par exemple, travailleur émigré lui- même après avoir fait le baladin dans la région de Tiznit ; au début des années soixante, l’ORTF l’enre- gistra dans plusieurs titres pour nourrir ses pro- grammes à destination des immigrés chleuhs :

En trouver un qui ne soit pas expatrié ! En Tunisie l’un, l’autre à Paris ou à Saint-Étienne. Mais qui s’en va pour le bien des siens reste irréprochable. Bien nés sont, et grandis vertueux, Ceux que leur sort ne contente pas, qui ne se résignent point à l’impuissance.

Quel n’est pas notre étonnement, ah ! comment comprendrions-nous ! De voir parmi les nôtres, ouvriers, des gens hors de bon sens ! Il est parti, le voyageur, laissant là ses enfants, Son père et sa mère et ses proches. “ Me voilà sur le point de partir, leur dit-il, Encore un mois ou deux : je vous enverrai de l’argent.

On peut écrire, partout, des mandats : je vous en enverrai ! ” Mais il est à peine à Paris qu’il oublie sa famille,

À peine arrivé, les yeux emplis de choses jamais vues !

Jolies femmes, autobus et métro, mes amis, Et l’avenue de l’Opéra ! Il fréquente les courses. Quinzaine après quinzaine, l’argent lui fait défaut ; Le voilà même, ô malheureux, sans argent de retour ! Vingt ans se passent, vingt ans et plus. La prière ? Il n’a point prié ! Le ramadan ? Il l’a croqué !

……………………………………………………… Le voyage est pour nous chose bonne, convenable et licite, Mais le terme en doit être bien affirmé :

Un an, ou deux, trois au plus, seront suffisants.

À Dieu nous demandons de nous accorder le pardon. (Galand-Pernet 1972 : 86-87).

“ Même les cimetières, ce sont les ouvriers de France qui les entretiennent / Et les tombeaux des saints locaux ainsi qu’une bonne part des mos- quées ”, poursuit le poème. Puis vient sa leçon, et je reprends maintenant la traduction de Paulette Galand (1972: 51) :

Ah ! combien d’hypothèques a levé le mandat de Paris ! Combien de miséreux — et je dis vrai — ont reçu de quoi vivre ! À qui observe la prière tout est licite De ce que lui gagna la sueur du travail. …………………………………………………… Quelle mauvaise raison pourrait-on donc trouver Pour se refuser au voyage outre-mer ?

Trois décennies ayant passé, on a vu la pruden- ce de Lahoucine ou Sihal : partir en France, oui, mais ne pas s’y éterniser. Une dizaine d’années encore, l’émigration marocaine multipliée par dix, et voici l’opinion toute négative d’un amdyaz réputé dans l’Atlas central :

Le poème qu’on vient de lire, ici presque dans son intégralité, prenait position dans un débat augu- ré dès les origines. Est-il permis de partir travailler chez les Européens ; par rapport aux siens, eu égard à l’Islam ? Dans les années trente, un Maître si talen- tueux qu’il reste dans toutes les mémoires, le raïs Lhadj Belaïd, s’était évidemment prononcé sur la question. Non sans frôler l’innovation blâmable, mais avec toute l’habileté du lettré formé dans une zaouïa prestigieuse – ce qui est exceptionnel pour un adep- te de “ la science des tripes ”, la poésie – lui, avait chanté que la migration est souhaitable :

– lui, avait chanté que la migration est souhaitable : 32 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

est souhaitable : 32 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES Les Marocains ont migré, déserté, ils ne

Les Marocains ont migré, déserté, ils ne sont pas restés. Par Dieu, le résultat c’est bien de la misère ! Considérez les jeunes, tel ou tel parmi les enfants ; Ils affirment : “ Un peu plus grands nous partirons tous ”. J’ai voulu voir auprès des vieux, ils ont regretté :

“ Si nous étions valides, tous nous partirions, car ici rien

de bon ”. Regardez ceux-ci prier, les hypocrites !

“ J’égrène mon chapelet, diront-ils, je récite mes litanies ”, Quand ils comptent l’argent sur leurs doigts ! S’impatientent pour un contrat ! Oublieux des plus courts versets ; oh ! l’haïssable concupiscence.

MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE

À quoi bon un décor carrelé pour toi qui t’en tiens éloigné ? Et de quel attrait l’automobile quand bien même on se l’est procurée ? Tu possèdes des abris à moutons, tu as du bien, cependant Ne va pas croire que tu en jouiras dans la nuit du tombeau. Malheur à qui t’offense, ô Seigneur, Tandis que cette vie passe, comme la pluie par le soleil chassée. Le thésauriseur que vaut-il, l’ingrat qui n’a pas rendu grâces ? C’est comme s’il avait acquis une terre desséchée, Il confie la semence au désert, ainsi la perd Et qui conteste mon poème, je le dis, En tient pour notre désarroi du temps du Protectorat. Jours révolus, clarté retrouvée, les Français ont dû passer la main.

Dieu ! Dieu ! Lui seul est éternel le pardon.

Accordons-nous

Si Belaïd, au risque de l’innovation répréhen-

sible, s’efforçait de raffiner sur ce qu’est le respect

groupe Ousman allait naître avant que son mélodiste et soliste attitré, Ammouri Mbark, ne fasse cavalier seul : j’ai relaté ailleurs une décennie de l’aventure et vanté ses mérites (Lefébure 1986). D’un collecteur et créateur chleuh, originaire des Idaw Mahmoud, Amarir, voici l’essentiel d’un court poème mis en musique en 1980 :

Aïe, ma mère ! Je suis un gerfaut perdu dans le ciel de Paris, Le pauvre : point de falaise sous la brise pour se poser, Se conforter longtemps sous le plumage.

Aïe, mon père ! Je suis un esquif perdu dans les ténèbres océanes ; Le pauvre : point de sillage pour guider son retour Vers l’onde limpide et douce du pays natal.

De la plume d’un solitaire que les générations à venir se partageront avec ferveur, le créateur de la lyrique chleuhe moderne, Ali Sadki Azayko :

à son sort chez les musulmans, notre amdyaz fait

Gennevilliers, les nues l’ennoient

Secoue la chape, Gennevilliers ! Là, le soleil est là !

en

sens inverse l’effort du théologien, voire joue le

Mais qu’est-ce qui s’y noie ?

politicien. Au final, en quelques traits choisis par-

Toute une humanité, la peine et le tourment au cœur.

mi

les plus aptes à susciter le dégoût, il brosse un

Ceux de mon sol point ne s’adaptent

portrait expressionniste de l’émigré contaminé par l’Occident :

- Soleil ! toi tu les enfantas ; l’ombre désacclimate - C’est l’amour du pays qui les expatria.

 

Il s’est embelli de mèches, notre émigré, le bel Européen ! Il pue le vin comme un colporteur les épices. Et sa bouche empeste la fumée autant que la gueule du fourneau ; Au demeurant dans cette vie déjà brûlé, avant d’atteindre l’autre, et ne le sachant.

(Lefébure 1987 : 33-7)

Et vous les jours, les années : tout ce temps à tuer Quand eux n’espèrent qu’une aube, qui ne vient pas

Ebroue-toi des langueurs Et puise à l’allégresse ! Il n’est pas si lointain ce jour d’entre nos jours Géant.

Avec Ousman, une mutation expressive et musicale À l’heure où le poème qu’on vient de lire s’écou- tait dans l’Atlas central, et tandis que la poésie chan- tée de raïs continuait d’être appréciée, quelques jeunes Chleuhs entreprirent de mettre la musique berbère au diapason du monde. On était en 1973, le

Ce poème composé lors d’un premier séjour en France, en 1969, n’est pas d’une veine usuelle chez l’auteur. Il a été mis en musique par Ammouri Mbark et la chanson figure sur sa sixième cassette (1988) ; la télévision marocaine l’a plusieurs fois diffusée.

De la deuxième cassette de Ammouri en trans-

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(1988) ; la télévision marocaine l’a plusieurs fois diffusée. De la deuxième cassette de Ammouri en

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

fuge, il nous faut absolument retenir azemz ad “ Ce temps, cette époque-ci ”, un texte écrit vers 1978 avec Ahmed Hajjaji, un ancien émigré :

Triptyque du temps présent

Ce monde veut l’embrouille, non de saines transactions ; Au voisin, le voisin se querelle ; ah ça, tu sévis, discorde ! Vents de poussières par l’Est, brouillard par l’Ouest… Et ça claque, Machreq, ça tonne en ton mitan ! Les maîtres, deux vous êtes, mais toi l’orphelin, pas un ne te voit – Tes lopins : voilà ce qui, l’un contre l’autre, les fait gronder tels des chiens !

Nous avions donné du fer au forgeron, donné la forge aussi, Afin qu’il procure un soc, et que nous labourions… Lui en a fait sa lame, c’est pour nous égorger, Il vise ce qu’ont transmis nos pères, voudrait nous dépouiller.

Fut un temps, par chez nous, le razzieur soldait l’esclave ; L’agent des Houillères mène à présent les deux dans des souterrains… Jusqu’à ce que le souffle et la force leur manquent. Alors : “ bon vent ! ” Le gars est comme une outre crevée, inapte à puiser.

L’heure n’est plus à la spéculation religieuse et morale mais à la dénonciation des équilibres du mon- de. En trois scènes enchâssées l’une dans l’autre comme des poupées russes, sans rejeter le symbo- lisme de la poésie chleuhe ni son réalisme d’image, le procès est mené. Ou plutôt, un jugement est mis à portée de l’esprit de l’auditeur. La composition musicale, puisque cette dimension importe davan- tage que dans le travail des trouveurs, propose au demeurant son aide. Ainsi la scène “ internationa- le ” tend-elle à se séparer des tableaux suivants, qui sont liés du coup, par le fait qu’un récitatif presque traditionnel la propose, entrecoupé de la la la évo- quant la diction d’une mélodie-mètre. Un tout autre commentaire s’impose à présent. On a fermé, fin 1990, la dernière mine de charbon

On a fermé, fin 1990, la dernière mine de charbon encore en activité dans le nord

encore en activité dans le nord de la France. Cela n’est pas rien dans l’histoire de la migration maro- caine de travail. Des gars du Sud en bonne santé, soixante-cinq kilos au moins et l’épaule dûment tam- ponnée “ bon pour le service ”, il en est passé 80 000 dans les mines françaises. Au meilleur du plein emploi, en 1964 et 1965, 11 000 d’entre eux s’y épou- monaient ensemble, la moitié au fond, presque tous sur le front de taille. Cependant, où sont les sources pour une histoire de ce vécu ? Quelles traces litté- raires a-t-il laissé ? On est obligé de constater qu’à l’exclusion d’une page – allez, deux – dans Les Boucs de Driss Chraïbi (1955) et de deux demi-pages dans Le déterreur de Mohammed Khaïr-Eddine (1973), rien n’est remonté en surface de toutes ces vies au fond. Rien n’a filtré, n’a percolé. Et voilà pourquoi azemz ad, pardon : toute la poésie chantée des popu- lations maghrébines, aussi bien la professionnelle que la villageoise, dès lors qu’elle a été transcrite, traduite, glosée par ses spécialistes, voilà pourquoi cette littérature devrait rejoindre au Panthéon des œuvres la littérature imprimée qui fascine tant d’uni- versitaires des deux côtés de la Méditerranée. Ah de Khaïr-Eddine, il y a ce cri aussi, pour fuir Agadir après le séisme :

Fais-moi un passeport je veux partir en France Etre un simple mineur Dans le rectum du sol noir.

(Khaïr-Eddine 1967 : 31)

Si la région Nord et Pas-de-Calais a longtemps capté pour le charbon la dixième partie des effec- tifs marocains en France, l’Ile-de-France toujours en concentra trois fois plus, elle qui pour les étran- gers, avec le tiers d’entre eux, vient en tête des régions de programme. Les Hauts-de-Seine, depuis leur création, sont le premier département par la population marocaine comme pour l’ensemble des émigrés. Et Gennevilliers fait une capitale par la sta- tistique comme pour les littérateurs ; dans la boucle nord-ouest de la Seine, entre le Port aux péniches et les Grésillons, de la limite avec Villeneuve-la- Garenne aux garnis du Fossé-de-l’Aumône — quel

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

la limite avec Villeneuve-la- Garenne aux garnis du Fossé-de-l’Aumône — quel 34 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

MIGRATIONS DE TRAVAIL ET POÉSIE

toponyme, quel lapsus ! —, on trouvait vers 1970 un Marocain plus un Algérien sur six habitants. Les Marocains sont ici nombreux à travailler dans l’industrie automobile où l’on a longtemps apprécié leur docilité ou su l’obtenir. Mais avec “ le printemps de la dignité ” à Renault-Flins, Talbot-Poissy, Citroën- Aulnay surtout, un an après l’élection présidentiel- le du 10 mai 1981, beaucoup de choses ont changé pour les immigrés dans l’entreprise et, par contre- coup, dans la société civile. Si l’intimidation a flé- chi dans la sphère restreinte, les tendances xéno- phobes se sont au contraire accusées dans le cadre global. Avec des thèses discriminatrices et d’exclu- sion, le Front National n’a cessé de progresser. En a-t-on produit des discours sur le phénomène Le Pen, en produira-t-on encore ! Cependant je traduirai pour conclure cette œuvre d’un épicier chleuh natif des Ammeln, alentour Tafraout, et installé à Aulnay- sous-Bois, Ali Amayou l’un des paroliers d’Ammou- ri Mbark :

J’entends vos pleurnicheries, les gars, Je n’en vois pas le motif et je voudrais comprendre Si c’est ta providence, ô mon Dieu :

Ce roumi n’est pas à craindre, ni ses légions ! Si l’on doit quitter ce pays : mais nous l’avions en tête ! Souvenez-vous, quand on leur a crié de fuir le nôtre, Et face au refus usé de la force et des armes. Ce que le moindre sillon donnait, eux le prenaient ; Mais nous, pourquoi s’inquiéter, nous ne tenons rien ; On n’est pas là médecin, ou pilote d’avion. Où que j’aille, la pioche est à ma main, Et je m’y ferai serf pour mon pain. Il m’attriste celui qui pleurniche : “ où irais-je ? ” Pardi, mon frère : “ chez nous ! ” Où nous naquîmes, on nous attend. Je ne vais pas pleurer en route, la joie m’excite plutôt Quand j’avance vers les miens, vers ceux dont je suis né.

Claude Lefébure

CNRS, Paris

Références

Chraïbi Driss, Les Boucs, Paris, Denoël, 1955.

Galand-Pernet Paulette, Recueil de poèmes chleuhs I : chants de trouveurs, Paris, Klincksieck,

1972.

Khair-Eddine Mohamed, Agadir, Paris, Seuil,

1967.

Lefébure Claude, “ Tensons des Ist-’Atta : la poé- sie féminine beraber comme mode de participation sociale ”, Littérature orale arabo-berbère 8, 1977, p. 109-142.

Lefébure Claude, “ Ousman, la chanson berbère reverdie ”, pp. 189-208 in Henry (J.R.) éd. Nouveaux enjeux culturels au Maghreb. Paris, CNRS, 1986.

Lefébure Claude, “ Contrat mensonger, un chant d’amdyaz sur l’émigration ”, Etudes et documents berbères 3, 1987, p. 28-46.

Lefébure Claude, “ France, terre d’écueils. Une suite d’extraits littéraires berbères ”, pp. 251-262 in Basfao Kacem / Henry Jean-Robert (éd.), Le Magh- reb, l’Europe et la France, Paris, CNRS, 1992.

Lortat-Jacob Bernard, Musique et fêtes au Haut Atlas, Paris, Mouton / EHESS, 1980.

Peyron Michel, Isaffen ghbanin / Rivières pro- fondes, Casablanca, Wallada, 1993.

Souag (M.), “ L’ahidous pleure les exilés ”, Lama- lif 82, 1976, p. 42-44.

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fondes , Casablanca, Wallada, 1993. Souag (M.), “ L’ahidous pleure les exilés ”, Lama- lif 82,

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Pour une histoire des migrations marocaines en France

L es premiers contacts entre des popu- lations originaires du Maroc et le ter- ritoire français tel qu’il se définit aujourd’hui se perdent probablement dans les origines lointaines de l’his- toire des deux pays. Sans remonter jusqu’à l’époque d’Annibal et des

cavaliers numides qui l’ont suivi en Gaule, ou à l’époque plus tardive de la fameuse et controversée bataille de Poitiers en 732, il est important de sou- ligner que l’histoire de la présence de Marocains en France n’est pas une conséquence exclusive, com- me on a trop souvent tendance à l’affirmer, du seul fait colonial. Au XIII e siècle déjà, Paris compta un petit grou- pe de Sarrazins. “Au nombre des corporations de la cité existait celle des ‘tapissiers de tapis sarrazi- nois’. Ses statuts enregistrés entre 1258 et 1268 confirmèrent les coutumes que leur corporation possédait.” 1 Cette présence est également signalée au XV e siècle à Marseille et à Perpignan, où le com- merce avec les Maures enrichit à cette époque cer- tains commerçants. Les contacts sont de plus en plus fréquents en Méditerranée où la “course” s’orga- nise et où les deux rives se font la guerre. “Les galères royales sont garnies de Maures à cette époque, com-

royales sont garnies de Maures à cette époque, com- 36 me les cachots d’Alger et ceux

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me les cachots d’Alger et ceux de Salé regorgent de captifs chrétiens.” Ce serait d’ailleurs dans ce contexte, autour de la question des prisonniers des deux rives et de leur sort, que se sont noués des rapports diplomatiques entre le Maroc et la France. Des échanges, par ambassadeurs interposés, entre le roi de France Louis XIV et le sultan du Maroc Moulay Ismaël, abou- tissent à la signature du Traité de Saint-Germain- en-Laye en janvier 1682. Un traité qu’aucun des deux monarques n’était disposé à respecter : le roi de France était prêt à racheter ses sujets captifs au Maroc mais refusait de libérer les sujets du sultan employés sur ses galères puisque, semblait-il, “rien ne valait les Marocains comme rameurs”. Ce petit rappel historique dessine les contours d’une pré- sence, ou du moins de contacts anciens des Maro- cains avec la France, et souligne qu’elle s’est tou- jours (et dès l’origine) caractérisée par la dualité de deux figures à la fois distinctes et opposées : celle de l’ambassadeur et celle du galérien. Bien que les Marocains constituent aujourd’hui l’un des principaux groupes immigrés en France et que les sources sur le sujet offrent de grandes poten- tialités de recherche, l’historiographie n’en demeu- re pas moins étrangement lacunaire. Pendant l’entre-

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

n’en demeu- re pas moins étrangement lacunaire. Pendant l’entre- UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE

deux-guerres, les travaux faisant référence aux Maro- cains en France s’inscrivent dans une double pro- duction. D’une part, les études de droit et de géo- graphie sur les étrangers, qui consacrent souvent un chapitre aux “Nord-Africains” dans une optique comparative de l’assimilation – chapitre s’appliquant d’ailleurs paradoxalement surtout à ceux qui vien- nent d’Algérie – et, d’autre part, les publications sur le monde colonial, parmi lesquelles la thèse de Joan- ny Ray 2 , qui reste encore l’une des principales réfé- rences sur la présence marocaine en France. Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’aux lendemains de l’indépendance du Maroc, Les Cahiers nord-afri- cains – l’ancêtre de la revue Hommes & Migrations – consacrent plusieurs numéros aux Marocains en France ou en région parisienne 3 , en dressant un panorama essentiellement social et économique, avec des enquêtes qui, à une moindre échelle, ne sont pas sans rappeler celles que réalise l’Institut national d’études démographiques (INED) au même moment sur les Italiens, les Polonais et les Algé- riens. Après la convention franco-marocaine de main- d’œuvre de 1963, et plus particulièrement depuis les années quatre-vingt, les travaux sur le sujet sont ancrés dans la contemporanéité de la présence maro- caine. Les études historiques restent confinées à une région, ou traitent incidemment de la présen- ce marocaine à travers un aspect particulier de l’immigration 4 : les mineurs, les ouvriers spéciali- sés (OS) dans l’industrie, etc. Ainsi, malgré une pré- sence ancienne et diverse, aucune étude ne propo- se une lecture croisée et approfondie des temps et des espaces migratoires qui rapprochent la France et le Maroc depuis plus d’un siècle, et qui inscrirait ces mouvements dans le contexte plus large des dynamiques des migrations internationales et par- ticulièrement des relations entre Europe et Afrique du Nord.

Lectures dominantes des présences marocaines en France Une analyse chronologique de l’histoire de l’immi- gration et de la présence de Marocains en France doit à la fois prendre en compte les grandes dates

de l’histoire du Maroc et de la France. Elle doit aus- si et nécessairement prendre en compte l’histoire mouvementée de leurs relations. La présence de Marocains en France est en effet tributaire d’évé- nements historiques tels que les deux conflits mon- diaux, la reconstruction ou les Trente glorieuses pour la France, et l’affaiblissement du pouvoir central marocain, l’avènement du protectorat français puis la proclamation de l’indépendance en 1956 pour le Maroc. Ces événements, en partie liés, trahissent des rapports historiques complexes faits de com- plicité, d’alliance, de méfiance et de conflits : des rapports continus et relativement interdépendants entre les deux pays depuis au moins le XVII e siècle. Les quelques tentatives, timides et modestes, pour décrire leur histoire, insistent trop souvent sur l’importance du fait colonial comme déclencheur et comme élément décisif d’explication. La coïncidence entre le début d’une présence significative de Marocains dans l’Hexagone et la date à laquelle le protectorat est proclamé sur le Maroc est pour beaucoup dans l’élaboration de cette hypo- thèse. Une lecture strictement linéaire des courbes statistiques que prend cette présence depuis 1912 contribue de fait à renforcer l’illusion de la légiti- mité d’une telle interprétation. Il y aurait eu de fait deux immigrations, la première allant de 1912 à 1956, la seconde commençant après l’indépendance du Maroc et prenant son essor à partir de la signature de la convention franco-marocaine de 1963. Les migrations marocaines d’avant 1912, en rap- port avec la France, étaient “de voisinage” : ainsi, entre 15 000 et 20 000 Marocains participaient annuellement aux moissons et aux vendanges dans l’Algérie française. En Oranie, par exemple, leur nombre avoisine les 50 000 à la fin des années qua- rante 5 . Les premières vagues de migration vers l’Hexagone ont pour contexte le premier conflit mon- dial. Le Maroc sous protectorat, à l’instar des autres colonies françaises, devait participer à l’effort de guerre de sa puissance protectrice. Ainsi, entre 1914 et 1918, le nombre de Maro- cains en France connaît une progression sans pré- cédent, passant de 700 à 20 000 personnes 6 . Il s’agit

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cains en France connaît une progression sans pré- cédent, passant de 700 à 20 000 personnes

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

pour l’essentiel d’une migration masculine, origi- naire du Sud du Maroc. Ces travailleurs coloniaux occupent des emplois laissés vacants par des Fran- çais partis au front 7 . Le recrutement et l’affectation s’effectuent dans le cadre des services de la main- d’œuvre créés par les ministères entre 1915 et 1916 :

l’Office de la main-d’œuvre agricole (ministère de l’Agriculture), le Service des travailleurs coloniaux (ministère de la Guerre) et le Service de la main- d’œuvre étrangère (ministère du Travail). Cette pre- mière migration étant liée à la guerre, la plupart des travailleurs sont rapatriés ensuite. L’effectif des Marocains en France chute en 1919, pour se situer aux alentours de 3 000 personnes. Quant aux soldats marocains engagés dans l’armée française, ils consti- tuent à leur retour des relais aux nouveaux flux en provenance du Maroc : certains servent d’agents recruteurs pour un patronat français en demande de main-d’œuvre pour la reconstruction 8 . Quelques- uns ne retournent pas dans leur pays après 1918, mais s’installent en France, au gré des opportunités de travail, dans les villes comme à la campagne. Le contexte économique étant favorable en France, la migration des Marocains va connaître un nouvel essor entre 1921 et 1929 9 , passant de 15 000 à 21 000 personnes. Selon une enquête du ministère de l’Agri- culture, réalisée en 1927, la répartition des Maro- cains, hors région parisienne, par secteurs indus- triels est la suivante : 3 130 dans les mines, 2 008 dans la métallurgie, 318 dans les entreprises de ter- rassement et de construction 10 .

Nouvelle contribution à l’effort de guerre en 1940 Dans les années trente, l’installation des Maro- cains est contrariée par le décret du 10 août 1932 sur la protection de la main-d’œuvre nationale, même si les effets de la loi sont assouplis dans certains sec- teurs, notamment agricoles. Les rapatriements deviennent réguliers et le contrôle des départs au Maroc comme des entrées en France se renforce 11 . À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France met de nouveau à contribution ses colonies pour fai- re face à l’effort de guerre. Des compagnies de tra-

fai- re face à l’effort de guerre. Des compagnies de tra- 38 vailleurs marocains sont notamment

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vailleurs marocains sont notamment envoyées sur

les frontières de l’Est pour construire la ligne Magi- not. Entre 1939 et 1940, trois contingents de 5 000 travailleurs sont recrutés au Maroc pour occuper des emplois dans l’agriculture, les usines d’arme- ment et les mines. Ils sont plutôt concentrés dans la Loire (626 personnes), le Nord (1 143) et l’Est

. La défaite marque l’arrêt des

recrutements 13 et la redistribution des Marocains sur le territoire. Au début de la guerre, le Maroc a fourni 28 000 travailleurs et 12 000 militaires à la France ; certains ont été faits prisonniers par les Allemands, d’autres sont recrutés plus tard par les autorités d’occupation pour l’organisation Todt ou le Service du travail obligatoire. Au total, au cours de la Seconde Guerre mondiale, pour les seuls mili- taires, en incluant ceux qui ont contribué à la Libé- ration, plus de 70 000 Marocains sont venus en France. La mobilisation de ces contingents est consi- dérable au regard de la population marocaine de la zone française, estimée par le protectorat, lors du recensement du 7 mars 1926, à environ 4 755 000 habitants – dont 4 393 429 Musulmans, 181 775 Israé- lites et 180 463 Européens

Comme aux lendemains de la Grande Guerre, les rapatriements de travailleurs sont nombreux en 1945 – le nombre de Marocains chute de 44 000 à 16 458 l’année suivante –, modifiant leur répartition en France 15 , tandis que 2 000 à 3 000 militaires de la 1 ère armée ou de retour de captivité sont “dispersés sur le territoire par petits groupes” 16 . Jusqu’au début des années cinquante, l’Office national de l’immi- gration (ONI) contrôle et favorise l’introduction des Marocains. Près de 4 000 ouvriers marocains sont ainsi introduits entre 1946 et 1948, notamment par les Charbonnages de France 17 . Les entreprises déve- loppent ou réactivent parallèlement leurs propres réseaux, par l’envoi d’agents recruteurs au Maroc. De fait, l’ONI ne joue ce rôle de recruteur que pour l’introduction de travailleurs saisonniers 18 ; encore faut-il rappeler que son action se limite souvent à régulariser la situation de travailleurs entrés dans le cadre d’une migration dite “volontaire” dans le Midi de la France. Après une période de stagnation,

(900) de la France

12

14

.

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

le Midi de la France. Après une période de stagnation, (900) de la France 12 14

HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE

5 e Moussem de l’immigration marocaine en Europe, 1985, ATMF,
5 e Moussem de l’immigration marocaine en Europe, 1985, ATMF,

Collection Génériques.

enregistrée à la veille de l’indépendance du Maroc, l’émigration marocaine vers la France connaît un nouvel élan à partir des années soixante.

L’immigration marocaine depuis 1956 :

le retour à une logique d’États ? Après l’indépendance du Maroc, l’immigration s’effec- tue dans le cadre d’un rapport d’État à État et ses modalités sont, en principe, définies par des accords et traités bilaté- raux 19 . Ainsi, le texte de la déclaration commune franco-

c’est essentiellement la convention de main-d’œuvre signée le 1 er juin 1963 qui définit le cadre légal de l’immigration entre les deux pays 20 . Enfin, l’accord du 10 novembre 1963 relatif à la circulation des personnes apporte plusieurs précisions destinées à “un contrôle plus efficace des flux migratoires entre les deux pays” ; en réa- lité ce texte prend surtout en compte les déplacements qui s’effectuent du Maroc vers la France. La convention de 1963 inaugure une nouvelle ère dans laquelle le Maroc

deviendra officiellement un pays pourvoyeur de main-d’œuvre, d’autant plus que le contexte intérieur est propice à l’exode. Le pays rencontre des difficultés de tous ordres, relatives au passage à une réalité postcoloniale et traverse plu- sieurs crises majeures. Chaque décennie est ryth- mée par une série de contestations, conséquences des politiques suivies (émeutes de Casablanca en 1965, coups d’État de 1971 et de 1972, puis soulève- ment contre la vie chère au début des années quatre- vingt…), et leur lot de répressions et de violences prélude à de nouvelles formes d’émigration. L’inca- pacité des gouvernements successifs à instaurer les bases d’un développement durable et cohérent, sur- tout dans les campagnes, a déclenché des mouve- ments d’exode. Ces mouvements contribuent à leur tour au développement du chômage et du sous- emploi, tant dans les villes que dans les campagnes. L’immigration marocaine en France connaît alors un essor dans le domaine agricole, sous les effets conjugués de la convention franco-marocaine de 1963, du développement de l’immigration “volon- taire” et des réseaux de saisonniers que les rapa- triés d’Afrique du Nord, devenus exploitants agri- coles en métropole, ont développé ou simplement

marocaine du 2 mars 1956 garantit “les droits et libertés des Français établis au Maroc et des Maro- cains établis en France, dans le respect de la sou- veraineté des deux États”. En 1957, le régime de la circulation des personnes entre la France et le Maroc stipule que “les ressortissants marocains entrent sur le territoire de la République française et en sortent sous le couvert du passeport marocain en cours de validité”. Ce texte présente également une clause relative au rapatriement : “Le séjour sur le territoire de chacun des deux États peut être inter- dit à ceux des ressortissants de lautre État qui ne justifient pas de moyens dexistence. Chacun des deux gouvernements se réserve le droit de deman- der le rapatriement des ressortissants de lautre État demeurant depuis moins de deux ans sur son territoire et démunis de moyens dexistence, à condition que les intéressés se trouvent dans un état de santé qui permette leur transport et naient pas sur le territoire de résidence dattaches de famil- le en ligne directe.” La convention judiciaire du 5 octobre 1957 précise notamment les modalités de délivrance des actes, le régime d’accès à l’assistan- ce judiciaire et les conditions d’extradition. Mais

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de délivrance des actes, le régime d’accès à l’assistan- ce judiciaire et les conditions d’extradition. Mais

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

déplacé vers les départements du littoral méditer- ranéen et de la vallée de la Garonne.

Environ 600 000 Marocains en France aujourd’hui Dix ans après la convention de 1963, la France,

à l’instar d’autres pays européens, décide officielle-

ment de suspendre l’immigration de travail. La déci- sion française de 1974 a eu sur l’immigration maro- caine des effets plutôt mitigés. En effet, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur français, du

31 décembre 1974 au 31 décembre 1986, le nombre

de Marocains en France serait passé de 302 302 à

575 448 individus, soit une augmentation de 90 %,

sur une période de douze ans. Selon les mêmes sta- tistiques, le taux des Marocains par rapport à l’ensemble des étrangers en France serait passé de 7,7 % en 1974 à 12,6 % dix années plus tard. Les effets

de la décision française peuvent cependant se mesu- rer dans des changements qualitatifs, notamment à travers l’amplification de l’immigration familiale (les femmes représentent près de 40 % des immi- grés au début des années quatre-vingt contre 20 %

à peine vingt ans plus tôt), la politique d’aide au

retour ayant quant à elle montré ses limites. Avec une croissance continue des naturalisations depuis

1990 21 , le nombre des Marocains en France se situe-

rait aujourd’hui aux alentours de 600 000 personnes 22 . Pour résumer, la migration marocaine en France

obéirait à un vecteur colonial avant 1956 et serait de type classique après cette date. En effet, cette migration se développe à partir de 1912, à la fois dans un contexte de colonisation au Maroc et pour obéir aux nécessités des conflits mondiaux dans les- quels la France est en première ligne. Ce schéma se poursuit jusqu’à la première moitié des années cin- quante où la France entre dans un processus de déco- lonisation et dans une logique de redéploiement colonial, qui consiste à accéder aux exigences d’indé- pendance du Maroc et de la Tunisie pour renforcer sa présence en Algérie. À partir de 1956, on retour- nerait à un schéma migratoire classique fonction- nant selon la théorie des “vases communicants” :

nant selon la théorie des “vases communicants” : d’un côté des facteurs d’émigration dont le ressort

d’un côté des facteurs d’émigration dont le ressort

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essentiel dépend des choix politiques et économiques du Maroc indépendant, et de l’autre des facteurs favorables à l’immigration dans le contexte des Tren- te Glorieuses en France. Une analyse qui s’appuierait sur l’ordre événe- mentiel – même doublée d’une lecture statistique du phénomène – peut si on n’y prend pas garde occul- ter les aspects les plus déterminants de cette his- toire. Car pour instructif et pédagogique qu’elle puis- se être, la démarche chronologique n’a pas permis, chez ceux qui l’ont adoptée jusqu’ici, de montrer en quoi cette immigration marocaine obéissait réelle- ment à un schéma colonial puis postcolonial ou clas- sique. Une lecture attentive des données et docu- ments dont nous disposons à propos de cette migra- tion et une analyse plus fine de ses réalités met- traient plutôt en évidence une logique qui opère aus- si en sens inverse : l’intérêt de l’étude de cette his- toire consiste également à montrer ce qu’il y a de classique dans la première période, et comment la seconde n’a pas opéré de réelle rupture avec un sché- ma colonial des plus traditionnels.

Le syndrome du modèle colonial

Les analyses de l’immigration marocaine en France avant 1956 s’opèrent généralement sous l’angle de l’histoire coloniale ; or, en observant de plus près ce phénomène, la pertinence de ce sché- ma de lecture ne semble plus aussi évidente. Les ruptures et les permanences des temps migratoires, à l’exception notable du recrutement militaire, ne correspondent pas nécessairement à celles des rela- tions franco-marocaines. La question des Marocains en France semble s’inscrire dans le contexte plus général des présences étrangères, avec, bien enten- du, des spécificités que génère le protectorat. Plu- sieurs éléments plaident en faveur d’un déroulement de l’immigration marocaine de cette période selon des étapes plus classiques que le cadre strictement colonial :

• Le passage du Maroc sous protectorat français

ne semble pas induire de modification particulière

du mouvement des départs vers la France.

• L’image d’un flux migratoire contrôlé dans le

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

des départs vers la France. • L’image d’un flux migratoire contrôlé dans le UN SIÈCLE DE

HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE

cadre de l’administration coloniale résiste mal à l’observation des modes détournés ou clandestins

d’immigration 23 . Et lorsque l’arrivée en France est le fait d’un recrutement collectif, y compris dans le contexte militaire, des redéploiements individuels sont ensuite fréquents à l’intérieur du territoire.

• Les recrutements collectifs, souvent suivis de

rapatriements, qui prévalent pour les travailleurs marocains, particulièrement en temps de guerre, s’appliquent également à des nationalités euro-

péennes comme les Espagnols, les Portugais ou les Grecs en 1914-1918.

• La diversité des trajectoires migratoires, autant

dans les modes de départ que dans les formes de parcours, donne une plus grande complexité à l’immi- gration marocaine dans la durée que les analyses régionales ou sectorielles ne lui accordent généra- lement. Celle-ci ne se résume donc pas à la figure de l’ouvrier travailleur et docile ou du soldat rusé et robuste. Les migrations imbriquées 24 , la tradition

des échanges franco-marocains depuis le XIX e siècle, l’influence des réseaux familiaux ou villageois, l’importance des allers et retours, l’arrivée d’Euro- péens 25 établis au Maroc, les itinéraires des juifs marocains, constituent quelques-uns des paramètres qui contribuent à complexifier et à enrichir le fait migratoire marocain en France 26 .

• Les Marocains sont présents dans des pays qui

n’entretiennent aucun lien colonial 27 avec le Maroc mais leur présence est peu significative en Espagne, autre puissance coloniale. Il faudrait d’ailleurs insis- ter sur la multiplicité des acteurs en présence et sur les différents rapports que le Maroc entretient avec le Portugal, les États-Unis, l’Allemagne ou la Gran- de-Bretagne, avant – comme après – la convention de Madrid (1890) et la conférence d’Algésiras (1906). Si le statut de “protégé français” confère aux Marocains des droits singuliers, les traités de réci- procité ou les conventions de travail attribuent éga- lement aux différentes nationalités présentes en France des prérogatives particulières. De 1912 à 1956, ce statut est très loin d’être figé : oscillant entre concessions et exclusions, au fil de décrets, circulaires et instructions, il place les Marocains

dans une situation juridique plus proche de celle des étrangers que de celle des citoyens français. D’autre part, la condition de protégé ne permet pas nécessairement de distinguer les Marocains des autres étrangers, auprès de la population française, dans les systèmes de représentations qui s’élabo- rent autour de l’altérité. Et cette tendance est enco- re renforcée par les événements en Algérie.

Les effets de la dépendance

Une lecture en parallèle des six points retenus pour l’analyse exposée ci-dessus montre une éton- nante continuité entre une migration qualifiée de coloniale avant 1956 et une migration pensée “ de type classique ” depuis l’indépendance :

• L’émigration des Marocains vers l’Europe, et

plus particulièrement vers la France, comme nous

l’avons indiqué précédemment, prend son essor une dizaine d’années après l’indépendance.

• L’image d’une migration classique opérée par

des individus à la recherche de meilleures condi-

tions d’existence, et soumise aux réalités d’un arse- nal législatif et réglementaire renforcé, ne reflète pas toute la réalité de cette immigration.

• Les recrutements collectifs administrativement

encadrés et suivis de rapatriements se poursuivent et sont encore effectifs de nos jours en France. Ils semblent davantage obéir aux besoins ponctuels d’une activité saisonnière comme l’agriculture (en

France, mais aussi en Espagne et en Italie).

• D’une manière ou d’une autre, le migrant res-

te acteur de son destin et les choix qu’il opère se traduisent par une diversité des profils, qui ne sont pas réductibles à ceux du jeune de banlieue ou du travailleur “qui ne crée pas de problème”.

• La présence des Marocains s’est renforcée dans

de nombreux autres pays européens : Pays-Bas, Bel- gique ou Italie mais, paradoxalement, c’est vers les

deux anciennes puissances coloniales que cette immigration a enregistré ses plus forts taux de crois- sance, toutes migrations confondues : la France et plus récemment l’Espagne.

• Bien que le statut des Marocains se précise et

que plusieurs traités, de 1956 à 1963, définissent le

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• Bien que le statut des Marocains se précise et que plusieurs traités, de 1956 à

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Grève de la faim, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
Grève de la faim, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).

un premier frein à la mise en œuvre d’une telle entre- prise. Encore faudrait-il s’entendre sur les mots avant même de l’entreprendre. Car l’étude de l’immigration marocaine est indis- sociable d’une réflexion sur les champs sémantiques qui la caractérisent aux différents temps où elle se déroule. Les vocables sont révélateurs de l’image des Marocains, au cœur d’ensembles plus vastes, de représentations dont ils font l’objet (perceptions partiales, affectives, stéréotypées, confuses ou erro- nées), et des préoccupations politiques du moment. Ainsi, du début du XIX e siècle à nos jours, la dési- gnation des populations marocaines en France pui- se dans un vocabulaire mouvant, plus ou moins contrôlé, inclusif ou exclusif, qui relève d’une concep-

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cadre de la circulation des personnes entre le Maroc et la France, les mouve- ments migratoires restent relativement stables par rapport à la période précé- dente. En outre, cette histoire reste marquée par la continuité de deux figures sociale- ment et économiquement opposées : d’un côté l’ouvrier agricole, le mineur, l’OS ou encore la femme de service, de l’autre, les membres d’une aristocratie ou d’une bour- geoisie qui considèrent la France et l’Euro- pe comme le prolongement naturel de leur espace. Un espace vital pour leurs inves- tissements économiques, pour la forma- tion de leurs enfants ou encore comme l’espace par excellence d’une consom- mation de prestige. Il n’y a donc pas lieu d’opérer de véritables ruptures entre un “avant” et un “après” l’indépendance dans l’histoire de cette immigration. Une ana- lyse qui ne tiendrait compte que de la chronologie, sans restituer la diversité des parcours et des situations, ne peut que réduire une histoire dont les continuités tout autant que les ruptures constituent la richesse essentielle. Alors que les sources existent et

qu’elles sont accessibles, l’histoire des migrations marocaines vers la France a du mal à se faire. Est-ce parce que l’intérêt qu’elle présente est occulté par le fait colonial ? Ou qu’il est estimé, à tort, qu’elle est trop récente et ne constitue donc pas un véritable objet d’histoire ? Ou encore que per- sonne n’a trouvé un intérêt à l’écrire ?

Statut et représentation complexe du Marocain En tout état de cause, la complexité du statut du Marocain dans cette histoire, tour à tour sujet du sultan, protégé français ou espagnol, ressortissant d’un État moderne (statuts connaissant eux-mêmes des évolutions parfois déterminantes, dans le temps et en fonction du lieu de présence), constitue déjà

déterminantes, dans le temps et en fonction du lieu de présence), constitue déjà UN SIÈCLE DE

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

déterminantes, dans le temps et en fonction du lieu de présence), constitue déjà UN SIÈCLE DE

HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE

tion coloniale, d’une perception ethnique, linguis- tique, historique ou géographique, d’une différen- ciation selon la religion, d’une revendication iden- titaire affirmée par un groupe, ou encore d’une construction mentale : Maures, Sarrasins, Berbères, Chleuhs, Rifains, Arabes, musulmans, juifs, indi- gènes, protégés, étrangers, immigrés, Nord-Africains, Maghrébins, voire Chérifiens (en référence à l’Empi- re chérifien)… À chaque époque, la production du discours sur les Marocains agglomère de nouveaux éléments faisant référence aux parcours politiques (réfugiés, immigrés…), migratoires (saisonniers, permanents…), professionnels (étudiants, tra- vailleurs…), militaires (tirailleurs ou goumiers…), etc. Dans le langage quotidien, comme pour les autres étrangers, des déclinaisons populaires du vocabulaire, éphémères ou durables, contribuent à poser avec plus ou moins de violence les jalons de l’altérité. En définitive, tous ces mots, combinés les uns aux autres, déclinés à l’intérieur de l’imaginai- re colonial et des sphères de représentations qui s’élaborent autour de l’étranger, contribuent à for- mer des constellations sémantiques, particulière- ment perceptibles dans les sources d’archives et qui tendent souvent à brouiller la réalité d’un statut juri- dique déjà complexe. Toute approche historique de l’immigration maro- caine devrait, en préalable, s’attacher à éclaircir le statut du Marocain, au Maroc, en France et ailleurs, à restituer ses évolutions, pas nécessairement linéaires, à relever ses contradictions, à mettre en exergue ses aspects confus ou indéfinis, à montrer enfin la multiplicité des interprétations qu’il susci- te chez les différents acteurs. L’examen minutieux des textes permettrait de mesurer l’impact de ce “statut” sur le projet migratoire lui-même. Le degré de connaissance du “régime” par les intéressés ou leurs interlocuteurs, le décalage entre identité “admi- nistrative” et identité vécue conditionnent la mar- ge de manœuvre dont dispose le migrant dans sa vie quotidienne et professionnelle. Son statut l’oblige à des contournements d’obstacles administratifs ou législatifs. Cette réalité est d’ailleurs manifeste depuis le XIX e siècle, et ce pour de multiples raisons.

Au Maroc tout d’abord, la conception de la natio- nalité ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en Europe, d’autant plus que la définition des frontières méridionales et orientales reste ouverte et que le système de protection implique plusieurs pays. Ain- si, en 1900, Mohammed Abd Allah Ben Saïd, agent du sultan, adresse un mémorandum aux représen- tants des puissances étrangères présentes au Maroc pour dénoncer “les abus qui se sont produits dans l’Empire de Sa Majesté chérifienne, […] par sui- te du nombre croissant et irrégulier des sujets maro- cains devenus naturalisés, protégés, censaux et Mokhalets, contrairement aux prescriptions de la convention de Madrid de 1890 et des nombreuses interventions irrégulières et contraires aux trai- tés et règlements. […] Je vous demande donc qu’à l’avenir dès qu’un individu sujet de Sa Majesté ou naturalisé revenu au Maroc viendra vous deman- der un passeport de voyage dans votre pays, vous le renvoyiez d’abord à la chancellerie du Makhzen chérifien à Tanger : là, il sera pris note de son signa- lement, de son nom, de son origine, de sa résiden- ce. Un certificat lui sera remis.”

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Une histoire commune, un statut d’étrangers La législation en matière d’émigration connaît quant à elle des changements réguliers sous l’admi- nistration du sultan, sous les protectorats français et espagnol et plus tard sous l’administration du Maroc moderne. En outre, l’état civil, mis en place dans la seconde moitié du XX e siècle, n’empêche pas les Marocains de continuer à “jouer” avec leur iden- tité formelle. Par exemple, le dahir (décret) de 1915 introduit un état civil facultatif, et celui de 1950 le rend obligatoire. De nombreux Marocains en France prennent une fausse identité algérienne (souvent après un transit par l’Algérie française). Enfin, la présence de communautés et de groupes sociaux aux statuts variables et mouvants a ses propres réper- cussions sur les formes d’émigration. En France, le statut des Marocains est soumis au régime des étrangers et le protectorat n’y change rien. Le régime des étrangers, défini par les lois de

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au régime des étrangers et le protectorat n’y change rien. Le régime des étrangers, défini par

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

1888-1893, est renforcé durant la guerre : les décrets du 2 avril et du 17 avril 1917 instituent une “carte d’identité de travailleurs étrangers”, dont l’obliga- tion sera d’ailleurs étendue à l’ensemble des étran- gers, travailleurs ou non, résidant en France. Le régi- me de la carte d’identité sera maintenu après le conflit, pour devenir un moyen de contrôler l’immi- gration et restreindre la liberté de mouvement dont jouissaient les étrangers avant la guerre. La mesure qui affecte le plus les Marocains est la loi de 1932 relative à la protection de la main- d’œuvre nationale. Après une controverse entre ministères, un statut dérogatoire est accordé en 1934 aux ressortissants des protectorats nord-africains. Car des voix se sont élevées pour dénoncer ce sta- tut étrange qui fait du Marocain un soldat français, lorsqu’il est sur le front et qu’il donne sa vie pour défendre la France, et qui le transforme en un étran- ger lorsqu’il est travailleur. Mais la question de savoir si les Marocains peuvent êtres considérés comme citoyens de l’Union française se pose dès sa création en 1946. En vertu de l’ordonnance de 1945, l’Office national d’immigration (ONI) considère les Maro- cains comme des étrangers. Ce que dénoncent les Cahiers nord-africains : “Il est anormal d’assimi- ler les protégés français dont on veut faire des citoyens de l’Union française à des étrangers.” 29 Si l’article 81 de la Constitution de 1946 indique que “tous les nationaux et ressortissants de l’Union française ont la qualité de citoyen de l’Union fran- çaise qui leur assure la jouissance des droits et libertés garantis par le préambule de la présente Constitution”, la condition juridique des Marocains reste ambiguë. L’arrêt du 18 mars 1955 pris par le Conseil d’État stipule : “Il est constant que les sujets marocains ne sont pas, en l’état des dispositions législatives et conventionnelles en vigueur, ressor- tissants de l’Union française et ne peuvent donc se prévaloir de l’article 81 de la Constitution du 27 octobre 1946.” 30 L’indépendance ne modifie pas radi- calement le statut des Marocains, puisque ces der- niers continuent de bénéficier en France de la “car- te de protégé” jusqu’en 1959 ; il s’agit ici d’un nou- vel indicateur, preuve s’il en faut du décalage entre

vel indicateur, preuve s’il en faut du décalage entre 44 les ruptures “politiques” et “la condition

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les ruptures “politiques” et “la condition du migrant marocain” : étranger avant 1956 et toujours “proté- gé” après cette date. L’histoire des Marocains en France n’est pas dis- sociable de l’histoire du Maroc, pas plus qu’elle ne l’est de l’histoire de France, et encore moins de l’his- toire des rapports entre les deux pays. Mais elle doit se faire en même temps que celle des migrations marocaines dans le reste du monde, dont elle est aussi une des composantes essentielles. Cette his- toire est en outre nécessaire pour comprendre les phénomènes des migrations internationales tels qu’ils se dessinent aujourd’hui.

Mustapha Belbah, groupe d’analyse des politiques publiques (Gapp-CNRS), et Patrick Veglia, chargé d’études à l’association Génériques

1)- Cette citation et les suivantes sont extraites de la thè- se de Joanny Ray, Les Marocains en France, Librairie du Recueil Sirey, Paris, 1938. 2)- Joanny Ray, op. cit. 3)- Pierre Devillars, “L’immigration marocaine en France”, in Les Cahiers nord-africains, n° 37, Paris, février 1954 ; Mous- sa El Tijani, “L’immigration marocaine dans la Seine, causes et aspects socio-économiques”, ibid., n° 100, janvier-février 1964. 4)- Mohammed Maazouz, Les Marocains en Île-de-France, Ciemi-L’Harmattan, Paris, 1988, 164 p. ; Mohamed El Mouba- raki, Marocains du Nord, entre la mémoire et le projet, Ciemi- L’Harmattan, Paris, 1989, 256 p. 5)- Nadji Safir, in Kacem Basfao et Hinde Taarji, LAnnuai- re de lémigration, Maroc, EDIF, Casablanca, 1994. 6)- Pierre Devillars, Limmigration marocaine en France, compte-rendu de mission à la direction des Offices du Maroc, 1948-1952, Rabat.

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

compte-rendu de mission à la direction des Offices du Maroc , 1948-1952 , Rabat. UN SIÈCLE

HISTOIRE DES MIGRATIONS EN FRANCE

7)- Jocelyne Cesari, in Kacem Basfao et Hinde Taarji, op.

cit.

8)- Joanny Ray, op. cit. 9)- Mohammed Maazouz, op. cit. Cette période correspond également à la “guerre de pacification” menée au Maroc par la

France et l’Espagne. Favoriser les départs de Marocains, dans ce contexte, contribue à accroître les liens de dépendance entre les tribus “dissidentes” et la France. 10)- Georges Daulatly, La main-dœuvre étrangère en France et la crise économique, Domat-Montchrestien, Paris,

1933.

11)- Dahir du 27 octobre 1931 portant réglementation de la sortie des Marocains ; réglementation du statut des Maro- cains et des Tunisiens par le décret du 29 juin 1938 ; création d’un service d’émigration au Maroc en 1938 par l’administra- tion française. 12)- Chiffres du Service de la main-d’œuvre indigène nord- africaine et coloniale, Archives départementales de Lot-et- Garonne, cote 2W6. 13)- Plusieurs projets n’ont ainsi pas vu le jour : un “dépôt de 5 000 Nord-Africains, essentiellement Marocains” était à l’étude près d’Agen, Archives départementales de Lot-et-Garon- ne, cote 1M31. 14)- À titre de comparaison, signalons que la zone espa- gnole enregistrait près de 1 070 400 habitants. Ces chiffres n’incluent pas les 800 000 personnes vivant dans les zones dites “insoumises”. 15)- P. Devillars constate des changements dans la répar- tition des Marocains sur le territoire métropolitain : “ Saint- Étienne qui avait compté plus de 3 000 Marocains en 1926 n’en a plus que 600 en 1945 […] ; en Normandie, ils se sont repliés vers la région parisienne ”, in “ L’immigration marocaine en France ”, op. cit. 16)- À la Libération, ces soldats libérés sont affectés à la garde des prisonniers allemands ou embauchés par des entre- prises. 17)- P. Devillars, op. cit. 18)- Voir à ce propos Patrick Weil, La France et ses étran- gers, Calmann-Lévy, Paris, 1991. 19)- Pour la seule période 1956-1974, la France et le Maroc signent près de quarante accords dans plusieurs domaines :

administratif, militaire, industriel, agricole, judiciaire, cultu- rel. Les différents textes sont présentés sur le site www.diplo- matie.gouv.fr.

20)- Cette convention, publiée au Journal officiel du 2 août 1963, contient quatorze articles, avec une annexe sur la procé- dure de “recrutement, sélection et acheminement des tra- vailleurs marocains vers la France” et un protocole relatif à la formation professionnelle des adultes. 21)- Zoubir Chattou et Mustapha Belbah, La double natio- nalité en question : enjeux et significations de la double appar- tenance, Karthala, Paris, 2002. 22)- Selon le dernier recensement Insee de 1999, il y avait 504 096 Marocains en France. Le ministère marocain des Affaires étrangères recensait quant à lui pour la même année 860 000 individus. 23)- Dans les années vingt, il existe plusieurs liaisons mari- times régulières entre la France et le Maroc : Casablanca-Bor- deaux et Casablanca-Marseille (Compagnie générale transat- lantique), Tanger-Marseille (Compagnie Paquet). Les Maro- cains empruntent aussi les liaisons entre l’Algérie ou la Tuni- sie et la France (Port-Vendres, Marseille, Sète, Toulon…), ain- si que des “filières détournées” de traversées par les Baléares. La première ligne aérienne ouverte entre le Maroc et la France, y compris pour les passagers, est la liaison Toulouse-Casablan- ca.

24)- C’est-à-dire les migrations précédées de mouvements internes, de déplacements vers la région d’Oran, la Tunisie, l’Orient ou d’autres destinations. 25)- Il s’agit essentiellement d’Espagnols qui émigrent dans le Sud de la France via Marseille, Sète ou Port-Vendres, dès la fin du XIX e siècle. 26)- Cette diversité n’est pas tant liée aux origines sociales qu’à la richesse des parcours et à la singularité des destins. Elle ne remet en tout cas pas en cause la bipolarisation évoquée en introduction entre la figure de l’Ambassadeur et celle du Galé- rien. 27)- En 1900, par exemple, selon les statistiques de l’admi- nistration khédiviale, le nombre de Marocains établis au Caire s’élève à 487 personnes (environ 1 200 pour l’ensemble de l’Égyp- te). Il s’agit surtout de négociants de Fès – archives du minis- tère des Affaires Étrangères, Affaires diverses politiques, Maroc, n° 1, janvier 1895-mai 1901. 28)- Archives du ministère des Affaires étrangères, Affaires diverses politiques, Maroc, n° 1, janvier 1895-mai 1901.

29)- P. Devillars, op. cit.

30)- M. El Tijani, op. cit.

45

diverses politiques, Maroc, n° 1, janvier 1895-mai 1901. 29)- P. Devillars, op. cit. 30)- M. El

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Les migrations

marocaines dans les archives françaises

D ans les archives françaises, les sources sur l’histoire des migra- tions marocaines et des Marocains en France se caractérisent par une richesse et une diversité qui offrent des possibilités de recherche loin d’avoir été exploi-

tées. En ce qui concerne les archives publiques, de nombreux fonds restent encore vierges de toute lec- ture et surtout de toute interprétation. Les raisons qui expliquent cette situation sont multiples.

La première est liée à l’état de la recherche his- torique sur le sujet. Tout d’abord, force est de consta- ter que les travaux d’histoire sur les migrations marocaines en France sont encore peu nombreux :

l’historiographie en témoigne. D’autre part, la majo- rité des études réalisées ces dernières années sur le sujet se sont concentrées sur quelques secteurs géographiques ou sur des fonds spécifiques, sou- vent dans le cadre d’études s’intéressant à un aspect particulier de l’immigration. Une grande quantité de fonds d’archives, notamment départementaux et communaux, n’ont ainsi, semble-t-il, jamais été utilisés en la matière.

ainsi, semble-t-il, jamais été utilisés en la matière. 46 Le deuxième motif de la sous-exploitation des

46

Le deuxième motif de la sous-exploitation des archives est inhérent aux rapports entre histoire, imaginaire et migrations marocaines. Dans les repré- sentations collectives, en France tout au moins, l’immigration marocaine est encore considérée au regard de l’ensemble du siècle écoulé comme un fait relativement récent. Une lecture linéaire des statistiques, au gré des recensements, conforte cet- te vision qu’il convient de corriger pour restituer l’ancienneté des présences marocaines en France, indépendamment de l’importance numérique. Ain- si, depuis une vingtaine d’années, dans un contex- te où l’histoire de l’immigration en France a connu un véritable essor, l’immigration marocaine peine à s’imposer comme un objet d’histoire à part entiè- re ; et même dans les travaux qui revendiquaient leur filiation à l’histoire, l’approche sociologique ou les sources orales étaient souvent privilégiées par rapport aux archives, pour parler des Marocains.

Mais il faut cependant préciser que des obstacles nuisent à la visibilité des Marocains dans les archives. C’est là une troisième cause du déficit d’exploitation des fonds. En premier lieu, les docu- ments produits par les administrations au cours de

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

fonds. En premier lieu, les docu- ments produits par les administrations au cours de UN SIÈCLE

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS

ces quarante dernières années ne sont pas tous ver- sés dans les centres d’Archives et ceux qui l’ont été ne sont pas encore nécessairement classés. Or, ces documents correspondent à la période où l’immi- gration marocaine vers la France connaît sa plus forte croissance. En second lieu, pour l’époque anté- rieure à 1956, en dehors des contingents de soldats et de travailleurs des deux guerres mondiales qui apparaissent assez distinctement dans les inven- taires d’archives, la présence des migrants maro- cains est presque toujours occultée par la plus for- te représentation numérique des Algériens. Et même après l’indépendance du Maroc, le conflit algérien et ses répercussions continuent d’occuper le devant de la scène dans les fonds d’archives jusqu’au milieu des années soixante. Il faut véritablement attendre le début des années soixante-dix pour que les Maro- cains gagnent en visibilité dans les fonds publics. Cependant, cette opacité dans les archives n’est en aucun cas synonyme d’une absence : elle doit être interprétée comme un défi à relever, comme un chantier ludique jonché de jeux de pistes et de richesses inédites.

En ce qui concerne les fonds privés, les pers- pectives de recherche sont tout aussi grandes mais le terrain reste en friche. Cependant, à la différen- ce des immigrations plus anciennes, italienne par exemple, pour lesquelles les documents ont souvent été dispersés ou peu préservés, la plupart des archives privées relatives aux Marocains en France existent toujours. Il reste à les repérer, pour éviter leur disparition, et à les mettre en lumière pour qu’elles apportent leur légitime contribution à l’his- toire. Cette prospection est d’ores et déjà amorcée comme nous le verrons plus loin.

Avant de dresser un panorama général des sources de l’histoire des migrations marocaines en France, il convient d’esquisser une rapide présen- tation de l’organisation des archives publiques en France, en privilégiant les centres qui offrent de véritables ressources sur le sujet.

Les archives à caractère national

Les archives nationales Les archives nationales sont réparties entre plu-

sieurs centres, à Paris et dans des services locali- sés :

- Le Centre historique des archives nationales

(CHAN), situé à Paris, conserve les fonds d’archives des administrations centrales, du Moyen Age à la fin

de la IV e République, ainsi que les archives des chefs de l’État. Il communique également des fonds d’ori- gine privée déposés par des personnes physiques ou morales.

- Le Centre des archives contemporaines (CAC),

installé à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, pro- longe les collections du Centre historique de Paris. Ce centre est destiné à recevoir les documents pos- térieurs à 1958, mais plusieurs versements présen- tent des archives antérieures à la Cinquième Répu- blique.

- Le Centre des archives d’outre-mer (CAOM), à

Aix-en-Provence, rassemble les archives de l’histoi- re coloniale française, antérieures ou postérieures à la Révolution, et celles de la présence française en Algérie. En revanche, les fonds relatifs aux pro- tectorats du Maroc et de la Tunisie ne sont pas conservés dans ce centre, mais se trouvent au minis- tère des Affaires étrangères.

- Le Centre des archives du monde du travail

(CAMT), créé à Roubaix en 1993, est destiné à rece-

voir les fonds des archives des entreprises indus- trielles ou commerciales, des sociétés bancaires ou d’assurances, des syndicats, des organisations pro- fessionnelles et associatives…

Les sources sur les Marocains sont présentes dans de très nombreux fonds versés dans ces centres d’archives nationales et il est impossible d’en don- ner ici un descriptif, même des plus sommaires. Ces sources couvrent en effet les aspects les plus divers de la vie des Marocains en France ; nous en verrons plus loin quelques aspects.

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en effet les aspects les plus divers de la vie des Marocains en France ; nous

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Les archives des ministères Si la plupart des ministères versent leurs docu- ments aux Archives nationales, le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères possèdent leurs propres centres d’archives.

et du Centre administratif de la Gendarmerie natio- nale à Maisons-Alfort. Les fonds de l’Armée de Terre présentent des fonds très volumineux sur les Marocains ayant pris part aux deux guerres mondiales.

Les archives du ministère des Affaires étran- gères sont réparties dans trois centres : les “papiers” du ministère sont conservés à la direction des archives située au Quai d’Orsay, à Paris ; les archives des ambassades, consulats et les fonds rapatriés des anciens protectorats et mandats français sont regroupés au Centre des archives diplomatiques de Nantes ; enfin le bureau des archives de l’occu- pation française en Allemagne et en Autriche est installé à Colmar. Les fonds conservés à Nantes et à Paris sont d’une exceptionnelle richesse, non seu- lement sur la présence des Marocains en France depuis le milieu du XIX e siècle, mais aussi sur leur émigration au départ du Maroc ou de l’Algérie vers l’Europe ou d’autres destinations (Sénégal, Égyp- te, Proche-Orient…). Les fonds du protectorat fran- çais au Maroc donnent ainsi à l’immigration maro- caine en France cette particularité de bénéficier, dans le pays d’accueil, de sources originales sur le pays de départ. Les documents du ministère des Affaires étrangères rendent compte plus largement des relations étroites et des échanges franco-maro- cains depuis deux siècles.

Les fonds du ministère de la Défense sont répar- tis dans trois centres historiques, qui correspon- dent aux trois corps d’armée, et dans deux dépôts :

les trois centres historiques sont basés à Vincennes ; il s’agit du service historique de la Marine, du ser- vice historique de l’Armée de Terre et du Service historique de l’Armée de l’Air. Signalons que les archives régionales de la marine marchande et de la marine militaire sont conservées dans les cinq ports militaires de Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort et Toulon qui couvrent chacun un arron- dissement maritime. Quant aux deux dépôts du ministère de la Défense, il s’agit du dépôt central de la Justice militaire, situé au Blanc, dans l’Indre,

de la Justice militaire, situé au Blanc, dans l’Indre, D’autres ministères, notamment celui des Finances et

D’autres ministères, notamment celui des Finances et celui des Anciens combattants et Vic- times de guerre, peuvent conserver des archives relativement “anciennes” qui sont encore utilisées par les services pour leurs différentes missions.

La Préfecture de police de Paris, qui dépend du ministère de l’Intérieur, dispose de son propre ser- vice d’archives. Les sources sur les Marocains dans la région parisienne y sont particulièrement nom- breuses : il peut s’agir de dossiers individuels de surveillance ou d’affaires collectives concernant le logement, le travail, les activités associatives ou politiques, etc.

Les archives des grands corps de l’État et des autres organismes publics Les grands corps de l’État, c’est-à-dire l’Assem- blée nationale et le Sénat, le Conseil d’État, la Cour des comptes, le Conseil économique et social ont versé une partie de leurs documents aux Archives nationales, mais conservent souvent les fonds les plus contemporains. Enfin, plusieurs organismes publics disposent de services internes d’archives : c’est le cas de la Banque de France, de la Caisse des dépôts et consi- gnations, de l’Assistance publique/Hôpitaux de Paris, d’entreprises et de services publics, comme la Société nationale des chemins de fer… Mais une grande partie des fonds anciens de ces organismes a été versée aux Archives nationales. Parmi les archives de ces institutions, celles de l’Assemblée nationale et celles de l’Assistance publique sont incontestablement les plus riches dans le domaine de l’histoire des Marocains en France.

48

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

les plus riches dans le domaine de l’histoire des Marocains en France. 48 UN SIÈCLE DE

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

Les archives territoriales

Les archives départementales Chaque département français est doté d’un Ser- vice d’archives. Le cadre de classement est iden- tique pour tous les services. Ainsi, les fonds anciens regroupent tous les documents antérieurs à la Révo- lution française ; les fonds de la période révolu- tionnaire sont classés dans une série spécifique ; les fonds de l’époque moderne comportent les archives de la période 1800-1940 ; enfin, tous les documents postérieurs à 1940 constituent les fonds contempo- rains. Le classement des fonds anciens, révolution- naires et modernes, d’une part, et celui des fonds contemporains, d’autre part, ne répondent pas à la même logique. En effet, les premiers sont classés par séries et par sous-séries thématiques (agricul- ture, police, assistance, travaux publics…), tandis que les archives contemporaines sont classées par services versants (direction départementale de l’Agri- culture, commissariat de police, administration des Douanes…). Cette nuance prend toute son impor- tance lors de la prospection de documents, car l’approche des fonds est sensiblement différente selon que le chercheur travaille sur les fonds modernes ou sur les fonds contemporains. Les archives départementales peuvent également recevoir en dépôt des archives d’origine privée qui sont classées séparément. Ces fonds ne sont pas à négliger dans une recherche sur les migrations en France, car ils contiennent souvent des documents inédits et originaux.

Les archives communales En règle générale, les communes ayant une popu- lation inférieure à 2 000 habitants ont obligation de verser leurs archives aux Archives départementales. Ce qui n’exclut pas que les communes ayant un nombre supérieur d’habitants puissent aussi effec- tuer un versement. Cependant, on constate, depuis un certain nombre d’années, un accroissement du nombre de communes qui se dotent de leur propre service d’archives. Le classement des archives com- munales est théoriquement le même, que les fonds

soient conservés dans un service départemental ou municipal.

D’autres fonds publics existent au niveau local, comme les fonds de manuscrits des bibliothèques municipales et les archives des chambres de com- merce et d’industrie.

Les archives sur les Marocains :

panorama et perspectives

Tous les centres que nous venons d’évoquer pré- sentent, à des degrés divers, des archives sur les migrations marocaines en France. Si pour certains fonds à caractère national, le repérage des docu- ments est relativement aisé, il n’en est pas de même pour tous, et notamment pour les archives territo- riales.

Les fonds d’archives publiques, lorsqu’ils ont été classés, sont généralement dotés d’inventaires, plus ou moins détaillés, qui permettent aux chercheurs d’identifier les documents. Mais dans le cadre d’une recherche précise, en l’occurrence ici sur les Maro- cains, ces instruments de recherche ne sont pas tou- jours très explicites. Souvent les inventaires font état de la nature des documents (correspondance, procès-verbaux, dossiers individuels…) et pas tou- jours de leur contenu. D’autres instruments de recherche, les guides thématiques, permettent de pallier ce déficit d’infor- mations ou d’accéder plus rapidement à la source ; concernant les Marocains en France, le Guide des sources publiques et privées sur l’Histoire des Étran- gers en France aux XIX e et XX e siècle se révèle par- ticulièrement utile.

Les documents relatifs aux Marocains en France depuis la fin du XIX e siècle s’inscrivent dans des ensembles concentriques plus vastes ou plus réduits :

- d’une part, des ensembles qui varient selon les périodes et qui reflètent le statut des Marocains en France : immigrés, indigènes, travailleurs coloniaux,

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les périodes et qui reflètent le statut des Marocains en France : immigrés, indigènes, travailleurs coloniaux,

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Al Jalya, journal de l’AMF, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).
Al Jalya, journal de l’AMF, 1981, archives de l’Association des Marocains en France (AMF).

sence marocaine en France sont disponibles dans les archives locales comme dans les archives natio- nales. Numériques ou nominatifs, ces documents affichent une périodicité plus ou moins régulière.

Les fonds des administrations de l’Intérieur et de la Justice contiennent de très nombreux dossiers individuels et familiaux constitués dans le cadre de demandes de naturalisation, de cartes d’identi- té, de titres de séjour ou de travail, de regroupe- ments familiaux, de rapatriements…

Les documents de services de police présentent

50

tirailleurs, nord-africains, magh- rébins, étrangers…

- d’autre part, des groupes

sociaux et professionnels (étu- diants, travailleurs agricoles, mineurs, femmes…).

Ainsi, toute recherche sur les Marocains dans les archives fran-

çaises sera facilitée par la prise en compte préalable de plusieurs facteurs, parmi lesquels :

- les lieux de présence des

Marocains en France, différents selon les époques.

- l’évolution de l’organigram-

me et des attributions des services

préfectoraux et ministériels, com- me des administrations locales et nationales, qui ont été en charge des affaires concernant les étran- gers, les Nord-africains, les affaires marocaines…

Les sources publiques et pri- vées françaises couvrent les aspects les plus divers de l’histoi- re des Marocains en France. Nous nous limiterons ici à évoquer quelques aspects seulement de la

richesse et de la variété des archives, qui couvrent plus d’un siècle de migrations (voir aussi les extraits d’inventaire proposes dans la suite de cet article). Des documents sur l’émigration et l’immigra- tion sont présents dans les fonds des assemblées, des ministères et des préfectures, dans ceux de la Police des ports et des Compagnies maritimes. Ils se présentent sous la forme de textes législatifs, de correspondance, de contrats individuels ou collec- tifs de travail, de registres de passagers des navires, de rapports circonstanciés sur l’arrivée de Maro- cains… Des sources sérielles et statistiques sur la pré-

l’arrivée de Maro- cains… Des sources sérielles et statistiques sur la pré- UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

l’arrivée de Maro- cains… Des sources sérielles et statistiques sur la pré- UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

des informations à caractère collectif sur les com- munautés marocaines en France : les services de police ont produit des rapports ponctuels sur les Marocains dans le cadre d’un secteur géographique ou à l’occasion d’évènements particuliers. D’une manière plus régulière, les rapports des Rensei- gnements généraux et des préfets au ministre de l’Intérieur réservent souvent un paragraphe aux populations étrangères, à leurs associations, et à leurs activités politiques et sociales… ; ces rapports sont souvent élaborés à partir des procès-verbaux communiqués par la police et la gendarmerie (pro- cès-verbaux qui sont encore plus circonstanciés).

Les fonds relatifs à l’assistance et à l’héberge- ment des immigrés marocains sont particulièrement fournis pour la période qui couvre les années 1920- 1980. Par exemple, les archives départementales et communales de Paris et de la région parisienne ain- si que les archives de la Préfecture de police ren- seignent sur le Service de surveillance, de protec- tion et d’assistance des Nord-Africains résidant ou de passage à Paris et dans le département de la Sei- ne et sur les foyers de la capitale et de sa banlieue. Les Archives de l’Assistance publique/Hôpitaux de Paris et celles du ministère des Affaires sociales livrent des informations sur l’assistance hospitaliè- re (notamment sur l’hôpital franco-musulman de Bobigny). Les procès-verbaux de la commission des affaires culturelles et sociales de l’Assemblée natio- nale offrent de précieux renseignements sur la poli- tique à l’égard des étrangers, notamment en matiè- re de logement dans les années 1970.

On pourrait ainsi multiplier les exemples en évo- quant d’autres aspects, comme l’éducation, le mon- de du travail, les engagements militants, les loisirs ou la pratique religieuse…

Si les archives publiques conservent une quan- tité de sources incontournables pour l’étude des migrations marocaines en France, il est néanmoins indispensable d’enrichir le corpus par des documents d’origine privée. Ces derniers permettent en effet

de contrebalancer la vision parfois unilatérale que véhiculent les archives publiques.

Comme pour les archives publiques nous limite- rons cette présentation à quelques pistes.

Les syndicats, les entreprises, et les organisa- tions professionnelles constituent l’une de ces pre- mières pistes : par exemple, le secteur internatio- nal du syndicat Confédération française démocra- tique du travail (CFDT) a produit des archives sur les manifestations en faveur des immigrés et contre le racisme, sur la politique syndicale pour la forma- tion, le logement et la défense des travailleurs immi- grés depuis la fin des années 1960.

Les fonds d’associations et organismes de soli- darité constituent un second ensemble cohérent sur les Marocains en France. Citons par exemple, la Fédération des associations de soutien aux tra- vailleurs immigrés (FASTI) ou encore le Service social d’aide aux émigrants (SSAE). Le siège et les bureaux départementaux de ce dernier organisme présentent des archives sur l’action sociale en faveur des réfugiés et des immigrés, parmi lesquels de nom- breux Marocains, des années 1920 à nos jours.

Les fonds des associations de Marocains et de Maghrébins en France sont bien évidemment à pri- vilégier. Actuellement, certains fonds comme celui de l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF) sont déjà classés.

L’intérêt des archives personnelles, qu’il s’agis- se de personnalités politiques, de militants, d’intel- lectuels ou de particuliers plus anonymes, n’est plus à démontrer. Certains de ces fonds sont déposés dans des organismes publics ou privés, comme la Fonda- tion nationale des sciences politiques (FNSP), l’Ins- titut d’histoire au temps présent (IHTP), la Biblio- thèque de documentation internationale contem- poraine (BDIC), la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Citons par exemple le fonds Roger Paret, orientaliste et intellectuel engagé, qui fut secrétai-

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Jacques Doucet. Citons par exemple le fonds Roger Paret, orientaliste et intellectuel engagé, qui fut secrétai-

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

re du Comité France-Maghreb ; le fonds Joël Nor- mann, avocat et membre du Parti communiste ; le fonds Alexandre Parodi, premier ambassadeur de France au Maroc après l’indépendance ; le fonds François Mauriac… Plusieurs personnes ont dépo- sé récemment leurs archives personnelles à l’asso- ciation Génériques : ces documents relatifs aux asso- ciations d’étudiants maghrébins ou aux Comités de lutte contre la répression au Maroc constituent un premier noyau pour la reconstitution de fonds plus larges.

Bien d’autres pistes pourraient être présentées ici, comme les organismes d’hébergement, les agences photographiques de presse, les organismes de formation, les services des églises catholiques ou protestantes, les films de fiction et d’actualité, la presse ou encore la littérature.

Le croisement de ces sources devrait permettre de saisir toutes les nuances de l’histoire complexe des Marocains en France ; de restituer toute la part d’imaginaire que véhicule cette histoire, comme les représentations mouvantes qu’elle génère entre Français et Marocains depuis deux siècles.

Si toutes ces archives concernent l’histoire des migrations marocaines, elles constituent également un chapitre important de l’histoire de la population marocaine et de celle plus large du Maroc : elles doi- vent être lues comme un patrimoine commun aux deux rives de la Méditerranée. Un rapprochement des fonds existant au Maroc et en France permettrait d’enrichir encore cette his- toire, à l’image des initiatives et des échanges qui existent déjà entre la France et plusieurs autres pays européens sur le thème des migrations.

LES MIGRATIONS MAROCAINES EN FRANCE DANS LES ARCHIVES PUBLIQUES FRANÇAISES : EXTRAITS

Les extraits d’inventaire proposés ci-dessous constituent une première synthèse des éléments recueillis sur les Marocains dans les archives publiques françaises. Ils concernent les archives nationales et territoriales et les archives antérieures à 1914 du ministère des Affaires étrangères. Les fonds du Service historique de l’Armée de Terre, de la Marine, de l’Armement ou les archives du XX e siècle du Quai d’Orsay n’y figurent pas.

L Centre historique des archives nationales

Paris conserve des documents sur les rela-

e

à

tions franco-marocaines et sur la présence de Marocains en France au XIX e siècle, par-

ticulièrement dans le minutier central des notaires de Paris, dans les dossiers de la Cour des Pairs, dans les fonds du ministère de la Justice et dans les papiers d’origine privée. Parmi les services d’archives départementales, il semble que ceux de Paris (ancien département de la Seine) et des Bouches-du-Rhône soient les plus représentatifs quant aux affaires maro- caines antérieures à 1912.

quant aux affaires maro- caines antérieures à 1912. UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES Extraits CHAN, Minutier

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

Extraits

CHAN, Minutier central, ET/XVIII/973 Procuration donnée par Mehmet Smael, négociant sujet de l’empe- reur du Maroc, demeurant à Tétouan, venu à Paris y réclamer une car-

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Mehmet Smael, négociant sujet de l’empe- reur du Maroc, demeurant à Tétouan, venu à Paris y

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

gaison capturée par un corsaire français sur le vaisseau danois Chris- tiana, Calbiousem, capitaine Bortigue, sorti de Gibraltar pour Libour- ne en l’an VI, à Moyse Serror, négociant algérien de Mahon, pour récla- mer la restitution du brigantin ragusain Saint-Véloce, capitaine Jean Balletin, sorti de Marseille avec une cargaison appartenant audit constituant pour aller la consigner à Tituan, à Sidi Hagi Mahmet Fedri- ca, négociant marocain, capturé en mer et mené à Mahon. An VIII

CHAN, Ministère de la Justice, BB 18 196 Rixe à Marseille entre Mahomet El Berberi, beau-frère du dey d’Alger, et plusieurs Marocains et Tunisiens. 1807

CHAN, Cour des Pairs, CC 443 159 Le rabbin Mafrigano Jacob Oussano, ayant perdu sa fortune à Paris, demande un secours pour rentrer au Maroc d’où il est originaire. 17 mars 1829

CHAN, Archives privées, 42 AP 1 (fonds Guizot) Arrivée de l’ambassadeur du Maroc[…]. 1840-1846

Archives départementales des Bouches-du-Rhône, sous-série 1 M 1083, 1289, 1290, 1302 et 1435 Marocains : voyage et séjour de personnalités marocaines (XIX e -1912) ; surveillance de suspects et d’agents panislamiques ; contrebande d’armes pour le Maroc (1892-1914).

Les dossiers du Quai d’Orsay se révèlent très riches pour cette période, notamment en ce qui concerne les ambassades marocaines en France, les relations commerciales et maritimes entre la France et le Maroc et le rôle joué par le port de Marseille dans ce domaine, comme en témoignent les dépouillements réalisés dans les dossiers des affaires politiques diverses de 1825 à 1914.

Extraits

Archives du ministère des Affaires étrangères, dossiers Maroc (1825-

1895)

1. Affaires diverses. 1825-1857

[Demande d’exequatur par Jacques Altaras, chef d’une maison de commerce de Marseille, entretenant des relations très suivies avec le Maroc, chargé, par un firman de Moulay Adb al-Rahman, de veiller

aux intérêts des Marocains et principalement des Hadgi (pèlerins) 1 . ]

2. Idem. 1845-1852

[Marocains et Algériens en France : voyage à Marseille de Sidi Bouez- za 2 , agent de Beirouk, le cheikh de Wad Noun, pour favoriser les rela- tions commerciales entre la France et son pays (1844-1846) ; voyage en France du pacha de Tétouan El Hadj Abdelkader Achache, ambas- sadeur de l’empereur du Maroc (1845) ; Mustapha Ducali Raba, maro- cain de Gibraltar se rendant à Londres, arrivé à Paris avec Peter di Natale, son interprète (1845) ; arrivée à Marseille de Marocains char- gés de missions en Égypte par leur souverain 3 (1845) ; Abdalla el Catib, négociant né à Tétouan en 1818, demeurant depuis un an à Marseille, sollicite l’autorisation de fixer son domicile en France (1852). Juifs marocains en Algérie : demande d’autorisation d’établir leur domici- le sur le territoire français, à l’effet d’y jouir des droits civils, par des commerçants établis depuis longtemps en Algérie et dont les familles sont retenues au Maroc (1851). Pèlerins marocains à Marseille : deman- de de passage gratuit sur les Paquebots de la Méditerranée à desti- nation d’Alexandrie 4 ; secours pour des familles marocaines sans res- sources à leur retour de la Mecque. 1845-1850.]

3. Idem. 1853-1866

[Ambassades : réception et séjour à Marseille du grand chérif Sidi Abd el Selam et de sa suite, arrivés à bord du Marocain de Tanger et devant embarquer pour la Mecque sur l’Albatros (juillet 1853) ; ajour-

nement du voyage en France d’Abd el Selam, de retour de la Mecque, en raison de la mort de Moulai Abd Allah (novembre 1853-janvier 1854) ; projet d’envoi d’une ambassade marocaine en France à bord du Talisman (1864) ; arrivée à Marseille d’une ambassade marocaine à bord du vapeur le Catinat (décembre 1865) ; décoration de l’ordre impérial de la Légion d’honneur attribué aux membres de la mission marocaine envoyée à Paris auprès de l’empereur (1866). Internés :

libération, à l’occasion de la fête de l’empereur, de six Marocains 5 arrêtés en Algérie et internés à l’Ile Sainte-Marguerite (Cannes) où se trouvent 42 prisonniers arabes (septembre 1853). Demandes d’admission à domicile : Haïm Turgeman, négociant israélite instal- lé à Marseille, natif du Maroc où sa famille est établie à Mogador, marié à une Française (avril-mai 1858) ; Mohammed Benami, origi-

naire de Fez, marchand de pierres fines rue Vivienne à Paris (décembre 1862-février 1863).]

4. Idem. 1867-1879

[Ambassades : voyage à Paris de Sid Bargache, 1 er ministre du sultan, afin de complimenter l’empereur pour l’Exposition universelle (août 1867) ; arrivée en France d’Abd el Selam, grand chérif de Ouasanne (avril 1869) ; mise à disposition d’un navire pour le transport de Tan- ger à Marseille de l’ambassade que le sultan propose d’envoyer à Paris (janvier 1879). Placement de jeunes étudiants en Europe : trois jeunes Maures que le gouvernement marocain à l’intention d’envoyer en

53

de jeunes étudiants en Europe : trois jeunes Maures que le gouvernement marocain à l’intention d’envoyer

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

France pour y étudier à l’institution Massin (juin-février 1879). Ques- tions de nationalité et naturalisations : commerçants et bijoutiers israélites originaires de Tlemcen, installés à Debdou et Taza (octobre 1877-juin 1878). Rapport de l’administration des Douanes à Marseille sur les armes et munitions de guerre expédiées au Maroc : souffre qui aurait été payé par Montanaro, consul d’Italie, acheté par Mazut, marocain demeurant rue Paradis à Marseille chez lequel étaient des- cendus plusieurs officiers marocains, et expédié à bord du vapeur le Moselle faisant un service régulier entre Marseille et le Maroc (avril 1876). Suppliques : Abraham et Moïse Merciano, de Marseille, deman- dent au ministre d’intervenir pour mettre fin aux persécutions dont seraient victimes leurs familles à Debdou (septembre 1877-mars

1878).]

6. Idem. 1882-1883

[Kassem El Aoudi, Taher Ben El Hadj El Aoudi et Mohammed Ben El Kaâb, élèves marocains placés pendant trois ans à l’institution Ménor- val, 35 boulevard Henri IV à Paris (1883). À signaler également, dans ce dossier, le recrutement d’ouvriers marocains dans la région d’Oran

pour les travaux du chemin de fer du Haut-Sénégal et l’admission du fils du chérif d’Ouezzan au lycée d’Alger.]

7. Idem. 1884-1885

[Ambassades marocaines : projet de loi et rapport au nom de la com- mission des Finances, présentés par la Chambre des Députés et le Sénat, sur l’ouverture d’un crédit extraordinaire de 50 000 francs pour

les frais de réception de l’ambassade ; dépêche de l’agence Havas, à Alger, sur l’entretien accordé au journal Akhbar par les ambassadeurs qui témoignent des “ agréables impressions ” laissées par leur voya- ge en France ; voyage à Marseille et à Paris de Mohamed Bargash, ministre des Affaires étrangères du Maroc. 1884-1885. Élèves maro- cains en France : demande d’admission, pour six mois, par le gouver- nement marocain, de 25 jeunes dans un régiment du Génie en France ; sommes versées par le Pacha de Tanger pour dix jeunes Marocains, membres de la mission installée à la caserne du 2 e régiment du Génie à Montpellier et placée sous le commandement de Mohamed Ben Abd El Kader ; envoi d’armuriers en France et en Grande-Bretagne, par le gouvernement marocain, afin qu’ils étudient la fabrication des armes. 1884. Demande de naturalisation : Haïm Benchimol, natif de Tanger et censal interprète près la légation de France (1883).]

8. Idem. 1886

[Élèves marocains à l’École du Génie de Montpellier 6 : copies rédi- gées par six élèves sur “ le Faucon ”, conte arabe, avec annotations de l’instructeur ; lettre de M. de Castro, instructeur, au ministre de

; lettre de M. de Castro, instructeur, au ministre de France à Tanger (juillet 1886) ;

France à Tanger (juillet 1886) ; prolongation du séjour en France et renvoi de deux élèves au Maroc. Dossiers particuliers : articles de

presse, notamment de la Liberté et du Figaro sur Gessling, dit Abdel Kerim Bey 7 ; demande de renseignements sur Pimienta 8 , censal de la maison Landau de Bordeaux, représentant à Tanger de plusieurs mai- sons de commerce française et correspondant du journal La France ;

séjour à Paris d’El Arbi Abaroudi, marocain originaire de Tanger 9 ; le chérif d’Ouezzan demande l’admission de son fils au lycée d’Alger puis dans la cavalerie française.]

11. Idem.1889-1891

[Mission marocaine en France (1889) ; projet du sultan du Maroc d’envoyer en France plusieurs jeunes Marocains destinés à devenir officiers d’artillerie 10 (1889-1890) ; réclamation de créances dues par le sultan du Maroc à Joseph Ben Sadoum, ancien négociant de Tlem- cen, naturalisé français et demeurant rue Malher à Paris (1890) ; Louis Gessling 11 , autrichien installé à Courbevoie, prenant le nom de Hadj Abd el Kerim Bey, propose ses services à la France pour une mis-

sion confidentielle dans le Rif (1891) ; décès de Si El Mebrouk 12 , maro- cain interné au dépôt de Calvi depuis février 1888 (1891).]

12. Idem. 1892

[Admission de Mouley Tehami, frère du chérif d’Ouazzan, dans un hospice de Marseille après la mort de son père qui le maintenait dans une prison de Tanger ; Gessling, de Courbevoie, propose ses services au gouvernement pour les affaires du Maroc.]

Archives du ministère des Affaires étrangères, dossiers Maroc (1896-

1914)

3. 1904

[El Mehdi Ben El Arbi El Menebhi, ministre et émissaire du sultan Moulai Abdul Aziz, accompagné de Mustapha Beyra, interprète syrien engagé au Caire, et de Toledano, agent à Tanger de la maison alle-

mande Halser : transit à Marseille lors de son voyage à la Mecque ; séjour à Paris et réception par le Président Loubet à son retour du Caire. Janvier-juillet 1894]

8. Juin-décembre 1913

[Annonce du passage à Marseille de Moulay El Hassan, venant du Cai- re et se rendant au Maroc, signalé comme un agent panislamique (24 septembre) ; rapport du préfet des Bouches-du-Rhône sur le séjour au Frioul de Moulay El Hassan, ayant pris ses repas dans les restau- rants fréquentés par les Orientaux, en compagnie d’un Tunisien de l’Armée beylicale et de deux Marocains arrivés de Port-Saïd par le bateau Le Karnac (1 er octobre 1913).]

Si les fonds relatifs aux relations franco-maro- caines et à l’émigration marocaine après l’instau- ration du Protectorat sont particulièrement bien

54

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

marocaine après l’instau- ration du Protectorat sont particulièrement bien 54 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

représentés et identifiés au ministère des Affaires étrangères, ils connaissent une dispersion plus importante dans les Archives nationales, départe- mentales et communales. Pour ces derniers centres, l’inventaire national des sources publiques et privées entrepris par Génériques depuis 1992 13 permet de repérer et de mettre en perspective les différentes sources disponibles et d’en dresser une typologie.

En premier lieu figurent des documents à carac- tère diplomatique sur le séjour en France de per- sonnalités marocaines, sur les relations franco- marocaines et, à partir de 1956, sur l’établissement des conventions bilatérales.

Extraits

CHAN, Papiers des chefs de l’État, série AG Déjeuner en l’honneur du sultan du Maroc (26 août et 15 septembre

1932).

Sultan du Maroc Mohammed Ben Youssef et sa famille (1947-1950). Discours lors des négociations franco-marocaines à Paris (15 février

1956)

Visite en France de Hassan II (2 février 1970)

CHAN, ministère de l’Instruction publique, F 17 17586 Convention culturelle franco-marocaine (1957)

CHAN, Secrétariat général du gouvernement et Premier ministre, F 60 476 et 752 Voyages en France du Sultan du Maroc. 1939-1945

CHAN, ministère de la Justice, BB 18 2490 Lettre de Rachid Moussanbach, marocain et musulman, demeurant à Paris, sollicitant une audience de Briand afin de lui expliquer la philosophie orientale pour l’aider à soumettre la révolte de Fez. 1912

CHAN, Archives privées, 457 AP 117 et 118 (fonds Bidault) Exil en Corse du sultan Ben Youssef. 1953 CHAN, Archives privées, 475 AP 192 (fonds Lyautey) Visite du sultan Moulay Youssef en France, notamment en Lorraine.

1926-1931

CHAN, Archives privées, 580 AP 15 et 23 (fonds Pineau) Arrivée du sultan Mohamed V à Paris pour l’ouverture des négocia-

tions franco-Marocaines et projet de convention franco-marocaine.

1956-1958

Archives départementales de l’Allier, 1 M 1098 et 1100 Séjours à Vichy de Moulay Hafid, sultan du Maroc et d’El Hadj Glaoui, pacha de Marrakech. 1912-1913

Archives départementales de la Corse du Sud, 116 W 1 Séjour du Sultan du Maroc en Corse. 1953

Archives départementales de la Haute-Corse, 1006 W 130 et 1016 W

122

Séjour du sultan du Maroc en Corse (1953-1954) et voyage du roi du Maroc à Bastia (1959).

Archives départementales de la Loire, 10 M 140 Visite d’une mission marocaine à Saint-Étienne.1909

Archives communales de Biarritz, 3 K 1/A1 Séjour du prince du Maroc. 1949

Dans les archives centrales (CHAN et Centre des archives contemporaines), comme dans les archives territoriales, les sources sur l’immigration marocaine se confondent souvent avec les docu- ments relatifs aux nord-africains (avant les années 1970) ou aux étrangers. Les inventaires donnent aussi des renseignements spécifiques aux mouve- ments migratoires entre la France et le Maroc, notamment sur l’entrée et la sortie du territoire, le transit par la France, le contrôle aux frontières et dans les ports, les conditions juridiques d’immi- gration.

Extraits

CHAN, Police générale, F 7 14701, 16088, 16112 Embarquements et débarquements clandestins, rapatriement pro- gressif des Marocains entrés clandestinement ; transit par la France d’israélites se rendant d’Égypte ou du Maroc en Israël ; mouvement des ressortissants marocains dressé par la police de l’air et des fron- tières. 1935-1955

CHAN, ministère de la Justice, BB 18 3203 Entrée irrégulière de Marocains en France. 1939

55

tières. 1935-1955 CHAN, ministère de la Justice, BB 1 8 3203 Entrée irrégulière de Marocains en

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Centre des archives contemporaines (CAC), ministère des Affaires sociales Contrôle de l’immigration marocaine (1964-1972) ; relations entre la France et le Maroc au sujet de l’immigration (1945-1980).

CAC, ministère de l’Intérieur, sous-direction des étrangers et de la circulation transfrontière Circulation des personnes entre la France et le Maroc (1945-1961) ; statistique des mouvements de ressortissants marocains (1968-1975) ; conditions de l’immigration marocaine en France (1952-1985).

CAC, sûreté générale, archives rapatriés de Moscou Rapatriements de Marocains résidant en France. 1934-1939

Archives départementales de l’Aisne, 5 M 1535 Rapatriements des Algériens et des Marocains. 1936-1939

Extraits

CHAN, Police générale, F 7 15167 Application des lois sociales aux Algériens résidant en France, exten- sion de cette mesure aux Tunisiens et Marocains. 1937

CHAN, Secrétariat général du gouvernement et Premier ministre, F 60 703, 755 et 761 Application des lois sociales aux Algériens résidant en France, exten- sion de cette mesure aux Tunisiens et Marocains ; naturalisations et accession à certaines fonctions des naturalisés originaires des pays de protectorat. Années 1930 Les Marocains en France. Vers 1937-1939

CAC, versement du Service social d’aide aux émigrants Dossiers administratifs des aides sociales accordées aux migrants et réfugiés (Maroc). Années 1960

Archives départementales des Bouches-du-Rhône, M 6 11358 et 7 W

62

Embarquements clandestins de travailleurs tunisiens, algériens et marocains vers Marseille (1923) ; départ de juifs marocains vers Israël

(1949-1953).

Archives départementales de l’Ain, R 684 Recensement des Marocains, Algériens, Tunisiens et Syriens. 1927

Archives départementales des Alpes-Maritimes, 195 W 118 Recensement des Tunisiens et Marocains. 1958

Archives départementales de la Haute-Garonne, Préfecture Statistiques et graphiques de l’entrée en France de Marocains par l’aérodrome de Toulouse-Blagnac (1958-1961) ; rapports de police sur le passage d’individus pourvus de passeports marocains à la frontiè- re espagnole (1958).

Archives départementales de l’Ariège, 97 W 10 Statut et cartes d’identité des Marocains et Tunisiens. 1950-1958

Archives départementales de l’Aude, 506 W 15 et 1250 W 12 Enregistrement des cartes de séjours délivrées aux Marocains et Tuni- siens. 1959-1963

Archives départementales de la Gironde, 4 M 641 Rapatriement de Marocains sans travail et expulsés. 1919-1932

Archives nationales et territoriales présentent ensuite des documents sur le statut et le recense- ment des Marocains, sur la délivrance de visas, pas- seports, actes de notoriété ou d’état civil, titres de séjour et cartes d’identité, mais aussi des dossiers d’étrangers, de naturalisation, ou d’aide sociale, qui constituent autant d’éléments permettant de reconstituer les parcours collectifs et personnels des migrants en France.

parcours collectifs et personnels des migrants en France. Archives départementales du Calvados, Z 2742 Z 2742

Archives départementales du Calvados, Z 2742 Z 2742 Surveillance et recensement des indigènes des colonies et pro- tectorats français. 1921-1940

Archives communales de Toulouse, 95/297 Demandes de renseignements par des Marocains et des Algériens sur des membres de leur famille établis à Toulouse. Années 1950

Archives départementales du Jura, fonds de la préfecture Dossiers d’étrangers de Marocains. 1933 à 1962

Archives départementales du Nord, 641 W 171348 à 171453 Naturalisations de Marocains (1963-1976).

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

du Nord, 641 W 171348 à 171453 Naturalisations de Marocains (1963-1976). 56 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

Archives départementales de Saône-et-Loire, M 1752 Enquêtes à Gueugnon sur la délivrance irrégulière de pièces d’iden- tité à des Marocains.

Les références à l’activité professionnelle des Marocains en France, en dehors des travailleurs recrutés pendant les deux guerres mondiales, sont assez rares dans les inventaires d’archives des deux premiers tiers du XX e siècle. Mais le dépouillement des dossiers conservés dans les séries ou verse- ments consacrés au monde du travail et à l’activi- té économique révèlent, sur l’ensemble du terri- toire, l’abondance des sources sur les Marocains.

Extraits

CHAN, F 60 720 et 825 Travailleurs marocains en France, notamment agricoles. 1937-1939

CHAN, BB 18 2617 et 2627 Incidents à l’usine de la Boulonnerie d’Aquitaine à la Souys (quartier de La Bastide à Bordeaux) entre grévistes français et marocains ; bagarre entre ouvriers marocains et ouvriers français au Havre. 1920

CAC, Groupements de l’industrie métallurgique de la région pari- sienne Compléments à des enquêtes de salaires et dossiers sur l’embauche de travailleurs marocains. 1938-1963

CAC, archives rapatriées de Moscou (Sûreté générale) Chômeurs marocains, tunisiens et algériens résidant en France (1938)

Archives départementales de l’Ariège, 15 M 29 Société minière de Roquelaure (commune de Lassur) : incident gra- ve entre ouvriers parisiens et marocains (20 mars 1920). Société des plâtrières de Tarascon, grèves à l’usine d’Arignac : incidents entre ouvriers français et marocains (4 et 5 janvier 1921) ; cinq Marocains n’ayant pas cessé le travail (18 août 1925).

Archives départementales de l’Aveyron, 10 M 34 10 M 34 Office de placement : introduction de travailleurs marocains

et contrat de travail pour ouvrier de nationalité marocain. 28 avril

1925

Archives départementales de l’Aveyron, 9 U 71/1, 8 et 42 Procès-verbaux de gendarmerie : un Marocain ayant quitté Decaze-

ville pour aller travailler à Roumazières en Charente (3 avril 1921) ; infraction à la loi du 8 août 1893 par un Marocain, manoeuvre à Aubin (6 septembre 1921) ; audition d’un travailleur marocain (27 novembre

1920).

Archives départementales des Bouches du Rhône, SC 56838 Dossiers de main-d’œuvre étrangère : Tunisiens et Marocains proté- gés. 1955-1964

Archives départementales de la Gironde, 1 M 415 Rapport du commissaire central de Bordeaux au préfet sur une grè- ve de manoeuvres, "la plupart espagnols et marocains". 25 juillet 1918

Archives départementales du Jura, 41 J Accidents du travail de manutentionnaires et scieurs marocains à la Tournerie ouvrière de Lavans-lès-Saint-Claude.

Archives départementales de la Loire, 15 J Ouvriers marocains des Houillères de la Loire. 1946-1950 Archives départementales de la Loire, 84 M 35 Ouvriers algériens et marocains. 1926-1927

Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 W 51838 Liste des Marocains introduits par les houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais.

Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, série W Ouvriers marocains chez Citroën

Les dossiers relatifs aux soldats et travailleurs militaires marocains pendant les deux guerres mon- diales sont aussi bien présents dans les fonds des affaires civiles que les militaires, dans les archives publiques que dans les papiers privés. Ces docu- ments se concentrent sur la période 1914-1947.

Extraits

CHAN, sûreté nationale, F 7 14924 et 14925 Rapports des commissions régionales de contrôle des communica- tions téléphoniques : observations sur les travailleurs marocains recru- tés depuis le début de la guerre. 1940

CHAN, travail et sécurité sociale, F 22 2047 l’Office marocain des mutilés et anciens combattants (F22 2047)

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travail et sécurité sociale, F 2 2 2047 l’Office marocain des mutilés et anciens combattants (F22

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

CHAN, ministère de la Justice, BB 18 2573, 2578, 2594 et 2595 Bagarre entre Marocains et habitants du Havre ; rixes graves à l’usi- ne métallurgique de Tamaris (commune d’Alès) entre ouvriers fran- çais et marocains ; rapport du procureur général de Bordeaux sur les interprètes utilisés par le tribunal correctionnel de Bordeaux dans les affaires où sont impliqués des Marocains et autres musulmans, à la suite d’une intervention d’Albin Rozet, député de la Haute-Marne ; assassinats qui seraient commis, dans le ressort d’Amiens, par des spahis marocains. 1915-1918

CHAN, 149 AP (fonds Mangin) Opérations de la 1 ère division marocaine. 1918 CHAN, 414 AP (fonds Foch) Spahis marocains. 1929 CHAN, 475 AP, (fonds Lyautey) Troupes marocaines. 1915-1926 CHAN, 509 AP 5 (fonds Messimy) Toupes marocaines (juillet-août 1914)

vailleurs marocains du groupement colonial de Decazeville. 9 juillet

1918

Archives communales d’Arles, M 26

Construction d’un monument aux Marocains morts pour la France.

1921

Archives départementales de la Côte-d’Or, 20 M 277 et W 4061 Marocains à Sainte-Colombe-sur-Seine (1917) ; travailleurs algériens, tunisiens et marocains (1943-1945).

Archives départementales du Gard, 1 W 147 Troupes marocaines du camp de Morancez. 1947

Archives départementales de la Haute-Garonne, 15 Z 728 Kabyles et Marocains : recrutement et contrat d’embauche, effectifs, états nominatifs, hébergement, refus et cessation de travail à la pou- drerie nationale. Guerre 1914-1918

CHAN, archives photographiques Zucca, 218 Mi 4 “ Dans le no man’s land avec le corps franc marocain” (48 clichés). Seconde Guerre mondiale

CAOM, fonds ministériels, Affaires politiques 905 Dr 2 Maroc: proclamation adressée par le Sultan aux troupes marocaines combattant en France. 1915

CAOM, Direction des affaires militaires, FM DAM 5 Tirailleurs et travailleurs de l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tuni- sie) : groupement de main-d’œuvre nord-africaine de Toulouse, rap- port de novembre 1917 ; répartition des travailleurs dans les établis- sements métropolitains, salaires (1917).

Archives départementales de la Gironde, 5 M 235 et 10 R 37 Lettre du commissaire spécial au préfet sur “ les conditions dans les- quelles sont installés les travailleurs marocains et algériens ” ; usine de Floirac, bagarre entre ouvriers grecs et marocains. 1916-1918

Archives départementales de l’Indre, 8 R 32 Établissements travaillant pour la défense nationale : note sur des ressortissants marocains placés en usine. 1916

Archives départementales de la Haute-Marne, 244 M 4 Grève de 35 Marocains, employés par la Société de distillation des combustibles et par la Société générale d’entreprises, aux aciéries de Micheville. 1917-1918

Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, 20 W 25 et 51 W 173 Travailleurs marocains à Saint-Auban (1940-1942)

Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, 1277 W/237 Révolte de militaires marocains (mars 1951)

Archives départementales de l’Aude, 13 M 19 et 260 Travailleurs marocains berbères introduits dans l’Aude par la fédé- ration des employeurs agricoles répartis par équipes aux travaux de battage, de sulfatage et de vendange.

aux travaux de battage, de sulfatage et de vendange. Archives départementales de l’Aveyron, 9 U 71/8

Archives départementales de l’Aveyron, 9 U 71/8 Procès-verbaux de gendarmerie : voies de faits exercées sur les tra-

Archives départementales du Nord, 85 W 4973527 Demande de renseignement sur une compagnie de travailleurs maro- cains occupés aux mines d’Aniche. 1940

Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 20 Fi 38 et 10 M

70

Distribution de viande, en plein champ, aux tirailleurs marocains (1914) ; grève aux mines de fer de Batère, ouvriers marocains ayant

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

marocains (1914) ; grève aux mines de fer de Batère, ouvriers marocains ayant 58 UN SIÈCLE

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

l’intention de prendre le train à Amélie-les-Bains pour rentrer à Mar- seille (août 1917).

Archives départementales de Tarn-et-Garonne, 58.3R1 Marocains à l’usine des métaux de Castelsarrasin. 1917

Archives communales de Belfort, 7 Fi 19 Tirailleurs marocains à Belfort.

Les archives publiques offrent des sources ori- ginales sur l’engagement politique et syndical com- me sur la vie associative des Marocains en France. Ces documents, surtout pour la période la plus contemporaine, sont à mettre en perspective avec les archives privées de l’immigration marocaine 14 .

Extraits

CHAN, BB 18 2911 Protestation contre la dissolution de l’Action marocaine et contre les condamnations arbitraires prononcées au Maroc (1937).

CHAN, 78 AJ 44 (tracts) Comité de lutte contre la répression au Maroc. Mars 1978

CHAN, 412 AP 8 et 31 à 34 (fonds de l’Union démocratique et socia- liste de la résistance) 8e congrès, Aix-les-Bains : messages et télégramme de la colonie maro- caine de Paris. Octobre 1954

CAC, Fonds russes (Sûreté générale) Information au sujet de l’édition de la revue communiste Maghreb, organe du Comité d’action des Marocains à Paris (1935-1936) ; sur- veillance policière des activités en France des membres des organi- sations nationalistes marocaines (1936-1938) ; renseignements rela- tifs à des ressortissants du Maroc, membres des organisations natio- nalistes, suspectés d’avoir participé à l’attentat contre le général Noguès (1937-1938) ; réunion organisée à Paris par l’Association de solidarité et de défense des Marocains de France (années 1930) ; notes d’information relatives aux activités et à la direction de L’Ouvrier marocain, association de bienfaisance fondée à Jarville (1935).

CAOM, Fonds rapatriés d’Algérie

Association de solidarité et de défense des Marocains en France ; nationalisme marocain (Istiqlal, Parti d’unité musulmane du Maroc français, Parti socialiste marocain, Parti démocratique des hommes libres, Parti libéral démocratique). 1947-1957

Archives départementales des Alpes-Maritimes, 131 W 1910 Algériens, Tunisiens et Marocains : surveillance des activités poli- tiques

Archives départementales du Doubs, 100 W 10 Diffusion de journaux dans les communautés algériennes, marocaines et tunisiennes à Besançon et dans la région de Sochaux et Montbé- liard. 1950-1953.

Archives départementales de la Haute-Garonne, fonds de la préfec- ture Rapport des Renseignements généraux sur la colonie marocaine en Haute-Garonne : ; enquêtes de police sur le séjour en France de res- sortissants marocains. 1956-1961

Archives départementales des Yvelines, 4 M 2/71 Comité d’action des ouvriers algériens, tunisiens et marocains d’Argen- teuil et de Bezons : distribution de tracts en arabe et français en vue d’une réunion le 12 juin 1926, tracts saisis sur un Marocain.

Archives départementales du Val-de-Marne, 72 J 1185 (fonds de l’Ins- titut d’histoire sociale) Défilés du 1 er mai 1971 : Association des Marocains en France (pho- to noir et blanc).

Archives communales de Perpignan, Secrétariat général Amicale des travailleurs et commerçants marocains dans les Pyré- nées-Orientales, construction d’une mosquée.

Le chercheur trouvera aux archives nationales et territoriales bien d’autres aspects de la présen- ce des Marocains en France, par exemple sur la vie culturelle, la production artistique ou, comme le montrent les derniers extraits proposés ci-dessous, sur l’enseignement.

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la production artistique ou, comme le montrent les derniers extraits proposés ci-dessous, sur l’enseignement. 59

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Extraits

CHAN, ministère de l’Intérieur, F 1a 5060 Création d’écoles marocaines en France. 1958-1960

CHAN, Ministère de l’Agriculture, F 10 2502 Enseignement agricole : élèves marocains. 1927-1947

CHAN, fonds de l’Académie de Paris, AJ 16 7043 Cité universitaire : Maison du Maroc. 1928-1955

CHAN, École nationale des Beaux-arts, AJ 52 941 et 7043 Bourses des Étudiants marocains et tunisiens (1968-1970) ; candidats marocains (1953-1957)

CHAN, 475 AP (fonds Lyautey) Voyages en France d’étudiants marocains. 1923-1925

CAC, fonds rapatriés de Moscou Création à Paris par les étudiants marocains du “Comité de secours aux Marocains victimes de la sécheresse”. 1937

CAOM, fonds rapatriés d’Algérie, FR ALG const 93/4511 Association des étudiants marocains et étudiants musulmans de Mont- pellier. 1959

Archives départementales de la Haute-Garonne, fonds de la préfec- ture Activité de l’association des étudiants marocains de Toulouse (décembre 1955-avril 1956) ; étudiants marocains (1953-1960).

Archives départementales du Val-de-Marne, 60 J 2/44 Tract de l’Union Nationale des Étudiants Marocains.

Archives communales de Nantes, série I, n°30 Visite des élèves officiers indigènes marocains de l’école militaire de Meknès. 24 juillet 1926.

de l’école militaire de Meknès. 24 juillet 1926. Patrick Veglia Chargé d’études à Génériques 60 1)-

Patrick Veglia Chargé d’études à Génériques

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1)- Altaras justifie sa demande en expliquant : “ depuis l’établissement d’un service commercial de bateaux à vapeur français avec le Maroc, le nombre des pèlerins qui passent par Marseille devient de plus en plus considérable et le devien- drait encore si ces pèlerins trouvaient en France un repré- sentant qui leur facilite l’accomplissement des formalités. ”. 2)- Muni d’un passeport délivré à Marseille, Sidi Bouezza quitte la France à bord du “ Jeune Victor ”, bâtiment français. À son arrivée au Maroc, il est mis en état d’arrestation sur ordre du fils de l’Empereur, auprès duquel il avait été envoyé par le caïd de Mogador. 3)- Il s’agit notamment de Sidi Salah, marabout et chérif de Bokhara, d’El Hadj Ahmed-Al-Gassal et de Sidi Mohammed Ben Sultan Seroun-Cherif. 4)- Pour se rendre à la Mecque, les Pèlerins marocains empruntent un itinéraire qui les mènent d’Oran (ou Alger) à Marseille, puis de Marseille en Égypte (avec parfois une esca- le à Malte). Parmi ces pèlerins, qui sont souvent accompagnés d’une suite composée d’une dizaine de personnes, signalons :

Abderrahman Ben Mohammed, secrétaire de l’Empereur du Maroc, et El Mohdy, son frère ; Omar Ben Makhlouf, taleb (let- tré) et Boubekr, son frère ; Ben Achache, ancien ambassadeur du Maroc à Paris, et ses frères ; le fils de l’Empereur ; les fils de Ben Driz, premier ministre… 5)- Ces Marocains, originaires de Fez ou du Rif, sont diri- gés sur Tanger, avec interdiction de pénétrer sur le territoi- re algérien. Le dossier 3 “ Maroc ” contient également des documents sur les Marocains en Algérie. 6)- D’autres élèves marocains avaient été envoyés dans des écoles d’Allemagne et de Belgique. 7)- Sur ce personnage, cf. le dossier 11 “ Maroc ”. 8)- Ce personnage, né à Tanger, adopté par l’Alliance israé- lite universelle, fait ses études à Paris. Il est nommé profes- seur à l’école israélite de Tunis avant de retourner à Tanger pour y occuper des fonctions commerciales. 9)- Après un voyage en Allemagne, où il aurait rencontré le fils Krupp, Abaroudi vient à Paris pour négocier, auprès d’industriels et de banquiers, la fourniture de canons pour le compte de l’empereur du Maroc. Ne parlant pas le français, il s’adjoint Elie Ben Sadoun comme interprète ; ce dernier lui a été procuré par les frères Mathi, algériens tenant un bureau d’achat et de vente de reconnaissance du Mont de Piété, cour de Boni. 10)- Un précédent contingent de jeunes Marocains avait

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

de Piété, cour de Boni. 10)- Un précédent contingent de jeunes Marocains avait UN SIÈCLE DE

LES MIGRATIONS MAROCAINES DANS LES ARCHIVES

été attaché au 2 e régiment du Génie à Montpellier. Le dossier fait état des conditions dans lesquelles pourraient être reçus ces jeunes à Versailles et contient la requête de Jules Erck- mann, capitaine d’artillerie à la Fère, ayant résidé plusieurs années au Maroc comme officier attaché à la mission militai- re française au Maroc, qui propose de recevoir ces jeunes dans sa batterie. 11)- Cet aventurier autrichien, installé à Mogador vers 1882, se fait passer pour un médecin du sultan ou pour parent d’un descendant du prophète Mahomet. Il est emprisonné par le pacha de Tanger après avoir arboré sur sa demeure le pavillon d’Araucanie (Patagonie), contrée dont il souhaite se faire reconnaître comme représentant. Renié par la légation d’Autriche et rentré en France, il s’installe à Courbevoie la Garenne sous un faux nom (voir aussi les dossiers 8 et 12 “ Maroc ” et le dossier 1, “ Maroc nouvelle série ”). 12)- El Mebrouk appartient à la famille des marabouts des Ouled Sidi Mohammed Ben Abdallah Ben Cheikh. Il est inter- né comme émissaire de Bou-Amama, algérien insurgé contre la présence française. 13)- Les Étrangers en France. Guide des sources d’archives publiques et privées au XIX e et XX e siècles, Paris, Génériques, Direction des archives de France, tomes I-III, CXX-2408 p., 1999, tome IV, 2005. 14)- Voir à ce sujet les inventaires disponibles sur le site Internet de Génériques : www.generiques.org.

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IV, 2005. 14)- Voir à ce sujet les inventaires disponibles sur le site Internet de Génériques

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Les Marocains

en France de 1910 à 1965:

histoire d’une migration programmée 1

D ans des conditions historiques marquées par la pénétration fran- çaise en Afrique du Nord, il exis- te forcément des liens étroits entre la colonisation et la Pre- mière Guerre mondiale, l’évolu- tion des processus sociaux au

Maroc ainsi que l’émigration/l’immigration, sans négliger pour autant le choix contestable de la poli- tique économique du Maroc indépendant. Ce der- nier n’a pas hésité à utiliser et instrumentaliser l’émigration comme outil de gestion de la situation socio-politique des années 1950-1960. C’est ainsi que nous sommes en présence d’une “ immigration programmée ” 2 , et ce, depuis le début du XX e siècle.

Les premières migrations marocaines déclenchées par la Première Guerre mondiale L’immigration marocaine était insignifiante avant l’instauration du protectorat. Ce fut la guer- re de 1914-1918 qui déclencha incontestablement le phénomène migratoire marocain ; les années de cette guerre marquent bien ainsi le début des pre-

de cette guerre marquent bien ainsi le début des pre- 62 mières migrations marocaines en France.

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mières migrations marocaines en France. En défi- nitive, la Première Guerre mondiale a provoqué une migration militarisée qui a eu des conséquences directes et irrémédiables sur les populations maro- caines, dans la mesure où elle a eu un rôle déclen- cheur pour toutes les migrations d’après-guerre. Aussi, fait majeur et fondamental, pour la premiè- re fois des milliers de Marocains ont eu l’occasion de découvrir l’univers d’une guerre moderne, d’une société de consommation attractive, et des idées nouvelles qui vont bousculer la conscience collec- tive. Le séjour des soldats et travailleurs marocains en France était bénéfique à plus d’un titre, notam- ment pour l’émergence d’une conscience sociale et politique. Indéniablement, les Marocains qui ont participé à la guerre de 1914-1918, ont été large- ment déracinés et ce n’est nullement le fruit du hasard si des milliers d’entre eux sont revenus en France durant l’entre-deux-guerres pour y travailler comme simples manœuvres. En somme, l’expé- rience de la colonisation ainsi que les conséquences de la Première Guerre mondiale, ont bouleversé des structures sociales archaïques. L’évolution des processus sociaux vers la modernité, la liberté et

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

archaïques. L’évolution des processus sociaux vers la modernité, la liberté et UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965

les idéaux progressistes capables d’assurer une vie meilleure a émergé à travers la pénétration colo- niale.

Au total, ce sont environ 350 à 400 000 Marocains qui ont été recrutés en tant que soldats ou tra- vailleurs “ coloniaux ” durant la période allant de 1914 à 1956 : on reconnaît officiellement 37 150 sol- dats et 35 500 travailleurs marocains 3 qui ont parti- cipé à l’effort de guerre. Mais le travail analytique et la comparaison des documents disponibles nous autorisent à penser que ces chiffres sont largement sous-estimés. C’est ainsi que l’effort fourni pendant la guerre de 1914-1918 est estimé à 85 000 travailleurs et soldats marocains qui ont séjourné en France. De plus, pour assurer la “ pacification ” et la sécurité du Maroc colonial, l’effectif de 70 à 80 000 soldats était le minimum nécessaire. Quant au recrutement opéré pendant la Seconde Guerre mondiale, il fal- lait compter sur un effectif minimum situé entre 70 et 90 000 militaires marocains selon les documents disponibles 4 . Sans oublier toutefois les soldats maro- cains qui ont participé aux diverses guerres de déco- lonisation en Afrique ou en Asie. D’autant plus que la concurrence fut rude avec l’Espagne qui a enrô- lé durant la guerre civile (1936-1939) plus de 87 000 Marocains dans les troupes franquistes, si l’on en croit des sources espagnoles officielles 5 . Ces chiffres nous renseignent sur les masses considérables de Marocains qui ont été occupés, militarisés et déra- cinés durant la colonisation. Il est significatif de remarquer que ce recrutement militaire intensif constitue un mode de déracinement irréversible, voire une condition sociologique préalable pour pro- voquer les migrations massives qui vont s’opérer durant la période post-coloniale.

Le développement inégal des migrations “ nord-africaines ” 6 Les migrations internes vers les chantiers de la colonisation, le recrutement militaire intensif, l’émi- gration vers l’Algérie voisine jusqu’à la fermeture des frontières algéro-marocaines après le déclen- chement de la guerre d’Algérie en 1954, ont large-

ment absorbé et épuisé les potentialités humaines marocaines restant ainsi sur place. Par conséquent, l’immigration de masse est reportée ; en fait elle res- te en suspens en attendant les conditions sociolo- giques et historiques qui vont se réaliser au début des années 1960, concretisées par la signature de la convention de main-d’œuvre franco-marocaine du 1 er juin 1963, la première du genre. Contrairement à l’immigration algérienne, qui elle, commence à se développer massivement depuis l’entre-deux-guerres. Á titre d’exemple, on recense officiellement 71 028 entrées algériennes en 1924 7 . Lors du recensement de 1954 8 la population algérienne en France attei- gnait 211 675 personnes, effectif qui a presque tri- plé en trente ans. Alors que ce même recensement établissait la présence de 10 734 Marocains, contre un effectif de 4 800 Tunisiens. D’ailleurs, pendant toute la période coloniale, l’effectif de l’immigration marocaine est resté relativement stable et tournait autour d’une vingtaine de milliers de travailleurs. Cette situation contrastée entre les deux migra- tions algéro-marocaines renvoie nécessairement aux structures sociales et économiques des deux socié- tés. En effet, la colonisation du Maroc (1912-1956) est beaucoup plus récente par rapport à celle de l’Algérie (1830-1962) : les déplacements de popula- tions rurales les plus brutaux et les plus massifs qu’a connus l’histoire ont été opérés dans l’ Algérie colo- niale. La violence militaire, combinée à la généra- lisation des échanges monétaires, ont détruit les cadres spatiaux et les structures fondamentales de l’économie traditionnelle, voire la “ pensée paysan- ne algérienne ” 9 elle-même, et ce, dès la fin du XIX e siècle. De fait, l’ancien mode de vie, ne pouvait plus faire face à la “ dépaysannisation ” collective et à “ l’urbanisation sauvage ” et rapide. L’histoire algé- rienne est alors fortement accélérée par des pro- cessus sociaux qui donnent naissance aux méca- nismes structurels de l’urbanisation et de migrations internes massives. C’est à travers ces transforma- tions internes que les Algériens vont prendre conscience qu’une vie meilleure est possible ailleurs, d’où le prolongement de l’expérience migratoire interne vers la France. Dans ces conditions, le mou-

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ailleurs, d’où le prolongement de l’expérience migratoire interne vers la France. Dans ces conditions, le mou-

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

vement migratoire algérien en France ne peut-être que massif. À cela s’ajoute le fait que les Algériens bénéficient de la “ libre circulation ” entre l’Algérie et la métropole instaurée durant l’entre-deux-guerres et confirmée par le “ statut organique de l’Algérie ” de septembre 1947.

En effet, la situation qui concerne les Algériens est tout à fait différente de celle des Marocains : à la veille de la décolonisation, l’urbanisation, le sala- riat et la monétarisation n’ont pas encore été com- plètement généralisés et achevés. En plus de cela, le lobby fort des colons européens au Maroc n’hési- tait pas à exercer la pression sur le Résident géné- ral pour que ce dernier interdise l’émigration maro- caine : chose faite en 1928 10 , pour ainsi maintenir les bas salaires et disposer d’une main-d’œuvre abon- dante sur place. En effet, il a fallu attendre le début des années 1960 pour que le développement massif de l’immigration marocaine en France se profile. Ainsi, cette dernière passe officiellement de 30 000 personnes environ en 1960 à un peu plus de 87 000 en 1965, soit une population qui a triplé en cinq ans :

c’est une évolution sans précédent sur toute notre période (1912-1965). On peut même dire sans risque de se tromper que l’immigration marocaine va se substituer à l’immigration algérienne, depuis la signa- ture de la convention franco-marocaine de main- d’œuvre le 1 er juin 1963.

Un rôle secondaire socialement, mais structurel économiquement Pendant toute la période à laquelle cette recherche est consacrée, l’immigration “ nord-afri- caine/maghrébine ” s’est contentée de jouer un rôle marginal sur le plan social. En fait, il s’agit d’une main-d’œuvre qui a toujours occupé le bas de l’échel- le sociale sans aucune promotion notable. Néan- moins, ce rôle demeure important voire structurel pour des milliers d’entreprises qui ont besoin d’une main-d’œuvre non qualifiée professionnellement et donc moins coûteuse.

non qualifiée professionnellement et donc moins coûteuse. 64 Une préférence historique pour Clichy et Gennevilliers

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Une préférence historique pour Clichy et Gennevilliers D’un autre côté, la répartition géographique des Marocains en France demeure inégale, à l’image des autres immigrations qui se concentrent principale- ment dans la capitale économique et politique du pays ainsi que dans sa région. En effet, les Maro- cains travaillaient et se logeaient dans la Seine qui exerce un pouvoir attractif sur plus de 50 % d’entre eux, et ce depuis l’entre-deux-guerres, avec toute- fois une préférence particulière pour Gennevilliers et Clichy qui ont toujours été les “ fiefs ” par excel- lence de l’immigration marocaine.

La particularité de l’origine géographique des migrants marocains Les départs marocains en France étaient limi- tés au sud marocain (situation similaire à celle de la Kabylie en Algérie), notamment la région quali- fiée administrativement de “ territoire d’Agadir ” qui reste le principal foyer d’émigration : plus de 90 % de Marocains présents en France avant 1942 sont originaires de cette région, 80 % environ pour la période 1942-1956, et un peu plus de 70 % au milieu des années 1960. L’explication de ce phéno- mène renvoie encore une fois à l’histoire de la colo- nisation et à l’impact de la guerre de 1914-1918. Le premier Résident général, Lyautey (1912-1925), a largement favorisé et orienté cette “ région berbè- re ” du sud marocain, non “ pacifiée ” encore vers l’émigration, tout en interdisant les départs des zones “ pacifiées ”. Cette situation a été dictée pour des raisons militaires, politiques et idéologiques :

c’est en effet dans cette “ région berbère ” que la colonisation militaire a eu la résistance la plus acharnée, à tel point que la dite “ pacification ” n’est achevée définitivement qu’en 1936. L’émigration ici est un moyen certain de disloquer les rapports sociaux et de vider ainsi cette région de sa popula- tion masculine active et résistante. D’ailleurs, il est prouvé que les premiers Marocains recrutés par le STC (Service des Travailleurs Coloniaux, 1916-1918), étaient tous originaires de cette région du sud maro- cain 11 . Cette question de l’origine géographique des

UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

région du sud maro- cain 1 1 . Cette question de l’origine géographique des UN SIÈCLE

LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965

départs a fortement marqué l’émigration marocai- ne jusqu’à présent, dans la mesure où les premiers migrants ont conditionné ces départs migratoires, en cautionnant ou recommandant à leurs employeurs, des membres de leurs familles, des amis ou des voisins du même village. D’où le rôle primordial de la structure sociale et familiale dans l’alimentation et la reproduction des migrations.

Jusqu’en 1954, les habitants d’Oujda, et surtout ceux du Rif, étaient presque inexistants en France, car ils étaient employés dans les chantiers de l’Algé- rie coloniale. En revanche, après le déclenchement de la guerre d’Algérie (qui a eu pour conséquence la fermeture des frontières algéro-marocaines), les populations du Rif notamment ont été condamnées à chercher des revenus de substitution en Europe, plus précisément après le soulèvement de 1958- 1959. C’est ce qui incita le pouvoir marocain en pla- ce à utiliser et à orienter l’émigration vers l’Euro- pe, depuis les régions agitées socio-politiquement, afin d’acheter la paix sociale. Dans ce contexte, le Rif souffre d’un déséquilibre concernant ses struc- tures socio-démographiques et écologiques. Ces structures sont conditionnées par le manque d’hommes valides et actifs. Ces derniers qui s’occu- paient de la terre et de l’élevage ont émigré vers l’Europe, laissant derrière eux des femmes, des enfants et des vieillards, totalement dépendants des revenus de l’immigration.

Indéniablement, le pouvoir marocain a parfai- tement réussi l’instrumentalisation politique et idéologique de l’émigration. C’est pour cette raison d’ailleurs que la migration rifaine se caractérise par sa grande dispersion en Europe, entre les pays avec lesquels le Maroc a signé des conventions de main- d’œuvre. Alors que la migration originaire de la pro- vince d’Agadir est majoritairement implantée en France. Ce n’est que pendant les années 1960 que nous assistons à la généralisation consolidée des départs concernant toute la carte géographique du Maroc, avec une forte présence des populations urbanisées, représentant toutes les villes maro-

caines sans exception. Toutefois, il faut signaler que des régions comme Casablanca, Agadir et le Rif dominent les départs vers l’Eldorado européen. C’est ce contexte socio-historique, lié aux régions de départs et qui trouve son origine dans notre pério- de, qui nous renseigne sur un fait tout à fait origi- nal, à savoir que l’immigration marocaine, à l’ima- ge de l’immigration turque, est la plus largement répartie en Europe : la France en premier lieu, mais aussi la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, sans parler des pays arabes.

Migrations “ clandestines ” ou “ l’armée de réserve de main-d’œuvre ” L’immigration marocaine en France a été mar- quée par les départs “ clandestins ”, dont la pro- portion dépasse ou avoisine les 90 % de l’effectif marocain présent en France durant la période colo- niale, mais cette proportion diminua entre 1956 et 1965 pour atteindre les 40 % environ. La presse 12 , les documents 13 et surtout les sources 14 de l’époque sont unanimes sur ce fait indéniablement établi. La cause principale de ce phénomène réside dans le pouvoir considérable que le patronat européen avait sur l’économie du Maroc colonial et le pro- tectorat, comme l’a démontré la thèse de René Gal- lissot 15 . C’est ainsi que la Résidence générale a ins- tauré une réglementation draconienne compliquant la tâche des candidats à l’émigration, et permet- tant aux colons de bénéficier d’une “ armée de réser- ve ” de main-d’œuvre abondante (et/ou stockée) pour pratiquer ainsi les bas salaires. Pis encore, l’immigration marocaine a été purement et sim- plement interdite en 1928. Ce qui fait que les Maro- cains n’avaient d’autre choix que celui de quitter le Maroc clandestinement et par tous les moyens :

d’où le trafic de faux papiers, les embarquements clandestins, etc.

Après l’indépendance du Maroc, les mécontents de la politique économique et sociale sont nom- breux et n’ont qu’une seule obsession : se faire déli- vrer un passeport et quitter le pays vers d’autres

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nom- breux et n’ont qu’une seule obsession : se faire déli- vrer un passeport et quitter

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

horizons. Mais la lenteur administrative et les com- plications des démarches pour monter les dossiers, le laxisme du Makhzen, sans oublier la corruption généralisée et pratiquée systématiquement pour la délivrance des passeports et les pièces annexes, ne font que décourager les candidats à l’émigration qui sont obligés de faire autrement et partir clan- destinement. Pourtant, force est de remarquer que contrairement aux idées reçues et écrites souvent, laissant toute une littérature abondante sur ladite “ immigration clandestine ”, nous préférons parler plutôt de départs clandestins : car si une grande majorité de ces départs est effectivement clandes- tine, le travail et le séjour en France, en revanche, ne le sont pas ou ne le sont plus après les nom- breuses “ régularisations ” collectives qui se vou- laient toujours exceptionnelles alors qu’elles étaient plutôt structurelles. D’autant plus que le migrant marocain concerné ici n’avait aucun mal à trouver un employeur et à se faire “ régulariser ”.

Dans ces conditions, c’est bien l’employeur qui transgresse la loi en vigueur et en connaissance de cause ; ajoutons que c’est grâce à cet employeur que tel ou tel Marocain a pu “ régulariser ” sa situation. L’employeur gagne “ l’argent de la redevance ” qu’il devait payer aux organismes d’introduction de main- d’œuvre (la Société Générale depuis les années 1920 et l’ONI, l’Office National d’Immigration depuis 1945, devenant l’OMI, l’Office des Migrations Internatio- nales en 1988), par lesquels il fallait impérative- ment passer, sans oublier la pratique des bas salaires pour des emplois que les ouvriers européens n’accep- tent guère. C’est ainsi que ces départs irréguliers ont des avantages évidents pour le patronat qui pré- sente les interventions effectuées en faveur des “ migrants régularisés ” comme une “ faveur octroyée ” et non comme une obligation pour le capi- tal qui doit impérativement “ stocker l’armée de réserve ” de main-d’œuvre et acheter à bas prix la force de travail des manœuvres non qualifiés. La dite “ clandestinité ” devient ainsi une nécessité pour les employeurs et une “ soupape de sécurité ” pour le pays d’accueil, parce qu’une grande majo-

” pour le pays d’accueil, parce qu’une grande majo- rité de ces migrants n’a pas de

rité de ces migrants n’a pas de socialisation poli- tique et syndicale, contrairement aux ouvriers euro- péens, qui eux, n’hésitent pas à recourir à la grève pour défendre leurs droits.

Les Nord-Africains ou l’institutionnalisation d’une représentation collective négative Les employeurs en France ont une préférence indiscutable pour les Marocains au détriment des Algériens, “ les Marocains ont une productivité supérieure à celle des Algériens ”. Une documen- tation abondante officielle et privée 16 confirme cet- te constatation intrigante. Cette représentation ren- voie d’abord à la politique coloniale qui consiste à diviser pour régner afin de faciliter la domination, l’aliénation et la relégation, puisqu’il n’y a aucune science exacte qui a pu démontrer que la produc- tivité de telle ou telle nationalité est supérieure à une autre. Seulement il paraît que les travailleurs marocains étaient absents des luttes sociales et politiques menées dans l’immigration. Alors que les Algériens se distinguaient par une socialisation poli- tique et syndicale frappante, faisant d’eux des “ agi- tateurs ” désignés. En fait, ils étaient souvent en conflit avec les employeurs ou/et l’administration française. En outre, la violence de la guerre d’Algé- rie n’a fait qu’accentuer et empoisonner les rap- ports entre les Algériens et l’opinion publique fran- çaise. Par voie de conséquence, les traces et les séquelles de ces relations conflictuelles sont tou- jours vivaces dans les esprits.

L’opinion publique française reste, d’une maniè- re générale, défavorable aux populations maghré- bines dans l’immigration, même s’il faut reconnaître une nuance, voire un préjugé favorable pour les Maro- cains. Cette situation est déjà conditionnée par le statut colonial qui a été réservé à ces populations, statut qui demeure pendant toute la colonisation, rigide, primitif et archaïque. En effet, ce statut a fait la vie belle aux colons européens au détriment des populations locales qui étaient privées des droits sociaux, politiques et syndicaux. C’est ainsi que

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UN SIÈCLE DE MIGRATIONS MAROCAINES

étaient privées des droits sociaux, politiques et syndicaux. C’est ainsi que 66 UN SIÈCLE DE MIGRATIONS

LES MAROCAINS EN FRANCE 1910-1965

“ l’infériorisation ” est institutionnalisée face à la machine de la “ supériorité civilisationnelle ” que l’impérialisme s’est chargé de diffuser et de repro- duire dans cette partie de l’Afrique. La présence des Maghrébins en France a été souvent marquée (et elle l’est toujours) par une vision conceptuelle qui les renvoie systématiquement à leur infériorité inté- riorisée, consciemment ou inconsciemment, par l’opinion française. Une opinion qui reste toujours conditionnée et enfermée dans ce que Sami Naïr a appelé Le regard des vainqueurs 17 . C’est sous la pression de cette opinion que les pouvoirs publics ont inventé des institutions “ spécifiques ” aux immi- grés nord-africains.

Les institutions de la politique coloniale musulmane dans l’immigration C’est dans ce contexte historique marqué par l’impérialisme et la domination qu’on assiste à l’ins- titutionnalisation de toute une “ politique colonia- le musulmane nord-africaine 18 ” dans l’immigration, et ce, depuis l’entre-deux-guerres. Cette politique est symbolisée par la fondation de la Mosquée de Paris, dans la construction 19 de laquelle le Maroc a joué un rôle capital (1922-1926), et par la “ Brigade nord-africaine ” (1925-1945) 20 , connue aussi sous le nom de la “ rue Lecomte ” ou encore, le “ Bureau Arabe ”. Ce service “ d’assistance ” qui se voulait protecteur, officiellement, fut une véritable struc- ture policière qui contrôla et surveilla les nationa- listes et intellectuels nord-africains menaçant les intérêts de la politique française. Une troisième ins- titution a été réservée spécifiquement aux Nord-Afri- cains immigrés, l’Hôpital franco-musulman de Bobi- gny 21 , hôpital qui a marqué le paysage socio-sani- taire de la région parisienne et a fait couler beau- coup d’encre à propos des motivations officielles qui ont justifié sa création. En réalité, il s’agissait d’une médicalisation qui a eu pour objectif non-avoué de séparer la population parisienne des populations nord-africaines, ces dernières étant jugées “ spé- ciales et spécifiques ”, car “ porteuses de maladies contagieuses, héréditaires et coloniales 22 . Or, cet

hôpital servait en premier lieu à canaliser des infor- mations utiles pour l’identification 23 des Nord-Afri- cains impliqués dans les groupements nationalistes, car l’ENA (l’Étoile Nord Africaine) de Messali Hadj, depuis sa création en 1926, demandait déjà l’indé- pendance de toute l’Afrique du Nord.

Le rôle du premier mouvement d’étudiants marocains En Algérie, c’est le FLN qui a encadré la révolu- tion militaire permettant la libération du peuple

algérien, et il est fort significatif qu’ici ce sont les

“ hommes d’armes ” qui l’ont emporté sur les

“ hommes de plume ”. Alors qu’au Maroc la situa-

tion est différente ; ce sont les “ hommes de plume ” qui ont instauré et récupéré le “ nationalisme royal ”, un fait qui reste unique dans le monde arabo-musul- man, excluant ainsi les masses populaires des fruits de la “ marocanisation ” pour laquelle ces derniers ont risqué ou laissé leur vie. La comparaison entre les nationalismes algérien et marocain est perti- nente à plus d’un titre. En effet, le nationalisme algé- rien né dans l’immigration, s’est formé essentielle- ment dans la mouvance des masses populaires immi- grées à l’image de (l’autodidacte) Messali Hadj, qui créa l’ENA en 1926, le PPA (le Parti du peuple algé- rien), puis enfin le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Tous ces mou- vements politiques ont fait de Messali Hadj le pion- nier et le fondateur incontestable et incontesté du nationalisme algérien.

Au contraire, le mouvement national marocain est formé initialement par les “ couches supérieures ” de la société marocaine. C’est ainsi que les intel- lectuels et les étudiants 24 vont jouer un rôle, si ce n’est pas le rôle premier au sein de ce mouvement national. Si les ouvriers algériens vont largement se distinguer par leur politisation dans l’immigration, ce n’est pas le cas de leurs compatriotes étudiants qui se distinguaient par leur passivité et par leur absence du combat socio-politique jusqu’au milieu des années 1940, et il faudra attendre le milieu des années 1950 pour les remarquer aux côtés du FLN.

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milieu des années 1940, et il faudra attendre le milieu des années 1950 pour les remarquer

MIGRANCE 24, deuxième trimestre 2005

Quant aux étudiants marocains, ils monopolisèrent l’espace de l’immigration à travers lequel ils acqui- rent une socialisation politique pertinente, en ren- contrant et en s’appuyant sur les intellectuels pro- gressistes du Quartier latin (français, européens et “ tiers-mondistes ” 25 ), quartier qui a fortement mar- qué l’imaginaire politique et socioculturel des étu- diants marocains de l’époque.