Vous êtes sur la page 1sur 32

À TOI, LA

GLOIRE DU
SILENCE
ABSOLU

A LA MÉMOIRE DU
Lieutenant-colonel
Emmanuel Moreno
24 Sivan 5731 – 25 Av 5766

97
Emmanuel Yehouda Moreno, Hachem Yikom Damo.

Né en France, 17 juin 71 - ‫כ”ד בסיון תשל”א‬.


Aliyah vers Israël à l’âge d’un an.
Jeunesse dans le quartier de la grande Sanhedria à Jérusalem.
Formé au Bnei Akiva, groupe local Shunra.
Études aux lycées Himmelfarb et Hartman à Jérusalem.
Études à Eli, yechiva préparatoire à l’armée.
Enrôlé à la Sayeret Matkal, unité d’élite rattachée à l’Etat-Major, 5750 (1990).
Durant son service, a obtenu une licence de droit.
A travaillé pour les Services de Sécurité Généraux.
Marié à Maya, et père de trois enfants : Aviah,Neriah et Noam Israël.
Est retourné servir son unité, a graduellement progressé dans la
hiérarchie, jusqu’à atteindre le grade de lieutenant-colonel (le grade le
plus élevé dans cette unité).
Tombé dans une opération de combat dans la zone de Ba’albek au
Liban le 19 août 2006 - ‫כ”ה באב תשס”ו‬, le soir du saint chabbat, parachat
“Reeh”.
Après chabbat, à 1:30 du matin, des milliers d’amis, de soldats, et
d’officiers se sont rassemblés au Mont Herzl, en silence, afin de lui
rendre les derniers hommages.
Les funérailles se sont déroulées dans le calme de la nuit, pour honorer
un combattant devenu un saint, qui mena durant toute son existence une
vie de modestie et d’humilité.

“Il t’a dit, ô homme,


ce qui est bon et ce que le Seigneur exige de toi.
Seulement de faire la justice, d’aimer le bien, et de marcher modestement
avec ton D.ieu” (Michée 6, 8)

98
Introduction
“ À toi la gloire du silence absolu” est le titre que nous avons voulu donner à la
collection de récits biographiques qui va suivre.
Parce que
nous savons qu’Emmanuel n’aurait pas voulu que nous parlions de lui;
nous savons aussi que son humilité l’aurait tenu éloigné des feux de la rampe;
nous savons encore que c’est le silence qui le caractérisait le mieux .
C’est pourquoi, Emmanuel, “à toi la gloire du silence absolu”.

Nous savons par ailleurs que si nous tentions de cerner la personnalité


d’Emmanuel et son caractère, nous n’y parviendrions pas, et que les mots ne
pourront jamais rendre compte de son être exceptionnel. Pour comprendre
vraiment qui il était, il fallait tout simplement le côtoyer personnellement.

Nombre de ses actions sont confidentielles et resteront secrètes pour de


nombreuses années. Même sa photo ne peut être publiée ici (ni ailleurs..).

Nous avons beaucoup réfléchi à la manière dont nous pourrions faire vivre la
personnalité d’Emmanuel, comment exprimer à travers les mots et les récits
personnels qui il était vraiment. De fait, ce qui le caractérise au mieux selon sa
famille et ses amis, était son effort continuel pour s’améliorer.

Au cours des dernières années, Emmanuel et son épouse, Maya, en étaient


venus à la conclusion que le chemin menant à l’élévation de l’âme, passait
nécessairement par le perfectionnement des vertus morales. Comme tout ce
qu’il entreprenait, Emmanuel s’attela à sa mission, avec la détermination totale
qui lui était propre. Il établit donc la liste détaillée de toutes les qualités devant
être améliorées. Avec persévérance et zèle, et sans indulgence pour lui-même,
il étudia intensément les choses, tout en recherchant constamment de nouvelles
façons de perfectionner son caractère. Parfois, il partageait avec ses amis
d’utiles réflexions sur la manière de gérer telle ou telle manière d’être.

En conséquence, nous avons choisi les qualités les plus marquantes d’Emmanuel
et les avons utilisées comme sous-titres dans ce livret. Il faut savoir qu’Emmanuel
a oeuvré très dur et très longtemps pour atteindre ces vertus. Nous espérons que
les lecteurs trouveront dans ce portrait la preuve qu’il est possible d’améliorer
son être, et d’appliquer ces valeurs élevées à leur vie de tous les jours.

Tiré de l’eulogie du Rav Eli Saddan, Roch Yechiva d'Eli aux funérailles :
“Maintenant que tu es monté au ciel, tu ne peux plus te cacher. Ta présence
nous a été enlevée, mais ta vie et tout son contenu, à partir de maintenant, nous
appartiennent à tous.
Tu représentes la génération de la rédemption, cent autres prendront ta place, et
mille après eux qui, éclairés de ta lumière, ressusciteront le génie authentique
de ce peuple : pleins de compassion et de réserve, généreux et humbles, emplis
de force et d'héroïsme intérieurs, et de la joie de vivre une vie pleine de sens."

99
Foi
"…Et ses bras portèrent sa foi, jusqu'au coucher du soleil". (Exode 17,12)

Le monde intérieur d'Emmanuel rayonnait sur tous ceux qui


l’entouraient. On ne pouvait que ressentir la force de sa foi. Bien des
collègues de l’unité d’Emmanuel se rapprochèrent du judaïsme grâce à
lui, même ceux qui en étaient très éloignés.

Il n'épargnait la vérité à personne


L’un des amis de l’unité d’Emmanuel voulait partir en vacances à l’étranger avec lui.
Emmanuel lui dit qu’il acceptait, à condition qu'il s'engage à manger cacher et à respecter le
chabbat. Son ami accepta, et pendant ces quelques semaines de vacances, il se comporta en
conséquence, pour la première fois de sa vie.
Aujourd’hui ce même ami dirige un programme de yechiva préparatoire à l’armée…
Emmanuel n’était pas un "missionnaire", ou un prêcheur, et il n’essaya jamais de rendre les
autres religieux. Au contraire, il s’assurait toujours, a moitié sérieusement, à moitié pour rire,
qu’il n’y ait pas trop de religieux au même endroit. – Halila (D-ieu préserve), les gens auraient
pu penser que les religieux envahissaient l’unité ! Mais si on entamait une conversation avec
lui sur le judaïsme, il donnait son avis avec plaisir et ensuite il était impossible de faire marche
arrière dans la conversation. Il expliquait, plaidait, et argumentait avec passion, de tout son
cœur, avec une foi intérieure profonde, et il n’épargnait la vérité à personne.

Chercher les réponses


Dans un cours qu’Emmanuel donna à un groupe d'élèves de terminale, il expliqua l’importance
de l’étude (du judaïsme) avant de faire le service militaire. "Au service militaire, les religieux
sont comme des miroirs, des ambassadeurs, représentant l'univers du judaïsme. Il est
impossible d’être passif. Tu dois trouver des réponses. Par-dessus tout, tu dois trouver des
réponses pour toi-même. Même si tu as vécu une belle vie, sans questions et sans réponses,
juste en suivant le mouvement avec tes amis, aujourd’hui tu es seul, constamment questionné,
et si tu n’as pas de réponses, tu vas commencer à te demander si tu crois vraiment en ce que
tu fais…"

100
L’amour du pays
L’une des valeurs représentées par Emmanuel, la valeur même qui le rendait si différent des
autres, était son amour pour le pays d'Israël, dans ses dimensions les plus profondes. Dans
notre société, et encore plus dans Tsahal, on ne voit plus trop de gens comme cela. Il ne
s’agit pas seulement d'apprécier les balades au bord de telle ou telle rivière, mais de chercher
réellement et d’étudier le sens de cet amour d'Eretz – Israël. Pourquoi sommes-nous ici,
pourquoi cette terre parmi toutes les terres, pourquoi
l'embrasser ou mourir pour elle, et pourquoi y tenir tant alors que le reste du monde pense le
contraire ? Voilà quelque chose qui manque aujourd’hui profondément.

Pour le monde de l’esprit


Des paroles du commandant de l’unité, à l’eulogie d’Emmanuel :
Emmanuel, pétri de Tradition et de foi, avait coutume de souligner les avantages du monde de
l'esprit sur celui de la matière. L'économie de parole, alliée à des actes de grande générosité,
nous ont ainsi enseigné la valeur de la Torah et du judaïsme, tandis qu'Emmanuel lui-même
préservait un esprit jeune et plein de malice.

Signes de la venue du Messie


Une semaine avant la mort d’Emmanuel, nous avions rendez-vous à l’unité.
Nous parlions de la guerre en cours et de sa frustration à propos de l’indécision d’Israël, qui
n’exploitait pas son potentiel. Nous parlions du fait que nous étions dans une période pré-
messianique, et que tout ce que faisait le Saint Béni Soit-Il était pour nous inciter à montrer
notre désir de voir arriver le Messie, et que nous devions l’appeler, crier intensément vers
lui. Nous nous sommes ensuite séparés, avec l’espoir que le Messie arriverait bientôt. Il était
convaincu que cette guerre conduirait le peuple d’Israël au seuil de la Rédemption et de la
Délivrance ultime …
Amir Y., un ami de l’unité.

Dernier voyage
Vendredi, 18 août 2006 ‫תשס"ו‬ ‫כ"ו אלול‬. Après la prière du matin à 6 :00, Je demandais à
Emmanuel s’il roulait vers la région de Tel-Aviv. Il me répondit que oui, et que je devais
être prêt à 7 :50 exactement car il devait arriver à l’heure. Je me suis dépêché et je suis allé
l’attendre devant sa maison, de manière à ce qu’il ne soit pas mis en retard à cause de moi,
mais de façon inattendue, j’ai fini par attendre moi-même un certain temps. Ce même matin,
Emmanuel prit un long moment pour dire au revoir à sa famille. De temps en temps, j’entendais
sa voix, proche, comme s’il était sur le point de quitter la maison, et puis il rentrait à nouveau.
Cela continua ainsi un bon moment. Finalement, à 8 :30, il sortit, sa femme et ses enfants
l’accompagnant à sa voiture. Quand il réalisa que j'étais là, il s’excusa, et m’expliqua qu’il
pensait que je l’attendrais chez lui, et donc s’était permit de tarder. Nous nous sommes mis en
route. Sa petite fille lui faisait signe, et son fils courait après la voiture, comme s’ils disaient
“papa, ne pars pas”. Emmanuel savait ce qu’il avait à faire. Il devait être fort et dépasser ce
sentiment, pour son travail, pour la mission dont il était chargé.
Durant le trajet, Emmanuel resta très sérieux. Quand on quitta le village, il me dit : “cette
guerre a montré au peuple d’Israël qu’on ne peut pas compter sur nos forces – regarde, le
Hezbollah n’a que 1500 soldats, et nous, avec notre bonne, intelligente et forte armée, cela fait
un mois que nous ne parvenons pas à les vaincre. Cela a ôté l'orgueil de notre gouvernement.

101
C’est positif. Cela prouve qu’il n’est possible de nous fier à nul autre qu’à notre Père qui est
au Ciel.” C’est tout ce qu’il dit, et il se tint silencieux pendant le reste du trajet. J’ignorais
complètement qu’il était en route pour sa dernière mission.
Rav Tsion Ben Artzi, un voisin.

La valeur de 5 secondes
Un ami de l’unité d’Emmanuel écrit :
J’aimerais vous parler d’une conversation que j’ai eue avec Emmanuel vendredi (la nuit de
sa dernière mission), quelques heures avant que nous montions dans l’hélicoptère. Ce qui suit
est dans l’esprit de la conversation que nous avons eu, puisque je ne me souviens plus des
mots exacts.
Je conversais avec Emmanuel et nous discutions de ce qui pouvait nous arriver et de ce que
nous ferions dans chaque cas. Suite au terrible incident de l’hélicoptère qui fut abattu par un
missile deux semaines auparavant et qui avait provoqué la mort de cinq soldats, une certaine
inquiétude régnait, concernant les vols en hélicoptère au-dessus du Liban.
À ce sujet, Emmanuel me demanda : “que ferais-tu si un missile était lancé sur notre
hélicoptère, has vehalila (D-ieu préserve), et qu’il te reste cinq secondes à vivre avant le
crash ?” Je répondis : “je ne sais pas. Je suppose que je serais très triste et effrayé, je fermerais
les yeux et espérerais que cela se termine aussi vite que possible et avec le moins de souffrance
possible."
Emmanuel réfléchit un instant et dit: “ce que je ferais, et que tu devrais aussi faire, c’est réciter
le Chema Israel." “Ok”, dis-je, “Tu diras le Chema, et puis quoi? Quelques secondes plus tard,
l’hélicoptère s'écrasera et nous mourrons de toute façon !”.
La réponse d’Emmanuel m’accompagne jusqu’à aujourd’hui et m’accompagnera, je pense,
jusqu’à la fin de mes jours :
"S’il reste à quelqu’un cinq secondes à vivre, et que ces cinq secondes sont pleines de sens
pour sa vie, et d'aspirations pour ce qui viendra après, alors c’est que sa vie entière a eu un
sens.
Si, au contraire, quelqu’un ayant encore cinq secondes à vivre, est incapable de comprendre
l’importance de ces dernières secondes, c’est que sa vie entière était dépourvue de signification.
Parce que nous ne vivons pas en vue de satisfaire nos instincts, ou de jouir de l'instant présent.
La vie n’est qu’une étape sur le chemin qui mène à l'étape suivante.”
Cette phrase m’a énormément aidé à gérer ce qui s’est passé, me rappelant que pour
Emmanuel, la vie ne s'est pas arrêtée à cette sale blessure ayant causé sa mort; il a seulement
terminé une étape, pour en commencer une autre, plus significative.
Et c'est pour atteindre l'étape suivante que nous vivons notre vie présente.
Je ne suis pas religieux, mais je suis persuadé que la foi intense d’Emmanuel l’a aidé à
traverser les moments difficiles de son existence avec calme et sérénité, et surtout le temps qui
s'est écoulé entre sa blessure et sa mort.
Cela me rend plus fort.”
Steff, un ami de l'unité

102
Bonté
"Ouvre ta main à ton frère…" (Deutéronome 15,11)

De nombreux actes de bonté et de solidarité dont Emmanuel était à l'origine


ne furent connus qu'après sa disparition. Mais ce qui nous frappa le plus
n'était pas l'ampleur de sa générosité, où il se donnait sans compter;
Emmanuel était de ceux qui savaient combien donner est un art délicat. Il
savait que le secret de l'être généreux ne réside pas tant dans ce qu'il donne,
mais plutôt dans la manière de le donner.

L’enfant d’Emmanuel
Durant notre dernière année de lycée, on nous demanda de faire du volontariat dans une école
voisine pour enfants handicapés mentaux. La plupart des gens de notre classe prétendirent être
trop occupés pour faire du volontariat. Très peu d’entre eux relevèrent le défi, parmi lesquels
Emmanuel. L’enfant qu’Emmanuel "adopta" l’aimait tant, même des années plus tard, que
quand il le rencontrait dans la rue, il serrait et embrassait Emmanuel comme s’il n’avait connu
de plus grand amour.
Yaïr L., un ami d'enfance.

Un vrai ami
L’histoire suivante se déroule durant une période qui s’étend sur de nombreuses années,
depuis la première année d’école primaire jusqu’à la dernière année de lycée :
Au cours des années, un groupe d’enfants se forma autour d’Emmanuel, ceux qui avaient
des difficultés ou des problèmes, considérés comme “inaptes” par la société. Ces enfants se
voyaient comme les meilleurs amis d’Emmanuel, et lui comme le leur, car Emmanuel leur
donnait un amour inconditionnel, en plus de son soutien et de ses encouragements. L'origine
ethnique, religieuse et intellectuelle de ces enfants variait beaucoup. Certains étaient handicapés
mentaux, rejetés par la société, que ce soit à l’école ou dans les cercles du Bnei Akiva. Mais
Emmanuel, contrairement aux autres, leur donnait le sentiment qu’il était leur meilleur ami.
Certains autres, qui portaient des kippot noires, étaient partagés entre la vie orthodoxe et la

103
vie séculaire, et en conséquence n’avaient personne vers qui se tourner. Avec Emmanuel, ils
avaient trouvé une épaule sur laquelle s’appuyer, quelqu’un qui les écoutait, et leur offrait
amour et amitié. Et il y avait ceux qui étaient connus comme les voyous du quartier, mais
ils considéraient Emmanuel comme leur meilleur ami. Tous ces jeunes traînaient autour de
sa maison, frappant parfois à la porte à des heures indues. Ils venaient même le chabbat, et
cependant étaient toujours les bienvenus, et ils le savaient. Pas une seconde il ne leur faisait
sentir qu’ils étaient un poids. Ces jeunes furent littéralement élevés par Emmanuel, et ils
intégrèrent la société grâce à lui. Ainsi était Emmanuel : un homme simple, humble, toujours
proche des autres, quels qu'ils soient, un ami sans limites…
Yaïr L., un ami d’enfance.

Et tu apprendras à donner…
Emmanuel avait un ami qu'il avait rencontré au cours d'un travail au ministère de la défense,
et qui fut soudain atteint de dystrophie musculaire. Il raconte : "Chacun de nous est venu au
monde pour y remplir un rôle bien précis. Emmanuel, lui, s'était donné un certain nombre
de tâches, outre celles liées à la sécurité d'Israël et à la fondation d'une famille, objectifs
primordiaux par ailleurs. Il s'était aussi voué à l'entraide et je voudrais vous raconter comment
j'ai été moi-même l'une des étapes de cette vocation. Je pense que ce rôle lui a été dévolu par
la Providence elle-même, et cela bien encore avant sa naissance.
Emmanuel avait décidé que nous devions aller faire le tour des tombes des Tsadikim pour
y prier. Nous nous sommes rendus dans tout plein d'endroits qui m'ont paru plutôt tristes et
sombres, bien que je n'étais pas insensible à la particularité des lieux visités. Nous y avons
lu les Psaumes, et Emmanuel m'expliquait ce qu'on venait de lire. Il fallait voir avec quelle
simplicité il parvenait à me faire comprendre toutes ces choses. C'est depuis lors que j'ai eu
envie de lire les Psaumes moi-même. J'ignore d'où Emmanuel connaissait tous ces endroits,
mais une chose est sûre, c'est que cela a dû nécessiter une sérieuse préparation.
Nous avons fermé le circuit par le tombeau de Rabbi Chimon bar Yohaï. J'y étais déjà allé dans
le passé, mais cette visite ne m'avait pas laissé de souvenir particulier. Au contraire, cette fois-
ci fut d'une rare intensité. La seule présence d'Emmanuel à mes côtés me procura un sentiment
de profonde élévation, difficile à exprimer par des mots.
Emmanuel est le meilleur exemple de la victoire de l'esprit sur le monde de la matière – lui qui
vivait avec une simplicité et un respect de l'autre infinis. Même lorsqu'il jugeait nécessaire de
te faire une remarque, ou de te faire prendre conscience de quelque chose, il le faisait toujours
sans que tu aies l'impression qu'il veuille te critiquer ou t'agacer; mais plutôt pour en tirer tous
les enseignements pour la suite".
Il est bon de noter qu'Emmanuel exprimait après chaque conversation avec cet ami sa
satisfaction pour s'être renforcé dans ses convictions et dans sa volonté d'adhésion profonde
au Créateur. Et il ajoutait qu'il en retirait une compréhension plus complète de la réalité divine
qui, seule, est à l'origine de notre force intérieure.

S’occuper du faible
Emmanuel a toujours tenu à représenter les jeunes soldats auprès des commandants de l’unité.
Ceux qui se plaignaient de ne pas être suffisamment détachés aux opérations en cours se
tournaient toujours vers Emmanuel, car ils savaient qu’il ferait tout ce qu’il pouvait pour les
aider. Il en arrivait même parfois à se disputer avec ses collègues officiers de haut rang. Un
des caractères les plus typiques d’Emmanuel était de se battre pour les plus jeunes et les plus
faibles.
Ch., un ami de l'unité.

104
Jusqu’au bout
À la famille Moreno :
Je voudrais vous raconter une histoire personnelle sur Emmanuel. J'ai toujours voulu lui en
parler, mais le temps s'est écoulé, et je n’ai pas réussi à lui exprimer mes remerciements, et
puis finalement j’ai pensé qu’il était trop tard pour le faire.
Pendant la période militaire des classes, on nous a demandé de nous préparer pour une marche
d'entraînement, et nous avons entendu des rumeurs qui disaient qu’elle serait particulièrement
difficile.
L’anticipation me rendait nerveux, et j’étais déjà épuisé au moment où nous avons commencé
la marche. J'étais constamment à la traîne, et vers la fin, je n’en pouvais plus.
C'est alors que, sorti de nulle part, Emmanuel est apparu, comme un ange tombé du ciel, me
convaincant de finir la marche coûte que coûte. Il m’aida pour le dernier kilomètre et demi, en
montée, jusqu’à la fin. Je marchais comme un somnambule, et mes jambes étaient tellement
lourdes, qu'elles ne me portaient plus. Emmanuel n’arrêtait pas de m’encourager par derrière,
et sur la dernière tirée, il commença à me pousser, insistant pour que je ne laisse pas tomber,
alors que mon corps résistait au plus fort. À la fin, avant que j’aie pu le remercier, il était
déjà parti.
Je veux remercier Emmanuel, à travers vous, pour avoir eu le privilège de connaître une telle
personne, Adino HaEtsni (référence à l’un des plus grands héros du temps du roi David – non
seulement courageux au combat, mais aussi sage dans la Torah), ami et camarade, lui qui se
souciait des autres et dont la gentillesse était des plus spontanées.
Puissions-nous être consolés par la reconstruction de Jérusalem, et puissions-nous avoir le
privilège d’assister à l'avènement messianique et à la résurrection, rapidement, de nos jours.
Avec tous mes remerciements.
Amir, un ami de l'unité

Le voleur de Roch Hachana


Le frère d’Emmanuel rappelle cette histoire :
“Pendant un certain temps, la vie de la yechiva fut troublée par une épidémie de vols. Chaque
jour, disparaissaient porte-monnaie et autres objets de valeur. Emmanuel apprit ce qui se
passait, il décida d’attraper le voleur, quoi qu’il en coûte. À Roch Hachana, alors que tous
étaient en train de prier, Emmanuel et moi sommes retournés aux dortoirs et avons attendu
que le voleur se montre. Nous avons alors repéré un étranger qui marchait près des chambres.
Nous l’avons immédiatement attrapé, réalisant soudain que ce n’était guère un étranger, mais
un jeune gamin du village. Il avoua ce qu’il avait fait et vida de ses poches tout ce qu'il avait
volé. Il était terriblement honteux, et craignait notre réaction. Emmanuel lui parla, et conclut
un accord avec lui. Il lui dit : “nous promettons de ne jamais dire que tu es le voleur, et, en
échange, tu t'engages à t'amender, à rendre tout ce que tu as pris, et à venir chaque jour prier à
la synagogue”. Il en fut ainsi, et le garçon se mit à assister régulièrement aux offices. Jusqu’à
aujourd’hui, personne au village ne connaît le secret du mystérieux voleur…

Tout le temps du monde


Le dernier vendredi, quand Emmanuel sortit pour la mission dont il ne reviendrait jamais, il
accepta de prendre avec lui un passager. Emmanuel était en route vers son unité pour faire
les derniers préparatifs avant une opération au Liban, prévue quelques heures plus tard. Au
plus grand étonnement de son passager, au lieu de le déposer quelque part à un carrefour,
Emmanuel le conduisit jusqu’à destination, la yechiva Kisse Rahamim à Bnei Brak. Ce

105
voyage s’écartait significativement de la route qu’il devait suivre, car au lieu de se diriger vers
son unité via l’autoroute principale, il s'engagea jusqu’à Bnei Brak, comme s’il avait tout le
temps du monde.

Assistance au Hatan
Un ami d’Emmanuel au village se souvient :
"Avant mon mariage, toi, mon frère, tu étais encore plus ému que moi, et tu m'as
demandé si tout était prêt. J'ai répondu : “oui, presque tout, sauf peut-être les
chaussures…” Tu savais bien dans quelle situation financière j’étais, à cause de
mon handicap physique. Tu as réussi à me convaincre que c'est toi qui m’achèterais
les chaussures, parce que tu avais de grosses remises sur ce genre d’articles en tant
que soldat dans l’armée.
Nous nous sommes mis d’accord que ce serait ton cadeau de mariage. Le vendredi,
tu m'as emmené faire des courses, et tu m’as acheté tout plein de choses. J’étais très
gêné, mais tu m'as dit : “oublies ça, ce n’est rien”. Quand nous sommes rentrés,
nous étions si heureux tous les deux de voir que tout était prêt…
Bref, le mariage a eu lieu, et tu m’as encore donné un chèque en cadeau. Mon frère
chéri, je n’ai pas su apprécier ta générosité sans limites.
Mon frère chéri, je suis certain que grâce à ta bonté de coeur, tu as gagné un ticket
d’entrée pour tous les palais du ciel, y compris celui du Messie.
Notre frère chéri, essaie de hâter un peu les choses là-bas, et de convaincre le Très-
Haut et tous ses conseillers que le temps est venu de révéler notre juste Messie".

106
La Torah et ses préceptes
"Mon fils, sois fidèle aux recommandations de ton père, ne délaisse pas
l'enseignement de ta mère" (Proverbes 6,20)

Certains voient une contradiction entre le service à l'armée et l'objectif divin


de sainteté. Mais tous ceux qui ont eu le privilège de connaître Emmanuel
ont pu découvrir la fusion possible de ces deux valeurs –
"le livre et le glaive". Les Sages de la Tradition ont donné au roi David le
surnom de "Adino HaEtsni", souple (adin) comme un ver lorsqu"il étudiait
la Torah, mais dur comme le bois (ets) quand il partait faire la guerre.
Emmanuel savait établir un dialogue fécond entre le monde de la Torah et
le monde de l'action. Il sut, d'une part, sanctifier ce dernier par son étude,
et de l'autre, donner à la Torah son accomplissement dans une action vouée
à son peuple.

Un soldat juif
Emmanuel avait un amour profond pour la Torah, un dévouement total à ses lois, et
revendiquait clairement et fièrement son judaïsme. A l'armée, il vivait son judaïsme de tout
son être. Il était souvent le seul à accorder une attention scrupuleuse aux valeurs de base, y
compris religieuses. Il ne ratait jamais une prière, et observait toujours chabbat et cacherout.
Pourtant, il restait soucieux de remplir tout ce qu'imposait sa fonction militaire, chaque tâche et
chaque mission. Il n’utilisait jamais ses exigences religieuses comme excuse pour se faciliter
les choses. Il ne donnait jamais l’impression que parce qu’il était religieux il avait des droits
différents des autres. Il trouvait toujours un moyen pour que sa conduite ne constitue pas un
obstacle aux missions dont il était chargé.

Un temps pour la Torah


Dansson bureau à l’unité, Emmanuel avait toujours des livres d'étude sur son bureau :
commentaires de la Torah et du Tania, livres de Braslav, etc. Au cours des dernières années,

107
Emmanuel consacrait de plus en plus de temps à étudier la Torah. Pour lui, étudier était le top.
Il décida donc de consacrer tous ses vendredis à l'étude; pour ce faire, il dut investir nombre
d'heures supplémentaires durant la semaine de manière à être libre le vendredi. Il étudiait en
hevrouta (compagnon d'étude) le matin, profitant de chaque moment qu’il avait, et désolé
quand il ne pouvait pas y aller. Emmanuel avait le droit de faire un Master financé par l’armée,
mais préféra utiliser son temps pour l’étude sainte. Il disait toujours que deux ans en yechiva
valaient mieux que n’importe quel Master…

Ta Torah plus que tout l'or du monde…


Emmanuel reçut un mois entier de congé de l’armée, et décida d’étudier la Torah tout le mois.
Il rejoignit les étudiants avancés de la yechiva, s’immergea dans les profondeurs du Talmud,
et s’en réjouit. Bien qu’il avait obtenu un diplôme de droit, il disait toujours qu’il n’y avait
pas de comparaison entre les études académiques et la joie de l’étude de la Torah. Il expliquait
encore que dans le monde militaire, il n’y avait pas de place pour l'expression individuelle
comme dans le monde de la Torah.

Question pertinente
Un ami du village se souvient :
"Emmanuel venait étudier la Torah dès qu’il en avait l’occasion, et souvent le vendredi avec
sa hevrouta. Un jour, il l’interrogea à propos du Choulhan Aroukh (codex du judaïsme) et le
développement de la codification des lois, mais parce qu’on était vendredi, son compagnon
dut partir et dit à Emmanuel qu'il lui répondrait la semaine prochaine. Emmanuel n’avait pas
l’intention de lui causer de retard, mais n’était pas prêt non plus à attendre une semaine pour
obtenir sa réponse. Il le raccompagna donc tout le long du chemin jusqu'à son domicile (et
retour chez lui) juste pour connaître l’explication."

“Aujourd’hui tu peux manger"


Qui dans l’armée insiste pour manger de la viande "halak" (cacherout spéciale) ? Emmanuel.
Les cuisiniers le savaient et l’appelaient spécialement quand cela se présentait : “Emmanuel,
aujourd’hui tu peux manger de la viande, elle est "halak"…

A la cuisine de l’unité
L’escadron d’Emmanuel avait une cuisine où tous les soldats prenaient leurs repas. Depuis
de nombreuses des années, la vaisselle n’était pas cachère, et certains des soldats religieux
mangeaient avec de la vaisselle jetable, tandis que d'autres utilisaient les plats communs.
Emmanuel se servait généralement de la vaisselle jetable. Personne ne s'était avisé de soulever
le problème, parce qu'il était trop difficile de créer et de superviser une cuisine cachère ouverte
24 heures sur 24 pour des officiers et des soldats de réserve, dont la majorité ne mangeait pas
cacher. L’année dernière, Emmanuel prit sur lui la responsabilité de la cuisine : il la cachérisa
entièrement, et s'assura qu’elle reste cachère en dépit des difficultés. Il réussit à obtenir pour le
Rav de l'unité l'autorisation d'entrer à la cuisine, et de veiller à son bon fonctionnement. Il dit
au cuisinier en chef : “si cela pose problème à quelqu’un, envoie-le moi. Je m’en charge !”

108
Sainteté à l'armée
Il n’y a pas très longtemps, deux soldates avaient été recrutées dans l’unité afin d’être
employées comme cuisinières. La plupart des gars aimaient bien cette idée, mais quand
Emmanuel en entendit parler, il se rendit immédiatement chez le commandant de l’unité et
mit bien au clair que deux filles ne rentreraient pas dans une unité constituée exclusivement
d’hommes. Emmanuel lui expliqua l’importance des notions de pudeur et de sainteté dans le
cadre de l'armée. En conséquence, les deux soldates ne furent pas recrutées, et le cuisinier
d’alors prolongea son service de six mois supplémentaires.

Camouflage
Lors du parcours d'entraînement, l’équipe d’Emmanuel avait eu une semaine de "camouflage".
Ils devaient aller d’endroit en endroit sans s’exposer. Tous les moyens nécessaires pour réussir
étaient permis, y compris voler de la nourriture. Cette semaine-là, Emmanuel mangea à peine,
car il n'était pas prêt à voler.

Une Torah de vie


Emmanuel aimait étudier la Torah dans toute sa diversité, mais il appréciait plus spécialement
le côté pratique de l’étude. Il aimait ce qui était pratique, et particulièrement les lois de
chabbat. "Il me rendait fou avec les lois de chabbat, chaque instant libre était pour l'étude de
la Guemara", se souvient son frère. "Avec toute la complexité des choses dans lesquelles il
était impliqué, l’incroyable responsabilité qu’il portait et le danger qu’il encourait, il s’assurait
qu’il avait compris et clarifié tout ce qui avait pu lui sembler confus, qu'il savait clairement
quoi faire – le permis et l'interdit". Le chabbat, Emmanuel était très strict avec lui-même
quand il s’agissait de l'observance des lois juives. A l’armée, en situation d'urgence, beaucoup
de gens religieux cessent de penser à tous les détails des lois de chabbat, pas Emmanuel.

Minimiser les transgressions.


Quand Emmanuel était appelé pendant chabbat pour une opération urgente, et qu'il se trouvait
obligé de conduire pour se rendre à l’unité, il n’allumait pas l’air conditionné et n’ouvrait pas
la fenêtre, même s’il y avait une vague de grande chaleur. Il affirmait que, n'étant pas une
nécessité absolue, cela constituait une profanation du chabbat. Au plus, il s’arrêtait de temps
en temps pour ouvrir la porte et laisser pénétrer un peu d’air frais (évidemment, il avait pris
soin par avance que la lumière de la porte ne s’allume pas à l’ouverture).
Mais il n'accordait pas une grande importance à tout cela. C'était simplement une seconde
nature. Quelqu’un nous a un jour raconté qu’il avait vu Emmanuel écrire pendant chabbat
d'une façon bizarre. Il demanda : “Emmanuel, tu as parlé au téléphone, conduit la voiture etc.
alors pourquoi ne pas écrire normalement ?” Emmanuel expliqua volontiers : “C'est que le
chabbat n’est pas annulé lorsque la vie est en danger, il est seulement repoussé; aussi doit-on
s'efforcer de ne pas le transgresser au-delà du strict nécessaire”.

109
Tout prendre en compte
Emmanuel ne voulait pas utiliser la permission donnée par certains rabbins pour retourner
chez lui après une opération militaire s'étant déroulée le chabbat. Etant donné que certains des
habitants du village n'étaient pas au courant de ses activités, il voulait éviter de profaner le
Nom divin en rentrant le jour même. Il s'en abstenait donc, même lorsque cela faisait plusieurs
semaines d’affilée qu’il n'était pas rentré voir sa famille.

Ne parle pas en mal


La femme d’Emmanuel nous raconte :
Chez nous, il était de coutume de commencer à Yom Kippour quelque chose qui nous renforçait
pendant l’année. Il y a trois ans, nous avons décidé d'une étude commune et quotidienne des
lois de chmirat halachon (lois sur la médisance). Nous avons bien essayé, mais en raison
des horaires chargés et sans cesse changeants d'Emmanuel, nous avons dû renoncer, chacun
s'efforçant pour sa part d'étudier selon ses possibilités propres.
Au cours des dernière années, Emmanuel prit conscience que ce sujet était vraiment
critique dans le cadre de l'armée, et qu’il lui posait un grave dilemme : doit-on s'écarter des
conversations quotidiennes et légères, sans rapport avec le travail en cours ? Ce qui, d’un côté,
minimisait le risque de pécher par médisance, mais de l’autre, risquait de nous couper des
relations amicales et fraternelles avec l'entourage, pour la plupart non religieux.
Emmanuel, comme à son habitude, choisit la voie la plus difficile: ne pas se retrancher de
la collectivité, mais en même temps, être strict dans l’observance de la chmirat halachon;
plus encore, expliquer lorsque l'occasion s'en présentait, les effets négatifs des potins et des
calomnies des uns sur les autres. Je peux témoigner de sa connaissance parfaite de ces lois, car
le recueil de ces règles ne quittait pas son sac de soldat.
Quand il s'agissait des problèmes de la sécurité de l’État d’Israël, nécessitant sa compétence
professionnelle, il faisait face et exprimait son opinion sans compromis. Mais quand il était
question de critiques personnelles d’officiers ou de subordonnés, il réfléchissait à deux fois,
pesant le pour et le contre, vérifiant à nouveau les lois et consultant ceux qui pouvaient
l'éclairer.
Je me rappelle d’une très longue conversation avec lui, qui se prolongea plusieurs soirs
durant, en prévision d'une discussion qu'il devait avoir avec l’un de ses officiers, contre lequel
Emmanuel avait de lourdes critiques à formuler. Il présenta les différents aspects du problème,
et commença à dresser la liste des remarques qu'il serait utile de faire à cette personne, de ce
qui était objectif, et de ce qui était plutôt émotionnel, des formulations nécessaires, et de celles
qu'il était préférable de taire.
Après tout cela, il prit encore conseil avec moi pour décider comment présenter les choses,
et savoir ce que j’en pensais. Lorsqu'il eut finalement parlé avec la personne, il exprima
le souhait profond de ne pas avoir fait fausse route, de n'avoir blessé personne, et d'avoir
contribué à l'amélioration des choses. Ainsi était Emmanuel - “et vis en elles…”, vis les lois
du Créateur, apprends et perfectionnes toujours, tout en ne te retranchant jamais de la société
des hommes.

110
Commandement
"Toi, Juda, tes frères te rendront hommage". (Genèse 49,8)

Les notions de “Je” ou de “Je veux arriver à…et devenir…” sur le plan de
sa carrière, étaient totalement étrangères à Emmanuel. Commander pour
commander ne l’intéressait pas, il souhaitait surtout pouvoir apporter sa
contribution et étendre son influence. Avec Emmanuel ce n’était que “je
veux faire progresser, influencer, améliorer”. Emmanuel ne portait pas ses
grades. Il n’en avait pas besoin pour commander. Son influence sur ceux qui
l’entouraient était fondée sur sa conduite et son attitude, sa compréhension,
ses valeurs. Il courait au devant des autres, et montrait l’exemple.

Leadership naturel
Il était un étudiant réservé, une personne calme et sérieuse qui parlait peu. Mais quand il
disait quelque chose, c'était toujours à bon escient, et les autres étudiants lui accordaient
toujours leur respect le plus total. Déjà à l’époque, il était clair qu’il apparaissait doté de
forces intérieures exceptionnelles, et d'une aptitude naturelle de meneur d'hommes. Comme
il visait toujours l’excellence, personne ne s'étonna lorsqu’il fut accepté à la Sayeret Matkal
(unité spéciale de l'Etat-Major)

Un ami avant tout


Il était avant tout un ami. Avec Emmanuel, nous savions que quoi qu’il arrive, si quelque chose
se passait, il ne vous laisserait jamais tomber, il vous prendrait pour vous emmener ailleurs. Il
était le meilleur combattant et nous savions que nous pouvions lui faire une confiance absolue,
car jamais il ne renoncerait.
Assi, un ami de l'unité.

111
Un professionnel de première classe
Sur le plan des compétences, il était un vrai professionnel. Il était perfectionniste, et ne
négligeait jamais le moindre détail. Son jugement était toujours clair quand il s’agissait de
prendre des décisions cruciales aux moments critiques. Tranché, brillant, décidé, Emmanuel
était aussi reconnu par toute l'unité comme débordant de créativité, dont il savait à merveille
se servir pour résoudre les difficultés.

Le dernier à aller dormir


Emmanuel était d'une persévérance absolue, le dernier à aller dormir. Il était constamment
en train de réviser chaque sujet, de superviser l'opération, ou l'objectif à atteindre. Il planifiait
jusqu’au détail des détails. Toujours en mouvement, sans s’arrêter une seconde. Dans tous les
domaines il aspirait au professionnalisme et à l’excellence. Il n’était pas prêt à baisser les bras,
il devait réussir. Mais jamais au détriment de quelqu’un d’autre, uniquement pour entraîner
tout le monde dans la voie du perfectionnement.

Jusqu’au bout, et puis un peu plus…


Emmanuel était audacieux et courageux. Il avait confiance dans les capacités de chacun, et
les mettait à l’épreuve jusqu’à leurs ultimes limites; et ensuite, encore un peu plus. Quand
il devait présenter un plan d’opération, il le faisait avec assurance et confiance intérieure,
convaincu de sa capacité à mener l’opération. Cependant, il ne se permettait jamais d’être
négligent. Il revenait sur le plan encore et encore, vérifiant les incertitudes et se remettant
en question : “peut-être ne suis-je pas encore assez bon”. Cela aussi faisait partie de sa vertu
d'humilité.
Chahar, un ami de l'unité.

Horloge suisse
Emmanuel était l’un des organisateurs des opérations menées par l’unité. Il avait un savoir
extraordinaire sur de très nombreux sujets et aussi une mémoire phénoménale. Il vérifiait
minutieusement chaque détail, afin d’éviter des problèmes prévisibles en territoire ennemi.
Emmanuel allait toujours au fond des choses, et veillait à ce que chaque combattant connaisse
exactement son rôle par rapport au groupe. Avec lui, il n’y avait jamais de “trous noirs”; avec
lui, les choses étaient réglées comme une montre suisse…

Le meilleur du monde
Voici ce que disait de lui le chef d’équipe précédent d’Emmanuel, alors qu'il était encore en
vie :
Emmanuel est le meilleur soldat du monde. Pourquoi ?
Tsahal est la meilleure armée du monde;
Sayeret Matkal est la meilleure unité de Tsahal;
notre équipe est la meilleure de l’unité;
et Emmanuel est le meilleur soldat de l’équipe.
C'est pourquoi je ne peux pas comprendre ce qui s'est passé. Ça n'aurait pas dû arriver, car il
n'a jamais perdu, jamais baissé les bras, ni renoncé. Sa concentration sur l'objectif était totale.
Ces dernières années, je le suivais de près, au propre comme au figuré, et je me savais protéger,
pour sûr. D'ami il s'était transformé en protecteur.

112
Porte-drapeau
Le commandant de l'unité raconte :
Emmanuel a mené les opérations militaires les plus complexes jamais menées par notre unité,
parmi les plus importantes de Tsahal, celles dont la contribution à la sécurité de l’État était la
plus grande. Tout au long de son service, les enjeux auxquels il s'est confronté ont exigé des
compétences exceptionnelles, un esprit d'analyse, et une aptitude à prendre des responsabilités
hors pair.
Durant ces dernières années, Emmanuel était le porte-drapeau de son escadron. Il était objet
de fierté et d'estime pour la nouvelle génération de combattants qui suivaient ses traces. Mais
par-dessus tout, ils appréciaient ses valeurs morales, son honnêteté, son amour de la patrie, sa
stabilité indéfectible, à l'image de la terre d'Israël, son amour de l'homme, et de sa famille qui
lui donnait tant de force.
De tout cela montait une forme de puissance, qui rayonnait sur nous pour raffermir notre
détermination. Par sa modestie, son originalité, et sa sensibilité, il nous a tous conquis.

Bar-Kokhba des temps modernes


Matan, son ami de l’unité fit son eulogie :
Durant tes seize ans de service, tu es devenu l’un des combattants ayant pris part au plus grand
nombre d’opérations dans l’histoire de l’unité. Plus d’une fois, ton courage et ton sang-froid
firent à eux seuls toute la différence entre l'échec de l'opération ou de graves complications,
et l'un des nombreux succès, restés secrets, de cette histoire. Tu étais toujours à la tête du
commando, prêt à gérer tout problème qui aurait pu surgir. C’est aussi là que tu as trouvé la
mort. Dans les endroits où tu as pénétré presque seul, même une division entière n'aurait pu
pénétrer sans de nombreuses difficultés.
Quand nous étions plus jeunes, le commandant de l’unité dit un jour que depuis Bar-Kokhba,
Israël n’avait pas eu un tel combattant. Nous avons trouvé cela assez amusant, mais pour
toi, c'était évidemment plutôt embarrassant. Et aujourd’hui, Emmanuel, je suis sûr que Bar-
Kokhba est déjà venu pour te présenter ses hommages, peut-être même pour obtenir de toi
quelque tuyau. Et nous, Emmanuel, comment nous souviendrons-nous de toi ?
Par-dessus tout, nous nous souviendrons toujours de l'homme et de l'ami que tu étais. Comment
tu cherchais toujours à aider, à donner un mot ou deux d’encouragement.
Toujours dans l’action, sans jamais te reposer. On se souviendra comment, en plus d’être un
combattant remarquable, tu savais être drôle pour avoir su conserver toute ta jeunesse d’esprit;
comment après un exercice de repérage épuisant, la première chose que tu faisais était de te
mettre à cuisiner pour toute l’équipe; comment dans les moments difficiles, on regardait vers
toi pour voir quelle serait ta réaction.
Emmanuel, les opérations militaires menées par toi dans le cadre de l’unité resteront très
vraisemblablement secrètes pour de nombreuses années, mais il n'est pas exagéré de dire que
chaque citoyen de ce pays te doit beaucoup, vraiment beaucoup.

“Avez-vous oublié qui vous êtes?”


Quand on était au lycée, on allait à des concerts, et parfois nous perdions un peu la tête sur la
piste de danse. Emmanuel se fâchait et nous disait : “Dites, avez-vous oublié qui vous êtes?
Nous sommes venus pour écouter un show, pas pour participer à une soirée dansante !” Il nous
faisait ce type de reproches chaque fois qu’il trouvait qu’on dépassait les limites d’un point
de vue religieux. Mais à part ça, Emmanuel était un si bon ami, que ses critiques ne nous
éloignaient pas de lui, mais renforçaient, au contraire, les liens qui nous unissaient.
Yaïr L., un ami d'enfance.

113
Se battre pour se battre
Le dernier mois, Emmanuel se sentait complètement frustré : il avait le sentiment que le moral
et l’esprit de combat étaient au plus bas, non de la part des soldats de l’unité, mais de la part
des dirigeants politiques et militaires, au plus haut degré. Emmanuel pensait qu’il fallait
absolument retrouver ce souffle, et le faire partager à tous. Au sein de l'unité, il parla en
détail de la crise du leadership, mais il lui fut pénible de voir les officiers hauts gradés hésiter
à prendre les orientations nécessaires, et se soucier plus de leur carrière que du devenir du
peuple d’Israël. Bien qu’il fût lieutenant-colonel, il demanda à son commandant : “Trouves-
moi un job de soldat et laisse-moi travailler”. Il était si fâché de voir la situation bloquée, sans
que rien ne bouge vraiment. Il se battit pour pouvoir se battre, recherchant toujours l’action,
engageant des opérations militaires, et insistant pour partir en mission.

Chacun son rôle


Après plusieurs années dans la Sayaret Matkal, Emmanuel étudia le droit. Il obtint son
diplôme, mais n’était pas intéressé à travailler dans ce domaine, parce qu’il savait que le droit
n’était pas pour lui. Il décida de retourner à l’armée. Il disait : “Pourquoi rester assis dans un
bureau, alors que dans l’armée je contribue à sauver le peuple d’Israël ?”

“Le peuple d’Israël t’appelle !”


Au cours de la dernière guerre, Emmanuel téléphona à un ami pour l'appeler à rejoindre
l'unité, comme réserviste. Il lui répondit : “ Laisse moi, j’ai une femme, j'ai une fille, alors
que d'autres se battent.” Emmanuel lui dit “ Allons, calme toi ! Le peuple d’Israël t’appelle; tu
abandonnes tout et tu rappliques !” Après la chiva, ce même ami dit : “Il était impossible de lui
dire non". Emmanuel a toujours oeuvré pour le peuple d’Israël. Avec lui, ce n’était même pas :
“l’État d’Israël a besoin de toi”, mais plus encore, “le peuple d’Israël t’appelle”.

114
Modestie
"…et de marcher modestement avec ton D-ieu" (Michée 6 , 8)

La seule chose qu’il ne pouvait garder modeste était sa modestie, et plus il


se montrait modeste, plus sa modestie se remarquait.

“Alma deChikra” – un univers mensonger


Un jour Emmanuel rentra chez lui avec le sourire. “Alma deChikra! – un univers
mensonger!…", fut sa première déclaration. Sa femme lui demanda ce qui s’était passé, et il
expliqua : “C’est Alma deChikra: on n'accorde de l'importance aux gens que pour leurs titres,
et pas pour leur vraie valeur". Et il poursuivit :" En marchant, mon regard a accroché un titre
sur une affiche :
» Conférence du lieutenant-colonel E., soldat d'élite dans une unité secrète… « Je me suis dit,
oh! quelle conférence intéressante, je me demande bien ce qu’il a à dire. Soudain, j’ai réalisé
que c’est une conférence que je suis censé faire moi-même. Comme c’est drôle ! Mais je n’ai
rien à dire ! Pourquoi donc viendrait-on m’écouter ? Alma deChikra!…”

"Rassures-toi, c’est Emmanuel…"


Emmanuel ne portait jamais ses grades de lieutenant-colonel, ni à la base ni sur les routes.
Lors de l'enlèvement de Gilad Shalit, Emmanuel fut l’un des premiers de l’unité à arriver sur
les lieux, mais il était encore habillé en civil. Il fut alors interpellé par un jeune officier chargé
de la sécurité, qui lui demanda qui il était, et ce qu’il faisait là.
Emmanuel répondit qu’il faisait partie de l’unité d'intervention. L'officier répliqua : "Dégage,
et va te mettre en uniforme !" Emmanuel acquiesça, et alla revêtir son uniforme, sans ses
grades.
Lorsqu’il vit qu’il avait des difficultés à faire avancer les choses, et à obtenir la coopération
des intéressés à un rythme raisonnable, il accrocha ses grades.
Le jeune officier, étonné lorsqu’il réalisa que le soldat interpellé était un lieutenant-colonel dit
à un ami commun qu’il craignait qu’Emmanuel ne lui donne une leçon pour lui avoir parlé
comme il l’avait fait. Son ami le rassura et répondit : “De quoi parles-tu? C’est Emmanuel, et
crois-moi, il se fiche pas mal de tout ça.”

115
En arrière-plan
Son épouse se souvient :
Avant de faire une présentation aux dirigeants de la classe politique ou militaire, Emmanuel
n’en dormait pas de la nuit. Dès qu'il s'agissait de faire un exposé à des personnalités
"importantes", il préférait toujours s'abstenir, et rester en arrière- plan. Il me disait : “Maya,
comment vais-je leur parler? Je n'arriverai pas à dire quoi que ce soit”. “Allons…” lui disais-
je, “Je connais déjà ton exposé par coeur, de quoi t’inquiètes-tu ?” Mais l’exactitude lui tenait
tant à cœur, qu’il vérifiait chaque détail des heures durant.

“De tout enseignant j’ai appris…


En maintes occasions je suis venu prendre conseil chez Emmanuel, et il savait toujours
te placer sur un pied d’égalité. Tout le monde se sentait à l’aise en lui parlant, et à aucun
moment on ne ressentait qu’il avait un grade ou statut supérieur aux tiens. Mais la chose la
plus étonnante était qu’il parvenait à te donner l’impression que c’était en fait toi qui lui avait
appris quelque chose.
Ouria, un ami de l'unité.

"…et de personne davantage que


de mes propres disciples”
Il est difficile de comprendre comment il y parvenait, mais même dans les conversations que
nous avions parfois à propos du judaïsme, Emmanuel savait me donner l’impression que je lui
avais enseigné quelque chose, que je lui avais donné une nouvelle perspective sur les choses
– et vous savez à quel point je ne connaît rien à tout cela.
Assi, un ami de l'unité.

Aimé de tous
Emmanuel se sentait le plus à l’aise avec les équipes techniques ou combattantes, et moins
avec le commandement supérieur. Tout le monde travaillait avec lui, et tout le monde l’aimait
dans l’unité : cuisiniers, chauffeurs, ou officiers, il mettait tout le monde sur le même pied.
Quand il s’agissait de parler ou d’expliquer des notions liées à la réussite d'un objectif
militaire, à l'autorisation d’une opération en projet, etc. – il le faisait dans l’excellence et le
professionnalisme. Mais s'il était question de ses propres intérêts, il ne savait plus quoi dire.

L’homme le plus simple du monde


À la famille Moreno
Je me tiens ici, étonné et incrédule devant la terrible nouvelle que nous avons reçue à la
sortie du chabbat parachat Reeh, concernant la mort d’Emmanuel, Hachem Yikom Damo.
Je suppose qu’on a dit beaucoup de choses sur lui, beaucoup d'autres seront encore dites;
beaucoup d’encre coulera et beaucoup entendront parler d’Emmanuel, un homme devenu un
ange.

116
Dans l’ombre de sa présence, je souhaiterais parler d’un trait de son caractère qui m'attirait
énormément, dans l'espoir qu’un jour je serai béni moi aussi d’un tel caractère.
Personnellement, il m'aurait été difficile de ne pas rappeler ce point très particulier. Je n'étais
pourtant pas très proche d’Emmanuel, mais chaque fois que je le rencontrais, il me semblait
être en face de l’homme le plus simple du monde - sans prétention, ni orgueil, une sorte de
simplicité qui donnait envie de se rapprocher de lui, d’être son ami, et surtout, d’apprendre
de lui.
Or maintenant, après avoir entendu tant de choses sur lui, j’ai soudain compris quel géant il
était – et cela ne s'accorde pas vraiment avec la simplicité qui émanait de lui. Chaque fois que
j’y pense, j'en suis bouleversé –
toute cette grandeur, ce talent incroyable, des qualités et des vertus pratiquement inexistantes
aujourd'hui; et avec tout cela, la plus grande simplicité. Comment est-il possible de combiner
une telle simplicité avec de telles qualités ? C’est pour moi quelque chose de stupéfiant. D-ieu
fasse que nous puissions hériter ne fût-ce que d’un soupçon de cette âme parfaite !
Chlomi.

Moreno – (en hébreu, littéralement, “notre maître”)


Emmanuel, quand je suis entré dans l’unité, j’ai entendu le nom "Moreno". Je pensais que
c’était ton surnom parce que tu étais comme une sorte de rabbin pour tout le monde. C’est
seulement après un temps que j’ai compris que c’était ton nom de famille. Mais il t’allait si
bien ! "Moreno"—‘notre maître’. Tu parlais avec les plus jeunes de l’unité sans un soupçon
d’arrogance, tu savais donner à l’autre l’impression qu’il était ton égal.
Moreno, tu étais si plein de tout, l’un des plus complets au monde, empli de modestie, de
droiture, de Torah, de bonnes actions, et d’idéalisme. Je ne t'ai pas beaucoup connu sur le plan
personnel, on se voyait juste comme ça à la synagogue, ou lorsque tu me ramenais en voiture.
Mais toutes ces qualités émanaient de toi, et celui qui te côtoyait ne pouvait qu'en bénéficier.
Moreno, tu es passé dans le monde de Vérité mais nous, nous restons dans ce monde–ci, avec
cette image extraordinaire que tu nous a laissée, et tout ce que tu as su construire au niveau le
plus profond de la personne chez des gens si nombreux, demeure à jamais.
Barukh dayan ha’emet – que soit béni le Juge de Vérité.
Oved.

Le puissant et l’humble
Tiré de l’eulogie de son ami Matan:
Il est clair pour moi que lorsque tu entendras ces propos, tu diras quelque chose comme :
“Arrêtes tes bêtises !" ou “As-tu vraiment dit cela sur moi ?”.
Alors nous voulions que tu saches que maintenant, même davantage que lorsque tu
étais en vie, tu n’es plus seulement l’Emmanuel de ta famille, ou celui de Maya et des
enfants, ni celui de l’unité. À partir de maintenant, et nous l’avons déjà tous compris aux
funérailles, tu es l’Emmanuel de tout Israël, et en tant que tel, et malgré tes protestations,
tu as perdu le droit d’être humble et retiré; et pour nous, tes amis, c'est devenu une
obligation de faire connaître au peuple d’Israël qui tu étais et la perte incommensurable
que nous avons subie.
Il n’y a pas de meilleur manière de te décrire que par ces deux mots : “le puissant et
l’humble”. D’un côté, un combattant puissant, courageux de façon exceptionnelle, et de
l’autre, une humilité extrême.
Comme tu t’énervais toujours lorsque tu entendais relater tes actes de bravoure, comme

117
tu étais ennuyé quand on te rappelait que même des chansons avaient été écrites sur
toi. Tu faisais toujours en sorte d’éviter les endroits où tu risquais trop d'être un objet
d'admiration. Même quand on te demandait de venir parler à des jeunes, tu disais que tu
n’avais pas grand-chose à leur apporter. Quand on parlait avec toi, tu ne tarissais pas de
louanges envers ce que faisaient les autres, mais de tes énormes réussites, pratiquement
pas un mot.

"Les vrais héros sont les soldats d’infanterie "


Quand Emmanuel a été accepté à la Sayeret Matkal, encore en classe de terminale, il était
ennuyé à l'idée d'appartenir à un groupe aussi élitiste. Il disait souvent : “Dès que je me
fais virer de l’unité, je demande à entrer aux Golani, avec tout Israël".
Emmanuel était toujours admiratif pour les soldats d’infanterie. Il disait que même si
l’unité accomplissait d’importantes missions, les vrais héros sont les soldats d’infanterie
qui risquent leur vie tous les jours, et pas seulement au cours de missions spéciales,
soigneusement préparées à l’avance.
Durant les combats qui se déroulèrent au Liban, lors de la dernière guerre, Emmanuel m’a
appelé plusieurs fois en soulignant toujours comment nous, les Golani, faisions le vrai
boulot, alors que lui, comme un "planqué", ne faisait rien de spécial. Ceci, bien entendu,
alors qu’en vérité, il avait mené nombre de missions secrètes en territoire ennemi durant
toute la guerre.

Opération "synagogue"
Yaël du mouvement de jeunesse d’Emmanuel rapporte :
Je le rencontrais à la synagogue du quartier : calme au possible, réservé à l'extrême, mais
en même temps émanant une force incroyable. Souvent il priait dans le couloir de la
synagogue, avec son portable sur lui. Peut-être savait-il quelque chose qui se passait à
ce moment même, peut-être attendait-il d'être appelé, ou peut-être était-ce pour rester en
retrait. Et peut-être tout à la fois. Quand il était encore au début de son entraînement de
base, il rentrait si épuisé qu'à la veille de chabbat, il revenait de la synagogue les yeux
fermés. Un vendredi, il est même tombé dans les escaliers de la synagogue. Une autre
fois, celle-ci était fermée de l’intérieur. Toute la communauté était réunie à l’extérieur, se
demandant quoi faire. Emmanuel arriva. Il se fit tout petit, comme un jouet démontable,
pénétra dans la synagogue, et l’ouvrit de l'intérieur. C’était tout. Ensuite il disparut à
nouveau dans un coin.

À toi, la gloire du silence absolu


Les soirs de chabbat, il mangeait la soupe, acquiesçant en guise de réponse aux questions
que nous lui posions. Mais on ne pouvait pas lui tirer un mot de plus, et il n’y avait aucun
moyen de savoir ce qu’il faisait vraiment. Il était un juste caché, un " tsadik nistar”.
Parfois, D-ieu nous enlève les “tsadikim”, juste pour que nous apprenions qui ils sont
véritablement.

118
Quand je serai grand, je serai…
Un jour il avait une conversation avec un ami, pilote à l'armée de l'air. Ils parlaient de
ce qu’ils feraient s’ils quittaient l’armée. Ils arrivèrent à la conclusion qu’ils pourraient
éventuellement travailler à faire des gardes. Cela montre à quel point ils ne faisaient pas
grand cas de leur réussite.

En tout et pour tout…


Son épouse se souvient :
Il y avait une phrase qu’Emmanuel disait tout le temps, qui était un peu son leitmotiv :
“N’en fais pas un plat !”; en d’autres termes : “fais-le – et on n'en parle plus !". Il mettait
cette idée en application dans toutes sortes de situations. Par exemple, j’allais le trouver,
frustrée parce qu’un défaut de caractère que je pensais avoir surmonté ressurgissait. Il
disait toujours : "Maya, rappelles-toi du premier chapitre du Ba’al HaTania : les hommes
ne sont pas des anges ! N’en fais pas une histoire ! Tu te trouves orgueilleuse ? Et alors ?
Tu es en tout et pour tout Maya Moreno. Continues ta progression personnelle, car nul
n’est parfait. Au contraire : celui qui se considère comme parfait, et se trouve désemparé
devant son propre orgueil, c'est précisément cela être orgueilleux !"…

119
Accomplissement
"Aujourd'hui, pour les accomplir; et demain, pour en recevoir le salaire".
(Traité Erouvin 22a)

Emmanuel était de ceux qui agissent, sans prendre un instant de répit.


Même après un épuisant exercice d'orientation, à peine rentré, il se mettait
à cuisiner pour toute l'équipe. Et quand ils rentraient d’un entraînement
particulièrement difficile, c'était encore Emmanuel qui rangeait tout
le matériel et qui remettait tout en service. Déjà pendant la période des
classes, il prenait soin de l’équipement de sa division avant le sien propre.
Emmanuel ne connaissait pas le terme “vacances”. Même en vacances, il
ressentait en permanence le besoin de faire quelque chose, et jamais il ne se
laissait aller à ne rien faire.

”Ce qui ne te fais pas avancer,


te feras sûrement régresser”
Emmanuel avait une façon inouïe de gérer le temps. On ne le voyait jamais simplement assis
à ne rien faire. Une fois, nous étions un groupe de combattants installés devant une tasse de
café, et bavardions de tout et de rien. Comme Emmanuel passait devant, je l'ai appelé pour se
joindre à nous, mais il répondit par sa phrase habituelle : "Ce qui ne te fais pas avancer, te feras
sûrement régresser". A plusieurs reprises, lorsque quelques soldats se retrouvaient pour parler
de choses et d'autres, et qu'ils voyaient passer Emmanuel – évidemment en route vers quelque
tâche – ils ressentaient comme une sorte de malaise, avec une forte envie de ne pas être là.

Un balai et un fer à repasser


Depuis l’enfance même, Emmanuel était constamment en mouvement. Il lui fallait toujours
bouger et faire quelque chose. À la maison il était au service de toute la famille. C'est toujours
lui qui faisait la vaisselle, et qui prenait sur lui le stress de la préparation du chabbat : la

120
lessive, le repassage, le carrelage. Quand il arrivait à la maison ou dans celle de ses parents,
il se mettait tout de suite à aider, à ranger et à balayer. “L’objet qui caractérise le mieux
Emmanuel est le balai ou le fer à repasser”, dit sa mère. Son épouse se souvient: “Depuis que
nous sommes mariés, même quand il rentrait fatigué d’une opération difficile, il se sentait
responsable de nettoyer la maison avant chabbat, de repasser, d’aider à s'occuper des enfants
- le contraire parfait du mari qui rentre à la maison et qu’il faut immédiatement servir, etc. Le
chabbat, il me donnait l'impression d'être une reine : il m'interdisait de me lever de table, et
c'est lui qui faisait tout – servir et desservir, nettoyer, etc.

Les volontaires du peuple


Le rav Eli Sadan, directeur de la yechiva d'Eli, se souvient : Les occasions où il se portait
volontaire sont innombrables. Il était responsable de la cuisine, et c'était toujours lui qui faisait
la vaisselle, au point qu’une fois nous avons été obligés de lui demander de laisser sa place
à d’autres. En même temps, Emmanuel était un pilier de l'étude au Beit-Hamidrach, et il
excellait dans les cours les plus difficiles.

La tête au ciel, les deux pieds sur terre,


et des bras partout.
Un ami d’Emmanuel fonda “Beit Yossi” à Achdod, une soupe populaire en mémoire de son
frère Yossi Ohanna, commandant de division tombé au Liban. Un jour, Emmanuel rencontra
son ami et engagea la conversation. Emmanuel était curieux de savoir comment les choses
se passaient à “Beit Yossi”. Son ami lui dit qu’il voulait mettre sur pied un projet pour
développer l'activité du centre, et qu'il essayait d'obtenir les budgets, les certificats, etc.
Emmanuel s’intéressa à ce dont il avait besoin exactement. Tout en conversant, Emmanuel
passa quelques coups de téléphone, parla avec quelques personnes, et mit son ami en contact
avec des gens susceptibles de l'aider à faire avancer son projet.
L'ami d'Achdod en resta bouche bée; il dit : “en quinze minutes, Emmanuel a fait ce que nous
avons tous essayé de faire depuis cinq ans ! Ainsi il était : la tête au ciel, les deux pieds sur
terre, et des bras partout.”

121
Vérité
"La vérité va germer du sein de la terre, et la justice briller du haut des
cieux". (Psaumes 85,12)

Emmanuel avait une qualité rare, appelée dans le code éthique de Tsahal :
“courage civique”. Le courage militaire consiste, par exemple, à s'élancer
pour attaquer l’ennemi. Bien que ce ne soit pas un comportement naturel,
c'est ce qui est attendu de chaque soldat et de chaque officier. Mais le
“courage civique” est la capacité de dire haut et clair ce que vous pensez
être la vérité, et vous y tenir même si tout le monde dit le contraire. Tout le
monde dit “tirez”, ou bien "faites telle ou telle chose", et vous pensez que
c’est faux, erroné, et que cela doit être fait autrement; alors, vous allez le
faire savoir. Ceci manque grandement aujourd’hui. Emmanuel suivait sa
vérité, et il était prêt à en payer le prix au plan des relations sociales, comme
au plan du prestige personnel, ou des opportunités à venir. Il allait jusqu’au
bout, persuadé que son opinion était la bonne et qu’il devait élever la voix.
Sur tous les sujets qui se présentaient dans les débats ou les conversations,
il était incapable de rester indifférent à la vérité, et il défendait sa vision des
choses avec tout son coeur.
Chahar, un ami de l'unité.

Rendre des comptes à D-ieu


Il y a quelques mois, nous avions un briefing avec tous les officiers supérieurs de l'unité.
Il s'agissait de discuter d’un projet mené par Emmanuel. Les officiers réfléchissaient aux
effets que ce projet aurait sur leur promotion personnelle, sur la manière dont l'unité serait
considérée, etc… Emmanuel était fâché de toutes les considérations prises en compte. Au
milieu de la réunion, il se leva et dit : “Comprenez bien ! Je ne doit des comptes à aucun
d’entre vous, seulement à D-ieu !”
Et l’on comprit que ses arguments étaient uniquement fondés sur des considérations
professionnelles et sur son expérience, grandement appréciées par le groupe d'officiers.

122
Se battre pour la vérité
La pureté de caractère était le propre d'Emmanuel. Même si c’était au préjudice d'une
promotion, il ne faisait aucun compromis, et défendait la vérité de ses conclusions quoi qu’il
arrive. Dans l’unité, tout le monde savait qu’il était prêt à sacrifier sa carrière s’il le fallait pour
faire les choses convenablement.
Tel était Emmanuel, un homme de vérité, du début à la fin – le vrai et pas le faux; ni compromis,
ni renoncements; quelqu'un qui se battait sans cesse pour que la vérité gagne.
Assi, un ami de l'unité.

Peur de personne
L'objectif final était toujours présent à ses yeux, qu’il s’agisse de sauver un otage ou de toute
autre mission importante. A partir de là, il ne se souciait pas de savoir si c’était le chef d'Etat-
Major ou le premier ministre, ou qui que ce soit, il disait ce qu’il pensait et pensait les choses
comme elles sont, même si elles pouvaient heurter. Sans craindre personne. Cela était un des
traits les plus marquants de sa personnalité et de ses relations avec l’unité. Il n'accordait jamais
de poids à la manière dont ses paroles pourraient affecter sa carrière personnelle.

Fierté juive
Il y a une histoire qui démontre le zèle avec lequel Emmanuel tenait à ses principes. Emmanuel
voyageait avec un ami en Europe. À la frontière entre l’Italie et la Suisse, un policier italien
les traita d’“Israéliens…”, ce qui se solda par une empoignade entre les policiers et les deux
amis. Son compagnon s’excusa immédiatement après, et les policiers le laissèrent partir, mais
Emmanuel continuait à recevoir des coups. Quand ils réussirent enfin à quitter l’endroit,
Emmanuel était très énervé que son ami se soit excusé juste pour leur échapper. “Comment
oses-tu demander pardon à ces goyim ?” Et il refusa de lui parler durant plusieurs heures.

123
Gérer les crises
"De nouveau, des vieillards, hommes et femmes, seront assis sur les places
de Jérusalem, un bâton à la main à cause de leur grand âge. Et les rues de la
ville seront pleines de garçons et de filles en train d'y jouer".
(Zacharie 8, 4-5)

Nous avons décidé de dédier ce dernier chapitre à une période très difficile
et significative dans l'histoire de l’Etat d’Israël, à savoir le désengagement
du Gouch Katif et l’expulsion de ses habitants. Pour Emmanuel, le
désengagement était une profonde entaille dans la société et il dût rassembler
toutes ses forces pour gérer cette crise terrible. Ce qui suit décrit quelques
unes des façons par lesquelles Emmanuel décida de faire face.

"Je dépose mes grades, et retourne chez moi"


Emmanuel a eu de nombreuses controverses au sein de l'unité au sujet du désengagement (du
Gouch Katif). Ainsi témoignent ses amis de l’unité :
"Emmanuel était complètement opposé au désengagement, et pensait que c'était une erreur
terrible, et de surcroît en contradiction avec ses croyances profondes, et de ce fait une
interdiction pure et simple. La controverse avec lui sur ce sujet était profonde, et il y mettait
tout son cœur. Aujourd’hui, après avoir vu durant la chiva les gens exceptionnels pour lesquels
il s’était battu, j'ai compris pourquoi son combat était si fort et authentique. Il ne se battait pas
seulement pour des idées, il les vivait pleinement.
Il était très frustrant pour Emmanuel de servir dans l’armée même qui exécutait le
désengagement. Il disait à qui voulait l’entendre : “Si on me demande d'y participer de quelque
manière que ce soit, et à quelque niveau que ce soit, je dépose mes grades, et retourne chez
moi". C'est peut-être un millier de fois que le l'ai entendu dire qu'il n'aurait aucun problème de
démissionner dans ces circonstances.

124
Les lois divines avant tout
À un moment donné, lors d’une assemblée avec tous les membres de l’unité, on nous dit
clairement qu’on nous interdisait d’exprimer nos vues personnelles sur la question, et que si
l’un d’entre nous le faisait, il serait radié de la "Sayeret Matkal". Après l’assemblée, Emmanuel
dit à ses supérieurs que si on le forçait à prendre part au désengagement, il rentrerait chez lui. Il
ajouta qu’il était parfaitement loyal envers les lois militaires, mais que les lois divines étaient
au-dessus de tout. À la chiva, un jeune soldat nous dit combien ils avaient tous été fiers d'avoir
un commandant (Emmanuel) qui dit ce qu'il pense, et que nul n'aurait pu le condamner pour
cela.

Complexité et ambivalence
Il s'opposa au désengagement de toutes ses forces et soutint les manifestations contre ce
plan. Il savait, et proclamait sans cesse qu’il n’y participerait pas. Cependant, il n’avait pas
l’intention de tout remettre en question. Il affirmait qu’abandonner l’armée serait une erreur
parce qu’elle est l’armée de tous. Après les évènements tragiques d’Amona, pires encore que
l'expulsion des habitants du Gouch, Emmanuel prit un jour de congé. Il dit à ses supérieurs
qu’il ne serait pas là ce jour là. Il était vraiment déprimé et frustré, et malgré tout, il continua
avec motivation et enthousiasme à œuvrer pour la sécurité du pays. Quand il s’agissait d’une
mission pour la sauvegarde d'Israël, il répondait présent, et de tout son être.

Personne ne pouvait arrêter Emmanuel


Durant la dernière semaine du désengagement, il allait toutes les nuits à Neve Dekalim, visiter
la famille de son frère, après avoir fait les courses pour eux. Il restait quelques heures, et le
matin suivant retournait à l’unité, comme si de rien n’était. Le dernier chabbat, Emmanuel se
rendit à Neve Dekalim. Il passa tout le week-end là-bas avec les derniers réfugiés. Il laissa sa
femme et ses enfants pour être aux côtés de la famille de son frère durant ces heures pénibles.
A cette période, l'accès au Gouch Katif était déjà interdit, mais personne ne pouvait arrêter
Emmanuel. Quand il voulait quelque chose, nul ne pouvait l'en empêcher.

Un ange passe
Pendant le désengagement, Emmanuel obtint un congé de l’armée. Quand l'expulsion des
habitants devint une réalité, Emmanuel décida de consacrer le plus clair de son temps à aider
les expulsés. Il se voua entièrement à cette tâche, donnant des dizaines de coups de téléphone
pour recruter autant de volontaires que possible, afin de faire le maximum pour sauver les biens
des anciens résidents. Il obtint toutes sortes de moyens, de véhicules et d’équipement. Il porta
son uniforme afin de circuler librement dans la bande de Gaza et dans la région du Chomron.
C'est ainsi qu'il put aider à empaqueter et à organiser les biens personnels, en écrivant sur
chaque carton son contenu, et le nom du membre de la famille auquel ils appartenaient.
Dans l’une des maisons, Emmanuel avait empaqueté les affaires d’une petite fille du nom
d’Hodaya (littéralement ‘merci à D-ieu’), et sur l’un des cartons, il écrivit "Hodaya, saches
que le temps de remercier D-ieu viendra…ne t’en fais pas !" Quand Hodaya défit ses affaires
là où on avait évacué sa famille, elle fut très émue de voir l’inscription, et tenta d'en retrouver
l'auteur, qui l’avait aidée à ce moment crucial. Ainsi Hodaya publia la lettre suivante dans

125
l’une des brochures distribuées pour chabbat :
"Larmes. Douleur. Pleurs.
À nouveau les mêmes souvenirs.
Non, ce n’est pas le jour d’après, ni l’année d’après, ce n’est ni une cérémonie d'adieu;
ni un jour du souvenir…juste un jour de semaine ordinaire.
Le jour où nous avons emménagé dans notre ‘villa-carton’.
Cela fait quelques mois déjà depuis ce jour maudit. Cela fait un temps, mais tout me
reviens. Je suis entrée dans ma nouvelle chambre (plus ou moins temporaire, jusqu’à ce
qu’on réemménage…),
Pleine de cartons, de sacs en plastique, un désordre total.
Confusion, colère, fatigue…. Je ne sais par où commencer.
Et soudain je remarque un énorme carton dans le coin de la chambre, bien fermé avec
tout plein de papier collant.
Je n’ai aucune idée de qui est ce volontaire qui a aidé mes parents à emballer les affaires
de ma chambre une semaine après l'expulsion, mais qui que tu sois, je veux te dire
merci !
Au feutre noir, tu as écrit sur la boîte "Hodaya, saches que le temps de remercier D-ieu
arrivera…aussi ne t’en fais pas !"
J’étais si émue. En pleine catastrophe, au beau milieu de ces terribles moments de
destruction et de ruine, tu as surmonté l'épreuve…
Avec une foi intense envers le Créateur, tu étais persuadé que tout cela est pour le bien…
mais vraiment, vraiment, tout est pour le bien !
Soudain, cette irritante boîte grise est devenue source de force, de puissance intérieure et
d'énergie spirituelle…en témoignage des derniers moments dans ma chambre.
A nouveau des larmes…Mais cette fois des larmes de force, d’espoir et de foi.
"Hodaya, ne t’en fais pas ! Le temps de remercier D-ieu arrivera aussi…!"

Par des voies étranges, fut finalement révélée l'identité de l’ange qui sut consoler et réconforter
Hodaya…
Cet ange fut tué dans des opérations de Tsahal au Liban quelques jours après qu’Hodaya eut
envoyé sa lettre – Emmanuel Moreno.

Le rire de Rabbi Akiva


Emmanuel fut promu lieutenant-colonel peu après les évènements douloureux liés au
désengagement. Il demanda, contrairement à son habitude, de faire un speech durant la
cérémonie, sachant que tous les officiers de haut rang de Tsahal seraient présents.
Voici les paroles prononcées par Emmanuel à cette occasion :
“Mes parents, le chef du renseignement militaire, le commandant de l’unité, et tous ceux qui
m'ont fait l'honneur de venir assister à cette cérémonie.
Nous sommes aujourd’hui au point de jonction entre la fin de l'année écoulée, et le début de
l'année nouvelle, puisse t'elle être bonne pour tous.
La clôture d’une année et le bilan de ses accomplissements ne sont pas un simple compte-
rendu des évènements qui s'y sont déroulés, mais un point de référence pour l’année à venir.
L’année passée fut marquée par une succession d’évènements et de crises, qui ont menacé la
paix interne et l’unité de notre peuple.
En période de crise, il est bon de réfléchir à la personnalité si particulière de Rabbi Akiva qui,
comme nous le savons, était l’une des figures tardives parmi les grands Sages de la michna, les
Tannaïm. Rabbi Akiva fut contemporain de la destruction du second Temple. De nombreux
récits midrachiques figurant dans le Talmud de Babylone nous enseignent la cohérence de sa

126
vision du monde, et en particulier en période de destruction. Parmi les plus importants, figure
le récit suivant :

Rabban Gamliel, Rabbi Eleazar, Rabbi Yehochoua, et Rabbi Akiva montèrent à Jérusalem
après que le Temple fut détruit.
Lorsqu’ils arrivèrent au Mont Scopus, il regardèrent vers le mont du Temple et virent Jérusalem
en ruines. Tous les quatre déchirèrent leurs vêtements en signe de deuil. Ils poursuivirent leur
chemin et arrivèrent au mont du Temple, l’endroit où se dressait auparavant le Sanctuaire
divin. Et là, ils virent un renard s’enfuir des ruines du Saint des Saints et cette vision fut si
bouleversante qu’ils se mirent à pleurer.
Mais Rabbi Akiva riait.
Les sages se tournèrent vers lui, et lui demandèrent : “pourquoi ris-tu ?”
Rabbi Akiva leur répondit par une question : “et vous, pourquoi pleurez-vous ?”
Ils lui dirent : “ne vois-tu pas? Jérusalem est en ruine tout autour de nous, et un renard impur
vient de s’enfuir des restes de notre saint Temple, et tu voudrais qu'on ne pleure pas ?”
Le Sage leur répondit : “Le renard nous prouve l’accomplissement de la prophétie de Michée,
qui prédit que Jérusalem serait détruite et deviendrait un refuge pour les animaux sauvages.
Or, si la prophétie de Michée s’est vérifiée, alors nous pouvons être certains que se réalisera
aussi celle de Zacharie (8,4) : “Ainsi parle l'Eternel, D-ieu des Armées : De nouveau, des
vieillards, hommes et femmes, seront assis sur les places de Jérusalem, un bâton à la main à
cause de leur grand âge. Et les rues de la ville seront pleines de garçons et de filles en train d'y
jouer” – c'est pourquoi je ris…
Les sages dirent à Rabbi Akiva “Akiva tu nous a réconforté ! Akiva tu nous a réconforté !”
Il y a en effet trois manières de réagir à une crise :
La première : sombrer dans le désespoir ou la dépression, ce qui n’est pas notre façon de faire,
et il n'est pas nécessaire d'en dire plus.
Les autres manières expriment une certaine forme d’optimisme, bien que l’une soit clairement
préférable à l’autre. La première oriente son regard vers la lumière qui se trouve au bout du
tunnel, vers le bien qui est au-delà du mal, et veut ignorer l’existence du mal. C’est ce qu’on
appelle communément : “voir la moitié du verre, qui est pleine”…
Mais il y a une meilleure voie, et c’est celle de Rabbi Akiva : utiliser le mal comme un
levier permettant de raffermir les forces du bien. Comme chacun sait, quand un homme est
en difficulté ou en crise, il découvre des forces intérieures qui ne se seraient pas exprimées
s’il n’avait du faire face à une telle crise – à l'instar du soldat qui a terminé un parcours du
combattant particulièrement éprouvant. On peut dire qu’en dépit, et en fait à cause de ces
difficultés, il en ressort comme un soldat meilleur, et moins vulnérable.
Disons en conclusion que la première manière optimiste de se confronter à la crise permet,
dans le meilleur des cas, de conserver ses forces. Mais la perspective de Rabbi Akiva entraîne
leur renouvellement.
Au seuil de la nouvelle année, formulons le souhait et la prière, que nous soyons capables
de faire nôtre cette perspective de la réalité, dans la vie quotidienne de chacun de nous,
comme dans la vie de la nation toute entière – une perspective susceptible de transformer
une crise ("machber") en annonce ("mevasser", les mêmes lettres en hébreu) de bonnes
nouvelles. J’espère que nous sortirons de ces crises renforcés et unifiés, face aux défis qui
nous attendent.
Je voudrais, pour terminer, adresser mes remerciements au chef du Renseignement, à Oded et
à tous ceux qui sont présents, et tout particulièrement à mes parents, qui m’ont accompagné et
soutenu au fil des ans, et enfin à ma chère et merveilleuse épouse– ma seconde moitié- qui m’a
soutenu et aimé sans limite. Merci pour tout.
Chana tova à tous.
Emmanuel Yehouda.

127
«Armé de courage et de modestie,
Orné de bravoure et d'héroïsme,
Aimant son créateur et son peuple,
Espérant l'heure de la délivrance.»

Lieutenant-colonel Emmanuel-Yehouda Moreno


Hachem Yikom Damo