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Niger : L'incontournable dialogue national

Abdoulahi ATTAYOUB
Temoust

Lyon - 16 - octobre 2009

La refondation de l'État passe par une profonde remise en question


des pratiques qui ont abouti à la situation actuelle

Fruit de pratiques entretenues au fil des législatures par les élites issues de la Conférence nationale,
l’avènement de la VIe République installe progressivement le Niger dans une nouvelle crispation qui risque
de mettre à mal un réflexe démocratique national indispensable à la bonne marche de la nation. Les
citoyens nigériens sont parfaitement en droit de penser, au regard d’élections prétendument censées
organiser au mieux le pays, que pour les élites l’intérêt de se présenter aux suffrages national, régional ou
même communal a consisté essentiellement à chercher à conserver ou à obtenir des privilèges pour elles-
mêmes et leurs clans.

Écœurés, les citoyens en sont venus progressivement à soupçonner même les opposants de la VIe
République d’être incapables de proposer des pratiques fondamentalement différentes, car chaque citoyen
nigérien n’est pas sans savoir que les dérives autoritaires décriées actuellement avaient été acceptées par
ces mêmes opposants tant que les perspectives d’une alternance politique étaient encore envisageables…

Éviter l'escalade

Entre le scepticisme des uns, le découragement du plus grand nombre et l’attitude des tenants du pouvoir
actuel, que reste-t-il de la vie politique au Niger, si ce n’est un immense gâchis et la crainte d’une sortie de
crise qui pourrait être plus préjudiciable encore que la situation qui prévaut actuellement.

Un dialogue devrait être possible dès lors que les différents acteurs renoncent à leurs velléités poussées
jusqu’aux extrêmes. Le contexte sous-régional doit nous inciter à être vigilants et à refuser l'enlisement,
donc le risque que des esprits flottants ne s'aventurent dans des attitudes irresponsables. Si le pouvoir
actuel ne se résout pas à ouvrir des espaces de discussion pour favoriser l'émergence d'une réconciliation,
alors les choses risqueront de se dégrader davantage, et deviendront imprévisibles !

Pour que cela soit possible, il faudrait que les opposants à la VI e république acceptent la nouvelle
Constitution, quitte à exiger des amendements institutionnels. Ils pourraient même exiger que cette
Constitution soit considérée comme une transition, transition qui permettrait de préparer de nouvelles
institutions. Les trois prochaines années pourraient servir, en effet, à lancer un véritable débat national
aboutissant à des institutions qui auraient ainsi une réelle légitimité et seraient davantage respectées par
tous, car elles émaneraient d'une large concertation des citoyens. La Constitution de la Ve République ne
pouvait pas non plus prétendre à cette respectabilité, car elle fut élaborée, elle aussi, dans des conditions
troubles qui n'honoraient pas davantage la classe politique aux yeux des citoyens.

Les promoteurs et les détracteurs de la VIe République doivent répondre aux appels qui émergent de partout
afin qu'un dialogue s'engage et permette une réelle refondation de l'esprit républicain..

Privilégier l'initiative nationale

Deux options pourraient se présenter pour faciliter l'ouverture d'un dialogue : Soit le recours à une
personnalité étrangère ou à une organisation internationale pour assurer la médiation, soit une approche
interne sous le regard du peuple à travers des personnalités nigériennes dont l'autorité morale ne saurait
être contestée. Sans verser dans un angélisme quelconque, nous pouvons espérer qu'il existe encore des
personnalités capables de proposer une issue intelligente et porteuse d'avenir pour le pays.

Cette dernière solution paraît plus indiquée si la volonté politique est de réaffirmer la supériorité de l'intérêt
national à toutes autres considérations partisanes. De plus, une intervention étrangère aurait pour
conséquence d'amplifier artificiellement le fossé qui sépare les deux camps.

Le Conseil national de dialogue politique (CNP) pourrait être dynamisé à cet effet, et ouvert aux
organisations représentatives de la société civile qui y siégeraient comme observateurs et forces de
proposition. Cet outil ainsi réhabilité pourrait se charger de piloter la refondation en liaison avec les autorités
de la VIe République. Ceux qui pensent qu'un coup d'État militaire pourrait être une solution ne mesurent pas
les conséquences du retour en arrière que cela pourrait représenter.

L'intérêt du débat que nous appelons est que les Nigériens dépassent les incantations sur la démocratie et
réfléchissent au contenu qu'ils souhaitent y mettre pour une meilleure gouvernance. Aujourd'hui, ni les
tenants du pouvoir ni leurs adversaires ne disent clairement ce qu'ils veulent faire concrètement pour faire
avancer le pays sur la voie de la justice, des droits de l'homme et du développement. Etre pour ou contre
Tazartché ne constitue pas un projet de société, mais, hélas ! plutôt une posture politique de circonstance.

Ouvrir le champ politique pour libérer les énergies

Ce processus de retour au dialogue devrait s'accompagner d'une large ouverture du champ politique pour
favoriser sa recomposition et son renouvellement. Il s'agira par la suite de créer les conditions d'une autre
pratique politique, plus tournée vers les militants et la société, et pas seulement vers des commerçants et
autres marchands de consciences. Il faudrait que la politique se fasse sur le terrain et que les militants de
base soient considérés et formés.

Dans ces conditions, comment l’opposition pourrait reprendre la main et, surtout, être crédible aux yeux des
citoyens si elle n’admet pas ouvertement qu’elle doit d’abord faire son autocritique. Elle devrait tirer les
leçons de l'échec de sa stratégie qui consistait à attendre qu’une alternance lui soit servie sur un plateau.
Etre crédible ne pourra cependant advenir que si les membres de cette opposition admettent qu’ils ne
pourront plus se contenter de gérer seulement leurs propres intérêts. Désormais, si l’opposition veut être
prise au sérieux, elle devra dégager ses propres idées, présenter un programme fondé sur des bases
réalistes, éventuellement oublier un instant qu’elle s’oppose pour offrir un avenir à la multitude des hommes
et des femmes désespérés par la gravité de leur situation personnelle et collective et le peu de perspective
qui leur est proposé.

L'État de droit ne se décrète pas, il se construit

Le Niger donne souvent l'impression d'être le pays le plus fragile de la sous-région. Un pays dont les élites
n'arrivent toujours pas à asseoir les bases d'un Etat structuré. Cette situation est accentuée par le laisser-
aller qui caractérise le fonctionnement des institutions et aboutit à la banalisation de l'impunité et de la
corruption. Le décalage entre les textes et leur application reste encore trop important.

Le Niger a certes besoin d’institutions fortes et légitimes, mais aussi d’hommes forts et déterminés pour les
faire fonctionner. Nous savons que les textes seuls n’ont jamais suffi à construire un État de droit s’ils ne
sont pas accompagnés d’une capacité et d’une volonté politiques claires pour les appliquer. Les meilleures
règles de gouvernance sont celles qui arrivent à conjuguer les impératifs démocratiques avec le nécessaire
respect des réalités locales et qui répondent à des paramètres culturels propres à chaque peuple. Il s'agit de
veiller constamment à la consolidation de la cohésion sociale et nationale, condition indispensable à toute
politique de développement efficace.

La classe politique nigérienne gagnerait en crédibilité si elle acceptait une remise en question de ses
pratiques politiques. Cette autocritique pourrait augurer d’une innovation qui consisterait à prendre l'habitude
de rendre compte de la gestion des affaires du pays devant toute la nation.

Ainsi la gestion de certains dossiers, comme celui de la question du Nord ou de la gangrène que constitue la
corruption de masse, doit se faire dans la transparence et avec responsabilité pour échapper à toutes
manœuvres politiciennes. Il s'agirait pour le président Tandja de laisser à ses successeurs un Niger qui
aurait su tirer des leçons de son histoire récente et serait mieux outillé pour affronter les incertitudes de
l'avenir.

La refondation n'aura aucun impact sur l'avenir si elle se limite à une opération de communication destinée à
distraire les citoyens et à tromper la communauté internationale à travers quelques mesures techniques
superficielles.