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Thomas

Quelques blancs oiseaux se noient dans la lumière du ciel bleu de midi, un peu comme
s’ils n’étaient pas là, en fait. Le ciel brille tellement qu’on a l’impression qu’il éclipse l’éclat
du soleil. Bizarre, tout ça. Bref.
L’activité va bon train dans le centre de la ville. Les passants passent devant les
devantures des magasins ; les livreurs livrent ; les badauds badinent assis sur les bancs usés ;
les clochards nonchalants étendent leurs jambes sur le trottoir chauffé par les rayons du ciel ;
la légère brise de mai effleure les toits d’ardoise ; les écoliers sur le chemin du déjeuner
s’attardent en riant devant les magasins de jouets ou en bavant devant les boulangeries. La fin
de l’année scolaire et le début de l’été approchent. L’effervescence générale semble atteindre
la cime même du ciel tant elle est bleue. Thomas regarde ce bleu et se demande combien de
pots de peinture il a fallu à Dieu pour peindre ce ciel aussi parfaitement, sans aucune trace.
Bien sûr, Thomas ne se prend pas au sérieux, mais il aime à se souvenir de ces choses qu’il
avait l’habitude de penser quand il était plus petit. Oui, plus petit. Car il n’aime pas qu’on lui
rappelle qu’il est encore petit pour son âge. Une de ses grands-mères l’a même affublé d’un
chétif qu’il n’a pas apprécié lorsqu’il a trouvé sa signification dans le dictionnaire. Mais sa
mère lui répète sans cesse : «on est comme on est», ce qui lui parait une maigre consolation,
compte tenu du fait que la plupart de ses camarades de classe sont plus grands que la
moyenne. Bref.
Thomas rentre chez lui en traînant le pas car, devant lui, traînant le pas encore plus,
flemmarde un groupe d’élèves de sa classe, emmené par le grand, à la fois par sa taille – sa
corpulence, ajouterait le prof de Français – et par son âge, Raquin. Olivier Raquin est la
terreur des quatrièmes, et cela depuis deux années consécutives. Son groupe, sa phalange
avait-il entendu dire un jour ce même prof de Français, se compose principalement de garçons
qui se sont déjà fait rosser par le titan. Se faire castagner par Raquin, c’est être accepté sous sa
coupe, à condition bien sûr de n’avoir rendu aucun coup. Thomas a déjà passé le test plusieurs
fois et n’a jamais échoué à cause de ses bras trop courts, même s’il n’a jamais eu envie de
faire partie de cette phalange terrible.
Lui, il voudrait être un peu comme l’autre terreur des quatrièmes : Benjamin. Il ne
connaît pas son nom de famille parce que ce dernier, aussi âgé que Raquin, n’est pas dans sa
classe et parce que tout le monde autour de lui l’appelle Benji. Ce Benji a un style bien
différent de celui de Raquin, le dernier joutant avec ses poings – ses pieds parfois – le premier
avec des mots. Il a un talent incroyable pour faire rire les autres, pour tourner en dérision le
plus redoutable de ses adversaires, même les géants de terminale. C’est celui qui prend les
faibles sous son aile, et qui les laisse de côté lorsque l’orage est passé. Dans la cour de
récréation, il y a toujours deux groupes dans les quatrièmes : celui de Raquin et sa phalange
de mauvais graines et celui de Benji et ses joyeux drilles où se mêlent assez souvent des filles
de troisième, parfois de seconde.
Entre ces deux alliances et des groupuscules de filles aussi hétéroclites qu’improbables
gravitent plusieurs autres groupes sans meneurs et sans autre particularité que de n’en pas
avoir. Thomas, à l’instar d’une poignée d’autres solitaires, n’appartient à aucun groupe, il
n’est l’ami de personne. Il ne saurait dire pourquoi il ne se sent pas comme foncièrement
solitaire ; toujours est-il qu’il est seul. Ne semble pas s’en porter plus mal.
Thomas ralentit, car la sinistre engeance devant lui ralentit aux abords d’un magasin
de vidéos. Raquin pointe du doigt quelque chose dans le bas de la vitrine ; aussitôt ses
acolytes s’esclaffent ; certains ricanent seulement, l’air gêné. Le groupe se remet en marche,
Thomas en fait de même. Il passe à son tour devant la vitrine et regarde la jaquette de la
vidéo : une femme nue, allongée sur le ventre sur un lit de soie noire, ses cheveux blonds
cachent ses épaules ; deux visages d’hommes se tiennent derrière elle, l’air grave ; le titre au-
dessus: De grandes espérances. Pas de quoi fouetter un chat. Encore une bonne blague pas

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drôle à la Raquin. Il avance. Est-ce le titre ou bien la femme qui les a fait rire ? Peut-être
avaient-ils l’espoir de voir la femme se lever, nue, et se pavaner en s’exhibant devant leurs
yeux effarés ? La grande espérance de concrétiser la chose dont tout le monde parle, enfin ?
Le prof de Français l’avait pourtant prévenu : « Non, Monsieur Raquin, l’ambition n’est pas
une marque de préservatif et l’un comme l’autre vous font défaut. »
Quand il y pense, il se dit que lui a une grande ambition, une grande espérance. Faire
rire. Il aimerait pouvoir faire rire les gens et en faire son métier, et les gens en retour
l’aimeraient et ils formeraient un groupe, une phalange énorme dans laquelle tout le monde se
sentirait à l’aise et dans laquelle le seul gage d’entrée ne serait ni un coup de poing sur le nez
ni une vanne, mais un sourire. Thomas sait pourtant qu’il n’est pas à plaindre, comme certains
que Raquin tape juste pour le plaisir, mais aujourd’hui, marchant dans cette rue animée du
centre-ville, entouré de badauds qui ragotent, de passants qui le bousculent pour la plupart, et
de clochards indolents, avec ce ciel peint si bleu loin par-dessus les toits baignés de cette
lumière de mai, il souhaite faire rire avec chacun de ses mots, pour qu’enfin les choses
changent dans sa vie. Et à voix basse, comme pour lui-même, la parole suit sa pensée : «Je
voudrais bien, moi aussi, faire rire à chaque fois que j’ouvre la bouche.» Il n’est pas bête non
plus, la vie lui a appris à se méfier des rêves comme de la peste.
À présent, il ne suit plus l’effroyable cortège car il a bifurqué, il y quelques instants,
dans une rue perpendiculaire, sa rue. Dans une poignée de minutes, il sera chez lui, peut-être
même dans la cuisine en train de déjeuner, racontant à sa mère les détails de la matinée.

Olivier
Le groupe se disperse au fur et à mesure des croisements, au fur et à mesure des
immeubles ; chacun rentre chez soi pour ce midi. Par un quelconque fruit du hasard, Olivier
habite plus loin que tout le monde, dans une rue que seul le montant des loyers isole; ainsi
termine-t-il toujours le trajet seul. Mais il n’aime pas être seul, il n’a jamais aimé l’être,
depuis tout petit. C’est pourquoi il sait s’entourer d’une bande de garçons. Il se fiche pas mal
de savoir s’ils le craignent ou le respectent, l’important est qu’ils restent autour de lui. Et
aujourd’hui Olivier est las d’achever son retour seul: il aimerait avoir un peu de compagnie
pour la dernière ligne droite. Il regarde autour de lui, mais il sait bien que personne de son âge
ne passe par ici, pour la simple raison que personne de son âge n’habite le quartier. Tout le
monde est à la soupe.
Il n’y a là que des vieux, des croulants tirant leur misérable vieillesse ridée et
cabocharde et leur caddie bariolé à trois roues les jours de marché, ne semblant attendre
qu’une chose : que leurs paupières fripées se ferment enfin – que ce soit dans la maladie ou
dans le sommeil – comme ses grands-parents. Puis une pensée l’arrête : que ferait-il si un jour
il devait se retrouver seul, sans parents, sans frère, sans amis ? Il réprime un frisson et secoue
la tête vigoureusement. Il se remet en marche et, en son for intérieur, il se fait la promesse de
ne jamais être seul. Immédiatement, il se rend à l’évidence qu’une telle promesse est
impossible à tenir, il ne pourrait soumettre perpétuellement ses copains de classe à sa volonté.
Il n’arrivait jamais à garder ses amis bien longtemps, aussi forçait-il le destin en forçant la
main de ses compatriotes. Il se demande comment il doit faire pour se procurer un ami qui lui
soit fidèle, un peu comme Achille et son pote.
Alors, il lève les yeux au ciel bleu, qui est surprenant aujourd’hui, tout comme la
chaleur presque estivale, tout comme l’éclipse de soleil qui se prolonge dans cette mer
bleue et dont personne ne parlera aux informations; il ferme les paupières tout en continuant à
marcher et souhaite ne jamais être seul dans le futur, quoi qu’il fasse et où qu’il soit. Et, à
voix haute, comme un appel pour le monde entier, la parole suit sa pensée : «Je voudrais ne
jamais être seul, quoi que je fasse et où que je sois.» Il rouvre les yeux à temps pour éviter de

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justesse de tomber dans le caniveau – manque se tordre la cheville et crache un juron bien
senti, comme il les aime – et, tandis qu’il regarde la tâche ronde du ciel bleu s’estomper sur sa
rétine et gêner un instant sa vue, il se demande si son frère est rentré de la caserne, il a
tellement envie de lui parler.

Alice
Alice se réveille doucement. Une douce chaleur pique sa peau ; une brise légère fait
danser le rideau devant la fenêtre. Elle tourne la tête vers la porte et s’aperçoit, un peu déçue,
qu’elle est seule dans la pièce blanche. Elle s’appuie sur son coude et tente de se relever mais
quelque chose l’en empêche. Elle tourne la tête en direction du cliquetis sur sa droite et
découvre ébahie tout un appareillage complexe de tuyaux. Pourquoi est-elle sous perfusion ?
Elle regarde stupéfaite les gouttes tomber à allure régulière dans la solution limpide. Alors
qu’elle scrute le ciel à travers le ballon en plastique transparent, relié à son bras par un fin
tuyau ondoyant comme un serpent, transparent lui aussi, elle se souvient. Il y a deux jours,
elle a accouché, elle a donné naissance à son premier bébé, son enfant. Et les neuf mois
d’attente ne comptent plus aujourd’hui, ni la souffrance des contractions, ni l’anxiété durant
tous ces mois où les échographies étaient trop floues pour y voir distinctement son bébé, ni
son bébé en siège. Elle se souvient que son mari était présent au début de l’accouchement,
qu’on lui avait demandé de sortir, qu’il avait d’abord refusé, puis face à l’insistance du
médecin, il avait accepté ; qu’il lui avait tenu la main, mais aujourd’hui même cela ne compte
plus. Elle se souvient avoir accepté la péridurale, puis la césarienne, sans broncher, parce
qu’elle voulait son bébé. Elle voulait qu’il arrête enfin de se cacher dans son ventre, qu’il se
montre à elle, elle qui le portait, le choyait, lui parlait quand il dormait, le caressait à travers
cette peau, cette chair qu’elle en venait parfois à détester, à vouloir déchirer pour enfin
pouvoir étreindre son fils contre son cœur.
Doucement, silencieusement, Alice pleure. Elle ne sait pas au juste pourquoi elle
pleure, mais cela la libère de quelque chose car, à mesure que les larmes coulent le long de ses
joues creusées et s'écrasent sur la blancheur de l’oreiller, sa poitrine s’affranchit de son
oppression, ses jambes se relâchent et son cœur bat moins vite, plus régulièrement.
Elle repose sa tête sur l’oreiller, sent la froideur du tissu imprégné de larmes. Le rideau
diaphane danse toujours la danse du vent par la fenêtre ouverte. Le soleil n’est pas visible,
caché par un pan de mur, mais elle s’imagine son éclat en le comparant à celui du ciel bleu,
puis se demande si l’éclat du ciel bleu n’est pas plus brillant que celui du soleil. Elle ne se
rappelle pas quand son fils est né, mais elle aimerait qu’il soit né aujourd’hui, par cette
matinée si bleue. Avec maintes précautions, Alice se relève et s’assoie ; mais un instinct en
elle l’avertit, trop tard. Une douleur lancinante traverse sa tête de part en part, lui vrille les
tympans, résonne comme les cloches d’églises des dimanches de sa jeunesse, dans tout son
corps. Elle sent dans son ventre comme une flamme lécher ses intestins, ses poumons, sa
gorge. Le regard fixé sur le drap de coton, sur le creux et les plis que ce dernier forme entre
ses jambes, elle lutte contre la douleur, si aiguë soit-elle, contracte ses muscles, serre les
dents. Un spasme secoue son corps et elle vomit sur le drap, devant elle.
Elle ne comprend pas ce qui se passe en elle, pourquoi son corps se rebelle ainsi. Les
changements à l’intérieur de son corps se font plus nets, plus réels : son fils n’est plus dans
son ventre ; et puis il y a autre chose, un changement plus profond. Elle ignore la raison pour
laquelle elle pense soudain aux hiéroglyphes dans la pyramide de Gizeh, mais elle associe
aussitôt, spontanément, les mystérieux hiéroglyphes à ce changement. Et son esprit remonte à
la surface, comme un plongeur remontant des abysses recouvrent ses sens. Alice entend un
son comme dans le lointain, sa tête pivote d’elle-même sur son axe. Dans le chambranle de la
porte se tient une femme tout de blanc vêtue, une infirmière dont les lèvres bougent au ralenti,

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dont une veine, sur son cou, palpite doucement. Alice ne parvient pas à lire sur les lèvres qui
sont trop loin ce murmure qui est trop bas. De son regard figé, comme si elle ne voyait pas ce
qu’elle voyait, elle embrasse la scène : plusieurs infirmières, courant au ralenti, se précipitent
vers elle. Puis, toujours au ralenti, Alice voit la pièce tomber délicatement sur le côté et rester
doucement en équilibre, la scène défilant de manière plus irréelle encore. Elle sent la fatigue,
une fatigue immense, comme si elle n’avait pas dormi depuis des siècles, inonder l’intérieur
de son corps, éteindre le feu dans son ventre, engloutir ses sens. Puis, lentement comme tirant
un rideau opaque à la fin d’une scène de théâtre, l’obscurité.
Elle se réveille, de nouveau. Elle a la bouche pâteuse. Ses paupières sont lourdes, mais
elle parvient à les lever suffisamment pour observer une infirmière, au sourire énigmatique,
lui essuyer le visage. A son tour, Alice sent ses joues se plisser dans un douloureux sourire.
L’infirmière lui éponge délicatement le front, son regard est tendre, elle aussi est une mère.
Son corps repose dans une plaisante torpeur, comme si elle se laissait glisser au fil de l’eau.
Elle a envie de répondre à cette gentillesse, à cette infirmière qui prend tant soin d’elle, mais
quand les mots sortent de sa bouche, ce ne sont pas ceux qu’elle avait l’intention de
prononcer : «Je souhaite que mon fils aille bien.» Alice sent les muscles de son visage se
contracter sous la surprise, mais l’infirmière répond par un sourire plus grand encore, Alice
croit même voir des larmes inonder ces immenses yeux bleus aussi immense que le ciel de
tout à l’heure. Alice veut lui dire qu’elle est reconnaissante, qu’elle veut la serrer dans ses
bras et la remercier du plus profond d’elle-même, mais de nouveau elle sombre dans le
sommeil, le cliquetis de la perfusion tintinnabulant dans ses oreilles.

André
Jamais le mois de mai n’aura donné autant de fruits et de soleil, se dit André en
bêchant vigoureusement autour de ses plants de tomates. L’année dernière, poursuit-il, c’était
le gel, et l’année d’avant, c’était les doryphores et les merles. On va se rattraper cette année,
finit-il de penser.
Il n’a quitté son jardin qu’en milieu de matinée, pour aller admirer la table du déjeuner
sur la terrasse. Il aime quand sa femme Jeanne prépare une salade de légumes frais en plat
principal, car c’est pour lui le véritable début de l’été. Il ne sait pas ce que sa femme est partie
faire en ville, par ce qui s’annonce être une journée exceptionnelle, mais il ne l’imagine que
trop bien en compagnie de leur fille, sur le marché aux fleurs à préparer un beau bouquet pour
orner la table de ce soir. Car ce soir André fête ses cinquante ans, et il n’est pas peu fier de les
fêter, compte tenu de ce qu’il a fait de sa vie lorsqu’il était jeune. Un sourire amer aux lèvres,
il plante furieusement son outil dans la terre ferme et craquelée par endroit. C’était du passé
maintenant, cela devait rester du passé. La terre manque d’eau. A cette pensée, André
retrouve son calme. Il fouille dans une des poches de son bleu de travail, en tire un mouchoir
chiffonné avec lequel il s’éponge le front. Il pourrait faire plus chaud si ce n’était cette brise
qui rafraîchit drôlement l’air, pense-t-il absentement. Mais ce n’est pas ce qui le fascine le
plus : il n’arrive pas à détacher son regard et son esprit de ce ciel d’un bleu immaculé ; aussi
loin que portent ses yeux, il ne voit aucun nuage troubler la sérénité des nues.
André se rappelle des ciels de sa jeunesse et se demande s’il en a déjà vu un si beau, si
prenant, si dense. Un petit rire soulève sa poitrine : il lui a fallu attendre quarante-neuf ans
pour enfin voir le plus beau ciel de sa vie. Une petite voix à l’intérieur de lui chuchote de ne
pas avoir de regrets, mais il lui répond, en chuchotant, qu’il n’en a pas et qu’il n’est pas près
d’en avoir. La voix rétorque que ce n’est pas près mais prêt, puis se tait. André l’envoie au
diable, puis se remet à bêcher.
La matinée est longue, presque interminable, si l’un songe à régler sa pendule sur le
ciel. Il n’y a pas lieu de se le cacher, s’avoue-t-il à lui-même, mais c’est un peu dommage de

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s’échiner sur son potager par un temps pareil. Il pose son outil contre la cabane de jardin, se
rappelle qu’il n’a plus de quoi la repeindre, et remonte vers la maison en prenant soin de ne
pas laisser traîner ses bottes sur le gazon duveteux. André arpente le terrain légèrement
incliné, embrasse du regard cette maison qu’il trouve toujours aussi belle et se remémore en
un instant le lent processus de la construction. Son père et ses frères l’avaient aidé pour les
fondations et la charpente de la toiture, mais ce qu’il y avait entre les deux il l’avait bâti seul,
à la sueur de ses soirées, de ses samedis, de ses dimanches et de ses vacances. Cette maison
avait vu grandir ses enfants, mourir ses parents, avait abrité bien des fêtes de Noël et
d’anniversaires, avait essuyé moult orages, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.
Alors qu’il remonte la dernière bosse de gazon, dirigeant ses pas vers le garage pour
s’y déchausser, il voit défiler devant ses yeux tous les incidents, petits ou grands, bons ou
mauvais, qui ont jalonné sa vie. Il y pense à la vitesse de la lumière, s’attarde sur tel
événement, sur tel moment grave, sur telle image. Ce qu’il voit n’est parfois pas plaisant,
aussi grimace-t-il comme s’il sentait de nouveau la douleur de ces instants.
Arrivé dans le garage, une botte défaite, il sent le froid du ciment à travers sa
chaussette ; il regarde le rectangle lumineux que constitue l’entrée du garage, avec sa porte
relevée et son allée goudronnée pour la voiture. Ce rectangle lumineux, une fraction de
seconde, il le voit bleu. Il sent le coin de ses yeux s’irriter, piquer ; il sent ses poumons se
remplir d’air, se bloquer, puis se relâcher dans un long soupir. Chose pratiquement inconnue
pour lui, il a comme une envie de pleurer mais quelque chose en lui l’interdit. Plusieurs
vagues ardentes ainsi se succèdent et soulèvent sa poitrine. Plusieurs fois, il sent les larmes
prêtes à jaillir, mais quelque chose en lui tient bon. Plusieurs fois. Mais contre son gré trop
d’images se bousculent, le harcèlent en rémanence : les larmes finissent par voir le jour et
perlent en fines gouttelettes le long de ses joues. Il croit qu’il regrette, et avant même que les
mots ne se forment distinctement dans son esprit, ils sortent et font vibrer l’air chaud : «Si je
le pouvais, je souhaiterais réparer mes erreurs.»

Pauline
Strawberry Fields Forever bruit sourdement dans le petit appartement ; c’est une de
ses chansons préférées, mais elle ne l’entend pas. Elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux
arrêter de lire et se concentrer sur son exposé raté, mais ce n’est pas le moment, elle veut au
moins terminer son chapitre de Cœur des ténèbres. Elle fait défiler les pages entre ses doigts
et trouve la fin dudit chapitre – l’avant-dernier – huit pages plus loin. C’est une édition bon
marché, la reliure a tenu le choc. Ce n’est pas la première fois qu’elle le lit, mais c’est la
première fois, it seems, qu’elle le comprend. Soupirant légèrement, Pauline reprend sa lecture,
se coupant totalement du monde extérieur afin d’aller plus intensément au cœur du livre, dans
l’omphalos – le nombril – du livre. Ce que Pauline ne voit pas en cet instant, n’a pas vu en
allant à la fac plus tôt dans la matinée ou en ouvrant les fenêtres à son retour, c’est ce ciel
céruléen qui sert d’écrin à ce soleil que l’on ne voit pas, ce Râ tout-puissant et invisible. Ou
peut-être est-ce l’inverse. Elle ne voit pas non plus les rideaux danser au gré du zéphyr
invisible, dont nous ne voyons jamais que les infinies conséquences. Elle n’a plus comme
autre notion du temps que les battements muets de son cœur, que son horloge biologique,
circadienne.
Ces huit pages, une douzaine de minutes de lecture tout au plus, lui paraissent
néanmoins réverbérer une certaine forme d’éternité, comme si le cœur des ténèbres était en
dehors du temps physiologique, physique, au plus profond de l’homme, comme un battement
de tambour au beau milieu de la jungle, par une nuit sans étoiles.
Elle pose le livre sur la table de chevet puis s’étire en bâillant bruyamment. Il peut être
midi passé, mais elle a tout le temps de revoir les erreurs de l’exposé qu’elle a donné un peu

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plus tôt devant une horde de tarés. Immédiatement, elle se corrige : ce ne sont pas tous des
tarés – certains sont plus brillants qu’elle – sauf qu’elle est une véritable imbécile doublée
d’une idiote intelligente, stricto sensu dirait un de ses amis. Pauline n’avait pas eu envie de
passer devant ce jury face auquel elle se savait condamnée par contumace par avance. C’est
cela, l’univers de la fac, lui avait dit ce même ami. Elle avait eu beau plaider en sa faveur
auprès du prof, celui-ci n’avait rien voulu savoir, et justement d’ailleurs : pourquoi aurait-elle
droit à un traitement de faveur et pas les autres ?
Dépitée, Pauline s’assoie sur le bord du lit et réprime un autre bâillement. Il faut
trouver une source de motivation, et vite, se dit-elle. Elle passe plusieurs secondes assise
ainsi, immobile, mais elle n’en trouve aucune ; pourtant, elle se lève, comme mue par des fils
invisibles tirés d’en haut, ou par une volonté sans raison que l’on ne trouve que dans les
livres. Tous ses gestes sont automatiques : reborder le lit, se rhabiller, se recoiffer, oublier de
mettre du maquillage. Durant tout ce temps, Pauline sent une boule se frayer un passage dans
son ventre. Le bâton d’encens qu’elle vient d’allumer n’y fait rien, ni son thé froid aux herbes
médicinales grecques. Bien sûr, elle sait que c’est du stress, elle en a presque l’habitude
maintenant. Cette maudite boule se promène partout depuis ce matin, ressentie on and off,
comme si elle avait élu domicile dans son corps, finit-elle par penser. Elle connaît la nature du
petit mal qui la ronge, elle sait pourquoi elle s’est réfugiée, il y a très longtemps, dans les
livres : parce qu’elle n’aime pas sa vie insipide, elle n’aime pas les gens qui l’entourent. Elle
ne sait pas très bien ce qu’elle veut, si ce n’est qu’on la laisse tranquille, d’où l’appartement
alors qu’elle pourrait très bien habiter chez ses parents à une quarantaine de kilomètres d’ici,
et faire les allers-retours.
Elle aimerait qu’on lui laisse assez d’espace pour s’exprimer, pour bouger, pour
respirer, peut-être même au détriment d’autres personnes ; elle a peur du confinement, de
l’entassement, de la promiscuité suffocante qu’elle ressent comme un besoin, une nécessité
chez l’homme. Elle n’en veut pas à la terre entière bien sûr, pourtant elle a bien une certaine
réserve, une certaine colère qu’elle n’a pu tourner que vers son père, cet homme casanier qui a
peur du dehors, du monde au-delà de la clôture de sa maison, de son prochain qu’il ne
reconnaît pas comme différent. Cet homme qui ne sait s’exprimer autrement que par des
silences, elle le hait et le fuit, faute de pouvoir le comprendre. Elle tente de se socialiser alors
que lui se renferme, elle tente de s’exprimer alors qu’il se tait. Elle n’a pas peur du commun
des mortels, seulement de l’autre qui pourrait être elle. Mais il semble que depuis qu’elle a
quitté le foyer, elle ne s'épanouit pas comme elle le voudrait, elle cherche moins la compagnie
des autres, et cette ressemblance avec son père la répugne, la fait douter de sa véritable nature.
Alors elle se fait violence, sort avec ses amis, fume des joints et…c’est somme toute
une sobre vie que Pauline mène, et elle en a parfaitement conscience, mais elle l’a choisie.
Elle n’aime pas le quotidien qui va avec la poursuite de la vie, quotidien dans lequel son père
trouve sa sécurité et son réconfort – elle veut vivre un quotidien qui ne serait pas ennuyeux et
dans lequel elle pourrait, enfin, être elle-même sans être gênée par les autres. Les livres sont
pour elle un succédané, un placebo à sa vie misérable, et bien qu’elle se jette à corps perdu
dedans, elle sait qu’elle se cache la vérité : elle voudrait être exceptionnelle, irremplaçable
aux yeux du monde et à ses yeux : tout l’inverse de son père et de sa vie misérable. Vivre le
quotidien des héros de roman. Elle a écrit des histoires dont elle était l’héroïne toujours
heureuse, l’aventurière intrépide parcourant le monde et ses aventures sans jamais fermer les
paupières, mais vanité tout n’est que vanité: elle ne pouvait se résoudre à y croire.
Pauline s’assied devant son exposé gribouillé de rouge, ce sont les erreurs – ses erreurs
d’appréciation, de jugement. Elle aime le sujet pourtant, les Romantiques anglais l’ont
toujours passionnée, surtout Wordsworth et Keats, mais elle n’avait su se mettre à la tâche
plus tôt – pas pur fainéantise, elle l’admet – et le temps qu’elle s’aperçoive de son erreur, il
était trop tard. Le temps ne s’allonge pas pour nous autres humains. Elle s’est ridiculisée, ce

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matin ; devant un jury entier de tarés et d’étudiants à la fois intelligents et misérablement
bêtes. Elle est même passée pour la pire des connes, s’avoue-t-elle en posant son front dans la
paume de ses mains, alors qu’en cours elle avait toujours quelque chose à ajouter à ce que
disait le prof. La pire des connes. Pauline pleure. Elle n’aime pas se dire qu’elle est conne en
sachant qu’elle a raison. Cependant, elle n’avait rien fait pour prouver le contraire…si
seulement elle savait ce qui l’attendait plus tard, ce qu’elle ferait de sa vie, elle marcherait
plus sereinement sur sa route. Mais elle ne sait pas, rien, son futur ne se dessine plus comme
avant quand, petite, elle disait qu’elle deviendrait infirmière ou institutrice ; devant ses yeux
embués de larmes, elle n’arrive pas à tracer son chemin, il y a trop de brouillard autour d’elle.
Il faut arrêter de penser à des choses pareilles, se dit-elle. Elle essuie ses larmes du
revers de la main. Ce n’est qu’à cet instant, qu’enfin, en détournant le regard, elle le voit. Elle
a tourné la tête au dehors, sans raison apparente. Elle voit ce ciel bleu que l’on ne rencontre
que dans les romans, épuré de tout nuage, dénué d’oiseaux ou de ces longues traînes que
laissent les avions à leur suite, où devrait trôner un orbe scintillant et majestueux, et bien que
le soleil reste imperceptible, elle ne s’en étonne guère. Elle ne peut soutenir l’éclat de l’astre
bleu et ferme les yeux un instant, peut-être même moins. C’est ainsi que se forme son souhait,
comme si, pendant tout ce temps, il s’était dissimulé en elle, près de son larynx, en attendant
le moment propice, et c’est ainsi qu’elle le formule: «Je voudrais savoir.»

Thomas
Thomas arrive devant chez lui, sonne à la porte pour que sa mère lui ouvre. Il se
demande pourquoi sa mère ne lui fait pas confiance au point de lui confier les clefs de la
maison, juste pour le midi, quand il rentre. Il attend sur le perron, l’oreille collée à la fente de
la boîte aux lettres pour entendre ce pas qu’il reconnaîtrait entre mille.

Pierre
« _ J’aimerai bien, pour une fois, me souvenir de mes rêves.»

André
Il se débarrasse lentement de l’autre botte, titube et s’appuie contre le mur avec son
épaule. Les parpaings sont froids comme le sol. Sa chemise frôle le mur qui s’effrite. Il ne se
rappelle plus quand il a pleuré pour la dernière fois, ou peut-être ne veut-il pas se le rappeler,
sous-entend la petite voix qui se tait aussitôt. Il a beau fermer les yeux, le rectangle bleu
lumineux de l’entrée du garage reste obstinément collé contre sa rétine. Il a chaud. Il se
ressaisit du mieux qu’il peut, tâtonne, trouve enfin la poignée de la porte de communication et
rentre dans le couloir. Sans y penser, ses pieds enfilent les chaussons, il titube, parvient à
maintenir son équilibre grâce aux murs qui paraissent s’enfuir à son approche. La cuisine est
trop loin, immensément loin, la cuisine est une jungle inaccessible aux abords de la source du
Congo.
Il chancelle, se retient au chambranle d’une porte, il ne sait pas laquelle, sûrement
celle de la salle de bain. La salle de bain, le havre de paix dans cette marée de sensations
étranges. Il ne voit plus rien, semble sur le seuil d’un endroit qu’il ne connaît pas et qu’il
craint, s’agenouille, sent le froid – un froid insupportable – le froid qui lui gèle l’esprit, les
sens, qui remonte le long de ses jambes et qui lui vrille les tympans, bientôt il ne sent plus le
froid, il ne sent que le vide sous ses pieds, croit-il. André reprend son souffle qu’il n’a pas
senti se couper, ouvre les yeux, découvre cet endroit qu’il connaît pourtant.

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Agenouillé sur le sol et encore inconscient d’y être, il passe la main sur son visage –
geste coutumier dans les moments de perplexité ou de crise – contemple le creux de sa main
et s’étonne presque de ne pas y voir son visage décollé et flasque et, presque sans bouger,
saisit d’une main qui n’est pas la sienne la pomme de douche et s’arrose la tête copieusement.
La réaction de son corps, de ses sens, est immédiate : un cri de surprise, teinté d’effroi, retentit
comme un coup de feu dans la salle de bain : les murs se redressent, la cuisine ne semble tout
à coup plus aussi loin que le Congo, la marée des sensations s’est retirée.
Les cheveux dégoulinant, il se relève. Les gouttes suintent dans son cou, son dos ;
André s’interroge sur les raisons de son malaise, le premier, le tout premier. Il n’a pas encore
cinquante ans, que diable. Il va devoir se ressaisir, se sécher les cheveux avant que sa femme
ne rentre et ne s’inquiète, alors qu’il n’y a pas de quoi. Bien sûr qu’il n’y a pas de quoi
s’inquiéter. Il a simplement besoin de repos, le pluvieux mois d’avril ne l’avait pas préparé à
ce déluge de lumière bleue et de chaleur. Voilà la raison. Il devrait faire attention les
prochains jours. Aucune raison de s’alarmer donc. Il irait s’allonger un peu après déjeuner.

Olivier
L’image bleue sur sa rétine a pratiquement disparu lorsque, aux pieds du perron, il
sonne à la porte. Il n’a pas le temps de retirer son doigt de la sonnette que la porte s’ouvre à la
volée. Devant lui se tient son père. Olivier est tellement éberlué par cette présence inattendue
qu’il reste coi. Son père le regarde quelques instants, puis lui demande ce qu’il attend pour
entrer. Il ne sait que répondre, voilà des mois qu’il n’a pas vu son père. Mais il fait ce qu’on
lui dit et entre. Tout son empressement, son enthousiasme à l’idée de revoir son frère s’est
envolé, remisé dans un coin dans l’ombre de sa tête. Il ne sait pas pourquoi au juste, mais il
pense au petit Thomas. Le matin même, encore, il lui avait flanqué une petite rouste, au nain,
et il ne voulait toujours pas se joindre à sa bande. Il avait pourtant peur de lui, une frousse qui
le faisait courir terriblement vite, mais il refusait l’honneur et la protection que lui, Raquin,
qui défiait la pionne le midi, voire la CPE en fin de journée quand il avait bien les nerfs, lui
offrait. Il ne savait pas non plus pourquoi il tenait tellement à ce que ce nabot fasse partie de
son escorte, mais il sentait que si le nain grandissait un peu, ils ne seraient pas si différents
que ça l’un de l’autre.
Il pose son sac sur le carrelage de l’entrée, perçoit la présence de son père derrière lui,
se retourne et dépose un rapide baiser sur chacune de ces joues qui, il l’avait presque oublié,
semblent demeurer perpétuellement glabres. Il a satisfait son père qui dirige ses pas brusques
jusque dans la cuisine, reprend sa discussion avec sa femme. Seul, dans le long couloir percé
de plusieurs portes se terminant sur un escalier en colimaçon, il se rend compte qu’il se
conduit comme un imbécile. Il défait ses chaussures, enfile ses chaussons usés et entre à son
tour dans la cuisine envahie de lumière.

Alice
Alice rêve.

Pierre
La fraîcheur dans l’église est presque insoutenable, chaque longue minute amène son
cortège de frissons et de chair de poule ; les poils sur ses avant-bras sont continuellement
redressés en une parodie de terreur. Dehors, les rayons bleus du ciel, visibles dans
l’encadrement de la porte en bois massif, l’invitent à sortir se réchauffer doucement à leurs

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feux ; cependant, ceux qui filtrent au travers des vitraux multicolores l’enchante et le presse
de rester, malgré le froid.
Il aime les églises par-dessus tous les autres édifices érigés de main d’homme: c’est
celui qui marie le plus subtilement le sacré et l’humain, celui qui a la grâce ou sobre ou
fastueuse, celui qui, à un moment donné de l’histoire, a su rassembler des génies, des artistes,
des hommes pour élever l’œuvre à la sueur de leur front, au mépris de la gravité. Parfois au
mépris des hommes-mêmes. Architecte par vocation et expert-assureur par nécessité, il voit
les prouesses et les faiblesses, si minimes soient-elles. Pierre concède qu’on trouve
majoritairement plus de prouesses dans les églises, et rarement, très rarement, d’erreurs – qui
ne sont en générale pas entièrement dues à l’architecte et à ses ouvriers, mais à une
reconstruction ou à un réaménagement dans un autre style. Depuis toujours il aime les vieilles
pierres, les vieux bâtiments qui, lorsqu’on en franchit le seuil, sont tellement beaux que
l’émotion vous noue la gorge et vous tire les larmes des yeux. Il n’en est pas de même avec
cette église, ou du moins pas vue de l’extérieur. A première vue, en sortant de sa voiture,
Pierre avait estimé cette église de campagne au XIVème siècle, mais elle avait un léger
quelque chose d’ancien qui l’avait attiré. Une construction sobre, voire austère : une tour, au
toit à quatre pans recouvert d’ardoise surplombant le transept dont les bras, minces et trapus,
s’élèvent aux deux tiers pour venir frôler le bord de la toiture en double bâtière de la nef, en
tuile de terre cuite, portant une flèche octogonale – le clocher – en ardoise.
Quelques tombes reposent en silence autour du chevet à cinq pans ; deux concessions
de construction récentes, début du siècle sans aucun doute, se tiennent sur un carré d’herbe
tondue de part et d’autre de la façade occidentale. Le corps de l’église est massif, presque
replet compte tenu de sa longueur, une trentaine de mètres tout au plus, ce qui lui donne un
aspect ramassé, comme si elle avait surgi d’un bloc du sol.
Il ne s’est pas donné la peine de compulser la plaque avec les détails concernant la
bâtisse, il préfère constater par lui-même. Il a simplement saisi le nom : église St-Etienne.
L’église Saint- Etienne de Dorceau. Deux heures de route l’avait amené dans l’Orne afin
d’établir un devis pour une société de produits laitiers – leur laiterie, vétuste et sur le point
d’être rénovée – avait complètement brûlé dans la nuit, à la suite d’un court-circuit dans la
boîte de dérivation, selon les pompiers. Quarante-huit heures qu’il était là, à dormir à l’hôtel,
à travailler avec les pompiers, à éviter les colonnes de fumée âcre qui prenaient à la gorge, à
guetter les quelques braises ravivées par les tourbillons de vent, à tousser à chaque volute de
cendres que ses pas soulevaient. Il avait dû se couvrir le visage de son mouchoir et enjamber
les cadavres raides et calcinés – encore fumants – de plusieurs vaches avant de pouvoir
dresser un premier bilan – lourd, très lourd. Il avait finalement quitté le couple de fermiers en
pleurs – lui était au bord de la nausée depuis deux jours – et avait décidé de se changer les
idées avant de rentrer. Il voulait voir de plus près cette église dont on ne voyait que le clocher
de la route. Et maintenant il se trouve devant et il pense à son fils qui vient de naître et qu’il
n’a pas encore vu. Il se souvient qu’on lui a demandé de sortir, il se souvient qu’il
soupçonnait quelque chose mais que l’infirmière l’avait rassuré en lui disant que c’était
uniquement par mesure d’hygiène. Et puis on l’avait bipé. À l’hôpital on lui avait dit que tout
allait bien. Il ne resterait pas longtemps dans l’église, puis rentrerait au plus vite.
Le portail, enserré de voussures et surmonté d’une rose à huit lobes aux lignes
dépouillées, est de bonne facture mais très simple dans sa réalisation et dans sa capacité
d’ornementation. Pas même un narthex. Pierre se demande ce qu’un chevalier en quête d’un
abri pour la nuit se dirait, en son for intérieur, en voyant une si modeste invitation au repos.
Mais il n’est pas chevalier, il est expert-assureur, et tout expert-assureur de son siècle se doit
de ne pas se faire chevalier d’un autre. Il ne doit servir aucune cause, politique ou religieuse,
car ce n’est pas de la littérature : nous parlons de pierre, de mortier, de bois, de verre, de fer et
de la maîtrise momentanée, peut-être heureuse, de chacun – et conjointement – de ces

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éléments. Parfois, aussi, nous parlons de sang à défaut de mortier. Par la suite l’église sert une
cause, mais il faut bien faire la différence entre la Maison de Dieu, ceux qui en ont l’usage et
ceux qui la construisent.
Il se dit apolitique et agnostique, mais il sait également que chaque homme possède
une part cachée à lui-même. Il croit aussi que cette sombre région de l’âme est directement
liée à celle des rêves, que les rêves en sont l’expression à la conscience. Toutes ces pensées
volent dans son esprit alors qu’il franchit, presque à contrecœur, le seuil de la petite église.

Pauline
Elle ne regarde pas son exposé, n’en revient toujours pas d’avoir paru aussi stupide.
Néanmoins, le ciel bleu l’apaise. Jamais elle n’a vu de ciel aussi bleu, aussi attirant. A tout
moment, il lui semble que le ciel va s’ouvrir, et que de la fente du firmament une main
gigantesque et pâle se tendra vers elle, paume ouverte et doigts déployés en une frange
majestueuse. Et qu’elle saisirait cette main. Elle sait que derrière le voile aveuglant de la
lumière se dresse le cosmos, sombre et infini, constellé d’étoiles, de nébuleuses, de galaxies
inexplorées et inexplorables, de trous noirs où tout se décompose et disparaît, où tout devient
néant pour les siècles des siècles. Mais l’énigme éternelle de la création s’érige tel un
obélisque dont le temps aurait effacé les votives inscriptions, une énigme aussi insondable,
aussi inintelligible, aussi imprévisiblement perfide que les eaux troubles du Congo.
Debout dans sa cuisine où chaque objet renvoie la teinte bleutée de la lumière, elle
veut savoir ce qui se cache derrière le cœur des ténèbres de l’univers. Elle pense soudain à sa
mère qui doit être en ce moment sur le marché aux fleurs, à hésiter sur tel ou tel bouquet qui
conviendrait mieux à l’occasion de ce soir ; peut-être que, si elle se dépêche, elle peut l’y
rejoindre. Ses yeux cherchent l’horloge : elle a une heure pour manger et aller au collège
pionner les petits morveux. Trop juste, étant donné qu’il lui reste le dernier chapitre à lire.
Tant pis, elle lui parlerait ce soir, à l’anniversaire de son père. Elle réprime une moue de
dégoût à l’idée de devoir assumer, une demi-journée de plus, ses fonctions de pionne dans ce
collège de bourges. Nerveusement, elle rassemble ses affaires et ses esprits.

Thomas
Il décolle son oreille du bois de la porte et regarde une dernière fois ce ciel qui le
fascine et qu’il redoute pour une raison x ou y, x étant l’absence d’oiseaux, de nuages et, si
l’on n’y prend pas gare, de soleil, et y étant le caractère oppressant ou plutôt la sensation
d’écrasement que l’on ressent comme lorsqu’on regarde les flèches de la cathédrale et que les
nuages passant là-haut vous donne l’impression qu’elles vont vous tomber dessus. Il a même
du mal à détacher ses yeux du spectacle magnifique ; il a pourtant hâte de rentrer à l’abri sous
le toit, à l’intérieur des murs de sa maison. Il en oublie même que, quelques minutes plus tôt,
il a souhaité faire rire avec chacun de ses mots.

André
André regarde Jeanne garer la voiture devant le portail, envisageant ainsi de repartir
plus tard cet après-midi. Elle n’est pas non plus accompagnée de leur fille quand elle rentre,
une composition florale reposant mollement dans le creux de son bras. Soudain André se sent
seul, abandonné ; il aurait aimé voir sa fille qui le fuit. Debout devant la fenêtre de la cuisine,
il contemple avec mélancolie l’orbe bleu chatoyant suspendu à son zénith. A cet instant, s’il
fermait les yeux, il verrait le cours sinueux d’un long fleuve brun serpenter dans une forêt
vierge fardée d’incantations secrètes, il verrait d’étroites barques affronter les méandres

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fourbes dans lesquels reposent les squelettes d’aventuriers aux noms depuis longtemps
oubliés, il verrait une voix s’élever dans l’air dense et moite et danser parmi des esprits vieux
de dix mille ans au rythme mesuré d’un tambour de guerre. Mais il ne ferme pas les yeux, il
affronte en sourcillant à peine les rais brûlant du ciel, apparemment sans se souvenir qu’il y
ait jamais eu de soleil.
Il entend la porte d’entrée s’ouvrir et sa femme l’appeler. Il sait que sa femme
s’appelle Jeanne mais, pendant un court instant, il ne s’en souvient plus. Il détache ses yeux
meurtris du disque bleu et, à bout de souffle une fois de plus, il passe sa main sur son visage
aux traits tirés. André fait quelques pas dans la cuisine en direction de la porte mais les forces
lui manquent, l’effort à fournir est trop grand. Il tire bruyamment une chaise vers lui et
s’assoit pesamment dessus. De nouveau, il passe sa main sur son visage. Son cœur bat la
chamade, comme s’il avait fui pendant des heures dans une jungle hostile. Sa femme, les bras
chargés de fleurs et de courses, entre dans la cuisine le sourire aux lèvres. Ce sourire
s’évanouit aussitôt qu’elle voit André assis, amorphe, vieilli de centaines d’années en
quelques heures, ressemblant à ces statues indiennes qui lui faisaient toujours froid dans le
dos lorsqu’elle voyait un reportage à la télévision. Elle se rend compte que son mari ne s’est
pas aperçu de sa présence car elle l’entend murmurer, mais seules des bribes effilochées
dénuées de sens lui parviennent.

Pierre
L’intérieur contraste tellement avec l’extérieur qu’il en est abasourdi. La fraîcheur est
prenante, pénètre par chaque ouverture de sa chemise. Il fait sombre aussi. Ce qui le frappe le
plus est le fait que l’intérieur semble proportionnellement plus grand que ce que l’extérieur
laisse présager. Une série de six piliers soutient une voûte en moellons située à une dizaine de
mètres à peine du sol carrelé. Les piliers sont ronds, énormes et paraissent s’enfoncer
profondément dans les carreaux usés du sol et de la voûte de l’église ; la voûte est constituée
de petites pierres finement taillées dans lesquelles Pierre croit voir un ordre obscur. Le niveau
du sol est inégal, comme si en dessous le calcaire s’était effondré, emportant avec lui le
fondement de l’église.
Alors que ses yeux s’accoutument à la pénombre, cette idée s’échappe. Il avance le
long de la nef, par le vaisseau central, en direction du chœur à la croisée du transept. Les
vitraux laissent filtrer une lumière douce et immobile dans l’église désertée, mais pour
l’instant Pierre ne voit rien d’autre que l’omphalos et croit sentir les larmes humecter ses yeux
alors qu’elles coulent déjà le long de ses joues. De prime abord, il a du réviser son jugement
et replacer la construction de l’église au XIIème siècle, étant donné l’emplacement des piliers,
leurs formes, la voûte en berceau rudimentaire mais magnifiquement exécutée, la taille du
chœur et des bas-côtés. Mais l’omphalos, l’omphalos ! Il tient un exemple rare d’omphalos
invisible à l’œil nu, un de ceux que seul l’œil aguerri de l’architecte ne peut que percevoir tant
il fait partie intégrante de l’église, de l’air même stagnant dans l’église.
Pierre lève les yeux car il ne les croit pas, mais au-dessus du chœur une voûte sur
croisée d’ogives entaille le dôme intérieur de la tour. Il se sent vaciller dans le défilé coloré
des éclairs des vitraux, se retourne vers le portail et dans un maelström de clair et d’obscur
tombe lourdement sur le sol, inconscient.

André
Jeanne, amuïe par la peur, s’est effondrée aux pieds inertes d’André, implorant du
regard un visage statufié par une puissance sibylline et implacable. Jeanne voit les lèvres
bouger, se contracter parfois dans un rictus de douleur qu’elle connaît bien, se relâcher dans

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une alarmante apathie, se crisper autour de mots qui n’en passent pas le seuil. Ces lèvres
qu’elle a maintes fois embrassées et réconfortées, aujourd’hui Jeanne les implorent d’une
prière répétée, la seule qui lui soit venue à l’esprit.
À cette seconde, André lui semble dans un autre monde, un monde qu’elle ne
comprend pas et auquel elle n’a pas accès ; un monde rempli de danger, de huttes obscures
comme en Inde, de fleuves sacrés qui engloutissent tout une fois par an, d’hommes noirs, de
femmes noires, d’enfants noirs comme l’ébène et qui se déplacent comme des taches sinistres
dans la nuit. Elle veut ramener celui qu’elle aime, avec qui les souffrances sont d’ordinaire
partagées, de cette contrée qu’elle n’a jamais vue si ce n’est par les images furtives et
bourbeuses et vert sombre de la télévision et bien en deçà de l’affreuse réalité. Cette contrée
pour elle est l’enfer, les sauvages cannibales qui rôdent dans ses entrailles abominables sont
des diables ; les fleuves sacrés qui naissent de son sein putride sont des styxs, des fleuves d’où
les crocodiles et les fauves bondissent à la gorge des pèlerins venus absurdement prêcher la
parole de l’Évangile, les forêts immenses et impénétrables desquelles personne ne ressort sont
des tombeaux vivants qui s’agrippent à vos chevilles, peuplées de bêtes de la géhenne qui se
repaissent d’ombre et de cadavres : ces forêts sont des enfers à elles seules.
Jeanne se ressaisit brusquement. Elle secoue la tête comme pour chasser ces mauvaises
pensées, ces pensées absurdes ; elle appelle son mari, presse ses paumes contre ses genoux,
tire sur son bleu de travail taché ça et là par de l’eau de javel, crie. André cligne des yeux
alors qu’il sort de sa torpeur, scrute le visage tourmenté de sa femme à ses pieds. Le couple se
relève d’un seul mouvement et s’étreint.

Alice
Le temps semble s’être arrêté dans la chambre d’Alice. Son corps immobile, dont le
drap propre dessine les contours tout aussi inertes, ressemble à un gisant dans une cathédrale
de lumière. Le cathéter est obstinément planté dans le revers de la main, la perfusion goutte-à-
goutte résolument, sans un bruit. Le vent est tombé, les rideaux sont figés comme des
colonnes doriques que l’épreuve du temps n’auraient pas affecté. Elle est seule dans la
chambre : ni patient, ni infirmière, ni parent, ni bébé. Elle ne dort plus mais ne veut pas se
réveiller maintenant. Elle veut prendre son temps et savourer les derniers limbes de son rêve.
Alice a hérité de sa grand-mère une incroyable mémoire pour les rêves et les souvenirs.
Comme elle, Alice se souvient chaque matin du ou des rêves de la nuit avec une précision
stupéfiante, revivant généralement le rêve tout en se le racontant. De la même manière, elle se
souvient de chacun de ses cauchemars, mais ceux-là elle met toujours un point d’honneur à
les oublier.
Elle se demande l’heure qu’il est. Il n’a pas d’horloge. Et sa montre n’est pas sur la
table de chevet. Quel jour est-on? Elle ne sait pas. Elle se rend à l’évidence qu'elle a envie,
non, besoin de retrouver ces gardes fous sans lesquels elle ne sent plus aucune vie possible, et
ce besoin si intense devient irrépressible et se mue en angoisse et la contraint à se réveiller en
sursaut et à appeler une infirmière.

Olivier
S’arrêtant un instant dans l’embrasure de la porte, il saisit avec vélocité une poussière
qui flottait négligemment dans le rayon de lumière incliné qui parcourt la cuisine dans toute sa
longueur. Le grain de poussière est à présent à lui ; mais il lui rend sa liberté car il est bon et
magnanime avec ceux qu’il a vaincu. Aussitôt Olivier regrette de l’avoir relâché : il ressent
une très grande solitude envahir son ventre comme s’il n’avait pas mangé depuis des lustres,
une solitude presque insensée, à la mesure de la poussière.

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Thomas
La porte s’ouvre et Thomas se précipite dans les bras de sa mère qui l’embrasse. Elle
n’est pas habituée à ce qu’il fasse cela en rentrant de l’école, mais le laisse faire. Elle caresse
ses cheveux ébouriffés par le vent et pense, le sourire aux lèvres, que Thomas est encore,
grâce à un sursis qu’elle n’espérait pas, son petit garçon, encore pour quelques temps. Thomas
se dégage de l’étreinte de sa mère qu’il trouve à présent trop longue et dénoue ses lacets
tandis que sa mère retourne s’occuper du repas dans la cuisine. Il sait qu’il va devoir retourner
à l’école cette après-midi, mais comme il affectionne les repas du midi avec sa mère, il se
dépêche toujours pour rentrer le plus rapidement possible.
Son sac posé, les chaussons aux pieds, il entre dans la cuisine d’où s’échappe des
odeurs de poisson. Intérieurement, il peste contre Raquin et sa bande qui lui ont fait perdre de
précieuses minutes, mais maintenant qu’il est là il en profite, et ce qui aurait pu devenir une
humeur maussade à un autre moment tombe dans l’oubli. Il s’assoit sur la chaise qui lui est
réservée, mais il déteste cette chaise, ou plutôt le réhausseur posé dessus. La table est
soigneusement disposée pour occuper l’unique rayon oblique de lumière qui transperce la
fenêtre. Les couverts en inox brillent de mille feux. Thomas joue avec cet effet rutilant
inattendu puis, à la question de sa mère, commence à narrer le récit de sa demi-journée.

Le rêve de Pierre
Un champ de blé qui s’étend à l’horizon, de chaque côté, de toutes parts. Le vent bruit
parmi les épis arrivés à maturation. Pour autant qu’il sache, le champ de blé peut très bien
dépasser les limites de l’horizon car c’est son horizon, la limite de son champ de vision. Le
champ est magnifique et, aussi étrange que cela puisse lui paraître, miroite. Il n’a pas besoin
de lever la tête pour voir que le ciel au-dessus de lui est bleu, aussi bleu et aussi dénuagé
qu’un ciel peut l’être. Le blond doré du blé exacerbe le bleu ciel du ciel. Il se rend compte que
le blond doré du blé ne fait pas qu’exacerber le bleu du ciel, il l’arrondit également. Du point
de vue de Pierre, le monde est presque parfaitement elliptique. La ligne d’horizon, jamais
interrompue, est courbe en tous points de sa circonférence. Le bleu au-dessus de lui forme un
dôme monumental. Le ciel, il veut dire. Le ciel au-dessus de lui forme un dôme monumental.
La ligne d’horizon, qui sépare le blond doré du bleu, n’est gâchée par aucune nuance,
aucun dégradé, la coupure est nette, comme tranchée au sabre par un habile samouraï. Ce
paysage aux coruscantes couleurs laisse Pierre rêveur. L’impalpable brise fait courber les épis
de blé qui bruissent comme les bâtons de pluie dans les pays d’Afrique. Hormis cette douce
mélodie, le silence est parfait. Le même silence que dans les cathédrales ou les églises, les
dimanches à la tombée des soirs d’automne. Il est dans une église, la plus petite et en même
temps la plus vaste de tous les temps, église aux piliers d’air, à la nef de vent, à la coupole et
aux vitraux de bleu – de ciel – une église sans portes ni extérieur. Quant à lui, le seul visiteur
de cette église, pour l’instant, érigé telles les imposantes statues des Dieux égyptiens,
immobile comme Bouddha, il observe ce qui aurait pu être un tableau avec les yeux d’un
homme qui rêve. Pierre vit son rêve car il veut s’en souvenir à son réveil, car qui ne connaît
pas ses rêves ne se connaît pas vraiment lui-même. La coque d’une huître ne donne que peu
d’informations à l’observateur, pourtant celui qui cherche va ouvrir la coque et ouvrir les
yeux.
Mais, se dit-il, rêvant, chercher n’apporte pas de réponse, c’est trouver qui répond aux
questions. Le chercheur reste observateur jusqu’à ce qu’il trouve : à partir de ce moment-là, il
devient découvreur, et découvrir est la plus belle chose qui soit sur terre. Partir à la découverte
des paysages et des objets de ses rêves est la plus grande conquête personnelle que Pierre ait

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jamais entrepris, et il compte bien la mener à son terme le plus poussé, en découvrir jusqu’au
plus intime secret dans le recoin le plus reculé, le plus obscur, le plus dangereux. Derrière tous
ces admirables desseins, la convoitise l’anime, car son but ultime, inavoué, est bien entendu la
possible découverte de lui-même.
Depuis le jour où il a fait la découverte personnelle que la forme d’une église rappelle
celle du Christ agonisant sur la croix, il passe la plupart de son temps sur le terrain à chercher
dans le chœur des églises, situé non loin de l’omphalos d’un homme Vitruvien, car le cœur est
le siège des passions, l’écrin de l’âme, le moteur premier de cette mystérieuse machine qu’est
l’homme. A la différence près que ses rêves – et il s’en souvient brusquement, des années de
rêves surgissant de nulle part – figurent de vastes paysages sans limites visibles ou alors des
lieux si étroits qu’il se sent étouffer et où il lui est impossible de trouver quelque cœur que ce
soit. Faut-il chercher ailleurs ?
Entouré par ce champ de blé sans fin, écrasé par ce ciel bleu ciel désoleillé, Pierre
pleure parce qu’il ne s’est jamais senti aussi à l’étroit que dans cette grande étendue de blond
doré, sous cette infaillible voûte. Il pleure amèrement parce que sa conduite le déçoit. Il ferme
les yeux, puis prend une profonde inspiration. Il expire lentement, jusqu’à se sentir vide. Prêt.
Immobile jusqu’alors, Pierre décide de partir explorer ce pays aux allures d’infini et avance
d’un pas vers ce qu’il croit être «en avant». Il sent aussitôt son pied achopper contre quelque
chose, ne peut s’empêcher de trébucher – en une fraction de seconde tourne son regard vers la
motte de terre qui sourd du sol inégal – et tombe comme un arbre qu'on abat. Sa tête heurte
non pas le sol durci par l’air sec, ni une autre motte de terre, mais une pierre.

Pauline
Pauline, sentant le temps battre à tout rompre dans sa poitrine, retourne dans sa
chambre et reprend son livre. Elle marche jusqu’à la chambre submergée de lumière, défait la
couette du lit et s’allonge dessus, sur la moquette, directement dans le faisceau éclatant. De
ses doigts fébriles, elle caresse les pages restantes, la fin de l’histoire, la fin du mystère ; le
livre s’ouvre et l’histoire reprend son cours. Elle s’arrête aussitôt, l’histoire entre ses doigts en
suspens, et se demande ce qui arrivera lorsque la lumière deviendra opaque. Un ciel bleu
comme aujourd’hui resterait-il aussi bleu, aussi visible ? Il est heureux que la lumière soit
transparente, se dit-elle. Mais est-elle vraiment transparente ? Elle fronce les sourcils. Plus
tard. Le cours de l’histoire, interrompu l’espace d’une seconde comme une rivière
immobilisée par un barrage de fortune, reprend avec plus de force.

Alice
L’infirmière ne tarde pas à venir. Un pan de sa blouse est taché sur l’ourlet, et la
couleur de la tache est indistincte, mais sombre, sombrement sombre, sans le moindre doute.
Alice a les yeux rivés sur la tache, elle ne voit pas autre chose, et reste confondue lorsque
l’infirmière lui demande la raison de son appel. Elle bredouille faiblement, balaye du regard le
sol aux pieds du lit comme si la réponse pouvait s’y trouver, puis se décide à affronter le
regard inquiet de l’infirmière à la tache sombrement sombre. Elle s’est déplacée à côté d’elle,
en un instant, glissant sur le sol presque, prend son poignet et le tâte, à la recherche de son
pouls. Alice se sent rougir, s’excuse, mais la dame blanche ne l’entend pas, concentrée sur les
pulsations sourdes et sur sa montre. Alors, Alice se souvient. Alice pense à son cœur et d’une
voix éteinte demande l’heure, puis le jour, puis la date. Elle reste stupéfaite. Elle n’aurait
passé ici que quelques heures seulement – deux jours – alors qu’il lui semble y avoir séjourné
une éternité ? Elle reste silencieuse, les bras ballants, les pensées fusent dans sa tête.

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L’infirmière à la tache sombre lui dit que, comme elle semble réveillée, elle va trouver
le médecin de garde pour qu’il lui parle. Mais Alice n’entend pas. Elle vient d’avoir un avant-
goût de l’éternité et ne semble pas satisfaite. Elle pense aux Champs Élysées, aux champs de
roseaux, au Paradis et elle sent un bouleversement dans son cœur ; elle sent un pincement au
milieu de son ventre et se demande pourquoi l’éternité est si longue et si laborieuse, pourquoi
peines, souffrances et inquiétudes sont toujours ses hôtes. La porte s’ouvre sur le médecin de
garde et sur l’infirmière à la tache. Le médecin est dégarni sur les tempes et le haut du crâne ;
elle ne voit pas son nom sur sa poitrine. Il lui parle mais elle ne comprend pas. Ses lèvres
muettes bougent, elles sont fines, découvrent deux rangées de petites dents serrées. Il est aux
pieds du lit, consulte attentivement des feuilles où apparaissent des courbes et des chiffres et
des lignes d’écritures hâtives, il fait parfois la moue, mais il lève la tête, hausse les sourcils et
sourit. Il s’approche d’elle, s’assoit sur le bord du lit, met sa main libre dans la sienne – celle
qui est piquée du cathéter reste immobile, amorphe.
«Comment allez-vous, Alice ?» Il sourit toujours.
_ Bien, je pense. J’ai dormi beaucoup, mais apparemment pas autant que je ne le
pensais.
_ Ce sont des effets connus de la péridurale ; l’accumulation de stress vous a fait
perdre la notion du temps ou du monde autour de vous. Vous souvenez-vous que votre mari
était présent au début de votre accouchement ?
_ Oui, ment-elle.
_ Il n’est pas revenu parce que son cabinet l’a appelé pour une urgence. Il a appelé
plusieurs fois, mais nous lui avons répondu que vous dormiez. Il sera de retour bientôt, ce soir
peut-être. » Alice rougit. Elle a oublié son mari, le père de son enfant. Elle n’a pas eu une
seule pensée pour lui. Elle tourne la tête pour que le médecin ne la voie pas rougir, vers la
fenêtre.
« Il fait beau ; tous les enfants doivent être dehors.
_ Oui, » dit-il en forçant son sourire imperceptiblement, « il fait très beau, et l’air est
doux. Alice, il faut m’écouter attentivement à présent. Vous avez subi une césarienne, vous en
rappelez-vous ? (Alice acquiesce de la tête) Bien. Vous souvenez-vous de la péridurale ?
(Alice répète son geste, le médecin prend une inspiration) Alice, il n’y a pas à tourner autour
du pot : votre enfant est au plus mal. Être arrivé à terme ne signifie pas que tout va bien,
même si dans notre cas, bien sûr, c’est un avantage.
_ Qu’y a-t-il ? » lance Alice, les larmes aux yeux. Elle sait, se doute de.
« Le cordon ombilical s’est enroulé autour de son cou, et la position de siège ne jouait
pas en notre faveur. La césarienne nous a évité beaucoup de mauvaises surprises, cependant
votre fils a subi plus de lésions que nous le supposions : nous l’avons mis sous couveuse car il
est très faible. » Le médecin se trouble, les yeux d’Alice sont remplis de larmes. Ses traits se
déforment en un rictus affreux. La douleur, la douleur est là, palpable, sans fard, nue, vicieuse
et abominable. Le médecin se rapproche d’Alice, la prend dans ses bras. La perfusion
cliquette, chaque cliquetis agressant l'ouïe. Il caresse ses cheveux d’une main tremblante. Il
murmure à son oreille que son mari ne sait rien encore, il lui répète qu’il a été appelé pour une
urgence, sur un gros sinistre, mais qu’il va revenir ; que la vie continue, qu’ils sont jeunes
encore. Mais Alice est inconsolable. A travers ses pleurs et ses hoquets de désespoir, elle
demande si son enfant a des chances de rester en vie.
« Alice, je ne vais pas vous mentir. Votre enfant est très, très faible. Nous ne savons
pas encore quelles sont l’étendue et la gravité de ses lésions au cerveau. Il ne peut pas respirer
sans la machine. » Il s’arrête un instant, il ne veut pas pleurer. Il n’a jamais pleuré en vingt
ans de pratique, même si, plus d’une fois, il s’est retrouvé dans cette situation. Néanmoins, il
lui semble qu’aujourd’hui, avec ce ciel bleu envoûtant, la situation est particulièrement
difficile à supporter. Il a toujours compatis à la douleur, il ne supporte pas de voir quelqu’un

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souffrir, mais l’éthique de son métier voudrait qu’il ne s’implique pas autant, qu'il ne laisse
pas l'affect troubler sa perspective. Qu’il n’embrasse pas les patients. Mais il n’en a cure, de
l’éthique.
« Alice, vous et votre mari êtes ses parents, vous lui avez donné vie : c’est à vous de
nous dire ce que nous devons faire. » Il sent l’étreinte de la jeune femme se serrer un peu plus.
Elle veut le voir. Elle veut voir son mari. Elle veut voir son fils, elle l’aime. Le médecin
réprime un sanglot.
« Très bien, Alice, nous allons prévenir votre mari et vous irez voir votre enfant
lorsqu’il sera là…Je dois y aller, Alice, mais n’hésitez pas à appeler une infirmière si vous ne
vous sentez pas bien – médicalement, bien sûr (les muscles de ses mâchoires se contractent
sous la fine peau) – il n’y a aucun remède pour le cœur brisé, j’en suis le premier navré. » Il se
dégage des bras d’Alice qui soudain l’encombrent, se lève et sort de la chambre à grandes
enjambées. Il ne veut pas voir la tristesse sur son visage. Il ne veut pas voir la question que ses
yeux doivent lancer à toute la chambre, à l’infirmière qui est restée, à chaque objet, au ciel
intensément bleu dehors, à son dos, LA question qu’il connaît si bien et qu’il exècre :
« pourquoi ? »

André
Il ne desserre pas son étreinte d’un pouce ; il peut sentir le cœur de sa femme battre à
travers sa propre poitrine. Il a recouvré assez de force et de ses esprits pour se tenir debout
sans être pris de vertiges. La lumière du ciel dessine un trapèze tronqué sur le carrelage de la
cuisine ; au loin dans la salle de séjour une fenêtre ouverte accueille à volets ouverts le vent
qui amène ses précieux pollens. Telle une statue digne de Pygmalion, le couple se dresse,
pétrifié. Puis lentement, en pleurant posément, dans le creux de l’oreille de Jeanne, André
chuchote son rêve.

Olivier
Ses parents sont assis à la table sur laquelle sont posés, à la va-vite, quatre couverts.
Son frère est attendu. Sa mère ne pleure pas, lui dit que son père va l’emmener au collège en
voiture, comme ça il peut rester plus longtemps et profiter de la famille au complet. Ce à quoi
son père ajoute, un sourire strict aux lèvres, qu’il n’y a pas de quoi se presser vu qu’il va
rester quelques jours. Olivier espère que son propre sourire ne trahit rien de son anxiété, mais
exprime plutôt une certaine forme de joie. Son père semble satisfait car il tourne la tête vers sa
femme et lui caresse le bras. Ils discutent de son frère mais il n’écoute pas car il lui semble
entendre des bruits de pas dans l’escalier. Oui, c’est bien cette démarche traînante ! Olivier
sort en trombe de la cuisine et voit son frère debout dans le couloir trempé de lumière. Celui-
ci tient un objet sans forme dans ses mains ramenées en coupole. Olivier regarde son frère lui
sourire et, poussé par un instinct qu’il ne cherche pas à comprendre, se jette au cou de celui
qu’il voudrait être. Celui-ci répond de manière plus tempérée à ce débordement de joie, une
des raisons étant qu’il porte dans ses mains un objet à ses yeux précieux.
Olivier sent les larmes venir mais il se retient du mieux qu’il peut pour ne pas gêner
son frère. Il n’est pas habitué à pleurer ; même lorsqu’il reçoit un mauvais coup d’un Première
ou d’un Terminale il ne pleure pas. Il plie mais ne rompt pas, comme un jour son frère lui a
dit, visiblement fier de cette démonstration de volonté toute masculine. Cependant ils savent
tous deux que la séparation a été longue – quatre mois pour être exacte. Alors ils profitent de
ce moment de solitude pour s’apaiser mutuellement du regard avant de rejoindre leurs parents
assis dans la cuisine. Le père d’Olivier est officier dans la marine, ce qui explique ses
absences prolongées, et l’enfant, depuis un certain temps déjà, le considère au mieux comme

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quelqu’un d’austère et de rigoureux, au pire comme un de ces élèves perpétuellement absents
mais qu'on continue à nommer lors de l'appel.
Le courant passe mieux entre lui et son garçon le plus âgé, car il a rejoint lui aussi les
rangs de la marine. De cet exemple il tire une fierté paternelle et humaine incommensurable,
trouvant par là même une justification à sa propre existence de marin, à sa propre condition
d’homme dévoué corps et âme à sa patrie, à sa propre condition de père – son propre père
avait été dans la marine et avait tout naturellement suivi les pas de son père. Son fils aîné a
choisi de devenir sous-marinier, le contact avec la mer étant bien entendu légèrement
différent, mais l’appel est le même, théorise-t-il. La mer appelle, la patrie appelle, le sang
appelle, la justice appelle. Seul son deuxième et dernier fils n’a pas répondu à cette vocation –
pas encore peut-être – néanmoins il émet des doutes quant à un probable revirement de sa
part, car il ne voit pas en lui la moindre once du marin. Un marin en reconnaît toujours un
autre, même en civil.
Dans ce monde impitoyable où les hommes se font la guerre entre eux, portés par la
mer, c’est cette dernière qui décide toujours du sort des batailles, du sort des hommes qu’elle
porte. Aucun navire, aucun homme n’est assez puissant pour affronter et vaincre la furie
maritime – on peut tout au plus lui survivre, en étant marqué au fer rouge, jusqu’à sa mort, par
sa sainte majesté reine des flots – car oui, la mer est noble. Un marin naît sur, dans ou près de,
la mer, vit au gré de ses vagues et n’apprécie la terre que parce qu’il sait qu’il rejoindra son
noble berceau ondin.
Son fils ne ressent pas ces choses quand il tente de les lui expliquer ; peut-être fera-t-il
un bon officier dans le corps de terre. Il se rend compte qu’il n’aurait pas du accepter ce poste
en Afrique – cause de ses si longues absences – car sa femme l’a trop choyé, trop couvé. Il ne
l’en blâme pas plus que cela, car il a choisi sa femme justement parce qu’elle avait cet instinct
maternel, mais c’était son devoir à lui d’initier ses fils aux rigueurs de la vie, et en cela il avait
échoué avec le dernier. Il n’avait pas encore de regrets parce qu’il avait des projets pour ce
fils tronqué des devoirs envers la mer et la patrie, grâce notamment à ses nombreuses relations
au sein de l’Armée, et ses projets, il comptait bien sur cette semaine de permission pour les lui
annoncer. Il allait redresser son fils, ainsi que son erreur.
C’est à cela qu’il pense quand il voit ses deux garçons, si différents de visage et de
caractère, s’installer à table. Lui et son fils ont immédiatement, automatiquement, arrangés les
couverts devant eux, pas sa femme ni son fils. Des choses vont changer. C’est une belle
journée pour que les choses changent. Le bleu du ciel quelque part l’apaise, et d’autre part le
fait languir pour un ciel chargé de massifs nuages noirs striés d’éclairs, balayés par des
bourrasques faisant tanguer dangereusement le navire, pour un ciel si agité, si sombre et si
profond qu’il se confond avec la mer en dessous.

Pauline
Kurtz vient d’expirer son dernier râle et Pauline pense au ciel bleu au-dessus de lui,
aux flots boueux en dessous de lui, aux confins de la cabine, à Marlow qui n’est pas à ses
côtés, aux bruits du bateau qui résonnent dans la petite cabine, à l’atmosphère sinistre
ondoyant à ses aises, à l’homme noir annonciateur de sa mort. La quête vient de prendre fin,
pourtant il reste des pages. Plusieurs. Pauline ne saurait dire combien, mais assez pour que le
mystère pèse un peu plus sur sa poitrine.

Thomas
Thomas arpente les rues de la ville d’un pas pressé : il est en retard. Ce n’est pas qu’il
habite loin, mais il reste toujours trop longtemps avec sa mère le midi. Ce midi-ci ne fait pas

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exception. Pourtant il ressent une gêne à l’intérieur de lui : sa mère a conservé un sourire
radieux tout au long du repas, alors qu’elle arborait toujours un sourire triste. Peut-être est-ce
le beau temps et le ciel bleu. Il ne reproche pas à sa mère d’être triste. Lui et son père ne
savent plus comment lui remonter le moral depuis que sa mère est morte, il y a quelques mois
de cela. Mais aujourd’hui est peut-être un grand jour, peut-être que sa mère a enfin accepté de
faire la paix. Il sourit à cette pensée, mais il court à présent : les cloches de la cathédrale toute
proche – il peut voir les deux flèches triomphales se dresser, seules, dans l’azur du ciel –
retentissent. Les grilles de l’école sont en vues ; il voit Raquin le mécréant passer leur seuil,
suivi de près par une des pionnes : il n’est pas si en retard. Comme d’habitude, il passe près
des groupes de sa classe sans se faire remarquer, il semble même que les autres exilés ne
veulent pas le voir, trop occupés à se renfermer sur eux-mêmes. Thomas marche la tête
légèrement baissée, ses yeux fixant à la volée chaque gravier, chaque aspérité sur le sol – dans
le coin de son œil, il voit Raquin un peu plus loin, en retrait – puis bouscule un sixième qui
tient le ballon de foot sous un bras. Thomas ne le dépasse que de quelques centimètres, mais
pour lui, cela suffit. « Dégage, » lui lance-t-il, venimeux. L’autre ricane. Thomas soupire en
haussant les épaules, affligé par la bêtise de l’avorton. Il se demande s’il était comme ça en
sixième.

Alice
L’infirmière est dans la chambre d’une autre patiente, et elle s’attendrit au spectacle de
mère et enfant faisant connaissance après neuf mois d’attente, séparés mais complices. Alice,
elle, est en état de choc depuis le départ un peu précipité du médecin ; il n’est pas retourné la
voir, même s’il est venu plusieurs fois demander de ses nouvelles. La dame blanche voudrait
avoir des paroles réconfortantes mais elle n’en a pas, car elle-même n’a su se rassurer. Elle se
demande pourquoi ces choses-là arrivent, car malgré les explications que la médecine
moderne peut proposer, toutes logiques et certainement vraies, il y a quelque chose
d’inexplicable dans la fatalité. Dieu dispose toujours, semble-t-il. Comment éviter qu’un
enfant se retourne au moment fatidique, s’enroulant dans le même mouvement avec le cordon
ombilical, s’interdisant sa propre naissance ? Certains voient en ce geste une sorte de suicide
raisonné par l’instinct, d’autres la marque du destin inéluctable. Les médecins penchent pour
la plupart vers la deuxième hypothèse, même s’ils n’utilisent pas le mot « destin », même s’ils
n’en parlent qu’entre eux, faisant montre d’une honte certaine pour cette zone d’ombre dans
leur savoir. L’infirmière admet sa propre ignorance sur le sujet et préfère vaquer à ses
occupations loin de la chambre d’Alice. Pourtant, dans quelques minutes, son mari arrivera,
car il a téléphoné il y a presque une heure déjà, et alors elle devra retourner au chevet de cette
mère privée de son enfant, une parmi d'autres.

Alexandre
« C’est comme si je buvais le ciel bleu au-dessus de moi, comme quand Michel-Ange
a peint le plafond de la Chapelle Sixtine ; on dirait un plafond peint par un prodige aux mains
divines. C’est comme si j’étais dans une cathédrale d’air, comme si l’herbe au-dessous de moi
n’existait que par mon imagination. Si je pouvais m’envoler comme un oiseau et échapper à
ma condition humaine, je le ferai. Il ne doit rien y avoir de plus exaltant que de plonger dans
ce bleu et de s’y perdre, de s’y fondre. Le soleil est là mais il n’est pas là, car je ne veux pas
qu’il soit là, alors il disparaît à ma vue et laisse ce ciel sans tache. Le soleil n’est pas Dieu, car
c’est bien le soleil, c’est bien Râ qui orne le ciel, et pas le contraire. On dépeint plus souvent
le soleil comme emblème de Dieu ou d’un dieu parce que nous sommes dans l’incapacité la
plus concrète de peindre un ciel aussi bleu. Nous n’avons pas la couleur dans notre vaste

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palette, c’est un bleu ciel comme beaucoup ont tenté, en vain, de reproduire. Mais une
imitation ne trompe pas, les copies sont toujours trop pâles ou trop foncées, le juste milieu
n’est pas intelligible parce que le juste milieu est l’apanage de Dieu seulement, et parce que
nous sommes humains et faillibles. Un ciel dénuagé et désoleillé. Si seulement je pouvais
voler comme un oiseau…mais j’ai peur de mes propres souhaits. Il n’y a qu’à regarder où cela
a mené les plus grands. Un génie exauce un de nos souhaits et hop ! nous voilà réduits en
esclavage par notre condition d’homme, par nos désirs qui tendent irrémédiablement vers
l’excès, vers ce que nous ne sommes pas censés savoir, avoir, voir, vers la connaissance de
l’inconnu et de l’infini et des choses sacrées, vers nous-même.» Alexandre se retourne et
contemple les brins d’herbe près de son visage. Il se dit qu’il y a un microcosme, un espace
quasi-infini dans cette terre, voire dans chaque brin d’herbe, et que c’est remarquable ; il peut
faire les mêmes remarques concernant le monde marin qui est, si cela est possible, plus grand
et plus majestueux encore ; cependant aucun de ces deux royaumes, aussi microcosmiques
soient-ils, ne peut rivaliser avec le microcosme macrocosmique du ciel. Il sait que quand il
regarde les étoiles, il regarde le ciel d’il y a six milliards d’années ou quelque chose comme
ça, que le ciel tel qu’il le voit est autre, peut-être même est-il mort. Mais ni le temps ni
l’espace n’ont de prise sur le ciel, c’est ce qu’il comprend lorsqu’il s’étend sur le dos, un
genou relevé et une main soutenant sa tête, et regarde de nouveau le ciel bleu ciel. D’ailleurs,
de grands oiseaux blancs évoluent dans ce – non, ce n’est là qu’un mirage, car le ciel n’est
qu’un désert et ses reflets d’évanescents parhélies. » Alexandre se dit qu’il n’y a rien à espérer
de tels cieux que d’aphéliques mirages, car cette voûte est…trop près, écrasante, suffocante.
Le ciel bleu ciel commence à tourner, d’abord doucement, puis plus rapidement, puis le ciel
bleu ciel spirale autour du bleu du ciel bleu ciel et telles des hélices bleues le ciel s’enroule et
le ciel bleu ciel bleuie et devient noir parce qu’Alexandre s’est évanoui.

Il passe plusieurs heures ainsi, étendu de tout son long dans l’herbe.

« Eh ! » une voix braille. « Eh ! Faut pas être sur les pelouses ! Eh ! Vous êtes sourd
ou quoi ! Je vous dis de déguerpir avant que je vous colle une prune ! »

Alexandre sort de sa torpeur avec la nausée et une migraine « dans le quart supéro-
externe » de son crâne, diagnostique-t-il intérieurement. Le vieillard vocifère dans ses oreilles
de ficher le camp. Il porte une moustache et une barbe, d’une blancheur dérangeante, qui pend
jusqu’à son nombril. Il postillonne à tout va. Sous sa casquette de serge marron, son visage
cramoisi et déformé par la colère aurait été drôle à voir dans d’autres circonstances, mais
Alexandre n’a pas le cœur d'imaginer ces circonstances. Ce maudit ciel bleu ciel l’a rendu
malade. Ou est-ce le soleil. Le soleil est derrière son dos alors qu’il remonte péniblement le
coteau, et pour autant qu’il s'en souvienne, le soleil a la couleur du ciel. Il aurait dû aller au
travail aujourd’hui, mais le ciel bleu ciel l’en a empêché. Il faut qu’il arrête de dire ciel bleu
ciel. Le ciel l’irrite, comme si le monde faisait face à une pupille colossale. Il regarde sa
montre : elle s’est arrêtée à deux heures moins cinq. La trotteuse palpite sur sa seconde,
comme si quelque perfide main retenait son avancée. Il n’a pas envie de demander au vieillard
qui ronchonne derrière lui l’heure exacte.
Le ciel l’a rendu fou, lui aussi. Alexandre se dit que dans le pire des cas il ne doit pas
être plus de trois heures. Le vieillard le dépasse alors qu’il sort du terrain herbeux, lui jette un
regard empli de haine, pestant contre les jeunes d’aujourd’hui et s’évanouit dans un bosquet
tout proche, aussi mystérieusement qu’il est apparu. Il essaie de voir le vieillard entre les
arbres mais il n’entend aucun bruit de pas sur le gravier, aucun grommellement : le vieillard
s’est volatilisé. Il se demande s’il n’est pas sujet à une hallucination, toutefois ses pensées
s’arrêtent là-dessus car il se plie en deux : une pointe de côté s’élance dans sa poitrine. La

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douleur est insoutenable, il vomit sur le gravier gris du chemin. Sa tête le fait souffrir le
martyr, des points blancs dansent devant ses yeux. Il déteste la douleur, la souffrance. Souffrir
pour lui est un calvaire innommable. Il tente de se redresser mais c’est comme s’il avait une
barre de fer dans son ventre qui déchirerait ses chairs s’il se levait, alors il s’assoit à même le
sol, en prenant soin d’éviter la flaque nauséabonde de sa souffrance. Son estomac émet
d’étranges bruits de révolte, de mutinerie. Son corps entier semble se battre contre quelque
corps étranger. Il se tâte l’abdomen, entend des gargouillis et pressent avec une certaine
appréhension d'autres vomissements.
Il est certain que le ciel bleu ou le soleil dissimulé derrière le voile du ciel a quelque
chose à voir avec tout cela. Son front est trempé de sueur. Il est loin de chez lui, pourtant il va
falloir qu’il rentre. Il cherche un moyen de se calmer, de se débarrasser de ces oppressions
que le tiraillent. Mais son cerveau s’embrouille et il n’a plus qu’une seule chose en tête pour
apaiser les crampes, les nausées : a, préfixe privatif – lex, loi – andros, homme. Préfixe
privatif, loi, homme. Sans, loi, homme. Ces trois syllabes flottent en ritournelle pour mieux se
concentrer dans un océan de bleu qu’il exècre à présent, s’emmêlent, se font et se défont; il se
lève, titube et arpente en zigzaguant le long chemin hors du parc. Il s’éloigne bientôt et
disparaît derrière un arbre. Il est difficile, avec la distance, de voir si c’est un chêne ou un
érable. Le ciel omphalique derrière lui est resté intensément bleu, et inonde la ville de son
éclatante lumière.

Alice
La porte s’ouvre, mais Alice n’en a rien à faire. Elle est en train de maudire le bleu du
ciel bleu qui, dans le grand rectangle de la fenêtre, est devenu un œil qui ne pleure pas, un œil
qui la fixe, qui la juge et qui l’accuse. Face à son juge bleu elle pleure et, à court d’arguments,
l’envoie au diable. Elle sent une main lui caresser les cheveux et reconnaît instinctivement son
mari. Elle se retourne et aussitôt l’œil n'est plus qu'un mauvais souvenir. Le visage fatigué de
Pierre l’emplit de courage, mais elle se rappelle les raisons de sa si longue absence. Elle sait
intuitivement que c’était grave, qu’il y a eu des morts, qu’il a dû affronter le feu et les cendres
qu’il déteste tant. Il se penche vers elle et l’étreint. Il lui dit à l’oreille qu’il est là maintenant ;
que son chef lui a donné un congé ; qu’il s’excuse mais qu’il avait fait son possible pour
arriver au plus tôt ; qu’ils doivent aller voir leur fils à présent ; et que oui, il sait.
Alice desserre son étreinte, essuie ses larmes du revers de la main, prend son mouchoir
en papier et se mouche doucement, une fois. L’infirmière a fait le tour du lit en poussant
quelque chose devant elle – un chariot sûrement – et cache à sa vue le ciel bleu et son bleu si
envoûtant. Rapidement, elle enlève la perfusion. Elle l’aide à s’asseoir dans le lit puis,
lentement, péniblement, à prendre place dans ce qui s’avère être un fauteuil roulant. Le nœud
dans sa gorge ne s’est toujours pas relâché, et Alice ne sait plus très bien ce qu’elle veut faire.
Elle se laisse guider.

Thomas
La cour est trop bruyante pour lui, et du préau il ne pourrait pas voir le ciel. Beaucoup
de nez sont tournés vers le bleu du ciel, mais il a la sensation que celui-ci lui appartient, bien
qu’il n’ait aucune raison valable à fournir. Il ne veut pas avoir l’air bête et tendre les bras pour
tenter d’en arracher un morceau et le mettre dans sa poche tant l’impression de densité et de
proximité se fait pressente ; la tentation est forte. Thomas dirige ses pas vers son coin favori
pour s’y asseoir, celui que personne n’occupe parce qu’il est tout le temps au soleil. Sauf qu’il
y a quelqu’un aujourd’hui. Fait exprès, un groupe de cinquième joue aux billes juste devant.
Aux billes ! Il pensait que ce jeu n’existait plus. Vraisemblablement, il s’est trompé. La

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cloche sonne et le fait sursauter : il en a oublié d’aller en classe, comme tous les autres. Il
n’est pas du tout en retard, finalement. Les cinquièmes déguerpissent à toute vitesse, le sac en
bandoulière, en faisant la moue.
Thomas les regarde rejoindre les rangs qui se forment rapidement. Il jette un dernier
regard sur son coin qu’il n’a pu occuper. Ses yeux se posent sur une bille laissée là,
abandonnée au triste sort des billes oubliées. Il fait quelques pas et la ramasse. Elle est plus
grosse qu’une bille, mais ce n’est encore pas un calot – dommage, pense-t-il. En revanche,
elle est d’une belle couleur bleue. Il la fait rouler entre son pouce et son index et sent les
petites aspérités à sa surface. Il la tient ainsi en l’air et l’examine d’un œil, jadis expert, devant
le ciel, le meilleur moyen pour jauger la qualité d’une bille. Il laisse échapper un «oh» de
surprise lorsque la bille se confond parfaitement sur le bleu du ciel. Aurait-il arraché un bout
du ciel, comme il avait voulu le faire, il n’aurait pas été aussi bleu que sa bille. Il contemple sa
trouvaille. Il a du mal à exprimer ses impressions : il a l’impression qu’il fait rouler le ciel
bleu entre ses doigts ; il a l’impression de toucher le ciel, d’en avoir dérobé un morceau dur,
concret ; il a l’impression que la voûte au-dessus de lui est en fait un mur peint par le meilleur
peintre de la terre ; il a l’impression, une fois détachée de la sphère bleutée du ciel, que sa
bille est le trésor le plus rare et le plus précieux que sa main ait jamais touché, que main
d’homme ait jamais convoité. D’une main tremblante, il glisse la bille dans la poche de son
pantalon marron et rejoint ses «camarades» de classe.

Pauline
Elle lance le livre à travers la chambre et atterri sur la pile de linge sale. Pourquoi
«The horror! The horror!»? Kurtz le misérable parle-t-il de sa vie, parle-t-il de la rivière sans
nom, de sa situation, de ce qu’il a fait ou vu, des noirs et de leurs coutumes, des blancs
cupides et implacables et symboles du progrès ? Elle croit savoir pourquoi Marlow a menti,
bien qu’elle ne sache pas encore de quels mots revêtir ses intuitions. Elle a lu d’autres romans
de Conrad, mais celui-ci semble tout remettre en question, jusqu’aux fondements mêmes du
roman et de l’expérience humaine. La deuxième de couverture indique «1999» griffonné au
feutre, l’année où elle l’a acheté et où elle l’a lu. Presque quatre ans plus tard, c’est une totale
redécouverte : la première fois, elle avait lu des mots, repéré des groupes de mots formant des
phrases complexes ; elle ne se souvient pas avoir été transcendée par le roman, ni même
qu’elle l’ait aimé. Pourtant cette relecture, que certains préconisent, acquiert une dimension
existentielle.
Pauline gît sur le sol, les bras étendus de chaque côté d’elle, et elle regarde le ciel par
la fenêtre ouverte. Le soleil, s’il reparaît, dans quelques heures, se couchera ; qu’adviendra-t-il
de ce ciel bleu si bleu ? Elle baille mais elle n’a pas sommeil. Le ciel bleu, par quelque magie,
l’attire. Elle l’entendrait presque lui murmurer de suaves invitations à se perdre dans ses
méandres que l’œil nu ne peut percevoir. Mais trop de questions volent dans sa tête. Elle se
relève précipitamment et court à quatre pattes vers le livre. Elle envoie, par-dessus son épaule,
les affaires par brassées derrière elle. Le livre apparaît enfin ; la page de garde est coupée en
deux par le rayon de lumière oblique. Tétanisée, comme foudroyée, elle reste figée. Elle lâche
les quelques affaires restées dans ses bras. Elle sait. Une bourrasque de vent soudaine traverse
la chambre, fait danser les rideaux, balaye ses cheveux ondulés et repart au dehors – et le ciel
au dehors est si bleu et si intense qu’on aurait l’impression que chaque chose en viendrait et y
retournerait. C’est l’impression que lui a donné ce coup de vent ; il est venu et est reparti vers
– dans – le ciel bleu si bleu. Hypnotisée, Pauline ne peut détacher ses yeux de la couverture.
Elle sait. Le temps semble s’allonger, s’étirer à mesure qu’il passe. Sa vue se brouille, se
trouble ; elle sait que si elle tente de se lever, elle va tituber et se faire mal en retombant. Elle
se sent partir doucement, sa gorge se serre. Alors, sagement, obéissante, Pauline s’étend sur la

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couette et ramène ses jambes près de sa poitrine. Voilà une belle revanche de son organisme :
elle n’a pas mangé de toute la journée et son corps, à cause du stress accumulé pour ce foutu
exposé, croit qu’elle recommence ses conneries d’anorexique. Pourquoi n’a-t-elle pas
mangé ? Elle a bien besoin de tomber dans les vapes maintenant. Quelques secondes plus tard,
elle perd connaissance.

Olivier
Olivier est de retour dans la rue de son collège. Comme son père ne se rappelait plus le
chemin et que la rue était à sens unique, il n’avait pu le déposer directement devant.
Néanmoins, il est un peu en avance. Ceux qui sont demi-pensionnaires jouent et crient dans la
cour de graviers gris. Il reste un peu devant les grilles et lève les yeux au ciel. A chacune des
extrémités de la rue s’agitent des formes, des ombres qui rejoignent lassement le temple de la
connaissance. Le vent s’est levé de nouveau, il souffle cependant moins fort que ce matin ;
c’est une brise très légère, presque imperceptible tant les feuilles des bouleaux semblent
immobiles. Puis, tout d’un coup, il entend une respiration insistante juste à côté de lui. Il
sursaute, il lui semble même avoir crié. Mais il n’y a personne. Furtivement, il jette un regard
inquisiteur par-dessus son épaule, mais là encore, rien. Il jure pourtant avoir entendu
quelqu’un respirer dans le creux de son oreille, comme lorsqu’il est sorti de chez lui. Deux
fois qu’il sent quelqu’un par-dessus son épaule. Il n’est pas seul dans cette rue, quelqu’un lui
joue un tour, et il n’aime pas qu’on se paie sa tête.
Le misérable va souffrir, presque autant que lui parce qu’il recommence l’après-midi
avec Anglais. Il déteste l’Anglais, il ne voit aucun intérêt dans cette langue que des barbares
assoiffés de sang ont inventé, que des moines chauves ont utilisé et que des rois et des reines
tyranniques utilisent toujours. Il se demande ce qu’ils vont faire aujourd’hui. Mince, s’il
ferme les yeux, il peut sentir une présence à ses côtés. Quand il les rouvre, il n’y a rien, bien
entendu. Il remet son cartable convenablement sur son dos, parce qu’une des bretelles mord
dans sa peau laissée nue par sa chemise débraillée. Il passe les grilles du collège, pensif. Cette
présence l’a surpris, mais quand il y pense, il ne la considère pas comme dangereuse. Du
moins il pense.
Du regard, il cherche les autres membres de son groupe qu’il se plaît à appeler son
« Cartel », comme il l’a vu en Histoire avec les cartels de la drogue en Colombie et ailleurs,
mais il ne sait plus où. Il ne voit personne qu’il voudrait voir volontiers à ses côtés, alors il
décide de monter directement devant la salle, non pas parce que – et ce serait contraire à son
éthique – il souhaite arriver le premier, mais parce que c’est contraire au règlement. Lui,
Raquin, brave tous les interdits. Et puis, ce ciel bleu l’insupporte. Tout le monde a les yeux
rivés à ce bout d’air stupide et sans intérêt. Il n’aime pas ce que les autres aiment et il s’en
félicite. Il jette un coup d’œil sur la cour et parmi les vagues continues d’élèves criants,
courants, gesticulants, jouant ou absorbés dans d’intenses conversations, il aperçoit le nain,
Thomas-te. Il a une soudaine envie de « s’amuser » un peu, mais un peu plus loin, sur sa
droite, il repère un pion qui fait sa ronde. Un autre patrouille près des toilettes, aucune chance
donc. Il se dit qu’il ne paie rien pour attendre et qu’il le chopera à la sortie, rien ne presse.
Volontairement – pour apaiser le feu de sa colère que la perspective manquée de rosser
le nain a attisé – il passe dans une ronde de minuscules sixièmes, en bouscule quelques-uns
qui tombent mollement à terre, et continue son chemin en écartant les épaules pour dissuader
tout acte de rébellion. La tactique Olivier Raquin. Imparable. Pourtant, il sent bel et bien un
souffle sur sa nuque. Soudain – et la sensation lui fait dresser les cheveux sur la tête – il sent
une main empoigner son épaule et le force à se retourner.

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Le rêve d’André
Il se revoit en jeune officier de la marine, dans la splendeur défraîchie de son
uniforme. Il se tient dans une barque taillée d’un bloc dans un tronc d’arbre noueux dont il ne
reconnaît pas l’essence. La barque tangue sous la houle du fleuve dont les eaux sont brunes
comme la paume des mains des hommes qui pagayent. Il veut accoster mais les hommes ont
peur, plus peur du bord que de lui. Alors du regard, puis à force de menaces, il les contraint à
diriger l’embarcation vers l’intérieur du bras dans lequel ils se trouvent. Il en a assez des
méandres qui lui donnent le tournis. Il n’aime pas le comportement de l’eau, étriquée dans le
lit des fleuves et des rivières, vulgaire dans son étroitesse. L’eau a besoin des vastes
proportions des mers et des océans pour se sentir dans son élément, pour être comme on la
connaît, noble. Et puis que signifie cette couleur brune ? L’eau est pourrie comme le pays,
comme la terre, comme l’air, comme les esprits de tous les gens qui vivent ou viennent ici.
Sous son chapeau de paille son crâne déjà dégarni dégouline de sueur, ses mains sont
moites et dans l’air ambiant plane une torpeur qui ne présage rien de bon. Les hommes parlent
entre eux dans un dialecte qu’il n’arrive pas à interpréter, mais la peur transpire de chacun de
leurs mots. La crainte se lit sur leurs yeux dont la noirceur se détache de l’obscurité de la
pupille. Accroché à sa ceinture, dans une gaine en cuir tanné, André porte un pistolet chargé.
Il a aussi plusieurs balles de réserves dans sa poche de pantalon. Le silence est oppressant ; il
lui semble que ce pays est fait soit de silence, soit de vacarme. D’un autre côté, ici, dans la
jungle, le silence est roi, et le pire des ennemis. Il connaît des hommes, arrivés avec toute leur
tête, qui dans cet enfer ont fini fous à lier à cause du silence. Pour un occidental, le silence est
une chose depuis longtemps oubliée. Le silence est aussi redoutable que les dents des
crocodiles qui se dorent au soleil de l’autre côté de la rive, à une trentaine de mètres d’eux à
peine, mais peut-être pas aussi brutal.
La barque, la pirogue – il ne s’est jamais attardé à la dénomination exacte d’une si
frêle embarcation – bute précautionneusement contre le sable bourbeux du fleuve. Il sent son
cœur battre jusque dans ses tempes humides de sueur ; il ne se rappelle plus exactement le but
d’une telle aventure, sauf qu’il doit trouver quelqu’un. Trouver quelqu’un! Ici, dans ce pays si
éloignée de toute terre bénie par Dieu, trouver quelqu’un. Ici, dans ces terres infestées de
forêts et de barbares assoiffés de sang et de battements de tambours. Ici où les arbres et les
lianes et les bêtes semblent surgis de temps immémoriaux. Ici qui, il n’y avait que quelques
semaines de cela, était encore un là-bas dit avec un ample geste du bras qui découpait l’azur
dans toute sa largeur ; un là-bas qui inspirait fascination et répugnance, luxure et dégoût, qui
signifiait sang et eau et fange. Mais à l’instant où André jeune pose le pied sur la terre ferme,
là-bas devient ici. La présence horrible et tant attendue.
Les hommes tirent la pirogue sur le rivage, prennent lances et arcs et bagages et
s’attroupent apeurés autour du jeune officier avec l’arme. André, rêvant, sait qu’il ne lui reste
qu'une poignée de kilomètres, que quelques milliers de pas – dérisoires dans ces immensités !
– à faire avant de rencontrer celui qu’il doit trouver – et abattre. Ces quelques pas le mènent
dans la forêt, au cœur de la forêt. Il se retourne et ne voit aucune trace de la barque, ni du
rivage, seulement des arbres sur fond d’arbres. Ça et là quelques failles laissent percevoir une
lumière dorée, mais pas les reflets miroitants du fleuve serpentant entre les forêts et les
crocodiles. Dans son exploration panoramique il croise le regard terrifié des hommes noirs qui
l’accompagnent – le servent plutôt, car qui voudrait l’accompagner dans cet enfer alors que
même les autochtones n’y consentent à contrecoeur qu’à la mention du mot « argent » ou
« money » ?
Sur leurs lèvres se dessinent des syllabes, une, peut-être deux ; par-dessous le
sifflement de quelque serpent glissant dans le fouillis des branches en hauteur, il perçoit un
mot : « golum » ou « golom » mais si la barrière de la langue l’empêche de comprendre la
signification du mot, il ne perd rien de la situation. André rêvant sait que l’homme qu’il

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cherche est derrière lui, alors André jeune se retourne. Effectivement, il se tient bien là où il
l’attendait. Mais il y a une différence, et elle est de taille. L’homme qu’il cherche n’est pas un
homme au sens strict du terme, car même si les caractéristiques physiques comme les bras, les
jambes et la tête, restent valides, la taille des membres, gigantesque, et la couleur et la nature
de la peau, en pierre grise, empêchent toute ressemblance. L’être qui lui fait face est énorme,
mesure trois mètres, peut-être plus, et sa corpulence est proportionnelle à sa taille. Il ne
semble pas avoir de peau à proprement parler, et de cela André en est certain car il voit une
poussière granuleuse tomber de chacune de ses articulations à chacun de ses mouvements. Il
n’est constitué que de pierre. Soit. Le visage tourné vers lui est indescriptible, sans réaction ni
sentiments. Il arbore sur le front un signe compliqué, et sous celui-ci deux yeux jaunes et
immenses le scrutent. André rêvant sait que c’est bien celui qu’il doit tuer, même si
l’enveloppe charnelle est différente. Alors André jeune dégaine, vise et tire dans un seul
mouvement qui, lui, n’émet ni grincement ni poussière pierreuse. La balle l’atteint au front,
mais le visage n’arbore aucune surprise, aucune douleur. De sa main titanesque qui aurait pu
emmurer la tête entière d’un homme, il frotte l’endroit où le signe compliqué a laissé place à
un éclat profond. Des grains de pierre tombent sur les feuilles et les débris qui tapissent la
jungle et André se demande si la pierre repousse et si non, quelle est la durée de vie d’un tel
être. Mais il sent quelque chose lui piquer le front. Du plat de la main il écrase vivement ce
qu’il croit être un des nombreux et dangereux moustiques de la région, et c’est sans grand
étonnement qu’il voit une tâche rouge maculer les lignes de sa main. Mais il a senti autre
chose, furtivement. Alors, son cœur battant plus fort encore, recouvrant tous les bruits et les
sifflements de la jungle, il tâte son front et découvre avec stupeur un repli de chair froissée et
un trou béant, de la taille d’une balle. Le géant en face de lui tombe à genoux, le dépasse
encore de deux bonnes têtes, puis s’écroule sur le sol, d’un seul bloc ; sa tête, ressemblant à
un écueil transperçant la mer, gît à ses pieds.
Les indigènes qui l’accompagnent crient, empoignent leurs arcs et criblent la pierre de
flèches qu’il pense être empoisonnées. Les flèches transpercent la pierre sans difficulté,
rougissant le sol brun et les feuilles autour du colosse. André rêvant n’entend plus rien, voit
rouge, sait qu’il va mourir, alors qu’André jeune continue sa vie insouciant du futur,
enfouissant ses remords au-delà de sa conscience. A son tour il tombe à genoux, la jungle ocre
tournoyant autour de lui, confondant les arbres, les hommes noirs, le fleuve brun comme leurs
paumes, les crocodiles assoiffés de battements de tambours et les crocs des barbares en un
atroce maelström. A son tour il s’écroule dans un fracas étouffé par la végétation luxuriante et
abominée, aux côtés de l’être qui n’a pas besoin de tombe. Mais André rêvant ne meurt pas
totalement : il s’éveille, ouvre les paupières comme après des siècles passés dans l’obscurité
la plus parfaite et voit sa femme.

Alice
Alice ne voit pas les couloirs défiler, ne voit pas les portes de l’ascenseur, ni les portes
battantes des différents services, ne voit pas les gens tout de blanc vêtus s’affairer dans toutes
les directions, ne voit pas les noms sur les blouses, ni les regards compatissants le long des
couloirs, elle ne voit pas la main de son mari sur son épaule, ni les autres chambres ni le
moindre morceau de ciel bleu, n'entend pas la conversation des malades, ni les machines ;
aucune fenêtre. Elle ne voit que le silence. Elle s’arrête.

Le rêve de Pauline
Elle voit son ombre sur le sol parsemé d’herbe brûlée et de feuilles aux formes
bizarres. Elle se tient à l’orée d’une forêt immense. Le soleil brille au plus haut du ciel. C’est

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le même ciel qu’elle a quitté un certain temps auparavant. Ce n’est pas sa chambre. Mais cette
pensée s’évanouit aussi soudainement qu’elle est apparue. Il fait horriblement chaud. Elle
entend un faible bourdonnement dans ses oreilles, un vrombissement plutôt. Derrière elle
coule un fleuve qui s’en va serpentant à sa gauche et à sa droite. Ses eaux sont brunes et ne
semblent pas profondes, pourtant au fond des flots quelque chose, un serpent peut-être, se
cache, prêt à bondir. Que cachent les eaux brunes du fleuve inconnu? Il y a peut-être des
crocodiles, ou des caïmans. L’eau lui fait peur, alors elle s’éloigne à reculons. Cependant il
n’y a pas que l’eau qui donne l’illusion d’une activité maléfique, sournoise. L’air vibre, l’air
est vivant. Autour d’elle rien n’est immobile, tout bouge, rampe, glisse, ondoie, vole. La forêt
face à elle est une jungle. Voilà, enfin, quelque chose de nouveau sous le soleil, se dit-elle.
Rebrousser chemin est hors de question à cause du fleuve, il n’y a plus qu’à avancer
droit devant elle. C’est ce qu’elle fait. La forêt se referme promptement derrière ses pas,
derrière chacun de ses pas. Pourtant, Pauline ne panique pas. La chaleur est étouffante, les
arbres sont très rapprochés, et dans cette promiscuité elle découvre des odeurs, des senteurs et
des couleurs dont elle n’a jamais soupçonné l’existence. Outre les multiples nuances et
dégradés de vert, elle voit ça et là des fleurs d’un rouge vif, puis orange ; elle entend des
singes mais ne les voit pas. La jungle regorge d’activité, mais à son passage cette activité
s’arrête net : le silence se fait sur elle, car c’est elle qui n’est pas à sa place, et elle le sait
pertinemment.
Elle remarque que l’ombre de la forêt n’apporte aucune fraîcheur, autant être en plein
soleil et ne pas être tentée par la claustrophobie. Elle s’arrête et hésite. Mais par-dessus son
épaule la vision est la même. Devant, derrière, à gauche, à droite ; même en haut le spectacle
effrayant est le même. Partout il n’y a que lianes, arbres, mousse ; des feuilles de la forme
d’une main d’homme gigantesque, seulement brunes comme le fleuve. Elle perçoit une
certaine activité, éloignée bien que tout autour d’elle : des cris, des sifflements, des
bourdonnements, des tambours. Est-ce un tambour qu’elle croit entendre ou est-ce le cœur de
l’air qui bat ? Ou son propre cœur ? Puis, tout d’un coup, la jungle lui rappelle quelque chose.
Elle se souvient l’avoir vue quelque part, mais où ? Les jungles sont toutes les mêmes, de
Bornéo à Sumatra. Ces noms d'îles inconnues lui sont venus naturellement, pourtant ils
n’évoquent rien pour elle, c’est à peine si elle s’en souvient encore, un instant après les avoir
prononcés.
A chacun de ses pas le tapis de feuilles humides absorbe les éventuels sons qui
pourraient être produits ; à chacun de ses pas la forêt se referme un peu plus ; à chacun de ses
pas elle avance un peu plus loin dans le cœur de la forêt. Par endroits, la végétation n’est pas
aussi dense et laisse pénétrer la lumière jusque sur la mousse aux pieds des arbres millénaires.
Pauline, soucieuse de voir le dehors, se plonge dans le rayon éclatant et lève la tête. La
fulgurance l’aveugle mais elle la tranquillise ; la chaleur y est singulièrement plus douce que
celle dans la jungle. Elle se ressource dans ce bain de lumière, dans cette forêt qui n’a pas de
nom. Elle n’a presque plus peur. Mais elle doit avancer plus avant, rapidement. Pourquoi ?
Elle ne le sait plus, mais elle va s’en souvenir, bientôt.
L’air bat toujours aussi régulièrement, et le silence qui se fait à mesure qu’elle avance
renforce le caractère oppressant des battements. Et si c’était le cœur de la forêt qui battait ? Le
fleuve serait son sang, son lit ses artères, les arbres ses muscles, la faune et la flore les
parasites nécessaires à l’éradication d’éventuels microbes venus de l’extérieur. L’idée lui
plaît. Cependant plus elle avance, et plus les rayons bénéfiques se font rares et plus l’obscurité
se fait profonde et, après un laps de temps indéfini, car elle ne sait plus ce qu’est le temps, se
fait palpable. Les battements se font plus forts, le silence plus épais. Elle ne doit plus être très
loin du cœur maintenant, quoi que maintenant veuille bien signifier. De tous les bruits seul le
sifflement persiste – outre les battements – et de toutes les couleurs le vert foncé et l’ocre
dominent – le vert foncé pour la végétation plus dense et plus proche qui s’accroche à ses

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cheveux et ses vêtements, l’ocre pour le chemin dont la poussière a teinté de manière presque
indélébile la peau de ses pieds nus. Elle se débat avec tout son corps contre l'empiétement des
lianes et de toutes les choses dont elle ne veut pas savoir le nom. Elle se souvient à présent,
elle se rappelle n’avoir qu’une seule idée en tête : savoir ce qui se cache derrière le cœur des
ténèbres.
Elle débouche enfin sur une clairière de taille moyenne, et avec d’amples mouvements
hystériques elle se débarrasse des herbes et de toutes les végétations accrochées à elle. Son
manège dure quelques minutes mais Pauline n’en a pas conscience. Pantelante, assise les
jambes étendues sur le sol poussiéreux, elle sourit à son triomphe. Mais lorsqu’elle relève la
tête face à elle, son sourire s’éteint. Elle se trouve en haut d’une petite colline surplombant le
fleuve – c’est bien le même fleuve brun sinueux, comme si elle pensait avoir changé de pays
durant sa progression dans la jungle – surplombant une grande partie de la forêt qui s’étend à
perte de vue. En contrebas, sur le fleuve, fume un bateau à vapeur sur lequel une poignée
d’hommes s’affairent à embarquer de longs bâtons blancs légèrement recourbés ; ils
ressemblent à des troncs d’arbres dépouillés de leur écorce. Sur le bord se tient un groupe
d’hommes blancs et d’hommes noirs en pleine discussion. A mi-chemin sur la pente de la
colline d’autres hommes et des femmes noires regardent la même scène qu’elle. Ils ne portent
que de maigres pagnes de longues feuilles. Elle peut distinguer le profil de plusieurs
personnes, mais elle ne saurait dire dans quel pays elle se trouve. Pas dans un pays conquis en
tout cas, se dit-elle. Personne ne l’a encore remarquée.
Plus près d’elle se dresse une hutte, en bambous, lui semble-t-elle, entourées de
piquets surmontés d’intrigantes boules noires. La hutte du marabout, sans aucun doute. Une
petite voix à l’intérieur d’elle lui indique que c’est là qu’elle doit chercher, et trouver, le
savoir. Alors, rampant silencieusement sur le sol roussi, depuis des générations confronté à
l’absence de pitié du soleil, elle se dirige vers la hutte. Elle s’arrête un instant pour observer
d’un meilleur angle la scène sur le bateau, sans se soucier du danger de sa situation. Elle se
demande ce qu’elle ferait si une des femmes à quelques pas d’elle se retournait et la voyait, se
précipiterait-elle sur cette dernière pour l’étrangler ? La question s’évanouit et elle continue,
en rampant, vers la hutte. Elle passe bientôt entre deux piquets mais ne s’attarde pas sur eux,
c’est ce qu’il y dans la hutte qui est important. Le vent lui apporte des bribes de la
conversation animée qui se déroule en bas : les esprits sont échauffés, la situation paraît
tendue. Personne ne fait attention à elle. Mais le vent persiste et Pauline tourne la tête : deux
hommes montent la colline. Ils ne semblent pas avoir vu les sauvages retourner dans le sein
noir de la forêt. N’écoutant que la voix de sa conscience, elle se précipite dans la hutte.
Il y règne une obscurité épaisse, sauf à l’endroit où on a maladroitement découpé
l’entrée. Comme si la hutte était fermée et qu’on avait taillé une ouverture à la va-vite pour
laisser respirer celui qui était allongé en son sein. Elle ne peut distinguer que les contours de
ce corps émacié, laissé à l’abandon. Elle voit la poitrine striée de côtes se soulever et
retomber. A chaque instant elle s’attend à ne pas voir cette poitrine se soulever de nouveau.
Mais elle persiste dans son va-et-vient. Elle s’approche. Une odeur pestilentielle agresse ses
sens, mais elle ne recule pas. Cet homme est en train de mourir. Elle s’agenouille près de lui,
mais il ne semble pas en faire grand cas : il continue de la fixer de ses yeux vides de
sentiments. Ses yeux n’ont pas de couleur dans l’obscurité de la hutte, et il n’a pas de
cheveux. Sa tête chauve luit de transpiration. Un faible sifflement s’échappe de sa gorge à
chaque expiration. Il est allongé de tout son long, le genou droit relevé, une main sous la
nuque. Aurait-il été dans cette position sur une pelouse, dans un parc, on aurait pu le croire à
somnoler en plein soleil. Mais, au lieu de cela, il agonise. Elle prend sa main libre, la lui serre
et lui demande pleine d’espoir :

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« Qu’y a-t-il derrière le cœur des ténèbres ? » L’homme fixe ses yeux tremblants dans
les siens, et se décide à parler, et visiblement cela lui coûte beaucoup de ses forces
déclinantes :
« Derrière les ténèbres du cœur ? » Pauline grimace, le râle est insupportable. Elle
secoue la tête et répète sa question. Le mourant est pris de tremblements qui déforment les
traits de son visage, il balbutie quelque chose tantôt dans une langue inconnue, tantôt dans la
langue qu’elle comprend. Ce qu’elle entend n’a pas de sens.
« Qui est mort ? » demande-t-elle. L’homme la regarde de ses yeux perçants, semble
recouvrer ses esprits un instant et lui dit:
« Ce que les papillons cherchent à atteindre, c'est le point noir derrière la lumière, ce
n’est pas la lumière qui les attirent. Nous autres hommes, sommes tellement aveuglés par
cette lumière que nous prenons l’obscurité pour le soleil. Nous ne savons pas que ce que les
papillons cherchent à éviter et ne le peuvent est ce que nous cherchons à découvrir et ne le
pouvons. »
A ces mots, il s’évanouit. La réalité revient avec force : les hommes sont proches
maintenant. Elle entend les bruits feutrés de leurs pas et des fragments de leur conversation.
Elle se réfugie dans le coin le plus sombre de la hutte, le cœur au bord des lèvres. Elle ne
comprend pas ce que cet homme à l'agonie, aux allures de vieillard centenaire ou de momie, a
voulu dire, mais elle y réfléchira plus tard. Les hommes ne viennent pas, mais elle peut
entendre leur voix. Elle se blottit un peu plus dans l’obscurité. Le râle du mourant est encore à
portée d’oreille. Elle a refusé de voir ce qu'il y avait au bout de ces piquets. Elle veut quitter
cet enfer. Les râles se font plus insistants, plus présents. La chaleur dans la hutte est de plus en
plus étouffante. Le rythme obsédant des râles lui donne le vertige ; les râles deviennent
insoutenables pour qui les écoute. Les hommes sont sur le point d’entrer dans la hutte, elle en
est certaine, mais pourquoi n’arrivent-ils pas? Sa tête la fait souffrir, son estomac se révolte.
Puis elle n’entend plus rien, et dans une certaine mesure elle en est soulagée : plus jamais elle
ne veut entendre pareils râles. Plus jamais elle ne veut tenir la main d’un mourant. Elle ne
veut plus savoir, pas à ce prix. Elle ramène ses jambes contre sa poitrine et se réveille.
Elle n’a pas envie d’aller travailler, pas aujourd’hui, pas après ça. Lentement, elle
digère le livre. Elle ne sait pas si elle aime la fin, pas encore. Elle doit y réfléchir. Elle s’est
réveillée lovée au milieu de la couette étendue sur le sol – son sommeil n’a pas pu durer plus
de quelques minutes. Elle ouvre les yeux et par la fenêtre ouverte – le rideau ne danse plus –
contemple le ciel bleu ciel et le hait. Pourquoi la tenter, si c’est pour ne rien lui donner ? Le
livre gît à ses pieds, inerte, quelques-unes de ses pages sont cornées par négligence, d’autres
intentionnellement. Elle se dit que son exposé n’était pas si mal après tout. Elle se dit qu’elle
doit se dépêcher et aller au collège à présent. Elle se dit, allongée sur le sol de sa chambre, les
yeux fixés sur la voûte du ciel, que le bleu ciel du ciel ne mérite pas toute l’attention qu’elle
lui porte. C’est, se dit-elle, tout ce qu’elle sait, pour l’instant.
Elle enfile ses vêtements pour la deuxième fois aujourd’hui, range le livre dans la
bibliothèque, marche rapidement jusqu’à la porte d’entrée et sort. Il fait plus doux que dans sa
chambre, un léger vent balaye quelques feuilles dans la rue. Elle lève la tête, sourit, se met en
marche. Elle croise des écoliers qui, comme elle, sont sur le chemin de l’école, tantôt en
groupes, tantôt seuls. Elle se rappelle alors sa propre enfance, pas si malheureuse que ça,
finalement.
Elle marche en évitant de regarder le ciel, consciente de la lumière bleutée autour
d’elle. Peut-être que plus tard, le soleil se couchant, elle se dira qu’il manquait quelque chose
à ce ciel de mai, mais elle ne s’en étonnera pas.

Pierre

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Il ne sait combien de temps il a passé ainsi à terre. Sa tête le fait souffrir atrocement,
son front porte des égratignures qui, au toucher, semblent assez profondes. La pierre est plus
dure que lui. Il sent un léger courant d’air filtrer au ras du sol, alors il reste couché ; d’ailleurs
il n’est pas sûr de pouvoir se relever. Il n’a pas encore trouvé la force de lever les paupières,
épuisé par l’effort que son bras a du fournir pour tâter la blessure. Il essaye de se remémorer
sa chute mais il fait face à un vide terrible, un vide impossible à combler. Son rêve était bien
étrange. En y réfléchissant, il comprend qu’il se souvient de son rêve dans les moindres
détails ; il sourit ; il est satisfait ; son vœu a été exaucé. Il sent encore la pression de la voûte
au-dessus de lui, mais cela n’a plus d’importance : que lui importe une simple voûte en plein
cintre d'une église que nombres d’architectes, ayant tous en commun une crédulité naïve
inhérente à l’âge où ils vécurent, identifiaient avec la voûte du ciel, reposant sur le même
rapport entre masse et angle ?

Thomas
La montée des escaliers se fait dans le chahut quotidien. Thomas vérifie une fois de
plus si la bille est bien dans sa poche, s’il n’a pas rêvé. Mais ses doigts rencontrent la surface
partiellement lisse et bleue. Il peut sentir le bleu, sa chaleur. Il rentre dans la salle d’Anglais et
s’assoit. [...]
Le cours ne lui a pas semblé si long grâce à son morceau bleu de ciel. Raquin s’est,
une fois n’est pas coutume, fait exclure. Il ne changera pas, lui.
Thomas ramasse ses crayons auxquels il n’a pas touché, les range dans son sac et se
dirige vers le dernier – et aussi son préféré – cours de la journée, Histoire-Géo. Mais une
chose inattendue survient.
« Ça ne va pas, Thomas ? » Le prof est juste devant lui. Plusieurs élèves chuchotent.
« Tu n’as pas ouvert ton cahier de tout le cours. Ça ne te ressemble pas. » Qu’est-ce que le
prof attend pour virer ceux qui restent ? Il ne tient pas à se faire passer un savon devant les
autres. Il doit répondre s’il ne veut pas aggraver son cas.
« Si, si, ça va. » Il n’a pas terminé sa phrase qu’un tonnerre de rire éclate dans la
classe. Les élèves sortent sous l’index tendu du professeur, tout en riant à gorge déployée. Le
professeur lui fait de nouveau face, mais Thomas n’a pas le courage de le regarder. « Qu’est-
ce que j’ai dit de si drôle ? » Contre toutes ses attentes, c’est au tour du professeur de rire
gaiement, comme s’il lui avait raconté la plus drôle de ses histoires – qu’il ne connaissait pas
d’ailleurs. L’enseignant paraît surpris, puis se ressaisit.
« Hem. Ce n’est rien, Thomas, tu peux partir. » Sans demander son reste, et toujours
tête baissée, il traverse la salle puis en passant le seuil, soulagé, tourne la tête et dit au revoir.
Il entend alors un pouffement mal étouffé, mais ne se retourne pas.

Olivier
Il suit docilement la pionne jusqu’au bureau du CPE. Il a eu la frousse de sa vie, mais
maintenant qu’il a pu mettre un mot sur la présence derrière lui, il ne va pas se laisser faire. Il
entre dans le bureau vide, ne s’assied pas, comme la pionne le lui demande. La voix de la
pionne chevrote de colère :
« Mais qu’est-ce que tu as aujourd'hui, Olivier ?
_ J’l’ai pas fait exprès, j’le jure !
_ Je ne te demande pas de te justifier, je te demande de me dire ce qui ne va pas. Tu es
blanc comme un linge, comme si tu avais vu un fantôme.

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_ Y’a rien, m’dame. » En son for intérieur, il sait qu’elle vient de prononcer un mot
qu’il n’aime pas du tout. Ce ne peut être elle, le souffle, parce qu’il l’a senti en repartant de
chez lui, et elle n’habite pas dans son quartier. « Y’a rien du tout. »
_ Alors, dans ce cas, tu vas me dire pourquoi tu as bousculé aussi brutalement ces
petits sixièmes. Tu trouvais ça drôle ?
_ Non.
_ Alors ? Pourquoi ? » Il ne lui dira pas, pourquoi, et elle le sait. Alors, elle fait tomber
le couperet. « Deux heures de colles et je demande un rendez-vous avec tes parents. » Raquin
ne bronche pas, ne sourcille pas. Elle s’attend à une vague de protestations, peut-être même
un gros mot, mais rien ne vient. Elle a presque pitié de lui, à présent, mais il ne faut pas
qu’elle démorde de sa position, cela lui apprendra, depuis le début de l’année que ça dure.
« Tu peux sortir. »
Olivier sort du bureau sans fermer la porte. Il faut qu’il fasse quelque chose pour
montrer sa colère. Il a encaissé la sentence parce qu’il n’y croit pas encore. Toute l’année, il a
plus ou moins réussi à passer au travers des mailles du filet, mais là – ce n'est pas les heures
de colle, de toute façon il ne les fera pas – mais c'est le rendez-vous – le jour où son père
rentre. Il a la haine.

Alice
Derrière la vitre, elle voit la couveuse. Elle veut entrer. Elle est emmenée à l’intérieur
de la pièce. La chaleur la prend à la gorge. Les rideaux sont tirés, ainsi que les stores ; de
minces rais de lumière filtrent de part et d’autre de la fenêtre. Elle pourrait voir le ciel qu’elle
veut tant voir, mais à quoi bon ? Les larmes brouillent sa vue à mesure qu’elle s’approche du
petit corps recroquevillé, à mesure que les tuyaux apparaissent, que les machines se dévoilent.
Débranchée de sa perfusion, elle voudrait qu’il en soit de même pour son garçon. Pierre
s’accroupit à côté d’elle.
« On pourrait presque croire qu’il n’a rien.
_ Je sais, Alice, je sais.
_ Pourquoi?
_ Se poser ce genre de questions n’a jamais rien apporté.
_ Je ne veux pas qu’il meure.
_ Moi non plus, Alice. Mais il souffre. Tu ne veux pas qu’il souffre, n’est-ce pas ?
_ Je veux qu’il vive, c’est tout. Je veux le prendre dans mes bras. Regarde-le, et dis-
moi que tu ne veux pas le prendre dans tes bras.
_ Alice, regarde-moi. » Le ton de Pierre ne souffre aucune ambiguïté. Il pose une main
calleuse sur son genou. « Je veux qu’il vive tout autant que toi. Je veux le serrer dans mes bras
tout autant que toi. Je veux qu’il grandisse et soit heureux. Je veux être son père. Nous
sommes ses parents. Alice, notre enfant souffre. Sans cette machine, il ne pourrait plus
respirer, et ce bip-bip que je déteste autant que toi s’arrêterait, et alors tu voudrais qu’il
recommence. Voudrais-tu qu’on te laisse subir le même sort ? Réponds-moi Alice.
_ Tu sais bien que non, mais je –
_ Alors tu sais ce que nous devons faire.
_ Non, » dit-elle, en se jetant au cou de son mari, « non, je ne veux pas.
_ Alice, je ne veux pas non plus. Mais plus je le regarde et moins je veux qu’il souffre,
moins je veux voir ces machines nous donner de faux espoirs, lui donner de faux espoirs.
Alice, ta sœur va venir ; je l’ai appelée et elle va venir.
_ Je ne veux pas la voir. » Alice pleure. « Mon Dieu, aidez-moi, dit-elle au milieu de
ses sanglots, je veux mon bébé, je veux mon bébé.

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_ Alice, je vais aller chercher le médecin, d’accord ? Ensuite nous déciderons. Il faut
que nous fassions quelque chose, c'est à nous de faire quelque chose, parce qu’il n’y a pas de
miracles. » Pierre se relève et masse un peu son genou ankylosé. Il laisse sa femme en larmes
et affronte le vide du couloir blanc comme la mort. Dans un coin de sa tête, comme pour se
redonner courage, Pierre pense aux paroles du vieux curé à barbe blanche.

André
Le déjeuner et la sieste lui ont fait du bien. Il ne retourne pas jardiner, même si cela
l’embête, mais c’est la seule chose qui a pu convaincre Jeanne de ne pas appeler le médecin. Il
se repose à l’ombre de la véranda, à l’abri des rayons néfastes du ciel, mais néanmoins bien
placé pour admirer son bleu si inhabituel. Jeanne est repartie en courses, bien qu’il n’ait pas
réussi à la persuader de ne pas rentrer plus tôt. Ce n’est qu’un petit coup de soleil, ou un coup
de ciel, rien de bien méchant, lui a-t-il dit. Mais il y a son rêve. Il ne sait pas pourquoi il lui a
raconté ce satané rêve. Il a l’étrange impression que l’attente jusqu’à ce soir va être longue, et
qu’il va faire d’autres rêves. Chienne de vie, se dit-il, pourquoi doit-on vivre de pareilles
choses ?

Pierre
Il se dit qu’il est temps de se lever, car si quelqu’un entre dans l’église et le trouve
ainsi gisant sur le sol, les événements prendront une tournure qu’il ne souhaite pas. Mais, à
son grand désespoir, il est dans l’incapacité de faire quelque mouvement que ce soit. C’est
avec peine qu’il réussit à ouvrir les yeux. Bizarrement, il est à plat ventre, alors qu’il croyait
être allongé sur le dos. Son corps semble totalement anesthésié, insensible aux appels de son
environnement. Il sent pourtant un courant d’air, mais pas le froid du pavé de l’église. Il ne le
sent pas parce qu’il n’y est pas, parce qu’il n’est pas dans l’église. Il est toujours dans le
champ. Donc le ciel sans tache doit être au-dessus de lui et pas le plafond incurvé de l’église.
Il est encore dans son rêve. Il voit son bras, étendu, légèrement replié, paume vers le
sol ; il voit la poussière, les grains de sable fin, les épis de blé s’enfoncer dans le sol. Il voit la
pierre contre laquelle il s’est cogné ; un de ses angles porte des traces de sang séché. Elle
semble taillée, mais elle est trop enfoncée dans la terre pour être certain de quoi que ce soit. A
la base de la pierre, à quelques centimètres à peine de sa main inerte, Pierre voit une fleur
dont les pétales rougeoyant ondulent au gré du vent, si faible pourtant au ras du sol. Il
reconnaît immédiatement la marguerite, même si elle a une couleur peu commune, voire
insensée. C’est une marguerite amarante. Il cligne rapidement des paupières. Il sent le sable
coller à sa joue. Il aimerait toucher la fleur mais il n’en a pas la force; il est épuisé; jamais il
n'a été aussi à bout de force.
Ses yeux s’accoutument à la pâle clarté à la base du champ doré, son champ de vision
s’élargit, s’approfondit. Il distingue les racines aux pieds de certains épis, il voit les longues
stries le long des tiges qui oscillent faiblement – le vent souffle plus en surface. La fleur est
belle, très belle. Il la voit plus clairement, le rebord presque ciselé des pétales aux formes et
aux proportions parfaites ; il est médusé par cette corolle de pétales duveteux liserés de rouge
de la couleur du sang, telles les plumes du phœnix qu’il a vu sur la couverture d’un livre dans
une vitrine. Jamais il n’a vu de fleur aussi belle, aussi resplendissante de beauté, si belle qu’il
ne veut pas la cueillir de peur de l’abîmer. Il sourit et subitement son regard est attiré par
l’angle de la pierre juste derrière la marguerite. Il distingue des lettres, il plisse les paupières,
il focalise la fente étroite de son regard brillant sur l’inscription. Après plusieurs secondes, il
peut lire : «Noli me tangere».

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André
Il lutte contre l’assoupissement. Il ne veut pas refaire un de ces maudits rêves. Il se
donne une claque, ce qui le réveille aussitôt. Bon Dieu, pense-t-il, je dois vraiment avoir
chopé un bon coup de soleil sur le crâne pour me coller des tartines pour pas m’endormir. Il se
lève et va se servir un grand verre d’eau, dans lequel il met deux gros glaçons. On se croirait
vraiment en été. Par la fenêtre de la cuisine, il regarde ce ciel bleu. Le seul qu’il ait déjà vu
auparavant, c’est celui qu’il y avait dans son rêve, celui qui couronnait ce jour funeste. Il
repense aux ordres de cette satané journée, lorsqu’il avait quitté le campement à bord de cette
pirogue flottant dans ces eaux insalubres, dans lesquelles surnageaient toutes sortes de choses,
toutes plus viles les unes que les autres. Il avait même vu un cadavre de noir, une fois. Les
indigènes rendaient tout au fleuve, comme ils croyaient en tirer tout ce qu’ils possédaient, y
compris leur vie. Le fleuve était leur Dieu – est leur Dieu, pour autant qu’il sache.
Les ordres avaient été clairs, sans appel: il devait tuer cet homme, localiser ses
réserves d’ivoire volé, envoyer un homme au campement de base pour qu’un bateau vienne
les chercher, lui et la cargaison. Il ne sait toujours pas pourquoi les services secrets français
étaient venus le trouver, lui, alors simple officier dans la marine. Il n’avait pas eu l’occasion
de le demander à son interlocuteur, tout excité qu’il était d’avoir à affronter le danger l’arme à
la main. Après son unique mission en tant qu'« agent secret », il était retourné avec
soulagement sur les planches de son bateau, sur les mers et les océans, où le danger était
certes plus concret, plus absolu et surtout plus fréquent, mais où il n’y avait rien d’inhumain.
André pose le verre sur le carrelage de la table. Le cliquetis lui donne la chair de
poule. Rien ne bouge dans la cuisine, tout est silencieux. Il voit des particules de poussières
stagner en suspension dans l’air sec. Il ne se souvient plus du nom de l’homme qu’il a
pourtant abattu de sang froid. Il ne se rappelle pas l’avoir jamais su. Il avait obéi aux ordres ;
il avait trouvé, au cœur de la forêt, le campement de l’homme blanc ; il avait trouvé l’ivoire
qui gisait à même le sol, en plein soleil. D’immenses défenses étaient appuyées contre les
huttes, contre les arbres. Le camp était désert – déserté plutôt. Un feu finissait de mourir dans
un coin. Il avait alors envoyé un homme à son campement, comme prévu. Il avait ordonné aux
autres, ou plutôt à celui qui lui servait d’interprète et qui traduisait ensuite aux autres, de
ramener le corps et de l’enterrer dans le seul espace sans ivoire. Deux noirs revinrent, traînant
le corps sans vie par les bras. André était assis sur une gigantesque souche, assistait au
spectacle qui lui remuait les tripes. Le corps hérissé de flèches se balançait au gré de la
démarche des deux insouciants.
Il se souvient avoir alors détourné le regard, s’être levé pour inspecter l’ivoire. Il y en
avait beaucoup, bien plusieurs tonnes. Certaines défenses étaient tellement grandes – bien
plus grandes que lui – qu’elle ressemblaient à des troncs d’arbres sans branche ni écorce. Les
éléphants devaient avoir été gigantesques. Où pouvaient-il bien être, le messager ? Que
fichait-il ? Il ne s’était pas retourné une seule fois, même s’il entendait des éclats de voix qui
ressemblaient, par leur ton et la colère qu’ils contenaient, à une dispute. Les voix se
multiplièrent, leur ton monta, et cessèrent soudainement.
Alors, André ne s’était pas retourné. Un noir devait être mort dans la dispute, comme
c’était souvent le cas, poignardé, à se vider lentement de son sang sous le regard amusé de ses
comparses. Le silence était retombé dans la jungle. André ne se rappelle plus combien de
temps s’était écoulé, mais finalement il avait fait face aux hommes alors sous son
commandement. Il avait finalement fait face à l’horreur qui le tourmentait encore aujourd’hui.

Thomas

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La sonnerie retentit pour la deuxième fois. Il va devoir expliquer son retard au prof. Il
frappe à la porte et entre sans attendre. Le professeur le regarde et lui sourit : c’est bon, pense-
t-il, elle ne va rien me dire.
« Où étais-tu, Thomas ? » Zut. Il s’arrête dans l’allée, à quelques pas de sa chaise. Il se
retourne.
« C’est la pionne qui – » mais il n’a pas le temps d’achever sa phrase car les rires de
ses camarades l’en empêche. Il regarde, médusé, la prof se joindre à l’allégresse. Il se sent
rougir. La pointe de ses oreilles doit être brûlante, il le sait. La prof lui fait signe de s’asseoir,
ce qu’il fait en s’empêtrant dans plusieurs sacs alors qu’il remonte l’allée. Le cours se passe
sans qu’il ouvre la bouche. D’habitude il aime participer pour montrer qu’il s’intéresse mais il
préfère ne rien dire, on ne sait jamais.
Aujourd’hui il apprend que l’Afrique est l’un des six continents de notre monde ; qu’il
est composé de déserts – Sahara, Kalahari – de forêts denses et claires, de savanes et de
steppes. Thomas apprend aussi qu’il est habité par des maghrébins et des africains, que ces
derniers ont subi la traite des esclaves et les colonisations, que le Kilimandjaro (5895 m) est
une des plus hautes montagnes du monde et qu’il y a trois très grands lacs : Victoria,
Tanganyika et Malawi. Tous les noms sont pointés sur la carte. Il apprend que le Nil (6700
Kms), le Congo (4700 Kms), le Niger (4200 Kms) et le Zambèze (2660 Kms) sont parmi les
plus longs fleuves du globe, que le Nil et le Congo sont respectivement les deuxième et
quatrième plus longs fleuve du monde. La prof digresse un peu sur le Congo parce qu’elle y
est allée, en pirogue, une fois. Elle dit que c’est un fleuve d’Afrique centrale, né sur le plateau
du Katanga, qui se jette dans l’Atlantique et qu’il a un bassin de 3 800 000 km². Il porte le
nom de Lualaba jusqu’à Kisangani. Il reçoit beaucoup d’autres fleuves mais il ne se jette pas
dans la mer comme tous les autres, ce qui semble aller à l’encontre de ce que devrait faire tout
fleuve ou rivière qui se respecte. La cloche sonne, alors la prof s’arrête.
Il est le premier à sortir de la salle, presque en courant. Il dévale les escaliers, croise
des élèves qui le regardent bizarrement. Il se retrouve bientôt dans la cour vide. Il emboîte le
pas, les graviers crissent sous ses chaussures. Il fait rouler la bille entre ses doigts au fond de
sa poche. Il regarde furtivement la voûte au-dessus de lui ; il sent le bleu coller à sa peau. Il
passe les grilles, enfin. La rue est bondée de parents qui attendent leur progéniture. Il voit des
visages connus, d’autres inconnus. Lui, il rentre à pied. Il entend des bribes de conversations,
mais il connaît évidemment leur sujet : le ciel bleu si bleu qui agit sur toutes les têtes. Il
entend une mère dire qu’elle n’a jamais été aussi tête-en-l’air qu’aujourd’hui. Une autre se
plaint de migraine. Il passe devant ces gens sans importance, mais une main l’arrête. C’est la
mère d’un de ses « camarades ».
« Tu sais si Martin va sortir bientôt ? Je ne veux pas qu’il reste sous ce ciel. » Elle
l’irrite, il n’aime pas son air maternel.
« J’en sais rien. » C’est tout ce qu’il trouve à répondre. La mère éclate de rire en
rejetant sa tête en arrière, ses cheveux bouclés rebondissent sur ses épaules. Elle l’appelle
mauvais garçon et lui donne une petite claque sur les fesses tout en avançant vers les grilles. Il
n’en revient pas de s’être fait traité comme un sixième, ou pire, comme un CM2. Il lance un
regard qui se veut haineux vers le dos de la mère qui a repris sa discussion avec un père. Il
descend du trottoir et aperçoit Raquin partir avec un grand monsieur qu’il n’a jamais vu.
L’homme a un visage austère, de larges épaules et ne sourit pas. Pendant quelques secondes,
Thomas plaint son pire ennemi, puis se reprend et se dit « Tel père, tel fils ». Ils disparaissent
dans une voiture noire. Un peu plus loin, la pionne a quitté son poste et se dirige vers une
vieille dame qui doit être sa mère. Il se souvient, maintenant, de son rire éclatant et sibyllin,
son rire insensé : elle aussi avait ri. Thomas, quant à lui, prend le chemin du retour, les idées
embrouillées et la main dans la poche.

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Pauline
Pauline parcourt le dédale des couloirs, revêt son masque austère et peste après les
retardataires qui détalent aussitôt. Elle ne veut plus penser à son rêve, alors elle se jette à
corps perdu dans son travail. Elle en voit un qui monte les escaliers, tranquillement. Lui, se
dit-elle, il est bon pour un billet de retard.
« Tu n’as pas l’air pressé d’aller en cours, toi. » Elle n’a pu empêcher ses paroles de
franchir le seuil de ses lèvres. Elle l’a reconnu, mais trop tard. Elle regarde le pauvre garçon
rougir jusqu’à la pointe des oreilles. C’est celui qui s'était fait tabasser par Olivier Raquin, et
qui n’avait pas voulu porter plainte, ou même le dénoncer. Jamais il ne participait aux jeux
dans la cour de récréation, ou ne prenait part aux groupes des écoliers de son âge. Elle le
voyait errer, à faire ses tours de cour ou assis dans son coin, apparemment heureux d’être seul.
Elle s’en veut de l’avoir interpellé de la sorte, et même si le ton de sa voix s’adoucit, elle se
doit d’être ferme, pour ne pas perdre la face.
« Pourquoi tu n’es pas en cours? » Elle voit le garçon, un peu petit pour un quatrième,
rougir encore plus et bredouiller quelque chose. Elle se sent sourire. Elle abandonne tout
masque et se penche vers lui: « Que dis-tu ?
« Que c’est le prof d’Anglais qui m’a gardé à la fin du cours. » Elle sent une
incontrôlable envie de rire monter dans sa gorge ; elle se retient du mieux qu’elle peut. Mais
elle finit par rire. Elle ignore la raison pour laquelle elle sent une telle envie, mais elle se sent
bien disposée à l’égard du garçon.
« Bon, ça passe pour cette fois ; file en classe.
« Merci, madame. » Le garçon a instantanément tourné les talons, visiblement mal à
l’aise. L’écho de son rire lui parvient, répercuté par les murs du couloir. Elle a ri, à gorge
déployée, une fois encore. Le petit l’a faite rire comme jamais personne ne l’avait faite rire.
Simplement, sans rien dire d’autres que des banalités. Elle se sent mieux, la boule dans son
ventre semble moins envahissante, moins présente. Elle le regarde frapper à la porte de la
salle et disparaître. Instinctivement, elle touche ses lèvres : le sourire y reste fixé, encore
quelques secondes. Pauline se retourne alors et descend les escaliers : elle a encore du pain sur
la planche.

Pierre
« Noli me tangere ». Qu’est-ce que cela signifie ? Il n’a jamais été brillant en Latin,
mais il lui semble se souvenir que « me » a un rapport avec « moi » ; est-ce le «moi» de la
pierre, de la fleur ou le sien ? Il ne saurait le dire. Il regarde de nouveau l’inscription
émoussée, puis la fleur ; il admire sa beauté. La tentation de s’en emparer est forte, mais il ne
doit pas. Cette fleur est là pour une raison. Soudain, il sent son corps être secoué de spasmes ;
il est vivement retourné sur le dos par une force incroyable et l’éclat bleu du ciel bleu
l’aveugle un instant.
Lorsqu’il rouvre les yeux, il sait qu’il est enfin sorti de son rêve, et ce pour plusieurs
raisons : tout d’abord, il sent le froid saisissant des pavés ; l’atmosphère nettement moins
dense de l’église ; puis il fait sombre, très sombre, les vitraux ne diffusant pas suffisamment
de lumière ; et pour finir il sent une présence à côté de lui. Malgré la douleur insidieuse à
l’arrière de ses yeux, il distingue vaguement les contours d’une forme humaine. Bientôt les
couleurs sortent du brouillard, puis c’est au tour des nuances d’ombre et de lumière, puis des
traits du visage. L’homme porte des habits de curé ; son col blanc, qui semble étrangler ce cou
ridé, apparaît de chaque côté d’une longue barbe blanche qui masque son sourire, mais les plis
aux coins de ses yeux le trahissent.

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« Alors, on nous a fait un petit choc thermique? » la voix enjouée du curé retentit dans
le chœur, résonne quelques instants dans l’air vibrant, puis s’estompe. Pierre regarde,
incrédule, cet homme qui lui sourit. « Mouais, ça m’en a tout l’air. Il fait froid ici à l’intérieur,
comparé à dehors. » Pierre reprend ses esprits, se relève avec l’aide du curé qui, malgré son
apparence frêle, supporte presque entièrement son poids. Le curé le fait tituber jusqu’à un
banc et l’y assoit. « Vous voulez de l’eau ? » Pierre fait oui de la tête. Le vieux barbu
l’observe un court instant, puis fait voler les pans de son habit avec sa démarche brusque.
Pierre secoue la tête, se frotte les yeux – la douleur a disparu – et écoute le silence ; il lui
semble entendre, quoique faiblement, le bruissement du blé doré sous le bleu ciel du ciel. Il
entend des bruits de pas et tourne la tête pour voir émerger le curé derrière sa barbe, un verre
à la main, d’une porte en bois teint, sûrement la sacristie. Il lui tend le verre et Pierre le prend,
sans toutefois le porter à ses lèvres.
« Ce n’est pas de l’eau bénite, vous pouvez y aller sans crainte. » Il postillonne
légèrement. Il y a une pointe d’amusement dans la voix du curé. Pierre sourit, et boit. Il se
rend compte que les parois de sa bouche et de sa gorge sont sèches, comme du papier. L’eau
lui fait du bien : il vide le verre à grosses gorgées.
« Je peux vous demander ce que vous faîtes ici ? » Le ton a légèrement changé.
« J’aime beaucoup l’architecture. Je m’intéresse aux églises.
« C’est dommage, » rétorque le curé, retroussant sa lèvre inférieure en un rictus
boudeur, « vous auriez été un chevalier en quête d’un abri, vous auriez eu droit à un autre
verre d’eau.
« Je ne peux vraiment pas en avoir un autre ?
_ Je plaisantais. Bien sûr que vous pouvez en avoir un second. Ne bougez pas, je
reviens. » Un laps de temps plus long s’écoule cependant, ce qui permet à Pierre de retourner
sa question plusieurs fois dans sa tête. « Voilà, » lui dit le curé tout en lui tendant un plus
grand verre d’eau – la cathédrale de Tours est crûment sérigraphiée dessus.
« C’est drôle, dit-il, j’habite justement à Tours.
_ Ah. J’y étais du temps de ma jeunesse, mais j’ai préféré le calme et l’intimité de la
campagne. Vous êtes mariée ? » lance-t-il en faisant un signe du menton en direction de
l’alliance.
« Oui. Ma femme est à l’hôpital avec notre premier enfant. Un garçon.
_ Félicitations. C’est un grand pas en avant que vous venez de faire.
_ Je ne sais pas qui de ma femme ou de moi a fait le plus grand pas, dans l’histoire.
_ Oh, il est vrai que la mère porte l’enfant en son sein pendant neuf longs mois et
qu’elle le nourrit ensuite de son propre lait, mais il faut être deux pour concevoir un enfant.
Ne vous inquiétez pas, votre tour de vous sentir important dans la vie de votre fils viendra –
plus tôt que vous ne le pensez.
_ (Soupir) Merci. Merci beaucoup. (Inspiration) Vous ne sauriez pas ce que « Noli me
tangere » signifie, par hasard ? » Le curé refait la même moue, penche la tête sur le côté dans
un visible effort de concentration.
« Cela veut dire « Ne me touche pas » ou « Ne me touchez pas ». Pourquoi cela ?
_ Oh, pour rien ; encore merci, merci beaucoup. » Pierre se lève, tend le verre vide,
sourit.

Alice
Ses mains laissent des traces de condensation sur les parois de la couveuse. Elle
regarde tour à tour la ligne verte dessiner des pics et des creux abrupts, et le visage serein de
son bébé. Parfois, ses yeux glissent sur la poitrine striée de côtes fines comme des stalactites à
la fin de l’hiver; sur les petites mains et leurs aiguilles; sur le pansement au niveau du

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nombril. Elle se dit qu’elle aussi a un pansement et une cicatrice sur le ventre. Elle ne veut pas
baisser les bras, pas après avoir fourni tous ces efforts. Elle a repris ses esprits, et ne pleure
plus. Elle attend son mari et le médecin de pied ferme. Elle veut leur prouver que ce n’est pas
parce qu’elle est croyante qu’elle croit aux miracles. Même si elle prie. Depuis le départ de
son mari, elle prie. Elle murmure ses Ave Maria avec conviction, parce qu’elle n’a jamais
vraiment aimé les autres prières.
Elle veut croire que ce cœur qui bat, que ces poumons qui respirent n’ont pas besoin
de machines. Elle s’adosse au fauteuil et secoue la tête. Soudain, elle empoigne les roues et se
dirige maladroitement vers la fenêtre. Fébrilement, elle remonte le store et tire les rideaux. La
lumière du ciel inonde la pièce par la vaste fenêtre. Elle se déplace avec beaucoup de peine,
épuisée par l’effort qu’elle vient de fournir, arrête le fauteuil près d’une machine dont elle ne
connaît pas le nom mais au-dessus de laquelle s’active un soufflet en plastique. Sa respiration
s’est accélérée, elle ne contrôle plus les battements de son sang dans ses tempes, elle ne sent
plus ses muscles. Elle réussit, tant bien que mal, à déplacer la si lourde machine. Ainsi son
enfant reçoit la lumière bleue du ciel bleu. Elle croit sans savoir pourquoi au pouvoir
bénéfique de la lumière de ce ciel bleu. Elle se tourne vers le ciel, s’assure qu’aucun nuage
n’est à l’horizon, puis revient vers la couveuse. Son cœur bat la chamade, et elle se sent
proche du malaise, mais elle sait que son devoir de mère est achevé, presque. Derrière elle, la
porte s’ouvre.
« C’est vous qui avez ouvert les rideaux ?
_ Et les stores aussi.
_ La lumière du soleil n’est pas bonne pour les nouveaux-nés aussi faibles, Alice.
_ C’est celle du ciel que je recherche : vous n’allez pas m’apprendre mon devoir de
mère.
_ (Soupir) Je n’ai pas la prétention de vous l’apprendre, Alice. Je vous donne les
conseils du médecin que je suis et qui a vu naître beaucoup d’enfants, rien de plus.
_ Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous demander pourquoi c’est arrivé à mon fils.
Je veux qu’il vive. » Son mari, bouche bée, regarde le médecin en faisant des gestes
d’incompréhension.
« Alice, tu vas bien ?
_ Oui. Je veux qu’on le débranche, Pierre. Il va vivre.
_ Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, Alice, mais si on le débranche, alors il
devra faire ce qu’il n’a pas réussi à faire seul jusque là.
_ Comment le savez-vous ? Avez-vous essayé de le laisser respirer par lui-même ?
_ Non, parce que nous observons le comportement de son métabolisme. Alice, il faut
bien que vous compreniez dans quelle optique nous allons débrancher votre enfant. Il –
_ Je sais, je sais. » Elle se sent faiblir, elle veut que le médecin se presse. Son mari
obéit au signe de tête de ce dernier et fait sortir Alice. Il l’arrête au niveau de la vitre au
dehors, s’accroupit à ses côtés.
« Je t’aime, Alice.
_ Moi aussi, Pierre. Je ne peux pas t’expliquer ce que je ressens, mais je sais qu’il va
vivre.
_ Pourquoi ?
_ Parce que j’en ai fait le vœu. » Pierre hoche la tête et étouffe un sanglot, désarmé
devant la foi qui lui fait cruellement défaut, celle qu'il aurait tant aimé avoir. Le médecin, aidé
d’une infirmière, s’affaire autour de la couveuse. La jeune fille jette plusieurs coups d’œil
désespérés vers Alice. Puis, finalement, sans tourner une seule fois le regard vers cette femme
dont il admire le courage et déteste l’obstination à ne pas être plus claire, le médecin appuie
sur le bouton. Le soufflet retombe. La ligne verte retombe. La poitrine de l’enfant retombe.
Alice retient son souffle, Pierre aussi. Elle cherche sa main, la trouve et la serre. Lui veut

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croire, lui aussi. Il aimerait avoir la foi de sa femme, mais il a vu trop d’horreur, trop de
flammes prendre des vies sans raisons ; il voit trop de choses annihilées ainsi et ne jamais
repousser. Il a vu le jour se lever, il a vu la naissance de ce ciel si bleu. Il sent les larmes
couler le long de ses joues, l’odeur des corps brûlés remonte, le submerge un instant pour
s’évaporer dans la seconde. Il serre la main de sa femme car l’attente lui semble
intolérablement longue. Alice est plongée dans l’éternité de cet instant, dans son esprit se
mêlent les derniers fragments de son rêve, la couleur bleue, les mains recroquevillées de son
fils, le ciel bleu, les hiéroglyphes de Gizeh, d’étranges sons depuis longtemps oubliés, les
yeux clos de son fils, pourvu qu’ils soient aussi bleus que ce ciel exceptionnel. Le médecin
pleure ; l’infirmière le regarde, abasourdie. Il savait que cela serait ainsi ; tout espoir est vain.
Dehors, pourtant, le ciel brille. Puis, la poitrine fluette remonte, la ligne verte remonte, sans
effort presque. Le soufflet, lui, reste éteint. Dans le silence figé de la pièce, le cri tant attendu
résonne.
Dehors, le ciel est immensément bleu.

Olivier
Voilà bien dix minutes qu’il attend dans l’antichambre qui mène au bureau du
proviseur. Cette pièce sans fenêtre est un véritable calvaire. Il s’est fait renvoyer de cours
parce qu’il n’arrêtait pas de gesticuler et de parler à voix haute sans qu’on le lui demande. Ce
n’est pas de sa faute, avait-il clamé, il sent un souffle sur sa nuque, il jure qu’il y a quelqu’un
derrière lui. Le prof n’a rien voulu savoir. Olivier pensait qu’il serait mieux ici mais il n’en est
rien. La présence est toujours présente. Il a le dos collé au mur et pourtant il sent encore ce
maudit souffle caresser sa nuque. Parfois, même, il peut entendre une respiration rauque.
Malgré la relative fraîcheur de la pièce, de grosses gouttes de sueur perlent sur son
front. L’activité du bureau voisin se fait faiblement entendre. Une sonnerie de téléphone, une
imprimante, un clavier d’ordinateur, une voix de femme. Des bruits de pas. Le sous-directeur
rentre dans l’antichambre, ne parait pas surpris de le voir.
« Alors comme ça, on se prend pour Jeanne d’Arc, monsieur Raquin ?
« Non, m’sieur.
« Entre donc dans mon bureau pour confesser tes péchés. » Olivier exécute docilement
les ordres du sous-directeur qui n’a pas l’air d’humeur joviale. Il s’assied après lui. « Qu’est-
ce qu’il y a encore aujourd’hui? Tu sais que j’en ai un peu marre de te voir?
_ Je crois que c’est le ciel bleu, m’sieur.
_ Je sais, je sais. Tu n’es pas le premier à me servir ça comme excuse aujourd’hui. On
dirait que vous vous êtes passés le mot pour me faire tourner en bourrique. » Il met ses mains
derrière sa nuque, semble la masser. « Pourquoi le prof d’Anglais t’a-t-il renvoyé ?
« Parce que je faisais trop de bruit.
_C’est tout ?
_ Et aussi parce que je lui ai dit que j’entendais quelqu’un respirer derrière moi et il a
cru que je me moquais de lui. » Olivier a le cœur qui bat, il n’aime pas chercher ses mots et
articuler comme il le fait, mais il ne veut pas avoir l’air bête.
« C’est un peu normal quand un grand gaillard comme toi se met toujours au dernier
rang. Tu entends encore cette voix ?
« C’est un souffle, m’sieur. Oui, je le sens encore. » Il se sent rougir jusqu’à la pointe
des oreilles.
« Pauline, la nouvelle surveillante, m’a fait part de ton comportement avant la rentrée
en classe, et des mesures qu’elle a prise. Une partie de moi regrette, et une autre dit que c’est
bien fait, que tu mérites bien deux heures de colles. Pour que ça rentre mieux, tu les feras un

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mercredi matin. En ce qui concerne le rendez-vous, on va arranger ça tout de suite. Je vais
appeler ta mère pour qu’elle vienne te chercher.
_ Mon père est rentré, m’sieur.
_ Ha bon ?...Je comprends mieux, maintenant, mais on ne peut pas se laisser
éternellement attendrir par tes histoires… » Le sous-directeur signe au bas d’une feuille, puis
fixe ses yeux dans les siens. « Ça faisait longtemps que ton père n’était pas rentré. Et ton
frère?
_ Il est rentré aussi.
_ Bien. Tu ne vas pas retourner en classe. Je vais t’emmener à l’infirmerie où tu
attendras que ton père vienne te prendre.
_ Mais l’infirmerie est fermée, m’sieur. Pourquoi je dois aller attendre là-bas tout
seul?
_ Tu préfères que ton père vienne te chercher en études, histoire d’aggraver ton cas ? »
Olivier Raquin baisse la tête et répond dans un murmure résigné :
« Non, m’sieur. »

André
Cette horreur, il la portait encore en lui, nuit et jour, chaque midi, chaque soir, chaque
été, chaque automne, chaque hiver. Il n’y avait pas un jour où il n’y pensait pas, pas un jour
où il ne supportait son poids atroce en silence. Il avait vidé son chargeur sur ceux qu’il
appelait les « sauvages », en hurlant à se déchirer les poumons, il se souvient de la crosse
serrée dans sa main – et le sentiment de puissance acquis lors de sa première exécution
évanoui dans l'instant. Il avait « perdu les pédales », raconta-t-il aux officiers plus tard ; il en
avait tué quatre, les autres s’étaient enfuis ; l’un d’eux était blessé, il en était sûr. Il avait
perdu toute notion d’humanité, avait-il poursuivit, en voyant ces « barbares » se repaître du
corps du malheureux mort. Il avait vu les lambeaux de chair rouge et dégoulinante, les
intestins délicatement posés sur des feuilles, les couteaux s’affairer sur les tendons, et le sang,
le sang, et l’horreur; l’horreur.
Il a beau essayer de ne plus y penser, les images reviennent sans cesse, tourbillonnent,
s’enchaînent les unes après les autres comme un diaporama de vacances. Ils mangeaient celui
qu’il avait tué. Lui l’avait tué parce qu’on le lui avait demandé ; eux le mangeaient parce
qu’ils avaient faim. Il expliquait son geste par le fait qu’il avait eu peur pour lui-même. Il
voulait retourner sur un bateau, partir de ce sombre enfer, oublier, recommencer à vivre. Alors
les officiers l’avaient regardé avec compassion, lui avait fait signer un papier de
confidentialité et il était retourné sur un bateau, parti de ce sombre enfer, avait oublié et
recommencé à vivre. Le bateau le mena vers un enfer aussi sombre, il oublia cet autre enfer,
recommença. « Et aujourd’hui, je suis fatigué, » dit-il à voix haute. Ses mots résonnent dans
la cuisine. Jeanne va bientôt rentrer, il doit oublier, ou bien tout lui raconter. Mais pas
aujourd’hui. Demain. Lorsque ce ciel bleu aura disparu. Demain, elle saura. Lorsque le ciel
bleu ne sera plus aussi bleu. Peut-être qu’après, enfin, les cris cesseront.
Mais ses paupières se ferment presque à son insu ; il ne lutte pas, il se laisse glisser,
doucement, dans cette obscure torpeur qui le fascine. Il s’aide de ses mains et s’allonge sur le
carrelage froid de la cuisine qui pénètre par chacun des pores de sa peau. Il perçoit encore
quelques instants la lumière du ciel à travers la membrane de ses paupières, puis lentement les
ténèbres se font autour de lui ; puis il ne reste que le froid à sentir. Le silence se fait ; les
odeurs s’estompent et disparaissent ; il ne sent plus ses jambes, son corps ; il sait qu’il ne lui
reste plus qu’à attendre dans le noir et le froid et, docilement, il attend.

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Pierre
Pierre serre la main du curé qui sourit à son tour. Se doute-t-il de quelque chose, se
demande-t-il. Se doute-t-il de la découverte qu’il vient de faire ? Il ne saurait dire, pourtant
celui-ci sourit, découvre même ses dents un peu jaunes. Pierre tourne le dos au chœur sous le
regard bienveillant du curé. Sa démarche est soudain légère, presque sautillante; il a
l’impression de ne pas toucher le pavé – les dalles – de la vieille église. Il ne regarde pas les
motifs des vitraux, même s’il pourrait y trouver d’autres éléments de réponses, plus probants
peut-être; il passe sous la poutre de gloire sans voir le crucifix cloué dessus, pense aux futures
recherches qu’il va entreprendre pour s’expliquer son rêve et peut-être découvrir, qui sait,
pourquoi aujourd’hui son vœu a été exaucé.
Il traverse d’un pas allègre la nef, par le vaisseau central, et pense à cette pierre et cette
inscription – et oui, un jour, il montrera cette église à son fils. Le ciel bleu au dehors doit
briller de tous ses feux. Pierre s’arrête. Sous le regard inquiet du curé, il tourne les talons,
retraverse la nef dans l’autre sens et s’accroupit près du pilier de soutènement de la croisée.
L’énorme pierre, d’un seul tenant, qui soutient le pilier, est ovale, et non pas ronde comme il
l’a souvent vu. La roche est rugueuse, ne semble pas provenir de la région. Le granit est
émoussé, grenu ; Pierre en fait le tour, toujours accroupi. Tourné vers l’intérieur, il sent du
bout de ses doigts, plus qu’il ne voit, ce qu’il cherche. Là, aux pieds du pilier, effacée presque
complètement par les ans et négligée par des générations de pèlerins, se meurt l’inscription
mystérieuse. Satisfait, Pierre se relève et toujours sans se préoccuper du regard désormais
bienveillant du curé, qui à son tour se penche en faisant la moue – cachée par son immense
barbe qui traîne par terre – vers le pilier, il sort de l’église et affronte le ciel bleu ciel comme
pour la première fois. Il n’a plus qu’à rejoindre sa femme et son fils.

Thomas
Son bout de ciel bleu en poche, il parcourt rues et ruelles. Il évite le centre le plus
possible, aussi emprunte-t-il des venelles à l’odeur forte. Il se demande ce qui se passe avec
lui. Jamais il n’a fait rire personne, et tout d’un coup tout le monde le prend pour un Benji. Il
se dit que le ciel bleu doit avoir quelque chose à voir avec tout ça, mais ses pensées s’arrêtent
là. Il sait qu’il va faire cadeau de la bille à sa mère et il sait qu’elle sera contente, qu’elle le
prendra dans ses bras, et qu’elle ne rira pas. Il n’aime pas les rires des gens. Il se demande ce
qu’il a bien pu faire pour mériter ça.

Pauline
Elle a fermé le bureau à clef et se dirige vers le portail, tentant désespérément de
ramener au silence, ou au calme, le flot d’écoliers en furie. Du regard, elle scanne la foule des
parents attendant leur chérubin. Elle se souvient quand elle-même attendait sa mère à la sortie
de l’école, la joie quotidienne de revoir ce visage perdu de vue pendant quelques heures.
D’ailleurs, elle revoit ce visage, ridé, peiné et fatigué, l’attendre à quelques pas des grilles.
Pourquoi sa mère est-elle là, à cette heure de la journée ? Elle croise son regard, et comprend
que quelque chose ne va pas. Elle s’approche, aperçoit un scintillement sur les joues de sa
mère – pendant un instant, elle croit voir des diamants étinceler sur la peau halée de sa mère –
et puis elle voit enfin les larmes, les yeux rougis – la boule dans son ventre revient, à fleur de
peau. Sa mère l’embrasse, l’étreint.
« C’est ton père, ma chérie. » Le temps semble suspendu : c’est mon père quoi – elle
pense à la mort, au vieillard agonisant étendu sur sa couche – elle ne veut plus serrer la main
d’un mourant, jamais. « Il est à l’hôpital, il a fait un malaise. » Pauline sent un immense
soulagement remplir ses poumons.

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« Et il va comment ? » Sa mère lui dit alors qu’il y a eu plus de peur que de mal, selon
les médecins, mais qu’il faudra faire attention à partir de dorénavant. Elle lui dit aussi que
dans son délire, dans l’ambulance, il a demandé à la voir. Pauline s’en étonne et regarde sa
mère avec de grands yeux. « Ton père t’aime, tu sais, même s’il n’a jamais su te le montrer. »
Pauline sait, mais cela n’atténue pas sa rancœur. Elle détourne les yeux, regarde un jeune
garçon partir, voit Raquin et son père et a une soudaine envie de lui demander pardon, de lui
dire que tout ira bien, qu’il ne faut pas qu’il s’inquiète, mais elle sent la main de sa mère
l’attirer à elle. Alors, sans savoir pourquoi, elle s’enfouit dans les bras de sa mère, et pleure.

André
« Cela fait longtemps que vous êtes là ?
_ Pardon ? Oh, non, je suis arrivé dans l’après-midi. D’après les toubibs, j’ai fait un
petit malaise, rien de grave. Apparemment je ne suis pas le seul aujourd’hui ; le temps peut-
être.
_ Oui, c’est un jour bien étrange.
_ À qui le dîtes-vous ! En tout cas, ça m’a retourné. Heureusement que Jeanne – c’est
ma femme – est rentrée plus tôt – elle m’a dit qu’elle le pressentait. Pas loin de vingt-cinq ans
de mariage au compteur, alors vous pensez bien qu’elle me connaît! Couché sur le flanc, les
yeux grands ouverts – pas étonnant qu’elle ait paniqué. » Lentement – presque délicatement,
pense Alice – l’homme passe sa main sur la longueur de son visage, comme pour y essuyer la
sueur.
« Mon Dieu ! Mais, ils vous laissent sortir tout en sachant que vous avez fait un
malaise cardiaque ?
_ D’après eux, c’est pas cardiaque, c’est juste la chaleur et un peu de fatigue. Et vous,
vous êtes là pour quoi ?
_ J’ai accouché, il y a deux jours et… » – Alice soupire, touche le pansement sur son
ventre à travers sa blouse blanche – « ça s’est mal passé pour le bébé. » L’homme l’écoute
attentivement, les coudes posés lourdement sur ses genoux. « Le cordon ombilical s’est
enroulé autour de son cou, et il est né mourant. Ils l’ont tout de suite mis en couveuse et ils
stimulaient son cœur…il a lutté deux jours. Pierre voulait qu’on le débranche, et moi aussi,
mais pas pour les mêmes raisons : il pensait qu’il ne vivrait pas. Mais moi, je savais qu’il
vivrait.
_ Et ?
_ Et j’avais raison.
_ Merde, vous m’avez flanqué la frousse. Je croyais que…enfin…vous savez, ce n’est
pas rien, pour un petit. Vous savez, vous entendez tous ces bips-bips et ces machines
bourdonner autour de vous, vous ne voyez rien et vous entendez des gens, mais vous ne
comprenez rien et vous ne pouvez rien y faire – c’est terrible. Vous croyez que vous pouvez
au moins ouvrir les yeux, mais il fait toujours aussi noir et vous vous sentez si faible, et puis,
lentement au début, vous vous sentez partir. Je sais bien qu’il s’en est fallu d’un cheveu
aujourd’hui, malgré tout ce que les toubibs peuvent dire. Votre bébé –
_ C’est un garçon.
_ Votre garçon, il ne s’en est pas fallu de beaucoup, à mon avis, et pourtant, il est là.
On n’a pas souvent deux chances comme celle-là, et je sais de quoi je parle. Vous êtes
courageuse, ma petite dame, vous êtes un peu comme ma Jeanne.
_ Merci.
_ Vous savez, je suis honnête avec vous, et Dieu seul sait pourquoi, mais j’ai…j’ai
comme l’intention de réparer mes erreurs, de ne plus me laisser berner par mes vieux démons.
Je suis passé trop près de la mort pour fermer les yeux sur tant de gâchis.

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_ Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Vous savez, lorsque mon mari sera de retour,
je lui demanderai pardon pour avoir été aussi égoïste. J’ai autant besoin de lui que notre fils,
et ça, je ne l’avais pas vu avant aujourd’hui.
_ En ce qui me concerne, je demanderai pardon à ma fille, parce que je n’ai jamais
cherché à la comprendre, parce que je tenais mon passé comme vérité éternelle et universelle
alors qu’il y a autre chose. Et puis à ma femme, pour lui avoir caché autant de choses sur moi.
_ Elle doit s’en douter, après autant d’années à vos côtés.
_ Ma fille aussi, à mon avis. Mais si on rumine tout seul dans son coin comme je l’ai
fait, et qu’on ne laisse personne nous aider, et bien on n’est pas près de s’en sortir. » Une
petite voix, dans un coin de sa tête, murmure : « prêt ». André fixe à ses pieds le linoléum
défraîchi : « Mais maintenant je suis prêt. » Il relève la tête et voit sa femme et sa fille
traverser le hall de l’hôpital. La jeune femme semble perdue dans ses pensées ; il hésite, un
instant, à l’interrompre. « Ça m’a fait du bien de vous parler, madame.
_ Appelez-moi Alice. À moi également, ça m’a fait le plus grand bien. » Elle se relève
avec un peu de mal. Il se lève aussitôt pour l’aider. « Merci. Je vais remonter dans ma
chambre, me reposer. Mon mari et ma sœur ne devraient pas tarder.
_ Vous êtes sûre que ça va aller ? On peut vous accompagner.
_ Non, merci, ça va aller. Vous avez dit « on » ?
_ Ma femme et ma fille arrivent. C’est mon anniversaire, ce soir, sinon elle serait
sûrement pas là.
_ Laissez-vous au moins une chance de vous expliquer et elle vous la laissera.
_ (Soupir) C’est gentil de dire ça… … bon, eh bien, le devoir m’appelle. Au revoir,
Alice.
_ Au revoir, et ne faîtes pas de folies pour votre anniversaire.
_ Oh, je ne ferais pas « d’excès » comme disent les toubibs, ne vous inquiétez pas.
Soignez bien votre mari et votre petit ; et gardez le moral. » Il serre la main qu’elle lui tend et
tourne les talons. Il rencontre sa femme et sa fille sur le seuil de la coque de verre, se retourne
dans l’encadrement de la porte et fait un signe de la main à Alice qui s’est rassise. Les deux
femmes derrière lui lui sourient. Elle sourit en retour, du mieux qu’elle peut. Elle les regarde
traverser le hall en sens inverse, sortir main dans la main, marcher dans le ciel bleu et
disparaître à sa vue.

Alice
Alice est étendue sur le lit, pense à son enfant qu’elle a elle-même déposé sur un lit à
la maternité. Elle pense aussi à Pierre qui est parti prendre des affaires à l’appartement – il
prendra également du champagne, pour le médecin et les infirmières. Elle pense à sa sœur qui
ne devrait pas tarder. Elle regarde le ciel bleu et se demande quelle heure il peut bien être, la
couleur du ciel n’ayant pas changé d’un iota. Elle ne sait pas ce qui se passe en elle, mais elle
n’arrive pas à trouver le repos. Elle s’assied sur le bord du lit, enfile ses chaussons et traverse
le couloir. Dans l’ascenseur, elle ne fait pas attention aux gens qui la regarde. Elle étire ses
jambes ankylosées, respire profondément. Le hall de l’hôpital paraît désert ; il n’y a qu’une
femme à l’accueil, elle ne voit pas le reste du hall. Elle distingue une file d’attente à la
cafétéria. Elle bifurque sur un petit espace orné de plantes grasses, entourant une sorte de
petite chapelle baptisée « repos ». Les parois en verre vont du sol au plafond. Un écriteau
spécifie que l’endroit est non-fumeur. Il n’y a là qu’un homme assez âgé assis, il a les yeux
fermés. Elle hésite un peu, sur le seuil, puis décide de rentrer sans faire de bruit. Elle choisit
un fauteuil à l’écart, mais l’homme a ouvert les yeux. Il la regarde et lui sourit tristement. Elle
ne sait pourquoi, mais elle a une soudaine envie de lui parler, de lui dire que ça va mieux, que

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tout va bien maintenant. Elle ouvre la bouche – mais les mots qu’elle entend ne sont pas ceux
qu’elle aurait voulu prononcer.

Olivier
Il est étendu sur le lit blanc et regarde le plafond. Il a en marre de regarder le ciel bleu
qui ne change ni de couleur ni d’aspect. Pas un seul nuage à l’horizon. Pas un seul oiseau, pas
un seul avion, pas une seule traînée blanche. Pas âme qui vive dans l’infirmerie. Pas un bruit.
Sauf le souffle. Il s’y est plus ou moins habitué. Mais il a la chair de poule à cause de la
présence qui est de plus en plus présente. Il sent quelqu’un dans la pièce, près de la fenêtre,
surtout lorsqu’il ferme les yeux, alors il ne les ferme pas souvent, on ne sait jamais. Il a
essayé, après s’être assuré qu’il était seul, de parler à voix haute à cette présence, mais le
silence lui a répondu. Il ne sait pas où est le sous-directeur, il est parti sans dire un mot. La
porte est entrouverte, mais aucun bruit ne filtre du couloir. Il voit le ciel bleu briller à travers
le rectangle de la fenêtre. Il met ses mains derrière sa tête, aussitôt il sent le souffle sur le
revers de ses doigts. Il ne sait que penser. Il n’a pas assez d’imagination. Il ne veut pas penser
à ce que lui a dit son père ce midi. Puis il se souvient de ce que son frère portait dans ses
mains lorsqu’il descendait les escaliers. Après un bref pour et contre, il décide de penser à
cela.
« Hum. » Olivier tourne subitement la tête en direction du bruit. Son père se tient à
quelques pas du lit. « A ton aise ? » La question le déstabilise ; il rougit, s’assoit sur le bord
du lit, l’air penaud. Il ne sait que répondre, mais son père lui évite de chercher trop longtemps
ses mots. « Non seulement tu te fais virer de cours pour des vétilles, des histoires à dormir
debout; non seulement tu te fais coller deux heures et on nous convoque, ta mère et moi, en
nous disant des choses sur toi que nous ignorions, que nous ne soupçonnions même pas – tu
imagines comment ta mère est mortifiée, la honte que je ressens – mais en plus tu prends tes
aises et tu lambines… » Il soupire profondément, ses yeux étincellent. « Tu n’as rien à dire
pour ta défense ?... Bien. Quoi qu’il en soit, tu ne fais qu’accélérer la marche des choses. Je
vais te redresser, mon garçon, comme un ferronnier redresse sa barre d'acier. J’ai discuté avec
le sous-directeur parce que le directeur est absent, mais sois bien sûr que je vais arranger ton
transfert dans un endroit plus…plus adapté aux garçons de ta condition.
_ Je…je veux pas.
_ Pardon ?...Ce n’est pas une question de savoir si tu le veux ou pas, ou même si ça te
plaît ou pas, tu vas aller là où je te dis d’aller et faire ce que je te dis de faire jusqu’à temps
que tu sois assez mature pour prendre toi-même des décisions sensées. Tu te crois dur parce
que tu tapes sur les plus petits ? Attends que les plus grands fassent de même avec toi et on
verra si tu chantes la même chanson. Bon Dieu, ta mère t’a vraiment bourré le mou. Une vraie
lopette, voilà ce que tu es devenu. L’école militaire te fera du bien. Tu as vraiment de la
chance d’avoir un père comme moi, sinon je ne sais pas ce que tu deviendrais.
_ Un homme bien. » La gifle du père est aussi instinctive que la répartie du fils. Le
visage pourpre du père déborde de colère. La joue cramoisie du fils bat la chamade.
« Tu crois pouvoir mener ta barque tout seul comme un grand ? Mais qu’est-ce que tu
ferais si tu étais seul ?...Tu ne veux pas répondre ?...Je vais te répondre, moi : tu chialerais
comme au jour de ta naissance. » Le père se rapproche du visage de son fils. Il voit deux filets
de larmes couler de ses yeux. «Tu sais ce que ça fait d’être tout seul ? Vraiment tout seul,
avec personne à des dizaines, à des centaines de kilomètres à la ronde ?
_ …oui.
_ Oh non, tu ne sais pas. Tu crois savoir, mais tu n’en as aucune idée, foutrement
aucune idée. J’aimerais que tu sois sur une coque de noix au milieu de la mer déchaînée ou
sur les bords d’un long fleuve boueux au beau milieu de l’Afrique –

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_ Je m’en fous.
_ Ça, je sais, oui. Mais tant que tu ne pourras pas t’imaginer ce que j’ai vécu, ce que je
vis, alors tu ne seras pas meilleur que moi. Tu auras beau essayer, tu ne m’arriveras pas à la
cheville et tu resteras dans la médiocrité dans laquelle tu croupis, dans laquelle tu t'es fourré
tout seul. Tu ne sais pas ce que c’est que de sentir un souffle sur ta nuque et de ne voir
personne derrière toi.
_ Si, je sais !
_ Tais-toi ! Ça suffit ! Plus un mot ou je t’en colle un dont tu pourras te vanter de te
rappeler jusqu’à la fin de tes jours ! Je ne te souhaite pas de savoir ce que ça fait. Imbécile, il
n’y a rien de pire que d’avoir à s’affronter soi-même. » À ces mots, le père d’Olivier se
relâche un peu. « Même le pire des solitaires cherche en fin de compte à avoir un peu de
monde à ses côtés. Fils, tu dois réagir, il ne faut pas que tu te laisses aller comme ça. Ce n’est
qu’au prix de bien des efforts et des souffrances que l’on peut vaincre son alter ego. Tu es
encore jeune et tu ne sais pas ce que tu dois faire. Tu crois te connaître mais tu n’en sais pas
plus sur toi que sur ton futur, que sur ton chemin. Je suis là pour te montrer la voie, tu n’auras
plus qu’à suivre le chemin. » Il prend l’épaule de son fils dans une main et de l’autre sort un
mouchoir et s’éponge le front.
Ils sortent tous deux, le père devant le fils, dans la cour. La sonnerie retentit. Le
gravier crisse sous leurs pas. Olivier, tête baissée, pleure amèrement. Il ne voit pas les visages
radieux des enfants quittant l’école, il n’entend pas leurs cris non plus. Il ne croise pas les
regards interrogateurs et dédaigneux des membres de son cartel. Aurait-il levé la tête, il aurait
vu la pionne qu’il ne détestait plus, il aurait vu le nain, Thomas-te, le regarder de loin avec
pitié, et il ne l’aurait pas supporté. Il ne pense plus à la honte de pleurer ; il pense à l’objet que
son frère tenait révérencieusement dans les mains. Il suit son père qui sort les clefs de la
voiture d’une de ses poches. Elles tintinnabulent. Il revoit son frère sourire et l’embrasser. Il
voit son frère faire attention de ne pas froisser ce qu’il tient. Il ferme les yeux – oublie un
instant le souffle sur sa nuque et la présence tout à fait présente devant lui – il peut
parfaitement se rappeler l’uniforme que son frère – à la demande du père – lui a rapporté, et il
se dit qu’il a été stupide de penser qu’il ne lui servirait pas. Il revoit le rai de lumière baigner
l’entrée de la maison et une partie de l’escalier, il entend les crissements de ses pas sur le
parquet du couloir, il voit son plafond bleu ciel.
Au-dessus de lui, le ciel est bleu, et Olivier souhaite qu’il ne le soit jamais plus.

Thomas
Il ralentit le pas et débouche sur la place juste derrière chez lui. Il s’assoit sur un banc,
mais comme l’assise est criblée de fientes de pigeons, il s’installe sur le bord du dossier, les
pieds sur l’assise. Il sort la bille de sa poche et la contemple. Il trouve un espace suffisamment
grand entre les branches et les feuilles des marronniers pour y insérer sa bille bleu ciel. Il n’y
a toujours aucune différence entre le bleu de la bille et celui du ciel. Il est désormais certain
que c’en est un morceau qui s’est détaché et est tombé dans la cour. Après tout, se dit-il, ce
n’est pas si incroyable. La prof de géo a dit que la terre était vieille de plusieurs milliards
d’années, alors c’est normal si des morceaux tombent, le ciel est usé, voilà tout. Et il en a un
morceau qu’il va offrir à sa mère.
« C’est une belle bille que tu as là. » Thomas lève la tête et voit un homme debout,
face à lui. « Je peux m’asseoir ? » Il lui sourit, mais sa mère lui a toujours dit de ne pas parler
aux inconnus. « Tu ne parles pas ? » Il a l’air gentil, et sa voix est douce, un peu comme celle
de son père, mais il ne doit pas parler aux inconnus. « Je ne suis pas méchant, tu sais. Je…
enfin…tu n’es pas obligé de me parler. » Thomas fait un léger signe de tête et l’homme
comprend, s’assied comme lui sur le dossier. Il porte un costume, mais sa cravate est défaite

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et sa chemise baille sur le haut de sa poitrine. Une barbe de quelques jours vieillit ses traits, et
il a l’air fatigué – mais heureux. Il a posé un sac plastique avec des bouteilles de champagne
et un sac plastique noir, par terre. « Elle est vraiment belle, ta bille. » Thomas se méfie, et
fourre son bout de ciel dans sa poche. Il ne l’aura pas. « Oh, tu sais, il y a longtemps que je ne
joue plus à ça, tu n’as rien à craindre. Je ne la veux pas ; je l’admire simplement parce que sa
couleur est peu commune. Je peux la revoir ? Je te la rends tout de suite. » Thomas hésite, le
ton est cajoleur, rassurant, et puis l’homme croit que ce n’est qu’une simple bille. Alors, il la
sort, précautionneusement, de sa poche et la lui montre. Il voit les traits de l’homme changer
subitement au contact de la pierre. « Elle est rudement belle. J’aimerai un jour que mon fils ait
une telle bille. » Thomas prend peur, l’homme a reconnu la bille pour ce qu’elle est vraiment.
Mais l’homme lui tend la bille, entre le pouce et l’index, et la dépose dans le creux de sa
main. Thomas sourit.
« Je vais l’offrir à ma mère, pour que ça la console. » L’homme hoche la tête, un
sourire s’esquisse aux commissures de ses lèvres, mais il ne rit pas. Il se lève.
« Je dois aller voir ma femme et mon fils. Il vient de naître. » Thomas le regarde, ne
peut rien dire. L’homme ramasse les deux sacs plastiques – Thomas entend le cliquetis de
bouteilles qui s’entrechoquent – et chacun se salue d’un signe de tête. L’homme disparaît
derrière lui, traverse des rues et s’évanouit dans la maigre foule des passants affairés.
Il pose délicatement la bille dans le creux de sa main, et pense soudainement qu’il ne
peut pas offrir un tel cadeau comme ça ; qu’il faut un paquet-cadeau à la mesure du présent. Il
regarde alors autour de lui et après quelques secondes de réflexion, se lève et ramasse une
bogue marron. Il l’examine et la trouve un peu desséchée, alors il la jette et en ramasse une
autre, mais elle n’est pas entière, et puis elle est écrasée. Il regarde plus loin autour de lui,
mais ne trouve rien. Il se déplace lentement, les yeux rivés sur le sol. Il commence à
désespérer, mais soudain, après quelques minutes à désespérer, il découvre enfin, sous une
feuille, ce qu’il cherche. Satisfait, il enferme la bille dans la coque, celle-ci est parfaite : la
couleur marron rehausse le bleu du morceau de ciel, et la bogue se referme parfaitement ; un
morceau d’écorce à l’intérieur permet de bloquer la bille. Il enferme le morceau bleu de ciel
bleu ciel dans l’écrin qu’il met, avec d’infinies précautions, dans sa poche. Thomas reprend
tranquillement le chemin de la maison; regarde les badauds le nez en l’air; sourit; se dit que la
journée a été longue et pas forcément agréable.
Marchant, il se demande où il partira en vacances avec ses parents, ce qu’il demandera
pour son anniversaire dans deux mois, si sa grand-mère n’a pas trop de regrets, où qu’elle soit.
Il souhaite que grâce à son morceau de ciel bleu sa mère ne pleure jamais plus.

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