Vous êtes sur la page 1sur 2

LES FEMMES DANS L’OMBRE

DES SCIENCES SOCIALES


Pascale Hancart-Petitet
CReCSS/IFEHA,
Université Paul Cézanne (Aix-Marseille)

La recherche en sciences sociales


présentée à Toronto était-elle à
la hauteur des attentes que l’on l’infection à VIH pour des femmes dans l’avancée de la maladie, et la disponibi-
pouvait légitimement concevoir ? des contextes variés 1. Cependant, deux lité des antirétroviraux. Il s’agissait par
Les déterminants sociaux de l’épi- communications mises à part, les tra- ailleurs de noter les causes de la morta-
démie, pour être reconnus, n’en vaux présentés ne proposaient aucune lité selon le sexe des individus, et de
demeurent pas moins insuffi- comparaison « genrée » des situations. mettre en évidence une corrélation entre
samment adressés, souvent par certains facteurs de risque (insécurité,
manque de rigueur dans le ques- INÉGALITÉS ET SURVIE problème de logement, consommation
tionnement scientifique : cas Une étude menée au Botswana et au de drogues, dépression) et la mortalité
d’école avec une session consa- Swaziland notait que 20 à 30 % des per- par accidents ou par préjudice. L’étude
crée aux femmes. sonnes interrogées souffraient d’une concluait que les causes de la mort des
L’épidémie de VIH a montré que insuffisance alimentaire dans les 12 mois femmes infectées par le VIH étaient, par
les problèmes liés au sexe, au genre et à précédant l’enquête. Dans ce contexte, rapport aux hommes infectés, plus sou-
la sexualité sont déterminés à l’échelle l’étude présentait des résultats en faveur vent liées à un accident ou à un préju-
individuelle par les relations intimes et de l’existence d’une corrélation entre dice. Ces données diffèrent de celles
privées qu’entretiennent les hommes et l’insuffisance alimentaire et les compor- produites au niveau national où les
les femmes. Au niveau collectif, ces tements sexuels à risque des femmes hommes ont deux fois de plus de risques
questions apparaissent comme un révé- (utilisation irrégulière des préservatifs et de mort par préjudice que les femmes.
lateur des nombreux agencements des commerce sexuel). Aucune corrélation Enfin, la mort par accidents ou préjudice
rapports sociaux entre les sexes, des entre ces deux facteurs n’était retrouvée des femmes infectées par le VIH était le
structures familiales, et des contextes chez les hommes 2. Au terme de ce tra- plus souvent corrélée avec l’existence
économiques et politiques. Des travaux vail, il aurait été intéressant de décrire les des facteurs de risques envisagés.
ont documenté la vulnérabilité des stratégies de survie développées par les
femmes par rapport à l’épidémie à VIH. individus – hommes et femmes – pour RÉVÉLER SON STATUT
Ce constat est présenté aujourd’hui lesquels cette corrélation n’était pas Une étude conduite en Afrique du Sud
comme un consensus par les organisa- observée. auprès de femmes enceintes s’intéressait
tions internationales de santé publique. Une étude menée aux Etats-Unis se don- aux déterminants sociaux de la révélation
Dans cette perspective, la question de nait pour objectif de décrire les causes de de l’infection à VIH au conjoint ou à
savoir si les femmes « font » mieux que mortalité par accidents (overdose) et par d’autres personnes de l’entourage 4 .
les hommes – sous-entendu, en matière préjudice (suicide, homicide) parmi les Selon les auteurs, de nombreux travaux
de « gestion » individuelle de l’épidémie personnes infectées ou non par le VIH antérieurs menés dans cette région mon-
–, semblait présenter, a priori, une oppor- incluses dans deux cohortes, la traient de faibles taux de révélation de
tunité de discuter ce consensus et de le Multicenter AIDS Cohort Study (MACS) l’infection dans un contexte de stigma-
mettre à l’épreuve de l’ethnographie. regroupant des hommes, et la Women tisation et de peur des répercussions.
« Women : Doing Better than Men ? » était Interagency HIV Study (WIHS) compo- Selon l’enquête menée une semaine
le titre donné à une session de présen- sée par des femmes 3. Cette étude visait après le diagnostic de l’infection à VIH,
tation de travaux scientifiques menés au à déterminer si les causes de mort liées 59 % des femmes avaient révélé leur
sujet des conséquences sociales, cultu- à des accidents ou à des préjudices dif- séropositivité à un membre de leur entou-
relles, physiques et psychologiques de fèrent selon le statut VIH de la personne, rage. Au troisième mois du post-partum,

81
Toronto • numéro spécial ANRS information – Transcriptases • automne 2006
ce taux était de 81 %. Les femmes révé- tées par le VIH construisent des stratégies session et quelle en était l’intention. En
laient plus facilement leur infection à propres qui leur permettent parfois de amont de la question de savoir si les
VIH si elles étaient mariées, si elles contourner les obligations conjugales et femmes « font » mieux que les hommes,
avaient eu des discussions préalables à familiales. il semblait pertinent de s’interroger d’une
propos du test VIH et si elles connais- part sur les causes, la mise en œuvre et
saient une personne infectée par le VIH. RWANDA les effets de leurs actions. Ces analyses
Malheureusement, aucune étude s’inté- Une cohorte prospective menée au méritaient certes une mise en corrélation
ressant aux modalités et aux délais de la Rwanda a montré un taux élevé de sur- avec les rapports de pouvoir entre les
révélation du statut sérologique n’était vie à long terme parmi une population de sexes. Elles étaient surtout à mettre en
conduite chez les hommes. 548 femmes infectées par le VIH-1 et perspective avec les changements
suivies régulièrement (avec des inter- contemporains des organisations sociales,
INDE valles de 3 à 6 mois) depuis 1986 6. économiques et politiques dans un
En Inde, les normes sociales et les obli- Vingt ans plus tard, 109 femmes de cette monde globalisé, et plus généralement
gations familiales jouent un rôle majeur cohorte étaient toujours vivantes. Elles avec le constat général de valence diffé-
dans les choix des femmes en matière de bénéficiaient de trithérapie antirétrovirale rentielle des individus face à l’épidémie
reproduction. La vie d’une femme est le gratuite depuis mi 2003. Les auteurs à VIH.
plus souvent soumise à deux obligations : constataient que ces femmes avaient un Une vingtaine de posters étaient affi-
être mariée et donner naissance à un taux de survie plus élevé que celui pré- chés chaque jour dans la catégorie
enfant mâle. Dans ce contexte, une étude dit par les modèles d’interprétation uti- sciences sociales. Néanmoins, peu de
proposait de décrire les facteurs sociaux lisés en Afrique. Plusieurs questions res- travaux ont été présentés sous forme de
liés à la survenue de grossesses répé- tent en suspens au terme de cette communication orale. Je continue donc
tées chez des femmes connaissant leur présentation. Les déterminants de la de m’interroger sur les raisons expliquant
infection à VIH 5 . La population de capacité de survie observée chez ces la faible place donnée, lors de la Confé-
femmes enceintes infectées par le VIH femmes relèvent-ils uniquement de fac- rence de Toronto, aux disciplines dont le
était comparée avec deux groupes teurs biologiques spécifiques (comme le mandat est de décrire et d’analyser l’en-
témoins, l’un rassemblant des femmes prétendent les auteurs) ? Que dire des semble de ces processus – et que cette
enceintes séronégatives, et l’autre des déterminants sociaux de la maladie et de session n’a pas su honorer.
femmes séropositives et non enceintes. son évolution ? L’hypothèse d’une capa-
Des entretiens semi-structurés relevaient cité de résistance physique et/ou psy-
les faits suivants : le nombre de gros- chologique particulière développée par 1 - WEAX03
sesses non programmées et non souhai- certaines femmes vivant dans des condi-
2 - Weiser S. et al., « Food insufficiency predicts
tées était significativement plus impor- tions sociales plus favorables que les high-risk sexual behavior among women but not
tant pour les femmes infectées par le autres, dans un contexte général de lutte men in southern Africa », WEAX0301
VIH , bien que leur pour la survie, peut-elle
7 3 - Cohen M. et al., « Mortality among participants
niveau de connais- UNE VINGTAINE DE POSTERS être ignorée ? in the multicenter AIDS cohort study (MACS)
sances en termes de ÉTAIENT AFFICHÉS CHAQUE L’état de santé et le and the women´s interagency HIV study (WIHS) :
contraception ait été devenir des femmes impact of accidents and injury », WEAX0305
JOUR DANS LA CATÉGORIE
jugé satisfaisant. Les infectées par le VIH sont
SCIENCES SOCIALES, MAIS 4 - Forsyth B. et al., « Disclosure of HIV status
principaux facteurs conditionnés par des among South African women : factors that impede
PEU DE TRAVAUX ONT ÉTÉ
en cause identifiés facteurs sociaux divers disclosure and subsequent repercussions »,
étaient l’impossibi-
PRÉSENTÉS SOUS FORME dont la particularité des WEAX0302

lité de mettre fin à DE COMMUNICATION ORALE agencements et des


5 - Suryavanshi N. et al., « Repeat pregnancy
une grossesse trop effets dans des situa- in Indian women with known HIV status »,
avancée et la pression familiale. tions données aurait pu être documentée WEAX0303

Cependant, il aurait été intéressant de lors de la session « Women : Doing Better


6 - Peters P. et al., « HIV-1 positive Rwandan
montrer comment le VIH peut être un than Men ? » Pourtant, les études pré- women have a high frequency of long-term
facteur de changement social dans la sentées se sont avérées disparates et peu survival : 20-year follow-up from a prospective
cohort study », WEAX0304
société indienne. Des données supplé- convaincantes à ce propos. Ceci invite à
mentaires à propos du groupe des replacer cette session dans le contexte de 7 - La pertinence de l’investissement financier
femmes non enceintes et infectées par le son élaboration. Il est légitime alors de que représente le suivi d’une cohorte sur 20 ans,
VIH auraient été particulièrement utiles. se demander quels sont en arrière-plan et le retard de mise sous ARV des personnes
suivies, seraient également à discuter
Ces données auraient permis de docu- les personnes et les événements à l’ori-
menter comment certaines femmes infec- gine du titre et de la construction de la

82
Toronto • numéro spécial ANRS information – Transcriptases • automne 2006