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Une Algérie à deux collèges, une médecine à deux vitesses

Il existe plusieurs villes chefs-lieux, disposant d’un seul établissement hospitalier confronté à
une pénurie chronique de médecins spécialistes. Un demi-siècle après l’indépendance, les
populations de ces régions semblent condamnées à une sous-médicalisation durable et à un
risque sanitaire permanent. Une personne malade est inévitablement affaiblie physiquement
et psychiquement, mais, également et surtout, diminuée dans ses droits de citoyen et que la
soigner, c’est la guérir ou la soulager et c’est, a fortiori, la rétablir dans sa dignité et dans ses
droits ! Dès lors, tout un chacun peut comprendre pourquoi le niveau de santé, la qualité des
soins et le statut du médecin constituent un baromètre des droits de l’homme

On prête à Kaïd Ahmed, ministre du temps du président Houari Boumediène, d’avoir déclaré dans un
discours : « Nous sommes au bord du précipice, nous allons faire un pas en avant ! » Il semble établi
que cette prophétie s’est confirmée : aujourd’hui, la nation algérienne a fait un grand pas depuis,
même les invétérés optimistes sont gagnés par le pessimisme présentement. « En 2005, près de 340
milliards de dinars ont été dilapidés. En 2006, les enquêtes préliminaires dans des affaires de
dilapidation de deniers publics ont évalué le préjudice à plus de 1300 milliards de centimes. Dans le
volet des abus de biens sociaux à des fins personnelles par des responsables d’entreprises ou des
collectivités locales, les auxiliaires de la justice ont signalé la perte de plus de 2000 milliards de
centimes. Dans les banques, même constat.

On se rappelle à peine des montants dilapidés : plus de 7000 milliards de centimes à Khalifa Bank,
3200 milliards à la BNA, 4000 milliards à la BCIA, 1100 milliards à la BADR ou encore les 70
milliards d’Algérie Télécom. Il y a aussi le scandale de la Générale des concessions agricoles (GCA)
dont les premières estimations font état d’un préjudice de 4000 milliards de centimes. » (quotidien La
Tribune du 2 janvier 2010). Et encore, on ignore les montants des scandales BRC, Sonatrach,
l’autoroute Est-Ouest et la pêche ! Et tout cela n’est que la partie visible de l’iceberg ! Qui sont ces
individus qui ont fait main basse sur le pays, qui disposent de réels pouvoirs et qui profitent dans
l’impunité totale des richesses nationales au détriment du peuple algérien et qui pratiquent le
népotisme, la corruption et la prédation ?

Qui sont ces décideurs qui ont institutionnalisé et développé une économie rentière basée sur
l’exploitation exclusive des hydrocarbures et ont, subséquemment, entravé le développement de
l’agriculture et de l’industrie, nous rendant totalement dépendants de l’exportation du pétrole et du
gaz ? Qui sont ces décideurs qui ont sinistré l’école et l’université, délité la médecine algérienne et
l’administration et qui poussent à l’expatriation les milliers de cadres universitaires au nombre
desquels figurent 5000 médecins spécialistes ? Qui sont ces puissants qui ont institutionnalisé et
pérennisé un système parasitaire et clientéliste, qui accaparent et s’approprient une richesse
naturelle, patrimoine de tous les Algériens, qui transforment la rente pétrolière en réserve financière
privée dans les banques européennes et qui, souvent, jouissent de la double nationalité qui
dilapident les deniers publics et mènent une politique de bazar qui compromet la souveraineté
nationale ?

Une Algérie avec deux collègues

Qui sont ces Algériens ou Franco-algériens, une minorité, qui disposent de plus de 50% de la
richesse nationale générée par l’exportation du pétrole et du gaz, dont les familles sont installées en
Europe, dont les enfants étudient dans les écoles françaises, qui se soignent dans les hôpitaux
parisiens ? Qui sont ces hommes, composant cette minorité algérienne, relativement pauvres à
l’indépendance, qui ont pu se constituer, en moins de 50 ans, des fortunes parasitaires,
pharaoniques et fulgurantes, sans accumulation de capital, grâce à leur position hiérarchique et dont
beaucoup jouissent de la nationalité française, au détriment de la majorité du peuple contraint à une
paupérisation croissante par la conjugaison de la rigueur économique, les dévaluations successives
du dinar, l’inflation, la perte du pouvoir d’achat, les fermeture d’entreprises, le blocage de salaires,
etc. ?

Ces artisans de la faillite économique algérienne, obnubilés par la surexploitation des gisements
d’hydrocarbures au risque d’un assèchement des puits, méprisant l’Algérie et les Algériens, ont édifié
une fracture sociale et institutionnalisé un pays avec deux collèges : un premier collège vivant dans
l’opulence, bénéficiant de fortunes ici et à l’étranger, de plusieurs logements ici et à l’étranger, de
terres et de terrains, de prêts bancaires non remboursables, de voitures de service, de chauffeurs,
d’études et de soins de qualité en France, de l’accès aux dollars et, bien sûr, de l’impunité !

Un deuxième collège confronté au chômage, à la paupérisation, à l’insuffisance alimentaire et


vestimentaire, au manque de logement, à la médiocrité de l’enseignement et de la formation ainsi,
qu’à l’insécurité sanitaire et qui subit la bastonnade quand il manifeste pacifiquement contre
l’injustice, quand bien même il serait médecin spécialiste ! Même les disparités régionales héritées
du colonialisme n’ont pas disparu et certaines régions des Hauts-Plateaux et du Sud demeurent en
marge du développement, additionnant sous-équipement et taux de chômage élevé !

Une médecine à deux vitesses

A l’instar de la wilaya de Saïda, il existe plusieurs villes chefs-lieux, disposant d’un seul
établissement hospitalier confronté à une pénurie chronique de médecins spécialistes. Un demi-
siècle après l’indépendance, les populations de ces régions semblent condamnées à une sous-
médicalisation durable et à un risque sanitaire permanent, alors que des milliers de médecins
spécialistes, dévalorisés et méprisés par les décideurs, sont contraints à l’exil. Bien que le profil
épidémiologique évolue, que des maladies comme le diabète, les maladies cardiovasculaires, le
cancer et les accidents de la route soient en constante augmentation, que les besoins sanitaires
s’accroissent, à l’instar de ce qui se passe dans les autres wilayas et le reste du monde, les hôpitaux
de ces agglomérations marginalisées sont confrontés à la pénurie chronique de praticiens
spécialistes.

Comment peut-on parler de soins spécialisés quand l’hôpital ne dispose ni de réanimateur, ni de


cardiologue, ni de neurochirurgien, ni de gynécologue, ni de spécialiste en radiodiagnostic, pour ne
citer que ces spécialités d’urgence vitale. Ce ne sont pas les évacuations vers les CHU dans les
ambulances non médicalisées sur des routes crevassées qui vont réduire le taux des morts évitables
des jeunes parturientes, des accidentés ou malades relevant de l’urgence et tout aussi jeunes ! Le
service civil institué pour les seuls praticiens spécialistes, qui consiste à contraindre les jeunes
médecins nouvellement diplômés à exercer dans les établissements publics de ces wilayas
déshéritées contre un salaire tout aussi déshérité, a été surtout une source de démotivation
professionnelle et de désordre hospitalier plutôt qu’une solution pour ces populations marginalisées.

Quand le nouveau médecin spécialiste arrive, souvent, il n’y a pas l’équipement, et le temps que ce
dernier soit commandé et installé, que déjà la durée du service civil arrive à son terme, le médecin
s’en va s’installer dans le privé ou se fait muter vers une wilaya du Nord. Et c’est ainsi que des
services médicaux et des unités se créent et se ferment au rythme du turn-over et au gré de l’arrivée
et départ des médecins spécialistes. Dès lors, faut-il prouver l’évidence et démontrer qu’il est contre-
productif de réaliser des hôpitaux comme s’il s’agissait de maisons cantonnières où les praticiens
spécialistes répugnent à exercer pour des raisons de qualité de vie et de salaire, mais que la solution
passe impérativement par la constitution et l’institutionnalisation d’un corps de médecins spécialistes
de santé publique à plein temps et de carrière, convenablement rémunéré et considéré à hauteur de
sa noblesse professionnelle, des difficultés de son art et de la responsabilité de ses actes ?

Faut-il également démontrer l’évidence que les cliniques privées, les laboratoires d’analyses
médicales et d’anatomopathologie, les centres d’imagerie médicale ne sont pas à la portée des
salaires de l’ensemble des Algériens, quand bien même ils seraient assurés sociaux et se font
ponctionner, chaque mois, de plus du tiers de leur traitement et que, a fortiori, Europe-Assistance, les
hôpitaux parisiens tout comme les cliniques de la capitale française ainsi que les cliniques suisses
sont l’apanage des Algériens du premier collège ? De plus, à cette inégalité économique s’ajoute une
inégalité régionale qui s’illustre par la répartition géographique des structures de soins et des
praticiens médicaux. « La wilaya d’Alger, avec environ 8% de la population nationale, concentre 54%
de l’effectif des praticiens spécialistes. Ensuite, 51,2% des praticiens spécialistes exercent dans le
secteur privé. Enfin, il est enregistré 01 médecin pour 318 habitants dans la wilaya d’Alger et 01
médecin pour 2103 habitants dans celle d’Adrar. » (Document du MSPRH Développement du
système national de santé, stratégie et perspectives, élaboré, en mai 2001).

Conclusion

Il semble que ce sont les mêmes responsables qui, hier, déclaraient que le socialisme de la mamelle
est un acquis non négociable et qui ont édifié un système économique rentier et parasitaire basé sur
l’exploitation quasi-exclusive des hydrocarbures, transformant l’Algérie en un pays monoexportateur
dépendant à 99% des recettes du pétrole et du gaz, où la corruption s’est métastasée et où toute une
faune de faux moudjahidine, de faux enfants de moudjahidine, de faux fellahs, de faux pêcheurs, de
faux investisseurs et de faux diplômés prolifèrent et coûtent des milliards à la nation. Ces mêmes
responsables, dont beaucoup sont milliardaires en dinars, en euros et en dollars, sans mérite aucun,
et grâce à l’accès à la rente pétrolière, parlent aujourd’hui d’équilibre économique, de rentabilité et de
rigueur économique et intègrent le discours du FMI pour affirmer, toute honte bue, que la santé n’est
pas rentable !

Mais alors, que diraient-ils du cinéma, du théâtre, de la littérature, de la poésie, de la peinture et de


l’art en général qui ne possède aucune valeur d’usage ? Bientôt, ils pousseront la logique jusqu’au
bout et décideront de ne s’occuper que de « l’Algérie utile », celle du pétrole et du gaz et larguer le
reste du pays et du peuple à son triste sous-développement ! D’abord, nous rappelons,
modestement, que la finalité de la politique et de la gouvernance, c’est de promouvoir le
développement de l’homme qui est présumé représenter le bien suprême dans une nation civilisée.
Et comme les valeurs les plus précieuses de la personne sont la santé et la liberté, on comprend
aisément que ce ne soit pas sans raison que partout dans le monde civilisé, le droit à la santé et à la
liberté sont les deux droits fondamentaux, inscrits dans la Constitution, qui conditionnent tout le reste.

Ensuite, une personne malade est inévitablement affaiblie physiquement et psychiquement, mais,
également et surtout, diminuée dans ses droits de citoyen et que la soigner, c’est la guérir ou la
soulager et c’est, a fortiori, la rétablir dans sa dignité et dans ses droits ! Dès lors, tout un chacun
peut comprendre pourquoi le niveau de santé, la qualité des soins et le statut du médecin constituent
un baromètre des droits de l’homme. Les malades ne sont considérés et les médecins valorisés que
dans les Etats de droit et les pays respectueux de l’homme et de ses droits fondamentaux. Le mépris
des médecins de santé publique dans notre pays n’a d’égal que le déni de citoyenneté pour les
Algériens du deuxième collège !

Par : Dr Khadir Mohammed

Source : El Watan, Edition du 13 mars 2010