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HERMAS.INFO 2010

Les commandements :
Un joug ou une libération ?

par Pierre Gabarra

En morale politique comme en cela confiance au jugement des


morale individuelle, nous hommes fondé sur le sens
savons que le comportement commun, il est vrai alors plus
humain est réglé par ce qu'on sain. Cet accueil se manifestait
Repères appelle les commandements, jusqu’en ses recherches les
lesquels, pour le chrétien, plus hautes, puisqu’après avoir
“Le Seigneur dit à Moïse : Monte constituent le fondement dégagé les célèbres « voies »
vers moi sur la montagne et nécessaire de la morale permettant de démontrer
demeure là, que je te donne les évangélique, mais qui sont l’existence de Dieu, saint
tables de pierre - la loi et le aussi pour tout homme Thomas indiquait que ce à
commandement - que j'ai écrites
l'expression de la loi naturelle. quoi elles conduisent
pour leur instruction” [Exode
24,12].
Il nous paraît donc utile de correspond bien à ce que
nous y arrêter un peu, pour « tous appellent Dieu2 ».
“La Loi ancienne est le premier réfléchir à ce qu'ils sont... et à
état de la Loi révélée. Ses ce qu'ils ne sont pas. Cette leçon d’expérience vaut
prescriptions morales sont assurément en tous domaines,
résumées dans lesDix Une définition piégée par le et comme précaution, et
commandements. Les préceptes volontarisme comme méthode. Elle vaut, en
du Décalogue posent les
particulier en matière morale,
fondements de la vocation de
l’homme, façonné à l’image de
Au début de son exposition sur où il apparaît que certaines
Dieu ; ils interdisent ce qui est “l’être et l’essence”, saint erreurs de conception initiales
contraire à l’amour de Dieu et du Thomas d’Aquin (1225-1274) conduisent la plupart à se
prochain, et prescrivent ce qui lui avertissait ses auditeurs qu’une forger des idées finalement
est essentiel. Le Décalogue est petite erreur commise au début erronées sur ce que peut être
une lumière offer te à la sur la compréhension d’une l’éthique tout entière.
conscience de tout homme pour
chose peut avoir de lourdes
lui manifester l’appel et les voies
de Dieu, et le protéger contre le
conséquences, et que pour les Pour suivre cette piste,
mal” [Catéchisme de l’Eglise éviter il faut d’abord prendre interrogeons-nous donc :
catholique, n. 1962]. soin de définir ce dont on qu'est-ce qu'un
parle1. Il avait lui-même pris commandement ? Le bon
“Dieu a écrit sur les tables de la l’habitude de s’arrêter tout réflexe est de s'en rapporter
Loi ce que les hommes ne lisaient d'abord à la définition d'abord à la définition des
pas dans leurs cœurs” (S. nominale des choses, voire à dictionnaires. Ils sont là pour
Augustin, Psal. 57, 1).
leur étymologie, telle qu’elle ça.
était connue, et qu’il retenait
alors comme autant de pistes Si l’on consulte le Robert, on
de sa réflexion. Il faisait en trouve cette définition :

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« Règle de conduite édictée par Dieu, une approche purement positiviste du


Eglise ; loi, précepte. Les dix commandements ». commandement.
Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa
dernière édition, n’est pas plus bavard : « RELIG. 2°] La seconde est que le commandement est
Précepte, règle de conduite. Les dix donné comme une expression de la seule volonté
commandements de Dieu ». En revanche, le de son auteur. Or le commandement est,
Trésor informatisé de la langue française (TLF), essentiellement, un acte d’intelligence, plus
plus nourri en général, apporte cette définition : exactement de la raison. Saint Thomas l’a relevé
explicitement 3 . C’est pourquoi l’animal,
« RELIG. JUDAÏQUE ET CHRÉT. Loi, précepte, dépourvu de raison, ne peut commander à
règle de conduite exprimant la volonté divine proprement parler (Loc. cit. a. 2). Commander,
que les croyants sont tenus d'observer. Les (dix) certes, ne pas sans exercice de la volonté, parce
commandements de Dieu. Abrégé de la loi, que c’est cette dernière qui donne à cet acte son
habituellement divisé en dix préceptes, révélée dynamisme impératif, soit pour montrer ce qui
par Dieu au peuple hébreu par l'intermédiaire de doit être fait [« voilà ce que tu dois faire »], soit
Moïse, sur le mont Sinaï (cf. Exode, 20, 2-17). pour l’imposer purement et simplement [« fais
Cf. Tables* de la Loi. Synon. (Commandements cela »]. Cependant « celui qui commande
du) Décalogue. Respect des dix “ordonne” le sujet de son commandement à faire
commandements; garder, observer, suivre les une certaine action qu’il lui révèle et lui signifie.
commandements de Dieu. L'Hébreu devait obéir Or une telle ordination est l’œuvre de la raison4
à tous les commandements de la Loi sous peine ». Il échappe souvent à nos esprits modernes,
du retranchement (DURKHEIM, De la Division du imprégnés de kantisme, qu’un ordre, avant d’être
travail soc., 1893, p. 133) ». “donné” est d’abord “conçu”, dans l’intelligence,
comme une relation à une fin dont il est jugé
Deux caractéristiques ainsi dégagées méritent qu’elle doit être atteinte. Commander, dit encore
principalement d’être soulignées. le Docteur commun, à propos de la vertu de
prudence, « consiste en ce qu’on applique à la
1°] La première est que toutes ces définitions réalisation le résultat du conseil [qui fait
présentent le commandement non pas comme un délibérer] et du jugement [qui arrête ce qui est à
acte, ce qu’il est pourtant, avant tout, mais faire]5 ».
comme le terme de cet acte : une loi au sens
moderne, un quelque chose de positif qui est La réduction du commandement à la volonté et à
commandé. C’est d’autant plus étonnant que si sa transposition positive est une évidence pour
l’on se rapporte à la définition du verbe les esprits modernes. Elle trouve son expression
“commander”, le TLF, en particulier, le rattache dans les conceptions de la loi que nous nous
immédiatement à un sujet qui est l’autorité. Or formons. « Ci veut la loi, ci veut le roi », disait
c’est bien cela, d’abord, un commandement : un déjà l’ancien droit ; « la loi est l’expression de la
acte de l’autorité, le suffixe –ment signifiant une volonté générale », « le législateur a voulu
action. Comme l’a montré Janet (1859-1954), le que... », énonce le droit contemporain.
commandement est d’abord un langage. Il en est
de même du mot “précepte”, donné pour Ainsi lié à la volonté, le commandement l’est
synonyme. Ce terme peut bien sûr être entendu aussi à la contrainte : ce qui est commandé est ce
au sens de règle positive énoncée, mais il a qui imposé. D’où cette idée, commune en droit,
d’abord celui d’énonciation de cette règle. Ce qu’il n’existe d’obligation que s’il existe une
sont de petits détails, apparemment, mais dont sanction. Luther (1483-1546) a poussé très loin
l’absence de prise en compte favorise une ce lien de la répression et du droit, par la pente

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volontariste qui était la sienne, en jugeant que la Une telle mise à l’écart de la raison a un effet
loi était rendue nécessaire par la seule boomerang, qui tourne cependant toujours au
méchanceté humaine, comme une chaîne forgée discrédit de toute “morale de commandement”.
pour empêcher l’homme de mordre et de nuire6. A se persuader et à convaincre ainsi que celle-ci
n’est que l’énoncé de préceptes positifs
Ainsi séparé de la raison, le commandement est arbitraires et contraignants, on en vient
aussi lié à l’arbitraire. Trouvant sa règle dans évidemment, non seulement à n’en plus rien
cette seule volonté, c’est celle-ci qui définit comprendre, mais à la rendre haïssable. Alors,
finalement le juste et le vrai de ce qui est par un paradoxe étrange mais inévitable, c’est au
commandé et, partant, de ce qui doit être vécu. nom de la raison éclairée, de la raison libérée que
Ce qui est juste, ce qui est moral, c’est ce qui est l’on revendique le droit absolu d’en secouer le
légal à un moment de l’histoire. Ainsi du joug. La morale des commandements passe ainsi
divorce, de l’avortement, demain peut-être de pour le paradigme de l'esprit de domination,
l’euthanasie. Ce qui est autorisé ne peut être imposé par une Eglise avide de puissance sur les
immoral. La morale publique est ainsi hommes, comme d’aucuns se plaisent à en
rigoureusement définie par la loi. Il n’y a pas répéter la rengaine depuis des siècles.
lieu, dès lors, de s’interroger sur la moralité de ce
que cette dernière permet, dût cette attitude La loi, le commandement, le précepte, sont alors
constituer, pour le sujet, une perversion de considérés comme des ennemis de la spontanéité,
l’obéissance. Il n’y a à peu près plus aujourd’hui de la liberté, de “l'authenticité”, bref, du réel et
que le domaine de la guerre ou du droit pénal des de la vie. On connaît le mot de Benjamin
affaires où l’on conçoive de remettre en cause la Constant, dans le chapitre 15 de ses Principes de
légitimité d’un commandement portant au crime politique, au sujet de la liberté religieuse :
ou en créant les conditions objectives. « Après avoir créé la plupart et les plus
poignantes de nos douleurs, le pouvoir a
Cette irrationalité est ouverte aussi aux prétendu commander à l'homme jusque dans ses
changements contradictoires : il ne choque pas consolations. La religion dogmatique, puissance
que ce qui est jugé immoral un jour puisse être hostile et persécutrice, a voulu soumettre à son
jugé moral un autre jour, au gré d’un changement joug l'imagination dans ses conjectures, et le
de loi, de jurisprudence de majorité cœur dans ses besoins ». La religion
parlementaire voire tout simplement de mode - "dogmatique" c'est ici, bien sûr, l'Eglise
laquelle n'est après tout qu'une forme implicite et catholique, et le mot "dogmatique" est synonyme
diluée de loi. Ce volontarisme s'étend, bien sûr, d'arbitraire et d'irrationnel. C'est finalement,
jusqu'à la théologie. On se souvient de l’émoi encore et toujours, l'idée de Luther. A ceci près
provoqué par le pape Benoît XVI lorsqu’il que l'Eglise supposée avide se voit ici attribuer
évoqua la figure musulmane de Ibn Hazn, qui d'avoir inventé non seulement la muselière mais
déclarait que Dieu lui-même n’était pas lié par sa aussi la rage. On sait que bien des consciences
propre parole, et que rien ne l’obligeait à nous catholiques ne sont pas tout à fait insensibles à ce
dire la vérité. Mais l’Occident chrétien aussi a type de discours, en particulier dans des
ses grands ancêtres en ce domaine, tels, pour s’en domaines qui touchent à la morale du mariage et
tenir à ces grands noms, Guillaume d’Occam à la morale sexuelle en général.
(franciscain, † 1349), qui disait que Dieu aurait
pu nous commander de le haïr, ou Descartes (†
1640), qui déclarait, par référence aux lois de la
géométrie, que si Dieu avait voulu, il aurait pu
faire que des cercles soient carrés.

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La source du commandement : l’intelligence parce qu’il n’est pas simplement un corps,


divine comme d’autres corps, ni seulement un vivant,
ou un être animé, comme d’autres vivants. Il est
Une juste conception des commandements doit un vivant complexe où l’animal et le corporel
partir de Dieu et de la création : « Il nous a élus sont assumés par l’humain, et où l’humain vit
en lui, dès avant la fondation du monde, pour d’une vie morale en devenir. A la différence des
être saints et immaculés en sa présence, dans autres créatures, l’homme a été créé à l’image et
l'amour » (Eph. 1,4). Ce choix et cet appel, qui à la ressemblance de Dieu, pour dominer la
président à la destinée de tout homme, est celui terre8, et pour y prolonger librement l’œuvre de
de son intelligence aimante. Au commencement Dieu : « Adam (…) engendra un fils à sa
du monde est déjà l’Intelligence divine, cause de ressemblance, comme son image » (Gen. 5,3).
« cette bonté qu’est l’ordre », disait saint C’est cela qui différenciera toujours, d’une
Thomas7. Telle est la première loi du monde, différence irréductible, l’ordre humain de tout
dont le psalmiste dit qu’elle ne passera pas (148, autre ordre créé et qui rendra toujours vaines les
6). Cette loi s’appelle la loi éternelle. tentatives de ne présenter l’homme que comme
un simple singe évolué.
Rien n’est créé qui n'ait sa raison d’être. Cette
raison d’être incline chaque chose à sa fin, en Comme tous les êtres de la création, l’homme a
laquelle elle doit trouver sa perfection. C’est la une loi intérieure, mais à la différence de tous les
logique interne, en particulier, de tout vivant et autres êtres [à l’exception des anges], il ne la
de ses évolutions successives. C’est sa règle, sa subit pas, il la connaît, intuitivement comme loi.
pente, sa loi intérieure. La graine est pour « La loi naturelle », explique saint Thomas,
devenir arbre, l’enfant pour devenir homme, le « n’est rien d’autre [en l’homme] que la lumière
mouvement pour atteindre son terme. Chaque de l’intelligence divine mise en nous par Dieu, et
chose a ainsi sa loi intérieure qui la porte à ce par laquelle nous connaissons ce qu’il faut faire
qu’elle doit être, à la réalisation du projet divin et ce qu’il faut éviter. (…) Personne n’ignore
pour lequel elle a été créée. Cette loi s’appelle la qu’il ne doit pas faire à autrui ce qu’il ne
loi naturelle. Elle est dite "naturelle", voudrait pas qu’on lui fît à lui-même9 ». C’est ce
précisément, pour exprimer le mouvement qu’on appelle la Règle d’or, laquelle est le
d’inclination qu'elle détermine. Chaque chose a fondement de la loi morale. A la différence
ainsi sa loi naturelle, qui s’intègre dans celle de encore de tous les êtres inférieurs, l'homme est
l’univers. Il y a une loi naturelle des astres, de la également en mesure de connaître ce à quoi le
floraison, du rythme des saisons. Une loi porte cette loi, ce terme auquel il a donné un nom
naturelle pour le cheval et l'iguanodon ou la vie sans équivalent dans la création qui lui est
cellulaire. Les grands esprits ont toujours été soumise : le bonheur.
sensibles à l’intelligence organisatrice que cela
suppose. Ainsi Einstein déclarait-il ne vouloir La loi morale est ainsi le nom donné à la loi
connaître que les pensées de Dieu, jusque dans le naturelle inscrite en cet être créé particulier
hasard, qui est la rencontre fortuite de causes, et qu’est l’homme. Elle l’incline à être ce qu’il doit
donc de lois. « Le hasard – disait-il – c’est Dieu être comme homme. On comprend dès lors que
qui se promène incognito ». l'immoralisme, en la multiplicité de ses
déclinaisons, est fondamentalement une négation
L’être humain est un être créé, parmi la multitude de la condition humaine. La loi morale est
indénombrable des êtres créés. Il a donc lui aussi l’intégration, dans l’ordre moral, de la loi
sa propre loi naturelle, qui l’incline à sa propre naturelle. Tandis que partout ailleurs s’impose la
perfection. Mais cette perfection est spécifique, nécessité, ici s’ouvrent la liberté et la

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responsabilité. La loi intérieure est connue terre...» (Gen. 1,1). Création et commandement,
comme telle, c'est-à-dire comme une règle dans création et loi sont, de ce point de vue,
l’intelligence de laquelle il faut entrer, pour indissociables, en mystérieuse connivence. Leur
tendre, en épousant ses exigences, à devenir un rapprochement éclaire le fait que les
homme digne de ce nom. Le mot de Pindare († “commandements” révélés de Dieu n’ont d’autre
438 av. J.-C.), « Deviens ce que tu es ! », est objet que de réorienter, réordonner, une humanité
ainsi la forme la plus ramassée, la plus sortie de ses mains mais que le péché a rendu
universelle et la plus profonde de l’exigence oublieuse de sa raison d’être et de ses fins. Sous
morale. En enjoignant à ses disciples d’être ce regard, ils ne laissent pas de conserver, dans
« parfaits comme leur Père céleste est parfait », notre propre monde, même vocation et même
le Christ n’a pas non plus aboli cette loi-là. Il l’a valeur libératrice.
parfaite à un degré inimaginable en la rattachant
à sa Source. La voie de la restauration et de la
réhumanisation
Cette perspective, on le voit, est aux antipodes de
la perspective volontariste présentée « Par un seul homme le péché est entré dans le
précédemment. La loi morale n’est pas quelque monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a
chose qui nous est extérieure, étrangère. Ce n’est passé en tous les hommes, du fait que tous ont
pas un fardeau qui est imposé à nos épaules par péché » (Rom. 5,12).
la violence, pour les faire ployer et nous
maintenir dans une inoffensive sujétion. La loi Saint Thomas explique que le diable, après que
morale exprime notre raison d’être. Elle exprime Dieu a inscrit sa loi naturelle en l’homme, a
l’exigence intérieure inscrite en nous par ajouté en lui une autre
l’intelligence divine, et que nous sommes invités 11
"semence" [«superseminavit »], une autre
à suivre librement pour répondre à notre vocation logique de “vie”, une autre loi, la loi de la
d’homme ou de femme dignes de ce nom. La loi, concupiscence. Cette loi est venue non seulement
ainsi, n’est pas une ennemie de notre liberté : elle soumettre l’homme, cette fois avec violence
en est, en toute vérité, la condition, comme elle [puisque ce n’était pas dans le plan divin], à la
est aussi celle de notre dignité. Elle constitue le mort. Elle a désorganisé, désharmonisé le
point de rencontre et de dialogue aimant entre la monde, et la beauté de l’ordre.
créature qu'elle guide, et l'Auteur de la loi qui est
à la fois son principe et son terme. Cette désorganisation, qui a frappé l’univers,
lequel est devenu hostile à l’homme, a frappé
Il en est tout de même des “commandements”. aussi l’homme en lui-même, dans sa propre
Dans le Talmud juif, le mot qui traduit le harmonie et sa beauté. Elle a troublé sa loi
“commandement” exprime paraît-il l’idée d’une intérieure. Les passions n’en sont plus soumises
“ordination à”, quelque chose qui est la à la raison ; le cœur a trouvé ses raisons « que la
réalisation du plan de Dieu, comme pour saint raison ignore » ; et l’intelligence humaine s’est
Thomas dans le passage cité plus haut10. La elle-même soustraite à Dieu. Pour le moins, elle
Septante grecque utilise en plusieurs formes le ne le perçoit plus comme règle et mesure, quand
même terme “arkhé” pour exprimer le fait de elle ne prétend pas en nier l'existence. Avec saint
commencer, d’être le premier à faire quelque Augustin, le Docteur commun parle d'aversion
chose, le commencement et le commandement. par rapport à Dieu, au sens propre. La dynamique
C’est lui qu’elle utilise au premier chapitre de la naturelle de l'homme, qui le conduit en principe
Genèse à propos de la création : « Lorsque Dieu de Dieu [comme principe] à Dieu [comme fin],
commença la création du ciel et de la perd son orientation et son attraction trinitaires

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pour entrer dans le champ d'attraction de tous les révélée, et de manière stable : tel est le sens des
leurres possibles. Le péché est ainsi une “commandements”, gravés symboliquement dans
séparation de l’homme d’avec sa Source, de sa la pierre, qu’on appelle aussi le “décalogue”,
providence, mais aussi de sa Raison d’être, c'est-à-dire “les dix paroles12”. Dieu parle à son
laquelle puise normalement à cette efficience et à peuple. C'est une révélation essentielle du
cette finalité. Notre propre monde intérieur judaïsme : Dieu instaure un dialogue, amorce et
connaît alors l’expérience de la division et de la prélude nécessaires d'une vie commune. Il vient
contradiction : « J'aperçois une autre loi dans vivre avec nous par sa Parole, et la réponse
mes membres qui lutte contre la loi de ma raison qu'elle suscite introduit à la vie avec les Trois.
et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes Cette approche est capitale. Elle manifeste
membres » (Rom. 7,23). Ou encore : « C'est donc d'emblée que la révélation des commandements
bien moi qui par la raison sers une loi de Dieu et n'est pas l'imposition d'un joug légal. Il n'y a
par la chair une loi de péché » (Rom. 7,25). aucune discontinuité entre la communication de
la vie et celle de la loi, l'amour infini étant
L'épisode tragique de cette chute est en également présent à l'une et à l'autre. Après les
particulier symbolisé, dans la Bible, par promesses déjà données à Adam et Eve, puis à
l’évènement historique de la réduction en Noé et Abraham, Dieu rétablit entre cette société
esclavage du peuple juif en Egypte. C’est là humaine et lui une relation d’intelligence
qu’est né Moïse. Dieu l’en a délivré, l’a conduit aimante pour que l’homme renoue lui-même
au désert pour l’y purifier, avant de lui faire avec sa vocation, reprenne sa marche de pèlerin
redécouvrir sa loi pour qu’il l’a fasse lui-même de l’infini.
observer : la loi de Dieu, et la loi de l’être
humain. « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai Le premier jour de la première peur, c’est celui
fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de où Adam a péché : « J'ai entendu ton pas dans le
servitude » (Deut. 5,1). Tels sont les mots qui jardin, répondit l'homme [à Dieu] ; j'ai eu peur
précèdent immédiatement l’indication des parce que je suis nu et je me suis caché » (Gen.
commandements. L’annonce de ces derniers est 3,10). C’est par la crainte, aussi, que l’homme
préparée par l’éveil d’une double mémoire : celle revient timidement à Dieu. La crainte est le
de la fragilité et de la trahison, qui ouvre à commencement de la sagesse, dit l’Ecriture, et
l'humilité, c'est-à-dire au jugement vrai, et celle c’est un premier moyen de s’écarter de la voie du
de la miséricorde, qui ouvre à la gratitude et à péché.
l'attente de salut. L’Ecriture partout nous rappelle
que Dieu nous a aimés le premier et que la Mais le dessein de Dieu n’est pas que les
relation à Dieu est partout fondée sur le don hommes vivent sous cette crainte, fût-elle
gratuit. Dieu, qui était premier dans l’ordre de la “révérentielle”. Déjà, dans l’ancien Testament, il
création, qui était celui « qui a fait le premier exprime ce commandement que reprendra le
pas », demeure le premier dans l’ordre de la re- Christ : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de
création, comme il est toujours le premier pour tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton
venir nous reprendre, inlassablement, quand nous pouvoir » (Deut. 6,5), et comme le Christ le fera
nous écartons de ses voies. avec le jeune homme riche, il met en relation cet
amour et l’accomplissement des
Saint Thomas explique que le péché a effacé en commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton
l’homme la lumière de la loi naturelle. Il l’a Dieu et tu garderas toujours ses observances, ses
rendue pour le moins opaque, la réduisant à des lois, coutumes et commandements » (Deut. 11,1),
propositions primitives, relatives et incertaines. Il prescrits pour « notre bonheur » (Deut. 10,13) et
était donc nécessaire que celle-ci fût à nouveau non pas pour nous imposer une quelconque

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une quelconque servitude. Cela signifie très de Dieu. Saint Paul peut alors pleinement dire :
exactement que ces commandements sont le « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Phil. 21,1),
moyen de demeurer dans cet amour et d’y mot qui vaut pour la création tout entière puisque
grandir. Le Christ, qui a enseigné que tous les c'est dans le Christ que tout doit être
commandements se réduisaient à l'amour de « récapitulé ».
Dieu et du prochain, a donné le nom d'amis à
ceux qui acceptaient de vivre de cette loi. Cette loi nouvelle a différents noms. Saint
Thomas l’appelle indifféremment la loi du
Les commandements constituent ainsi, de la part Christ, la loi évangélique, la loi de la charité et
de Dieu, notre Père, une véritable “pédagogie”, de la grâce, ou, enfin, la loi d’amour. Cette loi
au sens étymologique du terme, c'est-à-dire un d’amour devient ainsi la loi naturelle spécifique
art de conduire ses enfants. Il nous prend par la du chrétien, tout comme la loi naturelle est la loi
main pour nous guider vers le ciel, qui n’est rien du genre humain. Saint Thomas peut dès lors
d’autre que la possession de Lui-même. écrire :

Les commandements ne sont pas là pour nous « Cette loi du divin amour, il faut le savoir, doit
empêcher de faire ceci et cela, selon être la règle de tous les actes humains. De même,
l'interprétation de Satan, qui représentait à Adam en effet, que nous disons d’une œuvre d’art
et Eve que Dieu n'interdisait l'approche de l'arbre qu’elle est bonne et belle lorsqu’elle est
de vie que pour préserver son pouvoir, voire sa conforme aux règles de l’art, de même un acte
tyrannie. Ils sont là pour éclairer la voie devenue humain est bon et vertueux quand il est conforme
incertaine de la liberté, laquelle, selon la belle à la règle de la dilection divine. Lorsqu’il est en
formule de Léon XIII, est « la faculté de se désaccord avec cette règle, il n’est ni bon, ni
mouvoir dans le bien ». Comment assurer cette droit, ni parfait. Donc, pour que les actes
démarche ? Où est le bien, en lequel je puis humains deviennent bons, il faut qu’ils soient en
rester et grandir en humanité ? En certaines accord avec la règle du divin amour13 ».
circonstances, au regard de certaines
problématiques, la réponse peut-être très difficile On comprend de la sorte que tous les
à apporter. Alors il est bon de s'en rapporter au commandements puissent être réduits à une seule
Décalogue, comme à un principe, à un guide et à exigence : celle de l’amour, qui constitue, dit
une lumière, alors qu'il demeurera toujours encore saint Thomas, « une loi abrégée », si
aventureux et incertain de s'en rapporter à ses accessible à tous qu’elle constitue une porte
propres lumières, que peuvent biaiser la passion ouverte même pour ceux qui ne connaissent
ou l'intérêt. encore ni le Christ ni son Eglise. L’amour de
Dieu détermine les trois premiers
Les commandements sont proposés en même commandements ; l’amour du prochain
temps que l’invitation à l’amour, c'est-à-dire en détermine les sept suivants. On comprend enfin
même temps que le don de la grâce sanctifiante, que saint Augustin ait pu dire, et en quel sens :
dont saint Thomas dit qu’elle nous surélève, nous « Aime et fais ce que tu veux », et que saint Jean
guérit et nous applique au Bien divin qui est de la Croix ait pu opérer ce raccourci, qui ne
Dieu, suprême liberté. La grâce nous est méritée constitue en aucune façon une négation des
par le sacrifice du Christ sur la croix. Elle vient commandements : « Au dernier jour, nous serons
restaurer tout l’homme, blessé par le péché. Elle jugés sur l’amour ».
introduit en lui, c’est-à-dire en nous, une loi
nouvelle, qui vient perfectionner, surélever, la loi Ainsi, il existe une parfaite harmonie entre
naturelle, dans une cohérence parfaite de l’œuvre l’œuvre créatrice de Dieu et son œuvre

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rédemptrice, entre sa loi divine, notre loi naturelle et la loi


évangélique. Cette harmonie n’est pas seulement un thème de NOTES
prédication ecclésiastique, un instrument de persuasion des fidèles
pour les contraindre de “rester dans le rang” ou de justification
1 “Parvus error in principio
d’une emprise intellectuelle et morale des clercs sur le monde des magnus est in fine” (De ente et
laïcs. Cette harmonie exprime fondamentalement la cohérence de essentia, Prooemium).
2 Somme de théologie, Ia, q. 2 a.
l’être humain, son adéquation à l’univers qui l’entoure, et la clé de 3 Somme de théologie, Ia IIæ, q.
son histoire, dans le temps et pour l’au-delà du temps. Elle rend 17, a.1
compte du sens qui l’habite, de sa réalité, et du lien étroit de cette 4 Loc. cit. a.1 ; cf. IIa IIæ q. 47 a.

loi intérieure avec le bonheur que l’homme ne cesse jamais de 8 ad 3


5 IIa IIæ q. 47 a. 8c
poursuivre. 6 Cf. De l’autorité temporelle,

Œuvres, Genève, Ed. Labor et


Fides, 1958, t. IV, p. 18.
On comprend alors, pour peu que l’on veuille bien y réfléchir un 7 Somme de théologie, Ia q.22 a.1
peu, que les commandements ne sont pas, négativement, des 8 “Dieu dit : Faisons l'homme à

contraintes ou des violences. Ils constituent, tout au contraire, la notre image, comme notre
ressemblance, et qu'ils dominent
définition du champ infini de notre liberté. sur les poissons de la mer, les
oiseaux du ciel, les bestiaux,
P. G. toutes les bêtes sauvages et toutes
les bestioles qui rampent sur la
terre.” (Gen. 1,26).
9 S.Thomas d’Aquin, Les

commandements, NEL,1970, n.2.


10 Ia IIæ, q. 17, a. 1
11 Avec l'idée de fécondité que le

mot semence suggère : de même


que la grâce ouvre à une vie et à
un développement vital, dont les
fruits sont des oeuvres de salut, de
même le péché constitue un
principe de mort, qui nourrit des
oeuvres mauvaises. Comme on le
sait, cette image de semence
“sursemée” est présente en
l’Evangile, où le Christ lui-même,
parlant en paraboles, évoque
l’intervention de “l’ennemi” qui,
profitant du sommeil du paysan,
passe après lui dans le champ
qu’il a semé pour y semer à son
tour de l’ivraie, avant de s’en aller
[Mat. 13,25].
12 Déka logoï = les dix paroles.

C’est l’expression qu’on trouve


dans la Septante et qui est utilisée
dès les premiers siècles du
christianisme.
13 Les commandements, n. 11

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LES COMMANDEMENTS N°1 PAGE 8