Samuel L A I R

LA 628-E8, « LE NOUVEAU JOUET DE MIRBEAU »
J’en étais enchanté comme un enfant d’un joujou. Elle [la ville de Gorinchem] avait bien l’air d’un joujou luisant, tout neuf […]1

Fin 1907, paraît La 628-E8. « Nouveau jouet de Mirbeau », selon Remy de Gourmont, lui-même repêché par Mirbeau en 1891 à la suite de son « Joujou patriotisme ». « Puérilité littéraire », tranche vigoureusement Léautaud en faveur du Maître. Au-delà de la boutade de Gourmont, qui voyait aussi dans ce récit la réunion d’articles de presse parus dans L’Auto, il y a la vérité d’un trait, celui de la dimension ludique de l’écriture. Gigantesque jeu d’échecs sur le damier européen, partie de marelle entamée en France, en passant par l’Allemagne, la Belgique et la Hollande, le récit est limité dans le temps comme il est délimité par l’espace. Il semble bien répondre à un besoin profond du jeu, inscrit dans l’imaginaire de « ce grand gosse de Mirbeau ». Participant au renouvellement du genre romanesque, le récit de 1907 s’ouvre à l’aléa, promeut volontiers le hasard et le jeu, enchaîne les contes, défend une conception ludique de l’art, en appelle au caprice et au rêve, brode sur tous les thèmes de la liberté. Mirbeau se plaît à y distinguer deux types de civilisations, en définitive deux catégories de cultures : les « joueurs », dont l’existence ludique est vouée à l’art et au développement des raffinements de société ; les « agonistes », qui se consument en conflits et consomment toutes les formes du passéisme. Roger Caillois dénombrait six caractéristiques susceptibles de définir le jeu : activité « libre », « séparée », « incertaine », « improductive », « réglée », « fictive ». Il nous a semblé, au-delà des contradictions inhérentes à la réalité même du jeu, partagé entre sérieux et dérision, que La 628-E8 fut bien, à ce titre, le « nouveau jouet de Mirbeau », peut-être l’une de ses plus belles réussites. Mise en jeu et enjeu narratif Considérer le récit dans son ensemble, prendre en compte sa structure narrative, nous encourage à poursuivre en ce sens ludique. Limité dans le temps et l’espace par, d’un côté, ce qui devrait s’opposer à cette limite, cette entrave, c’est-à-dire la rêverie, de l’autre, le retour à la case départ, une fois effectuée la traversée européenne, le récit périégétique fonctionne excellemment comme une séparation qui le retranche, un temps donné, et au cœur d’un espace déterminé, du reste de la quotidienneté et de la familiarité. Au reste, il est symptomatique que le voyageur se retrouve à zéro au terme de son déplacement. La réintégration du sol français correspond bien à la reconnaissance des conditions de départ, au marasme d’avant le voyage : de la même façon que la mise en jeu débute sous l’impulsion du caprice de Mirbeau, le jet de pierre final ponctue et clôture la fin de la partie en sifflant la fin du match :
Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village, une pierre, lancée, on ne sait d’où, vint briser une des glaces de l’automobile… […] Allons ! dis-je… Pas d’erreur !... Nous sommes bien en France. (p. 436)
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La 628-E8, 10/18, 1977, p. 236. C’est à cette édition que renvoient les indications de pages.

Rappelons pour mémoire que le signal de départ prenait, lui aussi, la forme du jet de pierre inaugural :
Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des pierres… (p. 68)

La destruction de ce qu’il revient à Mirbeau de désigner comme un avatar de machine à remonter le temps2 renvoie le passager et son chauffeur en leur espace familier, laisse les automobilistes à leur amertume d’apprécier combien rien n’a changé durant leur absence, comment en définitive rien n’était à espérer au terme de ce délassement, à l’issue de ce divertissement qui permet seulement, d’une manière momentanée et illusoire, de se détourner du sentiment de vanité de toute chose. Le jeu se lit comme un inédit rouage de la mécanique naturaliste. De fait, autant que nos souvenirs du jeu de l’oie et autres jeux de société nous permettent de nous en souvenir, ce sont les épisodes intercalaires qui s’apparentent à la structuration d’une activité ludique. Le style d’entrée dans certains pays se décline sur le mode de la mise en route amusante, avec ses faux départs, ses retours en arrière, les tours à passer, le franchissement purement formel d’obstacles arbitraires.
Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la frontière, mes yeux s’ouvraient tout grand, vers l’horizon désiré. J’étais très ému, il ne m’en coûte rien de l’avouer. […] Il nous fallut faire demi tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j’avais si lestement brûlée. (p. 197)

Avouons que le côté carnavalesque de certains franchissements de frontières ajoute au burlesque de la situation. Le meneur de jeu, l’arbitre, manque parfois du sérieux nécessaire à la gravité qui devrait contraindre à considérer les règles comme d’authentiques lois.
J’eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C’était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m’expliqua que les frontières étaient des frontières, qu’on n’entrait pas en Hollande comme dans un moulin. (p. 198)

Le Hollandais violent ? L’anecdote Theuriet, l’épisode Van Gogh sur la route d’Anvers à Bréda figurent autant de cases narratives, de récits intercalaires sur le grand continuum des routes européennes. La Hollande remporte haut la main la palme de l’attraction ludique, elle dont la traversée exige qu’on s’en remette avant tout à des règles édictées par … soi-même. La théorie des injonctions ressassées relève d’une nomenclature de lois dont la légitimité procède de la seule volonté personnelle. Écoutons ces directives qui permettent la poursuite du jeu.
Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. […] Chaque fois que vous rencontrez un cheval, […] arrêtez la machine, et mieux, descendez-en. […] Il n’existe pas d’autre règlement, sur la circulation automobile, que celui que vous établissez vous-même. […] En Hollande, l’important est d’entrer… Une fois cette difficulté levée, vous faites ce que vous voulez… Vous tombez même dans le canal, si tel est votre plaisir... (p. 210)

C’est assez dire que les Pays-Bas représentent le paradigme de l’espace de jeux idéal, l’itinéraire parfait pour une partie de petits chevaux échevelée, celle que rêve un esprit épris de liberté jusqu’à l’excès. Cette piste hollandaise jouera, par surcroît, sur l’ensemble du
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Et on sait que Mirbeau apprécie à leur juste valeur les récits d’anticipation de H. G. Wells.

parcours, le rôle de la carte joker, tant il est vrai que l’idiosyncrasie néerlandaise semble receler un trésor de traits psychologiques déclinés selon le concept pluriel du jeu3. Du reste, la configuration et la structure des villes ne suscitent-elles pas l’émerveillement naïf de Mirbeau ? « J’en étais enchanté [de la ville de Gorinchem], comme un enfant d’un joujou. Elle avait bien l’air d’un joujou luisant, tout neuf […] 4 ». Plus loin, c’est la conduite déroutante de naïveté des autochtones qui appelle le rapprochement avec l’attitude des enfants : « De ces bateaux, qu’on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles qui, toujours jonglant, les relancent, […] parfois nous pourrions croire qu’ils jouent à la balle, avec leurs propres têtes, et que nous assistons au dernier acte d’une opérette féerique […] » (p. 263). Au service de cette traversée européenne lancée sur le mode de la partie divertissante, la contribution de l’objet automobile est d’une importance décisive. Point tant intention délibérée de jouer qu’opportunité de faire rire aux dépens de soi et des autres, l’intrusion de la mécanique au milieu du vivant fait rire. N’en déplaise à Bergson, cette apparition balance entre le comique et la fascination un peu apeurée. À Anvers, Mirbeau et Brossette font l’épreuve de l’étroitesse de ce lien psychologique chez les foules stupéfaites devant l’arrivée du bolide :
On la regarde comme une bête inconnue, dont on ne sait si elle est douce ou méchante .[…] Des gamins, d’abord, comme partout, puis des femmes, s’approchent, s’interrogent d’un regard à la fois inquiet et réjoui. […] Un loustic, au milieu des rires, demande à Brossette s’il mange des vaches et des moutons vivants. […] Ah ! enfin ! l’esprit parisien, je le retrouve donc sur les bords de l’Escaut, qui furent les nôtres… Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de blague... (pp. 164-165)

La dimension farceuse dont est dotée l’apparition de l’automobile aux yeux des profanes n’est, du reste, pas inédite. En 1904, Paul Adam dédie le chapitre II du Troupeau de Clarisse, paru chez Ollendorff, à l’évocation, sur le mode entomologique et décadent, du véhicule de la cocotte, scarabée bleu des légendes orientales 5 qui déclenche fascination de l’effroi, puis amusement.
Pour l’ahurissement de bien des yeux, nous nous ruons, cataclysme d’abord redouté, puis reconnu bénin et farceur. Comme ces enfants qui montrent leur frimousse après avoir fait sournoisement éclater un pétard […], ainsi nous suscitons le rire de ceux qui coururent éperdus au trottoir et qui mesurent combien inoffensif était le péril évité par leur vain effroi. À nos côtés fuient inversement les immeubles sévères, parois interminables des rues, et les magnificences étalées dans les boutiques.6

La figure débonnaire et placide du Hollandais cristallise une multitude de caractères spécifiques au jeu, exempte qu’elle est de toute hypocrisie : mimicry et agôn (« Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais est rude et violent […] Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les peaux de bêtes excitent d’abord sa curiosité, et sa curiosité peut devenir agressive et méchante. », p. 211) se disputent le visage de ce grand enfant, fait de franchise et de susceptibilité mêlées. 4 La 628-E8, p. 217. Le regard enfantin et amusé du narrateur cède volontiers à une forme d’esthétisation miniature, face à cette ville « faite de petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg… ». Même procédé au service de l’évocation des ponts japonais, dans une description qui ne brille guère par son originalité (p. 218). 5 Tout le chapitre II du volume de Paul Adam décline cette approche de l’auto en coléoptère armé : « Enfin, le scarabée souffle, tousse, grince et, poussif, actif, repart dans les larges avenues froides […] », Paul Adam, Le Troupeau de Clarisse, Ollendorff, 1904, p. 19. 6 Paul Adam, Le Troupeau de Clarisse, Ollendorff, 1904, p. 15.

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On admire combien Adam, avant Mirbeau7, se montre habile à exploiter l’intrication de deux règnes, l’univers métallique et froid des technologies à l’œuvre dans l’automobile, et celui tout aussi inhumain, mais organique et vivant, du coléoptère blindé et caparaçonné sous son armure. La peinture de l’effroi suscité chez les badauds permet par surcroît de glisser à la suggestion d’une illusion assez neuve : le mouvement de fuite déclenché chez le décor immobile considéré de la voiture. Ce même mouvement inversé, Mirbeau en dépeindra les effets cocasses, surpris dans la débandade des arbres qui défilent aux yeux du passager emporté par sa Charron8. Les attitudes propres au jeu On sait que le spectre des activités de jeux se déploie sur quatre gammes, dégagées par Roger Caillois9 : dans la catégorie de l’agôn, les jeux de compétition, sur le modèle des épreuves sportives, reposent sur le sentiment de rivalité, en développant discipline et persévérance. L’alea, à l’inverse, fait intervenir pleinement le hasard et le destin, comme rouages essentiels de certains jeux (cartes, dés) et réfute toute légitimité de l’effort de patience et de compétence du sujet qui s’abandonne à l’action de la fortune. Mimicry est le terme anglais qui équivaut à mimétisme, et désigne l’impulsion profonde de l’humain à tirer parti de sa capacité d’endosser un rôle autre que le sien, jusqu’à se faire croire qu’il est autre que luimême ; on voit assez le lien consubstantiel de cette catégorie à l’état d’enfance, où foisonnent les attitudes participant du « comme si ». La catégorie de l’ilinx, enfin, est déterminée par l’impérieux vertige qui naît du trouble de l’instabilité recherchée et de l’étourdissement physique. Or il semble que ces quatre catégories cernent bien le rapport de cette littérature inédite inaugurée par Mirbeau au jeu qui structure à la fois le discours romanesque, comme il émaille le texte d’une façon ponctuelle sous la forme du motif littéraire. L’alea : le hasard et la rêverie Ce que nous maîtrisons de notre existence est infime, comparé à ce qui nous échappe. Variation moderne sur le motif de la fatalité, le hasard nous dit que nos décisions pèsent de peu face aux coïncidences, aux rencontres de hasard, aux circonstances. Le Calvaire avait impulsé l’idée tragique que notre destinée pouvait basculer du côté de l’imprévisible et du déréglé, en déplorant cette improvisation et cette impréparation de la vie de Mintié. La 628E8 la reprend en versant le hasard du côté de l’inédit, du divers, du jeu. Se livrer délibérément au hasard, c’est accepter d’inventer chaque minute son existence, c’est faire œuvre d’artiste et retrouver une respiration personnelle qui renoue avec l’impulsion créatrice. L’aléa fonde notre vie et légitime une existence en lui prêtant tous les traits de l’inspiration artistique. Aux yeux du nouvel adepte du sport automobile, c’est en effet d’un nouveau mot d’ordre esthétique et littéraire qu’il s’agit, réunissant visée artistique et recherche ontologique. « L’automobile, c’est le caprice, la fantaisie, l’incohérence, l’oubli de tout… On part pour Bordeaux et – comment ?... pourquoi ? – le soir, on est à Lille. D’ailleurs, Lille ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Budapesth ou Madrid, Montpellier ou Pontarlier… Qu’est-ce que cela fait ? » (p. 49). Le déracinement occasionné, l’abandon au hasard, sont d’une nature telle qu’ils correspondent ici à une perspective de fuite hors de soi et du monde, façon de tourner le
Chez Mirbeau : « Il y a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant de hideuses bedaines sur des membres grêles d’insectes », op. cit., p. 160. 8 « Maintenant, je vois les bandes des cultures virer… La plaine paraît mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une mer. Que dis-je… La plaine paraît folle de terreur hallucinée… Elle galope et bondit, s’effondre tout à coup, dans les abîmes, puis remonte et s’élance dans le ciel… », p. 201. 9 Les Jeux et les hommes, le masque et le vertige, Gallimard, Idées, 1967, rééd. 1977.
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dos à la vie sans jamais devoir vraiment assumer ce divorce. La forme de passivité pointée par Caillois, au cœur de cette attitude de fascination face à la chance, répond du reste assez bien à l’expression de la part féminine du caractère de Mirbeau, entièrement captivée par les expériences nouvelles. La mimicry Le goût pour l’auto relève ainsi, en partie, de la quête d’un divertissement au sens pascalien. La mimicry, le simulacre, trouve à s’accomplir dans l’objet même de l’automobile. Gigantesque jeu de construction mécanique, meccano sophistiqué dont on perçoit bien qu’il se situe au-delà du savoir de Mirbeau, l’auto se place, d’une façon significative, au sein du récit, dans le cadre d’une dialectique entre culture et nature, tout comme l’animal, dont la référence cartésienne à la machine est, bien plus que de l’ironie, le signe d’une interrogation ambitieuse sur le dialogue entre l’animé et le mécanique. Le récit est traversé de part en part par l’émerveillement ardent face à une machine pleine de vie qui simule les organes de l’humain10. C’est aussi le discours romanesque même qui tente de saisir cette curiosité de la voiture en mimant, par son étrangeté, les apparences poétiques de cette moderne technologie. Une terminologie énigmatique et baroque fleurit dans l’espace du texte littéraire afin de se saisir de la réalité automobile, en servant l’expression d’une curiosité, celle de Mirbeau et du lecteur, pris au dépourvu face à cette modernité. Carter, moyeu, cylindre ou piston égrènent la litanie d’une nouvelle rhétorique, aussi huilée que déconcertant la lecture du profane en la matière. Par contamination, le voisinage de l’automobile vous force en outre à revêtir certains aspects de ce simulacre. Tel est l’accoutrement vestimentaire, par exemple, qui fait des conducteurs et passagers les figures illusoires d’une fiction tantôt horrifique11 pour celui qui la contemple, tantôt baroque et quasi surréaliste (les martiens). Mais au-delà de son illustration référentielle, le travestissement est à considérer comme l’avatar ultime et déformé d’une autre forme de déguisement littéraire, ce mimétisme artistique qu’est le naturalisme, pictural ou littéraire. Là encore, l’écriture rejoint cette attitude ludique par excellence : le déguisement. À cet égard, on doit se demander si ce récit sur l’automobile n’a pour visée profonde de mettre en perspective les données saines et motivantes du jeu, ramassées et illustrées par la conduite de l’auto, et celles, corrompues et corruptrices, aberrations pauvrement mimétiques du vrai jeu, de la vie sociale. L’une de ces perversions est en effet celle qui touche à la mimicry, au simulacre et à la comédie, affectés par leur intégration au mécanisme social. Caillois en illustre la forme par les exemples de l’uniforme, de l’étiquette, du cérémonial. Mirbeau l’élargit à toute pratique humaine jouant délibérément sur le décalage entre l’apparence et le contenu des comportements, des attitudes, des conduites : « Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n’est pas un guerrier… C’est un militaire, ce qui est très différent… Il n’est même pas brave… Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur… […] Je ne pus m’empêcher de m’écrier : – Ubu ! C’est Ubu ! » (pp. 349-350). Le gauchissement littéraire de la réalité n’est pas simple frivolité chez notre écrivain, pas tant qu’une pente naturelle de son esprit, qui voit l’incongruité d’un jeu tragiquement transposé sur le terrain de la vie

« Quand je regarde, quand j’écoute vivre cet admirable organisme qu’est le moteur de mon automobile, avec ses poumons et son cœur d’acier, son système vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique, est-ce que je n’ai pas une idée autrement émouvante du génie humain […] », p. 42. 11 « La vieille sembla d’abord consternée de nos peaux de loup, de nos lunettes relevées sur la visière de nos casquettes […] – Si c’est Dieu possible ! Ah ! ah !... Des masques ! … Des masques !... », op. cit., p. 66.

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sociale et politique. Simulacre, encore, que la mise à profit par le roi Léopold de l’existence d’un sosie, dont on ne sait plus trop s’il imite ou s’il est imité par le roi belge12. L’expression paroxystique de cette altération réside chez Caillois dans le péril d’une confusion psychologique de ce que l’on est et de ce que l’on croit être. L’aliénation survient lorsque les limites de la scène et la durée du spectacle que respecte l’acteur ne tiennent plus lieu de garde-fou, et que le sujet croit autant en son rôle qu’en sa réalité propre. L’épisode tragique de sa visite à son ami Maupassant, dont Mirbeau avait depuis longtemps et assez cruellement raillé l’ineptie du rôle d’écrivain mondain endossé dès les premiers succès en littérature, trouve alors à s’insérer dans le maillage cohérent et fin de la réflexion sur les dangers d’un jeu déplacé hors de sa sphère. « Vous verrez un Maupassant transformé… oh ! transformé ! », clame Bourget. « Ah ! oui ! … Vous l’avez amené à la psychologie… Il y est, le pauvre bougre, il y est en plein !... », ironise Mirbeau. Dédoublement facilité par les drogues, la maladie, et décliné jusqu’à la dépossession de soi, sans que soient toujours maîtrisées les conditions de cette ivresse, par Maupassant. Mirbeau décèle, sous l’apparente ironie dont il use lui-même, la réalité d’une conjonction, celle du masque et du vertige, sous sa forme falsifiée, alors que l’enivrement puisé dans l’automobile lui permet de jouir d’un danger neutralisé. L’ilinx : l’illusion portée à incandescence à travers le vertige et le délire de la fiction Dans cette apologie de la modernité que Mirbeau signe avec La 628-E8, force est de nous étonner que l’apologie de l’ivresse et du vertige promus par l’auto renvoie à une sorte de griserie primitive qui fait volontiers l’économie d’une jouissance de l’intellect : « Par bonheur, il n’est pas de mélancolie dont ne triomphe l’ardent plaisir de la vitesse... » (p. 20). Ce plaisir, défini par Caillois comme celui où le « corps ne retrouve qu’avec peine son assiette et la perception sa netteté13 », correspondrait à une tentative d’ébranler la stabilité de la perception.
Quand, après une course de douze heures, on descend de l’auto, on est comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact avec le monde extérieur. […] Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s’illumine... (p. 48)

C’est assez dire la portée et la puissance d’attrait du vertige occasionné par la machine14, vertige qui, à l’occasion ouvre sur l’abandon à une forme assez proche de l’illusion dramatique, présent derrière le rideau de théâtre. Il n’est en effet pas anodin de rappeler que l’écriture de La 628-E8 est contemporaine de l’avènement des grandes pièces de Mirbeau, sachant que, d’après Caillois, « c’est la représentation théâtrale qui, fournissant la conjonction essentielle, discipline la mimicry jusqu’à en faire un art riche de mille conventions diverses, de techniques raffinées, de ressources subtiles et complexes15 ». Il passe quelque chose du jeu théâtral et de son caractère ludique dans le récit de 1907. Sous la plume de Mirbeau, l’avatar romanesque du jeu décline bien souvent d’inédites combinaisons. Mirbeau demeure l’artiste et le romancier, pour qui les rencontres avec les données de l’anthropologie ou de la sociologie culminent dans la fiction. Croiser les diverses attitudes spécifiques du jeu débouche sur de cocasses trouvailles. Ainsi marier l’agôn, l’alea, la mimicry ouvre volontiers sur la mise en relief de l’ilinx. Le portrait de l’Allemand, par exemple, se bâtit autour des figures de la compétition commerciale, de la spéculation
Ibid., pp. 145-146. Caillois, op. cit., p. 69. 14 « L’automobile, c’est aussi la déformation de la vitesse, le continuel rebondissement sur soi-même, c’est le vertige », op. cit., p. 48. 15 Les Jeux et les hommes, p. 82.
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boursière, rôles dans lesquels ce dernier avoue ne voir qu’une opportunité. Mais c’est sans conteste dans le personnage de Weil-Sée que cristallisent les données d’un tempérament naturellement porté aux excès : « Ce qu’il me faut… c’est une fortune, […] mais une fortune tellement folle, qu’elle rende les autres fortunes impossibles... » (p. 243). Alea, agôn, ilinx mêlés en une mégalomanie débordante, un vertige nietzschéen de la possession, qui ne le délivre pas d’une tournure d’esprit très enfantine, où l’emphase du propos le dispute à la dimension proprement délirante du projet. L’abandon à l’alea est porté à sa réalisation ultime, chez ce diable d’homme qui court après « la plus puissante virtualité spécifique de spéculation ». Son rêve prend l’allure à la fois d’une compétition avec l’homme et les éléments, entremêlant les symptômes d’un vertige délirant – « De ces quelques jours, il ne me reste que d’intolérables sensations de vertige. Le vertige en Hollande ? Eh bien, oui 16 ! » – la tendance d’une attitude passivement livrée à la fortune du sort – « Croyez-moi… lancez-vous dans les spéculations supérieures… Abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort… Le présent agonise, et demain il sera mort, aussi… L’avenir… Toujours l’avenir… Rien que l’avenir… les hypothèses… les probabilités… ce qu’ils appellent l’irréalisable… à la bonne heure !... » (p. 258), culmine dans l’aveu d’une effrayante pathologie d’ordre schizophrénique. D’un bout à l’autre du spectre, toute la gamme, toute la lyre des comportements liés au jeu s’offrent à l’ébahissement du narrateur ami du poète des temps modernes, qui confond inspiration créatrice et ferveur prométhéenne. Des accomplissements prodigieux s’élaborent en cette figure à la fois pathétique et grotesque, qu’il serait opportun, à bien des égards, de rapprocher du visage de cet autre joueur sublime, le père Pamphile dans L’Abbé Jules. L’inclination réjouie à la soumission de l’alea atteint au miracle, tant la crispation de Weil-Sée fait de cette passivité constitutive du jeu un moteur actif, en un paradoxe étonnant. La mimicry et le jeu comme paradigmes d’une plasticité littéraire : La 628E-8 ou le flottement des codes En définitive, le récit de 1907 fait jouer les cadres du roman balzacien, fait travailler ses canons et craquer les conventions. Il semble que cette notion de jeu, à la fois arrimage en un centre et mobilité autour de cet axe, puisse rendre compte de cet affranchissement des normes. Cet espace dont disposent des rouages bien huilés, au sein desquels des éléments dûment combinés jouissent néanmoins d’une certaine aisance, nul mieux que Caillois n’a su le désigner :
Une machine, en effet, est un puzzle de pièces conçues pour s’adapter les unes aux autres et pour fonctionner de concert. Mais à l’intérieur de ce jeu, tout d’exactitude, intervient, qui lui donne vie, un jeu d’une autre espèce. Le premier est strict assemblage et parfaite horlogerie, le second élasticité et marge de mouvement.17

En la machine 628-E8 cristallise ainsi une certaine conception d’un pivot stable, le modèle, et d’une liberté à l’égard de ce modèle. La mécanique automobile devient école du bien écrire au XXe, même si, çà et là, l’écriture de Mirbeau se montre marquée par une tendance à l’ilinx. La 628-E8 suggère assez bien ce que pouvait être cette machine à transfigurer le réel que pouvait être l’inspiration de Mirbeau, selon Dorgelès. Une fois lancée sur la ligne de meilleure pente, difficile d’interrompre l’écriture en roue libre qu’est le récit de voyages. S’échauffant à mesure qu’elle progresse, l’écriture mirbellienne se complaît dans sa
Ibid., p. 248. Suivent trois pages d’une belle et sûre réflexion sur le vertige, où l’aveu de Weil-Sée relatif à la place du vertige dans la conception biblique atteint à la poésie. 17 Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, le masque et le vertige, Gallimard, Idées, 1967, rééd. 1977, p. 13.
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progression, se saoule de son déroulement. Il n’est pour s’en convaincre que de relire les quelques pages18 consacrées à la menace que représentent les vases d’Amsterdam, où la figuration littéraire des miasmes émanant des canaux fait percevoir ces derniers d’une façon vénéneuse, jusqu’à en griser jusqu’à la panique le narrateur même. Le texte organise la complaisante évocation d’un empoisonnement délétère selon un crescendo rhétorique à quoi se laisse prendre Mirbeau lui-même, assez près de céder à l’angoisse : « Je sais le pouvoir de l’imagination sur les sens, sur les nerfs ». Anarchisme et jeu Comme il n’est soumis à aucune obligation, le jeu est, en revanche, assujetti à toutes les formes du caprice, de l’esprit fantasque, des sautes d’humeur. Dépendant du libre arbitre, il « choisit ses difficultés », sélectionne à discrétion les pierres d’achoppement sur lesquelles il exercera son assiduité. Ce faisant, ces difficultés fictives engendrent un certain discrédit en ce qu’ « il les isole de leur contexte et pour ainsi dire les irréalise19 ». Dans le jeu, activité à la fois frivole et ambitieuse, se dit une certaine orientation de l’anarchisme de Mirbeau, à la fois sans illusion sur son propre pouvoir d’action sur la société, et durablement enthousiaste à toute nouvelle donne, à toute relance du jeu, constamment prêt à considérer comme inédite la nouvelle redistribution des cartes. Détachement sceptique, passion ardente, à travers le jeu se dessine une certaine conception politique. « Considérer la réalité comme jeu, […] c’est faire œuvre de civilisation20 ». L’attachement spontané de Mirbeau au jeu s’exprime par surcroît dans sa défiance à l’endroit de sa contamination par son intégration à la vie sociale. Caillois précise avec force que le sportif, le boxeur, le cycliste, le comédien, relèvent toujours de la catégorie du jeu, dans la mesure où la séparation de l’univers réel et de l’espace du jeu est une constante, en dépit de l’existence d’un salaire. Aux yeux de Mirbeau, en revanche, « ce qui était plaisir devient idée fixe ; ce qui était évasion devient obligation ; ce qui était divertissement devient passion, obsession et source d’angoisse21 ». Le sportif, le cycliste, l’automobiliste professionnel, le comédien : difficile de mieux cerner les poteaux d’angle d’un discrédit qui prend plus volontiers chez Mirbeau les formes de la dérision ironique. On sait que le projet de Caillois se penchant sur les jeux était éminemment ambitieux : bâtir, à partir des jeux, une sociologie dont les prolégomènes étaient esquissés. L’interdépendance postulée des jeux et des cultures l’autorisait à déceler un antagonisme de civilisations, partageant les sociétés dites primitives, vouées au masque et au vertige, la mimicry et l’ilinx, et celles dites évoluées, dédiées à l’agôn et à l’alea. Les premières, sociétés à tohu-bohu, s’opposent aux sociétés à comptabilité, qui travaillent sur les notions de mérite et de naissance. Or il convient de faire retour sur le regard porté par Mirbeau sur quelques-uns des représentants de ces sociétés, Afrique en tête, pour observer sur l’œuvre entier comment certaine évolution romanesque, qui conduit la plume de Mirbeau des sociétés archaïques, asiatiques ou africaines, à l’évocation des formes ultimes de la technologie ou du sport, dit cette permanence d’une stratégie du jeu chez l’écrivain même. La 628-E8 fonctionnerait-elle comme la projection nouvelle d’une aspiration plus lointaine ? Le récit de 1907 n’est a priori pas loin de ressasser les mêmes topoï colonialistes diffusés d’une façon inconsciente dans Le Jardin des supplices : « Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil et de fleurs… Je songe aux nègres puérils, aux nègres
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La 628-E8, pp. 260-262. Caillois, p.22. 20 Ibid., p.22. 21 Caillois, p.103.

charmants, capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants » (p. 147). Le processus d’esthétisation marquée et l’accent mis sur l’infantilisation des peuples africains ouvrent à l’évidence sur une forme de négation de leur aptitude à adopter un comportement responsable. En revanche, il est remarquable de noter que celui qui cède à la nécessité de subir la fascination des images exotiques n’est pas l’Africain. Seul l’occidental Mirbeau cherche l’effroi mêlé de mélancolie que peut lui apporter l’évocation des terres africaines. Face à la Dahoméenne de Kotonou22 qui n’en peut mais, ou devant les vitrines exposant le caoutchouc produit par l’exploitation humaine au Congo, c’est le narrateur qui invoque les vertigineuses images de trouble, en assumant une initiative qui, selon Caillois, est caractéristique d’une attitude régressive, à travers l’attachement aux formes de l’ilinx et de la mimicry. L’exaltation du changement trouvait quelques décennies auparavant, dans les Lettres de l’Inde (1885), une forme d’expression intéressante sur le terrain de l’anthropologie, à laquelle s’attachait Mirbeau. Civilisation du tohu-bohu, l’Inde développe une expression paroxystique du croisement de la mimicry et de l’ilinx, à travers l’adhésion au concept de métempsycose et de transmigration des âmes. La représentation de ce glissement fascinant de l’état humain à l’état végétal ou animal contentait pour part une dimension poétique de la sensibilité de Mirbeau, pour autre part son intérêt ethnographique pour une société qui assoit sa pensée sur une conception cyclique du temps qui s’oppose aux religions, notamment chrétienne. Quelque vingt ans plus tard, au début du siècle, on ne peut douter que l’innovation technologique qu’est l’automobile soit investie, aux yeux de Mirbeau, de cette faculté de déplacement dans le temps, tout en permettant l’expérience d’une transmigration physique à travers les peuples.
Et tel était le miracle… En quelques heures, j’étais allé d’une race d’hommes à une autre race d’hommes […] et j’éprouvais cette sensation – tant il me semblait que j’avais vu de choses – d’avoir, en un jour, vécu des heures et des mois. (p. 39)

La cause est entendue. Le monde moderne a beau faire des gorges chaudes de sa rupture avec un soi-disant archaïsme de la pensée et des attitudes, il n’est pas facile de rompre avec le masque et le vertige. Et inversement, on notera comment, lorsqu’il s’agit de tenir un discours distancié sur les peuples dits primitifs, Mirbeau s’écarte du ton goguenard qu’il adopte dans la trame de la fiction, pour faire sienne l’idée de l’évolution des peuples africains ou indiens à travers leur capacité de s’affranchir du vertige et du simulacre pour gagner le terrain de la discipline et de la mesure. Revenons un instant au sort réservé par Mirbeau aux sociétés occidentales. Présent à tous niveaux, le masque, et son avatar privilégié, la grimace, cantonnent l’homme du vingtième siècle dans les rets d’un jeu élémentaire. L’alea, quant à lui, prend volontiers les formes de la fortune attribuée par la naissance, sous sa forme moderne et darwinienne, l’hérédité. L’agôn, enfin, se décline sous les inépuisables formes de la guerre et des conflits pour rire, ou bien s’incarne dans le corps froid du véhicule mué en engin de pénétration des peuples, parfois en char d’assaut qui écrase bêtes et enfants. Légitimant sa recherche sur le terrain des civilisations par le recours au jeu, Roger Caillois émet l’hypothèse d’une nécessaire impulsion des sociétés à partir du jeu, qui, globalement, se défont de l’attrait du masque et du vertige, du simulacre et de l’extase, pour gagner les rives plus mesurées de l’agôn et de l’alea. « La sortie de ce piège n’est rien d’autre que la naissance même de la civilisation23. » Piège qu’il convient à Mirbeau de se
« Près d’elle, un soir de mélancolie sinistre, j’essayais d’évoquer son pays, les sanglants mystères de la brousse […], les palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains. Mais c’était très difficile. », p. 192. 23 Le Masque et le vertige, p. 193.
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représenter sous la forme du miroir. Mirbeau, dont l’âme incrédule mais pacifiée se plaît à faire retour sur son passé, et se berce, ultime mirage, d’un improbable rêve narcissique.
Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent… Hélas !... Ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. […] Si l’on n’avait pas appris l’art cruel de faire des miroirs, […] chacun de nous ne verrait vieillir que les autres… Il se croirait toujours le jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l’enfant, le petit enfant qui ne pensait qu’à jouer […]. (p. 199)

Samuel LAIR