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- Lettres creóles .

En

littérature ?

quelle langue se noue

ce mutisme ? Et quelle est

sa

Certains s'enfuient la méme et transportent leur silence dans les hauteurs des mornes : ce sont les Négres marrons. Quand les chiens poursuivants se déroutent et se taisent, ils s'essaient a renaitre en articulant dans le silence des hauts une J) parole africaine. Mais ce pays, cette vie, ne comprend pas. Alors, au fil du temps, ils tournent en rond entre la mer, ce

De

silence et leur parole invalidée (quel echo la conserve ?) 1'Afrique ils cultivent une songerie immobile

JO

le Niger

Bleu le Congo d'Or le logone sablonneux un galop de

búhales

Mes souvenirs défilent d'encens et de cloches

et les pileuses de millet dans le soir de cobalt7

et, lorsqu'ils redescendront parmi les gens, aux heures de l'Abolition, ils ajouteront aux phénoménes de la créolisation la poétique d'une Afrique de souvenirs, mythique et idéelle. La poésie, longtemps aprés, en héritera :

Bornou, Sokoto Bénin et Dahomey Sikasso Sikasso je sonne le rassemblement: ciéis et seins, bruines et perles

semailles clefs d'or8

Oh ! du Négre marrón quelle écorce recueillit cet inédit des drames ? Quel báton sculpté grava cette gestation aux allures d'agonie ? Quel malheur d'étre inaptes a quéter littérature au mitán de la vie, hors des éclats de gorge et des -eneres d'un papier !

7. Aimé Césaire, « Et les chiens se taisaient», ¡n Les Armes miraculeitses, Poésie

Gallimard,

8. Aim é

1946.

Césaire , ibidem.

'••

*•

La plantation, l'habitation

L'apparítion du conteur creóle Du Cri a la Parole qui s'éleva dans les plantations, il n'y eut pas de rupture d'organe. Nous ramenames des soutes le. souvenir du cri, ou la nécessité du cri. Nous ramenames aussi, c'est certain, l'enseignement des conséquences du cri et nous nous vímes enclins a mettre en ceuvre les manieres du Détour pour apprendre a survivre dans les habitations. Détour qui s'obscurcira tant qu'il nous faudra, la aussi, attendre durant un lot de siécles celui qui nous l'expliquera. L'héritier du cri sera le Négre marrón (celui qui échappa aux habitations pour réfugier sa résistance.dans les mornes), mais l'artiste du cri, le réceptacle de sa poétique, le Papa de la tracée littéraire dedans l'habitation sera le Paroleur, notre conteur creóle. C'est luí qui, en plein cceur des champs et sucreries;' reprendra a son compte la contestation de l'ordre colonial, utilisant son art comme masque et didactique. Le conteur creóle apparait dans le systéme des plantations. C'est ce systéme qu'il nous faut done d'abord examiner afín de bien suivre cette tracée des lettres creóles.

Aux Antilles, le systéme des plantations devrait s'appeler « systéme d'habitation ». Entre l'habitation et la grande plan- tation, l'historien J. Petit Jean-Roget1 a souligné les diffé-

1. J. Petit Jean-Roget, La Sacíete d'habitation a la lv\artiniciue, mémoire de thése.

Service de réimpression des théses, Lille,

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1980.

. Lettres creóles .

rences : la différence de l'exiguité, la différence de l'omni- présence du Maitre (omniprésence qui fit qu'on l'appela l'Habitartt), la différence de sa maison toujours visible du champ oú nous travaillions, la différence du peu de distance qu'il. y avait entre nos cases et sa Grand'case, la différence d'une proximité entre sa vie et la nótre. Tout cela amplifia, bien plus que sur les grandes plantations du pays de Faulkner, les interactions de la créolisation.

Le conteur de l'habitation et celui des plantations ont sans doute des stratégies différentes qu'il nous faudrait étudier. On peut avoir le sentiment que sur l'habitation, bien plus que sur Hmmense plantation, le conteur connait mieux la Parole et les valeurs du Maitre, et le Maitre pergoit mieux ce que le conteur

lui laisse percevoir, ou ce qu'il

l'habitation le Maitre n'ignore pas l'existence du conteur. Cela

fait de ce demier un personnage quasi officiel qui, de ce fait, doit dissimuler sa parole héritiére du cri et compliquer les tracées de ses ruses.

L'habitation oü parle le conteur est une unité de production autonome qui vit d'elle-méme, sur elle-méme. Elle occupe d'abord les terres plates, en bordure de mer ou a l'embouchure alluviale des riviéres, puis grimpe les mornes, s'étage a mesure que les colons défrichent, a mesure qu'arrivent ceux qui n'ont pas les moyens d'acquérir une terre píate. Seulement l'habita- tion n'est pas seule. Autour d'elle, se tisse la présence métro- politaine : clocher des paroisses par l'entremise desquelles le pouvoir royal cristallise les bourgs; présence des ports oú négociants-armateurs attendent les productions du planteur- habitant. L'habitation a done ses reíais admihistratifs et reli- gieux : ce sont les bourgs. L'habitation a aussi ses ouvertures sur le monde : ce sont les villes. En ville, la production bruté'du, planteur-habitant se transforme en argent. Mais la ville c'est aussi une zone d'acculturation vive oú l'ordre habitationnaire. se fait plus incertain, plus fragüe, une sorte de fenétre dange-

parvient a élucider. De plus, sur

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plantation, l'habitation

reuse qui tres souvent aspirera l'oxygene libertaire de certaines métropoles ou celui des peuples proches.

Mais ce n'est pas tout. L'habitation á son debut est un lieu d'exils culturéis. Les planteurs ne sont que des Européens en. exil, et, longtemps, méme lorsqu'ils ne le seront plus, íls se vivront coinme tels. Pour eux toute culture sera'tnétropoli- taine, donc'toute littérature. Et pire, les valeurs dominantesde leur culture originelle seront érigées dans les pitons de ¡.'ideal et pour eux, qui proviennent souvent de subcultures (ce. sont des provinciaux au terroir spécifique, des marginaux, tres souvent des personnesen rupture de ban, comme nous l'avons deja vu) — leur surmoi culturel de\iendra ce modele qui au départ les opprimait, les menacait de standardisation ou qui, souvent, avait provoqué leur exil.

Les esclaves, eux, ne sont que des Africams deportes. Ceux-lá doivent réinventer la vie, toute la vie. Ce sont ceux qu'Edouard Glissant a si justement appelés «les migrants ñus », ceux dont le bagage se resume á des traces nébuleuses dans les replis de la mémoire. (On voit done bien que, d'emblée, nous eümes cette exigence d'une -mémoirefuyante á conserver, done d'une histoire éclatée á reteñir, á resraurer.) Ceux-lá feront avec ce qu'ils ont. Et si le conteur, au départ, se; souvient du griot africain et balbutie une parole africaine, il devra rapidement, pour survivre et déployer sa résistance, se trouver son langage. Langage qu'il habitera de vestiges caraibes, car il y trouve deja fonctionnelle une lecture de cette terre nouvelle. Langage aussi qu'il prendra aux colons car il faut admettre, par-delá nécessité de les utiliser, la fascination- répulsion qu'exercent sur le vaincu les valeurs eulturelles du vainqueur. Rayonnantes de leur domination, ees derniéres infiltreront celles que l'esclave déploiera pour survivre. C'est pourquoi le conteur est, dans sa parole et dans ses stratégies, riche de l'Amérique précolombienne, de l'Afrique et de l'Europe. C'est pourquoi, au départ, méme s'il cherche á

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mobiliser en luí uniquement l'Afrique mere, il est creóle — c'est-á-dire deja múltiple, deja mosa'íque, deja imprevisible2 — et que sa langue est la langue creóle, elle-méme deja, nous le verrons, mosa'íque et ouverte.

Ainsi, de génération en génération, les esclaves — bien qu'inscrits dans des techniques venues des Caraibes, bien que cultivant une Afrique mythique (qu'elle le soit positivement ou, par la suite, négativement), bien que fascines par la projection solitaire de l'Europe —transmettront á leurs fus une culture creóle de résistance. Le colon, lui, transmet á sa descendance une norme culturelle calquée sur le modele d'origine. II transmet á ses enfants, qui souvent partent s'humaniser en France, l'idée que toute culture est métropoli- taine, toute littérature aussi. II leur transmet le cuite du Centre qu'il porte en lui. Mais il transmettra de méme cette idee á ceux qui, par la suite, l'imiteront: aux mulátres, bien entendu; puis aux Négres emboitant ce mouvement aprés l'abolition de l'esdavage; - enfin aux survivants caraibes éperdus, sans repéres.

Ce qui caractérise l'ensemble culturel de l'habitation, c'est une ambiguité qui ne disparaitra jamáis de notre étre creóle. Colons et esclaves sont en situation d'ambivalence. C'est l'acceptation et c'est le refus, dont parlera Edouard Glissant. C'est la pulsión mimétique et c'est l'obscur vouloir de dif- férence. Le colon, á mesure qu'il devient un Béké, done qu'il s'enracine et se créolise, voit ses intéréts contredire ceux de la Métropole. II prend ses distances d'ave'c le métropolitain; métropolitain qui transporte, certes, le centre culturel veneré, mais métropolitain qui représente aussi le pouvoir central'; qui transporte aussi, de République en République, des idees dangereuses pour l'ordre esclavagiste habitationnaire. En bréf,

2. Voir Eloge de la Créolité, de Jean Bernabé, Raphaél Confiant, Patríele Chamoi- seau, Gallimard, 1989.

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métropolitain qui est un Autre. Le Béké (l'esprit pourtant soumis au centre européen) sera autonomiste, indépendan- tiste,.et louchera souvent vers les soubresauts libertaires du continent.

Cette ambivalence se retrouve aussi bien chez l'ésclave que chez le Négre marrón. L'ésclave s'accommode de l'habjtation, de l'ordre esclavagiste et colonial, tout en les contestant par les minuties d'une résistance détournée. L'ésclave est fasciné par- le maitre et deteste le maítre, l'ésclave imite le'maitre et-se demarque du maitre. Le Négre marrón, lui, forcé d'articuler

son magistralrefus dans une

est autour, tout partout ?), sans arriére-pays géographique, sans arriére-paysculturel sinon le lancinement d'une mémoire en voie d'oblitération, se voit obliga d'accepter bien des termes de ce nouvel ordre de l'existence. Cela, bien entendu, se fit au détriment de l'idéal symbolisé par le premier cri: le marrón- nage perdit de son sens et de ses significations) á mesure que le refus — manquant d'oxygéne, butant sur la mer — s'en allait respirer les vents d'acceptation3.

zone étroite (oú fuir quand la mer

II n'eut d'espace de héler dépassement, ayant drivé entre •

rive et haut bord, dans l'ile d'amarrage oú les revés d'hier

tuent au garrot les revés de demain4.

- ,

Le plus important sera que ees deux groupes ethniques vivront sans le percevoir leur processus commun de créolisation. Non seulement ils ne le percoivent pas mais ils le mésestiment. Et quand ils le soupgonneront, ils le mépriseront.

L'habitation avait développé Finattendu.

' Cet outil de conquéte et de défrichement, cette machine á explóiter et á enrichir (qui ne s'était jamáis voulu d'enracine-

3. Ce processus est magistralement mis en évidence dans le román Mahagony

d'Edouard Glissant, Seuil, 1987.

4. E. Glissant Boises, Ed. Acoma, Fort-de-France, 1979.

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ment), avait développé un élément qu'aucun de ses protago- nistes n'avait pressenti ni n'avait désiré : une culture, c'est-á- dire une réponse globale á la situation, des visions du monde, des philosophiesde l'existence, des us et des courumes, et tout cela avec une langue commune á tous : la langue creóle. Mais pour le colon comme pour l'esclave, et, plus tard, pour le Béké comme pour le fils d'esclaves, la culture creóle ne sera pas une culture, ce sera tout au plus un outil d'agriculture, un savoír- faíre d'habitation pour l'habitation. Quant á la langue creóle, elle ne sera pas une langue, mais un jargon d'habitation pour l'habitation. Et pour les uns comme pour les autres le tout sera frappé du vieux crachat esclavagiste, done méprisable au plus haut point.

Réexaminons maintenant notre systéme d'habitation du point de vue de l'écriture. Le premier constat c'est que l'habi- tation, comme sans doute la grande plantation, n'a pas besoin d'écrivains, elle n'a besoin que de scribes. Elle n'a pas besoin d'écriture (c'est-á-dire de la projection plus ou moins esthé- tique d'un Moi), elle'n'a besoin que de scription. Des écrits convenus pour dresser des comptes d'exploitation, rédiger des rapports ou s'acquitter de formulaires juridiques, de textes administratifs ou de correspondances commerciales. Outil de colonisation, l'habitation considere l'écrit d'abord comme un épiphénoméne, ensuite de maniere étroitement utilitaire. Cette non-production d'écriture est d'autant plus nette que, souvent, du colon á l'esclave —et malgré toutes exceptions — l'habitation est analphabéte. Malgré cet état, le planteur, nous l'avons vu, s'est erige un surmoi culturel qu'il consommera concrétement ou syrnbo- liquement en faisant venir des livres de France. Ce sera, au départ, son seul mode de contact avec l'écriture. II n'est pas le seul car, dans les bourgs, et plus encoré dans les villes, la chose est courante, et méme prisée : la littérature de France arrive,. avec plus ou moins de retard, mais elle arrive. Et, du fait de

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réloignement, de l'exil nostalgique et magnifiant, elle arrive' avec forcé de loi, ou, si vous préférez, forcé de Tables bibliques. Vincent Placolysouligne cette attitude dans-Fréres volcans oú il imagine le Journal intime d'un colon deja Béké •:

La France, c'est-á-dire l'Europe, qu'un océan separe de-la colonie, pour nous d'abord representé les porta de commerce, avec leurs tonnes de marchándises et de biens gráce auxquels nous vivbns comme toujours. Elle repré--' • senté de plus la source de notre esprit, ainsi que Rome '' veillait sur 1'immensité de son empire, par sa langue, ses mceurs et ses plaisirs5.

Voilá done posé le décor dans lequel le conteur officie lorsque tombe la nuit. Et c'est luí le seul producteur de littérature audible, une littérature articules dans í'ethno-texte de la parole, et qui, dans la parole, se forge un langage soumis aux ambivalences de la créolisation, á l'opacité du Détour pour survivre, et á l'inédit insoupconné de la culture creóle. II faudrait voir si le conteur trouve son équivalentdans les bourgs et dans les villes, il faudrait voir de méme si dans les bourgs et les villes (oú l'écrirure importée frappé les consciences d'une culture-métropole) on a besoin de lui. Quoi qu'il en soit, retenez qu'au départ cette tracée littéraire .est nocturne, á moitié clandestine, et qu'ambitionnant seulement de résister, elle ne se tient pas pour expression d'un art. Retenez, enfin, qu'orale, le Paroleur en est le maítre. Mais la créolisation n'avait pas achevé sa spirale. L'Histoire consomma l'aventure jusqu'á 1'extreme. Aux Caraibes, aux Européens, aux Africains, elle ajouta au fil du temps, et dans la matrice des mémes habitations, presque le reste du monde

%

*

Pife de la déesse Mariemen, fils de l'Empire du Müieu et fils du^Levant (1853)

Aprés mille fois mille ans de soufíránce, nous, Intouchables du Karnattakam et du Tamil-Nadu, nous nous résolümes á délaisser

5. Vincent Placoly, Fréres volcans, La Ceiba, Paris, 1983.

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la terre des ancétres et á braver la malédiction qui frappe les audacieux franchisseurs d'océans. Nos détenteurs de la parole avaient conservé la mémoire des temps édéniques d'avant l'inva- sion des hommes pales venus du Cachemire et du Penjab, au nord de nos empires. La déesse Mariemen nous gratifiait de béné- ficences renouvelées et nos champs fleurissaient deux fois l'an, méme quand la mousson avait charrié desastre. Le dieu Maldévi- lin, tout méchant qu'il fút, précipitait son ¡re sur les .voleurs de bétail et sur ceux qui enlevaient les femmes en splendeur virginale. Nos divinités se satisfaisaient des offrandes du mouton saigné en sacrifice votif, du lait de coco, du miel et du vin bon de palme.

Puis, des hommes pales, barbus, gigantesques, surgirent portes

par des troupes d'éléphants. Cérémonies barbares. lis maniaient le sabré et cultivaient la lance. Nos archers durent battre en retraite au plus obscur de nos foréts. Nos rois leur baillérent leurs filies, nos prétres leurs livres sacres, nos orfévres leurs plus beaux colliers

paysans le riz de leur premiére récolte, le plus tendré

des riz. Ríen n'y fit. lis voulaient nous soumettre. Les guerres

furent incessantes jusqu'á notre abandon. De ce jour, ils s'instal- lérent au milieu de nous. lis choisirent une ppignée d'entre nos princes qu'ils érigérent en Hommes supérieurs; les « Brahmanes », et rejetérent le restant de notre peuple dans l'indigence et le servage. Deux fois mille ans s'écoulérent. Nous finímes par les accepter comme partie de nous-mémes. D'ailleurs, en dépit du bleu foncé de notre teint, nous parvenions á constiruer des castes

Beaucoup montérent

i dans le nord, pays de nos envahisseurs. Peu á peu nos peuples et les leurs n'en firent qu'un.

Jusqu'au jour oú des hommes encoré plus pales qu'eux, aux cheveux couleur paule, firent tonner le canon dans nos baies, et nous imposérent une Loi. Nos Maharadjas ne résisterent pas tres longtemps : ils s'étaient trop habitúes au luxe et ala volupté. Leurs. gardes étaient plus hábiles á chasser le tigre qu'á pratiquer la guerre. Ils acceptérent le désir des hommes pales, les Englis'hmen comme ils se désignaient eux-mémes.

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d'ambre, nos

dignes de résped : forgerons, charpentiers

Tres vite, des famines réguliéres s'abattirent sur nos tetes. Des villages sombrérent. Des villes aussi. En plus de nos maítres

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La plantation, l'habitation _

indiens, •nous devions, en effet, payer la díme aux nouveaux maítres venus d'Europe. Nos anciens qui n'avaient souvenir que d'une ou deux famines par siécle, déclarérent que nous étions á jamáis maudits; que le mal absolu régnait sur Karnattakam,

Tamil-Nadu, Uttar-Pradesh et Bengale.

Des hordes d'infirmes, d'enfants abandonnés, de vieillards en déshérence et de femmes débauchées erraient sous le feu du soleil, hantant les abords des rares provinces bénies du ciel. Ils finissaient par y batir des huttes de branchages au cceur méme des poussiéres; au bord des boues, parmi les chiens galeux. De temps -á autre, selon le bon vouloir d'un Maharadjah ou d'un officier britannique, des soldats y mettaient le feu et nous ofdonnaient de quitter les lieux avant le coucher du soleil. Nous ne savions plus oú aller. Nous étions la lie de cette terre. Nous étions les Intouchables.

Au bout d'un nombre d'années égal a la moitié d'un siécle chrétien, des messagers se mirent á parcourir les campagnes désolées de notre ultime refuge. Ils proposérent une vie nouvelle dans un lointaín pays, appelé aussi «les Indes ». Les Indes occidentales. Nous nous méfiámes : notre peuple n'avait jamáis essaimé par-delá l'océan. Les envoyés de sa Majesté britannique insistérent. Nous griffonnámes notre accord sur les papiers qu'ils nous tendaient. Des déchirements affreux secouérent nos, famílles : cette proposition ne s'adressait qu'aux hommes jeunes, encoré saufs du pian et des sillons de la famine. Seules quelques rares femmes purent goüter á cette chance. Les vieillards rassem- blés á l'ombre des tamariniers nous prédisaient une errance éternelle : mourir hors de la terre sacrée de l'Inde c'était se condamner á rechercher sans fin la bienheureuse réincarnation.

Quand les envoyés de sa Majesté trouyaient trop peu de candidats au départ, ils employaient la forcé et la ruse. Ceux d'entre rious.qui se retfouverent aux comptoirs francais (Pondichéry/Calcutta, Kari- kal, Madras sur la cote Coromandel, ou Mahé sur la cote Malabar). furent expedías aux íles Martinique, Guadeloupe, un petit nombre á la Guyane. A notre arrivée, on nous parqua dans des dépots á marchandises. Des hommes blancs á cheval nous soupesaient du

.

;

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regard avant de nous prendre en embauche. Le voyage avait eré si long, si éprouvant, que nous éprouvámes presque du soulagement a gagner les plantations de canne á sucre.

On nous logea dans les cases á négres, celles que les anciens esclaves venaient d'abandonner du fait de l'abolition de l'escla- vage. Comme les Blancs nous avaient nommés Dieu sait pourquoi « koulis », nous traitant du pied et du fouet, les négres complé- térent l'infamie de leurs injures creóles : «Kouli-mangeur-de- chien, Kouli balayeur de dalot, Femmes-Koulis au poil plus fen-

dant que coutelas

délaissée, et cela sans une heure de repos. Nous apprimes á ne plus quitter l'habitation oú nous n'avions á supporter que la seule férocité des Blancs et des négres commandeurs. Les enfants qu'ils firent á nos femmes s'appelérent koulis-blancs et échappés-koulis. Ceux-lá bénéficiérent de plus de mansuétude et parvinrent á s'installer dans les bourgs, aux cotes des mulátres et des négres liberes. Notre martyre dura tant que la canne á sucre fut florissante — presqu'un siécle : de 1853 á 1950. Chaqué nceud de cette herbé est anneau de malheur. Chaqué racine est souffrance. Et la couleur mauve, imprécise, de sa fleur, est une longue tristesse. Célui qui dans la nuit exergait la Parole exprimait tout cela. Tout en nous méprisant, il était avec nous.

Puis le monde s'effondra. Tout un chacun, Blancs, Noirs, mulátres,

» lis nous méprisaient d'accepter cette place

descendants caraíbes, chabins, Indiens, se mit á fuir en ville, puis á émigrer en France. Pendant ce temps, nous n'avions eu pour seul secours que les transes sacrées de notre déesse Mariemen (nos Sis koulis-créoles la confondirent helas avec M.arie-Aimée pleine de grace des chrétiens), etnos dieuxrescapés de l'abíme-océan. Notre langue s'effrita en deux générations, mais nous parvínmes á

notre facón d'accueillir

conserver un peu de notre art culinaire ;

la mort ne fut jamáis celle, ó combíen rieuse et babillarde, des '

négres

et

.

Ainsi parlérent les vieux Indiens dans cette langue creóle qui devint tres rapidement la leur. Avec elle, ils récitaient áussi l'épopée millénaire du Ramayana, luttant contre les cendres de la mémoire, pathétiques, dérisoires et sublimes tout á la fois dans le maelstróm de la créolisation. Pendant longtemps, les

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_ La

plantation, l'habitation .

Indiens furent invisibles, transparents — sorte de présence codee, filigrane d'ombres dans la parole des grands conreurs. Littérature les adopta au détour de proverbes :

Chak kouli ni an kout dalo pou i fe

Chaqué Iridien connaítra tót ou

Le kouli ka mayé, sé lapli ka tonbé Quema l'lndien se marie, une pluie se déverse.

tara sa misére,

'•

'-••

'.

.'.

'

Ou alors, comrne l'a tenté Gilbert Gratiant, dans une fable oú l'on voit une Négresse comparer ses avantages á-ceux d'une femme-koulie, et toutes deux sont surpassées par ,1a gi'áce d'une échappée-koulie (lirtéralement: qui a échappé á sa condition de koulie),métisse porteuse des trois races (¿lanche, indienne, négi'e). Voici d'abord comment la Négresse nous- décrit ¡a koulie :

Tu n'es pas une femme, tu es une poupée Tu as un beau nez fin tout droit, Mais dans les narines tu portes un anneau, qui te fait ressembler á une blessée ( Tu as la jambe fine et le pied petit Mais aux chevillles tu as des anneaux C'est au bras seulement que des femmes comme il faut Portent des bracelets ma chére. Tu as de beaux yeux, deux grands beaux yeux Avec de longs cils comme des fils filao, Mais tes yeux dorment grand ouvert. ( Tu marches comme une dame, Mais ton corps est maigre et débile.

)

)

Réponse de la koulie :

••„

II suffit de te regarder dans la glace Et de comparer les images qu'on voit dans -leJournal Des belles parisiennes et des stars du cinema, Et dis-moi, ma commére, dis-moi Qui ressemble davantage á ees femmes-lá Est-ce toi ou bien est-ce moi ?

Puis voici surgir l'échappée-koulie qui surclasse les deux belligérantes ;

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* I

. Lettres creóles .

Alors de derriére une touffe de bambous Une jeune femme sortit tout doucement Une jeune filie á peau de sapotille $ Le corps recouvert d'une grande robe vague toute rouge Semblable á une belle branche de flamboyant. I C'était la filie que mademoiselle Montayani, Une femme coolie de l'habitation, > Avait eue avec monsieur Gasparin, Un vieux commandeur fort bouillant, Beau mulátre blanc á grosses moustaches.

^

I Elle se contenta de regarder ees femmes Et puis elle rit tout doucement
I Pour faire comprendre á ees femmes-la Qu'elles n'avaient plus ríen á faire qu'á se taire
I Devant une belle échappée-coolie, Sculpturale, fine et la gráce méme6.

I Alfred Parépou, premier romancier créolophone avec Atipa (1885) que nous aborderons plus loin, témoigne du passage
I des Indiens-Koulis en Guyane :

Coolie ye la fica a bó, ca gadé nous . Mo dit : a qui ca c,a ? A pa blangue, nou ka kioé. Zót savé pagaye ; me, zót pouvé mouillé zote vente kou nous. Les Indiens sont demeurés á nous regarder a bord. J'ai dit: qu'est-ce qui se passe ? On n'est tout de méme pas en train de zigouiller des Blancs. Vous ne sauez pas pagayer mais vous pouvez fort bien vous mouiller le ventre comme nous,

Plus loin, parlant d'un certain conteur nommé Joffe, Paré-

pou fait remarquer : « A coolie, oune so, qui fó passé li pou

conté

matiére de conté », confortant une idee répandue jusqu'á aujourd'hui dans les Petites Antilles II fallut attendre 1972 pour voir un Indo-Antillais prendre la-:

plume dans Le Petit Coolie noir7, et exprimer les humiliations

// n'y a que les Indiens pour étre meilleurs que luí en

6. G. Gratíant, L'Échappée-coolie,

in Fab Campé Zicaque. Editions Désormeaux,

Fort-de-France, 1976. Premiére édition: 1958. La traduction n'a pas la forcé et la .

beauté du texte creóle. 7. Maurice Virassamy, Le Petit Coolie noir, Géralde, París, 1972.

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- La

plantation, 1'habitation -

subies par ses fréres. L'auteur, Maurice Virassamy, y raconte' son enfance gáchée par le mépris dont l'accablaient ses petits condisciples noirs á l'école. Son dégoút de-la société martini- quaise le fit s'installer en France oü il trouva son épouse.

'•-.'•• •

Chinois et Syriens martiniquais pourraient, á "un •degré moindre, réciter une semblable lítame. Pour les fils de l'Empire du Milieu, le premier bateau avait pour nórn le Galilée, nom hautement symbolique s'il en est. Sur et certain que les passagers durent prononcer « Gia-li-li» dans Ieur langue monosyllabique. Ecoutons-les.

Ainsi done, le Galilée, le Fulton, l'Amiral Bandín appareillérent au fil. des ans, avec ees milliers de personnes qui furent embarquées au port de Shanghai, en l'an 1853 des hommes-au-long-nez. Le premier chinois-pays naquit dans les eaux des Antilles l'aprés- midi du jour oú le premier navire y jeta l'ancre. Nos parents y virent signe de felicité. D'un coup les souffrances du voyage s'oubliérent.

Pendant six fois mille ans, notre pays le « Chung-Kuo », l'Empire du Milieu, avait mené le monde. Les long-nez venaient, pétris d'humilité, apprendre chez nous l'art de la póudre á canon ou du tissage des soies. lis parlaient des langues chatoyantes, sortes de roucoulements. Nous nous gaussions de leurs yeux ronds, de leurs cheveux bouclés. Au debut, ils couvrirent nos Empereurs d'offrandes et d'amitiés venues de leurs souverains. lis ne deman-

lis

n'avaient pourtant que bien peu á échanger contre nos richesses, honras les forgeries fines de leurs épées. Leur Dieu semblait un homme .Nous les cromes dénués de raison : ils ne révéraient point la présence des venís, ni l'áme des fleuves, ni le soupir des arbres . ' • íutélaires. Ils ignoraient l'équilibre, le Ying et le Yang qui régit l'uniyérs autant que l'inconnu des ombres. Nous-Ieur rimes au nez lorsqu'ils tentérent de nous prendre á Ieur foi. Eux-mémes, en elle, portaient piétre crédit.

Au bout d'un temps oublié des mémokes,,ils avaient cessé de nous intéresser. Nos enfants ne couvraient plus de sarcasmes leurs

. daient

qu'á

commercer, ees Portugais, Italiens, Espagnols

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