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LE COURRIER

LE COURRIER INTERNA TIONAL 9

INTERNATIONAL

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JEUDI 23 JUILLET 2009

   

Le pétrole amazonien prioritaire sur les droits des indigènes

AMÉRIQUE DU SUD • La Bolivie et l’Equateur ont tous deux adopté des mesures de protection de l’Amazonie, mais ne sont pas prêts à renoncer à ses richesses.

BERNARD PERRIN

«Les Américains hors d’Ama- zonie!» C’est la «dénonciation urgente» récemment envoyée au président Evo Morales par six peuples indigènes de la ré- gion amazonienne de Bolivie. Les Mosetén, les Leco, les Chimàn, les Tacana, les Ese Ejja et les Toroma entendaient ainsi dénoncer la présence sur leur territoire de l’entreprise pétro- lière nord-américaine Geoki- netics, contractée par la so- ciété boliviano-vénézuélienne Petroandina pour prospecter en Amazonie. «Nos territoires sont sévè- rement affectés, affirme le re- présentant du peuple Mo- setén, Vicente Moy Yuco. Des routes d’accès ont été tracées dans la forêt. Les vols d’héli- coptères sont incessants, tout comme les explosions souter- raines. C’est une catastrophe écologique irréversible pour une flore et une faune uniques, qui font partie du mode de vie et de l’alimentation des com- munautés indigènes. Et c’est une violation flagrante de la nouvelle Constitution, adoptée en janvier, qui prévoit une exploitation des res- sources naturelles respectueu- se de l’environnement, ainsi que la consultation des popu- lations locales avant le lance- ment de tout projet.» «Le plus incroyable, c’est que cela se passe sous la prési- dence d’Evo Morales, qui a na- tionalisé les hydrocarbures en 2006. Comment peut-il accep- ter la destruction de la nature par une entreprise privée étrangère?», fulmine pour sa part Manuel Lima, le président du Fobomade, le Forum boli- vien de l’environnement et du développement.

ONG visées

A l’occasion du bicentenai- re de la révolution à La Paz, le 16 juillet, Evo Morales s’est toutefois montré très clair:

«Notre pays a besoin des reve- nus liés aux hydrocarbures pour assurer le développement

liés aux hydr ocarbur es pour assur er le dév eloppement Manifes tation de s Huaor

Manifestation des Huaoranis à Quito, le 31 octobre 2007, pour dénoncer l’exploitation des ressources pétrolières sur leur territoire. «Je ne veux pas d’un pays de mendiants assis sur une montagne de richesses», se défend le président Correa pour justifier la poursuite des politiques d’extraction en Amazonie. KEYSTONE

des infrastructures et des in- dustries, et financer une poli- tique sociale et redistributive qui profite à l’ensemble des Boliviens», comme la Renta di- gnidad, une rente universelle désormais accordée à tous les citoyens âgés de plus de 60 ans. Evo Morales avait pourtant plaidé, à la tribune de l’assem- blée générale de l’ONU, le 22 avril dernier, «pour qu’aucun écosystème ni espèce végétale et animale ne soient éliminés par l’action de l’homme». Le prési- dent bolivien n’est-il «écologiste» que lorsqu’il s’adresse au mon- de? Il s’en défend: «Nous devons protéger notre environnement, c’est une évidence. Mais aux

ONG occidentales qui manipu- lent les peuples indigènes et qui prônent une Amazonie sans pé- trole, je réponds: organisons un référendum et nous verrons ce que pense le peuple, qui vit en- core majoritairement dans la pauvreté.»

L’Equateur souverain

L’Equateur a également re- connu largement les droits des peuples indigènes dans sa nouvelle Constitution et fait de la nature un sujet de droit. Ce qui n’empêche pas pour au- tant la poursuite de politiques pragmatiques d’extraction des ressources naturelles en Ama- zonie, comme en Bolivie.

«Le président équatorien Rafael Correa, élu en 2006, a na- tionalisé les hydrocarbures et les mines, qui étaient aupara- vant la plupart du temps aux mains des transnationales», souligne Franklin Ramirez, doc- teur en sociologie politique et professeur à la Faculté latino- américaine de sciences sociales de Quito. «Le pays est désormais souverain sur ses ressources na- turelles. Avant, elles étaient considérées comme une mar- chandise, aujourd’hui elles sont exploitées en faveur du bien commun», enchaîne son collègue Ivan Narvaez. Mais le président Rafael Cor- rea ne trahit-il pas tout de même

«l’esprit écologiste» de la nou- velle constitution avec sa poli- tique largement extractiviste, confirmée par la loi sur les mines adoptée en janvier? «Je ne veux pas d’un pays de mendiants assis sur une montagne de richesses», s’est défendu le président.

«Rafael Correa a toujours été clair»

«Rafael Correa ne trahit personne, il a toujours été clair:

son plan de développement stratégique entend sortir l’Equateur de sa dépendance vis-à-vis des ressources natu- relles d’ici vingt-cinq ans. Il s’agit de développer les indus- tries, de renforcer les exporta-

les indus- tr ies, de r enfor cer les expor ta - Criminalisation des indigènes au

Criminalisation des indigènes au Pérou

«Des terroristes.» Pire encore:

«des communistes!» Lorsqu’en septembre 2007, les municipa- lités indigènes d’Ayabaca, de Pacaipampa et de Carmen de la Frontera, au nord du Pérou, réalisent une consultation po- pulaire sur les activités mi- nières d’une entreprise anglo- chinoise, le gouvernement et la presse se déchaînent. Dans ce pays andin, il est en effet criminel de s’opposer à l’exploitation des res- sources naturelles par les en- treprises internationales d’extraction de minerais ou d’hydrocarbures. Le processus de répression n’a jamais cessé de se durcir. En juillet 2007, le gouverne- ment d’Alan Garcia adopte des décrets permettant aux forces de l’ordre de réprimer les soulèvements populaires sans encourir de poursuites légales en cas de décès dans les rangs des manifestants. Et ces der- niers risquent des peines pou- vant aller jusqu’à vingt-cinq ans de prison en cas de blocus routier. Le massacre de Bagua, en Amazonie péruvienne, le 5 juin, découle donc de cette lo- gique implacable. Après cin- quante-sept jours de blocus et de mobilisations pacifistes en rejet de l’Accord de libre- échange négocié entre le Pé- rou et les Etats-Unis, et en dé- fense de l’environnement et du droit à la vie des peuples originaires, des dizaines d’in- digènes (le bilan est toujours incertain) ont été tués lors de l’assaut donné au petit matin par les forces de l’ordre. BPN

tions de produits finis, de déve- lopper surtout la formation universitaire dans les hautes technologies», analyse Frank- lin Ramirez. Or tout cela ne peut se faire sans recourir aux revenus générés pour l’heure par le pé- trole ou les minerais: «La vision idéaliste d’une Amazonie sans exploitation des ressources na- turelles est avant tout promue par les sociétés européennes et américaines post-matérialistes. Mais en Equateur, 80% de la po- pulation soutient la politique d’extraction. Les préoccupa- tions des gens, ce sont le chô- mage, le prix des aliments. Pas encore l’environnement.» I

EXERGUE

EXERGUE

DR
DR

Le droit d’auteur, l’arme de Big Brother

CULTURE • Après avoir vendu des livres électroniques dont il ne détenait pas les droits, Amazon les a effacés à distance. Cette dérive illustre la restriction des libertés individuelles à l’heure du numérique.

s’être rendu compte qu’il avait par er- reur vendu des livres dont il ne déte- nait pas les droits, Amazon a décidé de les effacer à distance sur les appareils de ses clients. Sans même les prévenir. Comment cette dérive est-elle pos- sible? Bouc émissaire tout désigné: l’é- volution technologique qui limiterait le droit des individus à disposer librement des biens culturels et qui faciliterait l’in- trusion dans la vie privée. Il n’en est rien. Bien au contraire, les objets numé- riques confèrent un immense pouvoir aux amateurs de culture. Les livres élec- troniques comme les morceaux de mu- sique au format MP3 sont par nature li- brement échangeables comme les livres papier ou les disques. Mieux encore: il est possible de les partager sans en être soi-même privé, puisqu’ils sont repro-

ductibles à l’infini. Une véritable révolu- tion en seulement un clic de souris! En réalité, c’est bel et bien le droit d’auteur qui aujourd’hui permet de justifier une restriction des libertés individuelles et un rétrécissement de la sphère privée. C’est en son nom qu’Amazon, comme l’industrie culturelle en géné- ral, est en train de rendre quasi impos- sible la circulation des œuvres grâce au DRM 1 . Ainsi, contrairement aux livres papier échangeables à loisir, il n’est possible ni de prêter, ni de don- ner, ni même de vendre d’occasion des livres électroniques achetés chez ce libraire en ligne. Pire, même s’il est vrai qu’Amazon s’est engagé à ne plus procéder de la sorte, à tout moment le lecteur peut en être dépossédé.

Ces mesures de protection du droit d’auteur mises en œuvre par l’industrie culturelle sont techniquement très fa- ciles à contourner. C’est pourquoi les gouvernements sont en train de mettre en place des dispositions légales des- tinées à contrôler les citoyens et à les empêcher de partager des biens cultu- rels. La très contestée loi HADOPI en France – qui sera réexaminée en sep- tembre par les députés – est l’un de ces dispositifs. Elle doit mettre en place une législation et une nouvelle admi- nistration qui permettent de surveiller les échanges de fichiers sur internet et de sanctionner les contrevenants. En Suisse, le Tribunal administratif fédéral a autorisé une entreprise privée, la société Logistep, à surveiller la circulation des fichiers 2 . Il a jugé que

l’intérêt public à lutter contre le pirata- ge prédominait sur l’intérêt des inter- nautes à protéger leurs données. Là encore, l’enjeu n’est pas technolo- gique, mais purement politique: la protection de la vie privée des citoyens et les échanges culturels passent après les intérêts commerciaux et la protec- tion de la «propriété intellectuelle». Ironie de l’histoire, les livres ef- facés à distance par Amazon sont no-

tamment

maux de Georges Orwell, l’un des plus virulents critiques du totalitarisme. I

1984 et La ferme des ani-

1 DRM (Digital Rights Management) Moyen empê- chant la copie des fichiers numériques ou même le visionnage de films comme le système des zones pour les DVD. 2 Arrêt du 27 mai 2009

MARC GEISER

Imaginez. Vous êtes confortablement installé dans un fauteuil en train de lire un roman quand, soudain, votre librai- re fait irruption et repart avec votre bouquin sous le bras. Une scène tirée d’un mauvais roman d’anticipation? Pas vraiment, car c’est à peu près ce qui est arrivé vendredi dernier aux dé- tenteurs de Kindle, cette tablette-écran vendue par la librairie en ligne Ama- zon qui permet de télécharger et de lire des livres électroniques. Après