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L’ “AUTRE” DANS LA 628-E8 D’OCTAVE MIRBEAU

Introduction

Dans la présente étude La 628-E8 est envisagée en tant qu’objet littéraire particulier, qui
vise à la découverte de l’“Autre” et même à la représentation de l’Europe à la veille de la guerre.
Elle constitue un récit de voyage qui marque une étape à la fois dans l’œuvre mirbellienne et dans la
littérature de voyage. Si le choix de ce genre particulier par Mirbeau modifie largement son style
d’écriture ordinaire, la littérature de voyage est indubitablement renouvelée par les vertus littéraires
et l’esprit perspicace d’un écrivain reconnu et engagé, qui traverse l’Europe parmi les premiers en
automobile. L’interaction de son approche idéologique et esthétique avec la diversité formelle et
thématique du récit de voyage s’avère féconde. Les remarques qu’il porte sur de multiples aspects
de l’“Autre” présentent d’autant plus d’intérêt que Mirbeau réalise son voyage en automobile, ce
qui influence dans une grande mesure sa vision des êtres et des choses. Les peuples belge,
hollandais et allemand sont représentés dans ce récit de voyage à travers des images subjectives, qui
résultent d’un amalgame de connaissances, de jugements et d’émotions personnelles de l’auteur, qui
touchent tant la physionomie que la morale, tant les habitudes culturelles que l’action sociale et
politique des habitants.

La 628-E8, un récit de voyage particulier

Mirbeau choisit le récit de voyage comme forme d’écriture en raison de sa diversité formelle
et son hétérogénéité thématique et esthétique1. Comme ce genre fuyant est exempt de règles et de
contraintes a priori, il lui sert parfaitement à exprimer sa pensée et ses sentiments à l’occasion de
son passage par plusieurs villes européennes. En s’appuyant sur ses connaissances et sur son
observation personnelle d’événements et d’habitants étrangers, il se sent libre de transmettre à ses
lecteurs ses expériences. En effet, La 628-E8, un des premiers récits de voyage en automobile, qui
se sert tantôt de l’imagination, tantôt du réalisme, entremêlé d’anecdotes et de critiques d’art,
constitue « un récit déstructuré et baroque, journal d’un voyage intérieur, véritable hapax dans
l’œuvre mirbellienne2 ».
Le choix de la plaque d’immatriculation en guise de titre, d’une part, attribue au récit un
caractère original et énigmatique et, d’autre part, annonce le rôle important de la voiture, et
principalement de la vitesse en tant qu’« élément fondamentalement nouveau dans la perception et
la restitution du monde extérieur3 ». Lorsqu’il écrit le récit de son voyage, deux ans plus tard, il
tente, dans un voyage intérieur et inachevé, « de nous suggérer et de nous faire partager,
impressions toutes personnelles retranscrites dans le désordre du parcours automobilistique,
retravaillées dans le sens de la caricature et de la cocasserie4 ».

Mirbeau, un écrivain-voyageur éveillé

Grâce à son intelligence, à sa sensibilité et à ses talents littéraires, Mirbeau apparaît plus
avisé que les voyageurs contemporains en ce qui concerne la préparation de son voyage et la
représentation d’un peuple étranger.
En premier lieu, il évite de répéter les préjugés des voyageurs concernant « les dangers
routiers et les comportements embêtants des gens dans les pays étrangers ». De même, il sous-
estime avec un humour caustique les recommandations politiques, diplomatiques, militaires et
douanières dont sont munis les visiteurs français : « un portefeuille bourré de certificats,
1 Voir à ce sujet Le Huenen, Roland, « Le Récit de voyage: l’entrée en littérature», Revue des Études Littéraires,
L’Autonomisation de la Littérature, Université de Laval, vol. 20, n° 1, printemps-été 1987, pp. 45-61.
2 Thoby, Anne-Cécile, «La 628-E8, opus futuriste ? », Cahiers Octave Mirbeau , no 8, 2001, p. 1.
3 Michel, Pierre, « La 628-E8 : de l’impressionnisme à l’expressionnisme », Éditions du Boucher, décembre
2003, p. 2.
4 Ibid, p. 6.

1
d’attestations, et d’admirables lettres d’une très belle écriture, ornées de cachets rouges imposants.
» En revanche, il ne manque pas de prôner l’« accueil réservé, au fond, bienveillant », et l’«
hospitalité enthousiaste » des habitants qu’il rencontre pendant son voyage5.
Une fois arrivé à sa destination, Mirbeau est conscient de la « manie traditionnelle » (p.
369), qui pousse plusieurs voyageurs à s’occuper de l’histoire du pays dans le but de vérifier et
d’étaler leurs connaissances, au lieu de faire attention aux vivants. Largement intéressé à
développer une intimité avec les habitants, il ne manque pas de souligner, lors de sa visite en
Hollande, que « ce qui est charmant et nouveau, en ce pays, c’est que partout même sur la route, on
est en contact permanent avec ses habitants. On les voit vivre et on vit avec eux. On est chez eux... »
(p. 211).
D’autre part, l’auteur fait preuve d’un esprit éveillé, quand il prévient ses lecteurs du ton
frivole et injuste de ses impressions fragmentaires de voyage, formées après des observations
forcément rapides et superficielles et enregistrées dans des textes de nature différente : « On
n’atteint pas l’âme intime, l’âme secrète, l’âme profonde d’un pays, à moins d’y vivre de sa vie. Il
faut donc se contenter des apparences, qui trompent souvent » (p. 117). Étant donné qu’il est prêt à
découvrir et même accepter l’“Autre” dans sa différence unique et tout à fait respectueuse, il
dénonce, avec une ironie forte, l’évaluation de l’“Autre” qui ne s’appuie que sur la comparaison
avec les Français, considérés comme la norme : « Avec une joie féroce et un imbécile orgueil, nous
nous complaisons à relever, toujours à notre avantage, ce que nous appelons leurs ridicules, leurs
tares, qui ne sont, peut-être que des vertus. Mais il est entendu que rien n’est beau, élégant,
pétulant, spirituel, rien n’est intelligent que de France » (p. 83).

L’approche idéologique et esthétique de l’auteur

La perception du voyage pour Mirbeau est vraiment originale. Il unit la notion déjà connue
du voyage visant à connaître ce qui est nouveau et lointain avec une prédisposition moderne
consistant à accepter et adopter tout ce qui est différent, signe d’un progrès universel. « Ce genre
littéraire », dit Mirbeau, en parlant de ses notes de voyage, « est un de ceux qui conviennent le
mieux à notre époque. Il reflète la vie ambulante de ce temps. […] N’est-ce point d’ailleurs un beau
rôle pour l’écrivain que de faire connaître les peuples les uns aux autres, et d’aider à leur
pénétration réciproque […]6 ? ». En effet, sa disposition au rapprochement de l’“Autre” imprégnée
d’un esprit universaliste, détermine dans une grande mesure sa vision de l’altérité étrangère.
Comme Mirbeau n’appartient à aucune doctrine ni école, la représentation qu’il fait des
peuples étrangers dans La 628_E8 reflète son idéologie et son esthétique personnelles. Le rôle de
son imaginaire socioculturel s’avère prépondérant dans l’enregistrement de ses impressions à
travers la mise en lumière de multiples images de familiarité7. Cependant, le regard pénétrant et
critique de Mirbeau est souvent lancé sur les aspects différents et bizarres de l’“Autre” qui ne sont
pas conformes à ses souvenirs livresques ni à ses expériences culturelles. D’autre part, des scènes
familières alternent avec des scènes susceptibles de susciter son étonnement. Certes, il ne s’agit pas
d’images d’une forte étrangeté, puisque l’origine occidentale des habitants étrangers favorise la
compréhension et l’assimilation de leur différente mentalité par l’auteur français. D’ailleurs, toute
tentative de perception critique des aspects familiers ou étranges des peuples étrangers, ainsi que
d’une représentation concentrée sur leurs similitudes, s’inscrit dans l’effort de Mirbeau d’assurer
l’unité des peuples, à l’encontre de la propagande nationaliste de son temps.
L’idéologie mirbellienne, qui souffle un air nouveau à cette époque-là, va de pair avec son
approche esthétique originale dans La 628_E8. Dans l’intention de mettre à mort le roman, Mirbeau
fait preuve d’une « discontinuité perceptible dans ce papillotement d’images menues et parallèles,
[et d’une] tendance à l’inachèvement8 ». Le fragmentisme et l’instantanéisme dominent cette
5 Mirbeau Octave, La 628-E8,dans la Série « Fins de Siècles » dirigée par Hubert Juin, Paris, éd. Fasquelle,
1905, p. 68.
6 Gsell, Paul, « Octave Mirbeau », Revue des Revues, n° 67, 1907, pp. 207-222.
7 Amossy, Ruth, Les Idées reçues, Sémiologie du stéréotype, Paris, Nathan, 1991, p. 26.
8 Roy-Reverzy, Éléonore, « La 628-E8 ou la mort du roman », Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, 1997, p. 1.

2
œuvre, dans laquelle l’action est absente et où les événements sont rapportés sur un ton fugace et
dans un discours subjectif et elliptique. D’une part, un lyrisme cosmique et des procédés
romantiques introduisent les lecteurs, à travers un journal intime, dans des mondes magiques.
D’autre part, un discours documentaire et une critique austère de la réalité, à travers une sorte
d’essai, enrichissent leurs horizons spirituels. En bref, la pluralité des discours mirbelliens renforce
la liberté thématique et esthétique du récit de voyage. Néanmoins, ses impressions fragmentaires ne
réussissent pas à illustrer la valeur intrinsèque de diverses questions traitées sur l’altérité. Comme
Pierre Michel le soutient, « au milieu de l’évocation de la Belgique, de la Hollande et du Rhin
allemand, il case en tout arbitraire quantité de passages qui lui tiennent à cœur, mais qui n’ont rien
à voir avec les pays traversés. Il ne se soucie guère d’en justifier l’insertion dans le cours de son
récit. La seule unité, en ce cas, est celle de la personnalité et du ton de l’auteur-narrateur9 »
Dans la construction de cette personnalité, il ne faut pas ignorer la part de l’automobile. En
tant que moyen moderne d’accès facile et de rapprochement de l’“Autre”, elle forme l’identité et la
mentalité du voyageur-observateur et influence sa perception idéologique et esthétique du monde.
Selon ses propres paroles, « l’automobile, c’est le caprice, la fantaisie, l’incohérence, l’oubli de
tout. […] On change d’images pendant le voyage. Des souvenirs vagues restent » (pp. 47-48). D’un
côté, elle lui donne la possibilité d’établir un contact direct avec l’“Autre” et, de l’autre, la distance
rapidement parcourue en voiture, accompagnée des humeurs changeantes de l’auteur, favorise son
recours à l’écriture impressionniste. De plus, quand, sous l’effet de la vitesse automobilistique,
Mirbeau mélange ses visions et ses expériences formées dans des lieux et à des moments différents,
son discours acquiert aussi une dimension expressionniste.

La représentation d’une proche altérité

La représentation de l’“Autre” touche plusieurs aspects de sa présence et de sa vie


quotidienne. L’apparence physique et le comportement moral des habitants, leurs habitudes
culturelles, ainsi que leur action sociopolitique, constituent des sujets qui intéressent Mirbeau. Ses
impressions diverses, enregistrées d’une manière instantanée et fragmentaire, composent l’image de
l’“Autre”, qui peut être approfondie en s’appuyant sur plusieurs axes, qui oscillent de la familiarité
à l’étrangeté, de l’admiration à la critique caustique des peuples étrangers et du lyrisme au réalisme.
Pourtant, l’idée principale que ce récit de voyage véhicule consiste en la compréhension réciproque
des habitants d’origine différente.
La description de l’“Autre” est souvent réalisée à travers l’évocation d’images familières à
l’auteur. Antérieures au voyage, celles-ci sont formées dans son esprit grâce à ses connaissances
historiques et géographiques, ainsi qu’à ses expériences artistiques et culturelles, acquises en
fonction de ses centres personnels d’intérêt. Dans l’intention de faire connaître l’altérité étrangère à
ses lecteurs, Mirbeau a recours à la comparaison des habitants rencontrés à Edam avec leurs
ancêtres, comme on peut constater dans l’extrait suivant : « [Ils] me faisaient penser à ces paysans
héros, leurs ancêtres, qui boutèrent, hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses
fringantes cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses dames, non sans garder
quelques bannières et drapeaux, et quelques canons historiés » (p. 70). La recherche d’éléments
connus chez l’“Autre” est évidente. De plus, leur vérification dans la réalité actuelle offre parfois la
possibilité à l’auteur d’éprouver une grande joie : « Tous les aspects du pays et du peuple
hollandais, ses maisons comme ses costumes, ses cabarets comme ses moulins [ont] le charme du
déjà vu. D’eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres qui les ont présentés, avec amour, à
tout l’univers. » (p. 224)
Cependant, malgré les attentes que crée chez l’auteur son imaginaire socioculturel, il
n’hésite pas à confronter, avec un esprit critique, son image préconçue et la réalité contemporaine10.

9 Michel, Pierre, « La 628-E8, ou de l’impressionnisme à l’expressionnisme », op. cit., p. 3.


10 Foti, Markus A., Essais d’Imagologie, réflexions sur le stéréotype culturel à partir d’exemples littéraires
français et francophones contemporains, Thèse de Nouveau Doctorat sous la direction de Chemain-Degrange, Arlette,
Université de Nice, décembre 1997, p. 2.

3
Loin d’éviter la répétition des stéréotypes culturels, appliqués par plusieurs voyageurs, Mirbeau
illustre la détérioration actuelle de la vie bruxelloise en comparaison avec son passé glorieux : « Au
temps de sa splendeur, […] Bruxelles fut la ville éclatante de drap d’or, de velours, de soies, de
fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, la capitale du bien vivre, du bien boire, où
bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s’amusaient grassement […]. Il n’y a plus,
à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du
modern style sans clients […] » (pp. 92-93). Si la déception de Mirbeau apparaît latente dans
l’extrait ci-dessus, elle devient plus intense, lorsqu’il compare l’apparence physique des Belges
avec leurs portraits par des peintres connus : « Peu de caractère dans les types, au premier abord.
En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les beautés blondes, la luxuriance,
l’épanouissement lyrique des chairs de Rubens. » (p. 163)
À l’encontre de nombreuses images familières à Mirbeau enregistrées dans La 628-E8,
certains de ses témoignages tentent d’illustrer les aspects différents et parfois un peu bizarres de
l’altérité dans un cadre de respect et de compréhension réciproque des peuples. Attiré par tout ce
qui est neuf chez l’“Autre”, il jette son regard sur la beauté inhabituelle d’une Belge : « Je m’arrête
à considérer cette jeune femme. […] Je n’ai jamais vu de si beaux cheveux blonds, blonds, comme,
à certains jours, est blonde cette mer si merveilleusement blonde du Nord. Je n’ai jamais vu une
nuque, mieux infléchie, d’une pulpe plus joyeuse. Les yeux bleus sont d’une candeur puérile,
adorable » (p. 101). Outre les traits physiques remarquables des habitants étrangers, Mirbeau est
également intéressé par leurs habitudes dans la vie quotidienne. La scène suivante est représentative
de la mentalité hollandaise qui l’a impressionné : « Devant tous les seuils, lavés, polis, les paires de
sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d’entrer, les habitants ne manquent jamais de se
déchausser, et ce sont des pas feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,
même de son, sur les parquets et les dalles qu’on voit briller, au passage […] » (p. 224).
Néanmoins, l’altérité, parfois difficile à déchiffrer, apparaît susceptible de susciter diverses
émotions à un voyageur. Dans le cas de Mirbeau, qui réalise une perception critique et perspicace
de l’“Autre”, la curiosité pour tout élément neuf peut prendre la forme d’un étonnement devant les
mœurs étranges de son ami belge Hoockenbeck. Lorsque celui-ci organise un dîner d’enterrement à
la mémoire de sa femme, dans lequel les frontières fragiles entre la tristesse et la joie sont dépassées
par les participants, un sentiment de gêne dû à sa mentalité française est provoqué chez Mirbeau : «
Insensiblement, de souvenirs en souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent
doucement pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux grasses plaisanteries
qui firent pouffer de rire. […] À partir de ce moment, l’animation s’accentua et bientôt,
l’enterrement dégénéra en kermesse » (pp. 107-108). En effet, la compréhension et l’assimilation
d’“Autrui ” s’avèrent parfois une question difficile pour l’observateur, même le mieux disposé à
pénétrer la culture étrangère11.
Dans cette difficulté de saisir l’“Autre”, le contact que le voyageur établit avec lui,
détermine dans une large mesure la représentation de l’altérité dans le récit de voyage. Plus
précisément, Mirbeau éprouve une déception profonde devant l’aboutissement inattendu de sa
longue conversation avec von B... Malgré la louange du peuple allemand par l’auteur et surtout
l’intimité développée entre les deux hommes, Mirbeau se rend compte que l’“Autre” diffère de lui-
même et peut le surprendre à travers des pensées, des paroles et des actes imprévus : « Nous eûmes
un von B…transformé, quinteux, querelleur, avec l’exclusivisme, les préjugés, la suffisance
agressive d’un bon allemand, abonné à la Gazette de la Croix. Il railla âprement le socialisme,
défendit la cathédrale de Cologne, “qui est la plus belle cathédrale du monde”, les Mercédès, “qui
sont les meilleures automobiles du monde”, […] enfin la vertu allemande, qui est la plus solide
vertu du monde. […] Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, furieux
les uns contre les autres, et contre nous-mêmes... » (pp. 367-368). Opposé à l’idéologie et à la
propagande nationalistes, Mirbeau se sent frustré devant la vision exprimée par von B... Néanmoins,
sa disposition à se rapprocher de l’“Autre” n’implique pas le rejet de son identité nationale, d’autant

11 Henck, Véronique, « La Perception de l’altérité », dans « Marges », Sociétés, n° 48, Paris, Dunod, 1995, pp.
219-228.

4
plus quand il s’agit de sa voiture française bien-aimée. D’autre part, leur désaccord met aussi en
lumière le mécontentement de son interlocuteur en faisant ainsi allusion aux réactions que les
voyageurs peuvent provoquer à “Autrui ”.
Les habitants étrangers sont attirés, à leur tour, par tout aspect intéressant et même étrange
qui révèle la culture différente de leurs visiteurs. Dans La 628-E8, c’est la voiture elle-même qui
provoque leur curiosité et arrive même à les choquer dans des scènes qui se répètent. En Belgique,
l’automobile, vue « comme une bête inconnue, dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle
mord ou se laisse caresser », « fait même scandale » (p. 164). De même, les Hollandais, encore plus
surpris, tentent à plusieurs d’observer de près la voiture. Mirbeau avoue que « l’ébahissement de
cette foule, qui souriait ou s’assombrissait, mais demeurait silencieuse, nous enserra si bien que
nous dûmes nous arrêter » (p. 238).
En étudiant les divers témoignages sur l’altérité dans La 628-E8, on constate que
l’observation de l’“Autre” est inconsciemment suivie de son évaluation. En effet, Mirbeau juge
tantôt son attitude morale et culturelle, tantôt son action sociopolitique dans la vie quotidienne 12.
D’une part, il loue les vertus étrangères, mais, d’autre part, il signale leurs défauts, en s’appuyant
sur des valeurs morales, qui devraient être universellement partagées. Son éloge concerne surtout la
nation allemande, qu’il admire particulièrement pour son progrès social, économique et politique.
Mirbeau « nous présente le Reich comme un pays prospère, propre, ordonné, dynamique,
accueillant, ouvert à l’art d’avant-garde, qui fait avantageusement contraste avec une France
passéiste, misonéiste, engluée dans la routine et l’immobilisme, et réfractaire à l’art moderne
autant qu’à l’hygiène13 » ( pp. 312-315). Identique est son intention, quand il se sert, par la suite, du
discours de son ami von B..., qui compare le peuple allemand avec le peuple français : « Nous
sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques ; du moins nous le
sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avions pris au sérieux notre prospérité, et
comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d’un outillage incomparable.
[…]. Nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d’épargne
avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... » (pp. 345-
348).
Le recours à la comparaison des peuples, dans le but de signaler la nature commune de tous
les hommes indépendamment de leur origine, confère un caractère particulier à l’évaluation que
Mirbeau réalise de l’“Autre”, comme on peut remarquer dans l’extrait suivant concernant les Belges
: « Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme en ont tous les peuples.
Ils ont aussi des qualités, des vertus, que beaucoup n’ont pas, et que je souhaiterais aux Français,
si orgueilleux de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent. Ils savent réveiller les
vieilles cités de leur torpeur ancienne » (p. 150). Loin de faire une propagande nationaliste, selon
laquelle l’“Autre” est peint par rapport à la norme française, il réalise la représentation des peuples
étrangers en illustrant leurs caractéristiques représentatives et en luttant pour leur compréhension
mutuelle. Dans ce cadre, on peut aussi insérer les vérités générales que Mirbeau énonce, lorsqu’il
exerce sa critique sur les défauts similaires des gens d’origines différentes : « Malgré les mœurs
particulières à chaque pays, les manies que donne l’argent sont partout les mêmes. […] Il y a une
sorte d’uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires » (p. 360). L’image de
l’“Autre”, imprégnée de l’esprit universaliste de l’écrivain, acquiert une dimension philosophique et
moralisatrice, confirmant ainsi son propre statut de voyageur.
Si Mirbeau prône certaines qualités allemandes ou belges, il ne fait pas pourtant preuve
d’indulgence quand il en observe de près les faiblesses des peuples étrangers. En s’appuyant sur la
réalité contemporaine, il dénonce l’ostentation belge fortement gênante : « Ils énuméraient, comme
un vieux soldat ses campagnes, les premières parisiennes où ils avaient été, où ils iraient,
revenaient des vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants, retournaient à d’autres

12 Voir à ce sujet Pageaux, Henri-Daniel, « Une perspective d’étude en Littérature comparée: l’imagerie
culturelle», Synthesis, Bulletin du Comité national de littérature comparée de la République socialiste de Roumanie,
VIII, Bucarest, 1981, pp. 169-185.
13 Michel, Pierre, « La 628-8, Introduction», p. 4.

5
salons, d’autres vernissages, d’autres grandes ventes, au Grand prix » (pp. 112-113 et 117). Il ne
manque pas, d’autre part, de mettre en lumière, à travers son humeur caustique, l’absence de
sécurité routière et l’indifférence totale des Hollandais : « Il n’existe pas d’autre règlement, sur la
circulation automobile, que celui que vous établissez lui-même, en vue de votre propre sécurité. En
Hollande, l’important est d’entrer…Une fois cette difficulté levée, vous faites ce que vous voulez... »
(p. 210).
Homme sensible aux questions sociales et politiques à la fois, Mirbeau, ne dissimule pas son
mécontentement à cause des conséquences désastreuses du catholicisme qui pèsent sur l’évolution
des Belges : « En Belgique, la superstition religieuse est souveraine maîtresse des âmes, des
paysages et des lois. Je ne parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme en Allemagne,
les casernes ; […] Je parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse et
malsaine. […] on rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de prières,
agressives et sombres. […] Les siècles ont passé sur elles, les progrès et la science ont passé sur
elles, sans en adoucir les angles durs et obtus » (pp. 117-118). Selon l’auteur, la stagnation
intellectuelle, due au sentiment religieux profond du peuple belge, est responsable de l’action trop
passive des ouvriers. La mise en scène de leur grève, rappelant « une procession religieuse qui
défilait silencieusement, avec des attributs religieux, des bannières ecclésiales, des oriflammes, des
femmes déguisées en Saintes-Vierges, des enfants, en petits anges frisés » (p. 119), vise à démontrer
le rôle fondamental que joue la religion dans la formation de l’identité nationale d’un peuple.
L’étude approfondie de la réalité étrangère reflète la colère et l’amertume ressenties par
l’écrivain face à de la corruption qui règne dans le monde contemporain. Considéré comme « le
défenseur des humbles, l’être de compassion et le grand ami de la justice14 », Mirbeau n’oublie pas
de dénoncer l’indifférence, l’hostilité et la cruauté du capitalisme, incarnées par un industriel belge,
qui tient un discours provocateur sur les ouvriers : « De braves gens. Au fond, ils ne veulent rien, ne
demandent rien, sont très contents de ce qu’ils gagnent. Ils ne gagnent pas grand-chose, c’est vrai.
Mais ça leur suffit […]. Du reste, qu’est-ce qu’ils feraient de plus d’argent ? Rien […] rien […]
rien […] » (p. 129).
Dans l’extrait ci-dessus, le dialogue de l’auteur avec son interlocuteur, qui est directement
rapporté sur un ton réaliste dans le récit de voyage, constitue une des diverses formes esthétiques
sous lesquelles peut avoir lieu la représentation de l’“Autre”. Pour être plus précise, le journal
intime, qui évoque des scènes romanesques et des descriptions avec des couleurs vivantes de
l’altérité, les discussions de Mirbeau avec ses interlocuteurs étrangers, qui illustrent leur mentalité
différente d’une manière réaliste et parfois caustique, et le texte ethnographique, qui se sert d’un
discours instructif et informationnel sur les peuples étrangers, alternent souvent dans La 628-E8.
Parmi les témoignages mirbelliens qui semblent faire partie de son journal intime,
exemplaire est la peinture éloquente et fortement expressive de la femme employée dans la douane
allemande, sur laquelle Mirbeau jette son regard plein d’imagination : « Une bonne femme, assise,
dans le coin d’une pièce, et qui reprisait pacifiquement des bas. [...] Elle avait des larges lunettes,
un visage vénérable et très doux. Elle était sourde. Près d’elle, un chat jaune dormait, roulé en
boule sur un vieux coussin […]. Un pot de terre chantait sur la grille de fourneau » (p. 71). La
représentation littéraire de l’“Autre” peut être individuelle ou bien collective, comme celle des
portraits féminins suivants qui composent une image représentative de l’apparence physique et
vestimentaire belge : « J’aperçois une jeune femme très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec
ses deux petites filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple, mol et léger ; les
deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues, avec d’immenses chapeaux de paille et de dentelles.
Toutes les trois, elles jouent à se poursuivre, autour d’une caisse verte où fleurit un grand laurier
rose » (p. 101).
Outre ses souvenirs de voyage évoqués dans La 628-E8, Mirbeau fait la preuve de ses
connaissances encyclopédiques sur les peuples étrangers à travers un discours didactique, sans
argumenter l’image qu’il transmet de l’altérité à ses lecteurs. Il s’agit d’un ensemble d’informations
historiques, géographiques et culturelles qui constituent des généralités sur le pays et le peuple

14 Schwarz, Martin, Octave Mirbeau. Vie et Œuvre, Mouton, 1966, p. 148.

6
étranger. L’extrait suivant, qui rappelle un essai ethnographique, porte un intérêt particulier à
l’économie de la Belgique : « Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont
fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d’un nom grandiose : le géant de Flandres. Mais c’est
surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un commerce intéressant et très prospère. [...] les
Belges sont des maîtres incomparables en aviculture » (p. 133). De même, le portrait moral de
l’habitant hollandais, esquissé ci-dessous, pourrait faire partie d’un manuel d’histoire : « race forte
et dure, réaliste et laborieuse, dominée en toutes choses, par l’intérêt, qui ignore le scrupule et
éloigne le sentiment.. Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses magnifiques
établissements dans l’Inde, des profits considérables » (p. 214).
D’autre part, on remarque que, dans certains témoignages faisant penser à un essai, Mirbeau
a souvent recours à la comparaison des peuples étrangers, ce qui confère un caractère
expressionniste à l’enregistrement fragmentaire de ses diverses impressions sur l’altérité. Ainsi la
créativité et le rythme rapide des Hollandais sont opposés au luxe et à la musarderie des Belges : «
À Anvers, la vie bourgeoise est intense et fastueuse, les restaurants sont quelconque, les hôtels
aussi. Pas de confortable, pas de luxe ; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés.
[…] On dirait, à voir leur agitation, que les Anversois n’ont pas le temps de manger. Agitation
moins badaude, moins musarde, moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu’à Bruxelles »
(p. 163). De plus, la double comparaison de la réalité belge avec l’actualité allemande et avec
l’histoire française trahit la tendance expressionniste de Mirbeau et démontre la particularité de son
approche esthétique : « L’armée belge est bien plus terrible à voir que l’armée allemande, non par
le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de ses uniformes. Elle rappelle les plus
splendides moments de l’Époque napoléonienne » (p. 109). Ces remarques mirbelliennes
constituent le fruit de diverses connaissances et expériences de voyage de l’auteur, qui ont subi une
élaboration intérieure sous l’effet de la distance temporelle et spatiale, effet renforcé par
l’automobile.

Le bilan de la représentation de l’altérité dans La 628-E8 est à chercher dans le statut


particulier de Mirbeau en tant que voyageur. Sa conscience éveillée le conduit à réaliser une
approche critique de l’“Autre” en évitant les clichés répétés par la plupart des voyageurs français.
De plus, la réalisation de son voyage en automobile s’avère déterminante dans la formation de sa
vision intérieure des êtres et des choses. Les peuples belge, hollandais et allemand sont peints, dans
ce récit de voyage, à travers les impressions subjectives, fragmentaires et fugitives de l’auteur, la
fréquente alternance de sujets et le recours à une pluralité de discours. L’image de l’“Autre”, qui
varie de la familiarité à l’étrangeté, de l’éloge à la critique caustique et du lyrisme au réalisme, est
imprégnée de la disposition de Mirbeau au rapprochement entre les peuples, ainsi que de son esprit
universaliste, à l’encontre de la tendance nationaliste de son temps.
Antigone SAMIOU
Université d’Athènes

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