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GEORGES

BERNANOS

ÉDITION S DU SEUIL A PARIS


Ont collaboré à ce cahier

France
Marcel A R L A N D . Stanislas F U M E T .
Antonin A R T A U D f. Antoine GIACOMETTI.
Albert B É G U I N . André L A U G I E R .
P I E R R E B O U R D A N f. Abbé L . . .
Jean C A Y R O L .
AVANT-PROPOS
François L E G R I X .
Pasteur Roger C H A P A L . Jacques M A D A U L E .
Paul C L A U D E L . Ernest de M A L I B R A N .
Maxence de C O L L E V I L L E . Emmanuel MOUNIER.
R. P. Y v e s C O N G A R . Abbé Daniel P É Z E R I L . Ce livre est un hommage, nullement une apologie ou un
Michel D A R D . Charles P L I S N I E R . concert de louanges savamment orchestrées. Homme libre,
Charles Du Bos f. André R O U S S E A U X . Georges Bernanos n'eût pas souffert qu'on parlât de
Pasteur André D U M A S . lui autrement qu'avec une entière liberté. Certains des
Georges V A U R Y .
Luc ESTANG.
collaborateurs de notre cahier furent ses intimes ou
appartiennent à sa famille spirituelle ; d'autres viennent
d'horizons très différents ; quelques-uns même sont de
Angleterre Brésil ceux auxquels il s'opposa. Ils expriment ici, sans réticences,
ce qui les sépara de Bernanos ; ils l'expriment avec une
Robert SPEAIGHT. A. AMOROSO LIMA. unanimité de respect, mieux encore avec une gratitude, un
GODOI DA MATA-MACHADO. attachement, dont ne put se défendre aucun homme capable
Italie de reconnaître dans une voix humaine l'accent qui ne trompe
J. Fernando C A R N E I R O .
Carlo B o . pas.
Jorge de L I M A .
Guido P I O V E N E . L'œuvre de Bernanos garde encore une part de ce secret
Murilo M E N D E S . que les très grandes œuvres ne livrent que longtemps après
P . O . CARNEIRO D A CUNHA. leur publication. Et Bernanos lui-même est plus mal connu
Allemagne
R. A L V I M CORRÉA. encore. Tout ce qui, dans sa vie et dans ses écrits, fut
Walter W A R N A C H . Gustavo CORÇAO. étroitement lié à l'actualité, parce qu'il était engagé de
O.M. von NOSTITZ. tout son être dans le temporel, tout ce qui obéissait aux
Jayme de B A R R O S .
nécessités de la lutte et répondait aux interrogations de la
souffrance, nous cache la source et l'origine, le centre et
le foyer. Il y a quelques mois à peine qu'il est mort, et déjà,
D B L A \ R É S E R V É S P A
* LES É D I T I O N S
sous les aspects accidentels, se dégage la rigueur de sa vie
E X ^ s
B A C O N N
^ H E A B O U D R Y ( S U I S S E ) spirituelle, comme, au soir du 5 juillet 1948, sur son visage
E D I T I O N S D U S E U I L A > définitif, le pur dessin de son âme douloureuse et simple
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et confortable, à l'abri des lois. Ceux-là ignoreront toujours


que le D i e u qu'ils croient honorer n'est pas ressuscité
pour eux, qu'il est mort, foncièrement mort dans leur
triste cœur, enveloppé de rites aussi desséchés que les
bandelettes des anciens Pharaons. Mais ce n'est pas une
illusion moins folle que de croire qu'on peut rejeter Dieu
et rester quelqu'un de vivant. C'est l'illusion d'un autre
troupeau...
GEORGES BERNANOS, Bernanos est un de ces hommes — de plus en plus rares,
L'AUXILIATEUR si rares qu'on n'en trouverait guère aujourd'hui que dans
quelques couvents — qui ne se résignent pas à penser que
D i e u est mort et que l'homme est mort avec lui, puisqu'il
n'a pas un atome d'existence qu'il ne tienne de Dieu. Il
est de c e u x qui croient que le sang du Vendredi-Saint
Après la célébration de la messe et l'ultime imploration annonce le jaillissement des fleurs de Pâques, que l'Office
liturgique, le prêtre parla des derniers moments de Georges des Ténèbres prélude a u x cataractes de lumière, que la
Bernanos. Il est mort en chevalier, dit-il. C'était le mot mort du Christ n'est ordonnée qu'en vue de sa Résurrection
le plus apte à évoquer dans son repos celui qui avait combattu et pour affirmer précisément le triomphe de la vie. Et cela,
sans capituler jamais, ni pactiser, et dont le suprême il ne l'admet pas comme une construction intellectuelle,
battement de cœur avait été pour Dieu seul. A ceux qui c o m m e un mouvement dialectique. C'est pour lui une réalité
l'ont aimé, une image de lui — la dernière — s'est imposée totale, l'unique réalité, la démarche d'un Dieu qui s'incarne,
alors avec autant de force que les souvenirs de l'homme uni à la terre, engagé dans sa création. Mais la grande torpeur
vivant : entre les cierges, sous le catafalque drapé de noir, ne cesse pas de s'épaissir. Le mal, l'entreprise de perdition
il était couché de toute sa stature comme l'un de ces nobles continue : a u x fantômes hérités chaque génération nouvelle
hommes que les vieux tailleurs de pierre représentent, armé ajoute c e u x qu'elle invente, l'éternel Ennemi grouille partout,
de son témoignage, fixé pour les siècles dans une attente cette époque comme celles qui l'ont précédée et plus qu'elles
incorruptible, la figure immobile non pas marquée par encore est pleine de dol et de chaînes, de possessions tyran-
l'agonie ou par l'usure des années mais restituée à sa jeunesse, niques, de mauvais charmes. Bernanos est d'abord un révolté,
le corps en imminence de résurrection, tel enfin qu'il sera un vrai, sans complaisance pour les monstres, intraitable
quand les défunts de tous les lieux et de tous les temps du sans forfanterie, lucide avec une bravoure naïve, de la race
monde rassembleront leur poussière et se lèveront pour le des solitaires en armes que les peuples d'autrefois regardaient
Jugement. passer, de temps à autre, sous le soleil noir, à la lisière des
champs d'iniquité, et qu'ils chargeaient de leur protestation
Georges Bernanos avait mis son œuvre au service de confuse. Et sans doute, il est encore autre chose, au regard
Celui qui s'est proclamé la Vérité et la Vie, mais il a « servi »
de D i e u , dans la mathématique divine. Il est un nombre,
en solitaire, hors des lieux fréquentés et protégés, aussi
un chiffre. Derrière les saints, bien sûr, loin derrière (car
loin que possible de la multitude de ceux qui s'imaginent
le génie le plus authentique n'est rien auprès de la sainteté),
que Dieu est un bien qu'on acquiert par prescription, au mais concourant à la même œuvre de représentation et
bout de trente ou quarante années d'une observance honnête
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de mise en ordre, il est, avec quelques autres, un de ces quelques œuvres répondent et coopèrent. Elles reproduisent,
chiffres par qui la multitude est signifiée mystérieusement en quelque mesure, si tant est qu'on puisse oser une telle
et sans qui elle ne serait qu'une quantité informe, un chaos. comparaison, les cheminements de la grâce, progressant
Pour moi, le grand livre de Georges Bernanos, le plus comme elle dans les ténèbres et les difficultés, avec une
typique, le plus profond, est et reste Sous le Soleil de Satan, divination infaillible. Nous reconnaîtrons les œuvres de
le premier de lui qui ait paru. C'est aussi son livre le plus cette sorte d'abord, certes, à l'idée directrice ou aux intentions
« utile », non pas au sens où on qualifierait un livre pour qu'elles révèlent, et aussi à la volonté de circonspection qui
l'exemple qu'il propose ou la crainte qu'il inspire, parce les porte au milieu des tâtonnements, une rigueur qui ne
qu'il édifie ou parce qu'il effraie, mais d'une utilité transcen- dérobe rien, qui ne laisse rien d'inachevé.
dantale, en ce qu'il touche à un plan où l'effort de l'homme L'une de ces œuvres est sans doute Le Soleil de Satan.
dans le monde rencontre celui du Dieu qui ne cesse pas Un grand drame surnaturel y est raconté, celui d'un homme
d'agir pour nous, et l'aide à se frayer un chemin. Il n'est visiblement suscité par Dieu, un prêtre, jeté « comme un
pas impossible de donner, même en peu de mots, un aperçu levain », pour tout assumer et transmuer, dans l'inertie
de ce débat. Nous sommes dans un monde en chute, destitué ou les hantises du monde, et dont l'aventure est liée secrè-
de sa pureté originelle : ce qui veut dire que Dieu n'en est tement à celle d'une petite fille coupable, obsédée par son
plus le. maître, ni l'homme, dépositaire de sa ressemblance, crime, qu'il veut reprendre à l'enfer. Mais l'autre est là,
qui y avait été établi pour dominer en son nom sur toutes l'Adversaire, dont la tactique est de fausser ou de détourner
choses et ne fait plus que d'errer dans l'incertitude, depuis la parole de Vie, qui s'interpose sans cesse, change l'espérance
que Dieu s'est retiré. Mais Dieu ne s'est pas retiré absolument. en aridité et substitue à la prière sa propre voix destructrice.
Il ne nous a ôté que sa gloire et le reflet de la toute-puissance Les perspectives finales sont telles qu'on ne sait si cet abbé
dont il nous avait tous revêtus, hommes charnels (car chacun Donissan, qui offre si évidemment tous les signes de la
de nous a été le premier Adam), cette toute-puissance qu'un sainteté, n'a pas abouti à un échec. On ne sait même pas s'il
Autre a usurpée pour en user contre nous et contre lui. n'a pas payé de son salut, comme il l'avait offert, le salut
Nous ne sommes pas abandonnés, nous sommes avec lui de l'enfant pécheresse. Un doute qui serre le cœur plane sur
désormais dans la bassesse de notre nature. Ce n'est plus toute cette histoire, dont la conclusion même n'est qu'une
l'homme qui participe de la perfection de Dieu, c'est Dieu interrogation angoissée.
qui intervient au plus bas de notre imperfection, en sorte On voit à quels procédés pouvait se prêter une narration
que nous ne pouvons rien sans lui et qu'il n'accomplit rien pareille, comment d'autres écrivains que Bernanos y auraient
que par nous. Jusqu'à ce que la terre soit rendue à la splendeur multitiplié les omissions plus ou moins habiles, les bredouil-
primitive, notre seule chance est de joindre, si nous pouvons, lements allusifs et les passages à la tangente, sous prétexte
notre effort à celui qui ne cesse pas de s'exercer pour notre de réserver le mystère. Chez Bernanos, il en est autrement :
salut : effort continu et caché, qui procède dans les ténèbres, une stricte lumière est projetée sur tout le récit, et elle sonde
qui emprunte les routes humaines et avance à travers la chaque personnage, découpe toutes les ombres, relie entre
même épaisseur que nous, mais d'une lucidité inimaginable eux les épisodes et les tableaux, se reflète même dans la
— cette lucidité qui fait surgir la croix des profondeurs de rectitude formelle de la phrase. Le héros, le saint de Lumbres
notre déraison •— sans vides ni lacunes, sans flottements, peut s'égarer, nous savons pourquoi et comment il s'égare,
d'une cohérence qui ne se rompt jamais. En marge de l'activité nous suivons d'une page à l'autre, pas à pas, tout le détail
des saints, la seule qui soit pleinement dans le sens de Dieu, de la manœuvre. Le lecteur, lui, ne s'égare jamais ; cependant
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le sentiment du mystère s'impose à lui jusqu'à la dernière
ligne. C'est que le mystère, ici, ne tient ni à une impression et dans ce lieu. Rien n'arrive sans qu'il l'ait permis, même
produite par certains moyens appropriés, ni au caractère son propre échec apparent et le provisoire triomphe du mal.
étrange d'une intrigue ou à des énigmes qu'on nous propo- Mais c'est ce qu'on doit croire d'une confiance aveugle,
serait en cours de route. Il est dans l'immense combat dont car les moyens que Dieu emploiera pour renverser à son tour
cette aventure n'est qu'une péripétie : celui que Dieu mène la manœuvre et changer les faux prestiges en réalité vivante,
dans sa création, d'âge en âge, et jusqu'à la fin des temps, l'auteur ne nous les dit pas, il ne peut pas nous les dire.
pour la reconquérir. L'impression première qui est donnée par ce livre est celle-là
Sur ce plan, on ne saurait parler d'explication. Il n'y a même que produit le spectacle du monde actuel sur les
d'ailleurs rien à expliquer. A u c u n objet de connaissance âmes encore lucides : celle d'une sorte d'épouvantable
n'est offert à la curiosité du lecteur. Ni l'analyse logique ou équinoxe, comme si Dieu eût laissé croître jusqu'à son niveau
psychologique, ni l'exégèse morale ne trouve là matière à la puissance du Contradicteur, et celui-ci grandit et s'enfle;
s'exercer. Il n'est plus question que d'un éclairement, mais le voici qui balance presque le poids du sang de la rédemption,
celui-ci est indispensable, car toutes les clartés qu'on projette voici que peut-être l'heure est proche où va se rompre au
servent à montrer le mystère, à le faire sentir (prière de ne centre de tout un équilibre que traduit comme au point mort,
pas se référer à Barrés, qui a parlé de mystère et de lumière dans le tourbillon du délire, l'intime inertie de ceux que le
à propos de quelques contes sans importance). A v e c le Soleil Christ a voulu sauver. Au milieu de tant d'hommes « qui
de Satan, nous n'avons plus affaire à un roman comme les reçurent leur âme en vain », ainsi qu'il est écrit, et dont on
autres, où on tâche de nous intéresser aux aventures de pourrait dire qu'ils l'ont déjà à peu près rendue, le héros
quelques personnages et à leurs crises particulières. Ce qui de Bernanos apparaît comme une de ces citadelles disposées
compte, ici, c'est la lutte que Dieu soutient par l'intermédiaire de place en place, qui contiennent encore l'assiégeant. Mais
d'un homme, comme toujours, élu entre des milliers, contre tout ce que l'auteur sait de lui, c'est qu'il meurt sans avoir
le monde et contre le Prince du monde. Nous sommes à un cédé, au bord du désespoir.
moment critique où cette lutte partout et perpétuellement D'ordinaire, qu'il s'agisse de la vie elle-même ou de son
engagée, mais d'une manière secrète, se manifeste à qui a expression littéraire, le combat naît et se poursuit entre
des yeux pour voir, c'est-à-dire assez de foi pour ne pas des individus pareils à nous, en qui s'affrontent ou se mêlent
considérer ces choses comme de simples rêveries. Un point les impulsions contraires, l'aspiration au meilleur et la
de tension et de résistance, où l'assaut est plus acharné convoitise du péché. C'est là aussi un aspect de l'ouvrage.
qu'ailleurs et le raidissement plus dur, voilà ce que Bernanos L'abbé Donissan, bien qu'il soit un personnage exceptionnel,
met sous nos yeux, en pleine évidence et en plein mystère. investi d'une mission, seul contre tous, est un homme de
A la vérité, le mystère est terrible. Pourquoi Dieu ne secourt-il chair aux prises avec d'autres créatures d'ici-bas, les quelques
pas davantage l'homme qu'il a chargé d'un si lourd fardeau, misérables rués à leur propre perte qui surgissent autour
comme il l'a fait pour d'autres également assaillis ? Pourquoi de lui, et cette multitude léthargique, agitée d'affreux rêves.
laisse-t-il Donissan si démuni que l'appel de la grâce lui Cependant, la partie ne se joue pas seulement entre cet
apparaisse comme une tentation qu'il faut repousser ? La homme et la masse des pécheurs. Si Donissan est réduit
foi peut seule répondre à une question semblable. Elle répond à ses seules forces, l'ennemi ne se contente pas d'occuper
que Dieu sait ce qu'il fait, et que ce dénuement était juste les âmes. Ce qu'il y a en elles d'anéantissement possible est
ce qu'il fallait à son dessein pour s'accomplir à ce moment-là représenté par quelqu'un qui a un regard et une voix,
quelqu'un de distinct et d'actif, par qui le vide que fait sur
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78 ANTOINE GIACOMETTI

nous l'absence de Dieu est comblé instantanément, sans analogue à celle que Dieu peut inspirer, toutes les puissances
cesser pour cela d'être le vide. Ce n'est pas ici — comme de cette âme renversées pour un désespoir qui consume
chez d'autres auteurs qui ont essayé également de traduire toute objection, ainsi que le ferait l'amour. Telle est la leçon
•quelque aspect du combat entre le bien et le mal, comme de Sous le Soleil. Ce livre lu, nous sommes fixés. Quelque
dans d'autres livres de Bernanos — un être semblable à chose d'essentiel a été dit. L'entreprise homicide a été tirée
nous qui agit pour le compte de Satan. Ce n'est pas non de l'ombre où elle se poursuit, amenée au jour et démontée
plus le diable d'Ivan Karamazov, un diable encore ambigu sous nos yeux avec autant de clairvoyance et d'autorité
et douteux, dont on peut se demander s'il n'est pas une qu'on pouvait en attendre d'une intelligence humaine. Ce
imagination issue de la folie commençante, un dédoublement n'est pas le malheureux abbé Donissan, c'est Bernanos
de cerveau malade, et qui ne sait qu'exprimer les propres qui a arraché à Satan « quelques-uns de ses secrets ». Son
pensées d'Ivan, celles qu'il n'avait même pas voulu accepter, œuvre est de celles que l'on peut qualifier sans crainte
« ses pensées les plus sottes ». Le Maître du néant s'exprime d'auxiliatrices, s'il est vrai que Dieu demande à l'homme
en personne, il n'y a pas à s'y tromper, c'est lui-même qui de veiller avec lui, à l'heure toujours présente du Jardin
agit et qui parle dans l'œuvre de subversion. Nous sommes des Oliviers et de la Sueur de Sang.
à la source ténébreuse, au point même où il compose ses
desseins et prépare ses attaques. Du côté de Satan, tout se Il me semble qu'une manière de rendre compte de ce
passe sans intermédiaires humains, c'est lui qui est direc- livre est de jeter sur le papier, telle quelle, l'espèce d'image
tement en présence de Donissan, comme il est seul en présence qu'il m'a laissée, avec quelques-unes des grandes paroles
de Mouchette. Il ne faut pas croire que celle-ci soit placée qui se sont inscrites au passage dans ma mémoire. C'est
devant Donissan comme une forme de la contradiction d'abord une étendue grise, cette même plaine du nord que
diabolique, qu'elle s'oppose à lui à la façon, par exemple, dont Bernanos a décrite, les hameaux, les fermes éparses, de
Monsieur Ouine s'oppose au curé de Fenouille. L'abbé Donissan longues routes, tout cela macérant sous un ciel bas qui
et Mouchette sont liés l'un à l'autre par une similitude s'achève à l'horizon par une mince bande de jour. Un regard
infiniment plus mystérieuse et effrayante que n'importe venu d'ailleurs est fixé pour le moment sur ce coin de terre
quel antagonisme. Ces deux âmes sont également marquées auquel tout le reste du monde est suspendu. Et bientôt
du sceau de l'absolu, également vouées à un don total. même le monde à l'entour s'estompe, l'étroite plaine déborde
Alors, des deux côtés, l'entreprise est identique : elle consiste silencieusement, ce n'est plus ce petit canton resserré mais
à invertir l'opération de la grâce, à détourner l'action divine toute la distance humaine, toute la plaine à longueur de temps
en sorte qu'elle ait été prodiguée inutilement, ou à l'imiter couverte de la cendre des saisons innombrables, et qui s'en
de telle manière qu'on se laisse prendre à une simagrée au va dans les siècles avec patience vers cette ligne d'extrême
fond de laquelle il n'y a que cendre et dégoût. Contre le horizon où elle déversera sa charge de morts et de vivants,
saint, l'ennemi s'emploiera tantôt à amorcer une sollicitation son poids de maisons et de tombeaux. Une figure centrale,
à laquelle Donissan obéira, croyant répondre à l'appel de Donissan. Autour, d'autres figures violentes, méditatives
Dieu, tantôt — ce qui est le comble du raffinement pervers — ou sereines, Mouchette, les deux vieux prêtres, le carrier.
à faire croire que l'appel de Dieu est venu de lui, afin que Quelques comparses, mannequins ou fantômes. Une cohue
Donissan s'y refuse. A l'égard de Mouchette, la subversion d'âmes roule avec fureur sur l'homme de Dieu. Des incidents
est immédiate et elle s'accomplit ouvertement : c'est une à faire reculer les anges éclatent ça et là. Un galop effréné
vocation qu'il suscite en elle, tout ensemble contraire et et sûr, une panique sagace emporte tout le récit, et parfois,
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à un tournant devant nous ou comme au bord d'un promon- qui ont suivi le Christ dans l'allégresse et ceux qui l'ont suivi
toire, c'est Bernanos lui-même qui paraît, qui intervient dans la douleur, ont leur place et leur rôle dans le grand
pour délivrer une figure nouvelle et dont nous ne saurons dessein qui est sur la création, aux mains d'une Providence
pas le nom : l'intuition pure, primordiale, terrible même si adorable. Telle fut assurément la croyance de Georges
elle n'est que suavité, l'infante au visage de Gorgone. Bernanos. A celui qui sait désormais l'exacte valeur de sa
Ecoutons-le, avant que le récit nous reprenne : « La charité tâche et qui a pris éternellement son niveau — à la hauteur
des grandes âmes les porte d'un coup au plus intime des que lui assignait une des œuvres insignes de cette époque
êtres. La charité, comme la raison, est un des éléments de et de tous les temps — Dieu me garde d'imputer une conjec-
notre connaissance, mais si elle a ses lois, ses déductions ture qui apparaît aussi comme une « tentation du désespoir ».
sont fulgurantes, et l'esprit qui veut les suivre n'en aperçoit Elle est suffisamment imposée par la vue d'un monde dont
que l'éclair... La première vision de l'enfant est mêmement l'agitation énorme a partie liée avec le néant, de plus en
si pleine et si pure que l'univers dont il vient de s'emparer plus, comme si le Rachat n'eût servi de rien, et par le souvenir
ne se distingue pas de sa joie... L'enfer aussi a ses cloîtres... de la promesse que le Christ avait faite de revenir, promesse
Sa haine s'est réservé les saints... Si le démon ne savait de restauration glorieuse et d'amour unanime, indéfiniment
abuser des dons de Dieu, il ne serait rien de plus qu'un cri ajournée.
de haine dans l'abîme, auquel aucun écho ne répondrait... »
C'est, d'abord, un doute étrange, qui déconcerte l'esprit.
Ainsi parle de temps à autre Georges Bernanos. Et c'est
« Nous ne sommes sauvés qu'en espérance », a écrit saint
alors, reçu par une main d'homme, reflété dans nos « yeux
Paul. Cela signifie qu'au fond de la souffrance du Christ
de boue » mais incontestable, parti de la source même, un
il n ' y a point un rachat accompli, mais seulement sa possi-
rayon du foyer que nous ne verrons plus ici-bas et qui brûle
bilité. Le Christ-n'a pas effacé la faute, il n'a pas restitué
de l'autre côté du ciel, derrière cette vitre noire que la terre
au monde son innocence originelle, image de la splendeur
bourdonnante n'en finit pas de heurter en vain.
du Père. Il s'est établi en lui comme l'unique possibilité de
salut. Un principe de vie est posé dans une création livrée
On peut prendre avec une grande œuvre toutes les libertés à la mort, déterminée par le mal comme elle avait été libre
qu'on veut, à condition de ne pas la traiter bassement. Ce dans l'innocence, et l'œuvre de rédemption ne consiste qu'à
livre suggère une pensée qui n'était sans doute pas dans rompre enfin cette fatalité. Certes, on reconnaît là l'œuvre
l'esprit de Bernanos, dont la foi se contentait des simples d'un Dieu, égale à celle de la Genèse : former de rien l'univers,
vérités du catéchisme et ne cherchait rien au delà. Pour lui, extraire de l'impossible une espérance. Mais il n'y a pas
l'abbé Donissan, son héros, est de cette lignée de saints qui d'espérance où ne demeure une incertitude. La croix n'est
ont eu l'angoisse de leur Maître en partage, comme d'autres pas seulement le signe de notre résurrection, elle manifeste
ont été associés à sa joie ou à sa gloire. Ecoutons-le encore : que Dieu s'est abandonné à nous, qu'il a épousé notre nature
« L'univers, que le péché nous a ôté, nous le reprendrons au point d'accepter toutes les vicissitudes d'un destin,
pouce par pouce, nous vous le rendrons tel que nous le toutes les chances d'un combat. « Ce n'est pas pour rire
reçûmes, dans son ordre et sa sainteté, au premier matin que je t'ai aimée », dit-il à Angèle de Foligno. Ce n'est pas
des jours... Après moi un autre, et puis un autre encore, pour rire, ce n'est pas de gaieté de cœur que Dieu lutte
d'âge en âge, élevant le même cri, tenant embrassée la Croix. jusqu'à son propre déchirement, jusqu'à l'oblation de son
Nous ne sommes point ces saints vermeils à la barbe blonde... » Fils. Ce n'est pas pour imposer une épreuve à ceux qui
Tous, cependant, les « saints vermeils » et les autres, ceux l'attendent et pour exercer leur patience que Dieu se tait
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depuis deux mille ans. Cet abbé Donissan sur qui pèsent représente-t-elle pas grand chose pour beaucoup de gens.
tant d'âmes dont il est invisiblement solidaire, son drame En réalité, on ne croit plus guère au diable et on taxe volontiers
est autre chose que celui d'un homme tenté par le diable, de manichéisme ceux qui lui accordent une existence
menacé dans son seul salut. J ' y vois toute l'entreprise engagée personnelle. Bernanos n'a pas craint de le mettre en scène.
dans la communion des saints, quand Dieu suspend sa toute- C'était une hardiesse qu'on n'avait pas vue avant lui, poussée
puissance et se fait pareil à nous, son éternité prise aux à ce point, le coup d'un débutant génial, qui ne se soucie
parois de notre chair, conduite dans la durée par le battement pas des appréhensions d'un éditeur ou des réactions d'un
de nos cœurs, afin de ressaisir lui aussi « pouce par pouce » public. Voilà Lucifer tel qu'il est probablement, ou du moins
et de nous rendre « tel que nous le reçûmes, dans son ordre sous une forme plausible. Libre à vous de tenir cette vision
et sa sainteté », ce monde où son règne n'est pas encore pour un simple travail littéraire.
venu, où un Autre règne à sa place et à la nôtre : car le combat On sait que le manichéisme admet l'existence de deux
dure toujours, que Dieu depuis la chute d'Adam a entrepris principes opposés et égaux. Il n'est pas besoin de recourir
contre le Mauvais Ange, et l'enfer ni peut-être le ciel n'en à cette hérésie pour expliquer l'existence du mal dans le
connaît précisément le terme. monde et comprendre pourquoi Dieu ne l'abolit pas instan-
Alors surgit une autre pensée : l'hypothèse, à peine conce- tanément par un acte de la toute-puissance qui est un de
vable, où la somme des prévarications serait en définitive ses attributs. La toute-puissance même ne saurait manquer
supérieure à celle des mérites, où le néant l'emporterait sur à la justice, eUe ne saurait dire le contraire de ce qui est.
la vie dans l'universelle solidarité. La fonction des saints Dieu ne peut faire qu'à l'origine une faute n'ait pas été
consiste d'abord dans un perpétuel rejaillissement de leur commise par l'homme, il ne peut rendre à celui-ci sa pureté
gloire sur la multitude des pécheurs. Mais ce n'est pas leur première, c'est-à-dire également l'évidence et la certitude
fonction unique. Ceux dont la gloire est réversible sur tous glorieuses dans lesquelles il l'avait constitué. Telle est la
tiennent à un monde qu'ils ont assumé, ils expriment cette limitation imposée au Tout-Puissant, l'impossibilité où
multitude, en sorte que leur œuvre est une combinaison il se trouve. Devant ces deux mots, les philosophes se récrient.
mystérieuse entre l'accroissement dont les âmes bénéficient Comment Dieu serait-il tenu par une vérité que lui-même
grâce à eux et l'exacte représentation qu'ils en donnent. définit, par une justice dont il établit les lois ? C'est le réduire
Nous devrions aider à leur tâche, mais comme l'écrit Bernanos à une notion trop humaine. Les philosophes ne voient pas
« notre attention ne se soutient pas, notre esprit se détourne que ce sont eux qui rapportent les modes de l'activité divine
si vite » ! Un autre fleuve intarissable coule en nous contre à la liberté ou à la nécessité de l'homme, lesquelles s'exercent
le sang du Christ. Des puissances qui ne sont pas de Dieu, par choix entre le vrai et le faux, entre le juste et l'injuste,
et que le dernier règlement trouvera bien assises dans leurs ou par contrainte vers l'un ou l'autre. La liberté de Dieu,
comptes, recensent de leur côté la foule humaine. « Je vous c'est sa nécessité même, et cette nécessité n'est pas une
dénombre, dit Lucifer à l'abbé Donissan. Aucun de vous détermination qui aurait pu le porter aussi vers le faux, ou
ne m'échappe. Je reconnaîtrais à l'odeur chaque bête de l'injuste, ou le néant, mais le mouvement de sa nature,
mon petit troupeau. » Peut-être les véritables vivants ne qui n'agit que dans l'être et selon l'être, par quoi tout le
suffiront-ils pas à compenser le vide de trop de cœurs, et possible est accompli et en dehors de quoi il n'y a rien. Dieu
ils sont sur le reste des hommes comme des chiffres qui ne ne peut faire qu'il ne soit pas, ou qu'il ne soit plus Dieu.
correspondent à rien, comme de grands signes perdus. Dira-t-on que sa liberté est inférieure à celle de l'homme
L'accusation de manichéisme est vite lancée. Encore ne parce que celui-ci peut se précipiter au suicide ? C'est parce
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victoire est même qu'on ne croie plus à son existence : dès ont reçu le pouvoir et sans qui elle ne serait pas réalisée.
lors qu'il n ' y a personne pour représenter le mal, ses mani- J'imagine un instant que tous les autels du monde soient
festations dans l'être — dans le bien — apparaissent vite taris, qu'il n'y ait plus un seul prêtre sur la terre. Il s'ensuivrait
comme inhérentes à l'être même, comme d'autres modalités un évanouissement ontologique dont l'horreur secrète dépas-
de l'être. On en vient bientôt à mêler le bien et le mal, à serait celle ^e tout cataclysme possible, car ce ne serait plus
les confondre, ou à se croire par delà. Mais si Satan existe, alors une énergie capable de créer, agissant au rebours
s'il est une créature, une intelligence active, cette intelli- d'elle-même, qui produirait l'universelle débâcle, mais le
gence ne crée rien, elle n'agit jamais que pour détruire, elle retrait définitif de la seule force qu'on ne puisse utiliser
ne règne que sur le non-être. Le mal peut vivre, retentir pour la mort, la seule qui vivifie et unisse. La trame de
et s'étendre en se servant des individus créés, de bouche à solidarité et d'échange où tous les hommes sont impliqués,
oreille, dans nos gestes et au moyen des pensées que nous même les non-catholiques, même les non-chrétiens et les
communiquons à autrui. Il ne peut se donner d'existence incroyants, en raison de leur qualité d'hommes, serait au
par lui-même ni constituer un être propre, comme l'opération même instant rompue. Et chacun se retrouverait surnatu-
divine le fait dans l'humanité indépendamment de chacune rellement isolé, sans accès à Dieu, sans communication
des créatures et en les unissant toutes en un seul corps, où véritable avec les autres créatures, fixé en soi-même au sein
chacune s'accroît, qu'elle le veuille ou non, de la part de bien d'un commun néant. Le dénonciateur du mal et des démons,
qui se trouve dans toutes les autres. Sur ce plan, le mal est Georges Bernanos, devait ressentir plus que quiconque le
vaincu par sa nature même. N'étant que vide et absence, péril et la singulière majesté du sacerdoce. « Entre Satan
lacune, séparation, il est incapable de cette présence réelle et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart... dit
et de cette effusion intime par quoi l'unité d'Adam est recons- l'abbé Donissan. Nous ne sommes pas des endormeurs, nous
tituée entre les hommes, malgré les dissensions visibles. Sa sommes au premier rang d'une lutte à mort... » Quel malheur,
propagation au moyen des créatures n'est que trop aisée, si un prêtre succombe au péché que l'on dit irrémissible !
mais la réversibilité est à sens unique : elle n'a lieu que pour Et si ce prêtre est un saint ! Je relis « la plainte suprême
les mérites et dans la communion des saints. Le crime du curé de Lumbres », rapportée par Bernanos : « Je ne
n'engage que ceux qui l'ont commis, leur mal n'appartient suis qu'un pauvre prêtre assez simple, dont ta malice s'est
qu'à eux. Mais chaque homme est solidaire de tout le bien, jouée un moment, et que tu vas rouler comme une pierre...
enrichi de to^te justification qui se puisse trouver dans le Quel jour ai-je cédé pour la première fois ? Quel jour ai-je
monde, n'importe où et à n'importe quel moment. Et ainsi reçu avec une complaisance insensée le seul présent que tu
aucun homme ne sera perdu. puisses faire... ton désespoir, ineffable à un cœur d'homme ? »
On ne peut qu'en revenir toujours à la communion des Mais il faut reconnaître ce désespoir, il faut savoir comme
saints. Elle explique l'obsession du prêtre chez un homme il se transfigure et où il mène en réalité, quand c'est un saint
tel que Bernanos, obsession qui le poursuit à ce point qu'il qui le reçoit. Je me demandais tout à l'heure si Donissan
n ' y a pas un de ses livres où un prêtre ne tienne un rôle n'avait pas compromis son salut. C'était une erreur, un non-
important, sinon le rôle principal. C'est que la communion sens. Jamais il n'est aussi saint qu'au moment où il déclare
des saints n'est accomplie qu'à partir de la présence du Christ que Satan « va le rouler comme une pierre ». On ferme ce
sous les espèces eucharistiques, et cette présence, Dieu s'en livre avec une sorte d'amer regret. Non pas à cause de cet
remet encore à l'homme pour la rendre concrète et effective : accent et de ces paroles, mais parce que le curé de Lumbres
à l'homme, c'est-à-dire à ceux d'entre les hommes qui en n'a pas v u , parce qu'il n'a pas compris qu'aucune joie n'eût
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égalé son angoisse, aucune libéralité sa misère, et que Dieu


l'abandonnait en la même manière qu'il a fait de son Fils
mourant : épreuve par laquelle nulle souffrance humaine,
nulle terreur n'est restée inassumée, pas même celle qui a
été réservée à Judas et aux plus insignes pécheurs — le
délaissement de l'homme par Dieu à l'heure de l'agonie.
Encore un mot, pour dire ce qui distingue essentiellement
Bernanos. Un autre parmi les quelques porteurs de lumière
BERNANOS,
apparus dans ces temps obscurs, Léon Bloy, le « pèlerin ROMANCIER DE LA GRACE
de l'absolu » qui fut payé, lui, de l'indifférence des contem-
porains, a écrit cette phrase : « Il n'y a qu'une tristesse, ET THÉOLOGIEN DE L'ÉGLISE
[ c'est de n'être pas des saints. » C'est une de ces paroles
auxquelles on ne saurait rien ajouter ni retrancher, si simples
qu'elles semblent faites d'on ne sait quels éléments premiers
de l'esprit, et valables pour tous également. Certes, il n'y
a pas d'autre tristesse, parce qu'il n'y a pas d'autre vocation Qui a lu le Journal d'un curé de campagne ne peut plus
pour l'homme que de retrouver, sur le plan de la justice et oublier la figure de ce petit prêtre, curé d'Ambricourt, aux
par un acte de résurrection, l'état où il se trouvait naturel- confins de la Picardie, du Boulonnais et des Flandres. Pas
lement quand il n'était que pureté et perpétuelle naissance. de santé, pas de fortune, pas de puissance, un régime ali-
La sainteté est donc ce que Dieu exige de tous les hommes. mentaire détestable, à peine le minimum d'organisation
Mais Dieu sait que cette exigence ne sera pas contentée et humaine et d'adaptation sociale. Bernanos a largement usé
qu'il n'y aura toujours que peu de saints dans ce monde en de la liberté qu'il avait de poser un personnage qui servît
chute, ce monde dont il faut bien pourtant qu'il s'arrange. de « type » et incarnât une sorte de conception idéale. Il
Alors, je pense qu'à certains hommes, eux aussi extrêmement n'a pas prétendu décrire la vie du curé de campagne, le
rares (dont Georges Bernanos et Léon Bloy) il n'est pas ministère d'une paroisse ; encore moins analyser le problème
demandé d'être des saints : parce que s'ils l'étaient, leur de l'apostolat rural. Le livre, à cet égard, serait pauvre et
œuvre serait différente, ce serait une œuvre plus belle sans décevant ; peut-être même irréel. Le côté « curé de cam-
doute, mais non pas celle qu'ils ont faite et que Dieu atten- pagne » n'y existe pas vraiment et ceux qui souhaitaient
dait d'eux, parce qu'il avait besoin précisément de celle-là l'y trouver, un peu sur la foi du titre, ont été généralement
aussi, telle qu'elle est. déçus. Le cadre, où seule la tragédie du château a vraiment
Au dernier jour, au jour du dernier bilan, cette œuvre et du relief, est seulement, pour Bernanos, un prétexte lui
cet homme seront parmi ceux qui témoigneront et qui pèseront permettant de dire ce qu'il veut dire. C'est pourquoi le propos,
pour nous. formé récemment, de tirer un film du curé de campagne
à partir du cadre extérieur et des éléments anecdotiques
Antoine G I A C O M E T T I .
du roman, me paraît, sinon irréalisable, du moins quasi
héroïque : car, je le sais, il n'est nullement inconscient des
vraies dimensions du livre.
Tout ceci est entendu. Le journal n'est pas une étude de

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