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PASSION, DURÉE, MÉMOIRE

Mireille Labouret

de Paris 12 - PASSION, DURÉE, MÉMOIRE Mireille Labouret Presses Universitaires de France | L'Année balzacienne

Presses Universitaires de France | L'Année balzacienne

2007/1 - n°8 pages 117 à 130

ISSN 0084-6473

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2007-1-page-117.htm

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Pour citer cet article :

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Labouret Mireille, « Passion, durée, mémoire »,

L'Année balzacienne , 2007/1 n°8, p. 117-130. DOI : 10.3917/balz.008.0117

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PASSION, DURÉE, MÉMOIRE

la mémoire,

pourrait-on dire en pastichant Balzac 1 . De la mémoire absolue du génial Lambert 2 , qui maîtrise ainsi le temps et l’espace, à l’amnésie de Chabert, les personnages balzaciens sont doués d’une capacité mémorielle variable. Si Eugénie Grandet vit sept ans dans le culte des souvenirs attachés à son cousin, ledit cousin se croit quitte de ses obligations envers elle en agré- mentant son unique lettre de retour et de rupture de poncifs bien usés attachés aux souvenirs : « Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me suis dit que vous pensiez tou- jours à moi comme je pensais à vous, à l’heure convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les nuages à neuf heures ?

Oui, n’est-ce pas ? », écrit-il en chantonnant un air des Noces :

« Tan, ta, ta. – Tan, ta, ti. – Tinn, ta, ta. – Toûn ! – Toûn, ta,

« Res duplex. Tout est double, même »

ti [

].

» 3

 

Res duplex, bonheur du souvenir qui abolit la séparation :

« [

]

la seule chose qui me donne des heures quasi heureuses,

1. « Tout est double, même la vertu », note Balzac dans la dédicace des

Parents pauvres qu’il offre au prince de Teano, Pl., t. VII, p. 54.

il possédait toutes les mémoires :

celles des lieux, des noms, des mots, des choses et des figures. » Son « imagina-

tion, stimulée par le perpétuel exercice de ses facultés », lui permettait de reconstituer les scènes du passé et de voir l’avenir (Louis Lambert, Pl., t. XI, p. 593).

3. Eugénie Grandet, Pl., t. III, p. 1186-1188. Et voir l’instauration de la

mappemonde où elle suit son cousin (p. 1147) ainsi que le rappel du petit banc de bois et la contemplation des portraits de Charles et de sa mère (p. 1167).

L’Année balzacienne 2007

2. « Sa mémoire était prodigieuse. [

]

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c’est de revivre par la pensée dans certains jours du passé qui reviennent avec une fidélité d’impression, une netteté de mémoire surprenantes. En fermant les yeux, j’y suis », confie Balzac à Mme Hanska en 1847 alors que ses forces créatrices l’abandonnent 4 ; ou, selon l’expression de Jean-Yves Tadié, « mémoire qui tue », Stéphanie de Vandières croyant revoir le site de la Bérésina, dans ce « souvenir vivant » recréé par son amant, mémoire qui conduit au suicide Philippe de Sucy, hanté par ce « sourire qui [le] tue » 5 .

La mémoire, « souvenance des idées », s’adjoint le secours de l’imagination, « souvenance des images », pour mettre en rapport « idées simples » et « idées composées » 6 . L’intuition du jeune Balzac est confirmée par la double recherche, litté- raire et neurophysiologique, des frères Tadié sur Le Sens de la mémoire : « L’imagination est le lien de la mémoire et celle-ci est le tremplin de l’imagination. Imaginer, c’est concevoir ce

[ » 7 Le souve-

qui n’est pas encore, à partir de ce qui a été

nir n’étant qu’une des formes de la pensée, les personnages balzaciens dont la vie est hantée par un épisode du passé rejoi- gnent les grands monomaniaques 8 , abîmés dans leur passion, quelle qu’elle soit, tels Balthazar Claës, Gambara ou Gobseck. Quels sont-ils, ces êtres de papier fixés à un stade du passé par une mémoire archaïque ? Conteurs qui remémorent leur his- toire, tel le soldat d’Une passion dans le désert ou le narrateur du Lys dans la vallée ; secrétaire intime du comte de Bauvan atteint par l’ « infirmité du souvenir » qui affecte le couple

d’Honorine 9 ; femmes mal mariées confrontées à la tentation de la seconde faute, induite et empêchée à la fois par la réma-

4. Lettre du 5 août 1847, LHB, t. I, p. 661.

5. Adieu, Pl., t. X, p. 1012 et 1014. Et cf. le sous-titre de l’article de

J Y. Tadié, « Balzac ou la mémoire qui tue », AB 1999 (I), p. 169-175.

6. Essai sur le génie poétique, OD, Pl., t. I, p. 600.

7. Jean-Yves et Marc Tadié, Le sens de la mémoire, Gallimard, « Folio

Essais », 2004, p. 300.

8. Un des personnages qui nous intéresse, le comte Octave de Bauvan,

il se rencontre des moments où je

établit lui-même le rapprochement : « [

]

croirais à quelque monomanie » (Honorine, Pl., t. II, p. 558).

9. « Je ne blâme pas celles qui oublient, je les admire comme des natures

», déclare Honorine

fortes, nécessaires ; mais j’ai l’infirmité du souvenir !

(ibid., p. 593).

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Passion, durée, mémoire

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nence du premier amour, comme Mmes de Beauséant et d’Aiglemont, tous ces personnages m’intéressent par le lien qu’ils tissent entre passion et mémoire. Quel rôle joue la mémoire, sinon dans le développement de la passion, qui ne saurait s’inscrire dans la durée du vécu, du moins dans la com- mémoration du jour ou de l’être inoubliables ? La mémoire contribue, semble-t-il, à transfigurer ces malentendus, par les- quels finissent toutes les grandes passions, si l’on en croit le narrateur d’Une passion dans le désert 10 , en poèmes. Ce faisant, elle pose, avec une acuité particulière dans la nouvelle Hono- rine, une question centrale de la poétique balzacienne, celle de la répétition 11 .

ne serait-ce pas une erreur de croire que les sentiments se

reproduisent ? Une fois éclos, n’existent-ils pas toujours au fond du cœur ? Ils s’y apaisent et s’y réveillent au gré des accidents de la vie ; mais ils y restent, et leur séjour modifie nécessairement l’âme »,

s’interroge le narrateur de Souffrances inconnues 12 . Suivons cet essor de la passion, de sa déflagration soudaine au malentendu final, depuis son élaboration en poème jusqu’en allégorie du retour impossible.

« [

]

Une passion dans le désert, quête de l’infini

C’est cette petite nouvelle, parue dans la Revue de Paris le 24 décembre 1830, qui annonce les récits à venir des passions impossibles. Les récents commentateurs du texte, loin d’ironi-

10. Voir Pl., t. VIII, p. 1231.

11. Ce sujet est au cœur de notre recherche sur les mécanismes reparais-

sants dans La Comédie humaine. Dans son ouvrage récent sur Balzac et le temps (C. Pirot, 2005), Nicole Mozet s’intéresse à cet aspect de l’œuvre pour la lire comme un éternel recommencement : « Balzac est l’homme de la prolifération,

il utilise la répétition pour la faire dériver, contrairement à l’obsessionnel qui s’y

complaît » (p. 11). « [

recommençant et la spirale des révolutions resurgissantes et des restaurations

manquées qu’a connues le XIX e siècle. Son œuvre, faite de séries, de rééditions et de réécritures, est hantée par la répétition, à la fois mortifère et constructive » (p. 24). C’est ce double aspect que nous privilégions (le versant fertile des mécanismes reparaissants suivi de l’asphyxie d’un système d’où il faut sortir).

il existe une troublante analogie entre Balzac toujours

]

12. La Femme de trente ans, Pl., t. II, p. 1105.

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ser sur Mignonne, cette « panthère très féminine [qui] s’agite parmi des palmiers de carton-pâte » 13 , lisent le récit comme tentation préflaubertienne, tout en en mesurant la portée ontologique 14 . C’est dans cette perspective que je voudrais m’inscrire. En effet, l’étrange relation qui se noue entre le soldat ano- nyme et l’animal sauvage peu à peu féminisé en « petite maî- tresse » 15 n’est rendue possible que par le passage au désert, dont elle modifie le sens. Le désert creuse le vide dans un pre- mier temps en renvoyant l’homme à son néant. Absence d’orientation : l’air et la terre se fondent en une même four- naise ; absence de bruit : « Le silence effrayait par sa majesté sauvage et terrible. L’infini, l’immensité pressaient l’âme de toutes parts » (p. 1221). Le refuge de la grotte marque un pre- mier repère dans cet espace dés-orienté, tandis que la relation entre les deux occupants s’établit sur le mode de la conver- sion : la bête sauvage sauve la vie du soldat enlisé dans les sables mouvants ; le militaire renonce à sa vigilance armée en

13. Patrick Berthier, Introduction à Une passion dans le désert, Pl., t. VIII,

p. 1218. Voir aussi les réserves de Michel Dewachter sur le « désert de fan- taisie » et sur le « cadre pseudo-historique » qui « sert de prétexte à une nou- velle un peu coquine » (« L’Égypte de Balzac, de la séduction à la “conver-

sion” », Cahiers Confrontation, n o 9, printemps 1983, Aubier, p. 45).

14. Voir l’article de Lucette Besson sur Une passion dans le désert, L’École

des lettres, numéro spécial « Balzac et la nouvelle », 1998-1999, n o 13, p. 49-64. Elle réhabilite la description balzacienne en la rapprochant des textes de Cha- teaubriand et de Vivant Denon, et en remarquant que Balzac coloriste annonce le Flaubert du Voyage en Égypte, ébloui par la même lueur noire. Anne-Marie Baron, elle, suggère de lire la nouvelle comme tentation d’humanisation de la bête et de bestialisation de l’homme, en un texte « moins érotique qu’aréto- logie » (Balzac ou les Hiéroglyphes de l’imaginaire, Champion, 2002, p. 147). Les hypothèses animales que formule le soldat, lion, tigre, crocodile, absurdes dans une lecture réaliste, renvoient à la symbolique des différentes tentations. Quant à Philippe Berthier, il se refuse à ne voir que « les aventures d’un soldat dans tous les sens du mot égaré : c’est l’histoire d’un homme à qui le désert a appris à poser certaines questions, au fond métaphysiques, et qui n’en guérit pas. Le désert est l’espace même de l’ontologie » (« Balzac, le désir, le désert », Univer- sité de Grenoble, Recherches et travaux, n o 35, 1988, p. 37).

15. Une passion dans le désert, Pl., t. VIII, p. 1225. « L’énorme animal cou-

ché à deux pas de lui » (p. 1223) est peu à peu féminisé dans ses attributs (robe, bracelets, comparaison avec la chatte), puis glorifié en « sultane du désert » (p. 1226) et « reine solitaire » (p. 1227). Les références suivantes à cette nou- velle figurent entre parenthèses dans le texte.

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concluant un pacte : « C’est entre nous maintenant à la vie à la mort » (p. 1229). « Le désert fut dès lors comme peuplé »

Le vrai désert, on le sait, chez

Balzac, c’est Paris. De ce désert égyptien, étrangement sem- blable à l’Éden d’avant la faute, le soldat goûte alors les « sublimes beautés » (ibid.). Il retrouve le rythme du temps, écoute « des musiques imaginaires dans les cieux » (p. 1230).

Adonné à la rêverie, « il passait des heures entières à se rappe- ler des riens, à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin

il se passionna pour sa panthère » (ibid.). L’idylle prend fin

toutefois « comme finissent toutes les grandes passions, par un malentendu ! » (p. 1231). Meurtrier de Mignonne par erreur d’interprétation, le soldat qui a « promené [son] cadavre » dans toute l’Europe napoléonienne exprime sa nostalgie du désert : « Dans le désert, voyez-vous, il y a tout et il n’y a

rien [

c’est Dieu sans les hommes » (p. 1232). On est bien

loin d’une anecdote scandaleuse : la passion dans le désert dit à

la fois l’intensité de la rencontre de l’Autre et de soi-même,

qui bouleverse les idées reçues, son impossibilité dans la durée

et sa trace ineffaçable. Ce récit bref amorce en quelques pages

les romans à venir des passions impossibles. Telles les amours parisiennes de l’Histoire des Treize qui, pour être urbaines, n’en sont pas moins exotiques. La parenté d’Une passion dans le désert avec La Fille aux yeux d’or a été relevée par Léon-François Hoffmann et Patrick Berthier 16 .

Tout comme Mignonne, Paquita est dotée de la grâce du félin, dont elle possède « deux yeux jaunes comme ceux des

tigres » 17 ; sa rencontre avec de Marsay aux Tuileries procède

de la même fascination, que le dandy rapproche du « magné-

tisme animal » 18 . Le décor du boudoir rouge et or reprend les « lambris rouges » de la grotte d’Une passion éclairés des « deux lueurs faibles et jaunes » des yeux de la panthère (p. 1223).

Quant à la réclusion de ce lieu, elle est totale : « Aucun son ne

s’en échappe [

On peut y assassiner quelqu’un, ses plaintes

y seraient vaines comme s’il était au milieu du Grand

(ibid.) : un seul être le comble

]

]

16. Voir P. Berthier, Introduction citée, Pl., t. VIII, p. 1216-1217.

17. La Fille aux yeux d’or, Pl., t. V, p. 1064.

18. Ibid., p. 1063.

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Désert », note Paquita 19 . La mort des deux victimes, poignar- dées dans l’acmé de la passion jalouse, n’est pas sans similitude, non plus que les effets de ce geste. Aux regrets du soldat font écho ceux de la marquise de San-Réal, prête à s’ensevelir au couvent de Los Dolores, car « rien ne console d’avoir perdu ce qui nous a paru être l’infini » 20 . Le sosie jumeau de la mar- quise, de Marsay, sort de cette expérience tout aussi désen- chanté : est-ce là qu’il a acquis son fameux regard de tigre, qui le rend si redoutable dans Illusions perdues 21 ? Il est un autre roman contemporain de La Fille aux yeux d’or qui relate une passion brisée par un malentendu, La Duchesse de Langeais. Si Armand de Montriveau est trop jeune pour avoir participé à la campagne égyptienne de Bonaparte, il part aux lendemains de Waterloo « explorer la Haute- Égypte et les parties inconnues de l’Afrique » 22 . Au terme d’une expédition périlleuse, il tombe aux mains d’une tribu qui le promène « pendant deux années à travers les déserts » (ibid.) avant qu’il puisse regagner Paris en 1818. C’est sur ce « poétique personnage », que sa « crinière » et ses gronde- ments apparentent au lion (p. 967) 23 , que la duchesse jette son dévolu, séduite par les bruits qui courent sur ses souffrances aussi bien que par ses « compliments de voyageur » (p. 953). Quant à Montriveau, sa passion pour la duchesse s’accroît d’un « désir grandi dans la chaleur des déserts » (p. 950). Lui qui a embrassé des mondes, il voit son univers « se rétrécir aux proportions du boudoir d’une petite-maîtresse » (p. 955). Voici à nouveau en présence un couple de forces antagonistes

19. La Fille aux yeux d’or, p. 1089.

20. Ibid., p. 1109.

21. Le motif du tigre parcourt La Fille aux yeux d’or : « soumission [de

Paquita] qui aurait attendri un tigre » (p. 1090) ; de Marsay « laissa éclater le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée » (p. 1096) ; Ferragus et de Marsay « entendirent des cris affaiblis qui eussent attendri des tigres » (p. 1106). Et dans Illusions perdues, de Marsay entre dans la loge de

Mme d’Espard à l’Opéra avec « un regard fixe, calme, fauve et rigide comme celui d’un tigre : on l’aimait et il effrayait » (Pl., t. V, p. 277).

22. La Duchesse de Langeais, Pl., t. V, p. 942. Les références suivantes à

cette œuvre figurent entre parenthèses dans le texte.

souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la politique,

grondait comme un lion [

23. « [

]

] ».

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qui s’annulent. De même que Mignonne et Paquita passaient de la menace à la soumission expiatrice, de même la fausse frêle duchesse, dans son refus inflexible, se fait quasi-pan-

thère : « Seriez-vous comme les tigres du désert, qui font d’abord la plaie, et puis la lèchent ? », demande à la duchesse Montriveau qui l’humilie dans une scène digne des romans noirs (p. 992). Conquise par l’aventurier dont la chambre secrète est entièrement d’inspiration égyptienne (ibid.), la

duchesse capitule

tendu, dû au retard d’une pendule, annule le rendez-vous de la dernière chance et conduit Mme de Langeais dans un désert plus qu’inaccessible, puisqu’il combine la clôture du cloître et la protection naturelle d’un îlot rocheux battu des flots

(p. 905) 24 . Montriveau, à la tête d’une expédition des Treize, tente vainement d’enlever la religieuse : il ne se saisit que de son cadavre. Les variantes de la conclusion sont instructives. Après avoir songé à une comparaison dialoguée des mérites de la duchesse et de Paquita, Balzac opte pour une formule plus sobre. « C’était une femme, maintenant ce n’est rien », con- clut Ronquerolles en un aphorisme voisin de la définition du

désert par le soldat ( « Il y a tout et il n’y a rien » ). « N’y pense plus que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance. – Oui, dit Montriveau, car ce n’est plus qu’un

poème » (p. 1037)

Balzac se défend de la brutalité de la formule restrictive en redonnant la parole à Ronquerolles qui recommande à son ami les « passions » plurielles plutôt que l’amour idéal, car « le dernier amour d’une femme » reste seul susceptible de satis-

faire « le premier amour d’un homme » (ibid.). Balzac double cet hommage entortillé à une destinataire ambiguë (Berny/Hanska ?) par la mention de la date du « jour inou- bliable », « Genève, au Pré-Lévêque, 26 janvier 1834 ». Rico- chets de conversation qui s’efforcent de propager la séduction dans le conte d’Une passion dans le désert, ou formules défini- tives de l’absolu dans la vie conçue comme œuvre d’art pour les deux volets de l’Histoire des Treize, ces conclusions tentent de sauver les amours mortes et les malentendus de l’oubli par

trop tôt ou trop tard. Un stupide malen-

et le sujet d’un récit qui l’immortalise.

24.

« [

]

dans ce désert sur ce rocher entouré par la mer. »

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la ferveur d’une mémoire vivante. Or, si la forme narrative l’exalte : récit enchâssé d’Une passion dans le désert, longue ana- lepse de La Duchesse de Langeais, multiples échos d’un texte à l’autre, premiers personnages reparaissants dans l’Histoire des Treize, les affiliés des Treize, à qui est confié ce devoir de mémoire, s’en montrent bien insoucieux. De Marsay exécute Paquita par une formule à double entente dont il est familier 25 et poursuit sa carrière de dandy politique facilitée par son « épouvantable vice : il ne croyait ni aux hommes ni aux fem- mes, ni à Dieu ni au diable » 26 . Quant à Montriveau, sa réap- parition dans La Comédie humaine n’est guère à la hauteur de sa première passion, si l’on en juge par le rôle pitoyable que

Si « l’amour vrai règne surtout

lui confie l’auteur de Pierrette

par la mémoire », comme le suggère un commentaire de La Fille aux yeux d’or 27 , il faut laisser les passions excentriques aux récits qui ne le sont pas moins et suivre les réminiscences de l’ « amour vrai », selon Balzac, dans d’autres textes, Le Lys dans la vallée et surtout Honorine.

Le Lys dans la vallée et Honorine, allégories du retour impossible

Un an après La Duchesse de Langeais, Le Lys dans la vallée, le plus tourangeau de ce nouveau Cantique des Cantiques, cul- tive de façon inattendue le motif oriental du désert attaché à la recherche de l’absolu érotique. La métaphore florale s’enra- cine dans une représentation spirituelle du désert. Mme de Mortsauf, comme Véronique Graslin, est douée du pouvoir d’ensemencer le désert et de métamorphoser une terre aride en plaine fertile. L’épanouissement du paysage dépend toute- fois des affects des personnages. À l’un des départs de Félix qui partage son année entre Clochegourde et Paris, la comtesse

25. « Eh bien, qu’est donc devenue notre belle FILLE AUX YEUX D’OR,

grand scélérat ? – Elle est morte. – De quoi ? – De la poitrine » (La Fille aux

yeux d’or, Pl., t. V, p. 1109 ; en capitales dans le texte).

26. Ibid., p. 1057.

27. Ibid., p. 1093.

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aperçoit « pour la première fois son désert sans soleil » 28 . Lors- qu’elle apprend l’existence de lady Dudley, « l’ouragan de

l’infidélité [

où verdoyaient d’opulentes prairies » (p. 1149). Enfin, si Hen- riette meurt de soif, au terme d’une agonie de quarante jours, Félix justifie sa liaison avec Arabelle par le même motif :

« Non, je n’ai pas aimé, mais j’ai eu soif au milieu du désert » (p. 1159). La référence à Agar 29 , l’allusion à lady Esther Stan- hope, ce « bas-bleu du désert » (p. 1149) 30 , la « passion [ ] tout africaine » (p. 1145) 31 d’Arabelle elle-même, ange déchu et démon tentateur 32 , contribuent à la connotation mystique que suggère le titre. Toutefois, si le talent poétique de Félix semble le seul élé- ment sauvé de l’échec qui gagne le roman 33 , échec perceptible à différents niveaux, politique 34 et affectif, il n’éclate pas seule- ment dans sa propension à cultiver les fleurs de l’écritoire et à composer d’ « émouvantes élégies » (p. 970) qui célébreront

avait passé sur son âme en faisant un désert là

]

28. Le Lys dans la vallée, Pl., t. IX, p. 1138. Les références à ce roman

figureront entre parenthèses dans le texte.

29. « Devenir mère, pour moi, dit Henriette à Félix, ce fut acheter le

droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure ; mais moi, quand la source lim- pide vers laquelle (vous en souvenez-vous ?) vous vouliez me guider est venue couler autour de Clochegourde, elle ne m’a versé que des eaux amères » (p. 1169).

30. Le cheval qu’utilise Félix pour rallier la Grenadière depuis Cloche-

gourde « était un cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la mar- quise et qu’elle m’avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt,

». Lady Stanhope est enviée par

Mme de Bargeton dans Illusions perdues (Pl., t. V, p. 158).

son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont l’ar-

dente immensité se peint dans ses yeux, le désert plein d’azur et d’amour, avec son ciel inaltérable, avec ses fraîches nuits étoilées. » L’éclat de lady Dudley est comparé à « la chute du plus bel ange » de l’ « empyrée britannique » (p. 1144), image bientôt supplantée (p. 1147) par celle de « la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger » (réincarnation de Mignonne ?).

qu’elle a dans son salon de Londres [

]

31. « [

]

32. « Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à

me montrer les plus riches pays de son ardent royaume » (p. 1144).

33. Voir la lecture de Danielle Dupuis, « La métaphore florale et ses ava-

tars dans Le Lys dans la vallée », dans Balzac, « Le Lys dans la vallée », « La Femme de trente ans », Paris, Éd. InterUniversitaires, 1993, particulièrement p. 44-46.

34. Voir l’interprétation de Nicole Mozet, « À quoi bon les préfaces ? »,

Romantisme, colloque d’agrégation, Paris, SEDES, 1993, p. 13 notamment.

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Mireille Labouret

mieux que ne le fit le rustre Montriveau la femme devenue

« poème ». Il irrigue le roman tout entier, entièrement consa- cré à la réminiscence et à la commémoration, par la forme du

récit rétrospectif qu’ouvre l’aveu initial : « [

dominée par un fantôme [

velis au fond de mon âme [

union, ponctuée par des périodes d’absence de Félix – nou- velle Coré assignée à résidence un semestre dans l’enfer pari- sien avant de rejoindre l’Éden de Clochegourde le reste de l’année –, les souvenirs suppléent à l’absence en tissant des liens plus étroits entre Félix et Henriette : « Le passé, repris souvenir à souvenir, s’agrandit ; l’avenir se meuble d’espé- rance » (p. 1101). La lettre testamentaire de Mme de Mortsauf révèle toutefois la force mortifère du souvenir refoulé ; alors qu’elle impose silence à Félix lorsqu’il veut « purifier un sou-

]

] oui, ma vie est

]

J’ai d’imposants souvenirs ense-

» (ibid.). Au plus fort de leur

venir du passé » (p. 1027) 35 , sa voix d’outre-tombe rappelle les ravages de la scène originelle : « Vous souvenez-vous encore

Si vous avez oublié ces terri-

bles baisers, moi, je n’ai jamais pu les effacer de mon souve- nir : j’en meurs ! » (p. 1145). À cet amour de l’âme, qui risque de tuer le corps, Félix oppose l’amour de lady Dudley :

« Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu’il tue ; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L’homme est composé de matière et d’esprit ; l’animalité vient aboutir en lui, et l’ange com- mence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos ins- tincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés :

un amour charnel et un amour divin » (p. 1146).

L’amour sans mémoire est une négation de l’amour, qui se nourrit des souvenirs pour se déployer dans une durée qui

aujourd’hui de vos baisers ? [

]

35. « “Taisez-vous”, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un

doigt qu’elle ôta aussitôt [

obtient malgré tout le droit d’évoquer la scène du bal, mais la comtesse insiste :

« “Ne parlons plus de ces choses” » ; il a seulement la permission de conter son enfance ; la comtesse reconnaît les mêmes souffrances que les siennes :

« [

donc pas seul à souffrir !” » (p. 1028).

nos âmes se marièrent dans cette même pensée consolante : “Je n’étais

» Félix

]

“Je sais de quoi vous voulez parler [

]”.

]

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Passion, durée, mémoire

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emprunte « un mouvement d’abord régressif qui, reconstrui- sant le passé à mesure, remonte la pente du temps et la chaîne des causes, avant de se redéployer ensuite, dans un mouve- ment progressif, vers le présent et l’avenir » 36 . Ce redéploie- ment idéal, dont est capable le génie balzacien, selon Georges Poulet, reste inaccessible aux personnages d’Honorine. Nouvelle parue en 1843, au moment où le système repa- raissant fonctionne à plein régime, Honorine peut se lire comme l’allégorie du recommencement, toujours désiré, jamais réalisé. Des liens thématiques forts rattachent ce récit à l’ensemble des textes déjà évoqués. L’épigraphe supprimée empruntée à Mademoiselle de Maupin : « Idéal ! fleur bleue à cœur d’or, dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond de notre âme pour en boire la plus pure substance ! » 37 , l’usage de la métaphore filée de la femme- fleur 38 ainsi que la référence aux fleurs véritables, que cultive le faux horticulteur « monofloriste » (p. 561) « fou des fleurs bleues » (p. 565) 39 , et aux fleurs artificielles dont la comtesse Honorine croit pouvoir tirer sa subsistance (ibid.) 40 , prolongent l’allégorie du Lys. Quant au motif du désert, il qualifie Paris, dans la bouche de Maurice (p. 574) comme sous la plume du comte (p. 589), tandis que la terrasse du consulat de France à

36. Georges Poulet, Études sur le temps humain, 2, Paris, Éd. du Rocher,

1976, p. 180.

37. Épigraphe du feuilleton de La Presse (voir les notes de P. Citron, Pl.,

t. II, p. 1412).

38. Lire à ce sujet l’article de Pierre Laforgue, « Honorine ou le sexe des

fleurs », dans Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin (éd.), L’Érotique balzacienne, Paris, SEDES, 2001, p. 35-40. Exemples : l’ambassadrice, la consu-

lesse et Camille Maupin sont désignées par l’expression « les trois belles fleurs du sexe » (Honorine, Pl., t. II, p. 531). « En voyant Honorine, je conçus la pas- sion d’Octave et la vérité de cette expression : une fleur céleste ! » (p. 563).

« [

on aurait pu croire au bonheur de cette violette ensevelie dans sa forêt de

fleurs » (p. 567). Honorine elle-même développe le langage des fleurs : « Si les Parisiennes avaient un peu du génie que l’esclavage du harem exige chez les femmes de l’Orient, elles donneraient tout un langage aux fleurs posées sur leur

tête » (p. 568). Les références suivantes à Honorine seront placées entre parenthèses dans le texte.

39. Il feint de rechercher le dahlia bleu : « Le bleu n’est-il pas la couleur

favorite des belles âmes ? »

40. Voir la « poétisation » de la fabrique d’Honorine et l’habileté de ses

doigts fées pour réaliser les fleurs artificielles (p. 567-568).

]

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Gênes et le jardin de poche d’Honorine et Maurice en plein Paris offrent un charme édénique. Balzac reprend dans Honorine la technique de la nouvelle encadrée en soignant les échos et parallèles entre cadre et récit. Un long prologue présente aux artistes voyageurs, Camille Maupin, Claude Vignon et Léon de Lora, reçus par le consul français à Gênes, le mystère de ce diplomate, Mau- rice de l’Hostal, « portrait vivant de lord Byron » (p. 528) 41 , qui a tant tardé à épouser la belle et riche Onorina Pedrotti hésitation qui ne s’explique aux yeux des Italiennes « que par le mot passion » (p. 529). La conversation littéraire puise dans « l’éternel fonds de boutique de la république des lettres : la faute de la femme ! » (p. 530), condamnée par les auditrices, défendue par les hommes et illustrée par l’histoire que le consul va retracer, non sans avoir éloigné son épouse. Neveu orphelin de l’abbé Loraux, le jeune Maurice est proposé par son oncle au terme de ses études de droit comme secrétaire au comte Octave, qui occupait alors « une des plus hautes places de la magistrature » (p. 532). Grand travailleur, voué aux inté- rêts publics « avec la furie d’un cœur qui veut tromper une autre passion » (p. 541), le comte dont la face jaune « semblait annoncer un caractère instable et des passions violentes »

(p. 537) livre son secret au jeune homme. Il a épousé, par

amour, la pupille de sa mère, enfant candide et ignorante

(p. 550) 42 , qui le quitte après trois ans de mariage pour s’enfuir

avec un amant. Enceinte et abandonnée par son séducteur, la comtesse accouche d’un fils qui meurt en bas âge « heureuse- ment pour elle et pour moi » (p. 555) et croit vivre de son tra-

vail d’ouvrière fleuriste alors que depuis sept ans le comte, adonné au rôle d’ « ange gardien » (ibid.), la tient sous sa coupe sans qu’elle s’en doute. Amoureux fou de sa femme, en proie à « la passion physique la plus intense » (p. 559), Octave vit dans son souvenir qu’il ravive par des pratiques

41. Mais, ajoute Balzac, « lord Byron était poète et le diplomate était poé-

tique ». Plus loin Honorine risque « d’adorables plaisanteries sur la ressemblance physique, moins le pied-bot, qui se trouvait entre lord Byron et moi » (p. 569).

42. La jeune fille « ignorait la corruption, peut-être nécessaire, que la litté-

rature inocule par la peinture des passions ».

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Passion, durée, mémoire

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fétichistes 43 : « [ depuis le jour de l’abandon, je vis de mes

souvenirs, je reprends un à un les plaisirs pour lesquels sans doute Honorine fut sans goût » (p. 552). Le comte persuade son secrétaire de jouer double jeu dans la souricière qu’il tend pour reconquérir son épouse. De confident du comte, Mau- rice devient l’ami de la comtesse, prisonnière également de ses souvenirs d’amante et de mère :

« Si mon mari, par amour, a la sublime générosité de tout oublier, je n’oublierai point, moi ! [ J’aurai dans le cœur des sou-

venirs confus qui se combattront. [ Je lui opposerai, bien invo -

lontairement, un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m’a fait connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j’ai honte et dont je me souviens irrésistiblement » (p. 581).

Difficilement convaincue par l’abbé Loraux et Maurice qui a si bien secondé le comte qu’il est devenu amoureux d’Hono- rine, la comtesse consent à revenir à son époux tandis que le secrétaire part comme consul en Espagne. Deux ans plus tard, la comtesse, devenue mère, meurt en avouant à Maurice qu’elle n’a pu effacer de sa mémoire son passé car elle souffre

de l’ « infirmité du souvenir » (p. 593), tandis que son mari, qui

« soupçonne la vérité [

nomme Maurice tuteur de son fils. Camille Maupin com- mente ainsi le récit du consul : « [ il n’a pas encore deviné

qu’Honorine l’aurait aimé. Oh ! fit-elle en voyant venir la consulesse, sa femme l’a écouté, le malheureux ! » (p. 596). La nouvelle oppose ainsi « deux voluptés inaccordées » 44 , deux passions inconciliables entretenues par une mémoire également forte : le comte accuse sa « monomanie » (p. 558), la comtesse s’attribue « la mémoire de l’enfant, cette mémoire qui se retrouve aux abords de la tombe » (p. 583). Le malheur se propage au couple secondaire : Maurice a beau donner l’image du bonheur avec Onorina (p. 530) 45 , il ne peut

et c’est ce qui le tue » (p. 595),

]

]

]

]

]

43. Voir l’épisode du châle (p. 557) et celui de la miniature (p. 554), écho

du ravissement balzacien devant la miniature de Daffinger.

44. Expression de Pierre Citron, Introduction, Pl., t. II, p. 523.

45. Camille Maupin remarque la parfaite intelligence entre les deux

époux : « Certes, ces deux beaux êtres s’aimeraient sans mécompte jusqu’à la

fin de leurs jours. Camille se disait donc tour à tour : “Qu’y a-t-il ? – Il n’y a

rien !” selon les apparences trompeuses du maintien chez le consul [

]. »

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oublier Honorine, pas plus que Tristan n’oublie Yseult la blonde avec Yseult aux blanches mains 46 . Le petit roman d’ Honorine n’expose pas seulement un cas issu de la Physiologie du mariage ; il ne développe pas seulement un aspect de la morale conjugale chrétienne, prêchée par l’abbé Loraux, qui prône le pardon et la réconciliation. Il incarne, au sens fort et par deux couples de personnages doubles, la question de poé- tique romanesque qui revient hanter Balzac régulièrement. Est-il possible de reprendre la « même histoire » 47 ? Le dénouement premier répondait favorablement, en un ardent plaidoyer pour des retrouvailles après séparation, à destination de Mme Hanska qui vient d’être veuve. La conclusion que choisit finalement Balzac dit l’impossibilité de l’oubli et de l’effacement, la difficulté du recommencement, même par déplacement, et l’appréciation d’une telle entreprise est confiée à la femme écrivain de La Comédie humaine qui, telle la destinataire de Sarrasine, « demeura pensive » (p. 597). Balzac qui, comme l’a bien montré Anne-Marie Baron, parsème son texte romanesque d’anagrammes et de paragram- mes de son nom 48 , s’inscrit par son seul prénom dans deux nouvelles : il est en 1843 Honorine/Onorina, Honoré fémi- nisé et redoublé par la mention de cet hôtel qu’Octave meuble pour son épouse, au faubourg Saint-Honoré. En 1831, dans Les Proscrits, il apparaissait sous la forme d’Honorino dont le supplice – la séparation éternelle d’avec une épouse trop aimée, qu’il avait cru rejoindre dans la mort par le suicide –, constitue un ajout balzacien à l’enfer de Dante. Si l’on se sou- vient qu’Octave évoque la passion qui l’anime comme un ravage « où, dans un cercle oublié par Dante dans son Enfer, il naissait d’horribles joies » (p. 545), le cercle dantesque et balza- cien se referme sur le piège du retour impossible. La Comédie humaine ou La Torture par l’espérance ? Mireille L ABOURET.

46. Rapprochement signalé par Pierre Citron, Introduction citée, p. 518.

47. Titre sous lequel furent regroupés un temps les épisodes disparates de

ce qui devint finalement La Femme de trente ans.

48. Voir, pour Honorine, Balzac ou l’Auguste Mensonge, Paris, Nathan,

1998, p. 70-71.