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Actes de la recherche en sciences sociales Making nonsense of Marx [Le marxisme revu par

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Burawoy Michael. Making nonsense of Marx [Le marxisme revu par l'individualisme méthodologique]. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 78, juin 1989. L’amour des noms. pp. 61-63.

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: 10.3406/arss.1989.2893 http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1989_num_78_1_2893 Document généré le 15/10/2015

MAKING

i NONSENSE

.2E OFLEL'INDIVIDUALISMETraductionREVUMETHODOLOGIQUEde Jean-LouisMARXISMEMARXPARFabiani

IIn'avaitnalisme.lequelversl'améliorationlequelnouveauxElster,qu'elleattaquerdominantfonctionnalismeetlequelcapitalismed'amenerfournissaitdesnalisme.déplacéreprésentationfincritiqueContrecritiqued'unacommeentièrelemêmenalisme.reconnusetviennentméthodologiquemodèlestermescritiqueavecmarxismelalivreextraordinaire,compteyvaluplusmarxismeladedearempartsfuturlelecomplexevingtlestéléologieseslieuxtéléologie.MakingfûtSonsacplusunachevéepaslel'histoiredeconflitdeauaunenLeMarxdeducoupablesd'explicationEllesociétéshumanistemauxElsterle: duau-delàleradicalelesl'harmonieconstruitprogrèsfuturellelastatutet,etquemarxismeans,decentremaintenantmarxismedecadre—dusociologie.estchoixcadrecauseprésent).lamunitionsprésent,l'individualismeSenseavaitetaduduforcemotsplusetseraientdansaccuselelatrouvé(le(lemissionconçuàsouventtendentCesad'armeledulecapitalismeoud'intérêtconceptuelsociologiestructuro-fonction-structuro-fonction-structuro-fonction-deàs'achèvefaitl'éruditionprésupposémarxismeconceptuelprésupposédeuxlarationnel.précisément,auofcapitalisme,l'ouvragechangement.partirassezduvieillesplutôtfonctionnalismeetad'êtreMarxdesonMarx.commereprésentationabolis.LeseinlaétédeplacepourdeàAujourd'hui,dumiscapitalisme.l'actionl'équilibre)ciblesdeexpressiondurslaladesmarxismes'estsociologieprésentéemodérée,mêmedepassécritiquescritique,reconnuavecstabilitécritiqueDansl'assautcommeontdansdeààrendreconsé-Cetteselonselonpouralorsalorsdanspart:uneJonétéestLalesduencelelele

* Essai critique sur l'ouvrage de J. Élster,

Making

Cambridge,

Contemporary Cambridge 1986, pp. 704-707. University Sociology, Press, vol. 1985, 15, n. paru 5, sept. dans

Sense

of

Marx,

quences, sous deux formes : une forme synchronique, dans laquelle une institution (par exemple l'État) est

expliquée par ses effets (ici, la reproduction

forme dia-

du

capitalisme), et une

chronique, dans laquelle un futur hypothétique (par exemple, le communisme) explique le passé

présent (la mission de la bourgeoisie est de créer les bases matérielles et sociales du communisme). Elster tente de dépouiller Marx de sa métaphysique, en sauvant la seule forme de causalité dont nous puissions être sûrs : les

conséquences de l'action individuelle. L'individualisme méthodologique est

selon laquelle tous les

phénomènes sociaux — leur structure et leurs transformations — sont en principe explicables au moyen d'éléments qui n'impliquent que des individus : leurs propriétés, leurs buts, leurs croyances et leurs actes» (p. 5). Comme l'a affirmé récemment Stinchcombe, la macrosociologie est la sociologie qui porte sur des millions de gens.

Elster présente une liste

impressionnante de

abandonner chez Marx. Sa théorie économique appartient au musée du savoir. A la source du problème se

trouve la loi de la valeur, qui est «au

mieux inutile, et

fréquent — dangereuse et trompeuse» (p. 120). Ces critiques ont un accent familier : pourquoi donc Elster, qui est philosophe, éprouve -t-il le besoin de présenter ses réflexions sur la théorie économique de Marx ? La source de son irritation est à chercher, semble-t-il, du côté des prétentions ontologiques de la loi de la valeur. Dans la mesure où la seule causalité réelle est constituée par l'action individuelle, il n'a pas à se préoccuper des structures sous-jacentes, des essences (comme la valeur) dissimulées sous les apparences (prix, profits, etc.). En fait, il interprète la distinction entre essence et apparence non pas comme une différence ontologique, mais comme la projection erronée d'un point de vue local au niveau global. Ici, l'individualisme méthodologique devient un individualisme ontologique : l'individu est la seule réalité dont nous sommes sûrs.

au pire — qui est

qu'on doit

le

ou

«la doctrine

tout

ce

De la théorie économique de la production capitaliste Elster passe au matérialisme historique, la

philosophie marxiste de l'histoire. Il essaie alors de construire l'interprétation la plus plausible pour rendre compte du fait que les rapports de production qui, dans une première phase, stimulent la croissance des forces de production, finissent par les entraver, et du fait que les rapports de production doivent par conséquent laisser la place à d'autres relations. On retrouve ici le problème de

la ' téléologie

stades

marxiste. Les

Livres lus, livres à lire 61

antérieurs de l'histoire tendent

irrésistiblement à devenir les conditions nécessaires des stades postérieurs :

cette attitude n'engendre pas simplement la confusion dans l'ordre

intellectuel, mais

elle est aussi à l'origine

de désastres politiques comme le stalinisme ou la révolution culturelle :

«Nous devrions garder le respect pour l'individu qui est au cœur de la théorie marxiste du communisme, mais pas pour la philosophie de l'histoire qui autorise à considérer les individus pré -communistes comme autant de bêtes promises à l'abattoir» (p. 118). Selon Elster, une autre

l'histoire est difficilement

compatible avec le principe du développement inéluctable des forces de production : c'est l'histoire considérée comme l'histoire de la lutte des classes.

L'observation n'a rien de neuf, mais elle fournit une ouverture à l'individualiste méthodologique (devenu un tenant de la théorie des jeux) pour offrir des lumières nouvelles sur le problème de l'action collective et sur celui de la constitution d'un acteur collectif. Elster présente une discussion sur les obstacles à l'action collective :

les risques de l'engagement solitaire (les coûts de l'action unilatérale) et les avantages de l'abstention pour l'individu qui laisse les autres entreprendre une action collective (le problème du passager clandestin). De l'autre côté, il y a les gains que l'individu peut espérer retirer de la coopération. Ces facteurs doivent être rapportés aux conditions cognitives de l'action collective. L'auteur se tourne ensuite vers des déterminants secondaires de l'action collective, comme la taille du groupe considéré, la distance entre les membres du groupe, le renouvellement de son recrutement, son degré

d'homogénéité et l'état

tout ce que Durkheim mettait sous la notion de densité morale. En traitant ces éléments comme des forces sociales non expliquées, Elster succombe au collectivisme méthodologique, à travers l'assertion selon laquelle «il existe des entités supra-individuelles qui précèdent les individus dans l'ordre de l'explication» (p. 6). Elster peut bien affirmer qu'il s'agit là d'un expédient temporaire ; en pratique, chaque fois qu'il explique un phénomène social en termes de propriétés individuelles, il est contraint de recourir au collectivisme méthodologique. Est-il alors possible à l'individualisme méthodologique de dire des choses socio- logiquement pertinentes sans violer ses propres postulats ?

de la technologie —

conception

de

une vieille

histoire : prenant les intérêts individuels comme point de départ, les modèles de

de

l'action collective et des mouvements

sociaux. Sous ce rapport, Elster a

l'acteur rationnel ont du mal à expliquer le caractère omniprésent

On

retrouve ici

62 Livres lus, livres à lire

l'ingéniosité de fournir des explications

l'action collective —

dilemmes du prisonnier itératifs pour l'action des capitalistes et «exter- nalités» pour l'action de la classe ouvrière. Bien que ces tentatives fournissent un cadre qui peut être utile pour poser la question, elles laissent trop de choses sans explication. En fait, Elster reconnaît à demi-mot le caractère inadéquat des solutions qu'il propose quand il en arrive à l'analyse de la politique : il doit alors suspendre son adhésion à l'individualisme méthodologique pour considérer que les classes sont des acteurs collectifs. Il montre comment la pensée de Marx est passée d'une vision instrumentale de l'État (simple instrument aux mains de la classe capitaliste) à une vision qui fait place à une autonomie relative de l'État. Mais, soutient Elster, Marx ne pouvait pas expliquer l'autonomie de l'État, sinon en affirmant qu'une telle autonomie servait les intérêts de la classe

capitaliste. Elster juge plus satisfaisante une théorie alternative de l'État fondée sur P«équilibre des classes», qui fait émerger l'autonomie de l'État du conflit entre le capital et le travail.

ad

hoc

de

En principe, le fait

de

constituer le capital, le travail et l'État comme trois acteurs rationnels devrait apporter de nouveaux éléments d'explication des relations entre le politique et l'économique. En pratique cette tentative est une illustration des limites de la théorie des jeux qui a déjà suffisamment de difficultés à traiter de deux acteurs, pour ne rien dire de trois. Mais il y a plus grave que les déficiences techniques de la théorie des jeux : il

s'agit

Elster définit

groupe de gens qui, en vertu de ce qu'ils possèdent, sont contraints de s'engager dans les mêmes activités s'ils

veulent utiliser au mieux les ressources dont ils sont dotés» (p. 331). On peut supposer que l'État doit être défini de la même façon. Mais une telle

définition laisse de côté

comme allant de soi — la

détermination de ces ressources et les buts que les acteurs vont poursuivre. La théorie des jeux en tant que telle ne peut pas expliquer les ordres de préférence ou la distribution des ressources. En dépit des courageux efforts d'Elster pour montrer comment les résultats des jeux peuvent avoir des effets en retour et transformer des ordres de préférence, l'entreprise n'a aucun caractère systématique. Ces efforts sont suggestifs, mais ne permettent pas de construire une macro-sociologie sur de micro-fondations. D'autre part, la beauté de la théorie marxiste réside dans la conception relationnelle de la classe : c'est ce caractère relationnel qui fonde à la fois les ressources et les buts de ses membres.

de ses limites conceptuelles.

la classe

comme «un

— ou plutôt prend

Au titre

de principe

méthodologique et de point de départ, la

théorie des jeux peut être utile pour l'analyse du communisme, état dans lequel les personnes s'engagent volontairement dans des rapports sociaux et dans lequel l'histoire est faite collectivement et consciemment. Dans les sociétés de classes, au sein desquelles les rapports sociaux centraux préexistent aux individus, l'histoire se fait dans notre dos. Aucune acrobatie avec les concepts de force et de coercition ne peut permettre d'échapper au postulat marxiste de l'antériorité des rapports sociaux qui sont «nécessaires et indépendants de notre volonté» . Il est vrai qu'avec le capitalisme, le domaine du choix individuel est en continuelle expansion. Nous devons choisir des employeurs, des écoles, des téléviseurs, des maisons, des docteurs, des présidents, du dentifrice, des ordinateurs domestiques et des lessives. Forcés de nous engager dans de telles stratégies, nous tendons à avoir l'obsession des incertitudes et des différences qui portent sur les résultats : en conséquence, les conditions qui structurent nos dispositions à choisir ainsi que l'espace des possibles restent dans l'obscurité ou sont naturalisées au point de devenir inévitables. Réduire l'explication des phénomènes sociaux à l'action stratégique individuelle, c'est fétichiser les effets, confondre cause et conséquence : c'est exactement le péché dont Elster accable Marx. En fait la théorie des jeux et l'individualisme méthodologique sont l'exacte antithèse du projet marxien. Il n'est pas surprenant de ce fait que les remarques les plus pertinentes d'Elster n'aient pas grand chose à voir avec ses énoncés programmatiques : par moments, il semble même rompre explicitement avec l'individualisme méthodologique quand il affirme que les rapports sociaux préexistent aux individus (pp. 94-95). Il succombe à l'occasion à un «manque de discipline intellectuelle» .

A la fin de l'entreprise d'Elster,

il ne reste plus grand chose de Marx. Sa théorie de l'histoire, sa théorie économique et sa théorie politique sont jugées déficientes. Les ambiguïtés de l'œuvre sont mises au jour, les inconsistances sont dénoncées comme des signes de confusion ou comme une manière de prendre ses désirs pour la réalité. Le combat intellectuel que Marx menait en faisant apparaître au sein du présent des forces susceptibles de jouer un rôle -clé dans l'émergence du futur, ainsi que son intérêt pour la polémique politique et pour le défi

aux traditions intellectuelles passent à la trappe. Au lieu de replacer Marx

dans

intellectuelle menée sur plusieurs fronts et de rapporter ses «biais» et ses «passions» à sa position sociale, Elster sépare les écrits de l'individu et

construit

le

contexte d'une lutte

un Marx fictif.

A cette fin, il

rassemble laborieusement les extraits les plus disparates de l'œuvre de Marx, mettant sur le même plan d'obscurs passages des Théories de la plus-value et de la Sainte famille et ses textes publiés.

du

philosophe : purger une œuvre de ses contradictions et de ses ambiguïtés.

Mais une telle entreprise interdit de

saisir le véritable

C'est

peut-être

la

tâche

sens du travail de

Marx, qui était économiste, sociologue, historien autant que philosophe. Saisir le sens des écrits de Marx suppose qu'on les envisage comme une conversation avec d'autres auteurs aussi bien que comme un monologue intérieur. On ne peut ainsi assimiler le dialogue de Marx avec Hegel à celui qu'il entretient avec Smith : une pareille réduction impose un holisme erroné. Les contradictions et les anomalies qu'on peut relever dans les travaux de Marx sont le produit de son effort pour rendre compte des transformations et des processus de différenciation à l'œuvre dans le monde réel et sont l'expression d'un défi lancé à divers courants intellectuels. De plus, ces contradictions et ces anomalies ont été le cœur même et la source d'inspiration de la tradition marxiste. Les abolir équivaut à abolir cette tradition.

Elster prive Marx de son véritable sens. A moi maintenant de donner son sens à l'entreprise d'Elster. On peut pour cela procéder en deux étapes : en faisant la liste de ce qui a du sens dans ses critiques, et en situant son travail. On peut s'accorder avec Elster sur la critique de la téléologie et du fonctionnalisme , sans pour autant les troquer contre l'individualisme méthodologique. La philosophie de l'histoire de Marx peut avoir cessé d'être convaincante, elle n'en continue pas moins de fournir une liste spécifique de questions. Si le communisme n'est pas inévitable, est-il possible ? Est-il une société viable ? Elster a sur

ce point des choses intéressantes à dire, qui sont toutes fondées sur les contradictions d'une société dont la raison d'être est la réalisation individuelle. Et si cette société est viable, comment peut-on y parvenir ? Et si c'est le cas, à partir de quelle société la transition vers lé communisme est-

elle possible

transition pourrait-elle avoir lieu ?

? Comment

les

une telle

futurs possibles du

capitalisme et du socialisme d'État ? Dans la théorie marxiste de l'État, le fonctionnalisme reste un point de départ essentiel. Selon Cohen, il est important de distinguer entre caractère fonctionnel et explication fonctionnelle. Ainsi, c'est une chose d'affirmer que l'État présente un caractère fonctionnel pour le capitalisme (en ce qu'il contribue à sa reproduction), affirmation que Marx et les marxistes ont soutenue contre tous

Quels sont

ceux qui ne voient pas dans le capitalisme un système gros de

contradictions, de conflits et de tendances à

la

d'expliquer comment l'État contribue à la reproduction du capitalisme. Bien que cela ne se trouve pas dans le livre d'Elster, cette dernière question a fourni les bases du débat sur les théories marxistes de l'État. Si la leçon de méthode que nous pouvons tirer du livre d'Elster

une leçon de prudence à propos de

l'explication causale, sa contribution la

plus substantielle est constituée par ses commentaires sur la théorie marxiste

de

qu'il en propose. Il postule l'existence d'un certain nombre de mécanismes, qu'on peut trouver chez Marx, par lesquels les individus finissent par avoir des images déformées du monde. Esclaves de leurs produits, les hommes dont la principale préoccupation est la création d'idées croient que les idées gouvernent le monde, tandis que d'autres, à cause de leur situation misérable, sont conduits à inventer un être transcendant. Par ces mécanismes d'abstraction et de projection est produite une image inversée du monde. Le fait de prendre ses désirs pour des réalités constitue un second mécanisme : on en trouve une illustration, par exemple, dans la prétention d'une classe à faire de ses intérêts propres l'expression de l'intérêt général. Un troisième mécanisme, dont Elster souligne l'originalité particulière chez Marx, est constitué par la compréhension de la totalité à partir du point de vue de la partie, définie comme «erreur de composition». Parce qu'ils ne dépendent pas d'un capitaliste en

est

crise. C'est une autre chose

l'idéologie et par la reconstruction

particulier, les travailleurs pensent qu'ils sont indépendants de tous les capitalistes. (En est-il ainsi ?). Les capitalistes pensent que le choix qui s'ouvre à un capitaliste est simultanément ouvert à tous, ce qui les conduit à la vision fallacieuse selon laquelle l'argent engendre le profit indépendamment de la production. Au fondement de plusieurs points de vue d'Elster sur la construction de l'idéologie, on trouve le postulat d'une «vérité» par rapport à laquelle on peut mesurer des distorsions. Elster déplore régulièrement le fait que les passions de Marx aient alourdi son œuvre de biais, de compromis, d'exhortations et d'illusions. Elster échappe vraisemblablement aux biais et aux préjugés par la pensée claire. Elster se peint comme il peint Marx : abstrait de tout contexte institutionnel. L'individualisme méthodologique fait écho au désir illusoire que les intellectuels ont de pouvoir s'échapper de la structure sociale qui emprisonne tous les autres individus. L'individualisme méthodologique devient un dualisme méthodologique :

les travailleurs et les capitalistes, du fait de leurs fonctions objectives, des ordres de préférence et des ressources dont ils sont dotés, sont conduits à développer des images déformées des processus sociaux, alors que les universitaires, pour peu qu'ils évitent de tomber dans les pièges du fonctionnalisme et de la téléologie, sont capables d'atteindre la vérité. Un tel dualisme est l'expression de l'isolement des universitaires dans le monde, qui les conduit à construire une vision globale du monde à partir d'un point de vue local (le leur) : c'est ce qu'on

Livres lus, livres à lire 63

pourrait appeler l'erreur de

décomposition. Elster est victime d'une autre de ses propres distorsions idéologiques, l'impérialisme conceptuel. Marx accusait les économistes bourgeois d'universaliser les effets idéologiques du capitalisme en adhérant à l'individualisme méthodologique : on peut adresser le même reproche à Elster. L'individualisme méthodologique n'est pas plus applicable à l'histoire de l'humanité que le fétichisme de la

marchandise. Elster se trompe s'il croit qu'il suffit de rendre un arrêt sur ce qui reste intéressant chez Marx pour se libérer de la prison de l'histoire. Il n'y

a pas de lecture innocente de Marx,

pas de Marx purifié. Ce qui vaut la peine d'être sauvé chez Marx, à un moment donné de l'histoire, dépend des problèmes du moment et de la position sociale de celui qui cherche la réponse. Tous les marxistes ont de l'intérêt pour la découverte de ce qui est vrai et important chez Marx, mais cet intérêt est relatif au contexte historique et social. C'est le sens même de la tradition marxiste. La vérité n'est

pas réductible à la correspondance avec les faits et à la cohérence interne mais elle dépend d'une tradition de pensée.

Le livre d'Elster ne constitue qu'une réponse au reflux des

mouvements sociaux et au repli du marxisme. Il est gêné par les bagages métaphysiques qui retardent le train marxiste. Mais en déchargeant le train,

il

qui ressemble encore moins au modèle original. Elster doit choisir : marxisme ou individualisme méthodologique.

n'a laissé qu'un fragile emballage,

AdamPrzeworski Capitalism and SocialDemocracy

Cambridge, Cambridge University Press et Paris, Editions

de

Dans la mesure où la participation à la compétition électorale forceles partis socialistes à rechercher des alliances multi-classes et donc à désorganiser la classe ouvrière qu'ils représentent, la social- démocratie constitue pour cette dernière un compromis rationnel. Przeworski mobilise analyse historique et modélisation mathématique afin

de

hypothèse de rationalité individuelle, la structure des choix conduit à la solution social-démocrate et il recense les transformations possibles à laquelle celle-ci conduit. L.J.W.

Norbert Elias Die Gesellschaftder Individuen Francfort, Suhrkamp, 1987.

A l'occasion de son 80e anniversaire, Norbert Elias, le

grand outsider de la sociologie allemande, nous offre une publication bien tardive de textes remontant jusqu'aux années 30 (I. La société des individus) et aux années 40 (II. La

la Maison des sciences de l'homme, 1985.

montrer comment, sous régime capitaliste et sous

conscience de soi et l'image de l'homme), complétée par une réactualisation de sa théorie de la civilisation terminée en 1987 (III. Transformations de l'équilibre entre le "nous" et le "moi"). Dans le premier de ces trois textes sociologiques, à l'origine conçu comme un chapitre supplémentaire à La société des moeurs, Elias tente d'esquisser une réponse à la question sociologique par excellence, "qu'est-ce que la société ?", en poursuivant une démarche désubstan- tialisante : selon sa théorie des "figurations sociales", ce sont les interdépendances des fonctions qu'assurent les individus les uns pour les autres qui constituent la société. Le texte suivant donne une analyse des conditions socio- historiques de la genèse d'une représentation de l'homme fondée sur l'opposition entre "individu" et "société". Le caractère "individualisé" et "individualisant" de l'homme civilisé y est interprété comme le produit de l'intériorisation des fonctions de contrôle des comportements, en relation avec une centralisation étatique croissante des mécanismes de régulation de la vie sociale. Le dernier des trois textes esquisse un élargissement des analyses socio-génétiques relatives aux transformations sociales des civilisationsoccidentales face à une intégration croissante entre Etats nationaux. F.S.