LES ÉPREUVES CORRIGÉES DE LA 628-E8

Il est toujours passionnant, pour la connaissance de la genèse des grandes œuvres littéraires, de posséder les divers états du texte, depuis les notes préparatoires 1 et les premiers brouillons jusqu’au texte imprimé, en passant par le manuscrit quasiment définitif et les épreuves d’imprimerie dûment corrigées de la main de l’auteur. Mais, en ce qui concerne Mirbeau, les généticiens risquent fort de rester quelque peu sur leur faim : il n’a en effet gardé aucun brouillon, et nous ignorons même s’il a constitué des dossiers préparatoires ; en dehors de ses pièces de théâtre, nous ne possédons que très peu de ses manuscrits 2 ; et les épreuves corrigées, à une exception près, ont toutes disparu. De sorte que nous en sommes réduits à étudier, non pas les manuscrits des romans, qui brillent pour la plupart par leur absence, mais les premières moutures de chapitres parues dans la presse et retravaillées par la suite, avant d’être insérées dans des œuvres patchworks, selon la technique du collage, qu’il a faite sienne à partir de la conception du Jardin des supplices sous sa forme définitive. . C’est dire l’importance, pour les mirbeaulogues, des épreuves corrigées de La 628-E8, uniques de leur espèce3. Elles doivent d’avoir été sauvegardées à la dette de reconnaissance contractée par Mirbeau envers Jules Claretie, l’administrateur de la Maison de Molière, à qui, nonobstant son double jeu dans l’affaire du comité de lecture4 et ses tergiversations dans la réception du Foyer, l’heureux dramaturge doit d’avoir pu conquérir de haute lutte ce bastion du conservatisme théâtral qu’était la Comédie-Française. C’est pour le remercier de ses bons et (pas toujours) loyaux services, et sans doute aussi pour entretenir sa bienveillance, très relative, à l’égard d’une pièce qui risque fort de susciter ses haut-le-cœur quand il en découvrira toutes les audaces, qu’il lui a fait ce somptueux présent, sans doute le 10 ou 11 novembre 1907, comme l’atteste la lettre de Claretie à Mirbeau du 12 novembre5 : « Il [un article de L’Indépendance belge que l’administrateur lui envoie] me permet de vous redire encore combien je vous suis reconnaissant de ces épreuves si précieuses d’un livre qui va faire autant de tapage que cette fête de l’automobile et qui durera plus longtemps 6. » Voyons donc ce que nous révèle cette rareté bibliophilique.

Voir supra la présentation des dossiers de Zola par Colette Becker. Heureusement, nous en avons deux de Dingo, plus des fragments conséquents du manuscrit du Journal d’une femme de chambre. Quant au manuscrit du Jardin des supplices, il a bien été conservé et il est passé en vente au cours d’une des nombreuses ventes Sickles, mais son prix était prohibitif et il ne nous a pas été loisible de le consulter. 3 Collection Jean-Claude Delauney. 4 Voir Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau l’imprécateur au cœur fidèle, Librairie Séguier, 1990, pp. 670-672 et 683-688. Voir aussi le tome III de la Correspondance générale de Mirbeau, à paraître en 2008. 5 Collection Jean-Claude Delauney. Elle est jointe à un exemplaire complet de l’édition originale de La 628-E8. 6 Dans cette même lettre, Claretie évoque le témoignage du peintre Édouard Detaille, qui confirme le controversé récit que fait Mirbeau de la mort de Balzac : « Detaille – ah ! oui Detaille – nous disait qu’il savait l’histoire de Jean Gigoux et, je crois bien, par Jean Gigoux lui-même. » Le « ah ! oui Detaille », en incise, semble impliquer que Claretie n’ignore rien du mépris de Mirbeau pour le peintre pompier, ce qui devrait lui interdire d’aller solliciter son témoignage.
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On sait que Mirbeau, dans sa façon de composer – nous n’osons dire « construire », tant son modus operandi exclut toute velléité architecturale – procède par alluvions successives : il ajoute le plus souvent des mots, des propositions, des phrases ou des répliques, voire des paragraphes entiers, quand ce ne sont pas carrément des chapitres ; et il lui est arrivé plus d’une fois d’attendre le dernier moment pour insérer, dans une œuvre partie chez l’imprimeur, des ajouts qui en modifient singulièrement la nature. Ainsi, les deux dernières pages du Jardin des supplices ne figurent-elles pas sur le manuscrit 7 et ont-elles été ajoutées in extremis ; il en va de même du chapitre X du Journal d’une femme de chambre, qui, en amalgamant deux anciennes chroniques du Journal destinées à ridiculiser les préraphaélites, vise délibérément à casser le réalisme apparent du récit et à rendre impossible une lecture naturaliste au premier degré. Dans le cas de La 628-E8, ces ajouts tardifs sont encore plus conséquents. C’est tout d’abord le cas de l’avant-dernier sous-chapitre, « Berlin-Sodome », qui, dans les épreuves d’imprimerie, n’est mentionné que par un ajout dans la table des matières et par un impératif « intercaler ici », au-dessus de l’intertitre « Les deux frontières » (p. 458). On peut supposer que c’est l’actualité du scandale lancé par Maximilian Harden en juin 19078 et de ses répercussions dans les mois suivants qui a donné au romancier l’idée d’introduire hâtivement ces pages sur l’homosexualité à l’allemande. Mais, comme le manuscrit du chapitre ajouté n’est pas joint au volume d’épreuves, on peut se demander si un précédent possesseur ne l’aurait pas extrait du volume d’épreuves, que ce soit pour le garder par-devers soi ou au contraire pour le vendre à part. Ensuite et surtout, c’est toute la lettre-dédicace à Fernand Charron – excusez du peu ! – qui est absente des épreuves d’imprimerie et qui a donc été introduite in extremis. Comme si Mirbeau s’était rendu compte sur le tard de la nécessité de justifier l’originalité de son récit en soulignant davantage, dans un texte liminaire, sa rupture avec les règles narratologiques en vigueur en même temps qu’il dérogeait aux habitudes dédicatoires. En revanche, les trois sous-chapitres sur Balzac – qui, ont le sait, seront supprimés, à la veille de la sortie du volume, à la demande de la fille de Mme Hanska – y sont bien à leur place, de même que d’autres passages insérés tardivement, fin juillet – début août9 : sur la poétesse française que Mirbeau caricature sans la nommer (il s’agit d’Anna de Noailles) ; sur Paul Bourget et les femmes allemands ; sur Strasbourg et la question du Maroc ; et, pour finir, sur la passage contrasté des deux frontières, à Grand-Fontaine (initialement Katzenbach) et Raon-la-Plaine. En l’absence de toute mention de ces deux importants ajouts ultérieurs, les seules modifications de la table des manières concernent deux intertitres : « Le port » devient « Sur les quais » et « La faune de la route » est rebaptisée « La faune des routes » (p. 463-4). Au stade des épreuves d’imprimerie, la composition de type alluvionnaire, caractéristique de Mirbeau, ne joue plus qu’à la marge. Pour lui, il s’agit désormais
Le manuscrit (ancienne collection Daniel Sickles) s’arrête à « sous la lune d’une nuit d’été ». Sur cette affaire Harden-Moltke-Eulenburg, qui durera jusqu’en 1909, voir http://de.wikipedia.org/wiki/Harden-Eulenburg-Aff%C3%A4re. 9 C’est dans une lettre à Thadée Natanson du 10 août 1907 (collection Paul-Henri Bourrelier) que Mirbeau fait le point sur les derniers sous-chapitres. C’est cette lettre qui nous permet d’identifier le deuxième correcteur des épreuves.
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essentiellement d’adapter au mieux la forme au propos, de la rendre plus incisive, plus efficace ou plus juste, et aussi, bien entendu, de corriger comme il se doit les erreurs qu’il est en mesure de relever, aussi bien les siennes que les coquilles des typographes, parfois cocasses (« inculpèrent » pour « inculquèrent », par exemple, p. 1410). Nous glisserons sur les corrections de ces diverses coquilles, ainsi que sur la ponctuation – ajout de virgules, notamment, et de quelques majuscules (« la Sottise des nations », p. 42) – ou sur l’insertion de blancs pour séparer les paragraphes, et nous ne signalerons que deux mini-corrections, parce qu’elles sont curieusement à contretemps : alors que Mirbeau, dans ses lettres, néglige les accents circonflexes et ne fait pas, orthographiquement, la différence, à la troisième personne du singulier, entre un passé simple (eut) et un subjonctif imparfait (eût), il prend soin, ici, d’ajouter de ces superflus accents à des formes verbales qui n’en ont nul besoin : « eûssé-je » (p. 3) ou « connûsse » (p. 4), par exemple... Précisons que, par bonheur, le typographe se gardera bien de respecter à la lettre ces fantaisies orthographiques. Autre cocasserie à signaler : deux formules curieuses, qui suscitent le questionnement, au crayon, d’un autre relecteur – très certainement Thadée Natanson – sont restées en l’état jusqu’à ce jour : p. 195, le narrateur sent pénétrer en lui « un calme, une sécurité », alors qu’on attendrait plutôt « une sérénité », comme le suggère Thadée ; et, p. 207, « la lumière caresse et aime » les parterres de fleurs, alors que l’anonyme correcteur propose, plus logiquement, « anime ». Le doute est permis : ne s’agirait-il pas de coquilles dues à une mauvaise lecture des hiéroglyphes mirbelliens et qui ont échappé à la vigilance du romancier ? En revanche, le relecteur a obtenu satisfaction sur un point factuel, sans que Mirbeau ait eu à corriger de sa main : c’est à Spa, et non à Laeken, qu’est décédée la reine des Belges11, épouse de Léopold II (p. 111). Comme il n’est évidemment pas possible de relever in extenso la masse des variantes12, nous nous contenterons de citer les plus intéressantes et, pour plus de clarté, nous les regrouperons en trois catégories, qui ont pour seul mérite d’être élémentaires, selon la nature des changements qu’elles introduisent : les additions, les suppressions et les simples corrections. Les additions Le seul ajout qui soit quantitativement important est le bref sous-chapitre intitulé, ironiquement, « Vive l’armée belge ! ». Il s’agit de vingt-quatre lignes manuscrites, rédigées sur une feuille blanche insérée dans le volume d’épreuves, et que le typo est invité à « intercaler ici » par une impérieuse mention manuscrite, à la fin du sous-chapitre sur « Le
10 Les indications de page renvoient à la pagination du volume d’épreuves corrigées. Ce sera aussi celle de la première édition (du moins, jusqu’aux trois chapitres supprimés), car la dédicace à Fernand Charron y sera paginée en chiffres romains, ce qui ne changera donc pas la pagination initiale. 11 Dans une lettre à Jean Lorrain, adressée de Luchon le 7 août 1903, P.-B. Gheusi rappelait que, l’année précédente, la maîtresse du roi – sans doute Cléo de Mérode – « si curieusement, ne lui laissa que 48 heures pour aller s’assurer, à Bruxelles, que la reine était bien morte » (cité par Éric Walbecq, in Jean Lorrain, Lettres à Gustave Coquiot, Champion 2007, p. 109). 12 Elles seront naturellement insérées dans une nouvelle édition critique de La 628-E8, au cas où un éditeur serait intéressé.

repas de funérailles » (p. 74 des épreuves, p. 75 de la première édition). Dans la jouissive caricature que le voyageur nous livre de la Belgique, il manquait en effet l’évocation de sa « terrible » armée, dont toute la redoutable puissance réside dans les chamarrures de ses uniformes – d’où une autre menue addition, à propos d’un officier de retour du Congo : « il n’était malheureusement pas en uniforme » (p. 73). Armée de carnaval ou d’opérette, donc, comme celle du tsar, à cette différence près que, nonobstant un roi affairiste cyniquement enrichi par « le caoutchouc rouge » du Congo, la Belgique est un pays pacifique qui ne menace pas ses voisins – malgré ce que laissent entendre les défenses de Givet – et qui peut s’offrir ce luxe, alors que la Russie continue d’entretenir des ambitions expansionnistes peu compatibles avec l’état réel de ses forces armées. Entre deux maux, les gentils ridicules de la Belgique, fussent-ils ceux de son armée, apparaissent comme infiniment moindres que les horreurs de la sanglante autocratie tsariste ! Les autres additions se limitent à une réplique, une phrase, un membre de phrase ou un simple mot, mais n’en sont pas moins signifiantes. Tantôt, il s’agit d’apporter un complément d’information : par exemple, l’ajout de « M. Valentin Simond, alors directeur de L’Écho de Paris » (p. 447) constitue une attestation supplémentaire de la véracité du récit de la dernière rencontre de Mirbeau avec Maupassant et Paul Bourget à bord du Bel-Ami. Celui de « On dirait que les astres sont tombés du ciel, sur la terre » (p. 303) confère une allure fantastique à la description expressionniste de ce qu’aperçoit, du paysage, l’automobiliste qui franchit nocturnement une côte. Préciser que la grande-duchesse réside « en Allemagne le moins possible » (p. 328) renforce l’impression d’ennui qui suinte de la cour impériale, d’après von B.. Quant à cette addition : « Plus le sou, avec ce front-là / Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques pauvres florins, qu’il fit rouler sur la table. / – Plus le sou ! Tordant !... Tordant ! » (p. 240), elle confère davantage de vie au quasi-monologue de l’intarissable et saoulant Weil-Sée, riche des rêves dont son front est surchargé. Pour atténuer un peu la dureté de son tableau de Bruxelles, ville condamnée à imiter Paris dans un registre en dessous, Mirbeau ajoute : « sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français » (p. 67) – et qui a notamment donné maintes représentations des Affaires ! Lorsque l’Alsacien « très intelligent » parle des Français, qu’il ne porte guère dans son estime, il emploie le terme voltairien de « Welches », que le romancier substitue au « Belges » initial, d’où cet ajout cocasse : « Je croyais avoir entendu : belges. Je lui en fis la remarque. / – Welches... belges, c’est le même mot, répondit-il » (p. 456), achevant ainsi d’indifférencier les deux peuples. Pour rappeler que les anti-dreyfusards ont été longtemps très largement majoritaires et ne sont toujours pas près de reconnaître la vérité, Mirbeau précise ironiquement, à propos de Brossette, qu’il continue de croire « fermement à la trahison de Dreyfus comme un brave homme ». Enfin, juste avant le passage de la frontière française, interrogeant le même interlocuteur « qui ne se paye pas de mots », il lui prête cette réplique, visiblement chargée de bien distinguer les Lorrains francophones des Alsaciens germanisés : « – Et la Lorraine ? / – Ça, c’est une autre histoire... Elle est restée française, jusque dans le tréfonds de l’âme... Sourires ou menaces, rien n’entame le vieux sentiment, obstiné et profond... comme l’espérance... » (p. 458).

Quant aux mini-ajouts de quelques mots, ils contribuent à préciser ou à compléter la pensée. Ainsi, l’Académie n’est-elle pas seulement « très duc » et « très riche », mais aussi « très cardinal », histoire de rappeler son lien originel avec Richelieu et la place qu’y occupent traditionnellement des prélats dont l’œuvre littéraire n’a évidemment rien d’immortel. Un des spéculateurs présentés par Weil-Sée, n’est pas seulement hardi et heureux, mais aussi des « plus implacables » (p. 250), ce qui met opportunément en lumière la brutalité du Talon de fer des affairistes. Si, à propos de la célèbre phrase de Richard III à la recherche d’une monture salvatrice, Mirbeau précise qu’il l’a prononcée « dans un accès de folie » (p. 288), cela sous-entend que ceux qui vitupèrent le progrès en général, au lieu de remettre en cause l’usage qu’ils en font en particulier, sont également frappés de folie. Et, s’il introduit ironiquement l’adverbe « intrépidement » (p. 289), à propos de ces « vieux messieurs » qui « se vengent sur leurs chiens », c’est pour mieux souligner leur parfaite lâcheté. L’ajout du nom de « Camille Pissarro », à côté de celui de Cézanne (p. 214), témoigne de son désir de rendre un nouvel hommage, fût-ce en passant, à celui en qui il voyait un père idéal. Quant à « en dépit de mes remords », ajouté in extremis à la fin du chapitre « Chez les Belges » (p. 125), il contribue à atténuer un peu la sévérité de ses jugements : visiblement Mirbeau a peur que trop de lecteurs d’outre-Quiévrain ne réagissent très mal et ne lui interdisent désormais toute nouvelle visite. Il en va de même de l’ajout d’ « injuste » pour caractériser le ton « frivole » du chapitre sur Bruxelles (p. 83), dont le romancier vient de tourner la page, ou de celui des « frivolités » des Français et de « leurs vaines richesses », qu’il oppose aux « qualités » et « vertus » des Belges. On sait que ces modestes rééquilibrages verbaux ne seront pas suffisants pour éviter le scandale et calmer l’ire de certains de nos voisins du Nord. Les suppressions Les suppressions13 obéissent aux mêmes soucis. Il peut s’agir simplement : - D’éviter une banalité, comme « Et le temps passe » (p.183), par quoi se terminait la réplique d’un chauffeur bloqué par le ministre des Digues ; ou un à-peu-près trop tiré par les cheveux, comme les oies dont le pâté et le duvet sont supposés racheter la faute des plumes avec lesquelles on écrit tant de sottises et de mensonges : « et ceci rachète cela » (p. 297). - Ou bien d’épargner une répétition ou une redondance, comme dans ce « moi...moi... » que le narrateur de l’émeute de Gand entend « voltiger sur chaque lèvre, courir sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre » (p. 89) ; ou dans ces quarante francs « donnés à sa mère » que « le bon Brossette » avait « largement, abondamment » rattrapés (p. 25) ; ou dans cette addition « Elles méritent tous les honneurs » (p. 297), à propos des oies qui méritaient déjà « cet honneur » de garder le Capitole ; ou bien, à propos des quais et des canaux qui paraissent se ressembler tous, « si on n’a pas le goût de la nuance » (p. 257). - Ou encore de couper une réplique peu en situation, comme ce « Vous êtes bien aimable », lancé par un expulsé au commissaire qui lui signifie son arrêt (p. 128) ; ou un jugement un peu trop péremptoire, par exemple sur une phrase de la première lettre de Mme
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En gras, les mots ou membres de phrase supprimés.

Hanska à Balzac, « qui avait été le premier mensonge de leur liaison » (p.. 420) ; ou bien une précision d’un intérêt limité, comme le soir à Dordrecht, sur les bords du Rhin « où les voiles se penchaient lentement » (p. 216), ou, à Endegeest, quand, à la recherche de la maison de Descartes, « on ne put nous satisfaire » (p. 290). .. D’autres fois, elles visent à atténuer une vacherie, par exemple à l’encontre de certains automobilistes nostalgiques des « carrosses vitrés » d’autrefois : « Ne pouvant plus promener des rois, qui vont en automobile, ils promènent des clowns et des paillasses ». (p. 135) ; ou à l’encontre de l’anonyme poétesse, dont les manières, qui étaient jugées carrément « ridicules », ne sont plus qu’« inconnues de la femme allemande » (p. 443). La plus importante des ratures a trait à une réplique de Weil-Sée relative à Cellini : « Et Benvenuto Cellini, mon cher, statuaire médiocre, bon orfèvre, homme d’un goût sûr, qui savait si bien comment l’on doit traiter les mauvais artistes. Il les assassinait ! » (p. 246). Outre que Mirbeau pouvait donner l’impression de rabâcher, l’évocation de la double vie de l’orfèvre florentin arrivait un peu trop comme un cheveu sur la soupe. Les simples corrections Parmi les autres modifications introduites sur épreuves, nous distinguerons, pour la clarté de l’exposé, celles qui sont réellement signifiantes, peu nombreuses, et celles qui n’ont qu’un intérêt stylistique. Parmi les premières, notons l’ironique substitution de Viélé-Griffin à François Coppée comme piteux ersatz de Victor Hugo (p. 56). Après l’avoir chargé pendant l’affaire Dreyfus14, Mirbeau est revenu à de meilleurs sentiments à l’égard de l’inoffensif poète des humbles, égaré un temps dans le nationalisme, et préfère donner un nouveau coup de patte en passant à un poète qui incarne à ses yeux les pires errements de feu le symbolisme. La substitution de Victoria à Frédérique (p. 370), pour désigner l’impératrice d’Allemagne, mère de Guillaume II, est peut-être la correction d’une simple erreur, mais on peut se demander si Mirbeau n’aurait pas sciemment dérapé, avant de regretter d’avoir pu faire croire qu’il parlait méchamment du défunt empereur au féminin. Avec le remplacement de « votre fille est morte pour cela » – c’est-à-dire pour le triomphe du bienfaisant « automobilisme » – par « votre fille s’est sacrifiée pour cela » (p. 312), on passe d’un simple et froid constat à une interprétation monstrueuse qui ne peut que choquer le lecteur et l’inciter à une remise en cause de la sanctification du progrès au nom duquel on massacre tant d’innocents. Une autre correction traduit un apparent désir d’amortir, non plus le chagrin des Belges, cette fois, mais celui des Toulousains, qui n’en peuvent mais, et que la première version chargeait à l’excès : « Mais n’avons-nous pas Toulouse ? N’avons-nous pas Toulouse, l’esprit de Toulouse qui fausse et pourrit l’esprit de la France bien plus que l’esprit de Bruxelles ne [ ...15] la Belgique » devient : « l’esprit de Toulouse caricature l’esprit de la France au moins autant que l’esprit de Bruxelles celui de la Belgique ? » (p.
Voir en particulier l’hilarante chronique de L’Aurore intitulée « À cheval, messieurs ! » (L’Affaire Dreyfus, Séguier, 1991, pp. 208-213). 15 Le verbe a été raturé et est devenu indéchiffrable.
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122). Double, voire triple atténuation. D’autres modifications manifestent un souci d’exactitude : « la porte » de la maison de Balzac est remplacée par « la grille » (p. 417) : les « quelques jours » qui auraient suffi à réduire à néant le grand amour de Balzac et de l’Étrangère se muent en « quelques mois » (p. 419) plus plausibles. Mais la plupart d’entre elles ne sont que des améliorations stylistiques, qui visent : - À rendre les phrases plus piquantes : ainsi Maisons-Laffitte, de banale « villégiature plus élégante » que Poissy, où se trouvait une maison d’arrêt, devient une « colonie moins pénitentiaire », p. 301). - Ou à donner à la phrase plus de vivacité : à propos des « gros industriels » allemands, Mirbeau remplace « Ils sont américains en cela » par « Américains en cela » (p. 374). - Ou à éviter des lourdeurs et à rendre les phrases mieux équilibrées. Ainsi, une serveuse désireuse de prouver « qu’elle était dénuée au point de n’avoir pas de linge », se contente-t-elle d’affirmer « son dénuement » (p. 263) ; les « partis pris compliqués de la politique » deviennent des « subtilités » (p. 308), et, ce faisant, la banalité se mue en ironie ; le vieux monsieur qui contemplait le spectacle désolant d’un animal écrasé, d’« un chien, qui avait été son chien... qui avait été le chien de Rébecca » (p. 290), se contente désormais de pleurer « son chien » ; « une chose que chacun sent » se précise en « une nuance » (p. 351) ; les spectateurs de Monna Vanna, qui s’apprêtaient à « doter la patrie allemande d’un enfant, enfant confectionné selon les meilleures recettes de l’Anthropogénie », fabriqueront dorénavant, selon les mêmes recettes éprouvées, « un petit Allemand » (p. 379) ; « Ce père silencieux [le Kaiser Frédéric] n’était pas ce qu’il fallait » est corrigé en « ce silencieux n’était pas le père qu’il fallait » (p. 344), etc. L'étude des épreuves corrigées de La 628 -E8 nous montre donc, et nous n'en serons pas autrement surpris, un romancier extrêmement soucieux de parfaire et de compléter son œuvre jusqu'au dernier moment, constamment à la recherche de la plus grande efficacité stylistique. S'y ajoute l'émotion de suivre dans l'instant l'écrivain dans son processus créatif le plus intime, de découvrir les ultimes évolutions de sa pensée, parfois en fonction de l'actualité immédiate. Et aussi de constater qu'en polémiste averti, Mirbeau sait revenir parfois sur un premier élan offensif, réduire la portée ou modifier la direction de quelques tirs. Le plus piquant de tout cela sera de découvrir rétrospectivement qu'après ces affinages et pesées de mots au trébuchet du pharmacien, Mirbeau ne voyait, avant publication, strictement rien à ajouter ni retrancher, fût-ce une virgule à la vingtaine de pages relatives à Balzac et à sa mort. Bien difficile de retenir un certain sourire quand on sait le scandale qui en résulta ... Pierre MICHEL et Jean-Claude DELAUNEY

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