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LA TRADUCTION, OUTIL INTERCULTUREL ?

Patrick Maurus

P.U.F. | Revue d'histoire littéraire de la France

2005/4 - Vol. 105 pages 979 à 990

ISSN 0035-2411

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2005-4-page-979.htm

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Pour citer cet article :

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Maurus Patrick, « La traduction, outil interculturel ? »,

Revue d'histoire littéraire de la France, 2005/4 Vol. 105, p. 979-990. DOI : 10.3917/rhlf.054.0979

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LA TRADUCTION, OUTIL INTERCULTUREL ?

PATRICK MAURUS*

« Enfin le cinéma est né. Et à cette heure, une femme hindoue qui regarde Anna Karénine pleure peut-être en voyant exprimer, par une actrice suédoise et un metteur en scène américain, l’idée que le Russe Tolstoï se faisait de l’amour… Si, des vivants, nous n’avons guère uni les rêves, du moins avons-nous mieux uni les morts ! Et dans cette salle, ce soir, nous pouvons dire sans ridicule : “Vous qui êtes ici, vous êtes la première génération d’héritiers de la terre entière” ». André Malraux, Les Conquérants, Postface.

Dans une intuition particulièrement productive, Marx avait noté que les hommes ne se posaient que les questions qu’ils pouvaient résoudre (le reste étant croyances). Par le même raisonnement, on doit noter que ce n’est plus toujours le cas. Il est inutile pour cela de convoquer le terme passe-partout de mondialisation. Par présence économique ou touristique, par vecteurs de communication, de gré ou de force, des questions s’impo- sent à des peuples qui, en raison de leur développement propre, ne se les posaient pas comme ça ou pas du tout. Ce phénomène constitue la base matérielle déterminante des relations interculturelles d’aujourd’hui, parce qu’il intervient au moment même où germe l’interrogation interculturelle. C’est-à-dire la reconnaissance (et l’obligation de prendre en compte) de l’existence de la multiplicité des cultures et de leur égale dignité. Notons d’emblée que cela ne garantit ni l’égalité, ni réciprocité, car si les autres cultures sont pour beaucoup dans cette reconnaissance, toutes sont loin de se poser la question en ces termes. Ou de se la poser tout court. L’essentiel des confrontations de cul-

* Inalco, section de coréen, traducteur et directeur de collection, Actes Sud.

RHLF, 2005, n° 4, p. 979-990

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tures reste marqué par l’impérialisme, le néo-colonialisme, l’inégale pro- priété des médias et le statut précaire des minorités L’interculturel, dans le champ intellectuel, et l’humanitaire, dans le champ géopolitique, partagent une représentation dont ils se sont faits les spécialistes, celle de l’Autre. L’Autre alter. L’Autre qui est moi-même sous une autre forme (alter ego), et qui me vaut en tout. Représentation cousine de celle d’Universel. L’Autre comme forme unique, et même incomparable, d’une universalité proclamée. L’hypocrite lecteur mon sem- blable mon frère, mais sur une musique morale, l’Autre qui fonde le devoir que j’ai d’agir pour permettre à tout homme d’être aussi homme que moi, ainsi que l’obligation à déceler l’humain même sous ses formes les plus dégradées ou les plus indignes. L’interculturel va chercher chez l’Autre les sources d’une pensée. S’il pousse sur l’autre Autre, c’est-à-dire aliud, le différent, le contraire, l’in- compatible, celui de l’enfer c’est les autres, c’est pour lui découvrir en dernière instance des bribes d’alter. Parier que l’incommunicabité n’est jamais totale. Découvrir en tout homme une graine d’universel, aimer son prochain si lointain comme soi-même, ce n’est pas faire un procès d’in- tention de remarquer qu’on se trouve là en terres et termes de religiosité. Les mêmes remarques s’appliquent aux Droits de l’homme, dans le champ politique, et à leurs défenseurs, droits que ne fondent guère dans la pra- tique que la pose/position du défenseur 1, 2 . Paradoxe (provisoire ?) de l’interculturel (dans toutes ses définitions) :

pour exister, il doit agiter les représentations conflictuelles qui le fondent, autrement dit débattre d’abord ici et maintenant d’un Même pour y intégrer un Autre. Il n’y a jamais, au sens strict, d’interculturel. L’Autre est toujours vu d’ici. L’alter est toujours second par rapport à moi qui le reconnaît comme tel. Il est pourtant possible que ce paradoxe soit déjà productif 3 . Le premier problème de l’interculturel, dans l’ordre chronologique des questions de méthodes, est celui de ses présupposés. Définir l’intercultu- rel, de quelque façon que ce soit, c’est postuler un inter comme possible, affirmer l’universalité de la dimension culturelle, l’universalité de la rela- tion culturelle égalitaire 4 et enfin raisonner sur la base de l’utilité ou de la

1. Ce qui n’était pas le cas des Droits de l’homme et du citoyen, de révolutionnaire mémoire,

ne serait-ce que parce qu’ils étaient objets de débats.

2. Souligner la nécessité de fonder théoriquement les Droits de l’homme n’est pas donner un

argument aux dénonciateurs du Droit-de-l’Hommisme.

3. Ailleurs qu’en France. La position culturelle et linguistique des chercheurs en interculturel

y est pour beaucoup. Même chose, probablement, pour le post-colonial.

4. D’un point de vue sociocritique, il n’y a pas à exercer de tri entre les réalités intercultu-

relles : toute invasion, toute colonisation, à l’exception des pratiques franchement génocidaires, inscrit de facto des relations interculturelles. L’acculturation est une forme dégradée de ces rela- tions, mais une forme tout de même. Toutes participent à l’éclosion de représentations spécifiques.

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positivité des relations interculturelles. L’idée qu’elles puissent être néfastes est soulevée ici ou là, mais dans la foulée de la dénonciation de l’inégalité des relations politiques. En croissance rapide ces dernières années, la réflexion sur l’intercul- turel a naturellement tenté de cerner la question de l’exportation d’un modèle de culture, ainsi que celle de l’utilisation d’une notion universelle, d’une essence de la culture, et un consensus semble s’être fait pour l’ex- clure sous le nom de culturalisme. Principes très sains, qui ne garantissent pas automatiquement les pratiques. Mais, à part ceux qui se contentent de noter que des pratiques interculturelles existent (ils les ont rencontrées, ils les enseignent), quelles solutions sont apportées à la dialectique du diffé- rent et du semblable, du particulier et de l’universel ? Une rapide exploration de la documentation 5 met à jour deux grands ensembles : le militant et le rentable. Du côté du militant, on trouve pêle- mêle Unesco, Conseil de l’Europe, Droits de l’homme et dialogue inter- culturel, ou encore tel « institut œuvrant à la promotion du pluralisme culturel, des relations interculturelles et au changement social ». Beau- coup de professionnels de l’interculturel moral, sous forme résolument institutionnelle et non problématique. Du côté du rentable, il est question de management de l’interculturel, dont la seule profération fait dresser l’oreille, sinon les cheveux (il y a même un coaching interculturel. Il est difficile de croire que cet oxymo- ron se situe exactement dans l’inter. Il révèle en fait fort éloquemment le caractère francomorphiste de la problématique). On nous y explique doc- tement qu’un grave problème interculturel se pose à l’homme d’affaires qui arrive en retard à un rendez-vous d’affaires en Corée, puis en avance au suivant. Sans tomber dans l’empirisme, il y a là de quoi faire hurler de rire n’importe quel homme d’affaires devant une telle prétention acadé- mique. A postuler que l’Autre est Autre, on en oublie que le roi est nu et que la politesse est peut-être une notion plus universelle qu’il n’y paraît… Que de discours savants sur la face des Asiatiques auraient pu nous être épargnés… Ce type d’analyse consiste, au mieux, à étudier ce qu’il faut savoir de l’Autre pour entrer en contact avec lui. Est-il besoin du terme d’interculturel pour dire cela ? Par ailleurs, on constate qu’une part importante des contenus repose sur la réflexion sur le FLE (et l’enseignement des autres langues étran- gères). Pour nous y être consacré professionnellement, force est là encore de constater que la nécessité de tenir compte de la culture de l’apprenant

5. Par internet. Cet outil proclamant volontiers son excellence dans la mise en contact des hommes et des cultures, il est intéressant de lui demander ce qu’il entend par là. Sources occi- dentales, évidemment.

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fait partie du b.a.ba, et que le recours à la notion d’interculturel n’a rien ajouté (encore ?) à la problématique du Français Langue Étrangère. On est en droit d’exiger de l’interculturel qu’il justifie ses méthodes et définisse ses concepts autrement que par auto-justification. Or ce qu’on y lit est diablement animé du démon de la structure : Chaud froid / cru cuit / haut bas / intérieur extérieur / continuité changement / connaissance action / coloré incolore / grand petit / unité diversité / puissance impuis- sance / bien mal / groupe individu / ouverture fermeture, en gros l’équi- valent socio-sémiologique des universaux de langage de la linguistique. Tout cela ouvre sur quantité de remarques intéressantes 6 , mais figées dans l’achronique. Sans dénier à ces définitions une forte efficacité pédago- gique, elles ne font, sur le plan conceptuel, que figer l’Autre dans une pos- ture d’observé. Donc immobile, puisque je l’observe dans l’immobilité illusoire du temps de mon observation. Devant l’interculturel, on éprouve les mêmes sentiments que devant l’empirisme : l’enthousiasme des néophytes et des découvreurs brouillons, l’agacement devant l’absence de concepts solides, l’impression d’être devant des portes ouvertes avec l’intuition qu’elles l’étaient déjà, et la conviction d’avoir trouvé des clés pour des questions… en formes de ser- rures. Si l’interculturel est un processus par rapport à une situation de fait, souvent baptisée multiculturelle, ce n’est pas un domaine de savoir spéci- fique, mais la dimension d’une pratique pédagogique ou politique, consis- tant à tenir compte (c’est un minimum) de l’identité de l’Autre pour com- muniquer avec lui. On nous objectera qu’il faut distinguer entre recherches sérieuses et emplois négligents 7 . Probablement, mais si c’est seulement pour adopter les leçons du champ et leur distribution du capital symbolique, cela ne fera que reculer les problèmes. C’est chez l’auteur le plus présent dans le domaine de l’interculturel, tant via le papier et inter- net que dans l’institution que nous avons trouvé la formule : « On s’est référé aux traductions de xxx (en anglais) qu’on a adaptées en français » 8 . Et nous voilà revenus à notre raisonnement : chercheurs sérieux ou non, tous utilisent des représentations dont il doit être tenu compte pour fonder un discours. Tous utilisent des outils qui doivent être pensés pour justifier une méthodologie. A commencer par la traduction.

6. Cela peut même faciliter le travail de la sociocritique, en l’orientant vers des représenta-

tions constitutives.

7. On aura noté que pour les références interculturelles, ici, tout comme pour les références

en traduction, plus loin, nous ne fournissons pas de précisions. Il nous a en effet semblé que l’im- personnalité était moins grave que le risque de détourner la réflexion sur des cas trop particuliers. Nous n’avons utilisé ceux-ci que comme symptômes de comportements généraux. Les sources exactes restent naturellement disponibles.

8. Le même remercie un certain P (un Coréen) pour avoir assuré la back translation, juste

après avoir évoqué la « trahison qui nous a paru inévitable de cette traduction ».

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Pourquoi s’interroger aujourd’hui sur la traduction ? Est-ce qu’on ne lui demande pas un peu partout de se faire oublier ? Pourquoi dès lors reprendre cette réflexion, largement renouvelée par le travail d’Henri Meschonnic, surtout si, au risque de tout compliquer, c’est pour la confronter à la thèse difficile de l’interculturel ? Une simple déconstruc- tion devrait permettre de rectifier le tir : Comment se fait-il que ceux qui, en grand nombre, non seulement adoptent, mais vont jusqu’à exiger qu’une traduction reste invisible — reproduisant ainsi un pesant lieu com- mun — ignorent la théorie et la pratique de la dite traduction ? Reformu- lation : est-ce la méconnaissance de la théorie et de la pratique de la tra- duction qui facilite le recours à des idées toutes faites ? Le désintérêt général pour la question 9 ou la certitude répandue de pouvoir juger d’une traduction ne sont que des variantes de cette attitude, dont l’effet est de nier le fait de traduire et ses conséquences. La philosophie spontanée de la traduction postule son effacement. Autre remarque : comment se fait-il que bien de ceux qui devraient s’y intéresser professionnellement, praticiens, auteurs, éditeurs, universitaires, critiques, sans développer publiquement tout à fait la même thèse, n’envi- sagent si souvent la traduction qu’avec négligence 10 . Alors qu’ils adoptent bien plus aisément celle d’interculturel. Pourtant, qu’ils le veuillent ou non, la question demeure. Mais que se passe-t-il quand on nie ce qui est ? En termes d’intercul- turalité : qu’est-ce qui passe d’une langue-culture à une autre langue-cul- ture lorsque le phénomène même du passage est gommé, occulté ? Une réponse provisoire, sociocritique : plus le passage, le truchement, la pro- cédure sont niés, plus le statu quo ante, sous forme de représentations, agit. Autrement dit, il ne sert à rien d’évoquer l’Autre, ou de le faire par- ler, si sa parole est naturalisée. Nous postulons ici que les fondements de l’intertextuel sont identiques à ceux de la traduction : cela revient à dire qu’il faut prendre en compte, du moins dans un premier temps, et de la même façon, médiations et représentations. La réflexion sur la traduction ayant une histoire plus longue que celle de l’interculturel, il semble (il faudra obtenir des résul- tats) opératoire de questionner d’abord la première lorsque l’on s’aventure sur les terres du second. Et, de toute façon, il est légitime d’interroger l’interculturel sur ses procédures en matière de traduction. « A J. A. qui a corrigé ma traduction et qui a su deviner le sens et lire entre les lignes coréennes ». Quelle touchante manifestation de respect

9. Que de fois universitaires, éditeurs et auteurs nous ont dit que nous avions mieux à faire que de continuer à traduire. 10. Le discours parallèle sur la déperdition de sens, qui serait le lot de toute traduction, et sa variante sur la poésie intraduisible par nature, vont dans le même sens.

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interculturel réciproque que ce remerciement en tête d’une traduction récente ! On sait hélas que bien des traductions du coréen sont encore trop souvent des thèmes laborieux, corrigés par des Français ignorant tout de la langue coréenne. On voit aussi que loin d’occulter ce fait, on peut aller jusqu’à s’en vanter. Qui donc pourtant, ne peut-on s’empêcher de deman- der, prendrait un avion piloté par quelqu’un sachant deviner les indica- tions fournies par les cadrans, qui oserait se faire opérer par un chirurgien sachant lire entre les lignes des résultats d’examen ? Qu’on y réfléchisse. Qu’est-ce qui rend possible de tels comportements ? L’état des trois champs directement concernés. L’université, une fois qu’elle a délimité un domaine minimal de recherche théorique fait de références canoniques, lui nie toute existence :

l’original seul fait foi, dit-elle, concrètement : on ne met pas ses traduc- tions dans son CV, ce n’est pas au traducteur de faire la préface. Le dis- cours étant intenable, elle fabrique son propre objet, l’édition savante ou scientifique, qui, dans le domaine de la traduction, est exempte d’objectifs proprement littéraires, c’est-à-dire une négation de l’opération de traduc- tion. Savoir et littérature seraient ainsi, de facto, deux termes antino- miques. L’université est faite, on le voit avec Bourdieu, de classeurs clas- sés par leurs classements 11 . La presse, quand elle traduit, lui impose ses lois, baptisées contraintes éditoriales : a-t-on jamais vu un discours rapporté authentique, hormis pour le ridiculiser ? Qui sont pourtant tous ces extra-terrestres qui parlent tous en phrases complètes ? Quant aux articles traduits, ils sont l’objet d’un rewriting systématique, privilégiant le fond sur la forme. Et, quand la presse fait œuvre critique, où justifie-t-elle ses « excellente traduction » ou « traduction laborieuse » ? La critique s’attribue la Parole (ainsi Michel Polac s’autorisant à traiter d’engeance le traducteur osant rédiger une pré- face non hagiographique). L’édition, enfin, reste maîtresse de l’objet et du processus. Car il y a là un problème de taille, qu’exprime la place du traducteur dans l’institution littéraire, dans l’institution critique et dans l’institution universitaire. C’est à peine schématiser que de le décrire comme un chien dans un jeu de quille, car il n’est jamais à sa place, ou plus exactement jamais détenteur d’un pouvoir reconnu. L’éditeur garde donc la haute main sur le paratexte (quand ce n’est pas sur le texte lui-même, qui peut être lourdement cor- rigé). L’objet proposé est l’inverse de l’édition savante, tout étant fait pour

11. Nul doute qu’on trouvera ici ou là des chercheurs s’interrogeant sur ces notions consen- suelles de la traduction, ainsi que sur les données matérielles de l’exercice du métier (méthode ou alibi ?). Il va de soi (?) que notre réflexion porte sur des pratiques et des habitus, pas sur des motivations individuelles.

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faciliter la lecture. Niagara de notes d’un côté, rien de l’autre. Les deux larrons se partagent la tâche. Pour en rester au seul éditeur, c’est en premier lieu avec le matériau

paratextuel qu’il définit à la fois le texte proposé et le public visé. Là, il n’y

a pas de miracle. La valeur d’échange s’impose. Pour trouver un marché à

cette marchandise, la ligne la plus droite est celle de la reproduction du produit, c’est-à-dire l’offre, sous un emballage discrètement exotique, d’un roman standard interchangeable 250 pages. Quel est donc ce roman qui se donne comme universel ? Tout ce qui affleure rend compte d’une concep- tion de la littérature. C’est-à-dire soumet le texte littéraire traduit aux conceptions et aux canons du champ français aujourd’hui. Le résultat est celui d’une annexion complète, comme dit Benjamin. Autrement dit, une pratique interculturelle qui ne s’interroge pas sur la traduction annule son objet même. Tout est fait pour gommer l’épaisseur de la traduction, or c’est cette épaisseur même qui dit : ceci est de la littérature 12 . Pour la sociocritique, il y a une façon simple d’aborder la question :

l’idée que les relations interculturelles sont, ni plus ni moins, et que cet état de fait n’induit rien a priori de positif (pas plus que de négatif), pas même une conception au moins partiellement commune de la culture. C’est certes moins enthousiasmant que ce que ce concept optimiste et militant voudrait souligner. L’idée aussi que dans « relations interculturelles », même s’il est nécessaire de se pencher sur le sens et les usages d’inter et de culture, il y

a aussi relations. Et que ces relations se font sur des supports, des outils,

pas dans l’éther de la communication. Nous voici revenus à la traduction :

les bouillies indignes et criminelles qu’on décore du fameux « traduit de » sont aussi de la traduction. Ce serait une grave erreur de l’oublier, car alors la compréhension des représentations mises en œuvre deviendrait impos- sible. En termes sociocritiques, comme l’a fait remarquer Claude Duchet, dans toute traduction il y a inévitablement transfert de socialité (concept plus large, on le sait, que celui de social). Il (se) passe toujours quelque chose, pourrait-on dire en termes prosaïques, quelque chose de calculé et d’intentionnel, peut-être, quelque chose de fou et d’incontrôlé, tout autant. Autant qu’avec tout texte original écrit en français. Ce n’est pas parce qu’une traduction est mauvaise (= elle ne cherche pas à rendre les effets de l’original = elle ne cherche pas à créer en français ce qui était créé dans l’original) que ses effets sont nuls. Une mauvaise traduction transfère de la socialité, des représentations, avec autant d’efficacité qu’une bonne.

12. Nous sommes en droit de dire à l’édition savante qu’elle est mauvaise quand elle gomme le plaisir de lecture, nous sommes en droit de dire à l’édition courante qu’elle est mauvaise quand elle gomme les difficultés de lecture. L’état du champ fait que, en fonction de la place occupée, ces mêmes problèmes qui seront revendiqués comme valeur, par le champ restreint et le champ large, sous forme inversée.

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Avec plus d’efficacité. Car en tant que mauvaise traduction, elle confirme au lieu de créer. Elle joue sur des représentations installées, non conflictuelles. Baptiser roman toute fiction étrangère, orner un texte coréen d’une peinture chinoise, inverser à l’occidentale le nom de l’au- teur, brouiller la ponctuation, supprimer les répétitions, tout cela est cri- minel, mais tout cela est. Un résultat est obtenu, qui étale sans vergogne les représentations de l’objet présenté, gommant toute nouveauté, toute spécificité d’écriture qu’il pourrait charrier. Toute valeur. Or, que traduit-on quand on traduit ? Telle est la question sociocri- tique, avec sa réponse : rendre compte du texte tout entier, de l’interaction entre la socialité du texte et les médiations par quoi cette socialité prend texte (comme on dit prend forme). Sans cela, il n’est pas possible d’ima- giner chercher à produire dans la langue cible des effets semblables à ceux produits dans la langue source. Et surtout cesser de penser la traduction comme un après d’un texte canonique, un après évidemment inférieur. Que de traductions a-t-on assassinées en les traitant de datées. Comme si le texte source n’était pas daté ! Nous irons jusqu’à affirmer que ce sont les traductions qui permet- tent le mieux de dater textuellement les textes, car elles marquent les lec- tures datées de ces textes. L’histoire de leur lecture 13 . L’histoire des tra- ductions est aussi l’histoire de la lecture des textes. Mais la lecture d’ici. Pas celle du monde littéraire source. C’est pour cela entre autres que nous revendiquons, pour le traducteur, un mot à dire sur le paratexte, car c’est là où il peut essayer de mettre en œuvre d’autres représentations par des techniques qui permettront de lire le texte pour ce qu’il est, un texte étran- ger. Tenter d’utiliser la présentation d’arrivée pour que puisse passer quelque chose des représentations d’origine. Cela exige aussi que le traducteur qui se réfère à la sociocritique fasse comme elle, c’est-à-dire se pose, quel que soit le domaine exploré, la question : Qu’est-ce que la littérature. (lorsque ce qui est traduit est de la littérature 14 ). Or il existe ici (dans les institutions précitées, presse, univer- sité, édition) un En-Soi de la littérature, du style, de la valeur, hors his- toire. Et c’est lui qui impose ses canons a-historiques, présentés comme valeurs absolues, canons qui règnent sur la traduction comme sur le reste. Ce sont eux qui provoquent les crimes invisibles dont parle Meschonnic, et dont Berman a proposé une première liste : clarification, uniformisa-

13. C'est-à-dire de leur présence au monde.

14. Nous nous appuyons ici sur la traduction littéraire. Il va de soi qu’une réflexion spéci-

fique doit être appliquée aux autres objets. Débarrassée de la littérature, la traduction technique

ne redevient pas une simple opération linguistique (paradoxalement beaucoup mieux rétribuée). Mais la traduction technique est davantage encore soumise au diktat idéologique de la traduction invisible. Et que dire de l’interprétariat !

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tion, banalisation, appauvrissement, effacement des polysémies, des sociolectes, des rythmes. L’exemple type, déjà cité, est la chasse aux répé- titions, sport national. Laisser passer une répétition dans le même para- graphe, surtout depuis Flaubert, c’est boire du vin blanc avec le gigot. Une faute culturelle. Que se passe-t-il alors lorsque le traducteur, le correcteur ou l’éditeur, placent des synonymes dans un paragraphe pour éliminer les répétitions 15 . Que se passe-t-il lorsqu’on pare du nom de roman, sans réfléchir ou pour de raisons de marketing, une fiction coréenne ? On fait fonctionner des représentations franco-françaises, qui interdisent de se poser la question de la littérature. Tout en jouant à présenter de la littérature coréenne, le texte devient un exemple de littérature française, qui ne se caractérise plus qu’en termes de contenu. Même chose, mais amplifiée, lorsque le proces- sus de traduction est occulté. La traduction est une lecture-écriture. Si cette écriture est gommée, il ne reste rien ni de l’original, ni de la littéra- ture. Roman coréen ne produit pas d’étrangeté, car le substantif induit son protocole de lecture, le nôtre. Et oriente vers une lecture type : littérature triste et réaliste. C’est ce que manifeste le plus souvent la déjà rare men- tion excellente traduction, qui signifie seulement bien écrit, lequel signi- fie pas de problème. Pour un traducteur, loin d’être un compliment, cela veut dire qu’il a gommé toutes les aspérités de l’original, qui en faisaient justement l’originalité et probablement la valeur. La traduction littéraire (forme spécifique de la traduction) n’est pas une opération linguistique. C’est une opération littéraire à dimension lin- guistique. Nous traduisons littérairement un texte littéraire d’un temps et d’un lieu donnés, ce qui implique un certain nombre de caractéristiques contenues dans l’objet livre, y compris une notion de la littérature propre à ce livre. Le traducteur ne peut en rendre compte que sous la forme d’un livre dont il maîtrise la composition. Un livre ne se réduit pas à texte + paratexte (ce qui est déjà hors d’atteinte pour presque tous les traduc- teurs). Le livre, c’est le texte en tant qu’objet social. Le paratexte, certes, l’objet livre aussi, le produit livre encore, mais surtout les représentations qui mènent à lui et qu’il reformule. Si nous partons du principe meschonnicien que tout doit être traduit, un sens aussi bien qu’un effet de sonorité, une image aussi bien qu’un groupe rythmique, nous ne pouvons pas nous contenter de placer une plai- santerie française ou une métaphore là où il y avait une plaisanterie ou une

15. Une répétition est un effet de style. Ni plus ni moins. Quant à savoir si c’est un effet jus- tifié et efficace, un effet-valeur, c’est l’étude du texte qui doit le dire, et qui doit dire si c’est par une répétition en français qu’on rendra le mieux compte de la répétition en coréen. Les correc- teurs, les éditeurs (et même les traducteurs !) ont-ils fait cette étude avant de « corriger » ?

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métaphore dans l’original. Nous devons tenir compte de tout ce qu’a pro- duit, disons un texte coréen de 1975. Archéologie comprise. Restons-en au coréen, pour développer un exemple parlant. Tout tra- ducteur devra commencer par résoudre la question du colinguisme, dont l’effet premier est de proposer un texte en coréen dit mélangé, c’est-à-dire écrit en alphabet et grammaire coréens (avec des mots d’origine autoch- tone et d’autres d’origine chinoise) entrelardés d’expressions et/ou de caractères chinois digérés par l’histoire coréenne (prononcés à la coréenne). Source inépuisable d’effets 16 , à commencer par les choix poli- tiques 17 . Dotation symbolique, place dans le champ, logique du genre, stratégies de lecture, dictent tous à l’auteur son emploi (ou non) de sino- grammes. Un critique littéraire serait en droit 18 de demander à chaque tra- ducteur comment il a rendu compte du colinguisme de tel texte. Nous n’avons pas encore trouvé d’exemple. Comment rendre compte du colinguisme (et de tous les autres élé- ments d’un texte) sans dominer tous les éléments de la sémiologie du livre, mise en page, typographie 19 , polices 20 , parenthèses, notes, ponctua- tion (ce que Meschonnic ou Deguy revendiquent en imposant l’espace comme marque signifiante et rythmique) ? Que faire d’une citation, d’une antiphrase, d’une expression, figée en chinois, mais écrite en coréen ? La note en bas de page ou l’explication dans la préface sont possibles. Elles ne sont problématiques que dans la mesure où, comme d’autres solutions n’ont pas été explorées, elles sont systématiques. Cela doit commencer dès la couverture (même si ce n’est pas la seule solution), c’est-à-dire sur le lieu de pouvoir de l’éditeur. Il faudrait que le traducteur compose cette couverture, ce qui implique, en premier lieu qu’on le laisse faire, en second lieu qu’il en soit capable. Le second point

16. Les poèmes de Kim Sakkat, au XVIII e siècle, sont écrits en sinogrammes, qui peuvent être

lus à la chinoise ou à la coréenne, avec le mot coréen correspondant. Dans un cas, on obtient un poème de cour, dans l’autre une imprécation sexuelle ou scatologique. Un poème en coréen devra donc, cas limite, être rendu par deux poèmes en français.

17. Alors que la Corée du Nord a renoncé à tout sinogramme, le Sud n’a cessé de changer de

politique. Ce qui a rendu signifiant le fait de choisir ou non d’utiliser les sinogrammes. Schéma- tiquement, la droite reste attachée au système mixte, la gauche engagée préférant le coréen seul.

Le lien études-position sociale-langue n’est pas difficile à établir. Ce qui est difficile, c’est d’en laisser les traces dans la traduction.

18. devrait.

19. La typographie doit d’autant plus être revendiquée comme pratique signifiante, malgré

l’effarante uniformisation des pratiques françaises, que les traductions du coréen, du chinois, de l’arabe, rendent compte de textes venus de sociétés prisant la calligraphie.

20. Il est curieux de constater que le recours à l’informatique, dont on sait à quel Niagara de

fantasmes de liberté il a donné naissance, loin de donner des moyens d’expression nouveaux, a surtout servi à améliorer les marges des éditeurs et à massacrer les métiers du livre. Quand on pense au nombre d’auteurs obligés d’en passer par la PAO, pourquoi y a-t-il si peu d’innovations formelles hors poésie ?

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n’est pas plus évident que le premier, mais, en dehors de considérations techniques, répondre par la négative tendrait à montrer que le traducteur n’a pas été capable de lire les signes du livre dont il offre la traduction. C’est si souvent le cas qu’on comprend la trop fréquente désertion des tra- ducteurs de ce terrain. On l’a compris, traduire un livre, et non un texte, c’est traduire l’his- toire de ce texte. A l’oublier, le texte traduit donne à lire un co-texte sys- tématique, renvoyant à un extérieur informatif qui n’informe même pas puisqu’il se contente de confirmer les représentations établies. Or, sauf erreur de lecture de notre part, rares sont les traces théoriques et pra- tiques 21 de ce problème qui devrait être abordé et résolu par chaque texte :

même l’absence de caractères chinois dans un texte est une marque (d’une absence, justement). En terme sociocritique, ce programme est encore plus chargé, puisque si tout événement d’un texte s’y manifeste sous le triple statut d’informa- tion, d’indice et de valeur, il faut souhaiter qu’il en ira de même dans le texte traduit. Attention : il en va toujours de même. Répétons-le, il y a socialité, même absurde, dans tout texte. Dans le cas de la traduction, ce qui doit être recherché, c’est la production orientée d’informations, d’in- dices et de valeurs, une production qui tend à fournir au bout de la route des effets parallèles à ceux de l’original. Par d’autres moyens s’il le faut 22 . Sauf à se référer à une pratique idéale et désincarnée de la traduction, c’est l’ensemble des textes importés qui, lu ou non, fait sens. Les repré- sentations de l’Autre entretenues par les traductions doivent autant au tra- vail bâclé qu’au dévouement bénédictin. Ne serait-ce que parce que les traductions qui confirment paresseusement les idées toutes faites renfor- cent celles-ci et immobilisent l’image de l’Autre. En ce sens, la traduction peut être le plus long chemin d’une culture à une autre, quelquefois même un moyen de ne jamais y parvenir 23 , lorsque, par exemple, les textes des autres sont réduits à une fonction documentaire (pour apprendre sur l’Autre à travers sa littérature, ce que la littérature n’interdit pas). L’inter- culturel n’est jamais échange statique entre deux cultures. C’est un regard

21. Les revues Neige d’Août et Tan’gun, par exemple.

22. Un bel (?) exemple est fourni par le théâtre. L’essentiel des pièces étrangères admises sur

les scènes françaises le sont après soumission aux canons du répertoire. Les traducteurs n’inter-

viennent, malgré Vitez, que de façon textuelle, ce qui réduit le théâtre à un texte. En tant que tru- chement, le traducteur dramatique assure le passage d’une pièce jouée à une autre pièce jouée, tout comme le traducteur littéraire assure le passage d’un livre lu à un livre à lire. Tout comme le second devrait pouvoir intervenir sur le livre, le premier devrait travailler sur d’autres dimen- sions, comme les didascalies.

23. La traduction pourrait, à rebours, bénéficier du questionnement interculturelle : elle aussi

a une histoire, qui ne consiste pas uniquement à savoir quand et comment elle s’est dégagée des

« belles infidèles ». Une carte des « pays traduits » montrerait que la traduction n’est pas sans rapports avec des intérêts politiques précis et des représentations orientées.

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progressif à partir de l’une d’elles. C’est une éducation, un apprentissage, un processus. Il s’agit de recevoir des réponses à des questions qu’on ne se pose pas nécessairement. Sinon, il y a annexion.

Non seulement la traduction devrait être le terreau de l’interculturel, mais l’interculturel aurait dû s’emparer des problématiques de la traduc- tion et s’en faire autant un étendard qu’un programme de travail et d’ex- ploration. Preuve permanente d’une réalité interculturelle, baromètre des échanges, dénonciateur des conflits et des intérêts, rappel permanent des contraintes méthodologiques et philosophiques, la traduction ne devrait pas être cet embarras permanent qu’elle est trop souvent, mais, au contraire, l’arme avec laquelle l’interculturel pourrait imposer ses ques- tions à tous ceux qui font profession de s’en mêler. Se demander pourquoi, par exemple, l’interculturel, qui postule l’éga- lité universelle entre pratiques culturelles, n’est pas lui-même une notion universelle. Se demander si, pour surmonter l’antagonisme universel / par- ticulier, il ne faudrait pas parier sur un universel qui serait pensé par cha- cun de façon spécifique. A condition de confronter non de simples repré- sentations, mais leur histoire. Ou, si l’on veut, puisque penser l’Autre implique toujours un Soi, se penser soi-même comme Autre.