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DEUX ÉCRIVAINS LIBERTAIRES :

HAN RYNER JUGE OCTAVE MIRBEAU

Autour de deux fragments et d'un article

Individualiste, anarchiste, antimilitariste, anticlérical... autant de qualificatifs qui


peuvent s'appliquer aussi bien à Han Ryner qu'à Octave Mirbeau. Cependant, à ma
connaissance, ces deux écrivains ne se sont jamais rencontrés, et n'ont pas non plus échangé
de correspondance.
En revanche, et cela par trois fois, Ryner écrivit sur Mirbeau. Dans les deux textes les
plus anciens, le jugement est féroce, quoique nuancé et non dénué d'éloges. On verra que le
troisième texte, écrit quinze plus tard, à la mort de Mirbeau, est nettement plus amène.
J'essayerai de donner quelques éléments permettant de comprendre cette évolution. Mais on
me permettra de commencer par présenter Ryner, très oublié de nos jours1.

Han Ryner est le pseudonyme purement visuel de Henri Ner, né en 1861 à Nemours
(Algérie), mort en 1938 à Paris. Complètement ignoré des histoires littéraires, il est pourtant
l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages2, dans des genres très différents – du roman naturaliste
(La Folie de misère, 1895) à l'anticipation (Les Surhommes, 1929), en passant par l'étude
psychologique (L'Humeur inquiète, 1894), la fiction historique (Les Mains de Dieu, 1917), la
biographie romancée (L'Ingénieux hidalgo Miguel Cervantès, 1926) –, et sous des formes non
moins variées : romans, comme on vient de le voir, dialogues (Les Chrétiens et les
philosophes, 1906), drames (Le Manoeuvre, 1931), poèmes (Les Chants du divorce, 1892),
essais (La Sagesse qui rit, 1928)... Mais c'est dans la forme brève qu'il excelle, ce qui justifie
son titre de « Prince des Conteurs », décerné en 1912 suite à un référendum organisé par
L'Intransigeant. Ainsi ses ouvrages les plus originaux – sinon les meilleurs – sont
probablement Les Voyages de Psychodore (1903), Les Paraboles cyniques (1913) et Songes
perdus (1929), recueils de contes symboliques dans lesquels l'auteur met ses conceptions
philosophiques en images. Car Han Ryner est philosophe autant qu'écrivain.
Plus proche de l'esprit de finesse que de celui de géométrie, très loin du philosophe à
système bâtissant de complexes édifices à base de définitions et d'axiomes cimentés de
logique, il explore, dans le domaine métaphysique, une pensée volontairement mouvante et
imprécise, poétique, qui peut rappeler certaines spiritualités orientales. Mais c'est son éthique
qui marqua ses contemporains : Ryner réinvestit en effet la figure du sage antique3, ce
philosophe qui cherche le vrai, le bien, le beau, non seulement dans la réflexion, mais aussi
dans sa vie, pour accéder au bonheur. Il sera ainsi parfois surnommé « le Socrate
contemporain4 », et l'on ne s'étonnera pas de le voir puiser aux sources antiques des
1
Pas complètement, puisque son roman Le Père Diogène a été réédité au printemps 2007, aux éditions
Premières Pierres, et que la société des Amis de Han Ryner existe toujours (Siège : Les Amis de Han Ryner c/o
Mme Suzanne Simon - 10, boulevard Carnot - 93250 Villemonble / Contact : Daniel Lérault -
daniel.lerault@wanadoo.fr). Je remercie d’ailleurs vivement Daniel Lérault pour l’aide apportée dans la
documentation.
2
La bibliographie de référence, qui reste cependant à mettre à jour, est celle établie par Hem Day dans
Han Ryner 1861-1938 – Visage d'un centenaire (éd. Pensée & Action, 1963). Pour un panorama rapide, mais
exhaustif, on pourra consulter un Survol de l'œuvre rynérienne, sur mon blog (http://hanryner.over-blog.fr/).
3
Sur la philosophie antique comme manière de vivre, cf. Qu'est-ce que la philosophie antique ? de Pierre
Hadot (Folio Gallimard), lecture aisée et riches perspectives.
4
Une réécriture des dialogues socratiques, que Ryner s'amuse à faire rapporter, non par Platon, mais par
conceptions cyniques5, épicuriennes et stoïciennes.
Ces influences nourriront son individualisme, individualisme qui ne vise pas au
déploiement de la puissance du « moi » dans le monde – que Ryner appelle l'
« individualisme de la volonté de puissance », en référence à Nietszche –, mais plutôt à la
construction et au raffinement d'un « moi » originairement chaotique, pour en faire une
harmonie conciliant cœur et esprit : ce que Ryner nomme « individualisme de la volonté
d'harmonie6 ». Cet individualisme, s'il passe forcément par des temps de retour sur soi, ne
saurait pourtant être un égoïsme. Le « don de soi » sera en effet d'autant plus efficace que le
« moi » aura été harmonisé. Il y a dans l'individualisme rynérien un côté « fraterniste », qui ne
sera d'ailleurs pas forcément du goût d'autres individualistes, tel Georges Palante7, qui par
ailleurs appréciait Ryner.
Comme Octave Mirbeau, Han Ryner s’éleva contre les « Idoles Sociales » – État,
Armée, Justice, Église, etc. Il défendit des réfractaires, soutint des essais de « milieux libres »,
écrivit de très nombreux articles dans une multitude de journaux et de petites revues, fit
d’innombrables conférences…8 Anarchiste par son refus tant de commander que d’obéir, il se
distingue de la plupart des libertaires de l’époque par son scepticisme envers l’action sociale
et sa non-violence avant la lettre9.
Non-violent par les actes, Ryner n’a cependant pas toujours été très doux dans ses
écrits, comme on va pouvoir le constater.
Installé depuis 1895 dans la capitale, Henri Ner10 y occupe un poste de répétiteur au
lycée Louis-le-Grand. Il fréquente le Félibrige de Paris et les milieux littéraires méridionaux.
Il se lie ainsi d'amitié avec Paul Redonnel, secrétaire de rédaction de La Plume. C'est dans
cette illustre revue qu'en 1897 Ner publie son feuilleton littéraire du Massacre des
Amazones11. Son but : vingt ans après Barbey d'Aurevilly12, étudier les « bas-bleus », ces
femmes qui se piquent d'écrire « comme des hommes ». La donnée de base, plus ou moins
explicite : la femme et l'homme ont des intelligences bien dissemblables, par conséquent il y a
son ennemi Anthisthène (précurseur ou fondateur de l'école cynique), paraît en 1922 sous le titre : Les Véritables
entretiens de Socrate.
5
On sait que le cynisme antique, dénomination d'une école philosophique qui prône, entre autres, une
éthique de la volonté et une vie conforme à la nature, et par conséquent un mépris des conventions sociales, n'a
pas grand-chose à voir avec le cynisme moderne étalé par quiconque se croit en droit d'écraser autrui pour
parvenir à ses fins. Cf. par exemple Cynismes, portrait du philosophe en chien, de Michel Onfray, ou Les
Cyniques grecs, fragments et témoignages, compilation de Léonce Paquet, tous deux au Livre de Poche. Pierre
Michel a d'ailleurs montré dans quelle mesure on pouvait considérer Mirbeau comme un continuateur des
Cyniques antiques (« Mirbeau le cynique », Dix-neuf / Vingt, n° 10, septembre 2002).
6
Cf. le Petit manuel individualiste (1905), Le Subjectivisme (1909), ainsi que les conférences Petite
causerie sur la sagesse et Des diverses sortes d'individualisme (toutes deux prononcées en 1921) et l'article
« Individualisme (Anarchisme-harmonique) » de l'Encyclopédie anarchiste (1925-1933). Tous ces textes sont
disponibles sur http://hanryner.over-blog.fr/.
7
« Je n'admire pas tout dans cet individualisme ; je n'en aime pas toute la mystique fraternitaire. », écrit
G. Palante dans sa chronique du 15 janvier 1923 au Mercure de France. Cf. le site
http://www.georgespalante.net/.
8
Cf. Louis Simon, Un individualiste dans le social : Han Ryner, Éd. Syndicalistes, 1973. Louis Simon
était le gendre de Han Ryner, et l’animateur des Cahiers des Amis de Han Ryner de 1939 à 1980.
9
En 1904, alors que Gandhi n’a pas encore adopté sa méthode du satyagraha (protestation non-violente),
Ryner écrit Les Pacifiques, utopie dans laquelle les Atlantes sont arrivés à un genre de société anarchiste par un
véritable mouvement non-violent de désobéissance civile. Ironie tragique, ce roman ne paraîtra qu’en 1914…
10
Henri Ner ne prit pour pseudonyme Han Ryner qu'en 1898.
11
C’est cependant dans le n° 49 du 20 avril 1897 de Demain, revue dont Ner était le rédacteur en chef,
que débuta le Massacre. Demain cessa de paraître deux mois plus tard, et le Massacre fut repris dans La Plume
le 1er novembre.
12
Le livre s’ouvre sur cette épigraphe de Barbey, tirée des Bas-Bleus (1878) : « La première punition de
ces jalouses du génie des hommes a été de perdre le leur... La seconde a été de n'avoir plus le moindre droit aux
ménagements respectueux qu'on doit à la femme. Vous entendez, Mesdames ? Quand on a osé se faire amazone,
on ne doit pas craindre les massacres sur le Thermodon » [allusion à l'une des aventures d'Hercule].
des « livres d'hommes » et des « livres de femmes », et quiconque, homme ou femme,
tenterait d'écrire un livre ne correspondant pas à son sexe ferait forcément un mauvais livre.
Opinion que l'on qualifierait aujourd'hui – et à bon droit – de sexiste... mais qui à l'époque
devait être très largement partagée. Quoi qu'il en soit, Le Massacre des Amazones porte bien
son nom : c'est une œuvre violente, portée par une virtuosité polémique certaine, mêlant des
analyses percutantes et argumentées à d'injustes raccourcis. Et pas loin de deux cents femmes
écrivains font les frais de la bataille.
On se doute donc que Mirbeau n'est pas directement estourbi au Massacre des
Amazones : c'est sa femme Alice, auteure d'un roman intitulé Mademoiselle Pomme, qui prend
les coups de massue. Mais le gourdin atteint Octave au passage. On donne ici l'intégralité du
passage concernant Alice Regnault. Il s'inscrit dans le chapitre XI13, intitulé « Quelques
parasites ». Ryner prévient en début de chapitre : « Il y a deux sortes d'esprits parasites qui
avouent : les cabotins et les professeurs. » Puis, quelques lignes après : « Mais si la cabotine,
cette double réceptivité [en tant que femme et en tant que comédien], essaie de produire, elle
se manifeste prodigieusement pauvre, et banale, et impersonnelle. Les plus grands exploits de
ce perroquet sont de répéter dans un ordre un peu différent les phrases qu'on lui apprit. »
L'étude sur Regnault est encadrée de celles consacrées à Sarah Bernhardt et à Louise France14.
Voici donc pour Mme Mirbeau :

Octave Mirbeau, esprit révolté et caractère bourgeois, commença sa réputation par un


violent article contre les comédiens, et sa fortune par un mariage avec une comédienne.
Sur les affiches, la future madame Mirbeau s'appelait Alice Regnault ; mais son véritable
nom doit être Joséphine Prud'homme. Que dirait Mirbeau de ces pensées et de ces
phrases, si elles étaient signées Georges Ohnet, Francisque Sarcey ou même Victor
Cherbuliez15 : « Pour rendre plus limpide le récit qui va suivre, il est nécessaire de
remonter quelques années en arrière et de raconter en quelques mots l'enfance faussée de
cette femme dont l'éducation première, contrairement à la théorie qu'elle venait de
développer, eut une influence si désastreuse sur sa vie entière. Dissimulés par une
apparence de bonhomie, les exemples qu'elle eut sous les yeux furent autant, sinon plus
pernicieux pour elle, que le spectacle du vice dans tout son cynisme, car, peut-être aurait-
elle eu instinctivement la répulsion du mal, si on le lui avait montré dénué
d'enjolivements et d'excuses ? » Les subjonctifs de sa femme ne lui semblent-ils point
s'avancer aussi importants et gracieux que le ventre du papa Prudhomme : « Dix-huit
années passèrent sans que ni l'une ni l'autre ne songeassent à changer la situation ? ».
Les aventures contées dans Mademoiselle Pomme16 sont aussi admirables que
l'écriture. Le livre contient, mêlées assez gauchement, deux histoires. Les bons instincts
d'une fille de courtisane luttent contre la contagion du milieu. Hélas ! le combat sublime
pour bourgeois n'a pas le temps de s'achever et les questions posées n'obtiennent que des
réponses dilatoires : la jeune fille meurt d'un accident au moment où le livre allait
devenir difficile à faire et peut-être intéressant à lire. On y trouve aussi les malheurs d'un
« garçon, doué d'une intelligence supérieure, qui aurait pu suivre une carrière brillante »,
mais qu'arrête, au moment où il allait décrocher une ambassade, « la pernicieuse
intervention » d'une mauvaise femme. Les mamans bourgeoises permettront ce livre
moralisateur à leurs fils quand ils auront vingt ans. Mais qu'est-ce que Mirbeau peut
bien penser de cette ridicule réduction de son chef-d'œuvre et s'irrite-il devant la

13
Publié dans La Plume du 15 septembre 1898.
14
Créatrice au Grand-Guignol du rôle de la vieille dans Vieux ménages, de Mirbeau, elle reste surtout
l’interprète éternelle de la Mère Ubu, dans la pièce d’Alfred Jarry Ubu Roi.
15
Victor Cherbuliez (1829-1899) et Georges Ohnet (1848-1918), soit deux symboles de la platitude et de
la banalité. Quant au critique Francisque Sarcey, Mirbeau qualifia son « gros bon sens » de « caca » (« Une
visite à Sarcey », Le Journal, 2 janvier 1898).
16
Paru en 1886 chez Ollendorff.
mesquinerie injurieuse de ce Calvaire qui est une taupinée17 ?
Han Ryner, Le Massacre des Amazones, p. 174-176 (éd. Chamuel).

La publication en feuilleton du Massacre s'arrête abruptement à la fin du chapitre XII.


D'après Ryner, cela serait dû aux démarches de Jean-Bernard, « parfait imbécile du
journalisme18 », massacré au moins autant que sa femme. Imbécile, sans doute, mais imbécile
influent, puisqu'il aurait effrayé Léon Deschamps, directeur de La Plume et éditeur, en le
menaçant de faire en sorte qu'aucun quotidien ne parle désormais d'aucun livre édité chez
lui19. Toujours selon Ryner, ledit Jean-Bernard – ainsi que Catulle Mendès et quelques autres
– aurait organisé par la suite une véritable « conspiration du silence » autour de son œuvre,
largement ignorée par la grande presse durant toute la première décennie du XXe siècle.
Cela n'empêcha pas la parution – complète, cette fois – du Massacre en volume20, chez
Chamuel (1899), ni celle, cinq ans plus tard, de Prostitués21, nouveau recueil d'études
critiques, dans la même veine polémique. Dans le chapitre introductif 22, qui donne son titre à
l'ouvrage, Han Ryner compare la création intellectuelle à l'acte d'amour. L'une comme l'autre
ne devraient pas se vendre, seulement se donner. Dans l'idéal, les écrivains23 devraient donc
travailler de leurs mains24 pour produire les biens nécessaires à la vie matérielle, et, comme
l'amour, leur art ne devrait être que don sincère et personnel. Las ! « pour un peu d'argent, ces
prostitués durent, comme leurs sœurs les courtisanes, livrer leur âme aux viols de tous ».
Han Ryner s'inclut dans ces « prostitués », reconnaissant son inaptitude au travail
manuel et sa lâcheté face aux fatigues qu'il implique. Alors il tente une « demi-libération » :
« Je ne fais pas de travail qui mérite salaire. Du moins, je parle franchement, oubliant que
ma parole est payée et que peut-être, à cause de ma franchise, on refusera de m'écouter et de
me donner le nécessaire. » Mais « combien nous sommes peu à montrer le calme courage de
la franchise, à mi-côte, à égale distance des saints qui pensent et travaillent et des absolus
prostitués qui vendent âprement et habilement des mots vides et des grimaces de pensées. »
Ryner s'intéresse donc à une cinquantaine de « prostitués », dans des études plus longues et
fouillées qu'au Massacre, mais guère moins vigoureuses.
À nouveau, c'est incidemment que Ryner pose un jugement sur Mirbeau. Le
paragraphe le concernant se trouve vers la fin de l'étude sur André Gide25, qui porte
principalement sur les Lettres à Angèle. Cette étude parut initialement dans le numéro 3 de
Partisans26 du 5 décembre 1900 (pp. 120-121), revue dans laquelle Ryner tenait la rubrique
17
« Taupinée » = taupinière. Pas loin d'un siècle plus tard, Pierre Michel parlera de « Calvaire au petit
pied », dans sa biographie d’Alice Regnault, épouse Mirbeau (A l'écart, 1994).
18
Jean-Bernard, « romancier inepte [...], ramasseur de bouts d'anecdote, plat conférencier [...], jadis le
plus parfait imbécile du monde politique, aujourd'hui le plus parfait imbécile du journalisme » (Le Massacre des
Amazones, pp. 149-150).
19
Cf. la réponse de Ryner à une enquête des Nouvelles (12/08/1912), repris dans les Cahiers des Amis de
Han Ryner n° 49 (« La Conspiration du silence », p. 17).
20
Le Massacre des Amazones. Études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains. Paris, Chamuel
éditeur, s.d. [1899], 300 p.
21
Prostitués. Études critiques sur les gens de lettres d'aujourd'hui. Paris, Société Parisienne d'Édition,
1904, 380 pages.
22
Disponible sur http://hanryner.overblog.fr. Les citations qui suivent sont tirées de ce chapitre.
23
Et plus généralement les artistes et les intellectuels (les enseignants, les philosophes, etc.)
24
Une autre raison est donnée dans son roman Le Sphinx rouge (1905) : « Celui qui veut échapper au
travail des mains, au seul travail, impose à ses frères la part du fardeau. » Le Sphinx rouge (1905) et Le Crime
d'obéir (1900) dressent tous deux la figure du « héros rynérien », l'Individu qui refuse tant de commander que
d'obéir, et par là-même le réfractaire total à la Société.
25
Dans la nomenclature des « prostitués » qui fournit les titres aux chapitres (« Filles à soldats »,
« Soubrettes et bonnes à tout faire », etc.), Gide est classé parmi les « Précieuses et pédantes »…
26
« Revue de Combat, d’Art, de Littérature et de Sociologie » publiée sous la direction de Paul Ferniot et
de Paul Redonnel, qui quitta La Plume après la mort de Léon Deschamps. Partisans est disponible sur Gallica
(http://gallica.bnf.fr/).
« Les Proses ». L' « article » de Mirbeau que Gide critique est probablement le fragment du
Jardin des supplices paru dans Le Journal du 5 juin 1898. Voici alors ce que Gide reproche à
Mirbeau : « Dans son dernier livre, un monsieur compte les étamines d’une fleur ; il compte ;
une, deux, quatre, huit, dix, vingt… Il est lancé, quoi ! – Dites-lui donc que ce n’est pas vrai ;
que tout cela c’est de la rhétorique ; que lorsqu’on compte sérieusement, on commence par
petits groupes, et qu’on ajoute enfin par unités ; qu’on compte de plus en plus lentement, et
qu’il fallait écrire, pour être vrai : cinq, huit, dix, onze, douze, treize – et continuer
difficilement27. » Et voici le texte de Ryner :

Avec des malices délicieuses, M. Gide reproche à un article d'Octave Mirbeau quelque
tout petit détail d'une vérité nuancée insuffisamment, quelque toute petite inexactitude,
qui est surtout un moyen de grossissement et d'accélération de la pensée. Là, et ailleurs
aussi — je crois que je n'adresse pas à M. Gide un mince éloge —, il me fait songer à La
Bruyère corrigeant Tartuffe en Onuphre28. Mais La Bruyère, fin polisseur de statuettes, a
tort de blâmer le moins fini et le moins élégant des statues, et il eût été bien incapable de
dresser la cariatide, un peu lourde sans doute, qui supporte une action. Mirbeau, malgré
quelque génie, n'est pas Molière ; mais, si Molière faisait des articles pour nos
journaux29, soyez certains qu'il les ferait mauvais. Le vrai crime de Mirbeau, c'est de
consentir à la cage étroite et de se condamner, pour faire tomber les gros sous, à des
tours de souplesse, lui qui est vigoureux et a besoin d'espace. Son infamie est d'autant
plus grande qu'il n'a ni la pauvre excuse de la faim, ni même l'excuse ridicule de la gêne.
Je le hais, ce Mirbeau, qui me force à admirer la puissance de son esprit et à mépriser
l'ignominie de son âme.
Han Ryner, Prostitués, pp. 63-64.

Il y a donc reconnaissance, de la part du Han Ryner du début des années 1900 :


1) d'un certain génie chez Mirbeau, génie caractérisé par sa vigueur créative et sa
puissance au service de sa révolte ;
2) mais d'un génie entravé par un caractère bourgeois, une âme vénale, qui le conduit –
« malgré lui » – à épouser les millions d'une courtisane comme à se plier au format
réduit des écrits tarifés du journalisme.
Jugement hâtif évidemment, et raccourci injuste. D'une part, Ryner semble considérer
Mirbeau comme un auteur qui ne donnerait sa pleine mesure que dans la largeur du roman, du
drame ou de l'essai, non dans la forme brève de l'article ou du conte. L'idée n'est pas
argumentée, sauf à prendre au sérieux les chicaneries de Gide, alors que Ryner a, me semble-
t-il, très justement analysé ici le procédé employé par Mirbeau – « grossissement » et
« accélération de la pensée ». Quant aux romans mirbelliens parus aux alentours de 1900, Le
Jardin des supplices et Le Journal d'une femme de chambre, ils résultent formellement d'un
collage de textes courts... J'ai donc l'impression que Ryner n'a pas lu ces romans au moment
où il écrit l'étude sur Gide. Il les lira probablement par la suite, et les aura appréciés, comme
on le verra dans l'article écrit à la mort de Mirbeau.
D'autre part, si Octave Mirbeau fut effectivement, et pendant une longue période, un
« absolu prostitué », qui eut pour michetons patrons de presse, politiques, et écrivains à
nègres, ces temps sont révolus depuis le milieu des années 1880 ! Il est d'ailleurs probable que
Ryner n'ait pas eu connaissance des tribulations du Mirbeau de cette époque. Depuis, si
Mirbeau écrit dans les journaux, c'est bien avant tout pour dire ce qu'il pense, non « pour faire
27
L'Ermitage, juillet 1898. Cf. « Octave Mirbeau devant André Gide », par Alain Goulet
(http://membres.lycos.fr/michelmirbeau/darticles%20francais/Goulet-Gide%20et%20Mirbeau.pdf).
28
On sait que La Bruyère trouva outrée la figure du faux dévot incarné par le Tartuffe de Molière, et lui
opposa son Onuphre dans Les Caractères (chapitre « De la mode »).
29
Dans Partisans, l’allusion est plus précise : « si Molière faisait des articles pour le Journal ». Je n’ai
pas relevé d’autres variantes.
tomber les gros sous ». À vrai dire, il se trouverait bien plutôt dans la voie médiane
préconisée par Ryner, la « demi-libération », qui consiste à « parler franchement, en oubliant
que [sa] parole est payée », avec les risques que cela comporte. Risques dont Mirbeau a
d'ailleurs fait l'expérience, puisqu'il fut chassé du Journal en 190230. Mais si, pour Ryner,
même la faim ne saurait être qu'une « pauvre excuse » pour chercher à gagner de l'argent par
la plume, on peut penser qu'en réalité, ce qu'il reproche, plus ou moins consciemment, à
Mirbeau, c'est sa fortune et son goût du luxe.
La question du désir des richesses matérielles n'est pas anodine pour Ryner. Dans le Petit
manuel individualiste (1905), il professe, en se référant à Épicure : « Quand nous serons
capables de mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand nous
dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupté physique qui sort
des nourritures et des boissons simples [...] ; nous pourrons avancer davantage [vers le
bonheur]31. » Et plus loin, à propos des progrès matériels : « Le sage remarque que les
progrès matériels ont pour objet d'accroître les besoins artificiels des uns et le travail des
autres. [...] L'homme est avide et la folie des besoins imaginaires grandit à mesure qu'on la
satisfait. Plus l'insensé a de choses superflues, plus il veut en avoir32. » On ne saurait fournir
plus claire condamnation du luxe.
Et, de ce point de vue, la cohérence entre la vie et la pensée de Han Ryner est réelle : sans
relever de la misère, sa vie matérielle est toujours restée très modeste. Les visiteurs de ses
logis successifs les comparent immanquablement au « tonneau de Diogène » ou à une
« cellule de moine »33. Rien à voir avec les appartements luxueux d’Octave et d’Alice.
Était-il donc dit que Ryner « mépriserait » à jamais l’âme de Mirbeau ?
La réponse est non, mais Mirbeau n’aura jamais pu le savoir, puisque l’article que vous
allez lire fut très certainement écrit à titre nécrologique. Il parut en effet en 191734 dans La
Caravane, petite revue pacifiste politico-littéraire35 – tendance radicale-socialiste et socialiste-
minoritaire – dirigée par Paul Charrier. Fondée en 1914, cette revue s’opposa à la guerre dès
191536 – certes très discrètement, compte tenu des risques qu’il pouvait y avoir à professer
quelque pacifisme que ce soit en cette période.
La critique rynérienne est beaucoup moins destructrice en 1917 qu’au tout début du siècle.
Ryner se considère comme « individualiste » depuis 1895, mais une évolution est sensible :
âpre et agressif à ses débuts, son individualisme s’apaise et se dépouille de son hostilité au
cours de la décennie 1900-1910. Il met en pratique la vertu stoïcienne de « discrétion », qu’il
définit ainsi : « ce faisceau de clarté, de sourire et d'affectueuse réserve qui permet de voir
quelle quantité de vérité chacun supportera et de ne jamais jeter sur les épaules des faibles
une charge trop lourde37 ».
30
Sur la contradiction entre l'idéal libertaire de Mirbeau et son métier d'homme de plume, cf. l'article de
Pierre Michel : « Octave Mirbeau – Les contradictions d'un écrivain anarchiste », in Littérature et anarchie,
Presses de l’Université de Toulouse-Le Mirail, 1998.
31
Petit manuel individualiste, op. cit, ch. II. Disponible sur http://hanryner.overblog.fr.
32
Id., ch. IV.
33
« […] une cellule de moine : quatre murs blanchis à la chaux, une table de bois blanc, un lit de sangle,
un porte-manteau masqué d'un rideau, deux chaises et un mauvais fauteuil dont un pied cassé était mis à niveau
des autres et calé par des briques : tel était le palais du Prince des Conteurs ! » (Pierre Larivière, « La Sagesse
qui rit », in Han Ryner, homme libre, numéro spécial du Semeur, 13 juillet 1927, p. 9)
34
Je n’ai pas plus de précisions sur la date de parution de cet article. La présente transcription est basée
sur la republication dans les Cahiers des Amis de Han Ryner, n° 80, pp. 21-23. Seule indication donnée : « Cet
article a paru dans La Caravane, en 1917. »
35
Selon la terminologie de Jean-François Pessis : Les Petites revues pacifistes politico-littéraires en
France, 1916-1920, mémoire de maîtrise, Paris VIII, 1972.
36
Cf. la contribution de Daniel Lérault : « Han Ryner et les “petites revues” pacifistes politico-littéraires
(1914-1918) » in Actes du colloque Han Ryner – Marseille 28 et 29 septembre 2002, coédition C.I.R.A. de
Marseille et les Amis de Han Ryner, 2003.
37
Citation extraite de la fin du Subjectivisme, disponible sur http://hanryner.over-blog.fr/.
Il se trouve donc dans un état d’esprit différent de celui de l’époque du Massacre et de
Prostitués. On doit souligner en outre, pour le cas particulier de Mirbeau, l’influence que
semble avoir eue sur Ryner l’étude38 de Paul Desanges, qu’il cite à deux reprises dans l’article
que voici :

Sur Octave Mirbeau

Transportez l'Alceste de Molière à la fin du XIXe siècle et donnez-lui du génie : vous


risquerez d'obtenir Octave Mirbeau.
À peine vient-on, souriant et inquiet, de hasarder une telle formule comparative, qu'on
hésite entre deux besoins : la développer et la justifier ; la limiter, la contredire, la
réduire à néant.
Même après qu'une audacieuse hypothèse l'a arraché à la cour et au XVIIe siècle pour
le faire vivre dans un milieu naturaliste, on ne parvient guère à imaginer « l'homme aux
rubans verts39 » rehaussant la verdeur de son style d'un aussi magnifique cynisme que
Mirbeau. Mais n'est-ce pas là détail un peu extérieur et qui résulte de la nature du génie
plus que du caractère de l'homme ? Voici, je crois, différence autrement importante :
Alceste est presque uniquement un cerveau irrité ; Mirbeau est un homme — on serait
tenté de dire : un superbe animal —, dont les instincts, les nerfs et le cœur crient aussi
violemment que l'esprit.
La ressemblance profonde, et qui les rend passionnément sympathiques, c'est la cause
de leurs colères. Ici comme là, rugit la haine du mensonge, de tous les mensonges. Les
hypocrisies sociales soulèvent les deux fureurs et les deux dégoûts, comme les souplesses
gentilles des Philintes, les sottises alambiquées des Orontes, les moyens élégants ou
grossiers par quoi les Célimènes de tous les étages, s'emparent des hommes et les
affolent, la vanité ou la servile sensualité qui fait ramper les hommes devant les
Célimènes de tous les étages.
Alceste, malgré le génie de Molière, peut critiquer seulement les travers individuels et
ce que Bacon appelle les idoles de la caverne40. La rage de Mirbeau déferle contre les
idoles du forum. « Je voulais savoir la raison humaine des Religions qui abêtissent, des
gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent.41» Ainsi, il se heurte à des
problèmes que Molière doit ignorer ou feindre d'ignorer.
Misanthrope plus étoffé, plus fougueux et plus brutal, son horreur du mensonge a
pourtant la même source, la haute et noble source de toutes les haines généreuses : un
amour ardent et impuissant à accepter les continuelles déceptions42. De grands
passionnés dont le cœur se brise à chaque rencontre, voilà les vrais misanthropes.
Dans une étude qu'il faut lire, parce que la jeune ferveur du critique éclaire aux
profondeurs, tel un feu de forge43, l'écrivain admiré et aimé, Paul Desanges, explique
excellemment : « Sa haine est de l'amour exaspéré. L'amour seul est la clef de cette œuvre
violente. »
L'amour pour les hommes, pour la vérité, pour la vie. La haine de tous les artifices qui
chez les hommes nuisent aux hommes, à la vie, à la vérité.
Voici, qui se livre tout entier, un être de sincérité directe, de folie, de sincérité. À le lire,
38
Paul Desanges, Octave Mirbeau, Paris, Librairie d'action d'art de la ghilde Les Forgerons, 1916.
39
« Pour l’homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin
bourru », écrit Arsinoé dans Le Misanthrope (acte V, scène IV).
40
Pour les « idoles de la caverne » et les « idoles du forum », cf. Francis Bacon, Novum Organum, I, §
39-44.
41
Citation extraite du chapitre II du Calvaire, d’Octave Mirbeau.
42
La « haine généreuse » comme expression d’un amour déçu est un thème que Ryner reprit lorsqu’il eut
à préfacer des ouvrages pas forcément très tendres, comme ceux de Pierre des Ruynes (Le Cravacheur de mufles,
1922), de Manuel Devaldès (Contes d’un rebelle, 1923) ou encore d’Eugène Bizeau (Croquis de la rue, 1933).
43
Allusion probable à la Ghilde Les Forgerons (groupe politico-artistique fondé en 1912, éditeur de
l’étude citée) et à son organe La Forge (premier numéro au début de 1917), dont Desanges était secrétaire. Paul
Desanges est le pseudonyme du docteur Paul Deschamps (1889-1985).
on connaît Mirbeau, plus intimement que tels écrivains de Mémoires et de Confessions.
Mais le génie de Mirbeau — étrange comme tout génie — donne à cet être sincère et
direct des moyens d'expression d'une rare, d'une neuve puissance. S'il n'y avait trop
d'artifices en de telles analyses, on croirait que ce génie emporte cet homme aussi
souvent que cet homme entraîne ce génie, et le cavalier n'est pas toujours maître du
cheval. La verve prend le mors aux dents, la course devient démence et vertige. Mais ce
qu'on appelle chez Mirbeau le manque de mesure, qui dira quand c'est hâte et trépidation
d'un génie précipité comme une cataracte, quand c'est irrésistible élan d'un cœur ardent
et douloureux ?...
Cette fougue mêlée est le plus merveilleux des spectacles. La désirer moins emportée,
ce serait la désirer moins belle. Détournons-nous en souriant des bons critiques qui
s'étonnent quand le torrent est moins limpide que l'aimable ruisseau.
Et pourtant, toujours ébloui, je suis quelquefois choqué par Mirbeau. Son génie lyrique
choppe dans le drame, et l'incendiaire ne me paraît pas toujours un architecte.
Quand il ne parle plus en son propre nom, quand entre nous et lui, il interpose un
étranger, cet homme qui veut tout dire, et directement, et à la fois, oublie les conventions
qu'il nous a proposées et projette, par des bouches auxquelles ils ne conviennent point,
les propos qui l'oppressent. Il ne consent pas à savoir trop longtemps quels sacrifices
sont nécessaires à l'équilibre d'un caractère. Le personnage dit, invraisemblablement,
l'opinion de Mirbeau sur le personnage. Tel politicien de L'Épidémie, après avoir
prononcé les phrases ampoulées, onctueuses et hypocrites qui conviennent à son rôle,
proclame brusquement, par un discours officiel, le fond de son misérable cœur et montre
en fantastique ostentation ce qu'il doit dissimuler avec le plus de soin. L'ami fou de la
Vérité éclabousse de lumière les ombres de son tableau. Il veut que nous voyions
directement le dedans et le dehors du lamentable héros. Voici que son impatience étale
les tripes et leur ordure, au lieu de continuer à nous les faire deviner sous la redondance
du ventre44.
Malgré son réalisme, d'ailleurs outrancier et lyrique comme les belles caricatures,
Mirbeau ne serait-il pas le dernier des grands romantiques ?... Il égale les plus étonnants
par la puissance verbale et le mouvement torrentueux de la phrase. Nul ne le dépasse
pour la fougue du coloris ou pour la vigueur appuyée de ses noirs.
Même admirablement douées pour le théâtre, ces natures ardentes repoussent les
sacrifices qui seuls permettent de dessiner nettement et sans bavures un caractère
étranger, ils gonflent de leur sève la plus intime les personnages qui leur sont le plus
contraires. Le théâtre de Mirbeau me passionne à condition que je ne cherche à entendre
derrière les marionnettes que la voix de Mirbeau. Mais c'est par le livre qu'il vivra, le
grand lyrique noir. Le Calvaire, L'Abbé Jules, certains épisodes des ouvrages à tiroir45
— je crois que j'emprunte l'expression à Paul Desanges — grandiront dans l'éloignement
jusqu'à couvrir de leur ombre et cacher de leur masse les beautés déséquilibrées de
l'œuvre dramatique.
Je rêvais, ces jours derniers, d'opposer en un dialogue46 des morts Octave Mirbeau et
Anatole France. (Nul n'ignore que nous avons enterré France voici deux ans passés, et
nous pleurons en cette libre et gracieuse intelligence une des premières et des plus
regrettables victimes de la guerre47). Malgré l'amusement qu'il y aurait à alterner les

44
Le même genre de critique a été faite par Catulle Mendès ou Jules Lemaitre, compagnie qui n’aurait
guère plu à Han Ryner, mais ni lui ni eux n’ont su goûter l’« hénaurme » de la pièce. Cf. l’introduction de Pierre
Michel à L’Épidémie, in Octave Mirbeau, Théâtre complet, Eurédit, 2003.
45
C’est-à-dire les romans comme Le Jardin des supplices, Le Journal d’une femme de chambre ou Les 21
jours d’un neurasthénique, composés par collage de textes d’origines diverses.
46
Il ne s’agit pas forcément d’une simple affirmation rhétorique, quand on sait que Ryner composa à cette
période des Dialogues de la guerre – restés inédits en volume –, dans lesquels il met en scène des
contemporains, dont certains sont des personnes réelles.
47
… et victime de l’ironie rynérienne ! Anatole ne trépassera en réalité qu’en 1924. Mais la parution en
1915 de Sur la voie glorieuse, recueil d’écrits patriotes et guerriers, fut sans doute jugée par Ryner comme la
preuve indubitable d’une mort cérébrale.
pastiches de deux styles aussi divers, j'ai renoncé au séduisant projet. J'aurais trop
souvent rencontré Molière sur mon chemin. Alceste et Philinte m'auraient trop hanté.
Mon Anatole aurait trop souvent traduit en prose le vers fameux :
Mon flegme est philosophe autant que votre bile48.

Han Ryner, in La Caravane, 1917.


(republication dans les Cahiers des Amis de Han Ryner, n° 80, 1er trimestre 1966, pp.21-23)

Je ne souhaite pas développer dans le présent article une comparaison approfondie des
psychologies d’Octave Mirbeau et de Han Ryner, mais je crois que l’on aurait profit à la
fonder sur l’idée suivante : nous sommes face à deux désespérés, deux pessimistes radicaux
qui, chacun à sa manière, tentèrent, dans leur vie et dans leur œuvre, de lutter contre la laideur
de leur temps, de vivre malgré la laideur de tous les temps.
Le même Desanges, qui comprit si bien Mirbeau, écrivit49 justement à propos de Ryner :
« À bien y regarder, dès ses premiers romans, M. Han Ryner manifeste son impuissance à
accepter joyeusement la vie, telle qu’elle est, avec ses petites peines, ses petits bonheurs, ses
servitudes et surtout ses bornes. Il veut rester dans la réalité, mais il ne s’y sent pas à l’aise.
On dirait qu’il n’est pas chez lui. Tout lui paraît noir, triste, désolant. De là une grande
amertume et un pessimisme profond. » N’est-ce pas aussi le cas de Mirbeau ?
Deux individualistes, deux réactions divergentes : Mirbeau boit la coupe jusqu’à la lie,
fouille de sa plume la sanie humaine, décrit noires les horreurs, dresse en baroque furieux des
personnalités chaotiques traversées de pulsions d’amour et de mort, puis cherche à se consoler
au contact de belles choses, meubles, fleurs, tableaux et belles demeures ; Ryner mène une
existence matérielle modeste mais poétise ses idées en figures de songes et, parce que malgré
tout « il veut rester dans la réalité », se bâtit, au seul endroit qui lui appartienne vraiment,
c’est-à-dire en lui-même, un clair refuge – forteresse stoïcienne entourée du jardin d’Épicure.
Et tandis que Mirbeau oblige à contempler dans toute sa laideur la société qui broie l’individu,
Ryner érige en héros le réfractaire, individu qui parvient, malgré la société, à se réaliser lui-
même en œuvre d’art.
Les hommes ont disparu, les œuvres, pour autant que nous le voulions, restent. Comme
expressions de deux individualités très différentes mais très sincères, celles d’Octave Mirbeau
et de Han Ryner méritent d’être lues et aimées.
Clémence ARNOULT
http://hanryner.overblog.fr

48
« Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, / J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font
; / Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, / Mon flegme est philosophe autant que votre bile », déclare
Philinte (Le Misanthrope, acte I, scène I).
49
Dans La Caravane d’août 1917, rubrique « Les Vivants ». Article republié dans les Cahiers des Amis
de Han Ryner, n°77, 2e trimestre 1965, pp.6-13.