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Jules Verne, un témoin de son temps, un écrivain né de son enfance

(article) par Christian Robin

Jules Verne, un témoin de son temps, un écrivain né de son enfance

Jules Verne et Victor Hugo âgés

Le siècle de Jules Verne se confond en grande partie avec le siècle de Victor Hugo. Il court de la bataille d'Hernani à la Tour Eiffel. Du romantisme à la Belle Epoque. On regrette que les deux hommes qui avaient tant de points communs, ne serait-ce que cet air de ressemblance, ne se soient sans doute jamais rencontrés pour évoquer leurs liens familiaux avec la Bretagne, leur culte du roman gothique ou leur foi identique dans le progrès. Il n'est pas étonnant, en tout cas, que le jeune nantais admire le poète à l'Assemblée Nationale en 1848 aux côtés de Lamartine. Il a déjà tenté dans un premier roman inachevé d'imiter NotreDame de Paris en imaginant une intrigue qui se déroule à l'ombre d'une église de Nantes.

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Plus tard, il paraît se souvenir de Plein Ciel, poème de la Légende des siècles, lorsqu'il lance Robur à la conquête de l'espace. Lecteur également de Nodier et, pense-t-on de Balzac, il effectue ses premiers pas littéraires sous la protection d'Alexandre Dumas père qui lui ouvre les portes de son théâtre et lui donne le goût du romanesque échevelé. Le château des Carpathes, les Indes Noires, Vingt mille lieues sous les mers avec son héros révolté et Mathias Sandorf, directement inspiré du Comte de Monte-Cristo, portent du reste les marques de ces différentes influences romantiques.

Hetzel et les hommes de 48 – Nemo

La carrière littéraire de Jules Verne fut liée au retour d'exil de Pierre-Jules Hetzel (1814-1886). En 1860, le libraire s'installait 18 rue Jacob à Paris, venant de Bruxelles d'où l'avait chassé le coup d'état du 2 décembre. Secrétaire de Cavaignac, puis chef de cabinet de Lamartine dans le gouvernement provisoire, l'éditeur avait gardé ses convictions politiques.

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L'auteur des Voyages extraordinaires les partage du reste largement. N'est-il pas tout d'abord favorable au mouvement des nationalités ? Objet de multiples allusions, ces tentatives de libération se confondent avec l'intrigue principale de plusieurs romans : guerre d'indépendance de la Grèce (1820-1825) dans l'Archipel en feu, lutte des Canadiens français contre la domination britannique (1837) dans Famille sans nom, renouveau slave (1880-1890) dans Un drame en Livonie. A ce goût de la liberté se joint un penchant non moins vif pour l'exercice de la démocratie. En témoignent les multiples assemblées contradictoires, au déroulement parfois houleux, chargées de prendre une décision. Celle-ci vise-t-elle à soulager le sort de compagnons infortunés, elle est empreinte de cette " fraternité " dont les hommes de quarante-huit se voulurent les protagonistes. Nemo souscrit pour une large part à ces idées généreuses, lui qui a été à la tête des Cipayes révoltés ou qui soutient les Candiotes de ses trésors. Mais son culte de la liberté individuelle et ses violentes méthodes d'action le classent parmi les libertaires dont l'influence s'exerce à partir de 1848.

Au temps de l'anti-esclavagisme

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L'esclavage est précisément aboli en 1848 à l'instigation de Schoelcher. Toute sa vie le romancier se montre anti-esclavagiste, qu'il soutienne la cause des Etats du Nord chaque fois qu'il évoque la Guerre de Sécession, c'est le cas de Nord contre Sud, ou qu'il fustige les marchands d'esclaves qui sillonnent ses romans africains comme Un capitaine de quinze ans. Il apporte, ce faisant, sa caution à l'œuvre de quelques explorateurs humanitaires comme Livingstone ou, ici, Savorgnan de Brazza. Cette attitude qui accorde, il est vrai, une large place au paternalisme, peut paraître ambiguë aujourd'hui. Toutefois, elle ne manquait pas de courage de la part d'un nantais dont la ville natale, sinon la famille, avaient bénéficié durant sa jeunesse des retombées du trafic triangulaire. L'Ile Feydeau, où le romancier vit le jour, et ses somptueux hôtels d'armateurs, rappelaient mieux qu'aujourd'hui ce passé alors récent.

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Edgar Poe et le fantastique

N'aurait-il écrit que Maître Zacharius, Une fantaisie du Docteur Ox, Fritt-Flacc, Jules Verne serait un maître de la nouvelle fantastique. Mais des romans comme le Secret de Wilhelm Storitz, les Voyages et aventures du Capitaine Hatteras, le Château des Carpathes, les Indes noires exploitent la même veine avec autant de bonheur. D'autres titres prouveraient que la séduction de l'étrange s'est inévitablement exercée sur celui qui avait également lu Ann Radcliffe, Hoffmann, Nodier, Gautier et plus tard Villiers de l'Isle-Adam. Edgar Poe est néanmoins le principal créancier que Jules Verne s'est lui-même très tôt reconnu dans ce domaine. En publiant dès 1864 dans le Musée des familles un article intitulé " Edgar Poe et ses œuvres ", il avait pris place parmi les critiques, peu nombreux encore, qui avaient décelé avec Beaudelaire l'importance des

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Histoires extraordinaires. Même si l'auteur des Voyages extraordinaires reproche à son modèle ses invraisemblances scientifiques, il le suit volontiers sur les chemins du mystère. Mystère qu'expliquent les déchiffreurs de cryptogrammes, d'énigmes policières ou de numéros d'illusionnistes. Mystère qu'emportent avec eux hypnotisés et aliénés.

De la Terre à la Lune

Jules Verne n'a pas inventé le thème du voyage vers la lune. Poe, Cyrano de Bergerac, l'ont précédé dans cette voie fort empruntée. Baudoin, un écrivain du XVIIe siècle, Locke, un américain auteur d'un canular, font partie des sources avouées dans De la terre à la lune. Littérature à la mode aux temps où le jeune nantais pouvait lire les Aventures de Robert-Robert de Louis Desnoyers, tenté par l'expédition lunaire.

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L'époque romantique se caractérise par sa presse et ses éditions illustrées. Elles vulgarisent les folles inventions du siècle, rivalisent de fantaisie avec les fictions héritées du passé qu'elles réimpriment somptueusement. L'illustre romancier et les illustrateurs, qui ont largement contribué à sa renommée, sont en réalité les héritiers et les continuateurs de ce « merveilleux scientifique » qui enchante les imaginations de la seconde moitié du XIXe siècle. Grandville grave alors ses rêveries cosmiques. Bertall dessine pour le Monde tel qu'il sera de Souvestre un train d'obus qui propulse des voyageurs dans les airs. L'idée est reprise par Montaut dans De la terre à la Lune. Peu auparavant, Gustave Doré avait envoyé dans le satellite le Baron de Münchausen à bord d'un vaisseau tout aussi extravagant. Les paysages polaires de son Rabelais, quelques scènes des Travailleurs de la mer ne laissèrent pas insensibles certains illustrateurs des Voyages extraordinaires, notamment Riou qui fut l'élève du célèbre graveur.

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La tradition du roman noir

En dépit des apparences, Jules Verne poursuit la tradition du roman noir. Cette volonté de frapper ses lecteurs, toutes classes d'âges confondues, est du reste partagée par ses graveurs qui choisissent pour sujets les épisodes qui suscitent la peur. L'écrivain enrôle à cet effet tout le personnel du feuilleton habituellement chargé de cette fonction : des traîtres insensibles, qui ne se repentent pas tous à l'image d'Ayrton, des héros sanguinaires, seuls ou en bande, que les solutions extrêmes n'effraient pas ; des silhouettes somnanbuliques désertées par la raison, errant dans l'ombre. Mais il a surtout, sinon créé, du moins imposé le type du savant fou qui fait trembler l'univers. L'horizon est-il vide de ces inquiétantes ou monstrueuses présences, la nature envoie les siennes au-devant des

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aventuriers verniens. Un relief hostile, de grandioses météores menacent leur fragile existence : inondation, incendie, avalanches, dislocation des glaces, maelström. Protagonistes, adversaires, personnages secondaires n'échappent pas toujours à une mort que le romancier évoque avec délectation. A son humour noir le lecteur doit la noyade collective à laquelle assistent « en direct » les passagers du Nautilus, l'embrasement subit d'un marchand d'esclaves, alcoolique au dernier degré, le foudroiement d'un duelliste condamné par les lois du récit (Une ville flottante), les découvertes macabres auxquelles se livrent Benito dans l'Amazone et Hazallon sur le radeau du Chancellor.

Alexandre Dumas: un maître vénéré

Durant sa vie de bohème, Verne a longtemps songé à devenir un homme de théâtre, rêve qu'il n'a jamais vraiment abandonné

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puisqu'il a adapté pour la scène quelques-uns de ses succès de librairie. Il représente néanmoins beaucoup mieux la tradition romanesque du XIXe siècle, celle qui commence avec Walter Scott et Balzac. Il s'illustre dans la quasi totalité des genres en vogue : fantastique, aventure, roman populaire, historique et policier qu'il conjugue, du reste, fréquemment au cours d'une même intrigue. Ainsi se présente l'inclassable Voyage au centre de la terre, inspiré d'Isaac Laquedem, le juif errant, qui pénètre dans les Profondeurs infernales, héros imaginé par l'auteur du Comte de Monte-Cristo l'un des titres préférés de Verne. Ce dernier est, tout comme le romancier de la Comédie humaine. Dumas ou Zola, le créateur d'un vaste ensemble, les Voyages extraordinaires, sur le fond desquels se détachent quelques cycles qui font appel au retour des personnages (John Maston, Robur, Nemo). Ces trois génies dominent une oeuvre qui, à l'instigation de Dumas, se proposait d'être « le roman de la science ». Leur caractère accompli a d'ailleurs jeté dans l'ombre des figures de savants comme Claës, Gambara ou Joseph Balsamo, déjà proposées au public. Ces encyclopédies vivantes étaient un savoir polyvalent que les descriptions verniennes contribuent largement à dispenser. Selon le voeu même de Hetzel, l'écrivain qu'il venait d'engager devait « résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne et (...) refaire, sous la forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l'histoire de l'univers » (« Avertissement de l'éditeur », Voyages et aventures du Capitaine Hatteras, 1866).

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L'embarcadère du pyroscaphe - quai du port Maillard

Toute l'enfance de Jules Verne s'est déroulée sur les quais de Nantes, dont l'activité débordait alors. Elle a inévitablement été bercée par les récits hérités d'un passé inoubliable ou nés de l'heure. Les mémoires conservaient encore des souvenirs du départ de Bougainville appareillant pour son voyage au tour du monde, du naufrage de la Méduse, construite sur un chantier de la Basse Loire. Les baleiniers de Dobrée rapportaient encore de leurs campagnes de merveilleuses légendes auxquelles se réfèrent Aronnax et Jean-Marie Cabidoulin. Les navires de commerce déchargeaient ou embarquaient un fret tout aussi varié que ceux qui excitent l'admiration de P'tit bonhomme et des autres armateurs verniens. La Loire favorise en ce temps plus que la route les communications. L'oncle Prudent débarque à la Petite-Hollande, venant du Pellerin, pour rendre visite à sa nièce. Balzac gagne Le Croisic en bateau. Pas de voie plus rapide pour atteindre Noimoutier, Pornic. Lors de son premier voyage à Paris, le fils de Pierre Verne emprunte le pyroscaphe jusqu'à Tours, terminus du

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1851.

A ce moyen de locomotion, il doit ses premières grandes émotions. Celles qu'il ressent à 12 ans lorsqu'il descend le fleuve avec son frère pour voir la mer qu'il ne connaissait pas. Souvenir durable qui revit dans La Jangada, Le Superbe Orénoque, Le Secret de Wilhelm Storitz et Le Pilote du Danube. Modèle de croisière heureuse au long d'îles prêtes pour l'aventure : Ile Feydeau, qui rompra ses amarres pour devenir Standart-Island, la ville flottante des milliardaires, îlot en face de Chantenay où s'est réfugié le robinson d'un jour, île d'Indret, dont l'inquiétante machinerie semble enfouie sous les eaux.

Le Saint-Michel III

"La mer ? c'est l'infini vivant" déclare Nemo, reprenant la formule de Michelet à son prisonnier, avec une conviction qui était celle du romancier dont on sait qu'il admirait cet élément par-dessus tout avec la poésie et la musique. Un voyage sur l'Océan, à voile ou à vapeur, reste pour l'homme le périple idéal. Il favorise en outre son inspiration. Après avoir traversé l'Atlantique sur le Great-Eastern, il écrit Une ville

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flottante. Mathias Sandorf est né d'une croisière en Méditerrannée ; Un capitaine de quinze ans, de vacances passées à initier Michel Verne, son fils, aux secrets de la navigation que tout héros vernien possède parfaitement. Enfin, les accents poétiques de Vingt mille lieues sous les mers traduisent le bonheur éprouvé par celui qui a écrit ce roman à bord de son premier bateau. Il fut suivi d'un second, puis d'un troisième, le Saint-Michel III. Car la renommée venue, Jules Verne, lorsqu'il séjourna à Nantes en 1877, put acheter ce yacht et l'entretenir une dizaine d'années. A la fin de cette période paraît Robur-le-Conquérant. Or l'Albatros est non seulement décrit comme un vaisseau, mais il offre la particularité de posséder une coque qui est celle du Saint-Michel III, présentée à l'envers. Il procure par conséquent à ses passagers les joies authentiques de la navigation sur mer. A elle se réfère donc avec prédilection le romancier qui a imaginé le ballon de Fergusson brisant les flots d'un lac de fleurs ou le "traîneau gréé en sloop" pour emporter Philéas Fogg à travers la plaine américaine.

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Au temps des explorations

Fréquentes au cours des siècles précédents, les explorations se multiplient au XIXe siècle pour réduire au minimum les zones blanches laissées sur la mappemonde. Parallèlement, des missions scientifiques effectuent toujours à grands frais le tour du monde pour le compte des nations européennes. Ainsi de celle que conduit Dumont d'Urville avec l'Astrolabe mentionnée à diverses reprises dans les Voyages extraordinaires. A la faveur d'un périple qui ne dure pas moins de deux ans, une équipe de savants collectionne les observations et les échantillons, examinés à bord dans un laboratoire. Les conclusions font l'objet d'un journal, luxueusement édité au retour. La mode est précisément aux " Voyages ", genre qui assure à Humboldt, à Darwin et à d'autres des accès de librairie. Le public se tient dans le même temps au courant de ces découvertes grâce à des revues comme Le tour du monde, qui vulgarisent, cartes et illustrations à l'appui, les progrès effectués par les géographes. Le succès des Voyages extraordinaires est inséparable de cet engouement que Jules Verne partage lui-même. Le plus souvent, ce dernier ne laisse à personne d'autre que lui le soin de tracer les cartes qui accompagnent ses récits. Ses héros sont des explorateurs dont les expéditions durent des dizaines de mois, disposent de moyens scientifiques imposants comme à bord du Nautilus et sont contées par l'un des participants. Hatteras, Robur, Jeorling, Nemo croisent de surcroît le chemin déjà parcouru par les illustres audacieux auxquels ils rendent un vibrant hommage. Le même leur est adressé dans l'Histoire des grands voyages et des grands voyageurs, ouvrage de vulgarisation commandé par Hetzel qui exploitait les talents de géographe de Verne pour répondre à l'attente de ses abonnés.

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La musique

Elle occupe le même rang que la mer dans la hiérarchie des admirations de Verne. La majeure partie de son œuvre méconnue - chansons, opérettes, opéra, - écrite en collaboration avec le compositeur A. Hignard a d'ailleurs été destinée aux musiciens de la scène et des salons. Bénéficiant de sa notoriété, le conseiller municipal put, grâce à ses attributions, la cultiver tout à loisir au théâtre d'Amiens. Le romancier l'a souvent transmise à ses personnages. Les uns sont des interprètes sensibles comme le duo Caterna, le quatuor de l'Ile à hélice, la Stilla ou Nemo. Les autres sont à l'image de leur créateur : des mélomanes avertis. Tous en tout cas, affichent une prédilection marquée pour le répertoire classique, où figurent surtout Mozart, Beethoven et Mendelssohn. Meyebeer, Weber, Rossini représentent l’opéra romantique. Les compositeurs d'opérettes ne sont pas oubliés, avec une mention spéciale pour Offenbach qui mit en musique le Docteur Ox (1877) et un voyage dans la lune (1875) inspiré de Verne. Wagner n'apparaît que sporadiquement, et seulement en

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tant qu'auteur de Lohengrin et, semble-t-il, du Vaisseau fantôme, modèle du Nautilus. Dans le salon de son sous-marin, Nemo joue de l'orgue. Volsius le protagoniste du Voyage à travers l'impossible, de même. Tout comme maître Effarane, le diabolique organiste de M. Ré-Dièze et Mlle Mi-Bémol. Talent typique d'une époque qui crédite la nature d'"orgues basaltiques" et se passionne pour une vaste machine qui reproduit pour elle les immenses mouvements du monde.

Les machines extraordinaires

La parution des Voyages extraordinaires coïncide avec l'essor pris par le machinisme industriel dont elle se fait l'écho à vrai dire discret. Peu d'usines dans l'économie vernienne. Pas ou presque pas d'appareils de manutention pour les ports de ce monde particulier. Ici ou là, de sporadiques allusions aux innovations de l'heure : ascenseurs, phonographe, téléphone. Le romancier a, il est vrai, favorisé les machines qui accéléraient les déplacements de l'homme dans l'espace. De la bicyclette au ballon, en passant par la locomotive et le vapeur, tous les moyens

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modernes sont mis à la disposition de chaque globe-trotter pressé. Les uns sont l'extrapolation d'une invention récente. L'Albatros de Robur est né après que Ponton d'Amécourt et Gabriel de la Landelle aient conçu l'hélicoptère sinon construit un prototype. Depuis Fulton, on appelait précisément « nautilus » tout sousmarin mis périodiquement à l'épreuve par son nouvel inventeur. D'autres, comme l'éléphant amphibie qui traverse l'Inde septentrionale, étonnent par leur baroquisme ou leur gigantisme. La recherche d'un record à battre demeure souvent la préoccupation des ingénieurs verniens. Des « Géants d'Acier », le sont toutes sortes de véhicules, mais aussi les monumentaux télescopes américains ou les canons de Schultze et du Gun-Club. Ces monstres ne sont pas automatiquement les plus inquiétants. Les minuscules monstres de Zacharius, les modestes « guêpes » de Camaret, le désintégrateur de Thomas Roch, de médiocres apparences, sont autrement plus alarmants. Mais ces machines de mort frappent paradoxalement moins l'imagination que celles qui ont été conçues par goût de la fantaisie. Toutes ces évocations ne grèvent en rien le bon déroulement d'une intrigue où évoluent des automates fameux. Elles ont contribué à faire de Verne un écrivain qui, avant Maurice Leblanc ou Raymond Roussel, a permis la rencontre de la machine et du roman.

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L'aventure industrielle

Plus que la production industrielle, l'exercice du commerce retient l'attention du romancier. La mer est à ses yeux le lieu d'échanges idéal où se rencontrent navires de matières premières et bateaux de produits manufacturés. Ces deux catégories de marchandises voisinent fréquemment dans la même cale, sur le même quai. Concentrations qui émeuvent plus d'un héros vernien. Le voyageur le moins patient ne résiste jamais au plaisir de flâner à l'étape dans les marchés ou les bazars. Est-il naturellement doué pour les affaires, sons ascension devient celle de P'tit bonhomme. Alors que les Grands Magasins font désormais partie du décor parisien, Jules Verne écrit avec P'tit bonhomme, dix ans après Au Bonheur des dames, l'épopée d'un jeune négociant.

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La fée électricité

Les machines avaient eu leur salle réservée lors de l'Exposition Universelle de 1889, la Fée Electricité eut son Palais en 1900. Spectaculaire aboutissement d'un siècle qui avait, en même temps que Jules Verne ou Michelet, cru que certaines forces magnétiques conféraient la vie au globe terrestre et assisté, émerveillé, aux toutes premières utilisations de l'électricité. C'est cette fascination que l'écrivain fait partager à son lecteur au cours d'épisodes merveilleux? Confier un message au télégraphe relève quelque peu de la magie. Des magiciens ? Fergusson et Clawbonny le sont dès qu'ils fabriquent instantanément un phare électrique pour sauver leur prochain en détresse. Le plus grand de tous demeure naturellement Nemo, lui qui a conçu le Nautilus, où "tout" fonctionne "par électricité". Que les explications "scientifiques" données au professeur Aronnax, dans le chapitre XII, soient notoirement insuffisantes ne fait qu'ajouter au caractère mystérieux de cette source d'énergie. Redoutée et séduisante, l'électricité est une nouvelle venue dans la mythologie de l'époque.

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La tombe de Jules Verne

Le buste que Roze a sculpté pour le tombeau de Jules Verne, enterré au cimetière de la Madelaine d'Amiens, traduit avec force l'image exemplaire du héros des Voyages extraordinaires : énergique, tenace, enraciné dans les profondeurs de la terre, mais pointant du doigt le ciel étoilé. La mort n'a plus de prise sur cette silhouette positive et prête au départ. L'homme éphémère est devenu l'un de ses personnages, éternel. L'œuvre du romancier - pour ne pas parler de ses adaptations théâtrales qui eurent un succès considérable - trouva rapidement un écho beaucoup plus profond qu'on ne le pense. Chez de futurs hommes de sciences d'abord : Branly, Charcot ne cachent pas qu'ils doivent leur vocation à Jules Verne. Les poètes ont très tôt été fascinés par les grands mythes verniens : qu'il s'agisse de Claudel Cocteau, Blaise Cendrars ou Rimbaud dont le Bateau

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ivre ressemble au Nautilus. Les romanciers ne se comptent plus qui ont, soit proposé des aventures où se discerne l'influence des Voyages extraordinaires (Paul d'Ivoi, Gustave Le Rouge, Gaston Leroux), soit manifesté le plaisir qu'ils avaient pris à lire Jules Verne (Proust, Mauriac, Roussel). Plus récemment, Michel Butor et Georges Perec ont rappelé que le roman moderne était l'héritier direct de cette œuvre qui n'en finit pas d'étonner.

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Référence(s) http://www.nantes.fr/mairie/services/responsabilites/dgc/julesvern e/photographies_verne.asp Textes et illustrations sont extraits d'une publication du CRDP de Nantes. Commentaires: Christian Robin - université de Nantes Iconographie: Fonds Jules Verne de la ville de Nantes (prises de vues: J.Y. Beroul) Révision, correction et mise en forme http://www.RenePaul.net

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