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Revue Averroès – Variations, août 2009

REVUE DE LIVRE : DES BEURETTES


de Nacira Guénif Souilamas

Salma OTMANI*

Introduction

J’ai récemment lu un ouvrage qui m’a fortement interpellée car son auteure a su apporter quelques
éclairages à des questions d’ordre identitaire que je me pose en tant que jeune fille originaire du Maghreb et
née en France. Cet ouvrage s’intitule Des beurettes1 et son auteure, Nacira Guénif Souilamas, parvient à
démontrer à travers une recherche conceptuelle et empirique, que les « beurettes » sont capables de
stratégies et savent se positionner dans une société régie par un ordre culturel normatif. Est donc mis en
avant la capacité subjective des « beurettes » à construire leur identité en ayant recours à des solutions
singulières et alternatives. Cette étude sociologique imprégnée du courant interactionniste symbolique,
entre en opposition avec le discours des médias et autres acteurs institutionnels.

L’ouvrage Des beurettes paru en 2000 est l’aboutissement d’un travail de thèse de doctorat en
sociologie que N.Guénif Souilamas a entrepris et soutenu à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
L’auteure a voulu dédier 350 pages aux descendantes d’immigrés nord africains pour les révéler voire les
faire exister dans le champ des sciences humaines ; car force est de constater que les « beurettes » sont
mises en second plan par les intellectuels, ceux-ci ayant tendance à les définir sous le prisme de la réalité
exprimée par leurs frères, par leurs familles et plus largement par la société. Les caractéristiques générales
de cette frange de population sont les suivantes : ce sont des femmes, jeunes, de classe sociale modeste
(classe ouvrière) et descendantes d’immigrés issus du Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc). L’auteure précise
toutefois que son objet de recherche n’est « pas tant les filles d’immigrants nord-africains que les formes
d’identité sociale émergentes et les rapports sociaux qu’elles rendent possibles » (p. 347)

Ainsi, l’auteure s’inscrit dans une tentative de compréhension de la réalité vécue par les jeunes
filles : un effort de décryptage écosystémique de leurs réalités singulières où les liens entre dimensions
individuelles et phénomènes sociaux sont modélisés. L’auteure se réfère ainsi à un espace :

* Diplômée d'Etat en tant qu'assistante de service social et étudiante en sciences de l'éducation, Salma Otmani s'interroge sur le
contexte micro et macro-social dans lequel la jeunesse féminine descendante d'immigrés nord-africains est amenée à forger
son identité - une identité qui se heurte à de multiples influences. Adresse électronique : salmaotmani@gmail.com
1 N. GUENIF SOUILAMAS, Des beurettes, Paris, Grasset & Fasquelle, 2000.

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• conceptuel où la pensée interactionniste est privilégiée ;


• social où les différentes sphères de la vie quotidienne (échelle microsociale) sont appréhendées au
regard du contexte macrosocial de la société française, fruit de son Histoire (la colonisation
notamment) ;
• idéologique où le discours dominant de la « modernité » dispensateur de violences (agressions)
symboliques, génère en retour des réponses collectives et individuelles spécifiques de la part des
dominés.

N. Guénif Souilamas est fille d’immigrants algériens née dans la banlieue nord de Paris. Elle est de
fait, son propre objet de recherche ce qui pose problème quant au critère d’objectivité propre à toute étude
sociologique. Cette proximité « naturelle » induit « l’illusion de transparence » (p.16), et nécessite par là une
vigilance accrue de la part de l’auteure qui, tout au long de son enquête s’est inscrite dans une démarche
réflexive. Celle-ci a opté pour un positionnement qui se voulait en rupture avec les interviewés de sorte à
éviter toute relation de familiarité ou de connivence si commune entre pairs et qui de fait, biaiserait la
fiabilité des entretiens menés. Les entretiens étaient semi-directifs ; les données collectées ont permis à
l’auteure de dessiner le portrait intime de plusieurs familles à travers le discours subjectif de chacun de ses
membres. L’objectif était de mettre en lumière leurs perceptions singulières et de les confronter aux
représentations collectives. L’auteure ne nous informe pas sur le nombre d’entretiens qu’elle a menés.

N. Guélif Souilamas précise qu’elle a bien conscience que les témoignages dont elle est dépositaire
ne sont pas ‘’blancs comme neige’’ : « Mensonges et simulations, report et diffèrement, déguisement et
dissimulation sont autant de manières gestuelles, corporelles et langagières de se donner à voir tout en se
soustrayant au regard, de jouer un rôle pour mieux abolir temporairement d’autres rôles. Au demeurant,
l’entretien sociologique est lui-même happé par cette logique, si bien que l’on est constamment partagé
entre l’impression de discours convenus et calculés et la certitude (nécessité ou illusion ?) de faire sauter les
verrous de la convention. » (p. 336/337). Ses découvertes de terrain sont ‘’universalisées’’ par l’usage de
concepts théoriques extraits d’une compilation très dense de sources bibliographiques.

Dans son ouvrage, l’auteure présente deux concepts clés, qui se veulent l’expression théorique de la
réalité pragmatique et singulière vécue par les beurettes :
• « triangle des dominations »
• « triple altérité »
Ces concepts constituent les jalons principaux de sa réflexion.

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Processus de subjectivation

Triangle des dominations

La culture dominante a un impact sur la vie des descendantes d’immigrants nord-africains sur trois
registres : social, sexué, culturel – d’où l’usage de l'expression « triangle des dominations ».

La domination sociale ne concerne pas seulement les descendantes d’immigrants nord-africains,


mais plus généralement la classe ouvrière, qui doit faire face à des mutations sociales déstabilisantes. La
crise salariale, productrice d’emplois précaires et de périodes de chômage de plus en plus longues, englue
les individus dans un processus de dépendance et d’assistance caractéristique de ce que Paugam et Castel
nomment la « disqualification sociale ». Néanmoins, ce phénomène a une résonnance toute particulière
pour les descendant(e)s d’immigrés qui, contrairement à leur père (du temps des Trentes Glorieuses), ne
peuvent accéder à la reconnaissance/légitimité sociale par la voie du travail.

A la domination sociale s’ajoute la domination culturelle qui cette fois-ci, est spécifique aux
descendant(e)s d’immigrés nord-africains. Cette domination s’exprime par la dissymétrie illusoire d’une
double culture opposant « tradition » et « modernité », au grand damne des concernés tiraillés entre deux
pôles extrêmes. Or selon l’auteure, tout ceci n’est qu’un leurre, fruit d’une construction sociale
européocentrée destinée à « faire triompher les dominants ».

En effet, l’opposition entre « tradition » et « modernité » prend source dans la hiérarchie inégalitaire
déjà diffusée du temps de la colonisation. La stratégie ne change pas : dévaloriser l’autre pour se valoriser
soi – ainsi :
• la « tradition » se réfèrerait aux pratiques archaïques des « déviants », ces immigrés qui refusent de
s’intégrer dans la société française
• la « modernité » serait le mode de vie de celles et ceux qui sont « émancipé(e)s », « libéré(e)s » et
donc « légitimes ».

Selon l’auteure, l’idéologie de la double-culture confrontant tradition à modernité constitue un


contre-sens. L’acte même de la migration est empreint de modernité dans le sens où il amène un groupe
d’individus à s’adapter et à se créer un nouveau mode de vie au sein du pays d’accueil – la vie sociale des
immigrés et de leur descendance sur place constitue, en ce sens, un prolongement de la modernité issue de
leur migration.

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Enfin, la domination sexuée concerne les femmes de France sans distinction d’origine ethnique.
Elle se caractérise par la domination du genre masculin sur le genre féminin et s’exprime par l’inégalité
d’accès aux droits. Le sexisme a un impact plus fort sur les femmes issues de la classe ouvrière et par
conséquent, sur de nombreuses femmes d’origine immigrée, la majorité d’entre elles étant issues de la classe
ouvrière. « L’assignation et la discrimination subies par les femmes accentuent la désaffiliation, voire figent
l’expérience féminine dans l’exclusion sociale, et aboutissent au renforcement de l’aliénation culturelle. » (p
139)

Triple altérité

Comment les descendantes d’immigrés nord-africains répondent-elles à la violence symbolique


perpétrée via le « triangle des dominations » ?

Selon l’auteure, les jeunes filles développent des stratégies singulières permettant à chacune d’entre
elles de « convertir à leur avantage le caractère déstabilisant des mutations en cours » (p 64). N. Guénif
Souilamas met par là en exergue le processus de subjectivation impulsé par les jeunes filles qui refusent la
logique de double assignation manichéenne opposant tradition et modernité. « (…) les descendantes
d’immigrants nord-africains explorent d’autres contrées où elles pourront inventer des libertés tempérées »
(p27).

Inventer des « libertés tempérées » correspondrait à la capacité des jeunes filles à se forger une
identité singulière et critique par rapport à la double assignation. C’est donc un nouveau rapport à l’altérité
que l’auteure propose : selon elle, à la triple domination s’oppose la figure idéaltypique de la « triple
altérité ». « Ces jeunes filles sont les actrices de résolutions diversifiées de l’épreuve juvénile en appui sur les
trois faces de l’altérité, jeune, féminine, immigrée, qu’elles incarnent. » (p 89). La triple altérité se définit
ainsi comme les trois faces sociale, culturelle et sexuée d’une expérience de domination ; elle s’exprime par
une quête de sens sur ces trois registres de sorte à ce que les descendantes d’immigrés nord-africains
parviennent à se forger leur propre avis sur leur condition – un avis critique qui se distinguerait du discours
des « entrepreneurs de morale » (acteurs institutionnels, médias, chercheurs qui véhiculent le discours
dominant).

Ainsi, plutôt que d’avoir recours à « l’affirmation ethnicisée » de leur identité, qui n’est en fait « que
l’intériorisation docile de représentations communes », l’alternative consisterait à se situer au confluent de
ces trois axes (social, culturel, sexué) : « les filles d’immigrés nord-africains rapprochent de la société ce qui

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lui est étranger tout en interrogeant ce qui en fait le propre. Elles se tiennent à distance (physique et
critique) des conventions de la majorité et dans le même temps elles introduisent dans la réalité sociale des
dimensions vécues qui pourraient sembler incompatibles parce qu’elles se réfèrent à une minorité. » (p. 88).
Cette posture critique face à l’altérité s’exprime aussi vis-à-vis du modèle familial. « Elles se trouvent alors
prises en étau entre une étrangeté face à une injonction d’intégration qu’elles esquivent et une étrangeté
face à la généalogie familiale qu’elles contribuent à annihiler ou à recomposer. » (p 89)

Identité et espaces de vie

Une violence symbolique territorialisée

Le processus de subjectivation se tient tant au niveau de la famille que du territoire de vie


‘’publique’’ – ce sont les deux espaces de socialisation par excellence. Et selon l’auteure, la violence qui
s’exprime au sein de ces espaces de vie serait une réponse (consciente ou inconsciente) aux agressions
symboliques perpétrées par la société dominante. Car les familles immigrées sont les cibles d’un préjugé
culturaliste dangereux celui du « patriarcat arabo-musulman » - image archaïque du père traditionnaliste
‘’bourreau’’ de sa femme et de ses enfants de par les contraintes qu’il leur inflige. Les acteurs institutionnels
sont les principaux colporteurs de cette vision européocentrée des familles immigrées qui sont enjointes à
répondre à de multiples attentes : d’une part, à leurs propres attentes de réussite personnelle et d’autre part,
à des attentes issues du modèle de réussite sociale dominant et exprimées par les institutions qui oublient
que ces familles relèvent d’une grille de lecture générale. « Comme s’il n’était décidément pas possible de
regarder et penser ces familles comme les autres. » (p 180)

Exposées et soumises à un contrôle social qui ne peut que susciter une attitude réactive, les familles
sont ‘’violées’’ dans leur intimité et par conséquent, se surprotègent en répondant par la violence sur leur
lieu de vie. « La charge d’insécurité et de violence potentielle dissimule en fait une forte pression, un
contrôle imposé d’en haut que les individus relaient en l’exerçant réciproquement les uns sur les autres. » (p
78) Car selon l’auteure, « le quartier n’est que le reflet fidèle de l’étiquetage qu’il subit » (p 78). L’étiquetage
dont parle l’auteure correspond à la tendance des entrepreneurs de morale (dont les acteurs institutionnels)
à convertir les inégalités sociales en traits culturels. L’ethnicisation des quartiers se révèle ainsi être la
traduction spatiale des préjugés dont les habitants de ces quartiers sont les cibles.

C’est dans ce contexte que les descendantes d’immigrés nord-africains sont amenées à construire
leur identité ; une identité partagée entre des violences extrinsèques et intrinsèques. « On pourrait avancer

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que plus les filles restent sur le territoire, et plus elles s’aliènent aux deux assignations qui le structurent,
plus elles en sortent et plus elles manifestent une capacité d’affranchissement double : de la survivance
coutumière et de la norme sociale et culturelle dominante. » (p 80)

Différentes sphères de vie sociale

Tout au long de leur enfance et de leur jeunesse, la construction identitaire des descendantes
d’immigrés nord-africain se réalise dans les différentes sphères de la vie sociale : en famille, à l’école, dans le
cadre du mariage et de la vie de couple, et pour finir dans le milieu du travail.

a) Filles en famille

Familles recomposées, monoparentales, divorcées, en concubinage, … la famille a fait l’objet de


transformations récentes. Au même titre que les autres, la famille immigrée élabore ses propres stratégies et
prend place dans le champ de plus en plus hétérogène des pratiques familiales. « Chaque famille a sa
grammaire relationnelle intime, succession ou simultanéité de postures apparemment exclusives. Peu
d’éléments permettent d’en prédire la cohérence et la postérité » (p 180)

Ainsi, il ressort des entretiens que l’ethnicité en famille peut être vécue comme une donnée
successivement ou simultanément ‘immuable’ et ‘évolutive’ :
« Deux expressions de l’ethnicité dans la vie des descendantes d’immigrants nord-africains : l’ethnicité subie
et l’ethnicité subjectivée. L’ethnicité subie est le produit de l’assignation à une culture qui leur est adressée
sous des formes voilées ou directes par les parents et les « Français ». Elle se traduit par l’affirmation d’une
identité essentialisée (arabe musulmane, femme) non pas construite à partir de leur expérience personnelle
mais héritée d’un passé traditionnel mystifié. En revanche, l’ethnicité subjectivée est l’opération de
conversion par laquelle elles (les descendantes d’immigrants nord-africains) parviennent à donner un contenu
personnel aux différentes modalités de leur être. Qu’elles soient arabes, musulmanes, femmes ou toute
autre appellation singulière dans un rapport à l’autre. » - p 183

Les descendant(e)s d’immigrés nord-africains expriment donc leurs ‘aspirations hédonistes’ dans un
contexte plus ou moins perméable et élaborent des stratégies afin de progresser dans leur quête du sens.
Ces stratégies sont menées en parallèle aux autres membres de la fratrie à la fois complices et concurrents
dans ce jeu de genre et de ‘contrôle’. « Sans ignorer le rôle des hommes dans le maintien de l’ordre familial,

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on constate que le frère s’adonne à des chantages ou des vexations sur la sœur, pas seulement pour plaire
aux parents et confirmer son adhésion à la coutume, mais parce qu’il est en concurrence avec celle-ci. »
(p143). Mais tout en étant concurrents, les filles et garçons, frères et sœurs, deviennent complices lorsqu’il
s’agit de camoufler certaines de leurs activités aux parents. La question du genre doit être prise en compte
afin d’analyser les interactions intrafamiliales – interactions qui s’expriment aussi sur le territoire en dehors
de l’espace intime de la famille.

b) Filles à l’école

L’école est le lieu « alternatif à la maison » (p 216) et participe à la construction identitaire de la fille,
enfant et élève.

A la fois espace intime et cadre hostile,


• l’école est un refuge hédoniste où les filles vivent leurs premières amitiés, leurs amours, leurs
‘déviances’ (propos tenus par les filles interrogées) ;
• c’est aussi un lieu d’appréhension et de « désenchantement » du fait d’une part de la peur de l’échec
scolaire et d’autre part, d’un contexte socio-économique hermétique à l’insertion professionnelle.

La réussite scolaire reste l’enjeu officiel de la scolarité, or l’enfant se heurte à des obstacles
provenant des deux bords : familial et institutionnel. La famille, résignée, s’autolimite en incitant l’enfant à
s’engager dans des projets « conventionnels » et moins ambitieux ; l’institution, de son regard
européocentré et par conséquent ethnicisé, évalue l’élève en fonction de son origine culturelle et sociale et
non pas en fonction de son seul potentiel. « L’ethnicisation produite au sein de l’école commence là,
lorsqu’une sensibilité enfantine animée par le désir de reconnaissance scolaire est laminée par un rapport de
force défavorable qui attise une conscience malheureuse. » (p 229). Dans ce contexte, les descendantes
d’immigrés nord-africains tentent tant bien que mal de trouver leur place et de construire leur identité.

L’école est le lieu de construction identitaire entre pairs avec le désir plus ou moins avoué de
bénéficier de la reconnaissance des ‘adultes’ acteurs scolaires. La frustration liée au manque de
reconnaissance et de valorisation peut se muer en « un puissant moteur de racialisation de l’autre mais
aussi de soi ». (p 229). Les enfants intériorisent les représentations de l’institution à l’égard des parents au
point d’avoir honte de leurs parents « pauvres » et « incultes » et d’éviter que ces derniers entrent en lien
avec l’institution scolaire. Ainsi, les parents seraient ‘démissionnaires’ parce que leurs enfants les y

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inciteraient. Selon l’auteure, la violence relationnelle fortement présente entre pairs au sein de l’école
compense la violence ambiante vécue au sein de l’institution scolaire et de la famille.

c) Filles à marier

Dans l’imaginaire des jeunes filles interrogées, le mariage représente « un rite de passage » (p 294).
La jeune fille se trouve confrontée à deux possibilités qui peuvent se compléter :
• l’expérience amoureuse
• la continuation de la généalogie familiale

Contrairement aux idées reçues, l’auteure explique que les filles sont généralement consentantes
dans le choix du conjoint, que ce choix provienne de leur initiative ou de celle de leur famille.

En tout état de cause, le mariage est ce que qualifie N. Guénif Souilamas, une « stratégie
substitutive », dans le sens où les jeunes filles peuvent choisir de se marier aussi jeune lorsque l’accès à la
promotion sociale (à travers les études supérieures ou une activité professionnelle) leur semble difficile. Le
mariage est une stratégie qui permet d’accéder à une autonomie affective et financière.

d) Filles aux abords du travail

Le contexte socioéconomique actuel rétrécit les perspectives d’accès à un emploi durable. La


pénurie de l’emploi a un sens particulier pour les descendant(e)s d’immigrés nord-africains car leur
inactivité est d’autant plus considérée comme ‘illégitime’ comparativement à leurs parents venus s’installer
en France pour des raisons économiques.

Ainsi, femmes et hommes d’origine se confrontent à des obstacles d’ordre social et ethnique :
• ayant intériorisé la hiérarchie culturelle et sociale, leur ambition est le reflet d’une résignation
acquise tout au long de leur parcours social et scolaire ;
• la discrimination à l’embauche constitue le second obstacle

L’incertitude professionnelle amène les jeunes filles à s’adonner à des activités informelles qui leur
attribuent une certaine forme d’utilité sociale malgré tout : petits travaux à l’attention du voisinage,
investissement associatif, activités domestiques… La sphère familiale avec ses tâches ménagères et

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domestiques est l’activité la plus accessible et constitue une alternative de dernier recours pour les
descendantes d’immigrés nord-africains.

Conclusion

Pour conclure, il apparaît que dans chacune des sphères sociales identifiées, les beurettes sont
amenées à développer des stratégies individuelles leur permettant de trouver autant que faire ce peut leur
place dans une société hermétique à l’expression du soi. Néanmoins, il est important de préciser que ces
jeunes filles sont capables d’agir et de réagir de manière singulière – l’esprit critique reste l’ingrédient
primordial pour celles qui souhaitent élaborer des stratégies alternatives pertinentes. Or cette faculté se
développe en grande partie par l’accès à l’éducation et au savoir. Mais pour des raisons socioéconomiques,
de nombreuses descendantes d’immigrés nord africains issues de la classe ouvrière quittent prématurément
le système scolaire.

A ce propos, une étude de L-A Vallet et J-P Caille2 publiée en 1996 démontre que le
fonctionnement de l’école française ne crée pas pour les élèves étrangers ou d’origine immigrée un
handicap spécifique directement lié à leur nationalité. Les écarts de réussite sont à analyser sous le prisme
des caractéristiques socio-économiques et culturelles ainsi que des milieux familiaux des élèves. De ce fait,
afin que les descendantes d’immigrés nord africains puissent pleinement investir leur citoyenneté, des
réformes de fond doivent être menées par les acteurs sociaux afin d’améliorer la conjoncture
socioéconomique actuelle.

2 La scolarité des enfants d’immigrés par Louis-André Vallet* et Jean-Paul Caille**


*Centre National de la Recherche Scientifique, Laboratoire de Sociologie Quantitative (CREST), Paris
** Direction de la Programmation et du Développement, ministère de l’Éducation nationale, Paris