PIERRE MICHEL

JANER CRISTALDO ET LE JARDIN DES SUPPLICES
Plusieurs années avant Glauco Mattoso, auteur d’un « Sonnet naturaliste » inspiré par Le Jardin des supplices1, c’est un autre écrivain brésilien, Janer Cristaldo, qui a consacré à la même œuvre tout un passage d’un de ses romans au titre un peu énigmatique pour les Français, Ponche Verde2. Commencé à Paris en 1980, achevé à Florianopolis en 1985, il a été publié à Rio de Janeiro en 1986, chez Nórdica. Mais qui est Janer Cristaldo ? Fort connu au Brésil, où il participe à maintes polémiques et où ses chroniques sur Internet, EleCrônicas, suscitent d’abondantes et contrastées réactions, il l’est fort peu en France, où il a pourtant passé plusieurs années et soutenu en 1981, une thèse de troisième cycle à la Sorbonne sur La Révolte chez Ernesto Sábato et Albert Camus3. Il est né en 1947 à Santana do Livramento, dans le Rio Grande do Sul. Après des études de droit et de philosophie, il a entamé, en 1969, une carrière de journaliste à Porto Alegre, puis, en 1971, il a fui « le pays du football et du carnaval » et s’est exilé en Suède, où il a poursuivi des études de cinéma, et d’où il a tiré la matière de son premier volume, Le Paradis social-démocrate (1973), puis en France, grâce à une bourse du gouvernement français. Plus, à vrai dire, par dilettantisme, par amour du voyage et pour goûter « les vins, les fromages et les femmes », comme il l’avoue avec une franchise non dénuée de provocation 4, que pour poursuivre sérieusement des recherches approfondies. De retour au Brésil après la soutenance de sa thèse, il est professeur à l’université de Florianopolis pendant quatre ans, qui lui laissent un goût d’amertume, puis enseigne à l’ Institut de Cooperation Iberoamericain de Madrid pendant six mois, grâce à une bourse espagnole, et par la suite mène parallèlement une carrière de journaliste (il a été pendant dix-huit mois rédacteur de politique internationale dans un quotidien de São Paulo) et de traducteur polyglotte : du suédois, il a traduit Maria Gripe et Olof Johansson ; du français, Michel Déon et Michel Tournier (Gilles et Jeanne) ; et. de l’espagnol, Borges et Bioy Casares, Camilo Cela et José Donoso, et surtout la quasi-totalité de l’œuvre d’Ernesto Sábato. Après Ponche Verde, sa première fiction, il a publié encore un roman (Laputa) et des essais : Engenheiros de Almas.[“ingénieurs d’âmes”], sur son
Voir notre article « Glauco Mattoso et Le Jardin des supplices », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 286-290. Ce roman est accessible en ligne depuis avril 2006 : http://www.ebooksbrasil.org/eLibris/ponche.html. C’est à cette édition électronique que sont empruntées les citations que j’ai traduites, mais elle n’est pas paginée, ce qui ne permet pas d’en donner précisément les références. 3 Cette thèse a été traduite en portugais et publiée au Brésil sous le titre Mensageiros das Fúrias – Uma Leitura Camusiana de Ernesto Sábato [“Messagers des furies – Une lecture camusienne d’Ernesto Sábato”]. La version portugaise, de 128 pages, est également accessible sur Internet : http://cultvox.locaweb.com.br/frame_universia.asp? IDParceiro=4&Pagina=http://cultvox.locaweb.com.br/download.asp? File=http://cultvox.locaweb.com.br/livros_gratis/mensageiros_furias.pdf. 4 Voir son interview par Guilherme Alpendre : http://br.geocities.com/sitecristaldo/entrevistaalpendre.htm.
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compatriote Jorge Amado, qu’il n’aime guère, Flechas Contra o Tempo [“flèches contre le temps”], Crônicas da Guerra Fria [“chroniques de la guerre froide”], mises en ligne sur son blog, et A Vitória dos Intelectuais [“la victoire des intellectuels”]. Il collabore actuellement à plusieurs sites Internet et alimente quotidiennement son blog (http://cristaldo.blogspot.com/), parce qu’il est convaincu que « le secret de l’indépendance de pensée réside aujourd’hui dans Internet ». Autant que j’aie pu en juger, Janer Cristaldo est aussi “politiquement incorrect” que Mirbeau, et il est lui aussi un démystificateur patenté, qui risque fort, ce faisant, de se mettre à dos bien des ennemis de tous bords. Esprit libre, revenu de toutes les idéologies, allergique à la langue de bois, fût-elle étiquetée “de gauche”, réfractaire à tous les dogmes et à toutes les propagandes, hostile à toutes les « églises politiques ou idéologiques », qu’elles soient marxistes ou chrétiennes5, il considère que la vérité est toujours bonne à dire, dût-elle susciter le scandale, et il fait preuve d’une lucidité désespérée6 et d’un esprit critique impitoyable, qui ne manquent pas de susciter la polémique : ainsi n’a-t-il jamais partagé les illusions (et la bonne conscience) des communistes, brésiliens autant qu’européens, sur l’U.R.S.S., la Chine et Cuba et, après George Orwell, un de ses auteurs de prédilection, a-t-il dénoncé avec constance toutes les dictatures, sous quelques étiquettes qu’elles se présentent, ce qui, encore aujourd’hui, choque la “bien-pensance de gauche” des indécrottables nostalgiques7. Comme Mirbeau, il dénonce la vénalité et la soumission d’une presse aliénante, et ce n’est qu’avec un profond dégoût qu’il a pratiqué un temps le métier de journaliste, qu’il assimile également à celui des prostituées8, et qui, de son propre aveu, l’a fait vomir quotidiennement9. Comme Mirbeau, il est radicalement athée et anti-chrétien, voyant dans les monothéismes en général « l’origine de la majorité des guerres10 », et dans le christianisme en particulier un « facteur de misère pour le tiers monde », un poids étouffant et totalement inutile pour l’individu, « l’institutionnalisation d’une paranoïa », et un ensemble de croyances tout juste bonnes pour
Il considère néanmoins que le marxisme a été une doctrine moins « funeste » que le christianisme, puisqu’il « est mort en moins d’un siècle », alors que « le christianisme et ses variantes jouissent d’une bonne santé après deux mille ans » (interview de 2005, http://br.geocities.com/sitecristaldo/entrevistacanecaum.htm). Deux ans plus tard, il précise sa pensée sur le christianisme : « C’est une doctrine plus perverse que le marxisme. Le marxisme dépend de la force pour être inculqué dans les esprits. Le christianisme, lui, est insidieux : il s’insinue dans les esprits » (http://opequenoburgues.org/colunistas/entrevistas/entrevista:_janer_cristaldo/, 20 janvier 2007). Toutes les traductions des extraits d’interviews sont également de moi. 6 Pour Janer Cristaldo, le désespoir semble inhérent à la nature humaine : « Aucun homme n’est assez sublime pour ne pas comporter le désespoir », écrit-il dans Ponche Verde. 7 Janer Cristaldo écrit par exemple, dans Ponche Verde : « Les intellectuels français défendaient le socialisme en Asie, en Union Soviétique, en Amérique latine, jamais en France ». De même, il distingue soigneusement « le révolutionnaire luttant contre le pouvoir » et « le révolutionnaire installé au pouvoir ». 8 Dans Ponche Verde, il écrit par exemple : « La professionnelle du trottoir a plus de dignité [que les journalistes], elle loue son corps pendant un moment tout en gardant son esprit libre, alors que nous, nous vendons corps, âme et opinions ; le plus libre des journalistes n’est absolument pas libre, le journal appartient à son chef, et ses pensées aussi. » Rappelant qu’il y a trente mille prostituées à Porto Alegre, ville d’un million d’habitants, il ajoute avec humour: « Je ne sais pas si les journalistes sont compris dans les trente mille »... Comme Mirbeau, il souhaite réhabiliter le dur « travail » social accompli par les prostituées. 9 Dans l’interview citée précédemment, il déclare : « L’obligation de rédiger des textes qui m’indignaient, l’impuissance face à cette obligation, le fait de sentir que j’améliorais des textes qui seraient signés par d’autres, tout cela me donnait la nausée ». Comment ne pas penser au premier conte de Mirbeau, « Un raté » ? 10 Interview par Diogo Chiuso, 2003 : http://br.geocities.com/sitecristaldo/entrevistaexpressionista.htm.
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les asiles de fous, obligeant en principe jusqu’aux penseurs chrétiens à croire, par exemple, que le pain et le vin consacrés par un prêtre sont réellement, et non symboliquement, de la chair et du sang, ce qui transformerait du même coup les fidèles en « cannibales et hématophages11 »... Comme Mirbeau enfin, il voit dans la littérature « une expression de la révolte », dans le livre la condition d’une véritable culture et dans la contestation de son époque le seul moyen, pour un écrivain, de ne pas produire un vulgaire « divertissement » anesthésiant et de ne pas être condamné au « formol » académique en usage dans les l’universités ; et, à l’instar de notre imprécateur, il se donne pour mission de combattre ce qu’il appelle « la corruption littéraire et universitaire12 ». Quand il écrit son autobiographique roman d’exil, Ponche Verde, Janer Cristaldo tourne la page de ses errances d’exilé volontaire et, de retour au pays natal après avoir beaucoup voyagé à travers l’Europe de l’ouest et de l’est et séjourné en Suède et en France, il sent le besoin de faire le point sur cette dizaine d’années de formation, où il a frotté sa cervelle à celle d’Européens baignant dans une autre culture. Mais, pour nous relater quelques épisodes, symptomatiques et discontinus, de ces pérégrinations, il adopte un système narratif original en inversant la trame chronologique : le roman commence par le chapitre X, où le personnage central retrouve le Chalé, café bien connu de Porto Alegre, et s’achève par le chapitre 0 où, encore adolescent, le jeune gaucho vit dans l’estancia paternelle de Ponche Verde13. Cette construction implique du lecteur une participation active, en l’obligeant à faire un effort particulier pour reconstituer des événements ou identifier des personnages surgis de nulle part qui ne lui seront exposés ou présentés que plus tard. Quand la boucle sera bouclée, il apparaîtra – et il est loisible d’y voir une conclusion de ce Bildungsroman à rebours – que « la patrie, c’est la croix dont nous nous chargeons en la fuyant », mais que c’est aussi « ce qui nous manque quand nous sommes loin d’elle ». Un intellectuel critique et cosmopolite n’est vraiment à sa place nulle part, dans un univers où « la douleur de vivre » est partout, mais où chacun, suivant sa culture, s’acharne néanmoins à donner un sens à sa vie au prix de multiples illusions, alors que, comme le découvre le héros, elle n’en a aucun et qu’il n’existe, sur la Terre, pas plus de Dieu que de paradis : « Si Dieu n’existait pas, il était logique qu’il n’existât pas non plus de paradis14. » Le personnage principal du roman, qui est né lui aussi en 1947, qui est lui aussi journaliste et traducteur, mais en free lance, et qui constitue visiblement le double du romancier, est paradoxalement prénommé Cristiano. Ironie du sort, car personne n’est moins “chrétien” que lui : fondamentalement en rupture avec une religion « obscurantiste », qui « inocule le sentiment de culpabilité » dans l’esprit d’enfants innocents, ce sacrilège lui
Ibidem. Ibidem. 13 Ponche Verde, où le héros a passé son enfance de fils de gaucho, est le nom d’une bourgade du Rio Grande do Sul, où a été signé, en février 1845, le traité de paix qui a mis fin à la guerre des Farrapos [“loques”, en portugais], qui a duré dix ans, et à la sécession de la République du Rio Grande do Sul, proclamée le 20 septembre 1835. Il s’agissait d’un mouvement de révolte des gauchos contre l’Empire brésilien, dont l’inspiration était à la fois républicaine et libérale-libertaire. 14 Le seul dieu raisonnablement concevable serait un dieu « cruel et génocidaire », ou un dieu « devenu fou », ce qui serait du moins conforme à la folie du chaos universel et de la loi du meurtre : « L’hypothèse d’un dieu devenu fou », c’est précisément ainsi que s’intitule le premier chapitre de la thèse de Janer Cristaldo sur Camus et Sábato (p. 12).
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attribue généreusement toute « la misère du monde » et se plaît à la tourner en dérision15. Aussi enrage-t-il contre « ce nom de merde, qui lui pèse plus qu’une lèpre ! » Fuyant sa patrie, qui n’est pas seulement « synonyme de charme et d’exotisme », comme beaucoup le croient en Europe, ni même de dictature militaire, mais qui est aussi le pays « de la samba et de la misère, de l’indigence intellectuelle et de la corruption », fuyant également son inconfortable condition de journaliste, il part à la recherche d’un pays « où l’homme souffre des problèmes de la condition humaine et non de ceux de la condition animale ». Mais, au cours de ses périples et de ses contacts avec des hommes et des femmes de toutes origines, où « l’être latino-américain » se confronte, âprement quelquefois, à « l’être européen », sans qu’il y ait toujours compréhension réciproque, il se heurte souvent à l’ignorance, à l’indifférence ou à la bonne conscience d’intellectuels coupés de la réalité sud-américaine et qui se contentent parfois de « couper les cheveux en quatre » – en français dans le texte –, histoire de se donner de l’importance16. Et il se déprend notamment de « la France réelle », qui, à l’usage, se révèle bien différente des « nobles idéaux » dont elle se targue17. Après moultes déceptions – et quelques rares satisfactions d’un tout autre ordre... –, il finit par décider de rentrer au pays. Non pas en avion, comme on s’y attendrait, mais, curieusement, en bateau. Peut-être, tout simplement, parce que le romancier souhaite lui faire rencontrer une nouvelle Clara, qui l’introduise dans un nouveau jardin de tortures, afin de parachever sa douloureuse initiation... Car c’est précisément avant de s’embarquer à bord de l’Eugenio, nouveau Saghalien, qu’il achète, dans une librairie de Lisbonne, une traduction portugaise du Jardin des supplices. C’est là que se situe, à la moitié du roman (au chapitre V), le passage que nous présentons plus loin. Bien que le romancier ne croie bien évidemment à aucun finalisme à l’œuvre dans l’univers, en l’absence de toute puissance divine qui puisse donner un sens aux événements (mais il va de soi que c’est lui qui tire les ficelles du destin), son personnage a l’impression que ce n’est pas totalement par hasard si c’est ce livre-là, et pas un autre, qu’il a choisi pour accompagner sa traversée18. Et de fait il va faire à bord une rencontre qui va lui permettre d’actualiser la vision terrifiante de Mirbeau, qui le fascine autant qu’elle le dégoûte et le révolte. Au cours de ce voyage de retour, tout comme le narrateur anonyme du Jardin par l’étrange Clara, il est attiré par une belle jeune femme argentine, « tombée du ciel », qui retourne dans son pays et dont la voix enchanteresse le séduit vivement quand elle chante sur le pont, où il aimerait bien l’accompagner et l’écouter en privé – peut-être en attendant davantage, au cas où son désir ne serait pas inhibé... Mais, pour son malheur, elle est croyante
Par exemple, « — Putain de Marie, Mère de Dieu, / Ayez pitié de nous ! » De la même manière, le sacrilège Mirbeau avait détourné un air célèbre du Faust de Gounod : « Bidet pur, bidet radieux, / Porte mon ambre, au fond des cieux... » (« César Franck et Monsieur Gounod », Le Journal, 27 décembre 1896 ; Chroniques musicales, Séguier-Archimbaud, 2001, p. 179). 16 Un chapitre particulièrement important à cet égard est situé à Paris, le jour des obsèques de Jean-Paul Sartre. 17 Par exemple : « Il y avait une distance profonde entre la mythique France défenseuse des plus nobles idéaux et la France réelle, avide et prête à défendre par la guerre les besoins les plus vils. » Dans Le Jardin des supplices, Mirbeau faisait déjà dire à Clara : « L’Europe et sa civilisation hypocrite, c’est le mensonge » (Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, t. II, p. 234). 18 Dans Le Jardin des supplices, Clara déclarait au narrateur : « Croyez-vous donc que c’est par hasard que vous m’avez rencontrée ? » (Œuvre romanesque, t. II, p. 233).
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et bonne catholique, elle pratique l’Évangile, ce qui ne la prédispose pas vraiment à faire d’adultères galipettes, et, par-dessus le marché, elle s’appelle Cristina : « Toujours ce nom maudit ! » Qui pis est, elle est mariée à un de ces militaires « gorilles » sans état d’âme, qui, depuis des années, soumettent le continent sud-américain à leurs bottes, à coups de pronunciamentos et à grand renfort de tortures sophistiquées autant que barbares, comme le meilleur ami de Cristiano, João Geraldo, en a fait la douloureuse expérience dans une « cellule immonde », alors qu’il s’apprêtait à franchir tranquillement la frontière uruguayenne pour se mettre à l’abri. Ce gigantesque, obèse et typique Milicus latinoamericanensis, véritable « orang-outang » du nom de Schneider19, « ne se distinguerait pas, culturellement, en dépit des millénaires écoulés, de son cousin, le Pitecanthropus erectus »... Imperméable à tout ce qui n’est pas ce qu’il appelle pompeusement « la lutte pour la plus abstraite des idées », il se permet de faire la leçon à son jeune compagnon de rencontre comme à un enfant, ce qui donne lieu à quelques échanges cocasses, rapportés en espagnol 20. Quand Cristiano lui demande quelle est sa « fonction dans ce bordel » – il entend par là sa présence à bord –, il se méprend sur le sens de la question et répond, avec une franchise appréciée par son interlocuteur : « Je suis un militaire. Mon métier, c’est de tuer... Rapidement et avec élégance, si possible. » Aussitôt Cristiano reconnaît « la phrase » : « Elle était dans Mirbeau. Il avait passé le livre à Schneider, et le monstre avait aimé la phrase. » Et pour cause : il s’y retrouve totalement ! Pour lui, en effet, « l’armée est un moyen de mort. Quand elle se transforme en moyen de vie, c’est qu’elle est corrompue. Et quand l’armée est corrompue, la nation est pourrie. » Lorsque Cristiano lui demande s’il serait prêt à pointer ses canons sur une ville peuplée de deux millions de civils, il répond, en toute simplicité et en toute bonne conscience : « En tant que militaire, la désobéissance est un mot que je ne connais pas. Un ordre rapide, une mort impersonnelle et exécutée à distance, avec des victimes sans visage et sans nom, si possible mortes rapidement et avec élégance. » Cet « humour noir » involontaire, qui rappelle naturellement celui du jovial bourreau « patapouf » de Mirbeau, suscite l’éclat de rire de Cristiano, pourtant « mesuré dans la manifestation de ses états d’âme » : « Est-ce que cela ferait donc partie des programmes d’études des “plus purs des hommes” que de passer par-dessus la loi, de s’emparer, dans le calme de la nuit, de ceux qui pensent différemment et de les jeter dans des cellules immondes, de leur briser le moral, puis de leur piétiner le visage ou de leur balancer leurs souliers dans les couilles ? Qui était en plein délire ? Lui, en train de rêver qu’il avait entendu ces propos dans un cauchemar de mauvais goût ? Ou bien le monstre, dans un brusque mouvement d’humour noir ? Est-ce que cela ferait partie de l’entraînement du “plus pur des hommes” que de jeter des civils d’avions en plein vol dans la haute mer, sans éprouver la plus légère émotion face au désespoir de l’homme découvrant l’abîme devant lui ? »
Il existait, au Chili, au Paraguay et en Argentine, d’importantes colonies allemandes, les unes descendant de colons émigrés au cours du XIXe siècle, les autres constituées d’anciens nazis en fuite. Un général chilien se nommait Schneider et était commandant en chef des Armées lors de l'élection d’Allende en 1970 ; mais il était légaliste, et c’est pourquoi l’extrême droite l’a enlevé et assassiné le 25 octobre 1970. 20 On trouve également plusieurs passages en français, notamment des faits-divers de journaux (dont l’un se situe à Angers), et aussi quelques phrases en suédois. Le lecteur est donc contraint d’avoir quelques lumières de ces langues.
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Ce qui, chez Mirbeau, semblait n’être que le cauchemar d’un Juste, comme le sera celui de Kafka dans Le Procès, est devenu, trois quarts de siècle plus tard, une horrifique réalité quotidienne dans toute l’Amérique du Sud. Au-delà de la mise en lumière des plus noires prédispositions de l’impénétrable cœur humain, « vide et plein d’ordures », comme dit Pascal, tel que le narrateur anonyme en a la brutale révélation grâce à Clara, et Cristiano après lui grâce à cet apôtre de la mort qu’est le compagnon de la nouvelle Clara, Le Jardin des supplices en arrive aussi à laisser entrevoir la barbarie d’un monde moderne déshumanisé, où les machines de mort industrielles transformeront des continents entiers en de vastes charniers. Les pires horreurs du XXe siècle pourraient donc s’y lire en filigrane. À son tour, le Mexicain Jorge Veraza, dans son Histoire émotionnelle du vingtième siècle21, verra dans le roman de Mirbeau et dans « l’expérience extrême » qu’il y tente, une anticipation des monstruosités du siècle dernier, « la prémonition d’une époque guerrière et maudite », où triomphe l’impérialisme capitaliste, guerrier et génocidaire. Mais il y établira aussi un rapport avec « la violence émotionnelle » due à la misère sexuelle des relations interpersonnelles dans les sociétés capitalistes. Misère que, d’une certaine manière, Janer Cristaldo avait également illustrée dans Ponche Verde, mais sans y établir explicitement de rapport de cause à effet avec les dictatures « gorilles » et la pratique de la torture. Pierre MICHEL * * *

JANER CRISTALDO : PONCHE VERDE (1986) (chapitre V) Par un de ces hasards qui ne doivent rien au hasard, j’achetai chez un bouquiniste de la Baixa un livre que j’aurais pu tout aussi bien acheter dans n’importe quelle autre occasion, en dehors de celle-là : Le Jardin des supplices, de Mirbeau23. De ses pages écrites dans une langue superbe s’exhalait un parfum lugubre de fleurs pourries. Dans le fond, le livre était une ode à la vie24, mais le lecteur n’en avait la révélation qu’après une longue apologie de la mort, et, pour l’esprit malade de Cristiano, il se présentait comme un de ces médicaments qui n’éliminent pas seulement la douleur, mais aussi le patient. Curieusement, ce voyage qui s’achevait dans un jardin oriental de tortures commençait sur un bateau25.
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Jorge Veraza Urtuzuástegui, Para la historia emocional del siglo XX, Mexico, Editorial Itaca, 2003, pp. 39-54. 22 La Baixa de Lisbonne, ou Baixa Pombalina, désigne le quartier neuf construit par le marquis de Pombal au lendemain du tremblement de terre de 1755. Il existe aussi une Cidade Baixa, “Ville Basse”, à Porto Alegre : c’est un quartier central et branché, où l’on trouve beaucoup de bars et de librairies. 23 Deux traductions portugaises ont paru précisément à Lisbonne en 1972 : l’une de Terencio Figueira, aux éditions Arcadia, et l’autre de Marilia Caeiro, aux éditions Estampa. 24 C’est précisément ce que Zola écrit à Mirbeau le 1er juin 1899, après avoir lu Le Jardin des suplices : « Vous savez que je suis un passionné de la vie, et je me rencontre avec vous, qui vous dites un dévot de la mort. C’est la même chose, la vie est quand même au bout » (Correspondance d’Émile Zola, C.N.R.S. Éditions – Presses de l’Université de Montréal, t. IX, 1993, p. 487).. 25 Peut-être l’édition portugaise qu’il a achetée ne comporte-t-elle pas le Frontispice, mais nous n’avons pas vu la traduction de Figueira et ne pouvons donc vérifier cette hypothèse (celle de Caeiro est complète). Peutêtre, tout simplement, Cristiano, s’assimilant au narrateur du Jardin, ne s’intéresse-t-il à lui qu’au moment où

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« Arriver quelque part, c’est mourir », disait un des personnages26, et Cristiano, au fond, sans même oser en formuler la pensée, se laissait séduire par la réciproque27. D’un autre côté, certaines observations de Clara, le personnage féminin le plus sinistre qu’il eût jamais connu, finissaient par lui redonner un minimum d’estime de soi, pour lui-même et pour les sentiments qui le minaient : « Quand on est gai, c’est qu’on n’aime pas... L’amour est une chose grave, triste et profonde28... » Au milieu de rats pourris, de chiens noyés, de quartiers de cerfs et de chevaux, Clara, se promenant à travers un marché chinois, « humait la pourriture avec délices, comme un parfum29 ». L’amour et la mort, pour ce personnage qui ne pourrait exister que dans la réalité, puisqu'un cerveau humain, même très malade, le concevrait difficilement à partir du néant, l’amour et la mort, donc, étaient des synonymes, et la pourriture était l’éternelle résurrection de la vie30. Il y avait d’autres opinions de Clara que Cristiano lisait avec un clin d’œil complice : c’était dans la luxure que toutes les facultés cérébrales de l’homme se révélaient et s’aiguisaient. Cependant, depuis qu’il avait vu cette Argentine tombée du ciel, son sexe avait cessé ses exigences. Il s’effarait en lui-même de découvrir que son plus grand désir eût été de se promener avec elle sur le pont, de l’entendre chanter, de contempler de petits poissons volants. Clara se promenant tout excitée dans le jardin des tortures : « En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce que c’est que la beauté, on supplicie secrètement au fond des geôles, ou sur les places publiques, parmi d’ignobles foules avinées. Ici, c’est parmi les fleurs [...] que se dressent les instruments de torture et de mort, les pals, les gibets et les croix31. » Le tortionnaire expliquant son art à Clara : « L’art, milady, consiste à savoir tuer selon des rites de beauté dont nous autres Chinois connaissons seuls le secret divin... Savoir tuer ! Rien n’est plus rare, et tout est là. Savoir tuer ! C’est-à-dire travailler la chair humaine comme un sculpteur sa glaise ou son morceau d’ivoire... en tirer toute la somme, tous les prodiges de souffrance qu’elle recèle au fond de ses ténèbres et de ses mystères... Il y faut de la science, de la variété, de l’élégance, de l’invention... du génie, enfin32 ! » Et le bourreau-esthète de conclure que le snobisme occidental, avec ses cuirassés, ses canons à tir rapide et ses explosifs, rendait la mort collective, administrative, bureaucratique : « Toutes les saletés de votre progrès, enfin, détruisent peu à peu nos belles traditions du passé. » Le supplice du rat : un rat affamé qui était placé dans un pot pourvu d’un petit orifice, fixé contre les fesses d’un condamné ; avec une tige de fer rougie au feu, on effrayait le rat pour qu’il cherche une issue, et l’animal finissait par la trouver et s’ouvrait un passage avec ses griffes et ses dents.
commence sa croisière vers l’Orient. 26 Il s’agit du narrateur, au chapitre VIII de la première partie, « En mission », alors que le Saghalien est sur le point d’arriver à Ceylan (Œuvre romanesque, t. II, p. 231). 27 Ce serait faire croire que la mort a un sens et constitue un débouché, ce qu’il nie par ailleurs. 28 Chapitre VIII de la première partie (Œuvre romanesque, t. II, p. 237). 29 Chapitre II de la deuxième partie (Œuvre romanesque, t. II, p. 254). La traduction portugaise dit : « avec avidité, comme si c’était un parfum ». 30 Chapitre III de la deuxième partie (Œuvre romanesque, t. II, p. 258). Il s’agit bien d’une citation fidèlement traduite en portugais, mais Janer Cristaldo ne la met pas entre guillemets. 31 Chapitre V de la deuxième partie (Œuvre romanesque, t. II, p. 276). 32 Chapitre V de la deuxième partie (Œuvre romanesque, t. II, p. 289).

Clara tout excitée par le récit du bourreau. Le supplice de la cloche : au milieu d’un jardin paradisiaque, parsemé de paons, de faisans et de coqs de Malaisie, une cloche immense sous laquelle était attaché un homme, jusqu’à ce qu’il meure de ses vibrations. Clara lumineuse. D’où Mirbeau l’avait-il tirée, de quel enfer pas encore conçu par l’esprit humain, d’où était sorti ce récit infâme ? – se demandait Cristiano. Et les miasmes de ce poème noir envahissaient son esprit qu’asphyxiait déjà une volonté de vivre raréfiée. [...] (Traduction de Pierre Michel)

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