La Russie, l'Ukraine et l'ex-empire en héritage

2 avril 2007. Crimée. Le 27 mars 1854 commence la guerre de Crimée. L’armée
française n’est absolument pas prête ; il faut improviser. Une triple épidémie met en péril
l’expédition dès le deuxième semestre de 1854 : choléra, typhus et scorbut. L’été
continental se caractérise par ses chaleurs lourdes et ses précipitations orageuses. La
médiocrité (en qualité et en quantité) de la nourriture, les eaux stagnantes et la
promiscuité entre hommes et bêtes éclaircissent les rangs. Le choléra provient
apparemment de Marseille, et aurait voyagé en même temps que les troupes embarquées
sur les paquebots des messageries impériales (le général de Saint-Arnaud en meurt en
octobre, remplacé par Canrobert).
Pêchant par optimisme, les autorités militaires tablent sur un dénouement rapide… Qui
n’advient pas. Les blessés, en particulier par les boulets creux de l’artillerie russe,
nécessitent dès le départ une prise en charge non prévue.
"Il n'y eut pratiquement pas d'organisation de ces transports tout au moins
jusqu'en janvier 1855 où 4 frégates furent équipées en navires hôpitaux et un
marché fut conclu entre le Ministère de la guerre et la Compagnie des
Messageries maritimes pour transporter les blessés et malades de Constantinople
à Marseille. " (POIRIER)
La guerre se déroule en trois phases, dont l’étalement empêche tout effet de surprise. (I)
Pendant près de six mois (jusqu’en sept.), les 50 000 coalisés contre les Russes (7.000
Turcs et 43.000 Franco – Anglais) débarquent dans la baie d’Eupatoria ; à peu de
distance, le port de Sébastopol est la seule base navale russe de la mer Noire. 20
septembre, bataille de l’Alma. (II) S’ensuit le siège en lui-même (sept. 54 – mars 55),
alors que commence l’automne (vêtements inappropriés). Les renforts parmi lesquels les
Piémontais, comblent seulement les trous, alors que les Russes renforcent leur position.
En avril, le général Pélissier prend le commandement.
(III) L’assaut final implique la prise de tranchées, de la forteresse dite du Mamelon Vert
(6-7 juin), et enfin du fort de Malakoff. Bilan : 340 jours de siège, 95.000 Français,
20.000 Anglais, 2.000 Piémontais et 110.000 Russes tués. [source]. Au cœur de l’hiver
ukrainien, l’intendance et les vêtements ne suivent pas. Un quart de siècle plus tôt, en
1830 à Alger, il avait pourtant fallu assurer
"le transport de 35 000 hommes, 4 000 chevaux, 70 000 tonnes de matériel, grâce
à une flotte de 103 navires de guerre, appuyés par 572 petits bâtiments du
commerce. " La guerre de Crimée qui s’étend jusqu’au 9 septembre 1856 a
nécessité près de dix fois plus de moyens : "309 000 hommes, 42 000 chevaux,
598 000 tonnes de matériel, des chiffres prodigieux pour l’époque. " [ZANCO
(Jean-Philippe) : Une flotte de navires-écuries au 19ème siècle : le transport des
chevaux par mer / Revue Historique des Armées / n°214 / 1999 / p.45.]
Concernant la question cruciale des chevaux, le sentiment d’impréparation prédomine.
Le général d’Allonville écrit :
"il n’y a pas d’analogie entre les traversées sur la côte d’Afrique où les chevaux

sont exposés à l’air sur le pont pendant trois jours au plus, et ce qui se passe ici.
Après une longue navigation (quelques unes ont duré 40 jours), les chevaux
arrivent dans des conditions de faiblesse et de prostration excessives." (Id.)
Certes, le gouvernement lance par la suite un programme naval voté en 1857 : 17 sur 75
bateaux prévus sont des navires–écuries à hélice, capables de transporter chacun un peu
plus de 200 chevaux et mulets. Il faut prendre en compte le mode de propulsion,
l’augmentation des calibres de l’artillerie de marine (donc des blindages), trancher entre
navires de guerre et navires de transport.
Au-delà des questions de réglementation (sur les quantités de foins, l’hygiène, les soins
vétérinaires, ou la sécurité du bord), des débats sur la meilleure façon d’embarquer et
débarquer des centaines d’animaux, la question principale me semble être la dimension
donnée aux stalles. Ce qui pouvait convenir pour des chevaux arabes (65 cm) pour
l’expédition d’Algérie, paraît inconcevable pour les chevaux de trait utilisés par la
cavalerie lourde et pour le transport. Mais plus on améliore les dimensions des stalles,
plus il faut de navires. En dépit des les précautions prises, les accidents ont continué. Lors
de l’expédition du Mexique, une tempête dans le golfe du même nom en octobre 1862
provoque la mort de plus de 100 chevaux à bord du Jura.
Avec la guerre de 1870, puis la réduction (dans un premier temps) et la réorientation
(dans un second temps) des budgets militaires, les navires – écuries disparaissent ; on
désarme le dernier en 1878. Ce n’est pas la complication technique qui a eu raison du
projet. Au total, les navires–écuries n’ont servi qu’une vingtaine d’années,
essentiellement au cours de la deuxième moitié du Second Empire. Les corps
expéditionnaires de la IIIème République s’en passent ensuite. Ils témoignent de la
réticence des marins à accepter les opérations combinées, à concevoir puis à mettre en
œuvre des unités navales subordonnées à l’action terrestre. C’est toujours vrai au début
du XXIème siècle.
*
10 mai 2007. Crimée. Il y a une dizaine de jours, au cours d’un développement sur le
devenir de l’ancien empire russe et la question des marges européennes, j’abordai
incidemment la situation de la Crimée. Dans cette presqu’île ravagée en 1941 puis en
1944 par les combats entre Allemands et Soviétiques, un drame se noue cette année-là
avec la déportation des populations tatares de Crimée vers l’Asie centrale. A Moscou,
Staline ne s’embarrasse pas de scrupules et ordonne la redistribution des terres et biens
confisqués. Les heureux bénéficiaires proviennent d’autres régions d’URSS, dont bon
nombre de Russes, comme une nouvelle colonisation à peine déguisée.
On peut dès lors légitimement s’interroger sur les niveaux de participation à un crime
d'Etat : combien parmi les immigrants de Crimée subissaient eux-mêmes une spoliation
dans leurs régions originelles ? Combien de colons forcés ne connaissaient pas
l’existence de la Crimée avant de s’y installer, et ne choisirent à aucun moment leur
destination d’arrivée ? Leurs enfants et leurs petits-enfants portent-ils une part de
responsabilité, et jusqu'à quel point ? Ces questions méritent que l’on s’y arrête, car elles
indiquent le degré de difficulté qu'impose toute forme de réparation…
La difficile cohabitation entre communautés dans cette presqu’île grande comme la
région Auvergne (26.000 km²) s'inscrivait à peine dans un temps long, qu'au début des

années 1990 l'orage éclata : l'effondrement de l'URSS. En plus de quarante-cinq ans, deux
générations s’étaient succédé ; les adultes de 1944 étaient devenus grands-parents. La
nomenklatura moscovite vivait à la belle saison sur la riviera de Crimée, à Yalta, Livadia
ou Artek ; arrogante comme à l’époque des tsars. Or, en 1991, on proclame à Kiev
l’indépendance de l’Ukraine, d’une Ukraine définie territorialement par les autorités
soviétiques officiellement honnies. Avec des frontières datant de Staline, l’Ukraine
nouvelle incorpore de facto des centaines de milliers d’ex – Soviétiques brusquement
étrangers, russophones et ne parlant pas l’ukrainien. Et la Crimée.
L’Ukraine indépendante à peine instituée, le gouvernement de Kiev bataille avec celui de
Moscou sur des questions de souveraineté, sur les ports de la mer Noire, sur la flotte de
guerre, mais également sur la Crimée : Khrouchtchev l’avait en effet rattachée à
l’Ukraine en 1954. L’un des bourreaux de l’Ukraine dans les années 1930, à l’époque de
la dékoulakisation et de la Grande Famine, devient subitement la référence historique
pour une réclamation concernant la Crimée. Mais les autorités ukrainiennes ne s’arrêtent
pas là. Par machiavélisme – rééquilibrer la population russophone de Crimée – ou simple
désir de réparer des torts historiques (commis par d’autres), elles font savoir aux
populations tatares déportées près d’un demi-siècle plus tôt, ainsi qu’à leurs descendants,
que personne ne s’oppose plus à leur retour en Crimée.
Rien n’empêche leur rapatriement, en dehors de quelques broutilles ; il n'y a pas de place
pour eux ! Mais que leur promet-on exactement ? Beaucoup décident en tout cas de tenter
leur chance. Leur proportion dans la population totale de la presqu’île – tombée à 0,1 %
en 1979 – dépasserait 12 % en 2007 ; contre un peu moins des deux tiers de russophones
(58,5 %). Alors que les problèmes d’hier restent en suspens, d’autres viennent par
conséquent se surajouter aux précédents. Pendant ce temps, les sujets de tensions ne
manquent pas entre la Russie et l’Occident [voir la question estonienne la semaine
dernière].
On lira avec attention la tonalité de cette présentation apparemment distanciée d’un
journaliste ukrainien de l’histoire de la Crimée. Je cite Ostap Kryvdyk :
"Si Kiev est la ‘mère de toutes les villes russes’, alors le port de Sébastopol en est
le père. Sébastopol est pour les Russes ce que le Kosovo est pour les Serbes, la
borne – frontière du Sud russe, un élément symbolique clé de l’édification
nationale de la Russie. C’est bien là la tragédie de l’identité russe – que tant de
ses lieux fondateurs soient situés au-delà de ses propres frontières. La Russie
saura-t-elle faire preuve d’assez de sagesse et de force pour se retenir d’arracher
ses organes vitaux du corps de ses voisins ?
Car, si l’on suit cette logique, on pourrait également considérer que Livadia,
résidence des tsars, Mykolayiv (Nikolaïev), la cité des navires russes, Odessa, la
perle de la mer Noire et la porte méridionale de l’empire, Ekaterinoslav, la gloire
de Catherine, aujourd’hui Dniepopetrovsk, et enfin Kiev devraient toutes
appartenir à la Russie. " [Oukraïnska Pravda (Kiev) cité par Courrier
International n°860 / Du 26 avril au 2 mai 2007 / P.46].
Peu importent les assimilations du journaliste [voir aussi dans l'extrait suivant (Russes =
Serbes, Crimée = Tchétchénie)], sa fausse commisération et son usage du si suivi d’un
conditionnel rhétorique utilisé ici pour décrédibiliser chacune des affirmations. Les lieux

cités - et les faits historiques tus, comme la guerre de Crimée, durant laquelle des dizaines
de milliers de soldats du tsar meurent – jettent surtout le trouble sur la réalité d’une
originalité complète du trait ukrainien, tant les liens avec le monde russe abondent.
La tragédie et les mensonges de l’époque soviétique cèdent par conséquent la place à de
nouvelles et dangereuses manipulations. Si l’on peut maudire l’Union Soviétique, son
système totalitaire et pleurer sur les misères dont furent victimes les paysans ukrainiens
dans les années 1930 – n’est-ce pas légèrement anachronique ? – chacun devrait
percevoir les dangers d’une phraséologie raciste anti-russe ; au prétexte fallacieux qu’à
l’époque soviétique, les Russes auraient profité du système, tandis que les autres
nationalités en auraient seules souffert. Cette généralisation simplificatrice fausse la
perception de la réalité et prédispose à tous les abus. Ainsi Ostap Kryvdyk se permet-il de
justifier son hostilité aux Russes en Crimée :
"Sont-ils russes ? Pas nécessairement, car le creuset soviétique a fusionné toutes
les nations pour accoucher de l’Homo sovieticus, devenu synonyme de ‘Russe’
[C’est lui qui l’affirme tranquillement !] Aujourd’hui, c’est cette identité qui
prévaut en Crimée, fondée sur trois générations. Une identité qui n’est ni
nationale, ni culturelle, mais politique, et qui se caractérise essentiellement par
un mépris délibéré pour quiconque est différent, par la réécriture de l’histoire,
par l’arrogance et la tendance à brandir un passé de puissance et de supériorité,
par l’agressivité vis-à-vis de tout ce qui a trait aux questions ukrainienne,
tchétchène et tatare."
Il ne manque que la détestation des Russes apatrides salissant le sol pur de la Crimée
tartaro – ukrainienne. Entendra-t-on prôner une nouvelle déportation – celles des
populations russophones de Crimée – après celle des Tatares en 1944. Crimée… Sans
châtiments. (Pour l’instant).
*
29 juin 2009. Lettonie (en crise) Dans Le Monde daté du 27 juin, Cécile Prudhomme
pose la question suivante : L'Europe va-t-elle lâcher la Lettonie au bord de la faillite ? Je
ne vois pas d'entames plus alarmistes que celle-là. En peu de mots, elle indique que le
pays balte traverse une crise inédite. Les banques se retirent ou ne prêtent plus qu'à des
taux décourageants. Le lats, monnaie nationale de la Lettonie étant indexé sur l'euro, le
gouvernement ne dispose pas pour l'instant du recours de la dévaluation pour soulager les
habitants du poids d'une dette soudain écrasante. La situation sociale se dégrade, avec un
renvoi du premier ministre à la fin de l'hiver dernier et des émeutes à Riga.
Le premier chiffre communiqué par Cécile Prudhomme a de quoi glacer les plus sereins.
Une diminution de 18 % de la richesse nationale au premier trimestre 2009 dépasse
l'entendement. Si la chute devait se maintenir au même rythme, ladite richesse nationale
diminuerait de 108 % en six trimestres : un an et demi pour attérir, ou s'écraser c'est
selon, au niveau zéro. Et pourtant souvenez-vous du chant des sirènes ! La Lettonie
attirait les investisseurs venus du reste de l'Europe, le gouvernement ayant restreint la
fiscalité. La main d'œuvre lettone était compétitive. Les Suédois, les Allemands, les
Danois, les Russes et les Norvégiens se déplaçaient pour le bois, les textiles et la
mécanique. Mais plus encore, ils achetaient des biens immobiliers ou plaçaient leurs
économies dans les banques locales. [Newseuropean-magazine]. Le chômage restait élevé

(un actif sur six environ en 2009) et l'inflation rognait l'essentiel de la croissance, mais
l'insouciance régnait, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Les Lettons éviteront-ils l'enfer, à qui l'on avait prédit le paradis ? Devenir un pays
pauvre comme Haïti, c'est un peu cumuler tous les handicaps. Imaginons le cauchemar,
en gageant que le pire ne se produira pas. L'Etat disparaît, les fonctionnaires cessant
d'être rémunérés ou vivant d'expédients. Les infrastructures se dégradent à proximité du
cercle polaire, faute d'être entretenues et les services sociaux arrêtent de fonctionner. Les
riches se réfugient dans des quartiers protégés par des hauts murs, des vigiles et des
chiens hargneux. Les diplômés et les futés s'exilent pour travailler dans des pays plus
sûrs. Pour la majorité de la population, le risque de mortalité augmente... La guerre de
chacun contre tous menace.
Emphase littéraire ? Le 22 juin, Olivier Truc livre ses propres impressions (En Lettonie,
les protestations contre les mesures d'austérité se multiplient). Des milliers de personnes
manifestaient dans les rues de la capitale contre l'annonce d'une diminution du
remboursement des soins par l'Etat, d'une coupe dans les retraites (- 10 %), et de la
division par deux du salaire des enseignants. A la place d'une dévaluation en bonne et due
forme, le gouvernement a donc choisi de réduire fortement les dépenses publiques. Fort
de ce constat, je ne peux évidemment que souhaiter la solidarité de l'Union au profit de ce
petit pays si blessé par l'histoire récente.
Marguerite Yourcenar décrit dans son roman Le coup de grâce l'atmosphère qui régnait
en 1919 en Lettonie lors de l'effondrement du Reich allemand et de la guerre civile russe.
Entre 1940 et 1945, trois armées ennemies envahissent le pays : deux fois les Soviétiques
et une fois les Allemands. Après la victoire du 8 mai à Berlin, les pays baltes ne
recouvrent pas leur liberté, cédés en pâture à Moscou. Les Lettons méritent le soutien des
autres Européens. Mais qui paiera ? Cécile Prudhomme a bien son idée. Elle a désigné
le(s) coupable(s), les grandes banques qui ont profité et les spéculateurs. Les Lettons ont
plus la cote que les Islandais, apparemment (Histoire drôle islandaise). On range donc les
premiers dans la catégorie des victimes et les seconds dans celle des coupables, les uns
avides de consommation, les autres surconsommateurs. En réalité, les situations se
ressemblent assez, même si les Islandais n'ont pas connu le totalitarisme soviétique.
"Atis Slakteris, le ministre des finances, explique les problèmes de son pays à la
lumière de la situation bancale du marché mondial et place le fondement des
problèmes de la Lettonie dans la crise financière mondiale. Mais l’opposition, les
intellectuels et les associations imaginent des causes extérieures. Ils reprochent
au gouvernement son ignorance des problèmes réels du pays. Une des causes les
plus importantes réside dans l’inflation. Elle a pris des proportions énormes
durant les années du miracle économique, et surtout avant 2001. Et l’entrée de la
Lettonie dans l’UE a apporté un élan puissant. [...] Le fonds monétaire
international (FMI), les représentants de l’Union Européenne et des pays
scandinaves ont travaillé à l’automne à un plan commun pour sauver la Lettonie
de banqueroute. Avec 7,5 milliards d’euros d’aide, les liquidités de l’Etat et du
secteur de la finance devraient être sauvées. " [Cafébabel]
Il y a un pas facile à franchir... Celui de considérer qu'il s'agit d'un problème surtout
letton. En 2002, 58 % des habitants du pays se déclaraient Lettons. Les Européens ont
intégré des portions entières de l'ex - URSS sans remise en cause (difficile...) ni réflexion

préalable. La présence de minorités slaves, essentiellement des Russes et des Ukrainiens,
résulte de la politique des nationalités menée par le régime communiste : déplacer les
uns pour affaiblir les autres. La crise économique ne peut qu'attiser les tiraillements entre
populations d'origine et de religions différentes. Les relations entre la Lettonie et la
Russie fluctuent selon la volonté d'appaisement ou de confrontation de Riga.
Le gouvernement letton s'est à plusieurs reprises risqué à mécontenter la minorité
russophone, en liant citoyenneté et pratique de la langue vernaculaire [Université de
Laval]. Plusieurs dossiers soulèvent l'inquiétude... Deux au moins enveniment d'ores et
déjà les relations entre la Russie et l'Union Européenne. Riga a par exemple exigé le
respect de l'accord de paix letton-soviétique du 11 août 1920, sans prise en compte des
décisions de 1945 entre Alliés. Il stipulait que le district d'Abrene, autour de Pytalovo (à
l'est du pays), une ville aujourd'hui au-delà de la frontière, était lettone.
"En 1938, dans le district d'Abrene, il y avait 55 % de Lettons, 41,7 % de Russes
et 3,3 % d'autres origines ethniques. En 1945, il y avait 12,5 % de Lettons, 85,5
% de Russes et 2 % d'autres origines ethniques.' [Anderson Edgars - Latvijas
Vèsture]
En 2005, le Parlement a même provoqué un incident diplomatique en votant une
résolution officialisant cinq décennies d'occupation étrangère. Moscou a considéré qu'elle
ouvrait la porte à une demande d'excuses, voire de réparations.
Le plus grand fleuve balte, la Dvina se jette enfin dans la baie de Riga. Le fleuve prend
sa source en Russie, dans la région de Moscou. Cette particularité a autrefois fait la
fortune du port letton. Le tracé de frontière a depuis 1991 mis un terme à cet âge d'or.
Moscou ne se prive pas de moduler l'ouverture des échanges transfrontaliers, et joue la
carte du fort au faible dans la gestion du bassin-versant de la Dvina. La Lettonie, comme
les autres pays du monde en aval des grands fleuves terrestres dépend du pays situé en
amont. Aujourd'hui comme hier, l'Union semble désarmée dans le rapport de force qui
risque de s'engager à nouveau...
*
5 mai 2010. Saint-Pétersbourg (ou Léningrad ?) Le fait divers remonte au début de
l'année 2009. A Saint-Pétersbourg, le procureur en a divulgué les lignes principales. Une
adolescente aurait été tuée et son corps en partie mangé par deux hommes. Karina
Barduchyan, 16 ans, a disparu après la fin des cours, le lundi 19 janvier. Elle aurait été
assassinée et dépecée dans la soirée qui a suivi. On a par la suite retrouvé plusieurs
morceaux dans des sacs en plastique dispersés à différents endroits de la ville. Deux
jeunes de 19 ans, soupçonnés d'avoir participé à ce meurtre sordide ont été interpelés.
Karina connaissait les suspects : Youri Mozhnov, fleuriste, et Maxim Golovastkikh,
apprenti boucher et par ailleurs ancien malade psychiatrique. Elle les a suivis dans un
appartement. Ils l'ont noyée dans la baignoire. Selon le porte-parole du procureur Sergueï
Kapitonov, 'les suspects ont reconnu avoir ingéré des parties du corps de la jeune fille,
parce qu'ils avaient faim.' Ils ont ajouté avoir fait revenir la chair avec des pommes de
terre. Ils ont ensuite jeté les restes du corps. Les enquêteurs privilégient la thèse d'une
dispute qui aurait dégénéré entre la victime et Maxim Gololovatskikh. Ils ont détecté des
traces de sang derrière les tuyaux et sous les lattes du plancher [source].
Dans le quotidien suisse 20minutes, on apprend que le procès s'est tenu en avril. Un

quatrième larron a fait une déposition déterminante. Elle était colocataire de
l'appartement. Ekaterina Zinovyeva prétend que la victime et les deux accusés sortaient
d'une fête gothique (sic) le soir du meurtre. Selon elle, la défunte était amoureuse du
garçon boucher, et avait donc quelques raisons de coucher sur place ce soir-là.
"Maxim et Karina sont allés dans la salle de bains et je suis partie me coucher.
J’étais fatiguée, mais j’ai entendu des éclaboussures d’eau et du bruit. Cela ne
m’a pas vraiment inquiétée. Je me suis réveillée un peu plus tard et j’ai décidé
d’aller voir ce qui se passait".
Ekaterina Zinovyeva ajoute avoir dîné le lendemain soir dans l'appartement, en
compagnie des deux accusés. Il y avait au menu, des pommes de terre, et de la viande. Le
journal suisse précise en outre que les meurtriers ont reconnu leur crime, en expliquant
qu'ils étaient à l'heure des faits « ivres et affamés ».
Qu'aurait dit Montaigne de ces cannibales du lundi soir ? Ceux qu'il a jadis défendu
vivaient de l'autre côté de l'Atlantique. Il a décrêté qu'ils portaient à tort le surnom de
barbares. Montaigne ne s'intéressait pas à la réalité géographique et humaine des
populations précolombiennes : il n'en avait qu'une connaissance rapportée, forcément
biaisée. En revanche, ses oreilles étaient saturées des récits de combats sans merci que se
livrèrent en son temps catholiques et protestants. Nous sommes les barbares, suggérait-il,
nous qui buvons trop, violentons nos femmes et ne respectons pas les lois de la guerre.
Parce que ces mauvaises actions caractérisent les Européens et non les Indiens
d'Amérique qualifiés par lui de sobres, d'aimants et de nobles, Montaigne inverse
l'échelle des valeurs habituelles. Et le cannibalisme devient anecdotique à ses yeux, car
les barbares se contentent de manger le corps des vaincus une fois morts. Nos deux
gothiques ne peuvent arguer des mêmes vertus.
Les versions anglaises et suisse du fait divers ne se recoupent pas complètement. L'idée
d'une responsabilité d'un tiers absent me taraude, d'un gourou poussant ses adeptes à
passer à l'action. J'en suis réduit à des extrapolations. Comme dans le film le père Noël
est une ordure, l'appartement a accueilli le huis-clos, même si la baignoire n'a pas servi de
la même façon. Dans le film aussi, on découpe un cadavre. Mais on ne le mange pas.
Enfin, les pommes de terre donnent une touche finale, un peu décalée. Cette histoire
n'intervient cependant pas à n'importe quel endroit.
Leningrad vit sous Saint-Pétersbourg. Le lieu du forfait horrible fait immanquablement
penser aux appartements communautaires dans lesquels la salle de bain et la cuisine
étaient des pièces communes, avant l'éclatement de l'URSS. En 2010, la police cherche
des indices. Il y a encore quelques décennies, une présomption suffisait pour procéder à
une arrestation, c'est-à-dire à une condamnation.
"Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de
sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle
barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous
n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions
et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite
police, parfait et accompli usage de toutes choses." [Les Essais]
Je détourne la pensée de Montaigne. Youri Mozhnov et Maxim Golovastkikh ne prouvent
bien sûr pas la barbarie d'un peuple. Ils rappellent en revanche un épisode atroce de la

Seconde Guerre mondiale. Leningrad a survécu à un siège de près de 900 jours, du début
du mois de septembre 1941 à la fin du mois de janvier 1944. [cartes].
Durant le siège de la ville par les armées du Reich et de ses alliés, un million de civils
sont morts du froid et de la faim [video]. Le haut-commandement allemand a renoncé à
investir la ville de peur de perdre des divisions dans des combats de rues. Il a choisi
d'affamer les habitants. Staline a lui ordonné de résister coûte que coûte, bien que l'Armée
Rouge ne disposât pas des moyens logistiques pour approvisionner correctement
Leningrad. Privés de tout, certains habitants sont allés jusqu'à se nourrir de chair
humaine. [source (s) (s)] Le tabou a longtemps facilité le travail de propagande, qui pour
chanter la guerre patriotique a occulté une des pires horreurs de la guerre : The legacy of
the Siege of Leningrad, 1941-1995: myth, memories, and monuments [Lisa A.
Kirschenbaum / voir aussi ce document dont on ignore malheureusement l'origine]
Andreï Makine dans son dernier roman La vie d'un homme inconnu retrace habilement
l'histoire du siège de Leningrad, faisant une rapide allusion à l'anthopophagie de certains
habitants affolés par la faim. Grâce à un récit emboîté, il amène son lecteur à confondre
les époques et à abolir les barrières temporelles. Leningrad revit un peu dans la ville
actuelle, la plus occidentale des villes russes. Peut-être est-ce justement la leçon à retenir
de la mort de Karina Barduchyan. Ses deux tortionnaires disent avoir agi sous le coup de
la faim. Se moquent-ils des souffrances terribles de leurs aînés, en plus du reste ? Makine
plaide pour une théorie de l'oubli forcené des habitants de Saint-Pétersbourg. L'histoire
commence justement au moment des fêtes du tricentenaire de la fondation de la ville par
Pierre le Grand.
Le personnage principal a sur un coup de tête décidé de renouer des liens avec une
ancienne amoureuse. Il l'imaginait transformée en babouchka. Qu'elle n'est pas sa surprise
lorsque la porte s'ouvre. Elle est au contraire devenue une femme d'affaire au look très
étudié, toujours mince et jeune.
"Le constat est tellement déconcertant que plus rien ne l'étonne. Ni la longueur
du couloir, ni toutes ces pièces qui se succèdent (un appartement
communautaire ?), ni même cette invitation de Iana : 'Viens je vais te montrer le
jacuzzi...' Ils arrivent dans une salle de bains très vaste dont la moitié est occupée
par une baignoire ovale. Deux plombiers s'affairent autour de ce monstre rose.
'Faites attention à la dorure, hein !' les interpelle Iana, à la fois sévère et
blagueuse. Les hommes répondent par un rassurant grognement."
En visitant les autres pièces, le personnage tombe sur un vieil homme couché dans un lit.
Ce dernier a autrefois défendu héroïquement la ville pendant le siège, d'abord comme
chanteur puis comme artilleur. Cela ne l'a pas protégé par la suite, puisqu'il a été déporté
à l'issue de la guerre (allusion à Soljenytsine). Lui et tant d'autres ont été broyés, presque
avalés par le système soviétique. Il est finalement revenu à Saint-Pétersbourg dans cet
appartement communautaire dans lequel le personnage fait sa connaissance. Iana,
représentante de la nouvelle Russie veut s'en débarrasser. A la fin, le vieillard encombrant
disparaît donc lui aussi, mais pour aller terminer ses jours dans une maison de retraite.
Pendant ce temps, ceux qui ont pris sa place fêtent son départ dans une ambiance plus
proche de New York, Paris ou Londres que de Moscou. Makine a bien décrit une scène
de cannibalisme. La ville de Saint-Pétersbourg en est la victime...

*
23 février 2013. Bicentenaire de la retraite de Russie. La campagne militaire évoquée
cumule les défauts de conception. Elle est organisée à des centaines de kilomètres de ses
bases, ce qui implique un étirement des lignes d'approvisionnement. Les deux tiers des
effectifs, 600.000 hommes au départ, sont constitués de divisions étrangères (Polonais,
Rhénans, etc.). Celles-ci ne sont pas rompues aux déplacements de l'armée française
formalisés lors de la campagne de 1805 : équipement minimum et haltes réduites.
La Grande Armée parcourt une région essentiellement rurale (trois étapes 'urbaines'
correspondent à des villes importantes, Wilno, Vitebsk et Smolensk) dont les formes
naturelles sont dominées par une forêt de résineux qui facilite le harcèlement et
l'embuscade. Les paysans russes vivent d'une polyculture organisée autour d'une activité
principale, l'élevage : que les troupeaux soient dispersés et il ne reste plus grand chose
pour nourrir des dizaines de milliers de soldats.
La Grande Armée suit un trajet septentrional, qui contourne les principales régions
céréalières (Ukraine). Son itinéraire est coupé de plusieurs cours d'eaux larges aux rives
marécageuses, à commencer par le fleuve Niemen ; même si l'objectif perceptible a
manifestement été de suivre la ligne de séparation des eaux entre le bassin fluvial de la
Dina (qui se jette dans le golfe de Riga, c'est-à-dire la Baltique) et celui du Dniepr (qui se
jette dans la mer Noire).
Les deux critiques principales portent toutefois sur la date de départ, manifestement trop
tardive (fin juin 1812), et sur la destination. Pourquoi Napoléon choisit-il de rallier
Moscou, alors que ce n'est plus la capitale des tsars : la ville est d'ailleurs brûlée sans trop
de dommages pour l'Etat russe, juste avant l'entrée des Français ? Saint-Pétersbourg est
plus rapide à atteindre, plus facile à ravitailler par voie maritime, et surtout plus apte à
coller au projet géopolitique ; Napoléon enrage de voir la Russie commercer avec
l'Angleterre. Atteindre l'interface entre la Russie continentale et la Baltique aurait permis
de renforcer le Blocus...
En s'arrêtant en Espagne au lieu de conquérir le Portugal, l'armée napoléonienne peut
toujours espérer contrôler la péninsule - on sait ce qu'il est advenu - ; dans un pays
continent, qui peut croire faire céder le tsar, même à l'issue d'une victoire décisive ? On
voit en tout cas clairement que la déroute de la Grande Armée ne s'explique pas à cause
d'un facteur accidentel (le froid ou les poux), mais bien par la combinaison de facteurs
prévisibles. Il est donc vain de reconstituer les événements en gommant l'un ou l'autre de
ces accidents. Avec des si, on gagne une campagne militaire !
Un compte-rendu tombe à point nommé pour montrer à quel point les historiens
bousculent aujourd'hui les récits épiques. Il s'agit d'une conférence donnée le 19 octobre
dernier (2012) aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois. L'intervention s'intitulait La
campagne de Russie corrigée par de nouvelles sources, et avait pour intervenants MariePierre Rey et Dominic Lieven. On doit à la première L'effroyable tragédie (dont le soustitre est Une autre histoire de la campagne de Russie) qui dit tout d'une campagne qui tue
ou disperse 95 % des effectifs de départ, et au second La Russie contre Napoléon.
Marie-Pierre Rey a donné ici une interview qui permet de se faire une idée de son travail,
cette fois sans intermédiaire. Elle explique avoir commencé à étudier le tsar Alexandre
1er, qu'elle découvre très au fait de la situation géopolitique européenne en 1810, parce

qu'il bénéficie de renseignements immédiatement exploitables (espions, émigrés français,
etc.) : les élites civiles et militaires russes parlent la langue de Diderot... Par la suite, son
histoire de la campagne doit beaucoup à son souci de sortir des sentiers battus en laissant
de côté les sources des grands hommes déjà maintes fois exploitées : tant du côté français
que du côté russe. Seules (?) les petites sources font la grande histoire.
"J'ai donc cherché à écrire une histoire globale de la campagne de 1812 qui, en
s'appuyant sur des sources à la fois russes et françaises, s'intéresse aux aspects
humains et sociaux du conflit sans pour autant en négliger les aspects militaires.
[...] C'est en quelque sorte une histoire polyphonique de la campagne que j'ai
voulu écrire en m'appuyant sur les correspondances, les journaux intimes, les
mémoires, les chansons et les caricatures à notre disposition."
Marie-Pierre Rey fait malheureusement preuve de trop de modestie par la suite. C'est un
vrai pavé dans la mare qu'elle lance. Primo, le tsar et ses généraux ont pris dès le départ
pour hypothèse une invasion de la Grande Armée. Cela n'a l'air de rien, mais cela ruine
une idée pourtant largement partagée : celle de l'initiative stratégique française...
"... la stratégie russe de la retraite n'a pas été le fruit du hasard ou des
circonstances, mais que dès 1810-1811, elle a été pensée, conçue et débattue au
sein du ministère de la guerre et de l'Etat-major avant d'être adoptée par
Alexandre Ier. "
Secundo, les Russes partagent face aux envahisseurs un fort patriotisme. Celui-ci résulte
toutefois d'une campagne de préparation psychologique de plusieurs mois, en amont, en
particulier via l'Eglise orthodoxe. Du côté français, on a beau jeu de dénigrer
l'obscurantisme des Russes, mais la propagande est d'autant plus efficace qu'elle s'appuie
sur des faits réels : les massacres de la Terreur, les persécutions religieuses (certes
oubliées depuis le Consulat) et plus encore la force utilisée par Napoléon contre le pape
Pie VII : destruction des Etats pontificaux et sacre impérial à Paris.
Tertio, la Grande Armée a perdu un tiers de ses effectifs avant que les troupes coalisées
contre la Russie n'affrontent les grands froids. La malnutrition, le typhus et les désertions
démontrent que l'insuffisante préparation logistique des Français se paie en milliers de
vies humaines. L'hiver et l'immensité russe servent de prétexte.
"Au fil de la campagne, les batailles (Smolensk, la Moskova, Maloïaroslavets…)
ont toutes été acharnées et terriblement coûteuses en vies humaines mais ce sont
les dysfonctionnements logistiques et l'incapacité de l'empereur des Français à
comprendre la nature de la guerre menée par les Russes qui ont en réalité causé
la perte de la Grande Armée."
Il apparaît cependant que la campagne de Russie n'a pu émerger en tant qu'événement
historique. Elle s'est transformée en guerre patriotique une vingtaine d'années seulement
après les faits. Dominic Lieven donne le mot de la fin, qui insiste sur le caractère
fondateur de la campagne de Russie (Tchaïkovski et Tolstoï), et sur le principal ennemi
du soldat : la logistique. Il a calculé que pour nourrir 120.000 hommes et 40.000 chevaux,
il fallait chaque jour l'équivalent de 850 charettes ; autant dire que la Grande Armée
escompte vivre sur le pays. Or le pays n'en a pas les moyens. Il va sans dire que la
cavalerie cosaque a accentué les difficultés d'approvisionnement de l'envahisseur, en
pratiquant la terre brûlée et en harcelant les équipages transportant les vivres...

Plus de 100.000 Français ont perdu la vie en Pologne, en Lituanie et en Russie, entre l'été
1812 et l'hiver 1813. Il y a pire que l'oubli, l'incompréhension de leurs descendants : quel
média français a couvert la cérémonie de l'automne 2010 ?
*
4 mars 2014. Ukraine, Crimée... et Russie. Au printemps 2007 - époque durant laquelle
j'écrivais un article sur la Crimée, le pouvoir ukrainien s'amusait à jouer sur place une
partition épineuse. Kiev s'intéressait soudain aux Tatars déportés. Les inciter à revenir en
Crimée depuis leurs lieux de déportation stalinienne permettait de déclencher un coup
médiatique dont est friande la grande presse occidentale : victimes contre bourreaux. Il
apparaissait toutefois aux plus sceptiques que les Tatars servaient les intérêts du pouvoir
ukrainien. Ce dernier cherchait à affaiblir le poids démographique russe au sud-est d'un
pays artificiellement reconstitué par Lénine à l'issue de la guerre civile, dans les années
1920.
Trois paragraphes me donnent rétrospectivement du baume au cœur, emprunts de lucidité
et non de pessimisme ! Je prends ici ma revanche face à l'accusation régulièrement
formulée par mes lecteurs, contradicteurs et/ou commentateurs mais ne pouvais tout de
même pas prévoir la suite : la médiocrité insigne des gouvernants ukrainiens toujours
prompts à justifier une ligne pro-occidentale pour cacher leurs turpitudes - détournements
de fonds et éviction d'adversaires - et la médiocrité de leurs résultats politiques et
économiques. Le pays se vide au nord et la population urbaine régresse à l'est, mais
l'urgence serait de manipuler les équilibres démographiques en Crimée et de transformer
les Russophones en citoyens de seconde zone (argument brandi par Moscou) ?
Moscou prend de grands risques, à commencer par la coupure de ses relations avec
l'Ouest, sans gain possible avec la Chine. Mais en Ukraine, cela date de l'élection à Kiev
d'un président jugé a posteriori favorable à ses intérêts. Viktor Ianoukovitch, réputé
héraut des minorités russophones de l'Est, a certes su faire preuve de servilité. Il a remis
en cause l'amorce de rapprochement entre l'Ukraine et l'Ouest (UE ou Otan) esquissé à
l'époque de son prédécesseur.
Il ne peut toutefois se targuer d'aucun autre bilan. La corruption a prospéré au rythme de
l'embellissement de sa résidence particulière. L'Etat ukrainien frôle la banqueroute en
2014, les orphelinats débordent pour le plus grand plaisir des familles adoptantes, et les
Ukrainiennes cherchent désespérément des conjoints à l'Ouest. La population renie son
propre territoire et Moscou en porte indirectement la responsabilité, qui a tenté jusqu'au
bout d'acheter un soutien méridional.
Vladimir Poutine a instauré un pouvoir personnel en Russie, mais les Russes jaugeront
ses succès sociaux et économiques à l'aune des cours des matières premières, sur le long
terme; le nationalisme grand-russe ne remplit pas les assiettes. Si la Russie cesse de
vendre gaz, pétrole, métaux non-ferreux et/ou précieux, le village Potemkine se
découvrira. Je n'éprouve donc aucune admiration envers l'autocrate russe mais n'oublie
pas que la politique de puissance - celle-là même que l'on regrette en Ukraine - permet
seule d'obtenir le respect des autres grandes puissances; c'est-à-dire la possibilité de
négocier d'égal à égal sur le pétrole off-shore de l'Arctique, sur les minorités russes dans
les pays baltes, sur les investissements des oligarques à Londres, ou sur l'érection d'une
cathédrale orthodoxe à Paris. Pourquoi la Russie s'en priverait-elle ?

La puissance devient dangereuse dès lors qu'elle révèle l'impuissance; celle des EtatsUnis ou celle de l'Union Européenne. Quelle idée traversera l'esprit de Vladimir Poutine
s'il obtient une séparation d'une Crimée moscovite ? La confrontation avec un Occident
enivré par la primauté du bien dans les relations internationales, peu au fait de l'histoire
soviétique, mais toujours féru de révolution orange me fait craindre des complications
ukrainiennes... Pessimisme tempéré par l'espoir d'un retour à la raison des parties
concernées !
*
19 décembre 2014. Russian disease ou maladie du soviétisme. Dans son édition du 17
décembre, La Croix tente de prendre du recul par rapport à l'actualité russe. Qu'il s'agisse
des relations entre l'Ukraine et la Russie - envenimée depuis le rattachement contesté de
la Crimée ('Complications ukrainiennes') au printemps dernier - ou de la dégradation de
la situation économique, le journal souhaite se prémunir d'une corrélation simple, si
couramment utilisée dans la presse.
La diplomatie suicidaire de Poutine (comprenez : parce que nationaliste et pan-russe)
isole son pays dans le concert des nations ! En réalité, reprendre tout ou partie de ce
raisonnement concourt à servir celui-là même que l'on entend affaiblir. C'est prêter en
outre aux sanctions occidentales un poids qu'elles n'ont probablement pas. Le journal part
du constat établi par son envoyé spécial Benjamin Quénelle - la perte de valeur du rouble
par rapport au dollar - pour scruter la fragilité économique russe.
Dans son dossier central intitulé 'La crise révèle les faiblesses du modèle économique
russe', Alain Guillemoles pose quatre questions parmi lesquelles trois appellent des
réponses rapides : sur les causes de la chute du rouble (division par deux des revenus
tirés de l'exportation de produits énergétiques, accélération de la conversion en monnaie
étrangère des épargnants), les réponses possibles de la banque centrale russe et les
inflexions souhaitables de l'exécutif. Une question demeure, bien plus complexe :
"Pourquoi l'économie russe est-elle en crise ?"
La rente masquait l'absence de productivité de l'économie russe. Tout est dit en peu
de mots. Pendant une décennie, l'argent facile du gaz et du pétrole a permis aux Russes
des grandes villes plus que des campagnes, de vivre sur un train de prospérité. Ces
privilégiés ont pris l'habitude d'acheter à l'étranger ce qui n'était plus produit sur place,
non seulement par goût, mais aussi par besoin d'extérioriser leur ascension sociale. Celleci confirmait - ou non - leur réussite dans le système soviétique; pour les plus chanceux et
les plus prospères, elle se basait sur l'économie parallèle, parfois sur la violence.
L'industrie automobile n'avait pas pu (su ?) répondre aux besoins d'une clientèle
exigeante ? Les voitures allemandes ou japonaises supplantaient Avto-VAZ et ses produits
banals (lien). Tous biens confondus, la plupart des marques russes ont été laminées par la
concurrence après l'ouverture des frontières de 1991. Les industriels nationaux ont dû à la
fois affronter la réticence des investisseurs et le dédain des clients russes. Dans le même
temps, les actifs attirés par les salaires attractifs proposés par les sociétés extractrices de
matières premières ont préféré la mine et l'industrie lourde : comment expliquer
autrement qu'une ville sibérienne comme Norilsk, située au nord du Cercle polaire
compte encore plus de 150.000 habitants (lien). L'effet d'aubaine a donc aggravé les
effets négatifs de la rente.

Alain Guillemoles semble également s'étonner de l'ampleur de la part prise par la grande
industrie (aéro-spatial, nucléaire, etc.), mais omet de préciser que celle-ci résulte des
choix même du parti communiste. Dans le cadre des plans quinquennaux (le premier
s'étend de 1928 à 1933), l'URSS était alors censée rattraper, puis dépasser les Etats-Unis
du point de vue de la production d'acier ou d'électricité, dans la conquête de l'espace, dans
l'équipement des campagnes en tracteurs.
Les biens manufacturiers intermédiaires, de consommation immédiate, passaient au
deuxième plan, classés comme superflus pour les travailleurs (mais vendus dans les
magasins d'Etat pour les apparatchiks). Il en a résulté un sous-équipement chronique des
ménages soviétiques, jusqu'à l'époque de Gorbatchev. Après 1991, les produits importés
ont suppléé la déficience de l'industrie russe, dès lors que le taux de change du rouble
facilitait l'équipement des foyers.
"35 % de la richesse nationale est entre les mains de seulement 110 personnes,
des proches du président russe. La Russie dispose de réserves financières, mais
n'a pas su se moderniser durant les dix dernières années..." (idem)
On ne saura trop redire que la personnalisation du régime russe, si elle ne déplaît pas à
tous les Occidentaux, compte moins que son bilan (2000 - 201 ?). Les cours mondiaux
garantissaient à la Russie plus qu'une accalmie bienfaisante après les années noires de
l'effondrement de 91, une opportunité inouïe : l'Otan obnubilée par la guerre au
terrorisme, l'Europe empêtrée dans l'intégration des pays laissés exsangues à l'issue de
décennies d'occupation soviétique (et quémandeuse de produits énergétiques), et la
faiblesse de l'opposition intérieure au régime de Vladimir Poutine. Et pourtant, les Russes
attendent toujours une amélioration de leurs hôpitaux, de leurs universités, et de leurs
réseaux de transport à l'est de l'Oural...
Tout cela ne démontera pas les certitudes des plus convaincus. Ceux-ci minimisent
l'évidence. Poutine a mis au pas les puissants qui avaient raflé la mise lors des
privatisations de l'ère Eltsine ? Il a choisi plutôt ses oligarques, c'est-à-dire des hommes
autorisés à s'enrichir sans empiéter les uns sur les autres et sans s'immiscer dans les
cercles politiques. La classe moyenne, essentiellement urbaine, attend désormais à
l'extérieur de la fête.
Poutine ravive l'histoire de la Russie et défend son territoire ? La vraie leçon
esquissée par l'immense Alexandre Soljenitsyne était que le monde devait pleurer avec les
Russes, car ils avaient payé plus que tous les autres Soviétiques la facture du(des)
totalitarisme(s). Le goulag ramenait les Russes à Job, l'homme de bien martyrisé, sans
cause ni justification. Poutine renvoie, lui, son peuple à Saul "Le voilà ce roi
conquérant ! La terre devant lui semblait manquer d'espace." [Alexandre Soumet] Pour
tant de dépenses militaires, les gains territoriaux restent de surcroît modestes et fort
discutés (Ossétie, Transnistrie, Crimée...). Poutine réhabilite maladroitement Koltchak,
mais pleure en écoutant l'Internationale en Mongolie (1), quand Brejnev la bafouillait en
1978 (lien). L'appellation de Dzerjinki donnée à une unité d'élite de la police témoigne de
l'ampleur du déni (2).
Poutine a restauré la grandeur militaire russe ? Il a surtout bénéficié du contraste avec
l'échec retentissant de l'Afghanistan. L'opinion publique russe, peu rancunière après le
naufrage du sous-marin Koursk, a apprécié l'écrasement des rebelles tchétchènes eux-

mêmes pris dans une impasse religieuse et stratégique. L'attentat récent de Grozny
démontre de toutes façons que le sang versé lors de la seconde guerre de Tchétchénie
(1996-2000) appellera tôt au tard le sang de la vengeance.
Le premier choc pétrolier a déstabilisé les pays producteurs bordiers de la mer du Nord. A
l'issue de l'effondrement des cours pétroliers au début des années 1980, les Pays-Bas
producteurs de gaz ont ensuite été frappés d'un mal finalement qualifié de maladie par
plusieurs économistes. Les Hollandais ont dû patienter une décennie pour voir leur
économie se rétablir. C'était il y a trente ans. En 2014, avec ou sans Poutine, les Russes
doivent quant à eux relever plusieurs défis. Aucun n'est en lien avec une menace
extérieure. C'est peut-être ce que l'on nommera Russian disease : le mal hollandais
(courbe / 3) agrémenté d'un soupçon de gène soviétique !
Pour approfondir, on pourra suivre mon plan de cours de l'automne 2014 sur la Russie,
autour de trois thèmes prioritaires :
1 / La population russe porte les traces de l'histoire soviétique, pour les classes d'âge
supérieures (les plus de 65 ans) comme pour les plus jeunes. Outre l'histoire, la forme et
l'évolution de la pyramide des âges (lien) montrent les deux faiblesses de la
démographie russe : la médiocre espérance de vie (lien), la faiblesse de la natalité (lien).

L'appel aux Russes résidant à l'étranger ne les fera pas revenir. La Sibérie
perd des habitants, alors même qu'au sud de l'Amour, la première
population mondiale manque de territoire ?

L'abandon des campagnes - taïga ou toundra - signifierait une coupure
avec le fond même de la civilisation russe. Les peuples autochtones ont été
tous plus ou moins sédentarisés.

La métropolisation est en marche. Mais le duopole Moscou-SaintPétersbourg produit une émulation coûteuse en terme d'équipements
publics.

2/ Le bilan environnemental est aujourd'hui calamiteux : l'expérience soviétique
pouvait-elle produire autre chose (lien) ?

Les grands travaux, à l'époque de Staline n'ont pas produit partout le
même niveau de dégradation qu'en mer d'Aral (lien). La Volga et la
Caspienne retrouveront toutefois difficilement leur pureté originelle (lien).
Le canal de la mer Blanche (lien) laisse derrière lui des morts et une
cicatrice dans le paysage (lien).

L'aménagement des cours d'eaux pour la navigation fluviale,
l'hydroélectricité ou l'irrigation a détruit terres agricoles et forêts hier
(comme à l'amont du barrage de Bratsk), et explique aujourd'hui la
médiocre qualité des eaux courantes (lien). 11 millions de Russes sont
encore privés d'eau potable (lien).

Les activités industrielles classiques ont pu produire les mêmes effets,
par non respect des normes et lois environnementales : exemple des terres
agricoles ou du lac Baïkal, pollué par la fabrication de pâte à papier (lien)

Dans le domaine des activités militaires, beaucoup reste à découvrir,

compte tenu de la course aux armements (50's - 80's) et de la conquête
spatiale. Le cimetière à ciel ouvert de Mourmansk constitue peut-être la
trace la plus catastrophique (lien et vidéo) ! Au lac Karatchaï, on trouve
probablement du résidu civil (lien).
3/ L'héritage collectiviste fige le monde rural dans un présent révolutionnaire, celui des
kolkhozes (lien) et de la répression des paysans (lien). Les pertes humaines de la
Seconde guerre mondiale assèchent le réservoir démographique des campagnes (lien),
comme la Première guerre ruine l'économie rurale française.

En 1991, l'archaïsme domine, avec des structures vieillissantes et une
productivité en berne (lien). Le bilan environnemental demeure
problématique, du fait des expériences traumatisantes menées à grande
échelle : Terres vierges de Khrouchtchev (lien).

Le sud agricole : l'agriculture russe (carte) connaît une lente reconversion
(carte), avec le maintien des lopins individuels et la refonte des grandes
exploitations collectives (kolkhozes et sovkhozes).

Les investissements ont manqué, et l'équipement pour l'irrigation reste
insuffisant (lien); dans un contexte climatique parfois difficile, il ce qui
explique une productivité moyenne en deçà de celles observées dans
d'autres pays développés (lien).

Des super-exploitations surgissent toutefois, par concentration des
domaines préexistants; les bénéficiaires en tirent le plus grand profit, mais
ils représentent une minorité (lien). L'openfield à perte de vue : entre
Russie et Ukraine (lien).

(1) http://video.lefigaro.fr/figaro/video/les-larmes-de-vladimir-poutine-sur-lhymne-russe/3769245016001/ /

(2) http://www.lemonde.fr/international/article/2014/09/23/une-unite-d-elite-dela-police-russe-retrouve-son-ancien-nom-de-dzerjinski_4493048_3210.html

(3) http://www.grips.ac.jp/teacher/oono/hp/lecture_F/lec08.htm

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