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De la valeur de la Chasteté

NOTIONSPRÉUMtNAtHES.DE LA CONSCIENCEMORALE.

Ce qu'on appelle communément Conscience morale est un


ensemble de jugements de valeur. Mais l'usage n'est
pas d'attribuer
à la conscience tous les jugements relatifs à la valeur des actions.
Ceux que nous formons par application raisonnée de
quelque prin-
cipe et qui relèvent d'une théorie ne lui appartiennent pas, mais
seulement ceux qui sont spontanés, du moins en
apparence, et ne
se présentent pas comme des conclusions. On dirait une sorte
d'inspiration, de révélation intérieure. Le nom d'intuition con-
vient à ces connaissances qui semblent être des données de l'expé-
rience et qui ne sont pas, ne peuvent pas être de
simples données.
M. Lalande, dans le Vocabulaire conseille de ne
philosophique,
jamais employer seul le mot intuition que dans cette acception,
la plus originale, celle dans laquelle il ne peut être
remplacé par
aucun autre « une vue immédiate et actuelle, le
présentant
même caractère que la connaissance sensible », c'est-à-dire une
pseudo-expérience.
Le plaisir et la douleur sont les seules valeurs qui puissent être
objets d'expérience directe. Le plaisir nous est donné immédiate-
ment comme un bien, la douleur comme un mal. Dans ces
juge-
ments du sens intime Je jouis ou Je souffre, le jugement de
valeur n'est ni séparé ni séparable du jugement d'existence; le
fait de sensibilité est aussi immédiatement évalué que perçu.
Autrement dit, ces jugements Ce plaisir que j'éprouve est un
bien et Cette douleur est M/i mal sont des jugements
analytiques.
C'est pourquoi des moralistes ont tenté de ramener au
plaisir et à
la douleur tous les biens et tous les maux. Mais les
règles même
les plus simples d'une morale utilitaire dépassent
déjà de beau-
coup de simples données de la sensibilité. Elles comportent l'idée
6 REVUE MULOSOPHtME

d'une conduite, d'une sagesse et à chaque expérience s'ajoute au


moins le jugement que l'émotion éprouvée est un succès ou un
échec de cette sagesse. La sensibilité ressent le plaisir ou la
douleur, la conscience morale juge bon ou mauvais d'avoir fait
l'action qui se traduit par ce plaisir ou cette douleur. Pour être
une pure donnée de l'expérience, le jugement de valeur devrait
se réduire strictement à Je jouis ou Je souffre, mais alors ce serait
un simple jugement du sens intime, mais non pas un jugement du
sens moral. Toute indication de la conscience se présente comme
un commandement ou une défense; or le plaisir n'a pas besoin
d'être commandé ni la douleur défendue. La conscience exige au
besoin, s'il le faut pour la réalisation des fins qu'elle prescrit, le
sacrifice du plaisir ou la résignation à la douleur. Elle nous dit
Ceci, que fu veux faire, il ne faut pas le faire! ou bien Ceci,
– ~ue ~< ne veux pas faire, il faut le faire! Qu'à ces sacri-
fices ou résignations le sujet doive finalement trouver son compte,
comme le veut la morale.utilitaire, etque ce soit uniquement pour
cela qu'ils sont requis, il n'importe ici quand la conscience parte,
c'est pour réclamer une résistance de la volonté à l'inclination
actuelle et présente.
Ces jugements de conscience ne pouvant être objets d'expé-
rience, il faut bien qu'ils soient conclusions de quelque raisonne-
ment. Vrai ou faux, ce raisonnement laisse souvent si pou de trace
dans la mémoire que le sujet, s'il s'interroge, ne le découvre pas
les motifs qui l'ont déterminé à s'interdire ce qu'il aime,
il ignore
à s'imposer ce qu'il n'aime pas; il en invente d'autres qui, psycho-
ne sont point intervenus. Et pourtant il a raisonné.
logiquement,
les motifs ont obscurément déterminé le juge-
Mais, comme qui
mont de conscience lui échappent, ce jugement a l'apparence
d'une expérience immédiate. Au fond, la conscience morale, c'est
la raison, mais la raison qui ne s'est pas rendu compte et n'a pas
gardé souvenir de ses propres opérations.
En un certain sens, pourtant, le jugement de conscience est bien
une véritable expérience on se sent arrêté; on ressent comme un
choc; c'est comme si on se heurtait à un obstacle. Ce signe inté-
rieur qu'on a appelé le de/non de Socrate ressemble beaucoup i
1. B~MtM, a~EMf n xat <pm' – Ta S'np.d~tov(mais jamais 6 6x:ttM-')des
textes de Platon et de Xénophon.
EDMOND GOBLOT. – DE LA VALEUR DE LA CHASTETÉ 7

un jugement de conscience. Cet avertissement, provient de prin-


cipes généraux, très obscurs et très vagues, implicites ou très
imparfaitement formulés, fruits de la tradition et de l'éducation',
peut-être de l'expérience ancestrale, et aussi, dans une proportion
très variable avec les individus, de l'expérience et de la réflexion
personnelles. Ils sont fortement influencés par les instincts affectifs
et par un sentiment plus ou moins net de la solidarité sociale; ils
appartiennent d'ailleurs beaucoup plus à la pensée collective qu'à
la pensée individuelle. Ces principes, la conscience les applique
sans contrôle et sans critique. Le fait de les appliquer est
pourtant
un raisonnement. Il a fallu au moins que le sujet reconnaisse dans
une action singulière le caractère de la justice ou celui de l'injus-
tice.
H importe beaucoup de distinguer, jusqu'à dissiper toute équi-
voque, entre l'expérience directe et la pseudo-expérience, qui est
l'intuition; car, lorsque la pensée implicite prend les apparences
de l'expérience, elle en prend aussi l'autorité. La conscience
morale n'est point du tout infaillible. Elle est pleine d'obscurités,
d'incertitudes, de vacillations, de contradictions. Ilestbien impru-
dent de se confier à un pareil guide.
Cependant la plupart des hommes n'en ont pas d'autre et, s'il
venait à leur manquer, ou s'ils le récusaient avec trop de hâte, ils
seraient réduits à errer à l'aventure et dans les plus profondes
ténèbres. La conscience morale résume, condense et retient,
tant bien que mal, plutôt mal que bien, les expériences accu-
mulées des générations. Les pratiques qu'elle condamne et qua-
lifie vices, l'humanité en a souffert. Il y a toujours quelque grain
de vérité dans ses égarements. Le moraliste doit en séparer
l'ivraie, mais il doit aussi y regarder à deux fois avant de rejeter
c~mme préjugés les préceptes traditionnels et populaires pour
les remplacer par des doctrines systématiques, plus cohérentes
peut-être, mais moins éprouvées. Il ne doit pas manquer de
se dire L'expérience de l'humanité est plus longue et plus
vaste que la mienne. Cette prudence est comme une assurance
que la Raison, qui est, en dernière analyse, notre seul guide
1. Quand l'influence du milieu social s'exerce intentionnellement sur t'entant,
je l'appelle éducation; quand it la subit indépendamment de toute vo!onté des
éducateurs, je l'appelle, faute d'un mot meilleur, tradition.
8 HEVUEPHtLOSOPmQDE

légitime, se doit à elle-môme de prendre contre d'éventuelles


défaillances.

Introduire la logique dans les jugements de valeur et en chasser


la mystique est la tâche la plus utile que puisse entreprendre un
philosophe au temps présent. Et pour cela, nous ne pouvons
choisir un meilleur sujet d'étude que la morale sexuelle. Elle est
particulièrement difficile. Elle offre peu de prise au raisonnement;
aussi est-elle presque entièrement mystique et, par suite, facile-
ment et fréquemment contestée. La conscience populaire lui
donne une si grande importance que les termes généraux de vertu
et de vice, de moralité et d'immoralité, d'honneur et de déshonneur
sont couramment employés en un sens limité, comme si ce chapi rc
spécial était à lui seul toute la morale. Mais ce chapitre, la con-
science populaire ne le prend pas très au sérieux. Les vices contre
la chasteté sont, paraît-il, des vices très drôles on s'en scandalise
et on s'en amuse tout à la fois; les endroits qui leur sont consacrés
sont des endroits où « on ne s'embëte pas ». Par contre, si le vice
est risible, la vertu est souvent ridicule. Cette contradiction
s'explique très bien, la sévérité par l'intuition de conscience,
l'indulgence par le fait que l'esprit critique, quand il s'attaque à
cette intuition, ne réussit pas à en découvrir la justification
raisonnée. Si de la conscience populaire nous passons aux doc-
trines des moralistes, notre embarras est le même. Aucun problème
moral n'a autant troublé l'humanité, aucun n'a tenu autant de
place et dans la vie et dans les livres, aucun n'a soulevé de discus-
sions aussi passionnées, aucun n'a provoqué autant de drames.
Et l'on est stupéfait, quand on l'aborde, de trouver le sujet presque
entièrement neuf. La chasteté est-elle une vertu? Dans l'affirma-
tive, pourquoi? Et qu'est-ce qui est vertu, qu'est-ce qui est vice?
Où placer la séparation? D'après quel principe faire la distinction
entre le permis et le défendu? Sans parler de la littérature, qu'elle
remplit presque tout entière, la question de la morale sexuelle a
fait noircir des tonnes de papier. 11 faut renoncer à l'impossible
entreprise de les dépouiller. On peut croire que la substance utile
qu'elles contiennent peut-être a dû passer dans les écrits des mora-
listes professionnels les plus notoires et que, si quelque auteur'
avait énoncé la raison qui fait la valeur de la chasteté, on le saurai.
EDMOND GOBLOT. DE [.A VALEUII DE LA CHASTETÉ

Or on trouve dans les écrits des moralistes de fort belles exhorta-


tions à la vertu, d'éloquentes protestations de pudeur indignée.
On y trouve aussi de subtiles, de trop subtiles distinctions de
casuistique; on y cherche vainement une argumentation tendant
a donner la raison justificative d'HMyuye/ne~ de valeur.

Dans cette étude, il ne sera question que de la vertu de chasteté


et des vices contraires; à l'exclusion des vices et des crimes
qui,
bien qu'ayant leur origine dans la sensualité et l'incontinence
sexuelles, sont des manquements à d'autres devoirs que celui de
chasteté; par exemple, le viol est une brutalité, un abus de la
force; l'adultère une trahison, un manquement à de solennels
engagements; il en est de même de la séduction, de l'abandon
par
l'homme de la femme qu'il a rendue mère. Ces crimes resteraient
encore des crimes si, par elle-même, la chasteté n'avait aucune
valeur morale.

Il. DE LA PURETÉ.

beaucoup de moralistes, de moralistes religieux surtout,


se servent du nom de pureté
pour désigner la chasteté. En soi et
de quelque manière qu'on l'entende, toute pureté est belle. C'est
piutôt une valeur esthétique qu'une valeur morale. La pureté est
attrayante, l'impureté inspire du dégoût. Nous chercherons ail-
Icurs des définitions différentielles des valeurs esthétiques et de~
valeurs morales; qu'il suffise ici de rappeler que toute la fin de
l'art est de plaire, tandis que celle de la vertu est d'être bienfai-
sante. Quoi de plus beau que la robe de la robe
l'innocence,
nnmacutée qu'on voudrait préserver de toutes les
épreuves de la
vie de peur qu'elle ne s'y salisse '? Mais on demande à la vertu de
combattre, au risque de salir sa robe; on lui demande autre chose
que d'être charmante.
Les mots pur et impur parlent puissamment au sentiment; que
t. On connait tes beaux vers de Il. Heine
~«- :s<ah
~f/.sist als di'rich
06 tcAsoHt',
dff ~<Me
AufsHaupt dir legensollt',
Betend da:< Co« dich er/taff'
So rein und se/tonMndhold.
10 KËVCH PIULOSUpmaUH

disent-ils à l'intelligence? Ils sont plus impressionnants que


significatifs. Ils dénoncent le caractère, mystique qu'a presque
la morale sexuelle.
toujours revêtu, dans les sociétés chrétiennes,
Sur ce point, plus, sans doute, que sur aucun autre, il serait fort
utile de substituer la solidité des doctrines raisonnées à la fragi-
lité des idées mystiques. Si l'on n'a à opposer aux sollicitations
de l'instinct sexuel que la pudeur et d'autres sentiments analo-
gues, ces sentiments ne seront pas longtemps les plus forts.
Le sens premier des mots pur et impur est très clair, mais n'a
Une chose est dite pure
qu'un rapport lointain avec la sexualité.
son nom désigne de
quand elle n'est rien d'autre que ce que
du vin c'est du
l'eau pure, c'est de l'eau et rien que de l'eau; pur,
non à un autre liquide; de l'or pur, c'est de l'or,
vin, mélangé
sans alliage d'un autre métal, etc. On appelle spécialement impur
ce qui est mélangé de choses inconnues et, par suite, Inquié-
et voilà une déSnition de la saleté. La séparation du pur
tantes
et de l'impur, comme celle du sacré et du profane, qui est très
voisiner – se trouve dans toutes les religions; elle prend sou-
la religion.
vent une telle importance qu'elle semble être toute
Rien d'impur, c'est-à-dire sans doute, rien de mal-
primitivement,
de la divinité. C'est une raison
propre; ne doit approcher pour
semblable d'un rite, les assis-
que, pendant l'accomplissement
tants doivent garder le silence, car ils doivent s'abstenir de tout
« blasphème H, c'est-à-dire parole offensante est offensante toute

parole coupable et aussi toute évocation d'une image laide ou


le plus sûr est de ne rien dire. Aussi la for-
pénible. Pour cela
mule Eu~~e, littéralement Par~z &M/ signifiait-elle Taisex-
vous L'homme impur, soit qu'il ait absorbé des aliments impurs,
en dehors de
soit qu'il ait touché des choses impures, doit rester
les
l'enceinte où va se manifester le divin 2; il risquerait d'irriter
dieux s'il approchait des objets sacrés. Comme on peut toujours
être impur si l'on ne vient pas, à l'instant même, d'être purifié, ia

t Maisces deux distinctions ne coïncidentpas. Dans l'ancienne religion romaine,


toucher, à moins
est sacré ce qu'il ne faut pas toucher, ce qu'il est dangereux deont la vertu d'im-
d'une consécration ou de certaines précautions rituelles qui
contre le danger. Or il y a deux sortes de choses qu'il ne faut pas
muniser les souiller, les autres, qui sont
toucher, tes unes, qui sont pures, pour ne pas souiller.
impures (par ex. le cadavre), pour ne pas se
2. Profane signifie celui qui reste devant te temple, mais n'y pénètre pas.
EDMOND GOBLOT. DE f.A VALEUR DE LA CHASTETÉ i:

purification est un prélude nécessaire à la


plupart des rites. Elle
les précède comme le silence les accompagne et pour la même
raison.
Le sens moral des mots pur et
impur ne dérive pas de leur sens
retigieux'. Ce qui peut offenser les dieux, c'est ce
qui, d'abord et
avant toute idée religieuse, offense les hommes. C'est ce
qui est
malpropre, injurieux ou laid. Dans les religions morales, le vice
et le crime sont assimilés au
malpropre et au laid. On comprend
en effet que ceux qui ont le
goût des symboles et préfèrent les
idées poétiques aux idées claires, aiment à
comparer l'action
vicieuse ou criminelle à une souillure; mais c'est parce que
l'action est vicieuse que l'âme
qui l'a coM~e el ne /'a point
expiée est souillée; ce n'est pas parce qu'elle souille l'âme
l'action est vicieuse. On que
peut passer de l'idée morale à l'idée
religieuse, non de l'idée religieuse à l'idée morale. Les moralistes
qui parlent d'impureté s'expriment souvent comme si l'action
était coupable parce qu'elle rend l'âme impure'. Ils disent
Soyez purs, pour être innocents! alors qu'ils devraient dire
Soyez innocents pour être purs Qu'est-ce qui est impur et
qu'est-
ce qui ne l'est pas? Pour discerner l'un de l'autre, il faut
d'abord
discerner ce qui est innocent de ce qui est
coupable. Tout ce qui
est innocent, c'est-à-dire inoffensif, est
pur; tout ce qui est cou-
pable, c'est à-dire malfaisant, est impur.
Mais en admettant même qu'à défaut d'une morale
raisonnée,
on prenne pour principes ces notions obscures et mystiques de
pureté et d'impureté, encore faudrait-il dire pourquoi ce qui se
rapporte à la sexualité est impur. Et considérera-t-on
comme
impur tout ce qui se rapporte à la sexualité, sans en excepter
l'auguste et sainte maternité? comme si Dieu ne nous avait donné
t. D'une manière générée, les idées morales ne sont
jamais d'origine reli-
gieuse; elles pénètrent du dehors dans les religions, qui leur donnent une
consécration, d'ailleurs très puissante. Cela est partieuiièrement manifeste dans
le cas des religions qui ont un fondateur personnel. Il n'est
homme de fonder de toutes pièces une religion. Tout fondateur pas au pouvoir d'un
le réformateur d'une religion vieillie, et c'est en de religion est
morales, en donnant une signification morale à d'anciens y introduisant des idées
rites qu'il la renouvelle et la rajeunit. Dans les mythes et à d'anciens
rpligions qui n'ont pas de fon-
dateur personnel, les idées morales tirent leur origine des expériences et des
exigences de la vie sociale. Elles no font qu'emprunter à la religion des formes
et une autorité.
2. f, Cor.. VI, ta-20.
0 REVUEPHtLOSOPHiûCE
11 l''
un sexe que pour nous exciter à pécher et mettre notre conti-
nence à l'épreuve!
Nous trouvons ici un exemple typique de ce que nous avons
chas-
appelé l'illusion des fins ultimes 1. Sous le nom de pureté, la
teté est considérée comme une valeur absolue, une fin en soi. Ou
bien la chasteté est sans valeur, ou elle vaut à titre de moyen.
Ou elle n'est bonne à rien et doit être traitée comme un vain pré-
jugé, ou elle est bonne à quelque chose et bonne pour quelqu'un.
Or elle est bonne à quelque chose; notamment elle est condition
de l'amour; car ceux-là ne goûteront jamais l'amour qui l'auront
d'avance flétri par la recherché de voluptés auxquelles il est
Elle est bonne pour quelqu'un, savoir pour celui ou
étranger.
celle qui a gardé le pouvoir de se donner dans son intégrité, pour
celui ou celle qui reçoit un tel don. Sans la chasteté, il est impos-
sible que l'amour ne soit pas empoisonné, chez l'un au moins des
des soupçons 2.
partenaires, par des souvenirs, et chez l'autre par
Mais si l'on ne se donne jamais? A quoi bon garder si jalousement
une fleur qui nesera jamais cueillie? C~est l'histoire de l'avare
et de son trésor inutile. La chasteté est un trésor infiniment plus
de commun avec l'or, que c'est
précieux que l'or, mais elle a ceci
un trésor qui ne vaut que si on le dépense. Pourquoi et pour qui
les vierges sages auront-elles épargné l'huile de leurs lampes, si
l'époux ne vient jamais et si ces lampes ne doivent jamais s'allu-
mer ? Les vierges folles ont épuisé leur huile avant que l'époux
ne soit arrivé, mais au moins en ont-elles vu briller la flamme.
Dans les Évangiles, il est assez peu question de chasteté. Quand
Jésus nomme une vertu, c'est la justice ou la charité; les péchés
sont les « iniquités a. Sans doute Jésus dit « Vous n'entrerez pas
s
dans le Royaume si vous n'êtes [purs] comme ces enfants. » Mais
il veut dire purs de tout péché et rien n'indique qu'il pense plus
spécialement au péché sexuel. A la femme adultère, Jésus se con-
tente de dire « Va et ne pèche plus! » Or il s'agit d'une adultère
à commis celui de trahir lafoi jurée.
qui, outre le péché d'impudicité,
t. Voir notre Log. des jug. de Val., §§ 18 otsuiy.
2. Voy. Gabriete d'Annunzio. Il ptacera (tr. fr. L'<;n/antde volupté).dans le texte
3. Le motpMrs est ajouté par les traducteurs; il ne se trouve d'ailleurs le
d'aucun des quatre Évangiles. Mais il e-!tdans le sens. On pourrait
traduire Httératement Si vousn'étes
remplacer par innocents.Pourquoi ne pas
commeces en~nts?
EDMOND GOBLOT. – t'E LA VALEL'R DE LA CHASTETÉ i3

Dès qu'on ouvre saint Paul, au contraire, on est frappé de


l'importance qu'il attribue à l'impudicité. I! en est obsédé. S'agit-
il de péché, c'est celui-là qu'il nomme, ou seul ou le
premier.
Le plus souvent il l'appelle tout
simplement par son nom ~cp~c:
souvent aussi il le nomme l'impureté, la souillure (-xx~eapT~,
Rom. t. 29). Il recommande sans cesse aux frères d'être purs
Il Je veux que vous
soyez sages en ce qui concerne le bien et purs
en ce qui concerne le mal .) Mais pourquoi la ~p-~tK est-elle une
souillure? Est-ce parce qu'elle est péché qu'elle est souillure:
Est-ce parce qu'elle est souillure qu'elle est péché? On comprend
que qui a péché soit impur (quel que soit d'ailleurs son péché),
parce qu'il a en lui un penchant mauvais et que sa volonté
y cède; il reste impur tant que cette volonté coupable subsiste,
c est-à-dire tant .qu'il ne s'en est pas repenti et
que le penchant
mauvais n'a pas été dominé. Mais alors il fallait démontrer que
la T:(,e.vE:c:
est péché. On comprend encore que nous ne devions
pas. comme le dit saint Paul (t Cor., Vt. 15-20; I, Thess., IV, 4),
souiller le corps que Dieu nous a donné. Mais il fallait démontrer
que la Ttcp~K est souillure.
Saint Paul ne dit jamais lequel de ces deux caractères, souil-
)uro et péché, résulte de l'autre; mais sa pensée profonde est que
l'impudicité est d'abord souillure et que c'est parce qu'elle est
souillure qu'elle est péché. Et elle est pour lui souillure du corps.
11 insiste sur ce point, que nous ne devons pas souiller notre
corps; il y revient; il en développe avec complaisance les rai-
sons '< Fuyez 1 impudicité. Quelque autre homme
péché qu'un
commette, ce péché est hors du corps; mais celui qui se
livre à l'impudicité pèche contre son propre corps. Ne savez-
vous pas que votre corps est le temple du souffle sacré qui
est en vous et que vous avez reçu de Dieu", et que vous ne
vous appartenez pas à vous-mêmes? (I, Cor., VI, t8-t9.) 11

t. Rom. XVI, 9. Ce qui veut dire Je veux que vous viviez selon la raison
(sages, co~o!), c'est-à-dire la justice, quant aux devoirs d'action faire le bien
(devoirs positifs); je veux que vous soyezpurs (xxepxtoi, litt. sans mélange, sans
souillure, purs de péché sexuel) quant aux devoirs d'abstention ne pas faire le
mal (devoirs négatifs).
2. vKo<TouE~ &~v Kf~ouTt~su~.KTO< o'~ s/;ETE<i:!fo
*ou 9EoC.On traduit ordinai-
rement le temple du Saint-Esprit. Mais la doctrine trinitaire est encore mal
définie chez les Chrétiens du temps de saint Paul. Dans tes Ëpitres, le Saint-
Esprit n'apparait pas encore comme personne divine. Cf. Genèse,[!, 7.
REVUEPHtLOSOPHiQUE

comme une chose comprise et admise par


suppose sans preuve
tous et qui n'a pas besoin d'être prouvée, que certaines pra-
de ceux livrent. Il pense même
tiques souillent le corps qui s'y
la sexualité est impur. Or cette seconde
que tout ce qui concerne en son
contestable; elle constitue,
doctrine n'est pas seulement
un paradoxe si hardi que saint Paul lui-
radicalisme provoquant,
et de des accom-
même est obligé d'y faire des réserves ménager
à la doctrine, à savoir que certaines
modements. Quant première
si elle est vraie, ce que beaucoup con-
pratiques sont impures,
sont impures de celles
testent, encore faut-il distinguer celles qui
à la nécessité de prouver la
qui ne le sont pas. On n'échappe pas
valeur de la chasteté.
si nous n'avions
Selon saint Paul, nous devons vivre comme
avec
pas de sexe « Il est bon que l'homme n'ait pas de contact
VII, 1). « Aux célibataires et aux veuves je
une femme (Cor.,
comme moi. 8}. Et pourtant ce
dis qu'il est bon de rester » (Ibid.,
célibataire endurci permet le mariage. Il le permet à regret,
un à ceux qui man-
à très grand regret, et comme pis-aller
Sans cela, trop de gens seraient condamnés
quent de continence.
aux flammes de l'enfer. Que ceux qui
ne peuvent pas se contenir
être marié que d'être
soient d'abord mariés, car il vaut mieux
brûlé 1 Et l'apôtre ajoute Tous n'ont pas reçu les mêmes
d'autres ne l'ont pas. Donc, « pour éviter
~râces- moi, j'ai celle-là,
des unions impures (5~ Se ~o?~), que chacun ait sa femme
homme à elle (ï8~).
à lui (~uToS), que chaque femme ait son
incontinence. Je dis
de peur que Satan ne vous tente par votre
non de ~scr~'oR (où
cela à titre de permission (xc~ ~y~),
ce veux, "c'est que tous les hommes soient
.~T' e~~), car que je
est une France; ce
comme moi x (76~ S-7)~. Ainsi le mariage
Il vaut mieux que ceux qui ne
n'est pas une institution (~).
aux sollicitations de la chair y cèdent avec
peuvent pas résister
On peut comparer une sensua-
permission que sans permission. à l'abstinence le
et la continence
lité à une autre sensualité
« dispense », semblable à ces dispenses de faire
mariage est une
x~ T~p Y~~ ~po~
t..t 8~.o.~ ~~o-~t, Y~<
(l6id:, 9).
tes ehr&tiens de cette époque, it n'était plus question d'assurer l'avenir
de la race humaine, car la fin du mondeVoirte ét.it tenue pour prochaine. La géné
ration présente ne devait pas passer sans jugement dernier.
EDMOND GOBLOT. – DE LA VALECR DE LA CHASTE)Ë 15

maigre le vendredi qui se vendent, au prix d'Mna /~se/a pour une


année, à la porte des églises d'Espagne'. 1.
Donc, selon saint Paul, ce qui est impur, ce ne sont pas certaines
pratiques sexuelles, c'est la sexualité elle-même. En elle, tout est
impur, les voluptés, les fonctions et les organes. Cette mystique
<!e la pureté, cette malédiction de l'amour n'a pas eu pour seule
conséquence d'imposer le célibat à tout le clergé catholique,
régulier, puis séculier. Elle a empêché toutes les sociétés chré-
tiennes de se faire une idée claire du devoir de chasteté. Pour les
chrétiens, en général, la morale sexuelle se réduit à un ensemble
de tabous.
La morale de la pureté n'enseigne pas à quoi la chasteté est
bonne ni pourquoi elle est un bien. Le mot pureté n'est qu'une
métaphore. Une métaphore peut utilement désigner, d'une manière
indirecte et analogique, quelque chose dont on a déjà par ailleurs
quelque notion. Ici la notion manque il faut que la métaphore, au
lieu de l'exprimer, la remplace. L'impudicité est à l'âme ce que la
saleté est au corps. Mais comment une âme peut-elle être salie?
En quoi une fonction naturelle est-elle une souillure? Quel incon-
vénient résulte de cette souillure? On ne le dit pas. Ces notions
obscures et vides de pureté et d'impureté, les fragiles sentiments
qui les accompagnent, sentiments liés au caractère métaphorique
et mystérieux des mots et qui s évanouissent quand on cherche ce
qu'il y a sous la métaphore, voilà les armes avec lesquelles on
espère combattre et discipliner le plus puissant, le plus profond, le
plus indomptable des instincts de la vie animale! En vérité, il
n'est pas étonnant que les sociétés chrétiennes aient si peu pra-
tiqué cette vertu, que pourtant elles ont toujours mise au pre-
mier rang.

LA CHAIR ET L'ESPRIT.

Saint Paul nous montre aussi le devoir de chasteté sous un


autre aspect. Pour vivre de la vie de l'esprit, qui seule nous sauve,
t. On y vend en même temps une indulgence, également au prix d'una
peseta; total, dos pesetas, car la dispense et l'indulgence sont fiées. On mérite
une indulgence en achetant la dispense, car on pourrait faire gras sans dispense.
!<!])doute qu'on mérite aussi une indutgence en se mariant, car on pourrait
s'unir sans se marier.
IC REVUEPHtLOSOt'tHQUK

il faut réduire la chair à l'obéissance et au silence. Il faut (, tuer


[a chair, .U faut la « crucifier ». Le conflit de la chair et de l'esprit
est dans saint Paul à toutes les lignes. Qu'est-ce que la chair et
qu'est-ce que l'esprit?
Ces notions sont proprement juives. Nous ne savons pas bien
ce que c'est que ce « souffle de Dieu » qui, au commencement.
avant la création de la lumière, se meut au-dessus des eaux dans
les ténèbres (Gë/ I, 2) c'est comme une sorte d'incubation. Nous
comprenons un peu mieux ce « souffle vivifiant » dont il est ques-
tion au chapitre suivant « L'Éternel Dieu forma l'homme de la
poussière de la terre; il souffla dans ses narines un souffle de vie
et l'homme devint un être vivant. » Dieu a créé le ciel et la terre.
la lumière, les astres, les animaux et les plantes, d'un fiat, véri-
table impératif catégorique, qui les appelle du néant à l'être. Pour
donner naissance à l'Homme, il procède autrement. De cette pous-
sière ou de ce limon, de cette argile plastique qui forme le sol de
la Mésopotamie, et que les hommes ont d& pétrir dès qu'ils ont
eu des mains, il façonne le corps du premier homme; puis il lui
souffle dans les narines, et ce souffle divin l'anime d'une vie supé-
rieure à la vie animale 1. La chair vient de la terre, l'esprit vient
de Dieu.
Cette opposition juive-de la chair et de l'esprit no correspond
pas du tout à la distinction du corps et de l'âme, qui était familière
aux Grecs. Ce n'est pas une distinction ontologique. Pour les
Grecs, le corps, ?&x, substance matérielle, visible et tangible,
). On sait que le premier et te second chapitres de la Genèse proviennent de
deux traditions différentes. A la On du chapitre t, la Création est terminée.
Dieu a fait l'homme à son image et ressemblance », il l'a fait mâle et femelle ·
et rien n'indique qu'it s'agisse d'un couple unique; il l'a institué maitre de la terre,
de l'herbe, des arbres, des animaux. Le septième jour, il a jugé son œuvre bonne.
c'est-à-dire terminée, et s'est reposé. Au chapitre n, la création recommence.
L'Éternel fait une terre et des cieux. Sur cette terre H n'y a aucun arbre et
aucune semence no germe en son sein. Mais Dieu fait pleuvoir sur la terre et
façonne le premier homme pour la cultiver. Puis it plante le jardin d'Eden. C'est
seulement alors qu'il prend une côte d'Adam endormi et referme soigneusement
ta blessure; de cette cote il fait la première femme.
Les deux récits, peu faciles à accorder, symbolisent cependant par deux
images différentes une même idée: l'homme est, des son origine et en son
essence, différent des autres animaux/Cette image et-ressemblance avec Dieu
du premier récit, ce < souffle divin tancé dans les narines du premier homme
dont parle le second récit, signifient qu'en lui deux natures s'unissent, deux vies
se mélangent l'une d'origine terrestre, la vie animale, la vie de la chair, l'autre
d'origine divine, ta vie spirituelle.
EDMOND GOBLOT. – DE LA V.U.ËCR DE LA OtASTETK i7

s'oppose à l'âme, ~u/ substance immatérielle, invisible et intan-


gible. et qui est avant tout un principe vital. Le corps des Grecs
deviendra la substance étendue, la rese.r/ensa de Descartes; mais
la notion grecque de l'âme se transforme notablement en devenant
la res cogitans de Descartes. C'est que, pour Descartes, la vie est
un mécanisme; il ne reste donc à i'âme que la pensée. La Bible
ignore toute cette métaphysique. Elle ne connaît pas l'Immortalité,
autre doctrine grecque, mais la résurrection. La chair, s-xp~, et le
« souffle a ou esprit, T~sS~of,ne sont pas des substances, mais des
vies, des tendances, des aspirations, des fins; plus exactement des
valeurs. C'est pourquoi cette opposition de la chair et de l'esprit,
qui n'est pas une métaphysique, qui se prête mal à une théorie de
)a nature humaine, est, au contraire, très propre à fonder une
morale.
La chair, c'est la vie d'un corps qui sent, qui jouit et souffre.
qui désire, qui a des appétits et des passions, qui pense aussi, et
emploie son intelligence à satisfaire ses appétits et ses passions,
enfin qui engendre des êtres semblables à lui. L'âme, la Psyché
des Grecs, appartient à la chair, non à l'esprit, en sorte que saint
Paul marque une opposition entre le psychique et le spirituel
i âme est un principe vital ou vivant(~u/ ~cjsotv),l'esprit un souffle
t'/t~/tan~ (~vEB;jjx~MCTtOtoEv) 1; il vient de Dieu et naît avec le second
Adam, par la grâce et la conversion. Par contre, saint Paul ne
voit aucune difficulté à l'idée d'un corps spirituel « H y a un
corps psychique et il y a un corps spirituel =*.La première nais-
sance, celle qui provient d'une sg/nencc ~EtpETCft), a son origine
dans la chair et produit un « corps psychique », un animal humain,
destiné à périr; la seconde naissance, celle qui est un éveil
(~-j'~peTKt), l'éveil de « l'homme nouveau de l'homme fils de Dieu,
à cet appel divin, qui est la grâce, vient de l'esprit que le
Créateur a insufflé dans les narines du premier homme. Elle
produit un « corps spirituel » ou encore un « corps glorieux » qui
ressuscitera et aura la vie éternelle~. Cette opposition n'a donc

1. 1, Cor. XV, 45 'EyEVETO &np&TO;C~pt~TrO; 'A~XfJ.E~ '~U~T~ ~0)0'fX'6 EO'~0:TT;


~Mo~<~o5v.
'ASrn~s!; T~eup.cf Le premier Adam naquit pour être une âme vivante; le
dernier Adam pour être un esprit vivifiant.
L. Tout
H. 1, cor. XV,44
XV, 44 *'E<ir[
"Eart est
a6)lia g~ztT<o~'x
%cet xcdscTt
consacréà .7io~tu
«1tvs\Jp.œ'tt.Y.v.
Il y a des
3. Tout te chapitre xv est consacré à ta résurrection y a des corps cetestes
célestes
~MjiïTx oupxvtcf) et des corps terrestres (<M~Ki;xsTc'YStx).On est semé corrup-
18 REYUK PHILOSOPHIQUE

rien de commun avec l'opposition- hellénique ou cartésienne du


corps et de l'âme. Elle ressemble davantage à la distinction des
« ordres » de Pascal.
Le propre de la chair, c'est la concupiscence Saint Paul nous
dit quelles sont les œuvres de la chair, quelles sont les œuvres de
l'esprit (Gal., V, 19-23) « Les œuvres de la chair sont l'impudicité,
l'impureté, la dissolution, l'idolâtrie, la magie, les inimitiés, les
querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions,
les sectes, l'envie, l'ivrognerie, les excès de table et les choses
semblables. », c'est-à-dire la recherche de la jouissance person-
nelle, l'amour de soi, qui met la guerre entre les hommes. Le
fruit de l'esprit est la charité, la joie, la paix, la patience, la bonté,
la bénignité, la fidélité, la douceur, la continence » 2, en un mot
l'amour du prochain, qui apporte la paix. « La chair est contre
l'esprit, l'esprit contre la chair; ils sont ennemis »; et tant que
vous porterez en vous cette lutte, « vous ne ferez pas ce que vous
voudriez faire a (7&< 17); vous ferez ce que l'instinct, ce que
l'animalité qui est en vous vous contraint de faire. Il faut donc
tuer la chair. II faut la « crucifier ».
Telle est la morale de saint Paul. A quoi le bon sens populaire a
toujours répondu Non, il ne faut pas tuer la chair, il ne faut pas la
crucifier. Elle a du bon, ne fût-ce que d'assurer l'avenir de l'espèce
humaine. Il n'y a pas de rapport entre la nécessité de libérer
l'esprit de la domination de la chair et cette note d'impureté, cette
flétrissure infligée à tout ce qui appartient à la sexualité. Seuls
les excès oppriment l'esprit, seuls ils sont des vices. Certes il faut
libérer l'esprit; mais est-ce vraiment un bon moyen de s'affranchir
de la tyrannie de la chair que d'exaspérer ses exigences par le
refus de toute satisfaction? Est-ce libérer l'esprit que de lui
imposer une tâche capable d'absorber à elle seule toute son éner-
gie ? En général, les privations, loin de libérer l'esprit, l'accablent
ou l'égarent privations de nourriture pendant un siège ou une
tible, on s'éveille glorieux; on est semé dans la faiblesse, on s'éveille dans la
force, on est semé corps psychique, on s'éveiUe corps spirituel. Il y a un corps
psychique et it y a un corps spirituel. »
1. Les premiers chrétiens se sont servis, pour désigner l'appétit de jouissance
qui caractérise la chair, du terme platonicien Em9n(t!]T[x6~ que tes Latins ont
traduit par concupiscentea.
Ces énumératioM de vices et de vertus sont fort difficiles à traduire.
J'emprunte la traduction Segond.
EDMOND GOBLOT. – DE LA VALEUR DE LA CHAS i ÉTÉ 19

famine; de boisson pendant la traversée du désert; de sommeil


dans certains supplices. On libère l'esprit en donnant à la chair,
mais avec mesure, les satisfactions qu'elle réclame le boire, le
manger, le dormir. Peut-être en est-il de même de ce que le pigeon
du bon Lafontaine appelle « le reste ». Puisque animaux nous
sommes, ne convient-il pas de faire à notre nature animale les
concessions nécessaires? Quand le « corps psychique » est apaisé.
l'esprit retrouve sa liberté. Certes les vicieux, les débauchés sont
insatiables. Mais les « honnêtes gens », sans se piquer d'une aus-
térité toute monastique, usent d'une sage modération. Ils ne sem-
blent pas du tout tourmentés par l'obsession de la chair. C'est
qu'elle est satisfaite.
Dès les premiers temps du christianisme, cette doctrine fut
soutenue par certains gnostiques; ils allèrent même jusqu'à faire
de l'œuvre de chair une pratique pieuse, une préparation à la
prière, parce qu'elle libère l'esprit. A toutes les époques et dans
toutes les sociétés chrétiennes, on voit, d'une manière plus ou
moins ostensible, se juxtaposer deux morales relativement à la
sexualité 1° une morale de continence absolue (sauf la tolérance
paulinienne du mariage); elle est seule enseignée officiellement;
c'est la morale des saints, presque impossible à pratiquer à qui
vit de la vie du siècle; 20 une morale de la modération, qui est com-
munément suivie dans la pratique; c'est la morale des honnêtes
gens qui n'ont point de prétentions à la sainteté. Les maximes en
sont courantes, proverbiales même; elles prennent même place,
sous forme de tolérances, dans les écrits des moralistes ecclésias-
tiques, à côté de celtes de la sainteté. Et l'on ne se met pas beau-
coup en peine de la contradiction qui est entre ces deux morales,
car elles ne s'adressent pas aux mêmes personnes. La première
concerne ceux qui ont des grâces spéciales, la seconde est seule
à la portée des hommes ordinaires, qui n'ont pas les mêmes grâces
et sont souvent bien aises de ne pas les avoir.
Or c'est justement, comme nous le verrons plus loin, en cette
modération-ià que consistent les mœurs dissolues dont sont mortes
les civilisations antiques et dont nous voyons aujourd'hui mourir
notre civilisation et notre race. Le vice! La débauche! avec
quel accent j'ai entendu les orateurs de ligues de moralité décocher
ces mots sur les fronts rougissants et tremblants de leurs auditeurs.
20 REVUE PHILOSOPHIQUE

Hélas!
t les
1.a~ vicieux
-t et t~n
tes .a,tt.m"x
débauchés n'étaient 11 rr.
pas là. Mais qu'im-
porte Ceux qu'il importe de prêcher, ce ne sont pas les vicieux et
les débauchés, mais bien les honnêtes gens. Le vice, qu'on a
grandement raison de flétrir et de combattre, – la débauche,
dont nous devons assurément défendre nos enfants et nous
défendre nous-mêmes, ne sont, après tout, dans notre pays que
des exceptions. Le vice et la débauche sont très probablement
plus rares et, en tous cas, moins grossiers chez nous que dans
d'autres pays dont pourtant l'existence n'est pas en danger. Ce qui
nous perd, ce n'est pas ce que Paul Bureau a appelé l'indiscipline
des /H<XH/'s; c'est plutôt cette modération, cette juste mesure, si
soigneusement réglée, si confortablement aménagée c'est ce que
j'appellerais volontiers l'hyperdiscipline des TMœu/'s, qui achemine
à grands pas le peuple français vers la mort.

IV. – LA NATURE.

La conscience publique fait grande différence entre les vices


dits contre nature et ceux qui consistent, au contraire, à

Se laisser aller doucement


A la bonne loi naturelle,

Les vices contre nature inspirent presque universellement de


l'horreur et du dégoût. Quant aux autres, sont-ils même des
vices? Non seulement ils ne sont l'objet d'aucune réprobation,
mais les scrupules de ceux qui ne les ont pas paraissent pusilla-
nimes et ridicules, inquiétants aussi, car, plutôt que d'admettre
qu'ils sont chastes, on soupçonne que, s'ils n'ont pas ces vices-là,
c'est qu'ils ont les autres. C'est pourquoi, dans les cercles de jeunes
gens, ceux qui visitent les filles publiques n'en ont aucune honte;
ils sont môme enclins à se vanter de leurs prouesses, de celles
qu'ils ont faites et de celles qu'ils n'ont pas faites, tandis que ceux
qui sont chastes se taisent, évitent d'attirer l'attention et tâchent
de passer inaperçus. -Ce sont eux qui rougissent.
On trouve aussi quelque chose de malsain et de répugnant aux
artifices et aux raffinements qui surexcitent le désir languissant et
EDMOND GOBLOT. – !'E LA v.U.E~R DH t.A CHASTETE 2)

avivent la volupté. Mais ils ne paraissent pas aussi condamnables


que l'homosexualité.
Quelle est la raison de ces sentiments et de ces jugements?
Certes l'inversion sexuelle est une anomaHe, mais toutes les ano-
malies n'inspirent pas cette horreur.
Pourquoi n'en serait-il pas des voluptés sexuelles comme des
autres voluptés? H n'est pas dégoûtant de mettre des truffes dans
)a volaille, de l'estragon dans la salade, de la vanille dans l'entre-
mets, de manger des amandes en buvant le vin? Quand les jouis-
sances de la vie, lesgaudia vitae de Lucrèce, sont innocentes, pour-
quoi ne pas s'appliquer à les goûter dans les conditions les plus favo-
rables ? Pourquoi la nature serait-elle toujours excellente? Pour-
quoi ne pas l'aider au besoin? L'art de l'homme, qui la corrige et
l'adapte à nos besoins, est souvent fort admirable. S'il fallait vivre
selon la nature, nous devrions condamner la cuisine et manger
nos aliments tout crus, comme ont fait nos lointains ancêtres. II
n'est pas naturel et, par conséquent, on devrait tenir pour immoral
de porter des vêtements, de coucher dans des lits, d'habiter dans
des maisons. Toute civilisation est contre nature.
D'autre part, on peut dire que tout ce qui existe est naturel,
même l'artificiel, car l'industrie de l'homme est une expression de
la nature humaine. Les mêmes choses, qui sont artificielles si l'on
excepte l'homme de la nature pour la poser en face de lui, rede-
viennent naturelles si on t'y réintègre. Le nid de l'oiseau, la ruche
de l'abeille sont-ils artificiels ou naturels? Les animaux se servent,
pour atteindre leurs fins, des ressources de leur nature spécifique
l'un utilise sa force, un autre son agilité, un autre l'acuité de ses
sens, l'homme ses facultés d'invention. Par la connaissance de
l'orclre de la nature, il acquiert le pouvoir d'en changer le cours.
L'artificiel exprime la nature de l'homme par opposition à la
nature sans l'homme.
Mais, si tout est naturel, même l'artificiel, il faut, dans l'artificiel,
faire encore une autre distinction. Ce qui est artificiel n'est pas
nécessairement contre nature. L'art de l'homme collabore avec la
nature. Il atteint plus parfaitement et avec une grande économie
de matière et d'effort des fins qui sont celles de la nature. Par
exemple, l'hygiène, la cuisine, l'art de tisser et de coudre, l'art
de bâtir des maisons et de les meubler, tout ce qui rend la vie
33 REVUE PHtLOSOPHIQU)!:

plus abondante, plus confortable, plus sûre, plus prospère et plus


heureuse, réalise ce à quoi tend la nature. Abandonnée à elle-
même, la nature est aveugle elle échoue souvent elle ne réussit
qu'au prix d'un énorme gaspillage. L'art humain, clairvoyant et
ingénieux, aide, discipline, concentre la nature et l'achève. Vivre,
vivre bien et longtemps, jouir de la vie; être sain, fort, actif, jouir t~
de sa santé, de sa force et de toute activité normale, ne sont-ce
pas là les fins de la nature?
Mais l'art de l'homme peut aussi agir contre la nature et la
détourner de ses uns. C'est alors qu'il est vil et révoltant. Ainsi,
tant que les raffinements de la cuisine tendent à préparer des mets
à la fois nourrissants et savoureux, l'art agit dans le sens de la
nature. La saveur agréable qui réjouit le gourmand n'est pas
môme un luxe, car l'aliment bien préparé est mieux digéré et
mieux assimilé. Ce n'est point un vice que d'aimer la bonne nour-
riture, aussi salutaire qu'appétissante. Mais la cuisine qui flatte
la passion du gourmand en ruinant sa santé est un art contre
nature; et la gourmandise est un vice aussitôt qu'elle sacrifie à la
volupté les prescriptions de l'hygiène. La pratique des débauchés
de la Rome impériale, quelquefois imitée depuis, de provoquer le
vomissement pour recommencer à manger, est dégoûtante de la
même manière que l'inversion sexuelle. II est naturel d'aimer les
bons vins de France; le plaisir qu'on y trouve est d'ailleurs bien
autre chose qu'une volupté sensuelle, car on les savoure comme
des poèmes, pour leur valeur expressive et leur pouvoir d'évoca-
tion. C'est un plaisir esthétique. Mais l'ivrognerie et l'alcoolisme
sont des vices, des vices contre nature, des vices dégoûtants.
Peut-on conclure des~ plaisirs de la table aux plaisirs de la
sexualité? Et dire qu'il.n'y a point de vice à rechercher la volupté
qui accompagne l'exercice normal d'une fonction naturelle, d;au-
tant plus qu'il s'y mêle un plaisir esthétique pour tout homme qui
n'est point insensible à la beauté de la femme, mais qu'il y a du
vice à rechercher la volupté des pratiques ou des raffinements
contre nature?
Telle est l'opinion de beaucoup d'honnêtes gens. Elle est peut-
être très près de la vérité. Mais il y a encore au moins deux choses
à tirer au clair.
D'abord, il est faux que tout ce qui est contre nature soit
GOBLOT. DE LA VALEL'n DE LA CHASTETÉ 23
EDMOND

immoral. Car rien n'est, plus artificiel et même anti-naturel que la


morale elle-même. L'intelligence ne se borne pas à faire de
l'homme un habile ouvrier, un précieux serviteur de la nature.
Elle lui confère une souveraineté. Elle lui donne le droit, elle lui
fait même un devoir d'imposer à la nature ses propres fins, notam-
ment la Justice. La nature est indifférente à la justice; elle l'ignore
absolument. La justice a sa source dans la raison de l'homme et
ne connaît pas d'autre origine. Bien plus, dans l'effort qu'il fait
rencontre
pour introduire la justice dans la nature, l'esprit humain
souvent des résistances insurmontables il se heurte aux condi-
tions de la vie et, en Voulant améliorer, il risque d'apporter la
si bien l'objet de la morale n'est pas de
mort, que, pratiquement,
réaliser la justice parfaite', mais d'introduire dans la vie humaine
la part de justice, hélas! restreinte, que la nature comporte et peut
sans en mourir. La justice est toujours artificielle et
supporter
souvent contre nature, tout comme les vices que l'on croit flétrir
en leur attribuant cette appellation. Si donc, quand il s'agit de
sexualité, il se trouve que les pratiques qui sont contre nature
sont immorales, ce n'est pas parce qu'elles sont contre nature
c'est pour une autre raison.
En second lieu, quelles pratiques sont contre nature? Celles
qu'on estime naturelles et comme telles excusables, beaucoup
disent même permises, que dis-je? quelques-uns vont jusqu'à
dire recommandables, – sont également contre nature et ne
méritent pas moins d'être flétries. Un peu de réflexion suffit pour
sen convaincre.
L'ordre de la nature se compose de deux choses 1° le détermi-
fi/sme. En ce sens, rien n'est contre nature, car l'intervention de
l'homme ne rien contre les lois; 2" la /tna/ c'est-à-dire
peut
le normal. Le cours normal des choses, c'est-à-dire l'accomplis-
sement des fonctions est nécessaire à la conservation, au dévelop-
du mais il n'a lieu nécessaire-
pement et au bien-être vivant, pas
ment. Est contre nature ce qui trouble le cours normal de la
nature.
Or toutes les pratiques normales se rapportant à la sexualité
ont pour fin la conservation de l'espèce et la perpétuité de la vie.

). Le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. »


~ti REVUENIU.OSOPBHQUË

Sont contre nature toutes les pratiqués qui s'opposent à l'accom-


plissement de cette fonction.
En général, les fonctions s'accomplissent de trois manières.
Quand elles sont purement automatiques et consistent en des
réflexes enchaînés, aucune sensation spéciale de plaisir ou de
douleur n'est nécessaire pour les assurer'. Nous pouvons en
effet constater-sur nous-mêmes que, hormis le sentiment généra)
de bien-être, d'euphorie qui signale tout fonctionnement normal.
une fonction telle que la circulation du sang ne comporte aucune
sensation voluptueuse de la sensibilité spéciale.
Mais quand une fonction exige l'intervention d'un acte volon-
taire, par exemple la nutrition exige les actes volontaires de
manger et de boire, elle ne peut-être assurée que par des
mobiles, c'est-à-dire l'attrait du plaisir ou l'aversion pour la
douleur. La fonction de nutrition est assurée par les mobiles de
la faim et de la soif. De même la fonction de reproduction est
ytor/na/e/Menf assurée par l'appétit sexuel, par cette volupté si vive
qui en accompagne la mise en acte, par ce malaise croissant que
produit le refus de satisfaction et qui, même sans être une douleur
positive, devient si obsédant et si tyrannique, qu'il est un mobile
bien plus puissant encore que l'attrait de la volupté. La plupart
des hommes que les ligues de moralité publique qualifient si
sévèrement de débauchés vont demander à la prostitution bien
moins une volupté qu'une libération.
Quand une fonction n'est assurée ni par un automatisme, ni
par un mobile, il reste qu'elle le soit par un motif moral. Ce fait
que le plaisir (ou la cessation de la souffrance) est une fin pour
l'individu, la nature .l'emploie comme moyen pour réaliser des
fins qui dépassent l'individu. Mais l'homme a trouvé des artifices
qui séparent le plaisir de la fonction et permettent de jouir de
celui-ci en se dispensant d'accomplir celle-là. L'intelligence de
l'homme a déjoué la finalité (Renan dit la « piperie a) de la nature:
elle a éventé la ruse par laquelle la nature avait fait de l'individu
le serviteur de l'espèce. Dès lors, il faut que l'avenir de l'espèce
soit assuré par des motifs moraux.
Ces artifices ne sont ni savants ni nouveaux. L'homosexualité
t. Des sensations douloureuses avertissent souvent quand elles s'aoctmptissent
mal.
EDMOND GOBLOT. DH LA VALEUR DE LA CHASTETÉ 2S

est le plus simple et le plus sûr; la prostitution en est un autre.


Les pratiques anti-conceptionnelles sont contre nature tout aussi
bien que l'homosexualité. C'est par elles qu'ii convient de déunir
la prostitution, et non par le trafic de la volupté. H peut y avoir,
il y a une prostitution gratuite; et d'autre part, il est très ordi-
naire et parfaitement licite qu'un homme donne de l'argent à une
femme et subvienne en tout ou en partie à ses besoins il n'y a
pas prostitution si cette femme lui donne des enfants; il y a pros-
titution si elle ne lui donne que des voluptés. La prostitution ne
consiste pas non plus en ce qu'une femme a commerce avec plu-
sieurs hommes la prostitution n'est pas la polyandrie, pas plus
que la polygamie n'est la prostitution des hommes. La prostitu-
tion, c'est la suppression de la maternité. Le vice sexuel n'est pas
la recherche de voluptés vénales, c'est la recherche de voluptés
stérilisées. Et la déficience de la natalité est due à ce que, peu à
peu, comme il était inévitable, les mœurs de la prostitution se
sont introduites dans le mariage. Qu'est-ce qu'une honnête femme?
C'est une mère de famille.
Il n'y a donc pas à distinguer, en morale sexuelle, des vices
naturels et des vices contre nature. Ils sont tous contre nature.
Dès qu'il y a fraude, peu importe qu'elle soit commise avec le
concours de l'un ou de l'autre sexe. L'immoralité est égale dans
les deux cas. Ce qui fait que la conscience populaire est si sévère
dans l'un, si dangereusement indulgente dans l'autre, c'est que
ses jugements intuitifs s'inspirent souvent non seulement de
principes moraux, mais en même temps de principes esthétiques.
Les vices homosexuels sont laids, très laids. Contraires la
morale, oui, ils le sont, autant que les autres, mais pas plus.
Contraires au bon goût, ils le sont beaucoup plus.
Si une fonction nécessaire à la vie d une société n'est assurée
ni par un automatisme, ni par un mobile sentimental. ni par un
motif moral, cette société périra.

V. LE DKVOR DE CHASTETÉ.

Nous avons vu que le vice contraire à la chasteté c'est la pra-


tique anti-conceptionnelle, c'est-à-dire la prostitution et l'usage
de Ja prostitution. I! s'agit donc d'établir qu'user de la prostitution
26 REVUE MULOSOPHtQME

est un acte injuste et malfaisant. Or la conscience populaire n'en


à ce
aperçoit ni l'injustice ni la malfaisance. Cela tient sans doute
ordinaire ne lui apprend à y voir que l'impureté.
que l'éducation
La conscience populaire a une vague « intuition » que la chas-
teté est bonne et l'incontinence mauvaise, mais elle ne sait pas
pourquoi. Or elle veut connaître la raison des règles austères et
remplacer l'intuition vague par une doctrine raisonnée et, ne
trouvant pas la raison de la valeur de la chasteté, elle est très
portée à en conclure que cette valeur est illusoire et que la chas-
teté n'est qu'un préjugé. Elle n'a pas de peine à comprendre
l'immoralité du viol, de l'adultère, de l'abandon d'enfant, parce
qu'il est aisé d'y reconnaître la contrainte brutale, la trahison,
l'abus de confiance. Mais pourquoi le jeune homme, dans l'inter-
valle entre la puberté et le mariage, n'userait-il pas de la prosti-
tution ? Il ne violente personne, car elle s'offre à lui; libre de tout t
engagement, il ne trahit personne; il n'abandonne aucun enfant,
puisque la prostituée se garde bien d'en avoir. Qu'est-ce qu'un
vice qui ne- fait de mal à personne?
Il est vrai, ce qui ne fait de mal à personne n'est pas un vice.
Mais peut-on considérer comme inoffensives des mœurs qui
exigent le concours d'un nombre formidable d'êtres dégradés,
menant,-en somme, une existence très misérable, considérés par
ceux-là même qui les emploient comme le rebut de l'humanité?
Ajoutez que, si la prostitution n'est pas un crime, elle est tout à
fait sur les confins du crime. La fille, le souteneur, l'apache sont
trois anneaux d'une même chaîne. Or, s'il y a des prostituées,
c'est qu'il y a des hommes qui les recherchent et qui les paient.
Ajoutez encore que 96 p. 100 des prostituées inscrites sur les
registres de la police sorterit de la classe ouvrière des villes. Or
ce sont surtout les bourgeois qui les paient; c'est surtout pour
les bourgeois qu'elles font leur ignoble métier. Sans doute, il y a
autant de dépravation dans une classe que dans l'autre. Si la
bourgeoisie était chaste, elle n'aurait pas besoin de prostituées;
si la classe ouvrière était chaste, elle n'en fournirait pas. Il n'y en
a pas moins là un honteux tribut payé à une classe par l'autre.
Jusqu'à présent, le prolétariat n'a pas compris la révoltante
exploitation dont il est l'objet. Le jour où il ouvrira les yeux et
dira « Nous ne voulons plus donner nos filles et nos sœurs pour
EDMOND GOBLOT. DE LA VALLUR DE LA CHASTE) Ë 2~

servir les vices des bourgeois! nous verrons si les bourgeois


oseront répondre a Nous ne pouvons pas nous passer de vos
filles et de vos sœurs. Nous en avons besoin pour épargner les
nôtres. » La prostitution de nos sociétés modernes est une
immense injustice, une plaie morale presque comparable à l'escla-
vage antique.
Et c'est cela qui. prétend-on, ne fait de mal à personne!

Mais il y a plus.
On s'alarme avec raison de la déficience de la natalité française
et du péril qu'elle fait courir à notre pays et à notre race. Nos
inquiétudes sont d'autant plus grandes qu'on sait que c'est par
l'immoralité sexuelle et la dépopulation qui en résulte toujours
que sont mortes les grandes civilisations du passé. La Grèce
dépeuplée devint la proie des Macédoniens d'abord, des Romains
ensuite. L'empire romain dépeuplé fut à son tour incapable de
résister, d'abord à l'infiltration, puis à l'invasion des barbares.
Naguère, nous nous sommes vus contester jusqu'à notre droit sur
un territoire que nous ne savons plus peupler en proportion de
ses ressources. Il y a longtemps que les esprits clairvoyants ont
signalé le danger. D'abord, on ne les a guère compris. J'ai lu
autrefois dans un grand journal cette ligne « La dépopulation
est une question y'~o/o. D'ailleurs le journaliste exhortait ses
lecteurs à la prendre au sérieux. Aujourd'hui le grand public s'en
cmeut. Les hommes politiques s'ingénient à encourager les
familles nombreuses. On ne semble pas s'aviser que la véritable
cause de cette déficience est la prostitution et la liberté sexuelle
reconnue à l'homme avant le mariage. La dépopulation de la
France vient-elle de ce que les Français pratiquent avec excès la
continence? Non certes? Elle vient donc de ce que, pour pouvoir
pratiquer avec excès l'incontinence, ils évitent la maternité.
Il y a une corrélation constante entre l'accroissement de la pros-
titution et la décroissance de la natalité. Il faudrait d'assez longs
développements pour traiter ce point. Bornons-nous à dire ici que
le nombre des prostituées inscrites sur les registres de la police
n'a cessé de croître depuis un siècle: que la prostitution dite
clandestine a augmenté dans une proportion plus grande encore;
qu'autrefois reléguée dans quelques rues écartées, la prostitution
28 REVUE PIIILOSOPHIQUE

étale maintenant partout son racolage et son marchandage, qu'elle


a pris possession des quartiers les plus animés, les plus luxueux,
les plus éclairés de nos villes; que nous avons vu se développer.
à côté de la prostitution professionnelle, une demi-prostitution,
celle des femmes qui n'en vivent pas exclusivement, qui ont un
autre gagne-pain, mais si peu rétribué qu'elles sont obligées d'y
ajouter les subsides fournis par un ou plusieurs amants
ouvrières, dactylographes, vendeuses de magasins, etc.; qu'enfin.
dans le monde des salariés en général, l'usage s'étend de plus en
plus que jeunes gens et jeunes filles s'entendent pour passer
ensemble leurs dimanches et leurs soirées, unions essentielle-
ment temporaires et toujours stériles. On voit ainsi les degrés se
multiplier, une sorte de continuité s'établir et la distinction
s'effacer entre la prostituée et l'honnête femme. Et parallèlement
à cette dépravation croissante, la natalité décroît.
Nous pouvons, je pense, conclure Ce qui fait la valeur de la
chasteté, c'est son étroite relation avec une fonction respectable
et nécessaire entre toutes la transmission de la vie.

EDMOND GOBLOT.
La Base métaphysique du Relativisme

La théorie de la relativité est-elle, comme elle le dit, ta


seule « physique pure », ou bien doit-elle admettre, à la base, un
principe métaphysique particulier, différent de ceux qui sont
postulés par les physiques antérieures, soit en commun avec
elle, soit en plus des siens? Nous discuterons brièvement cette
question pour terminer la suite des études que nous avons déjà
consacrées au relativisme dans cette Revue t.

Toute théorie physique contient deux éléments différents et


séparables en fait, quoique parfaitement méiangés dans le texte
1° Le discours, c'est-à-dire, en premier lieu, les concepts, prin-
cipes a priori, conventions, vérités d'expérience, raisonnements
logiques sur ces prémisses qui servent à construire des équations
entre les symboles algébriques des grandeurs; en second lieu, la
traduction en mois des équations obtenues par le calcul;
2° Les équations et les calculs /?H/'eme/ a/g'oHes, ceux-ci
n'étant au fond que des raisonnements poursuivis sous une forme
spéciale définie par les seules règles de l'algèbre.
Toute théorie physique doit être vérifiée par l'expérience, c'est-
à-dire qu'en mesurant matériellement certaines grandeurs dans
des expériences concrètes, les valeurs constatées doivent vérifier
les équations de la théorie entre les symboles algébriques de ces
grandeurs. C'est la seule vérification expérimentale dont une
théorie soit susceptible elle porte exclusivement sur les équa-
tions. Le discours est absolument indifférent pour le vérificateur:
on peut faire n'importe lequel, n'en pas faire du tout, la vérifica-

t. oir notamment Kov.-Dpc.1925,La mécanique nouvel!e ef le sens commun.