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Magazine à dessein philosophique • N°4, Avril 2008

DOSSIER :

L'ART

Mais aussi : IE CI
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MUSI CH
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É RATU IE
LITT POÉS
SOMMAIRE

LE DOSSIER : L'ART
3 Une vision de l'Art
par la Panthère Blonde
3 Entre Art, Art sacré et pub : la pub, sacrée 8ème Art ?
par Marc Henry
4 L'Art et ses oeuvres
par Loïc Sautron
5 Un peu de douceur dans un monde de brutes ?
par Philippe Merkling
5 La caricature ou l'art de l'information objective
par Noé Hocquard
6 La philosophie peut-elle définir l'art ? le doit-elle ?
par Dany Aubert
7 De notre rapport à l'art...
par Rémi Nazin
RUBRIQUE LITTÉRATURE
8 Murakami Ryû
par Cyril Salliot
RUBRIQUE MUSIQUE
9 La Musique aujourd'hui
par Benjamin Racine
RUBRIQUE TECHNOLOGIE
11 L'artiste du clavier
par Pierre Willaime
RUBRIQUE CINÉMA
13 Critique du film : No Country for Old Men
par Elise Picogna
RUBRIQUE POÈSIE
14 La petite fille aux yeux noirs
par Astrid Schumacher
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

Rédaction Benjamin Racine


Directeur de la publication : Noé Hocquard Pierre Willaime
Conception graphique et réalisation : Elise Picogna
Pierre Willaime Astrid Schumacher
Rédacteurs :
Marc Henry Impression :
Loïc Sautron MGEL (Mutuelle Générale des Étudiants de
Édité par l'Association Rayon Philo Philippe Merkling l'Est)
regroupant des étudiants en philosophie Noé Hocquard 44, cours Léopold
à l'université de Nancy2 Dany Aubert 54000 Nancy
Rémi Nazin

2
Cyril Salliot
ÉDITO

L
a Flèche du Parthe, une aventure finalement
intemporelle. Aux cotés de l’association Rayon Philo
dès sa création, le magazine « à
dessein philosophique » suit son bonhomme de chemin,
d’années en années, de promotion en promotion. La
nouvelle équipe de l’association, présidée par Marc
Henry, a relancé la machine, prouvant s’il en est besoin que la
Flèche du Parthe sera toujours un lieu d’expression nécessaire
pour les étudiants de philosophie avides de disserter sur le monde
et la vie.

Du premier numéro, bricolé maison, sur la prison au numéro sur


le jeu, en passant par l’excellent et très abouti numéro sur la rue
et le très controversée numéro inédit de l’Ombre de la Flèche, la
Flèche du Parthe a toujours vécu de l’engagement de certains et de la motivation de tous, se présentant là où on
ne l’attendait pas, disséminant l’esprit philosophique au sein de l’Université et de la Cité, faisant frissonner les
esprits étriqués.

Edifiée par Matthieu Chauffray, poursuivie par Charles Albert Moreau, l’idée de ce magazine qui tire à boulet
rouge sur les convenances et les présupposés est aujourd’hui portée par Noé Hocquard. Qu’il soit le digne héritier
de ses prédécesseurs, assurant à chacun un espace de parole, bousculant les évidences et les conventions,
interrogeant sans cesse le monde et l’actualité, jonglant sans gène entre propos philosophique et anecdote du
quotidien, soufflant le plus loin possible, le vent chaud de la réflexion critique et de l’émerveillement
philosophique.

C’est non sans émotion, avec une larme de nostalgie et beaucoup de joie à la vue de la nouvelle génération, que
je finis cet édito de re-naissance de la Flèche du Parthe. Une renaissance sur le thème de l’art, qui n’est pour moi
pas anodine. Plus qu’un journal, La Flèche du Parthe a toujours été un art de vivre, l’expression incarnée d’une
manière de penser le monde, d’une implication de la philosophie dans le monde, d’une volonté d’œuvre collective
qui a toujours animée les acteurs de ce journal. A l’instar de Socrate, l’ambition de ce journal fut toujours d’être
un imperturbable agitateur, un taon, une œuvre proprement philosophique. Que l’impertinence, l’indépendance et
le grain de folie qui nous ont conduit à mettre en place ce journal il y a maintenant 3 ans au sein de l’association
Rayon Philo soit ici et pour longtemps perpétués.

Alexandre Klein
Président de Rayon philo de 2005 à 2008 et toujours insatiable archer Parthe.

INTRODUCTION

L
a philosophie est l’art de la raison, l’art s’adresse à notre
sensibilité ; dès lors, un tel dossier sur l’art peut se révéler être
une entreprise délicate, voire un véritable défi : courageuse, la
rédaction a néanmoins tenté de relever ce dernier. Selon un flou
artistique plutôt élaboré, ce nouveau numéro s’est ainsi formé :
un chuchotement de poésie, une esquisse de publicité, une note
de littérature, un geste de musique ; mais également du cinéma, de la
technologie, de la douceur – en somme, tout ce dont un numéro sur l’art
se devait d’aborder.
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

« De la fonction naît la forme » : issu du design, cet aphorisme semble


également trouver sa pertinence dans ces articles. Peut-être parce que
l’art ne peut que se montrer, s’exemplifier, et non s’expliquer ? A vous de
juger.
Bonne lecture…

Des réactions ? Des remarques,


N'hésitez pas : rayonphilo@yahoo.fr
3
DOSSIER : L'ART
« L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète. » A. CHENIER

I l est impossible de parler de l'art sans


évoquer de quelque manière que ce soit
toutes ces formes artistiques qui demeurent
Mais que dire de l'art, concrètement, si ce
n'est qu'il est partout!
Il n'est pas seulement l'ensemble des activités
avons avec les éléments de la vie et
essentiellement, avec les êtres : nos
semblables, nos ennemis, nos amants, nos
pour certains, le propre de l'homme. humaines amis, nos frères,
L'art qui ne serait alors qu'une simulation de créatrices, il est nos étrangers.
l'idéal esthétique de la pensée humaine. aussi, même si cela « L'art, c'est cette relation intime L'art est dans la
Certes, dans la peinture, la sculpture, semble délirant ou relation que nous
l'architecture, la gravure et la photographie, il
que nous avons avec les éléments
démesuré, dans entretenons avec
désigne avant tout une recherche peu notre quotidien. de la vie et essentiellement, avec l'autre, dans la
commune d'expression du beau; de ce que la Ici encore, il n'est les êtres : nos semblables, nos manière que nous
nature tend à nous faire voir et à nous faire pas question des avons d'interagir
ressentir mais qui nous semble parfois trop tableaux, des ennemis, nos amants, nos amis, avec sa richesse,
abstrait, inaccessible, et qui par conséquent, bijoux, des images, nos frères, nos étrangers. » avec son lui
nous paralyserait dans une existence des notes de psychique.
techniquement flouée. musique qui L'art est dans
Mais tout doucement, l'art bascule vers remplissent notre notre façon de
d'autres formes d'expression, et s'immisce vie, mais plutôt de ces choses qui ornent notre vivre, de voir le monde et de partager ce que
dans la danse, la musique et la littérature. intérieur, intellectuellement parlant. l'on est et non ce que l'on a.
A ce stade il n'est plus seulement une Ces rires, ces regards, ces gestes maladroits ou
représentation du beau, il devient émergence gracieux, ces marques d'affection ou d'amour, En un sens : l'art c'est l'acceptation d'une
de l'harmonie, fusion du corps et de l'esprit, ces paroles tendres ou incisives, ces moments existence entière et intense.
abstraction ou exorcisme des sentiments et des partagés avec les autres.
sensations. En un mot : RELATION. La Panthère Blonde
Un monde particulier se forme en l'art et avec L'art, c'est cette relation intime que nous
l'art.

Entre art, art sacré et pub : la pub, sacrée 8ème art ?


par Marc Henry

L ’art romantique désigne un art où la Il faut délier l’esthétique de l’art, et prendre


tendance à l’imagination et à la sensibilité l’art tel qu’il est, et non tel que nous le
prédomine sur les autres facultés de percevons. Il s’agit plus de montrer en quoi
une œuvre d’art, il n’en reste pas moins que
c’est bien une œuvre d’art, du fait d’un
certain fonctionnement caractéristique. Ce qui
l’esprit. Cette conception rappelle que l’homme l’art ne peut prétendre à un statut privilégié, fait que quelque chose est de l’art ne semble
n’est pas qu’un être de raison : c’est également et de souligner une fâcheuse habitude à lier la donc pas contenu dans la relation que nous
un être fait de passions et de sensations. C’est notion de beauté à la notion d’œuvre d’art. entretenons avec ces mêmes œuvres, mais bien
un parti pris artistique Mais alors, si l’œuvre contenu dans l’œuvre elle-même.
autant que philosophique : d’art n’a plus à avoir de Mais, paradoxalement à ce qui vient d’être
c’est ici la manière de « L’art peut rester qualités à fonction dit, ce qui fait que cet artefact soit une œuvre
sentir qui est privilégiée. Le
merveilleux, l’extatique,
vénérable sans que identificatrice telle que d’art réside également dans le fait qu’il puisse
la beauté pour être être perçu comme étant une œuvre d’art, ce
l’infini sont les thèmes ses produits ne véritablement une qui proviendrait donc d’un fonctionnement
abordés ; la poésie, la le soient œuvre d’art, quel est le interne, et donc non relationnel, propre à ce
musique, la sculpture, le
politique : rien n’y déroge.
nécessairement » statut de l’œuvre d’art,
et pourquoi peut-elle
type d’artefacts. Une œuvre d’art serait donc
reconnue comme telle si celle-ci peut
Ce courant, traversant le prétendre à ce caractère fonctionner de telle manière qu’elle puisse être
18ème siècle, s’épuisera sacré qu’habituellement reconnue comme étant une œuvre d’art, et
vers 1850. Son héritage reste néanmoins très nous lui reconnaissons ? cette reconnaissance serait elle-même contenue
présent, et s’illustre notamment dans notre Le courant romantique a considéré dans l’œuvre d’art, du fait de son
rapport à l’art : le romantisme a installé l’art l’œuvre d’art comme étant l’expression de fonctionnement. Une œuvre d’art est donc un
sur son piédestal. Il s’agit désormais de l’en valeurs propres à tout homme : ainsi, nous artefact que je peux reconnaître comme tel du
descendre. sommes tentés de considérer que chaque fait d’un certain fonctionnement
Sans pour autant tomber dans une produit artistique acquiert sa valeur du simple caractéristique. Conclusion : l’œuvre d’art ne
froide austérité, sans pour autant bannir l’art fait que celui-ci est un artefact produit par un semble donc pas mériter la place qu’elle
de nos quotidiens, nous sommes néanmoins en artiste. Une des caractéristiques du mérite, si cette place est celle du « sacré ».
droit de nous demander quelle serait la place romantisme étant, précisément, de refuser Nous sommes tout un chacun en
de l’œuvre d’art dans notre vie. La question de toute limite à l’art, nous ne sommes plus en droit de considérer qu’il existe de très
la sacralité de l’œuvre d’art peut se poser ainsi mesure, de nos jours, de poser des limites à mauvaises œuvres d’art. Celles-ci
: sur quelles bases provient cette tendance à nos relations artistiques. Cette attitude nous fonctionnent, ce sont donc des œuvres d’art,
placer tout produit issu d’un artiste dans une fît oublier que l’œuvre d’art n’est qu’un mais celles-ci sont mauvaises, car elles
relation privilégiée, et, surtout, pourquoi produit de l’homme, un artefact, ayant un fonctionnent mal. Nous les reconnaissons
l’œuvre d’art est-elle considérée de fait comme fonctionnement particulier. Elle est donc à comme étant des œuvres d’art, certes, mais
un « artefact à préserver » ? Il suffit de se considérer comme tel. L’œuvre d’art n’est cela est un geste bien charitable : nous
rendre dans le musée le plus proche pour voir qu’un objet ; il peut certes avoir une valeur, sommes en effet tentés, parfois, de considérer
combien nombre d’œuvres ne sont là que du affective ou financière, du celles-ci comme étant du
fait du musée lui-même. Sur les mille dernières fait de sa rareté ou d’un gribouillage, du son, de
productions musicales du disquaire du coin, certain attachement banals artefacts ; ce
combien d’entre-elles pourraient prétendre au psychologique, mais l’œuvre « L’art ne peut être qu’elles ne sont pas
statut de chef-d’œuvre, combien de toiles d’art n’est rien d’autre que défini en termes ontologiquement (dans leur
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

marqueront leur temps par leurs effets cela : un produit. L’art,


esthétiques indéniables, faisant d’elles des quant à lui, doit donc
évaluatifs » être), car ce sont bien ce
que nous appelons des
« œuvres accomplies en leur genre également trouver sa place. œuvres d’art. Mais leur
Définition dictionnairique de « chef- Mais rien ne présuppose à fonctionnement est donc
d’œuvre ». » ? ce que tout produit de l’art dans ce cas réduit au
Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas soit sacré. L’art peut rester vénérable sans que minimum : suffisamment pour que nous les
ici d’évaluer les œuvres d’art pour conclure que ses produits ne le soient nécessairement. reconnaissions comme étant des œuvres d’art,
certaines méritent d’un quelconque statut L’activité artistique n’est rien d’autre qu’une mais insuffisamment pour les considérer
artistique et d’autres non, là n’est pas notre activité humaine ayant pour support, dans la comme étant de véritables chef-d’œuvres
propos, car toutes sont bel (et non belles) et plupart des cas, un objet physique concret. artistiques.
bien des œuvres d’art, et ce, qu’elles aient des Or, la valeur vient de la relation entre l’œuvre Ces artefacts ne sont donc pas intouchables,
qualités esthétiques manifestes ou non. Il ne d’art et le sujet percevant cette même œuvre. et ne méritent pas leur caractère sacré. Toute
s’agit pas de faire une naïve critique évaluative De là, deux cas sont possibles. œuvre d’art n’est pas pour autant à proscrire,
des œuvres d’art, car le beau n’est pas ce qui Premièrement, nous pouvons considérer que l’autodafé est une pratique qui a fait son
constitue une œuvre d’art. Pour preuve, l’œuvre d’art est œuvre d’art avant même que temps. Mais nous pouvons néanmoins
certains artistes se sont attachés à peindre la cette relation n’ait eu lieu. Je peux passer à
4
considérer que certaines œuvres ne
laideur, et l’art laid n’en est pas moins de l’art. côté d’une œuvre d’art sans voir que c’était fonctionnant manifestement pas
DOSSIER : L'ART
esthétiquement pourraient être « mises de élevés au rang d’œuvres artistiques. d’une fin représentative pragmatique, qui
côté », dans l’attente d’un avenir esthétique Une objection, classique, mais non dénuée de servait les intérêts immédiats du sujet figuré.
plus radieux ; ou, plus concrètement, espérer pertinence, pourrait pourtant être formulée : A travers ce tableau transparaît puissance,
qu’une sorte de « main invisible » l’œuvre d’art que nous acceptons comme telle pouvoir et respectabilité. Sans parler de l’art
smithienne, cette fois-ci artistique et non ne nourrit qu’une seule ambition, celle de sacré, le vrai (!), dont la fonction cognitive
économique ou politique vienne faire de son fonctionner artistiquement et ce de manière prend évidemment le pas sur la fonction
effet. Car si la perte de certains chef-d’œuvres désintéressée. Or, ceci ne semble pas être le esthétique.
des siècles passés est sans nul cas de la publicité-média, car Ainsi, de la même manière,
doute à regretter, l’attitude il est évident que la fonction certaines publicités emploient des moyens
contemporaine, consistant à de cette dernière est bien de artistiques pour mener à bien leur fin
considérer toute production diffuser un message commerciale.
artistique comme une caste publicitaire, et n’est donc pas Dès lors, qu’est-ce qui distingue
d’objets privilégiée, du simple désintéressée. Ainsi, cette certaines publicités de certaines œuvres
fait que celle-ci soient des objection classique semble d’art ? N’y a-t-il pas nombre d’œuvres d’art
œuvres d’art, s’avère semble-t- efficace : dans la publicité, la qui tentent de fonctionner artistiquement dans
il également regrettable. fonctionnement esthétique ne le seul but d’être achetées ? Le mot d’un
Ainsi, nous semble relever que du moyen, artiste tel qu’Andy Warhol lui-même semble
pouvons conclure qu’un et non de fin. La publicité- bien aller dans ce sens : « L'art, c'est déjà de
artefact est une œuvre d’art et média ne serait donc pas en la publicité. La Joconde aurait pu servir de
ce à partir du moment où droit de prétendre au statut support à une marque de chocolat, à Coca-
s’opère un certain d’œuvre d’art. Cola ou à tout autre chose ».
fonctionnement interne propre Mais, face à cette Les romantiques misaient sur les sensations,
à ce type d’artefact : l’œuvre objection qui pour le moins sur « la manière de sentir » dixit Baudelaire.
d’art fonctionne d’une certaine semble radicale, nous pouvons Certaines publicités ne sont-elles pas l’œuvre
manière, et ce fonctionnement propre cependant répondre qu’un problème identique de néo-romantiques ? Ainsi, de par un
permet l’identification de cet artefact en tant se pose quant à certaines œuvres d’art. fonctionnement artistique prévalant sur une
qu’œuvre d’art. La description technique d’un Prenons par exemple Richelieu peint par finalité commerciale, un certain type
tel fonctionnement serait bien entendu Philippe de Champaigne. Cet artefact est d’artefacts telle que la publicité-média semble
intéressant à réaliser, mais ne saurait être couramment admis comme étant une œuvre légitimement être en droit de prétendre au
accompli ici. Toutefois, retenons que ce n’est d’art, de par son fonctionnement le reléguant statut d’œuvre d’art. Et, qui sait, peut-être,
pas un critère évaluatif esthétique qui nous à ce rang. Pourtant, la finalité première que pouvoir prétendre un jour au statut de chef-
permettrait de décrire ce fonctionnement poursuivait l’artiste à travers cette œuvre d’œuvre artistique ?
esthétique. n’était certainement pas de produire une Ainsi, certaines pubs, ou certains flyers
Cependant, si ce genre de remarques précitées œuvre d’art, mais bien de représenter peuvent semble-t-il être « sacrés », ou du
peut sembler banal, les conséquences de telles Richelieu de la meilleure moins, dignes de louanges.
remarques sur ce qui n’est pas habituellement façon qui soit, de la même Ces artefacts peuvent faire
considéré comme de l’art le semble déjà moins. façon que sait le faire la « L'art, c'est déjà l’objet d’une certaine
En effet, prenons le cas de la
publicité-média : autrement dit, la publicité
photographie de nos jours.
Et il y avait la même
de la publicité » relation privilégiée ; l’art,
la sacralité et la publicité
ayant besoin pour fonctionner d’un support stratégie que celle qui anime ne sont pas des notions
physique. Si, comme nous l’avons prétendu certaines publicités totalement déliées, car,
précédemment, une œuvre d’art est telle du contemporaines : la dimension utilitariste et comme aime à nous le rappeler Aurélien
fait d’un certain fonctionnement propre, il pragmatique – et donc intéressée – de cette Scholl, auteur dramatique français : « Dieu
apparaît dès lors que certaines publicités œuvre ne saurait être niée. Cette dimension lui-même croit à la publicité : il a mis des
disposent d’un fonctionnement analogue. De pratique et efficace est encore manifeste de cloches dans les églises »…
fait, si certaines publicités disposent nos jours, car cette œuvre d’art remplit
effectivement d’un fonctionnement interne tel toujours sa fonction première qu’était celle de
que nous pouvons les identifier comme étant figurer Richelieu. Preuve en est que sans ce M.H.
des œuvres d’art, de par leurs propriétés type d’œuvre, nous n’aurions aucune idée de
esthétiques, rien n’empêche dès lors que ce à quoi ressemblait nos ancêtres. La
certaines affiches de cinéma, que certains films dimension artistique était véritablement
publicitaires ou certains flyers (tracts) soient seconde, et n’était qu’un moyen au service

L’Art et ses œuvres.


par Loïc Sautron

L e principal problème pour les comprendre


est que l’on ne sait jamais par quelle
partie commencer. On a beau retourner la
producteur, ils n’ont pas plus d’importance
qu’un outil qui aurait servi à les faire, ils sont
à proprement parler, inutiles, car ce n’est
néanmoins elles, nous tuent.
Et si certains scientifiques s’en
sortent par quelques pirouettes analytiques, ne
question dans tous les sens, l’explication reste qu’une fois achevées qu’elles s’émancipent. Le leur en voulons pas, ils sont comme nous,
toujours aussi complexe. créateur n’en sait pas victimes de leurs propres pensées.
Elles nous charment de plus que nous, interpréter Car il y a deux raisons fondamentales à leur
tous leurs attributs, elles « Elles seront toujours ce que l’on a fait ou non, inaccessibilité, la première est qu’elles n’ont
nous attirent pour mieux
nous figer, elles nous
insatisfaites, et c’est reviens
INTERPRETER.
au même, pas à être comprises, la seconde est qu’elles
n’ont pas d’intérêt à l’être. Si on les apprécie
brûlent pour mieux nous bien notre point faible. » Ainsi, chercher à parler tant, ce n’est pas pour leur fonctionnement
éteindre. On ne les d’elles, c’est ce scier la interne, mais parce qu’elles vident notre esprit
séduit jamais, c’est elles langue, de toute réflexion possible. Devant elles, nous
qui nous possèdent. On pense avoir le choix, Chercher à les toucher, c’est ce casser les sommes tous égaux, nous sommes tous faibles,
mais ce n’est que pour mieux nous berner. doigts, nous sommes nous-mêmes. Elles nous ouvrent
Nos préférences sont nos propres illusions, Elles seront toujours insatisfaites, et c’est bien la porte de la seule pensée qui soit valable : la
Nos désirs des faiblesses, notre point faible. non-pensée, celle qui ne s’exprime pas, celle
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

Nos pulsions… des preuves. On ne cherche pas tant celle qui nous qui nous fait oublier le temps et l’espace.
On ne les déshabille que pour correspond, on attend plutôt que l’une d’elles C’est alors que le silence nous
mieux se pendre, et même si on tente de les veuille bien de nous. On ne les quittent que envahit, pour mieux nous faire entendre, ce
comparer, elles ne nous laissent que le goût parce que nous ne les admirons pas assez, ne qu’elles ont à dire.
amer de leurs différences. doutons jamais de cela, elles sont fragiles. En fin de compte la seule chose qui nous
Certaines enchantent nos oreilles, d’autres Laissez-les au soleil, elles s’abîment, trop satisfasse vraiment.
éclairent nos yeux, quant à celles qui restent, d’eau les noie, le froid les tue, le temps les Et dès que notre cerveau, habitué à parler
on leur est absolument indifférent. Car il faut marque, et certains pensent encore que ce ne pour ne rien dire, se remet en marche, elles
bien le dire, tout jugement à leur égard sont que des objets… Pourtant, si elles deviennent, pour notre plus grand malheur,
n’exprime que notre incapacité à les n’évoluent pas, c’est qu’elles sont déjà des artefacts.
comprendre. C’est ainsi que nos faiblesses parfaites !!!
s’éveillent à nous, c’est ainsi que nous Mais ne nous y trompons pas, elles
prenons conscience de ce que nous ne sommes restent tout aussi dangereuses qu’elles sont Finalement elles sont un peu comme des
pas, des êtres raisonnables. fragiles. Rien ne les touche, ni la critique, ni œuvres de l’art.
Certains passent leur vie à les les insultes, elles sont au-dessus de cela, au-
dévoiler, d’autres à les aimer. Quand à leur
5
dessus de nos concepts, hors de notre Loïc Sautron.
compréhension. Nous pouvons les détruire,
DOSSIER : L'ART
Un peu de douceur dans un monde de brutes ?
par Philippe Merkling

L ’art est ce qui nous permet de côtoyer,


fréquenter, être mis en présence du
beau, et qui suscite une émotion
tendue vers ce seul but : faire de l’art, devenir
un artiste, être reconnu.
Cela permet, qu’il y ait beaucoup d’artistes,
musées se voulaient ils artistes quand ils se
sont mis au travail ?
Sans parler de ceux qui ont œuvrés à certains
particulière chez qui lui est confronté. dans tous les domaines : monuments.
De Johnny à Pavarotti, du rire à la peinture
Cela implique qu’il doit y avoir en passant par la cuisine, on est entouré Toutes ces personnes avaient elles l’intention
quelque chose qui « fait d’artistes, on baigne dans laisser une œuvre, de susciter l’admiration
art », un objet artistique. l’art. durant des siècles ?
Et donc que cet « A l’origine de l’art, Cela entraîne que tout Difficile de répondre à leur place, bien sûr !
« objet » ait une origine, peut faire art, de la Mais ce qui semble pouvoir être envisagé, c’est
que quelqu’un l’ait fait, au départ de toute cette « voiture à Jacky » à la que la reconnaissance ne leur est venue que
produit, créé. Créé de affaire, se trouve scarification « Body bien après le temps de la production. De même
préférence, l’art étant
souvent associé avec la
un être mystérieux,... » Art » en passant par
l’emballage de ponts.
pour la richesse, cette forme de reconnaissance
du statut d’artiste par l’argent : Van Gogh
créativité. L’essentiel est de produire aurait sans doute apprécié de recevoir ne serait
Celle-ci, étant entendue et de faire connaître sa ce que dix pour cent du prix de la dernière
au sens de ce qui surgit de l’inspiration, qui production. vente d’un de ses tableaux.
exerce son effet de surprise d’abord sur le La dimension proprement
créateur lui-même et qui n’est pas la simple L’artiste produit, crée, et tient à jouir de son artistique, au sens de l’énorme plus value de
mise en forme, à l’extérieur de soi d’une idée art, tout autant que ceux qui le reçoivent. Il beauté de leur création et d’intensité de
préconçue, parfois conservée au fond de veut profiter de l’admiration que suscite son l’émotion qu’elle provoque, n’est venue que par
l’esprit en attendant le moment le plus œuvre et des applaudissements argentés, voir surcroît. Elle a été le résultat de leur intention
opportun de s’en servir. dorés de la foule béate. Tous ces phénomènes de faire de leur mieux, d’exceller dans leur
Si on en est au stade de se dire : c’est réussi, autour de l’art : l’argent, la renommée, domaine de compétence .En ce sens, la qualité
quand on constate l’effet produit, alors on est l’admiration…sont sous tendus par une énergie d’œuvre d’art de la production est liée à une
plus proche de la manipulation que de la considérable qui est issue de l’agression qualité particulière de l’acteur et de l’action.
création artistique. fondamentale que constitue le projet Elle est détachée de toute intentionnalité quant
A l’origine de l’art, au départ de artistique, en ce qu’il instaure et se nourrit au but, sans toutefois être l’effet du hasard
toute cette affaire, se trouve un être d’une séparation entre le producteur et sa .Elle peut s’envisager comme le fruit d’une
mystérieux et peut être même inquiétant, doté production. L’artiste va devoir s’impressionner mise en disposition, d’une forme de suspension
de qualités particulières, (et quelques fois de par la qualité de son œuvre : « je vais me de l’intention qui laissera de l’espace pour le
beaucoup d’argent) : le créateur de l’art : montrer qui je suis, surgissement de ce qui
l’Artiste. . moi qui fait ceci », sera libre d’advenir ou
Créateur, créatif, doué, génial, au dessus du
commun… et surtout : reconnu, désigné, de la
puis il
impressionner
va devoir
« la qualité d’œuvre d’art non.
L’intention, l’effort pour
façon la plus simple à l’admiration la plus l’extérieur ; « je vais de la production est liée à atteindre, parfois envers
éperdue.
Aujourd’hui, l’artiste est avant tout celui qui
vous montrer qui je une qualité particulière et contre tout, un but, se
suis à travers ce que verra remplacé par une
est reconnu comme tel. Bien sûr, il lui faut j’ai fait ». La de l’acteur et de l’action. » attitude de laisser être.
d’abord payer son ticket d’entrée dans la séparation va L’effort consistera alors,
confrérie : une chanson, un tableau, une s’externaliser, la paradoxalement, à
œuvre, un chef d’œuvre, une inscription au tension également, l’énergie va susciter un maîtriser sa tendance à s’efforcer. Ceci
Club des Arts de son quartier. La brouhaha qui va « brasser » l’énergie, la suppose le courage de ne pas être sûr de réussir
reconnaissance pourra être celle de la critique faisant passer au niveau de l’agitation et ainsi et de refuser le recours à la technique et au
internationale, de millions d’auditeurs ou l’artiste aura créé, non seulement une œuvre savoir faire comme assurance.
d’une belle sœur admirative, mais quelqu’un mais également du chaos, terreau fertile de sa Même quand l’effet qu’il produit est
dira de lui : c’est un artiste ! future renommée. violent, l’art est toujours lié à la douceur, celle
Cela ne lui apprendra rien, à l’artiste, ça ne d’une offrande.
fera que confirmer ce qu’il savait déjà : il Est-ce forcément toujours ainsi ? La différence est considérable entre vouloir
« en est ». faire prendre connaissance aux autres de « sa
Et puisqu’il en est, il en restera : tout ce qu’il Posons nous quelques questions : vérité », « sa vision du monde », « son
fera, quand il se placera dans certaines art » et proposer quelque chose du meilleur de
conditions, sera désormais de l’art. Quand Cro-Magnon, ou son cousin, a repeint soi dans lequel certains pourront trouver ou
Décidé à l’être, déterminé à le rester. sa grotte, a-t-il pensé à la postérité ? reconnaître ce qui pour eux est beau.
Faire de soi un artiste relève du projet. Quel prix Van Gogh vendait il ses toiles ?
Souvent même, on en rêve bien à l’avance (et Les auteurs des sculptures qu’on peut trouver Philippe MERKLING
quelques fois on en reste là), toute la volonté aux rayons « arts premiers » de certains

La caricature ou l’art de l’information objective


par Noé Hocquard

N otre titre qui se veut quelque peu


provoquant a certes de l’allure mais a
pour inconvénient majeur de nous mettre
(même si une fiction peut être caricaturée),
on doit pouvoir y reconnaître quelque chose
d’existant. Elle est également, et c’est sa
porteuse d’information, c'est-à-dire qu’elle ne
doit pas simplement montrer le réel comme le
ferait une photographie par exemple, elle doit
d’emblée dans l’embarras. En effet le caractère caractéristique principale, exagération de la dire quelque chose du réel. Lorsqu’une
artistique de la caricature n’est pas une réalité. Lorsque l’on caricature, on force le caricature présente une situation
évidence ; de même sa fonction est-elle trait. Peuvent être exagérés les traits immédiatement identifiable et qu’elle dit
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

réellement d’informer ? Mais ces difficultés ne physiques des personnes et des choses bien quelque chose de cette situation, alors
sont rien à côté de la tâche qui nous attend sûr, mais aussi les attitudes, les seulement elle peut prétendre atteindre son
pour la concilier avec l’objectivité. comportements, les caractères…Si bien que le but ultime: faire rire. Le rire, enfin un élément
Effectivement, la caricature est la plupart du seul dessin ne peut être garant de cette susceptible de nous ouvrir les portes de
temps une sorte de bande dessinée que l’on déformation, le contenu littéraire et la forme l’objectivité ; la situation commençait à être
trouve dans les journaux, aussi, elle semble ayant eux aussi leur importance. désespérée. Mais pourquoi alors, parce qu’elle
avoir un lien assez intuitif avec l’art et L’exagération des traits a tout d’abord pour nous font rire, les caricatures seraient une
l’information ; tout du moins nous pouvons fonction de faire reconnaître par l’observateur information objective ?
affirmer sans gros risque de nous tromper la personne ou la situation caricaturée, et Si nous rions face à une caricature
qu’elle ne leur est pas totalement étrangère. cette reconnaissance doit être immédiate. En (indépendamment du contenu comique), c’est
En revanche, en tant qu’elle repose sur la effet si l’on doit s’interroger trop longtemps d’abord parce qu’elle nous met en condition
déformation du réel, l’objectivité semble lui sur ce à quoi réfère la caricature, cela signifie pour rire, en confiance si l’on peut dire. En
être hors de portée. qu’elle ne remplit pas pleinement sa fonction effet la caricature ne peut être soupçonnée
Mais comment au juste fonctionne car la réaction qu’elle suscite doit être d’user d’une quelconque stratégie rhétorique,
une caricature ? Tout d’abord la caricature spontanée et non réfléchie en tant que, nous le son auteur n’avance pas masqué car les

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sous peine de ne pas en être une doit s’ancrer verrons, elle s’adresse plus à notre sensibilité moyens dont il dispose pour nous faire rire ou
dans la réalité, elle ne peut être une fiction qu’à notre raison. L’exagération doit aussi être réagir (exagération, extrapolation, mauvaise
DOSSIER : L'ART
foi…) nous sont connus, et nous les acceptons simple plaisanterie ne correspondant à rien de inconscient relevant de notre raison, or, nous
comme faisant partie intégrante de son réel justement parce que nous en rions. Car la l’avons dit, la caricature s’adresse en premier
fonctionnement, ainsi nous nous plions à des transformation de la réalité opérée par le lieu à notre sensibilité. En effet le rire est une
règles reconnues par tous. caricaturiste n’est pas réaction spontanée, épidermique si l’on peut
D’ailleurs le bon rhéteur arbitraire, les traits et les dire, aussi on ne choisit pas de rire ou de ne
est celui qui réussit à faire « ...nous pouvons situations ne sont en réalité pas rire, le rire nous trahit et dans le meilleur
croire qu’il n’en est pas un,
de sorte que si le
savoir que la pas déformés, ils sont
soulignés, et nous en rions
des cas (ou dans le pire ?…) nous pouvons
contenir sa manifestation mais nous rions
caricaturiste en est un il en caricature n'est pas parce qu’ils correspondent à intérieurement. De sorte que la caricature
est un mauvais, et c’est une simple quelque chose de la réalité. d’une personnalité socialiste amusera l’homme
de gauche aussi bien que l’homme de droite.
pour cela qu’il n’est pas à
craindre. Le caricaturiste
plaisenterie justement Ainsi une caricature, pour
en être une doit être drôle, Ainsi donc la caricature est dans une certaine
ne peut donc nous attirer parceque nous en or si elle est drôle c’est mesure à l’origine d’informations objectives
dans ses filets par quelque
stratagème malhonnête
rions... » parce que nous
reconnaissons en elle le réel.
mais aussi d’une certaine universalité dans la
reconnaissance de cette objectivité, même si
puisque nous les Rire face à une caricature bien évidemment aucune d’elles ne pourra
connaissons tous, c’est admettre qu’il y a du jamais prétendre faire rire tout le monde sans
contrairement au journaliste puisque nous ne vrai en elle ; il en résulte qu’elle a exception car le rire garde une part irréductible
pouvons jamais savoir avec certitude à la nécessairement une dimension objective. Elle de subjectivité, aussi il n’est nécessaire de rire
lecture de son article s’ il évolue dans l’ironie, joue donc d’avantage le rôle d’une loupe vis à de rien.
s’il vise l’objectivité ou s’il est dans le parti vis de ce qui est que celui d’un miroir En dernière instance, soyons
pris (même si bien entendu la préoccupation déformant, aussi est-elle fréquemment à honnêtes, le mérite de la caricature n’est pas de
première du journaliste n’est pas de nous l’origine de réactions du type « c’est trop nous informer avec objectivité, même si pour
tromper). En définitive la caricature semble ça » ou encore « il abuse mais c’est pas être efficace elle doit correspondre au réel, elle
relever d’une sorte d’objectivité négative, en faux » . Nous l’avons dit une caricature (une est bien trop pauvre en informations et ne peut
un sens elle devient objective en admettant ne bonne tout du moins) fait rire, or le rire en aucun cas se substituer au travail du
pas l’être. Mais ne devrions nous pas parler traduit non seulement une certaine objectivité journaliste. Aussi son intérêt réside
alors simplement d’honnêteté et non de cette dernière mais aussi une unanimité essentiellement dans le fait qu’elle nous force
d’objectivité ? Le caricaturiste n’est-il qu’un dans la reconnaissance de cette objectivité. par l’intermédiaire de l’humour à admettre
rigolo qui s’assume, qui amuse les gens en Car ce n’est pas parce qu’une information est certaines réalités que nous avions refoulées de
présentant sa vision des choses et dont nous objective qu’elle est admise par tous comme par notre positionnement politique, idéologique
connaissons tous les trucs ? Il ne donnerait telle. Effectivement si une information ne ou culturel ; lorsque nous réagissons à une
alors aucune information sur le réel, il ne correspond pas a mon avis personnel, ma caricature nous ne sommes pas dans la posture
ferait que plaisanter à son sujet. mauvaise foi peut me faire refuser de lui pensée comme adéquate à nos doctrines mais
C’est le rire une nouvelle fois qui accorder tout crédit, et ce à tort mais en dans la franchise et l’immédiateté du rire.
va venir à notre secours. En effet nous restant persuadé d’être dans le vrai. Mais la
pouvons savoir que la caricature n’est pas une mauvaise fois est un stratagème mental Noé Hocquard

La philosophie peut-elle définir l’art ? le doit-elle ?


par Dany Aubert

S ocrate (470-399 AV. J.-C.), est considéré


comme le fondateur de la philosophie, et a
communes à tous les individus, et qui doit
être préféré aux autres discours moins
l’on tente de définir l’art, on enferme les
oeuvres dans un discours en excluant ce qui
apporté une grande nouveauté. Il était plus rigoureux. Ainsi, en développant sa raison, il n’en est pas. Ainsi la norme du beau que prône
préoccupé par des questions d’ordre moral et est possible d’atteindre l’essence des choses l’art classique, ou encore le fait que l’oeuvre de
il était l’instigateur d’une pensée qui trouvent leur existence, selon Platon, dans l’artiste doive nécessairement représenter
essentiellement critique. La spécificité qu’on le monde intelligible. Mais les essences ne sont quelque chose, se trouve critiquée au sein de ce
lui prète était associée aux conversations qu’il pas le fondement ultime des choses. Selon que l’on nomme l’art moderne dans lequel on
entreprenait avec diverses Platon, les diverses essences ne cherche plus une certaine harmonie ou une
personnes de la cité d'Athènes. ont un principe inconditionné certaine beauté. En effet, pour l’art moderne
Il est bien sûr difficile de « pour l’art (c’est à dire condition de toute plus radical comme le surréalisme ou l’art
discerner l'homme authentique moderne [...] la chose sans être elle même abstrait par exemple, la transgression prend
du personnage que Platon (un conditionnée par aucune autre) une place importante. On peut pendre
de ses disciple qui vécut de transgression : le Bien (ou “Un-Bien”). Le l’exemple de Kasimir Malévitch et son Carré
427 à 347 AV. J.-C.) mit en prend une place beau est également une essence noir. Une oeuvre monochrome entièrement
scène dans la plupart de ses
dialogues, néanmoins, il est dit
importante. » qui demande (pour contempler
le beau en soi) une véritable
peinte en noir ne révèle, ni habileté de l’artiste
(au sens technique du terme) , ni volonté de
par ce dernier que Socrate se initiation à trois grandes étapes représenter quelque chose sinon tenter de
présentait comme un (purification, ascension et susciter une interrogation sur le statut même
“accoucheur d'esprits”, forçant ses contemplation). de l’oeuvre d’art. On peut également prendre
interlocuteurs à une introspection au moyen Contrairement à cela, les l’exemple de Marcel Duchamp avec les ready-
d’une interrogation systématique sur leurs sceptiques et relativistes considèrent une mades (comme son nom l’indique, des objets
croyances. Il avait l’attitude d’un sage qui diversité (à partir du constat que tous les déjà tout faits qui proviennent la plupart du
aimait le savoir, mais paradoxalement, il goûts sont dans la nature), contre le temps du monde industriel et que l’on
prétendait n’en possèder aucun et se donnait dogmatique qui affirme que le beau est transpose dans le monde de l’art). “Le mot
pour but d’en quérir auprès de ceux qui objectif en se réfèrant à des critères, des règles Ready-made s’est imposé à moi à ce moment-
estimaient en détenir. (canons académiques par exemple). là, il paraissait convenir très bien à ces choses
Bien que ce récit soit bref et A partir de ces repères, on peut qui n’étaient pas des oeuvres d’art, qui n’était
approximatif, il permet néanmoins d'attribuer dégager un aspect similaire entre les valeurs pas des esquisses, qui ne s’appliquaient à aucun
un sens, parmi d'autres possibles, à la notion du vrai, de la croyance en la possibilité de des termes acceptés dans le monde artistique.
polysémique de philosophie. En effet, si on la l'atteindre par la raison et du beau et la (...) Il faut parvenir à quelque chose d’une
prend au niveau de l’étymologie, la croyance qu’un concept peut le définir, le indifference telle que vous n’ayez pas d’émotion
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

philosophie est l'amour de la sagesse. Socrate limiter. Cet aspect est la transgression des esthétique. Le choix des Ready-mades est
critique les opinions admises et il incarne alors règles, la subversion du modèle. Il se trouve toujours basé sur l’indifférence visuelle en
cet amoureux de la sagesse (si on considère que, de l’antiquité à aujourd’hui, les concepts même temps que sur l’absence totale de bon ou
comme le personnage de Platon dans Le de vérité et de beau n’en finissent pas d’être de mauvais goût” a déclaré M. Duchamp.
banquet que tout amour est amour de quelque critiqués, révisés, et redéfinis au point que S'il serait paradoxal et exagéré de
chose dont on manque). Ici nous ne parlerons l’art moderne et contemporain (mi-19ème dire que l’art doit toujours transgresser les
que d’un aspect de la philosophie de Platon, environ à nos jours), s’oppose à l’art classique normes et ériger cette affirmation en règle, il
celui borné à la remise en question de ses (début 17ème siècle à la moitié du 19ème) qui semble aussi déplacé de simplement lui donner
croyances et de ses opinions, et non de ce celui comprend les artistes qui oeuvrent selon des des limites ou de l’encadrer dans une définition.
consistant à poser une ou plusieurs vérités. normes avec un support défini (exemple: toile, Il est sans doute préférable de laisser l’art
Cependant, Platon possède la vision d’une papier, argile,...), pour produire une oeuvre s’exprimer dans tous les domaines imaginables,
philosophie qui se veut plus large et peut-être qui manifeste une harmonie, une beauté. et même au delà. D’ailleurs, n’existe t-il pas un
plus prétentieuse... L’artiste classique doit donc respecter des “art d’éduquer”, un “art de parler”, un “art de
Avec Platon la philosophie n’est normes et les maîtriser. C’est sur la maîtrise raisonner”, un “art de vivre”...?
plus une simple critique, mais devient une de ces normes que son travail sera jugé, à la Dany Aubert

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recherche (grâce à la dialectique) de la vérité, fois par ses pairs et par les spectateurs.
par le discours rationnel qui a ses lois, Le fait est qu’à chaque fois que
DOSSIER : L'ART

De notre rapport à l'art...


par Rémi Nazin

« L'art est un processus avant tout créatif mais également à la portée de tous, la seule chose à
retenir c'est qu'au fond il n'est que ce qu'on en fait... »

se pose un peu moins, en tableau bien noir que


C onsacrer un numéro d'un journal à l'art est effet l'art s'extériorise ou
ce que l'on pourrait qualifier d'opération bien reste à l'état d'idée.
«
dans
L'art
la
se mérite
mesure où
je viens de vous faire
et pour me rattraper,
ambitieuse, mais l'ambition fait ici un L'inversion de la direction je vais de ce pas
grand intérêt. En effet l'art, est considéré par du rapport à l'art s'est, ces il n'est pas immédiat » chercher des points
beaucoup comme une chose importante mais il dernières années faite au positifs à la situation.
peut toutefois être intéressant de se demander grand jour et aujourd'hui, D'abord, si
si l'art est consubstantiel à l'homme (si tant nous sommes globalement dans un système on y met les moyens, l'internet et la télévision
est que l'homme ait une substance). allant de l'art au public. Cette orientation est peuvent être des vecteurs artistiques
Cela soulève une question principalement due à un changement effectué extraordinaires mais il reste à modérer la
finalement assez peu posée de la présence de tant au niveau de la source (donc des artistes) consommation qui pousse à des effets de mode
l'art. En se bornant à dire "L'art c'est bien", on qu'au niveau du public. et une chute de la créativité (par exemple la
aurait tendance à oublier que trop d'art nuit à Aujourd'hui, on pourrait utiliser créativité chute quand les rendements dus à la
l'art si j'ose dire. Je m'explique, et cela fait sans problème le terme de "producteur d'art" concurrence augmentent et qu'il faut sortir un
entrer ma conception personnelle de l'art en pour désigner les grandes entreprises qui album par an pour un musicien quand en
ligne de compte, si l'art est partout il fini par contrôlent à la fois la deux ou trois ans il pourrait sortir un chef
ne plus être nulle part production et la diffusion d'oeuvre). L'art doit prendre du temps dans
dans la mesure où le
caractère interactif et « la culture c'est des oeuvres (je pense tout
particulièrement à Walt
les deux sens, il doit être également mûrit
pour l'artiste que savouré par le public;
émotionnel d'une oeuvre aujourd'hui comme les Disney, AOL-Time comme un disque de Bob Dylan (ou de
finit par être noyé dans
un gloubiboulga pâtes alimentaires, pas Warner ou encore Motörhead), d'une manière superficielle il est
Universal). Ces peu technique voire simpliste et le chant n'y
médiatique et finalement cher et facile entreprises n'ont pas un est pas clinquant mais dès lors qu'on l'écoute
neutre, on
paradoxalement par ne
finirait
d'utilisation. » rôle social mais visent à à plusieurs reprises en le laissant reposer,
créer de la ressource d'autre facettes se montrent et à mon sens
plus percevoir l'art que financière ce qui ne pose c'est cela que l'on perd avec l'idée d'art
par son absence, c'est à en soi pas de problème majeur. Là où le bas surexposé, qui doit être immédiat et
dire que ce n'est plus l'émotion du spectateur blesse, c'est au niveau du public qui s'est petit instantané sans quoi il devient vite lassant.
qui définit l'art (bien qu'elle ne soit pas à petit transformé en un consommateur d'art L'art se mérite dans la mesure où
forcement voulue par l'artiste) mais seulement il n'est pas immédiat, il faut le comprendre,
appréhender la structure des oeuvres, surtout
il faut interpréter et intérioriser l'oeuvre, l'art
se vit avant tout et internet permet cela si on
le laisse faire, si on laisse à chacun le choix et
la possibilité de chercher, de choisir, de
découvrir et d'expérimenter mais cela passe
par ce que j'allais appeler une révolution
culturelle mais dans un sens progressif, il
s'agit de créer une sorte de protection des
artistes au niveau national sans pour autant
en faire des privilégiés ce qui passe par la
reconnaissance d'un statut de l'artiste et donc
d'une fonction au sein de la société.
Cette rupture avec la tradition
n'en est pas une car on a vu dans l'histoire
plusieurs cas de mécénats artistiques publics
et il ne faut pas oublier que l'art peut être un
excellent vecteur d'innovation comme le
montre l'exemple d'artistes comme de Vinci
qui ont innové en passant pour des rêveurs,
franchissant l'obstacle de l'immédiatement
possible en faveur du progrès. Pour finir et
conclure sur une petite polémique, ce n'est pas
la FNAC le problème mais l'utilisation qu'on
en fait et qu'on se laisse imposer, il serait
Image de Daniel Schwen réducteur de dire "l'art c'est plus comme
avant" dans la mesure où il n'a
« L'art est un processus avant tout créatif mais également à la paradoxalement jamais été aussi moderne et
portée de tous, la seule chose à retenir c'est qu'au fond il n'est que archaïque qu'aujourd'hui.
ce qu'on en fait... »
Rémi Nazin

l'exposition de l'oeuvre. et même de culture à un sens plus général.


C'est là l'aboutissement d'une D'un point de vue immédiat, il est à noter que
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

politique de l'art sans culture quelque part, la cette consommation artistique s'est généralisée
culture agissant comme un structurant pour aujourd'hui également au sein de ce que l'on
l'art, avec notamment un système normatif de appelle les subcultures au sens large.
la décence, chose qui à tendance à se perdre, Une fois de plus la question de la
ce qui implique à la fois des conséquences cause pointe le bout de son nez et, pour
positives et négatives. Au delà de toute certains, il s'agit d'une extension de la
polémique, il est de notoriété publique que consommation de masse à la culture depuis
l'art est un phénomène dynamique par sa que les industriels on vu qu'ils pouvaient en
finalité et ses moyens. La dynamique se fait tirer profit. Pour d'autres, il s'agit d'un effet
entre le spectateur et l'artiste (par pervers de la technologie qui met à disposition
l'intermédiaire de l'oeuvre naturellement) gratuitement sans grand risque (mais ça va
dans un sens ou dans un autre et c'est là qu'il changer) ou à moindre coût une formidable
peut être intéressant de noter les variations de quantité de "produits culturels". Pour
notre rapport à l'art, en d'autres termes il synthétiser et en faire hurler, j'irais jusqu'à
nous faut choisir entre aller à l'art ou le laisser dire que la culture c'est aujourd'hui comme les

8 venir à nous (voire pas) en tant que


spectateur. Au sujet des artistes, le problème
pâtes alimentaires, pas cher et facile
d'utilisation. Vous en conviendrez, cela est un
RUBRIQUE LITTÉRATURE
Murakami Ryû : Parasites
par Cyril Salliot

U n numéro sur l'art est ambitieux. Pour


ma part, je serai modeste. Je ne me
concentrerai que sur la littérature, et
perd de vue le sens des choses, leur
justification, leur valeur, ce qu'elles doivent
être de simples coïncidences, mais ils sont si
incohérents à première vue que l'on a encore
éveiller en nous et nous faire penser et même l'illusion en lisant que tout n'est pas écrit, que
encore, pas toute la littérature. Vouloir écrire perd le contact avec lui-même et se retrouve la fin aurait très bien pu être toute autre, et
sur la littérature ou sur l'art me semble risqué en décalage avec la réalité. Il est en ce sens qu'en ce sens, Parasites n'est pas un roman
car quoi qu'on en dise, je ne pense pas que très proche du personnage de la Nausée, à ceci « essentialiste », comme il est dit des romans
l'on puisse parler d'eux comme des objets que près que lui ne parvient même pas à atteindre de Balzac, qui pour pouvoir écrire sur un
l'on peut saisir et à propos desquels on peut cette réalité intrinsèque des choses qui personnage avait besoin dès le début de le
affirmer quoi que ce soit de pertinent et qui assaillent Roquentin et se perd dans un faire correspondre à une essence, à un
puisse nous éclairer sur toutes les pratiques, sentiment persistant d'irréalité : « Uehara archétype, à faire du personnage le plus grand
toutes les oeuvres, tous les artistes que ces n'avait jamais réussi à percevoir la réalité [des comme le plus méprisable : une essence,
termes recouvrent. « La » Littérature n'est choses] : il avait l'impression que tout cela quelque chose de fixé dans l'éternité et dont
pour moi rien d'autre que l'ensemble n'avait aucun rapport avec lui et la raison en tout ce qui arrive n'est à aucun moment le
hétérogène de tout ce qui a été fixé et publié était à présent très claire. Pour cette espèce fruit de la contingence mais de sa nature
sur des supports tels que le livre, le papyrus, qui avait programmé son propre propre qui serait la même quand bien même
la tablette d'argile, etc, l'ensemble des anéantissement, tout n'était que décor si bien tout le reste aurait été différent, et qui « sans
écrivains, qui disent des choses différentes, en que tout sentiment de réalité ne devait être cette divinisation supplémentaire que leur
partie parce qu'ils se placent chacun par pour elle qu'infiniment superficiel » (pages confère la fusion avec un modèle légendaire
rapport à une définition de la littérature qui 106-107). préexistant, avec un archétype idéal » ne
parfois leur est propre, et qui le plus souvent savait pas parler de ses personnages et ne
s'oppose à celle que s'est forgé au moins un Mais si ce roman s'annonce comme pouvait pas même commencer à écrire sans
autre écrivain et qui est le fruit de son époque. un roman existentialiste, il n'en est pourtant avoir d'abord projeté en eux une essence
Ce que je vais dire ne concernera qu'un pas un. Tout l'intérêt de ce roman est qu'il ne éternelle qui explique leur moindre
écrivain, Murakami Ryû, et ne pourra pas consiste que dans l'effort du personnage, particularité et les « lave définitivement de la
même être étendu à l'ensemble de ses oeuvres, Uehara, pour transformer son existence, contingence originelle qui les souillait. » [3]
c'est dire si mon article sera modeste ! Je me dénuée de sens et de valeur, déconnectée de Murakami Ryû, lui, nous montre ce même
tout, et décousue comme une existence sans processus par lequel un personnage autrement
fondement peut l'être, en destin, ou plutôt contingent s'efforce de faire corps avec une
pour la tordre dans une direction précise que essence, un archétype, sauf que là, ce
lui seul décide et qui, elle, constituera son processus n'est pas extérieur au roman et
destin. Ce roman est l'effort, tout simplement, indépendant de ce qui arrivera au personnage,
d'un jeune homme pour cesser d'exister de mais constitue véritablement le roman et ne
manière absurde et totalement contingente et peut se faire que par le personnage et à
devenir un personnage de roman tel qu'on travers les différents événements contingents
l'entend classiquement : non pas une qui jalonnent le récit.
existence, mais déjà une essence. Uehara lui-
même le devine : « Les trous de serrure de C'est au chapitre 10 que le
mon propre corps sont restés désespérément changement est effectif et que sa nature est
vides et c'est pourquoi je n'ai jamais réussi à enfin pleinement exprimée : ce n'est plus le
communiquer avec quiconque ni été capable personnage du début que l'on suit mais cette
de sortir seul dehors. Mais à présent, c'est essence réalisée. Il est devenu un autre être, il
différent, pensa Uehara. Toutes les clés sont a changé du tout au tout et ces changements
dans leur serrure, la porte s'ouvre et ma vraie ont tous été augurés et préparés par les
nature va enfin se révéler. » (page 102) Mais débuts hésitants du roman, quand Uehara
cet effort est plus difficile qu'il n'y paraît, et était encore un être vague et sans nature. Il
régulièrement, son existence retombe dans la est un autre personnage qui a pris sur lui de
contingence la plus pure. Souvent il se laisse réaliser ce que le Uehara du début ne pouvait
porter par les événements, incapable de garder pas réaliser parce que trop éparpillé. Il est
un projet fixe, ou même une idée, les l'essence de Uehara recentré sur lui-même et
contenterai de montrer ici la construction modifiant à chaque fois qu'un nouvel élément, dévoilée enfin dans toute sa perfection. Il n'est
remarquable d'un de ses romans, Parasites[1], aussi minime soit-il, entre en jeu, tant et si plus cet être chétif, reclus, perdu, qui sait à
présentée à partir de deux modèles, roman bien qu'il est rare que l'on sache réellement où peine qui il est, incapable du moindre
« existentialiste » et « essentialiste » qui va le récit. Mais progressivement, les mouvement, qui a un fantasme de violence
sont plus à prendre ici comme des modèles différents événements commencent à s'agencer mais qui est incapable de tenir plus de
hypothétiques à valeur axiologique que comme pour dessiner une trame, une intrigue, et quelques pages un projet quelconque. Il est
des réalités historiques. mènent imperceptiblement vers une fin devenu cette essence qu'il essayait d'incarner,
précise, mais cette intrigue doit lutter en qui est sans commune mesure avec ce que
Au départ, tous les personnages de même temps que le personnage contre le fil Uehara était : l'essence même de l'assassin si
ses romans peuvent être considérés comme des des événements et le déroulement de l'histoire parfait dans ses manoeuvres que cela en
personnages de roman existentialiste, qui a facile à s'égarer pour continuer à être et devient inquiétant : il était meurtrier avant
« créatures évidemment non divines, qui à être perceptible. Elle se perd parfois, même de naître, c'est une évidence. Mais
existent par accident et sans nécessité aucune remonte lentement à la surface du texte, comme le personnage le dit lui-même, cette
(dépourvus même de nécessité romanesque), s'impose un court instant avant de disparaître essence ne pouvait pas s'exprimer car « les
dont toutes les particularités sont également à nouveau. Mais elle est de plus en plus clés » n'avaient pas trouvé « leur serrure ».
contingentes, qui par suite peuvent être évidente à mesure que l'histoire se déroule. Tout le livre n'est que cet effort pour que sa
seulement objets de description empirique à C'est à travers elle que se révélera l'essence nature puisse ouvrir la porte et le faire sortir
l'intérieur d'une situation dont elles sont d'Uehara, mais cela ne peut se faire qu'au sein de la « contingence originelle » afin que d'une
inséparables ». [2] Ils se laissent porter par les de la contingence des événements qui existence sans but, sans finalité et basse, il se
événements, changent de comportement et permettent cette révélation, qui à aucun construise lui-même, de son propre effort, en
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

d'intentions dès que la situation change, et moment ne peut être considérée comme une donnant un but à son existence et en faisant
certains personnages parfois changent du tout nécessité, mais seulement comme le fruit d'un tout son possible pour s'y contraindre et
au tout d'une page à l'autre. Ils sont tout ce heureux hasard : tous ces éléments semblent réaliser ses objectifs. Il réussit ainsi à sortir de
qu'il y a de plus anecdotique pour des être, pris séparément ou indépendamment de la contingence « qui le souillait » pour être
personnages de roman tant ils n'arrivent pas à tout l'ensemble du roman, des moments de une essence qui se développe de par sa propre
se détacher de la plus pure contingence : ils pure contingence, et ils le sont en effet, mais définition indépendamment de tout ce qui
n'ont aucune valeur, aucune réalité en dehors avec cela d'admirable qu'ils concourent tous peut se passer autour de lui. La fin du roman
de ce que les évènements les amènent à être de manière plus ou moins immédiate ou n'est rien d'autre que le bilan de cette
ou à faire. Il en va ainsi du personnage évidente à la fin, qui est vraiment le moment transfiguration. Uehara se remémore tout ce
principal de Parasites, Uehara, qui peut être où l'existence apparaît enfin comme une qui l'a amené à exprimer son essence, à
considéré comme une sorte de caricature de essence, mal définie pour nous, mais qui luit l'extérioriser (page 385). Il se souvient que
Roquentin, une caricature chimique du d'une étonnante clarté pour le personnage qui tout ce qu'il a fait aurait été impossible sans
personnage type du roman existentialiste : a réussi à se transformer par sa seule volonté une révélation préalable de cette nature qu'il
Uehara est un jeune « reclus » comme il se et de son propre effort à partir de tous les ne savait pas être la sienne, une révélation
présente lui-même, qui vit seul sans contact moments décousus qui forment son existence : faite d'une manière aussi abrupte qu'absurde
avec personne, sans vie d'aucune sorte, qui, à
9
le roman. C'est à dire que tous les moments et qui n'a de sens que rétroactivement, qu'une
cause des psychotropes qui lui sont prescrits différents sont trop bien liés entre eux pour fois cette essence exprimée. C'est un film sur
RUBRIQUE LITTÉRATURE
la seconde guerre mondiale qui lui révèle son un « essentialisme » teinté d'existentialisme, on peut se libérer de ce sentiment persistant
essence, mais ce film, ne se détachant pas du l'histoire d'une essence qui ne peut s'exprimer de l'absurde pour donner un sens à sa vie, qui
tissus des faits contingents, ne paraît pas au que de manière contingente, quand les trouve un accomplissement remarquable dans
moment où il intervient dans le récit aussi conditions satisfaisante à sa manifestation, à cette identification, au terme d'un effort
important qu'il l'est en réalité, bien son développement et à son extériorisation achevé en ce sens, à une essence nécessaire et
qu'instinctivement, Uehara à travers lui la sont réunies et que cette essence fait un ultime éternelle. Les seuls soucis restent que cette
reconnaisse. On voit sur ce film les image d'un effort pour se rendre effective. réalisation n'est pas nécessaire mais
enfant embrigadé par l'armée et que l'on contingente et qu'elle dépend entièrement
devine être mort. Selon toute vraisemblance, il Construire ce roman de cette d'une révélation à laquelle on ne peut être que
ne peut donc pas être Uehara, et pourtant, la manière, en le faisant basculer d'un type difficilement ouvert. Mais tout l'intérêt de ce
projectionniste le présente comme étant axiologique à un autre dont les codes en sont livre est peut-être justement de nous ouvrir à
Uehara et ne cesse de lui dire en le pointant différents voire antagoniques et qui obligent à la possibilité d'une telle révélation incrustée
du doigt : « c'est toi ». Cette révélation passe jalonner le récit de passages apparemment dans le tissu des événements quotidiens. Ainsi,
alors pour la marque de la sénilité, de la folie gratuits et incohérents, permet à Murakami cette « leçon » que l'auteur nous offre à
de la projectionniste, et la reconnaissance par Ryû de donner sous forme de roman une travers ce livre n'est sans doute pas de celles
Uehara de son essence, qui finit par s'y représentation efficace de ce qu'est l'existence qui peuvent se résumer et se transmettre,
reconnaître : « à cette époque, j'avais une et en même temps pleine d'espoir. Ce qu'il mais de celles qui doivent être vécues par soi
arme et j'étais entouré de camarades, je montre n'est rien d'autre qu'une existence et longuement méditées pour avoir tous les
riais. » (page 131), le stigmate de l'absurdité absurde au possible, sans fondement et privée effets que l'on en attend.
de son existence et du décalage qui existe de sens, qui, portée par la contingence même
entre lui et la réalité. C'est une révélation qui arrive à se détacher de cette existence pour 1) Murakami Ryû, Parasites, Picquier Poche
paraît être une sorte de bêtise sur le moment, s'ériger à un niveau d'être supérieur, pour 2005. (sont également construits de la même
et qui ne fait sens qu'à la fin. Cet enfant devenir une essence éternelle incarnée dans un manière ses romans Bleu Presque Transparent
éduqué par l'armée, qui a sans doute appris à corps, un archétype dont toutes les propriétés et Les Bébés de la Consigne Automatique)
tuer, est l'essence d'Uehara qui lui préexistait découlent de sa nature et qui se retrouve dès 2) Claude-Edmonde Magny, Balzac, romancier
et dont il n'est qu'une incarnation temporelle lors au dessus et libéré de la contingence qui essentialiste (Revue Esprit, décembre 1949, p
et temporaire et en lequel Uehara reconnaît originairement le « souillait », le rendait 858)
son semblable et voit, par le détour du passé, imparfait. Il montre une issue qui se peut 3) Claude-Edmonde Magny, Balzac, romancier
une prédiction de ce qu'il est devenu : « En suivre et en laquelle même on peut croire, qui essentialiste (Revue Esprit, décembre 1949, p
lui montrant le passé, elle lui avait annoncé dit qu'au travers d'un projet d'existence tenu 861)
les évènements à venir. » (page 385) Sans suffisamment longtemps, même quand il
cette vision de qui il est, il nous le dit, rien de semble ne guider que secondairement notre
ce qu'il a fait n'aurait été possible et son conduite, bien plus soumise aux aléas de Cyril Salliot
essence ne se serait pas révélée. C'est donc là l'existence qu'à la constance de notre volonté,

RUBRIQUE MUSIQUE

La Musique aujourd'hui
par Benjamin Racine

“ Comme le bonheur tient à peu de chose [...]


Sans la musique, la vie serait une erreur. ” 1
FriedrichNietzsche

I
Tout d'abord, la massification des baladeurs susnommés.
l n'y a qu'à jeter un bref regard autour de moyens d'écoute personelle permet à tout un Mais alors l'homme serait-il
soi dans la rue : la musique fait partie chacun de se munir d'un baladeur, voire devenu sourd (c'est à se poser la question en
intégrante de la vie de tous les jours. Elle même d'une petite chaîne "hi-fi". Seulement voyant
est partout : dans votre télévision sous forme les lois de la production jouant, c'est le
de “jingle” publicitaire ou dans votre produit le plus simple et le moins coûteux qui avec quelle conviction certains
documentaire sur les langoustes, dans les peut être produit à flambeurs écoutent leur musique dans leur
films, dans votre radio,
dans votre voiture et « le monde de la musique
une quantité voiture à un volume tel qu'elle en est réduite
maximale. Ce faisant, à des basses dont on peut entendre le "boum"
surtout, dans votre poche. est empêtré dans une les magasins proposent à des kilomètres...) ? Pourtant, il me semble
Le baladeur, le mp3, est
du vulgarité où les maîtres mots baladeurs/chaînes hi-fi
pléthore de que non, mais alors d'où vient le problème ?
devenu à l'instar L'une des raisons est tout d'abord
téléphone portable, une sont profits, marché, à des coûts de plus en économique. La démocratisation de
prothèse dont on
saurait se passer. Il est
ne
rentabilité. » plus bas : on peut l'électronique musicale fait que l'on trouve
trouver un baladeur quantité de produits à bas prix, et donc se
même des téléphones mp3 pour 20€, et font rares les produits de plus grande qualité,
portables qui permettent même sûrement moins, livré avec les qui eux sont dans le domaine de la "haute-
d'écouter de la musique, voire de la diffuser écouteurs. Seulement, quand l'on enfonce ces fidélité" et surtout restent à des prix
via des hauts-parleurs microscopiques. Qui n'a petites prothèses en plastique dans ses oreilles évidemment plus élevés. Le péquin lambda,
jamais vu un jour le type même de et que l'on appuie sur "play", une désagréable soucieux de son économie, va évidement
l'adolescent qui ne trouve rien de mieux que surprise attend au tournant l'audiophile choisir en fonction de ses priorités et de son
de vous aggresser dans le tramway avec un
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

averti. Des basses surabondantes et mal porte-monnaie. Mais alors, pourquoi choisit-il
son exécrablement saturé et fort ? Et encore, définies, des medium au presque toujours le
je ne parle pas de la musique diffusée elle- goût de carton, et des produit le moins cher
même... aigues criardes. Pour « le monde n'est même pas ? Car après tout,
Ainsi notre époque peut se targuer résumer , si "hi-fi" beau en soi, il est simplement écouter de la musique
d'avoir démocratisé largement la musique, la
diffusant n'importe où et n'importe comment
désigne
cette
high
mention
fidelity,
devrait
humanisé - "trop humain" reste un plaisir unique
et central chez
(à quand le WC avec mp3 intégré se servant être retirée de plus de la dirait Nietzsche... » beaucoup de
de la cuvette comme caisson de basse ?). Mais moitié des produits qui personnes, il n'y a
ce gain en quantité n'est-il pas effectué au inondent les magasins qu'à regarder la
détriment d'une perte de qualité ? Ne serait-ce d'électronique. Je parle des baladeurs, mais il multiplication des écouteurs sur les oreilles
que d'un point de vue purement acoustique ? en va de même pour les mini-chaînes que l'on dans la rue. Les gens semblent donc se
Mais encore, qu'en est-il de la musique elle- trouve dans toutes les chambres d'adolescent, contenter d'une qualité médiocre d'écoute
même ? Quel rapport entretenons-nous avec la bien qu'elles soient, il faut le concéder, mais pourquoi ? Souci d'économie ? Bien sûr,
musique aujourd'hui ? Et que nous apporte-t- souvent de meilleure conception que les tout le monde ne peut pas s'acheter une
elle ?

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RUBRIQUE MUSIQUE

installation de salon avec un bon amplificateur : une voix qui a nécessité quantité d'overdubs qu'on lui donnait, et de la musique du folklore
et des haut-parleurs dignes de ce nom, mais (dus au non-talent du/de la chanteur/se), et local. Aujourd'hui, la diffusion de l'art musical
en voyant la consommation de la population une batterie qui couvre le reste qui est est tel que n'importe qui peut avoir accès à
en loisir, et la prétendue place qu'ils accordent anecdotique, histoire de dire qu'il y a une toutes les sortes de musique qu'il veut, du
à la musique dans leur vie, c'est à se suite d'accords sur un piano ou une guitare, le Clavier Bien Tempéré de Bach à Kind of Blue
demander s'ils l'aiment véritablement. Ils tout bien souvent agrémenté d'ajouts de Miles Davis en passant par le dernier album
pourraient économiser sur d'autres choses plus instrumentaux frisant le non sens et la facilité, d'Amon Tobin. Seulement, une fois de plus, le
futiles pour s'équiper en hi-fi ou juste des sons de synthèse paradigme de consommation hyperbolique joue
mais ils ne le font pas. pour mettre "électro" dans la contre la diffusion d'une musique moins
Pourquoi ? classification et bien avertir le ordinaire. Il serait donc intelligent d'éduquer la
La raison est ici « La musique est public que l'on vise que c'est population pour qu'elle ait la curiosité, l'envie
plus sociologique, et trouve en quelque sorte pour eux. Ainsi : à musique réelle d'écouter de la musique, et non de se
plusieurs racines. Toujours borner à une bouillasse prémâchée.
en partant du fait que les
la bande médiocre bien que propre,
technologie d'écoute médiocre. Imaginons que l'espèce humaine
gens accordent une place originale de Mais pourtant, les disparaîsse de la Terre, que tout le monde
privilégiée à la musique, on
peut se demander si cette
notre vie. » musiciens, les artistes ont meurt proprement, et qu'il ne reste de nous
que notre pop actuelle comme trace de notre
théoriquement les moyens de
prétention est honnête. Dans faire des enregistrements de existence : que penseraient des voyageurs de
une optique de qualité, et il y en a qui le font, l'espace au goût musical prononcé ? Notre
consommation et de marché, les fabriquants seulement ceux-ci ne sont pas plébiscités par soupe radiophonique a cet effet pervers de
connaissant la demande en électronique le grand marché de la musique et des majors. réduire la musique à elle-même, car elle
musicale ont progressivement réduit le prix de Pour illustrer mon point de vue je vais donner n'encourage pas l'auditeur à s'ouvrir à ce qui se
vente de leurs produits, répondant à une plusieurs exemples dans différents styles à fait en dehors des majors, en resservant
demande conséquente et ainsi se nourrissant différentes époques : Pink Floyd The Dark indéfiniment les mêmes schémas types, les
d'un marché fertile, mais cela n'a pu se faire Side Of The Moon, enregistré il y a plus de 30 mêmes successions d'accords sans saveur (la
qu'au détriment d'une baisse du coût de ans, il reste d'une qualité atemporelle, Alan discographie de Jean-Jacques Goldman
production de ces produits, et donc de qualité. Parson, alors l'ingénieur du son du groupe pourrait se résumer aux quatres mêmes
Le péon lambda ne fait donc que jouer le jeu ayant avec le Floyd inventé la manière accords), les mêmes arrangements pompeux et
de la consommation et ce en vertu d'un actuelle d'enregistrer des albums ; Metallica faciles. C'est à croire que les majors disposent
phénomène de toujours : la reconnaissance Black Album, est un exemple de ce que le d'un algorithme qui créé des chansons à la
sociale, qui se trame surtout chez les jeunes, la métal peut faire en production intelligente, chaîne. La musique a elle aussi subi les effets
première cible des fabriquants d'électronique - notamment avec un enregistrement exemplaire du fordisme et du taylorisme, la production de
car c'est là que la demande est la plus grande. de la batterie, donnant tout son sens au mot masse, la reproduction de l'identique en
En effet, en pleine construction de son quantité phénoménale pour réjouir tous les
identité, l'apprenti homme adulte aime foyers et toutes les ménagères. Et le pire c'est
affirmer son appartenance à un groupe, ou au que l'auditeur moyen ne s'aperçoit même pas
moins se faire reconnaître par ses pairs. Se qu'il change d'artiste comme de caleçon et
faisant, il imite ses petits camarades, intègre qu'ils servent pourtant une musique
des normes, des codes qui le confondront dans strictement identique.
la masse des autres de son espèce : il fera ainsi Et le grand manège de la musique
partie d'un groupe et se sentira exister, voire, populaire de continuer de tourner sans que l'on
n'ayons pas peur des mots, "conscience de n'ouvre grand ses oreilles pour se demander s'il
soi", pour reprendre Hegel, grâce au regard de n'y a pas une autre vie derrière la radio. La
l'autre qui le reconnait comme tel. L'un de ces pop, la variété, a ce désagréable effet de
codes a attrait aux moeurs, plus conditionner les oreilles de la foule, en
particulièrement celle d'écouter la musique qui proposant des harmonies consonnantes (faire
est in, hype, bref qui est "dans le coup". Notre s'enchaîner un Sol majeur, un Ré majeur, et un
petit être humain se retrouve avec un Do majeur x2 sur une guitare acoustique en
impératif social d'écouter de la musique, celle chantant "I want to love you, yes it's true" et
du groupe s'il veut se fondre dans la masse, ou ça y est ! Vous êtes un artiste pop aux
une musique alternative s'il veut s'en influences folk et romantiques !) préfaites qui
démarquer. Devant cet impératif que les finissent par faire admettre à l'auditeur que la
médias font passer pour catégorique, il faut musique se réduit à la consonnance, au majeur,
donc qu'il s'achète un moyen d'écouter de la qu'il y a des fausses notes (il y aurait des
musique, un baladeur mp3 par exemple, et vraies et des fausses notes...hé quoi ! elles
n'étant fortuné que par son argent de poche n'existent pas ?) et donc toute musique qui
(s'il en a), il va se jeter sur le premier viendrait déroger à cette règle ne serait pas
baladeur qu'il trouvera, et donc le moins cher. reconnue comme étant de la musique. Mozart,
Le problème est que ce cheminement est encore enfant, a admirablement commenté sa
presque à l'identique chez l'adulte qui ne veut musique : "Je met ensemble des notes qui
pas passer son SMIC dans des haut-parleurs. s'aiment". Mais alors toute la magie d'un
Mais le véritable souci de ce phénomène est simple accord de Sol mineur 7 au piano ne
qu'en vertu de mécanismes sociaux de
reproduction et de mimétisme, l'individu Frank Zappa serait pas de la musique, du fait de la
dissonance engendrée par la septième ?
moyen ne voit pas l'intérêt d'une station Pourtant cet accord me semble "beau" à
d'écoute de qualité et se contente de ce que les l'écoute, et même certains accords plus
farbiquants lui jettent en pâture, et ainsi heavy ; enfin le diptique Kid A et Amnesiac exotiques qui rebuteraient n'importe quel fan
seules les personnes éduquées à l'écoute haute- de Radiohead : comme quoi un groupe de Tokio Hotel ou de Lorie. Ainsi tous les
fidélité mettent leur priorité dans l'achat de largement distribué peut produire des albums groupes et artistes un peu trop originaux du
produits plus onéreux. véritablement soignés au niveau acoustique, point de vue harmonique n'ont pas les faveurs
Seule une élite a donc où chaque instrument, chaque son est travaillé des majors, car elles ne sont pas forcément
l'opportunité de s'adonner au plaisir de en vue d'un résultat global et d'une harmonie faciles d'accès à l'écoute. L'auditeur moyen
l'écoute de musique dans des conditions réfléchie, et ce encore plus au niveau des n'est donc qu'un mouton aux oreilles bien
optimales. On me dirait : "hé quoi, un son est arrangements. éduquées et formatées, et les malheureux qui
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

un son, je n'entends pas la différence !", je Il est donc évident que le monde de la osent faire une musique un peu plus fouillée
répondrai que c'est un problème d'éducation musique est empêtré dans une vulgarité où les n'ont qu'à bien s'accrocher s'ils veulent vivre
de l'oreille qui est ici absente. Et si cette maîtres mots sont profits, marché, rentabilité. de leur musique. Mais la musique n'est pas
éducation manque, c'est parce que la musique Je n'arrive même plus à compter le nombre qu'une suite d'accords majeurs, elle a un panel
a elle-même perdu en qualité acoustique. d'"artistes" jetables qui sont passés sur le harmonique et acoustique infini, permettant les
Comme écrit plus haut, l'individu moyen devant de la scène avant de fondre dans sensations sonores les plus versatiles, et il serait
écoute la musique qu'on lui sert dans les l'oubli pour animer des foires à la tête de aberrant, et même contre-nature, inhumain et
médias et qu'on lui matraque par la publicité. veau. Pourtant, cela rentre en contradiction aliénant de s'en priver.
Or force est de constater qu'au niveau du son avec la large diffusion de la musique. A Le grand problème de cette
(j'aborderai le contenu musical plus tard), l'époque de la musique dite "classique", ce que musique vulgaire décrite plus haut est d'être
cette musique est "pauvre". En effet, bien l'on écoutait dépendait du rang social. Ainsi, profondément nihiliste. Pourquoi ? Car elle nie
qu'elle bénéficie de moyens de productions seuls les grands bourgeois, aristocrates, ce qu'est la vie en nous proposant une idole, un
conséquents, le résultat n'est que d'une maigre avaient accès au raffinement des grands idéal. Et en cela, elle raffermit l'auditeur en
qualité : son froid, asceptisé, les timbres compositeurs dont les apprentis musiciens tant qu'être moral et borné. Ainsi avons-nous
arrangés dans une bouillie standardisée, le jouent les oeuvres dans les conservatoires, et vu que la musique de la foule pouvait se
tout passant par un mixage ridiculement type la plèbe ne devait se contenter que de ce résumer en une stricte consonnance : la
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RUBRIQUE MUSIQUE
musique est ici définie en tant qu'elle est de même notre vie intérieure, intellectuelle". rend quelque part, plus sage, ou, tout du
agréable à l'oreille - on concède donc ici Et quoi de plus mouvant, de plus dynamique moins, plus intéressant que l'auditeur lambda.
qu'elle doit être basique. Et de ceci découle que la musique ? Et c'est de là que naît notre Mais ouverture d'esprit ne signifie
une définition vague du "beau". Mais quoi de besoin primaire pour la musique, bien que pas "conformisme mou", il s'agit plutôt ici d'un
plus relatif et borné que le beau ? Le beau est biaisé par les diverses esprit de curiosité, d'une
car il y a un homme pour se le représenter : le raisons vues plus haut, volonté de chercher du
monde n'est même pas beau en soi, il est elle est l'art qui nous « l'esprit est comme nouveau, ce que l'on ne
simplement humanisé - "trop humain" dirait accompagne le mieux le connait pas ou que l'on
Nietzsche. Cette musique populaire ne fait long de notre vie. La un parachute, s'il ne n'a pas l'habitude
donc que nous proposer une vision idéalisée de musique est en quelque s'ouvre pas, il s'écrase. » d'écouter, et non pas
la vie, une négation de la vie car elle est figée
dans un absolu chimérique qui nous berce de
sorte la bande originale
du film de notre vie. De
Frank Zappa d'accepter bêtement les
premières aberrations que
mensonges. Le problème est que la vie au plus, la technologie l'on voudrait nous faire
travers de cette musique n'est plus entrevue actuelle permet à écouter, sous prétexte que
qu'avec des lunettes roses, elle nous ferait chacun d'emporter sa musique sur soi. En cela peut techniquement être jugé comme étant
oublier ô combien la vie est, sinon magnifique, cela, les balladeurs de diverses sortes sont une une oeuvre d'art. Ce n'est pas le statut
dure et cruelle. Et pourtant l'artiste célèbre, brillante avancée de notre époque. On aurait d'oeuvre d'art qu'il faut rejeter, mais la
met en relief, exprime la vie pour ce qu'elle est tort de reléguer la musique à une sorte de conception nihiliste de la musique de la foule,
et non ce que la morale veut qu'elle soit. Ainsi trame de fond passive de notre vie, au pour pouvoir ensuite s'ouvrir à une musique
est rejeté du domaine de la musique tout ce contraire, elle y participe et vient appuyer sur qui affirme la vie : "Dire toujours ou-i, c'est ce
qui "froisse" l'oreille, ce qui est désagréable à les temps forts, réhausse nos affections, peut qu'ont appris les seuls ânes et leurs congénères
l'écoute, mais n'est-ce pas là un jugement de également ramener des souvenirs, des ! ". Il faut savoir dire non pour se délecter de
valeur moral plutôt qu'esthétique ? L'auditeur sensations passées : la musique nous renforce l'exaltation affirmatrice d'un oui singulier.
moyen rejette toute musique qui lui donne une dans notre être, elle nous fait vivre pleinement "Des goûts et des couleurs, on ne
sensation malsaine, car il a l'impression d'un l'instant, comme une bande originale essaie de parle pas... et pourtant c'est ce que l'on fait
appel immédiat au dégoût de la vie, à un donner plus de puissance à une scène. tout le temps !", et c'est ce que l'on a de mieux
renoncement. Et pourtant le voilà le nihiliste C'est pourquoi la musique est à faire. Quoi de plus enrichissant que la
qui s'enferme derrière les codes du beau, et au primordiale à une existence intéressante (un confrontation franche de deux individualités
contraire, l'artiste qui produit cette musique monde sans musique est un monde mort) et différentes ? Vouloir uniformiser la musique, et
"étrange" est libre de tous les préjugés qu'il est nécessaire de s'y intéresser. Car outre l'art en général sous une forme simpliste et
esthétiques, car il est délivré de cette volonté son apport ontologique, elle nous offre nihiliste ne peut que former un goût unique, "le
de vouloir juger la vie et de nier son essence. également un modèle d'ouverture d'esprit. Je bon goût", qui tue toute individualité et donc
L'artiste est donc comme celui qui est capable ne peux m'empêcher ici de rappeler les mots tout l'intérêt d'aller vers les autres. J'exhorte
de rire de tout : il le fait en connaissance de de Frank Zappa : "l'esprit est comme un donc le lecteur à s'ouvrir à toute musique,
cause, en totale liberté de conscience, il parachute, s'il ne s'ouvre pas, il s'écrase.". Le quitte à devoir fournir un effort : la musique ne
affirme la vie. fait de s'intéresser à la musique dans sa faisant aucun mal, elle ne peut faire que du
Comme l'a très bien vu Nietzsche, globalité, et non dans une école (que ce soit bien.
la musique n'est non pas simplement classique, jazz, métal, indus, punk, rock, Benjamin Racine
essentielle à la vie, elle est la vie. La musique etc...), nous permet d'aborder la réalité avec
est sans doute l'art le plus vivant qui soit car la même ouverture, de rester un esprit fertile qui fait aussi de la musique :
il est le seul à même d'exprimer tout le au changement, au dynamisme, à la Hammering Spleen : rock prog/psyché/fusion
dynamisme de la vie. Schopenhauer rappelle différence. Ainsi pourrait-on juger de la http://myzikinf.com/hammermusic
avec raison les mots d'Aristote : "La vie est qualité d'un homme quant à sa propension à
dans le mouvement". Et Schopenhauer de s'intéresser à toute sorte de musique. C'est Rambervillers : collectif artistique "conceptuel"
commenter : "notre vie physique consiste d'ailleurs l'une des qualités qui font du http://www.myspace.com/rambervillers
uniquement dans un mouvement incessant [...] musicien un artiste à part entière et qui le

RUBRIQUE TECHNOLOGIE

L'artiste du clavier
par Pierre Willaime

De nos jours, l'informatique est partout, d'où la nécessité de se questionner sur ce qu'elle est.
Après tout, qu'est-ce qu'un logiciel, sur quels principes repose-t-il ?
Une réflexion sur l'art peut s'interroger à juste titre sur ce qui est devenu un espace
d'expression, de liberté mais aussi d'aliénation.

T
car les utilisateurs sont libres de leur Les logiciels les plus courants
ous les logiciels, qui sont la face immergée utilisation. Ils peuvent utiliser de tels logiciels comme Word, Excel, ... ne respectent pas ces
de l'informatique, celle que l'on voit et sans restrictions pour faire toutes les principes. De même, le système
que l'on utilise, ne sont pas de même actions possibles sans avoir à payer d'exploitation le plus répandu
nature, ne répondent pas aux mêmes principes quoi que ce soit. (Microsoft Windows), qui n'est après
et n'ont pas les mêmes objectifs. Deuxièmement, ce sont des logiciels tout qu'un logiciel permettant de faire
Cet article vise à faire une présentation égalitaires car tous les utilisateurs fonctionner tous les autres, ne
succincte des logiciels libres. disposent des mêmes libertés. Il respecte pas notre liberté. Pour
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

n'existe pas, dans le monde des utiliser ces logiciels, il faut payer une
Le principe, l'esprit, la philosophie logiciels libres, de licence qu'il faille licence et cela remet en cause le
du logiciel libre pourrait se résumer en trois acheter pour pouvoir utiliser telle principe d'égalité (vous ne pouvez
mots selon Richard Matthew Stallman, option de tel logiciel, instaurant ainsi copier pas ce logiciel pour le donner à
militant du logiciel libre depuis sa création. Tux, la
un rapport hiérarchique entre ceux mascotte votre voisin). De plus, on ne peut pas
Ces trois mots ne vous sont pas étrangers, loin qui ont acheté cette licence et les tout faire avec ces logiciels, nous
de là. On les apprend à tous les enfants du noyau
autres. libre linux sommes limités par l'utilisation que
français bien que la plupart en oublient assez Troisièmement, la fraternité est un l'entreprise attend de nous et nous
vite le sens. Le logiciel libre se définit par sa point central de l'esprit du libre car la n'avons pas le droit de faire une autre
liberté, son égalité et sa fraternité. En quoi un coopération entre utilisateurs de logiciels utilisation de ces logiciels : nous ne sommes
logiciel - qui vous sert à relever vos mails, à libres est encouragée. Si un utilisateur donc pas libres. Enfin, si nous rencontrons un
surfer sur Internet, à écrire des articles pour rencontre un problème avec un logiciel libre, il problème avec un de ces logiciels, notre seul
La flèche du Parthe, ... - respecte-t'il les peut en discuter avec d'autre personnes sur interlocuteur reste souvent le service après-
principes de la République Française ? internet et résoudre ainsi le problème ou vente et tous ceux qui ont eu affaire avec lui
Premièrement, de tels logiciels sont libres suggérer des améliorations de ce logiciel. savent à quel point il est peu loquace ; Word,

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RUBRIQUE TECHNOLOGIE

Excel et Cie ne sont donc pas fraternels. rendre compte de ce que sont les verrous réservée aux développeurs, aux créateurs de
Pour cela, le logiciel non-libre, aussi appelé numériques, voir l'encadré en bas de page. programmes mais est ouverte à tous.
logiciel propriétaire, est un logiciel "privateur" On peut aussi se dire L'ordinateur est pour la majorité
car il ne respecte pas notre que le principe de des individus un outil et non un
liberté, car il nous prive de« faire payer un lieu d'expression de soi ; mais
notre liberté. L'utilisateur devrait logiciel n'est pas tout comme l'art peut se trouver,
On peut penser si génant, que par hasard, fonctionnel ; les
que ce n'est pas un pouvoir avoir le droit dans le cadre de logiciels peuvent mêler l'utile au
véritable problème. La d'être libre devant son la libre entreprise, créatif. L'expression de soi, le fait
plupart des personnes se
disent : mes logiciels
ordinateur. » on doit payer le
fruit du travail
d'assumer son rôle
peuvent se mêler à un but
d'être,

privateurs, installés par d'un autre. C'est utilitaire sans, bien sûr, y être
défaut, conviennent à mon utilisation, je n'ai ici que le problème devient réduit. Le seul fait de pouvoir
pas besoin d'en changer. philosophique. Se questionner sur agir sans limite élève l'utilisateur
Mais on oublie que les logiciels privateurs sont les logiciels libres, c'est se L'emblème du à un autre niveau que celui du
créés dans le but de faire du profit et utilisent questionner sur ce qu'est le savoir. système consommateur, même si son
tous les moyens possibles pour cela. Ainsi il En effet, informatique et savoir sont d'exploitation action est purement utilitaire.
est prouvé que les logiciels privateurs envoient intimement liés. Le logiciel, c'est à libre GNU L'utilisateur fait un choix en
des informations à l'entreprise qui les a conçus la fois un moyen d'accéder au savoir utilisant tel ou tel logiciel et le
et ces informations détaillent notre utilisation et un savoir en soi. Et le chemin vers le savoir fait que son choix pourrait être autre garantit
du logiciel. Notre utilisation de l'ordinateur ne peut être qu'un chemin libre. sa liberté.
est alors surveillée, tous les sites visités sont Aujourd'hui, les grandes entreprises Cette liberté se gagne. Tout le monde, ou
enregistrés lorsqu'on surfe sur internet avec un d'informatique conçoivent le logiciel comme presque, part d'une position "d'esclave" et
tout le monde peut se libérer de cette position.
un objet matériel que l'on reproduit et Il suffit de vouloir décider soi-même ce pour
que l'on vend. Cette conception est quoi l'informatique existe et l'affirmer par des
fausse car on peut multiplier à l'infini moyens libre. On peut commencer par utiliser
un logiciel alors que ce n'est pas le cas des logiciels libres sous Windows comme
d'un objet matériel. Oui l'informatique Mozilla Firefox ou Mozilla Thunderbird, mais
est utilitaire, mais bien avant cela, la vraie liberté n'admet pas de concession et
l'informatique est un savoir. Et, comme n'existe que sous les systèmes d'exploitation
tout savoir, le logiciel est modifiable, libres (les systèmes GNU/linux). La difficulté
communicable, améliorable. Lui de faire ce changement ne réside que dans le
imposer des règles, c'est renier sa fait de prendre la décision, de s'arracher à la
nature, son essence même. Au contraire dépendance pour ouvrir les bras à la liberté
du matériel, l'informatique peut porter car la difficulté technique n'est pas un
la marque de chacun de ses problème (des systèmes GNU/linux comme
utilisateurs. Tout le monde utilise sa ubuntu étant même plus simples d'utilisation
voiture à peu près de la même manière que Microsoft Windows). Alors n'attendez pas
(pour se déplacer) mais tout le monde ...
n'utilise pas son ordinateur, ses
logiciels de la même manière, ni dans Pierre Willaime
les mêmes buts. L'informatique est une
potentialité au sens d'Aristote; et son
sens est donné par son utilisateur tout
puissant. Établir ne serait-ce qu'une

Richard Stallman restriction à son utilisation, c'est


rendre l'ordinateur matériel, fonctionnel,
utilitaire.
L'utilisateur devrait pouvoir avoir le droit
logiciel privateur comme Internet Explorer. d'être libre devant son ordinateur. Et par là
Lors d'une mise à jour sous Windows XP, la l'informatique est lié à l'art. L'artiste, en effet,
liste de tous les logiciels installés sur notre peut être vu comme un créateur face à l'infini.
ordinateur est envoyée à l'entreprise Ce qui différencie l'artiste de l'artisan, c'est
Microsoft. Tout le monde peut voir ici que que l'artiste peut ne pas savoir qu'il va
c'est une atteinte à la liberté individuelle qui produire ; il ne réfléchit pas forcément à
peut produire de nombreuses dérives l'avance, ne fait pas obligatoirement de plan
publicitaires ou pires encore. mental de l'oeuvre. Et si l'on assigne un but à
Mais on peut aller plus loin. L'utilisateur qui l'art, l'artiste est celui qui est libre du chemin
pense que les logiciels privateurs conviennent qu'il emprunte vers ce but. Devant un
à son utilisation de l'ordinateur se trompe. En ordinateur, nous pouvons, chacun, avoir
effet, il existe des verrous numériques qui l'attitude d'un artiste, avoir le droit d'utiliser,
empêchent l'utilisateur de faire certaines de créer, de modifier ce que l'on veut, tout ce
actions sur des contenus numériques comme que l'on veut. Nous avons des buts, mais nous
des CD-ROMS. Windows Vista comprend de sommes comme l'artiste, libre du moyen
très nombreux verrous numériques. Pour se d'atteindre nos buts. Cette attitude n'est pas

Un peu de technique : Que sont les verrous numériques (DRM) ?


Un DRM (pour "Digital Rights Management" ou "Dispositif de Contrôle d'Usage") est un programme inséré dans certains CD et DVD que vous
achetez, et dans tous les fichiers que vous téléchargez sur les plateformes commerciales. Ils servent à contrôler la copie des CD ou des fichiers que vous
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

avez achetés. Ils servent aussi à en contrôler la lecture via les associations iTunes/iPod, les zones des DVD ou les lectures réservées à l'ordinateur sur
lequel vous avez acheté la musique.

Et qu'entraînent-ils :
- Ils vous empêchent de lire votre CD avec votre ordinateur ou votre autoradio (vous ne pouvez que le lire avec votre chaîne stéréo)
- Ils vous empêchent de copier librement votre CD vers votre baladeur
- Ils vous empêchent de copier librement vos chansons entre votre baladeur mp3 et votre ordinateur
- Certains DRM se comporte comme des virus informatiques et espionnent vos goûts musicaux et vos habitudes sur votre ordinateur
- Certains DRM rendent vos ordinateurs vulnérables aux virus, logiciels espions et autres attaques
- Tous les DRM installent des logiciels invasifs et dangereux de manière permanente sur votre ordinateur
- Les DRM dimininuent l'autonomie des baladeurs et donc la durée de vie des batteries (25% en moins pour le WMA DRM10 sur Creative Zen et 8%
en moins pour Apple Ipod) (source : presence-pc et mp3.com)
- ...

Tout les CDs affichant ces logos : contiennent des DRM.

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RUBRIQUE CINÉMA

No Country for Old Men,


des frères Coen.
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme !
par Elise Picogna

Distribution

Bell, Tommy Lee Jones


Anton Chigurh, Javier Bardem
Llewelyn Moss, Josh Brolin
Carson Wells, Woody Harrelson
Carla Jean Moss, Kelly MacDonald

Synopsis
Dans les années 80, à la frontière qui sépare le
Texas du Mexique, Llewelyn Moss, chasseur,
découvre en plein désert des camionnettes
abandonnées entourées de cadavres. Il ne sait rien
du trafic de drogue qui fut l‘objet de ce massacre et
s’empare d’une mallette qu’il trouve au pied d’un
arbre contenant deux millions de dollars. Il ignore
alors l’ampleur de son geste, conduisant à une
succession de meurtre d‘une rare violence. Personne
ne saurait mettre fin à ces meurtres, pas même le
shérif Bell, homme qui s’interroge sur sa condition,
sur sa vieillesse, et sans illusions quant à l’issu des
évènements.

Critique
L aisser glisser ses doigts contre sa paume moite. Dernières
sueurs dans le noir. Des bruits de pas dans la salle
obscure résonnent à droite, puis à gauche, et de nouveau
à droite, à gauche... Le son oscille, prolonge l’angoisse.
Il va revenir…
Oui. C’est une certitude, comme tout le reste. Que pourrait

bien signifier d’autre ce générique ? « Il » ne de cette pièce, son histoire, avant d‘arriver personnages la contingence insupportable de
s’arrêtera jamais de marcher. dans sa poche. Il lui donne par là une leur existence.
singularité, en effet, elle ne sera pas qu’une -Annonce! Voilà tout ce qu’il peut dire à ses
Non, ce pays n’est pas près de changer… simple pièce, elle décidera du sort de ce victimes. Ce à quoi la femme de Llewelyn
Le film prend dès le début le caractère d’une vendeur. Chigurh lui demande de choisir entre répond, qu’il n’est pas obligé de faire ça,
fable, les personnages se suivent et recréent pile et face. Le vendeur ne connaît pas l’enjeu mais… ils disent tous la même chose. Et cette
sans cesse les mêmes histoires. Ce sont ces mais il refuse d’abord, effrayé par la présence femme est d’autant plus terrifiée que Chirgurh
histoires qu‘on nous racontent et elles nous de Chigurh, par le ton de sa voix. Au fond, il ne lui donne pas de raison de la tuer, ou
semblent toujours si singulières. devine les intentions de Chigurh. Mais plutôt si, il lui en donne une, la pire qui soit
Où résident-ils ces personnages ? pourquoi agit-il ainsi ? Il ne veut pas d’argent, « j’ai l’ai promis à ton mari ». Promesse qui
Le personnage de Chigurh est celui qui est le il ne veut pas le voler, la mort de ce vendeur ne fait que masquer l’absence de raison réelle.
plus marqué par l’idée d’intemporalité, il est n‘est pas un moyen. L’arme de Chigurh elle aussi, le fait quitter
de partout, ne cesse d‘être en mouvement, et Par ailleurs, quel est le sens de ce choix ? son statut de simple meurtrier. Personne ne
il le sera encore bien longtemps après la fin du Pourquoi Chigurh donne-t-il ce choix aux peut lui échapper, lui survivre. L’arme,
film. Les autres personnages semblent graviter personnages ? Ce choix ne serait-il pas qu’une utilisée pour abattre des animaux, ne laisse
autour de lui, ils nous représentent, illustrent simple illusion, puisqu’il n’engage pas celui qui pas au victime le temps de mourir, le temps
les différents comportements que l’on pourrait choisit, il ne fait que lui laisser l’impression de la souffrance, la mort est instantanée. Elle
avoir face à lui. qu’il a une emprise sur le hasard. ne laisse rien derrière elle, pas même pas une
Il est également le personnage le plus Le vendeur tente de percer le mystère de balle. Elle est la mort dans son concept,
énigmatique du film, celui que l’on a le plus Chigurh, dans la panique qui l’anime il annihile toute vie en un instant, et ne laisse
La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

de difficulté à comprendre. Personnage au cherche encore les raisons d’agir de ce pas de place à la singularité.
comportement imprévisible. personnage. Le spectateur se trouve alors, La main de Chigurh ne tremblera pas. Nous le
Nous sommes incapables de connaître ses dans la même disposition. savons depuis cette première scène où il
intentions. Ce point s’illustre parfaitement Mais il n’y a rien. étrangle un homme sans jamais hésiter...
dans la scène où Chigurh entre dans le Faut-il jouer à ce terrible « pile ou face » ? Passe trois minutes, trois minutes pendant
magasin d’une station service. Le vendeur lui Quelle attitude adopter ? Cet homme annonce lesquelles il ne desserrera pas ses doigts. Il
réclame le prix de l’essence. Chigurh le fixe, se et gagnera sa vie. Mais un autre personnage, n’aura jamais le moindre état d’âme. Non, ce
tient droit devant lui, il prend un paquet de la femme de Llewelyn, refusera le jeu; pour personnage n’est pas porteur d’humanité, il
bonbons et le mange, toujours en fixant le mourir. Justement parce que c’est un jeu, est la mort dans son caractère hasardeux et
vendeur, d’un regard droit, inflexible, parce que c’est le hasard, et qu’elle ne veut irrémédiable. Il est celui que rien n’arrête, et
impénétrable. Chigurh semble maître de tout pas s’y livrer. pourtant le film ne cesse de créer de nouveaux
ce qui entoure la scène, le vendeur se débat en Je ne veux pas que ma mort soit due au héros qui peut-être pourrait lui survivre… mais
lui-même pour savoir quoi penser, quoi faire. hasard, je veux que ce soit justifié, je veux tous meurent. Le hasard lui-même ne peut
Chigurh ne montre pas de haine particulière. qu’on me dise pourquoi… rien, et Chigurh résistera au choc de la voiture
Il sort une pièce de monnaie de sa poche et la Mais Chigurh n’est qu’un concentré de hasard qui le percute à la fin du film. Il part, blessé

14 montre au vendeur, il lui explique le parcoure et ce jeu de pile ou face semble rappeler aux mais vivant, laissant le spectateur étouffer ses
RUBRIQUE CINÉMA

cris. empreintes de nostalgie… Mais l’heure est au désespoir.


Mais le meurtre principal de No country for repos, une dernière fois, un dernier instant. Dans l'histoire, le shérif Bell ne meurt pas, il
old men, celui que le spectateur redoute, Ce personnage n'échappe pas à vient s'inscrire dans un mouvement amorcé
craint, celui dont il sent planer la menace Chigurh, n'échappe pas à la mort, mais le film avant lui par son père et par son grand-père;
depuis que Llewelyn Moss a ramassée cette lui permet d'échapper à l'aspect qu'elle avait mouvement qui lui confère une certaine durée,
mallette, échappe à ce climat d’angoisse. jusque là. L'histoire lui redonne un ancrage, et qui donne au film sa dimension de fable.
C’est l’unique scène où le spectateur respire une durabilité, celle de la mémoire, du
enfin, où la tension baisse, où l’on retrouve souvenir. Le film donne le choix, d'accepter ou De la perception, de l'émotion à la
quelque chose comme une sorte de calme, de non l'idée de mourir. Et de tous les mémoire, où s'inscrivent les chefs d'oeuvres,
repos, et un dialogue plus léger « beer leads personnages, Llewelyn est celui qui est le plus où s'inscrit No country for old men, de Joel et
to more beer ». dans l'authenticité. Loin de la lâcheté qui Ethan Coen.
Llewelyn meurt dans un fondu au noir. consiste à savouer vaincu, loin de la
L’unique fondu au noir de tout le film. prétention qu'il en réchappera quoiqu'il arrive.
Il glisse de notre perception, doucement, Il affronte Chigurh s'il en a l'occasion, par Elise Picogna.
semblant nous dire, c’est ainsi que je quitte le n'ignore pas sa présence, et agit en fonction
récit, non, pas de façon brutale… Il disparaît d'elle. Le shérif lui aussi est dans
parmi ces couleurs chaudes, qui pourtant l'authenticité, mais le ton sa voix ne saurait
semblent porter un peu de froid, déjà masquer son malaise face à l'existence, et son

RUBRIQUE POÉSIE

La petite fille aux yeux noirs


par Astrid Schumacher

“ La poussière de ses rêves

S'accumule sur ses souvenirs perdus.


La maison est abandonnée,

Le pont en ruines,
Mais le fleuve dort paisiblement.

Ses poèmes inachevés,


Sur du papier froissé.

Ses pas hésitants,


Dans une rue solitaire.

Elle caresse le temps qui s'enfuit


D'une main trop fragile.

La douceur du mal d'écrire.


Chaque mot est une blessure.

Elle effleure cette lumière tendre du soir


Qui s'étire vers demain,

Et frissonne à cette musique qui la dévoile,

La dénude.

Et à l'écho de la voix des autres,


La Flèche Du Parthe N°3 Avril 2008

Elle ferme les yeux,

Pour se réveiller,

Ailleurs. ”

Astrid

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