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Politix Pollak (Michael), L'expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale ,

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Lavabre Marie-Claire. Pollak (Michael), L'expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris,

Métailié, 1990. In: Politix, vol. 4, n°15, Troisième trimestre 1991. pp. 85-87.

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Lectures

POLL AK (Michael), L'expérience concentrationnaire, Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris, Métailié, 1990, 342 pages, bibliographie, index.

Le nazisme, et particulièrement la politique d'extermination, considérée à juste titre comme une spécificité irréductible, a été l'objet d'une abondante littérature. Récits, témoignages, et fictions littéraires, analyses historiques et réflexions éthiques ou morales sur les causes, la nature et les séquelles de la "catastrophe", sont nombreux, qui aspirent à connaître et faire connaître, comprendre sinon pardonner et dans le même mouvement lutter contre l'oubli. Le livre de Michael Pollak, nourri des travaux antérieurs, mûri de longue date, et objet, visiblement, d'un fort investissement personnel, porte l'empreinte de ces diverses préoccupations.

Il a cependant une incontestable originalité. La démarche, résolument sociologique, et l'objet - l'analyse des "ressources" mises en œuvre par les rescapés pour survivre, physiquement et psychiquement, en situation extrême -

apportent assurément un regard neuf. Mais les exigences des sciences sociales - le doute méthodique, la critique historique, la distance nécessaire à l'interprétation des sources et témoignages recueillis - risquaient aussi de

désacraliser la "cause

sacrée" dont les survivants sont les

défenseurs, de banaliser et de relativiser l'extermination : M.

Pollak fait état à ce propos de ses difficultés à rédiger le résultat de ses observations, à passer du matériel de la recherche à "l'objet construit de la science". Ce n'est pas le moindre intérêt de ce livre que d'expliciter, pas à pas, les conditions de son élaboration, la part de l'intuition et des circonstances imprévisibles qui commandent le déroulement de toute enquête de terrain et de celle-ci en particulier, les présupposés méthodologiques et théoriques, les affects de l'auteur. A lire cet "Essai sur le maintien de l'identité sociale", on mesure à la difficulté de la critique, inhibée par l'objet même des témoignages et du récit scientifique qui les présente, la difficulté de l'écriture.

Partant des expériences des déportés, M. Pollak met leur identité et leur mémoire au cœur de sa réflexion. Mais l'objet de sa recherche est formulé différemment : la notion de situation ou d'expérience extrême structure sinon le déroulement de la recherche, en tous cas la problématique qui en commande l'exposé. C'est parce que l'expérience concentrationnaire est une "expérience extrême" qu'elle mérite ici d'être analysée, en tant qu'elle révèle, rend visibles et donc analysables les constituants usuels, normaux et familiers de l'identité. L'idée n'est pas nouvelle. Freud l'a formulée en indiquant qu'il n'y a pas de différence de nature entre le fonctionnement pathologique et le fonctionnement normal et que l'analyse du premier permet de comprendre le second. Bruno Bettelheim a avancé le premier la notion de "situation extrême" appliquée aux camps de concentration allemands pour non seulement rendre compte de son

expérience propre de l'internement et de l'échec de la psychanalyse à expliquer certaines formes de modification de la personnalité liées à l'environnement, mais également pour penser la "nature d'un état de masse fondé sur la coercition" (Le cœur conscient, Paris, Hachette, 1977). Deux perspectives se superposent ainsi dans l'ouvrage de M. Pollak. La première met l'accent sur le double problème d'identité qu'ont eu à affronter les survivants, d'abord au moment de la déportation qui les a coupés de leur milieu habituel, de leurs repères sociaux et affectifs, ensuite au moment de leur libération et de leur réadaptation à la vie ordinaire : les témoignages sont ainsi considérés non comme des récits factuels ou informatifs, qu'ils soient

suscités par le juge, l'historien ou le parent proche, voire motivés par la volonté propre du rescapé de lutter contre l'oubli collectif, mais comme de "véritables instruments de

de la

mémoire - souvenirs et oublis mêlés - a alors pour effet de surmonter la rupture de la déportation et de reconstruire une identité, c'est-à-dire une forme de continuité entre l'avant, le pendant et l'après. La seconde perspective souligne l'intérêt pour le chercheur des situations extrêmes ou pathologiques, de rupture ou de transition, qui grossissent des phénomènes - notamment d'adaptation au changement social - que la familiarité et le sens commun occultent habituellement : les témoignages sont alors pris, nécessairement, comme des récits sinon des faits passés, en tous cas des perceptions et des représentations passées et constituent l'information utile au chercheur qui s'interroge sur les ressources mobilisées pour la survie. Celle-ci, dans son rapport avec l'identité, constitue d'ailleurs un autre nœud, point central et point obscur à la fois du propos de M. Pollak. Elle est tantôt assimilée au maintien de l'identité (via l'estime de soi qui permet la survie physique et psychique), tantôt effet de l'identité (via les "ressources" sociales acquises antérieurement et mobilisées pour la survie) : "Ainsi, on a pu montrer comment les déportés, s'appuyant sur leurs propres ressources physiques, relationnelles et intellectuelles, ont su maintenir la permanence de soi en sauvegardant l'intégrité physique et autant que possible, l'intégrité morale" (p. 311). Cette tension entre deux perspectives, l'une dont l'intérêt majeur est dans l'explicitation de la "catastrophe" et de ses effets durables, l'autre dans une forme d'instrumcntalisation scientifique d'une "expérience extrême", entre deux lectures des entretiens recueillis, voire deux objets, est sans doute, pour une part, à l'origine des difficultés évoquées par l'auteur. Elle témoigne également de la complexité de l'entreprise.

reconstruction de l'identité" (p.

12).

Le travail

Le mode d'exposition de la recherche suit, formellement, le déroulement de la recherche. A l'origine, un premier entretien, celui de Margarcta Glas-Larsson, à l'initiative de

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celle-ci, qui, sur prescription de son médecin, souhaitait rendre son histoire publique. Le souci des règles de la critique historique a alors amené l'auteur à rencontrer d'autres rescapées qui, en principe, auraient pu la connaître. Ont également été dépouillés les écrits autobiographiques publiés ou non, les dépositions judiciaires et les témoignages archivés par des historiens. La recherche s'est donc naturellement orientée vers une étude de type microsociologique et un terrain limité : le camp de femmes Auschwitz-Birkenau. La méthode dite de la "boule de neige" a fait apparaître deux types de réseaux : ceux constitués pendant la déportation elle-même, ceux formés après-coup dans les associations d'anciens déportés.

Une première partie, intitulée "la gestion de l'indicible", expose trois récits de vie extraits d'un corpus d'une vingtaine d'entretiens. Ici, le choix des témoins, la présentation des entretiens, les intertitres qui scandent la narration, les commentaires de l'auteur soulignent d'emblée quelques-uns des axes de la réflexion : la diversité des ressources mises en œuvre pour la survie, la diversité des perceptions de l'expérience concentrationnaire et donc de la mémoire, fonction de la position propre dans le camp de chacun des témoins, révélateur aussi de l'isolement et de l'existence de microcosmes largement étanches. Une seconde partie, la plus riche en notations méthodologiques, s'interroge sur les situations et les formes de témoignages :

qui témoigne ? pourquoi ? comment et quand ? Les structures narratives, l'interaction entre mémoires individuelles et mémoires collectives constituées ou en cours de constitution y font l'objet d'une attention particulière. La troisième et dernière partie, "survie et identité", est la plus théorique en ce sens que les itinéraires précédemment décrits s'y trouvent interprétés : M. Pollak s'attache à montrer "comment les déportées ont réussi ou non à sauvegarder la permanence psychique et morale de leur personne en traversant des épreuves extrêmes, comment elles ont su gérer leur identité et leur mémoire, individuellement et collectivement" (p. 22). L'ouvrage s'achève sur une interrogation sur "l'héritage de la mémoire", essentielle sans doute mais plus banale en son genre : le paradoxe est peut-être que, soulignant la contradiction entre les discours particuliers des divers groupes héritiers de l'expérience concentrationnaire et la portée universelle du message porté par la notion de crime contre l'humanité, M. Pollak tente de réduire la tension propre à sa démarche, entre observation distanciée et militance du souvenir.

Le livre est riche, complexe, et peut-être, en dépit de l'ordre apparent dans la succession de ses trois parties, touffu. Diverses interprétations - de l'identité, de la survie, de tel ou tel comportement des déportés - cohabitent, se succèdent, sont ici récusées pour être là adoptées. Cela tient sans doute à l'objet, aux entretiens - dans lesquels la douleur et "la honte" de l'offense (Levi (P.), Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989), la culpabilité des survivants, les hésitations de la mémoire, la

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limite mouvante du dicible, interdisent ces rationalisations biographiques aussi utiles au chercheur que trompeuses -, aux scrupules de l'auteur enfin. A rendre compte de cet ouvrage de manière linéaire, on choisirait immanquablement un point de vue et ce serait une manière de trahir l'auteur en gommant des contradictions qu'il ne revendique certes pas mais ne prend pas non plus la peine de masquer.

Ainsi, par exemple, le présupposé majeur de M. Pollak - et l'originalité de sa démarche - tient au choix d'avoir voulu recueillir non des témoignages sur la déportation mais des histoires de vie où "l'avant" et "l'après" fourniraient les clefs des ressources mobilisées pour la survie en situation extrême. Les trois récits présentés obéissent à cette exigence: l'histoire de Margareta la Viennoise, comme celle de Ruth la Berlinoise et de Myriam la Parisienne rend compte de l'enfance, des études, du mariage et des activités professionnelles, du temps de la déportation, des difficultés de la réinsertion et du regard rétrospectif porté sur l'expérience concentrationnaire. La narration, précise, souligne, pour chacun des entretiens, les étapes partagées :

l'arrestation, l'arrivée au camp, l'épopée du retour. Elle fonde la description, par l'auteur, des conditions de la survie physique et psychique : comment "organiser" et se maintenir en forme, comment gérer les responsabilités et les nécessaires compromissions d'une position privilégiée, comment se situer dans des relations sociales mouvantes et toujours ambiguës, quel code de conduite, quelle morale adopter. Ces notations, au plus près des entretiens, rappellent à maintes reprises les récits et les analyses de Primo Levi (sur le marché noir, la "zone grise" des privilégiés, l'incommunicabilité de cette expérience, le sentiment de n'être pas les "vrais témoins" d'un univers défini par la mort) ou de Bruno Bettelheim (le surgissement de la volonté de survivre, la prise de conscience du caractère rationnel et quasi-pédagogique des camps, le dédoublement qui permet une forme d'anesthésie, la culpabilité des survivants).

Ces trois histoires de vie illustrent également le propos de M. Pollak. Elles font apparaître la diversité des ressources auxquelles ces trois femmes recourent : la féminité, la séduction, la "ruse" et une pratique des soins cosmétiques pour Margareta ; la compétence professionnelle et l'assurance que lui confère son statut de médecin pour Myriam ; un solide sens pratique doublé là encore de "ruse", une propension à négliger les appartenances collectives et à cultiver en revanche les relations "d'individu à individu", une forme de savoir-faire médical pour Ruth, figure intermédiaire. Ces récits, augmentés des informations fournies par l'ensemble du corpus analysé, constituent enfin la matière des interprétations de M. Pollak : sur l'usage des pronoms personnels, le "je", le "on" désignait un collectif passif ou éphémère, et le "nous" nommant un groupe identifié et actif (p. 238 et s.) ; sur les différences de perception d'une même réalité passée (p. 280 et s.) ; sur les formes de l'adaptation - repli sur soi, suicidaire ou actif, intransigeance associée aux convictions ou au refus de se

soumettre à la misère du corps, installation ou conversion

(p.

confirme l'impression qu'on a eue, déjà, en découvrant les trois récits de vie, donnés comme exemplaires : l'auteur,

comme les témoins, privilégient la séquence du camp au détriment des intentions affichées de rendre compte de "l'avant" et de "l'après". M. Pollak en donne une

explication, incidemment, quand il souligne "la vie mutilée" des rescapées : "II est difficile de trouver dans tous les écrits des informations sur la vie avant et après le camp, les trois quarts d'entre eux portant exclusivement ou quasi exclusivement sur la vie au camp (80% à 100% des pages).

Même dans les entretiens il est difficile de dépasser la

limitation à la période concentrationnaire. Aux dires même de certaines femmes interviewées, la déportation correspond au seul moment de leur vie qui mérite un intérêt général :

elle représente plus de 60% du temps dans sept entretiens et presque la moitié du temps dans quatre autres" (p. 231).

Mais ce constat, important, apparaît déconnecté, comme si M. Pollak, à suivre ses enquêtes, par nécessité et sympathie, avait renoncé au moins en partie à poursuivre son projet ou accepté, implicitement, d'en accentuer une des dimensions (l'analyse des ressources fondée sur les "témoignages") au détriment de l'autre (l'analyse de la reconstruction d'une identité par le récit d'une histoire de vie).

La notion d'identité et notamment la critique que M. Pollak fait de B. Bettelheim retient pareillement l'attention.

D'emblée, la discussion sur ce qu'est l'identité est engagée

(p.

permanence de soi, théories de la socialisation, concepts utiles d'intériorisation et d'habitus sont explicités. D'emblée, M. Pollak conteste la "théorie psychanalytique" de B. Bettelheim et particulièrement la notion de "personnalité autonome", garante de "l'estime de soi". Pour Bettelheim, poursuit l'auteur, c'est de l'estime de soi, de l'amour propre préservé et de l'identité assurée que dépendait la survie. D'où la thèse du sentiment de "culpabilité des survivants", interprétation "morale" des troubles postconcentrationnaires. Deux remarques s'imposent ici. D'une part, dès cette première confrontation, M. Pollak s'interroge sur la validité générale des diverses théories exposées - dont celle de Bettelheim - mais ne propose pas de définition alternative de l'identité. D'autre part, nous l'avons déjà aperçu, nombre de commentaires sur le récit des enquêtes font apparaître l'importance de l'estime de soi ("l'assurance calme" de Myriam), de la capacité à préserver une dignité morale et physique (le refus de se "laisser aller" de Margareta), la culpabilité. N'y a-t-il là que différences d'accents ou de points de vue, psychologisant dans un cas, sociologique de l'autre, sur une même réalité ? M. Pollak précise les termes du débat en opposant les théories psychanalytiques et particulièrement Bettelheim à l'interprétation sociobiologique proposée par De Près (p. 255 et s.). Quand la rigueur morale est pour les uns le moyen de la survie, les pulsions égoïstes jouent un rôle essentiel pour l'autre. M. Pollak ne tranche pas et,

293 et s.)- Mais la lecture de ces diverses analyses

[

]

13 et s.). Définitions en termes d'appartenances ou de

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soulignant à juste titre comment le jeu des oppositions théoriques et idéologiques polarise ces hypothèses, prétend faire apparaître leur complémentarité. La diversité des ressources mises en œuvre pour la survie montre en effet qu'il y a ici et là réduction, interprétation unilatérale (p. 258). Bettelheim notamment aurait fait une théorie générale de son expérience propre et des moyens de résistance et de survie qui ont été les siens et ceux de sa catégorie d'internés, intellectuels et "politiques" (p. 292). La critique est ici

convaincante. Reste la question plus fondamentale de l'identité. Parler du maintien de l'estime de soi ou parler du maintien de l'intégrité psychique, morale et physique ne révèle à cet égard qu'une différence ténue. C'est peut-être que, par un curieux retournement de la volonté critique de M. Pollak, la notion de situation extrême, empruntée à B. Bettelheim et isolée de son contexte théorique d'origine, a des effets pervers. Sa validité repose en effet sur le présupposé, explicite chez Bettelheim, que la situation extrême grossit les attributs de la situation normale, sans qu'il y ait pour autant différence de nature. L'expérience concentrationnaire étudiée par M. Pollak ne lui permet finalement guère d'avancer sur la définition de l'identité ni de préciser les concepts usités. C'est peut-être que la

"catastrophe"

est, dans la logique de son propos, une rupture

plus qu'une situation extrême au sens où l'entendait Bettelheim. A preuve ce constat final qui invalide en partie l'instrumentalisation scientifique de l'expérience concentrationnaire à laquelle prétendait M. Pollak :

"Certains concepts forgés pour rendre compte du lien entre le psychique et le social, entre l'individuel et le collectif, tant en sociologie qu'en psychologie sociale, sont issus de l'analyse de processus et de phénomènes dotés d'un degré de stabilité relativement élevé. Cela s'applique à la littérature sur la socialisation, aux concepts d'habitus et de capital, qui étudient essentiellement l'ajustement réciproque entre les dispositions individuelles et la structure sociale. Ces conceptualisations n'excluent nullement l'étude des moments de crise, de phénomènes de désajustement et de transition d'un état à un autre. Toutefois, trop globales et trop attachées à la conception de la personne, elles ne facilitent pas forcément l'analyse de situations extrêmes, différentes des crises de transition courantes, et qui renvoient l'individu à l'improvisation, à la ruse, au décodage spontané de situations imprévues et incertaines" (p. 289). Si cette réflexion frappe ici encore par sa pertinence, elle n'en est pas moins peu compatible avec l'assimilation survie/maintien de l'identité et sensiblement décalée par rapport au projet annoncé.

Ces deux exemples - on aurait pu traiter de la même manière la question également centrale de la mémoire - illustrent assez et la richesse foisonnante de ce livre et son caractère, somme toute, inabouti. C'est certainement qu'un tel livre sur un tel sujet était impossible à écrire, en toute rigueur.

Marie-Claire Lavabre CEVIPOF

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