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Vladimir Ilitch Lénine

Vladimir Ilitch Lénine Pour les articles homonymes, voir Lénine (homony- mie) . Vladimir Ilitch Oulianov (en

Pour les articles homonymes, voir Lénine (homony- mie).

Vladimir Ilitch Oulianov (en russe : Влади́мир Ильи́ч Улья́нов Prononciation ), dit Lénine (Ленин), né à Simbirsk (aujourd'hui Oulianovsk) le 22 avril (10 avril) 1870 et mort à Vichnie Gorki (aujourd'hui Gorki Leninskie) le 21 janvier 1924, est un révolutionnaire, théoricien politique et homme d'État russe. Rejoignant à la fin du XIX e siècle le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, la section russe de la Deuxième Internationale, il provoque en 1903 une scission du Parti russe et devient l'un des principaux dirigeants du courant bolchevik. Auteur d'une importante œuvre écrite d'inspiration marxiste [1] , il se distingue par ses conceptions politiques qui font du parti l'élément mo- teur de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat.

En 1917, après l'effondrement du tsarisme, les bolcheviks s’emparent du pouvoir en Russie lors de la Révolution d'Octobre. La prise du pouvoir par Lénine donne nais- sance à la Russie soviétique, premier régime commu- niste de l'histoire, autour de laquelle se constitue en- suite l'URSS. Lénine et les bolcheviks parviennent à as- surer la survie de leur régime, malgré leur isolement in- ternational et un contexte de guerre civile. Ambition- nant d'étendre la révolution au reste du monde, Lénine fonde en 1919 l'Internationale communiste : il provoque à l'échelle mondiale une scission de la famille politique socialiste et la naissance en tant que courant distinct du mouvement communiste, ce qui contribue à faire de lui l'un des personnages les plus importants de l'histoire contemporaine [2],[3] .

Une fois au pouvoir, il use — de façon revendiquée [4],[5] — de la Terreur afin de parvenir à ses fins politiques [6] . Lénine est à l'origine de la Tchéka, police politique so- viétique chargée de traquer et d'éliminer tous les enne- mis du nouveau régime qu'il met en place. De même, Lé- nine instaure en 1919 un système de camps de travail for- cé, qui précède le Goulag de l'époque stalinienne [2],[7] ; il fait également du nouveau régime une dictature à parti unique [2] . La continuité politique entre Lénine et Staline fait l'objet de débats ; divers auteurs ont cependant souli- gné que la philosophie politique et la pratique du pouvoir de Lénine contenaient des éléments clés de la dictature au sens moderne du terme [8] , voire du totalitarisme [9],[10] .

Dès mars 1923, Lénine est définitivement écarté du jeu politique par la maladie ; il meurt en début d'année sui- vante. Staline sort ensuite vainqueur de la rivalité qui op- pose les dirigeants soviétiques en vue de la succession.

Les idées de Lénine sont, après sa mort, synthétisées au sein d'un corpus doctrinal baptisé léninisme, qui donne ensuite naissance au marxisme-léninisme, idéologie offi- cielle de l'URSS et de l'ensemble des régimes commu- nistes durant le XX e siècle [11] .

1 Origines et famille

Selon Le Robert des noms propres [12] , le nom Lénine vient du nom d'un fleuve sibérien la Léna, (en russe : Лeна), l'origine du nom du fleuve est issu d'un dialecte toungouze yelyuyon « rivière ».

d'un dialecte toungouze yelyuyon « rivière ». La famille Oulianov : Maria Alexandrovna , Ilia

La famille Oulianov : Maria Alexandrovna, Ilia Nikolaïevitch et leurs enfants : Olga, Maria, Alexandre, Dimitri, Anna, Vladimir.

Vladimir Oulianov naît à Simbirsk, où sa famille s’était établie quelques mois plus tôt. Il grandit au sein d'un mi- lieu intellectuellement et socialement favorisé.

Tant Ilia Oulianov (1831-1886) que son épouse Maria Oulianova, née Blank (1835-1916) ont des origines di- verses, bien que certaines incertitudes demeurent quant à leur ascendance, notamment du côté d'Ilia. Le père d'Ilia, Nikolaï, descend d'une famille de paysans origi- naires d'Astrakhan : ses ancêtres semblent s’être appelés

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2 JEUNESSE ET SCOLARITÉ

Oulyanine avant l'adoption du nom Oulianov. La famille

a probablement des racines dans la région de Nijni Nov-

gorod. Si les Oulianov étaient considérés comme ethni- quement russes, Nijni Novgorod connaissait un impor- tant brassage de populations et il est probable que la fa- mille ait eu des racines tchouvaches ou mordves. L'origine ethnique de la grand-mère paternelle de Lénine est incer- taine. Maria, sœur de Lénine, était convaincue que la fa- mille de leur père avait du sang tatar, leur grand-mère ayant pu être kalmouke ou kirghize. Le grand-père de Maria Oulianova, Moshe Blank, était un marchand juif originaire de Volhynie. Les origines juives de la famille maternelle de Lénine ont été longtemps cachées par les autorités de l'URSS [13] ; des écrivains nationalistes russes ont au contraire attribué une importance primordiale à ces origines, bien que la famille Blank eût entièrement rejeté le judaïsme. Moshe Blank avait rompu avec la commu- nauté juive à la suite d'une série de conflits personnels et adopté des positions anti-juives virulentes. Ses deux fils s’étaient convertis au christianisme orthodoxe et avaient choisi de faire carrière dans la médecine, parvenant à des positions sociales enviables. La conversion à l'orthodoxie permet à Alexandre Blank, père de Maria, d'accéder aussi bien à la faculté de médecine qu'à la haute administration. Alexandre avait épousé une femme d'origine allemande et suédoise, de confession luthérienne. Médecin de la police, puis médecin des hôpitaux, il avait reçu en 1847, lors de sa nomination au poste d'inspecteur des hôpitaux pour la région de Zlatooust, le titre de conseiller d'État effectif, qui lui conférait la noblesse héréditaire [14],[15],[16] .

Le grand-père d'Ilia Nikolaïevitch Oulianov, Vassili, était un serf, affranchi bien avant les réformes de 1861. Le père d'Ilia travaille comme tailleur à Astrakhan, et Ilia lui- même fait des études supérieures de mathématiques ; di- plômé en 1854, il obtient son premier poste d'enseignant à Penza. C'est là qu'il rencontre Maria Alexandrovna Blank, qu'il épouse en août 1863. Très impliqué dans le développement de l'éducation dans l'Empire russe, Ilia devient inspecteur des écoles. Nommé à Simbirsk lors de son accession au poste d'inspecteur-chef, il y fait ra- pidement figure de notable local. Le couple a au total huit enfants : Anna, née en 1864, et Alexandre, né en 1866, précèdent Vladimir, qui naît lui-même en 1870. Après Vladimir naissent Olga (1871), Dmitri (1874) et Maria (1878). Deux autres enfants du couple Oulianov meurent en bas âge : une fille - également prénommée Olga (1868)

- et un garçon nommé Nikolaï (1873) [17] .

2 Jeunesse et scolarité

Vladimir Oulianov lui-même est baptisé dans l’Église or- thodoxe russe [2] . Maria Oulianova s’occupe du foyer et des enfants, tandis que son époux poursuit une remar- quable carrière dans l'enseignement : en juillet 1874, Ilia Oulianov est promu directeur de l'enseignement popu- laire pour le gouvernement de Simbirsk, ce qui lui vaut

d'être anobli par le tsar Alexandre II et d'accéder au titre de conseiller d'État [18] .

Les enfants Oulianov grandissent dans des conditions à la fois privilégiées et harmonieuses. Durant leur scolarité, ils bénéficient du prestige paternel. Les époux Oulianov, sujets loyaux du Tsar, sont également acquis aux idées libérales et progressistes en matière d'éducation. Maria

Oulianova élève ses enfants dans la tradition de tolé- rance et d'ouverture luthérienne. Ilia Oulianov s’emploie à contribuer au mouvement de réformes de l'empire : dans

la province de Simbirsk, il ouvre des écoles pour les popu-

lations non russes où les enfants des minorités reçoivent un enseignement dans leur langue natale [19],[20] . Le futur Lénine devient noble, par hérédité, à l'âge de 6 ans [21] .

Vladimir - dit « Volodia » - Oulianov est un élève brillant. Il suit une scolarité classique et étudie le français, l'allemand, le russe, le latin et le grec ancien. Au lycée, il

a comme proviseur Feodor Kerenski, père de son futur adversaire politique Aleksandr Kerenski [22] .

2.1 Contexte politique de la Russie de l'époque

L'Empire russe, dans lequel grandissent les enfants Oulia- nov, se distingue de la majorité des autres monarchies eu- ropéennes de l'époque en conservant un régime politique autocratique, où la dynastie Romanov continue de gou- verner selon le principe du droit divin. La seconde moi- tié du XIX e siècle est marquée par plusieurs décennies de souffrance sociale et de crise politique, qui dressent progressivement une partie du peuple russe contre la mo- narchie. La société russe, encore essentiellement agricole, demeure politiquement arriérée et largement dénuée de culture démocratique [23] . Conscient de la nécessité de moderniser les structures sociales et politiques et confron- té à de nombreuses révoltes paysannes, le tsar Alexandre II lance dans les années 1860 une série de réformes, dont l'abolition du servage ou la création des zemstvos (assem- blées provinciales) ; le mouvement de réforme est cepen- dant incomplet et la société russe demeure marquée par de profondes inégalités sociales, comme par l'absence de structures étatiques modernes qui pourraient en garan- tir le bon fonctionnement. Le régime tsariste cumule un gouvernement central fort, aux pratiques autocratiques,

et des structures de gouvernement local faibles [24] . Le re-

tard social et politique de la société russe favorise le dé- veloppement de mouvements révolutionnaires ; les écrits d'auteurs comme Alexandre Herzen ou Nikolaï Tcherny- chevski expriment à l'époque les aspirations à une trans-

formation radicale de la société russe. Le mouvement des Narodniks populistes », apparu dans les années 1860

et inspiré par Herzen, tente d'adapter les idées socialistes

aux réalités russes. À partir des années 1870, les idées

marxistes se diffusent largement dans les milieux révo- lutionnaires russes : en 1872, la censure tsariste com- met l'erreur d'autoriser la parution du Capital de Karl

2.2

Mort de son père, exécution de son frère

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Marx, jugeant l'ouvrage trop aride et complexe pour in- téresser un lectorat quelconque : l'ouvrage connaît au contraire un large succès chez les contestataires russes, qui font un accueil enthousiaste aux outils théoriques ap- portés par les écrits de Marx. Les « Narodniks », quant à eux, passent progressivement à la confrontation violente contre le régime tsariste et, en 1881, l'aile terroriste du mouvement, Narodnaïa Volia (Volonté du peuple), assas- sine Alexandre II. Le nouveau tsar, Alexandre III, décidé à éradiquer l'esprit « révolutionnaire », entame durant son règne une série de contre-réformes qui renforcent les pou- voirs du gouvernement central et réduisent ceux des gou- vernements locaux que son père avait élargis [25] . En 1894, Nicolas II succède à Alexandre III ; tout aussi conserva- teur que son père, il néglige de former des structures bu- reaucratiques pouvant assurer l'efficacité du régime et se montre incapable d'accorder l'action de ses ministres de manière cohérente [26] .

2.2 Mort de son père, exécution de son frère

2 6 ] . 2.2 Mort de son père, exécution de son frère Vladimir en 1887

Vladimir en 1887.

En 1886 et 1887, la famille Oulianov est endeuillée par deux événements dramatiques. En janvier 1886, Ilia, père de Vladimir, meurt d'une hémorragie cérébrale, à l'âge de 53 ans. Sa veuve obtient une pension mais, si la fa- mille continue de bénéficier du domaine hérité de la fa- mille Blank et des revenus qui y sont liés, elle cesse de bénéficier du prestige paternel. En l'absence de son frère aîné Alexandre qui suit des études à Saint-Pétersbourg,

Vladimir, alors âgé de seize ans, doit assumer des res- ponsabilités d'« homme de la famille ». L'adolescent est éprouvé par la mort de son père : son caractère s’assom- brit et ses relations avec sa mère s’en ressentent [27],[28] . L'évènement qui survient en 1887 s’avère encore plus tragique : Alexandre, durant ses études, se lie avec un groupe de jeunes révolutionnaires, qui animent une sec- tion de la Narodnaïa Volia. Fin 1886, Alexandre s’engage de manière plus active avec ses compagnons, qui envi- sagent d'assassiner le tsar Alexandre III. Alexandre Ou- lianov contribue à la rédaction de proclamations appelant au coup de force et censées accompagner l'attentat. Les conjurés prévoient de frapper le 1 er mars 1887, mais la police découvre le complot et ses principaux organisa- teurs sont arrêtés. Quinze inculpés sont déférés au tribu- nal, et tous condamnés à mort. Dix d'entre eux sont gra- ciés : Alexandre Oulianov, qui a revendiqué hautement sa responsabilité lors du procès, n'en fait pas partie. Sa mère plaide en vain la clémence ; Alexandre est pendu le 11 mai. La famille Oulianov, jusqu'ici respectée, souffre désormais d'un véritable ostracisme social [29],[30] .

Vladimir est ébranlé par la mort de son frère, mais n'en parle guère par la suite dans ses écrits ; il aurait décla- ré en 1895 à un camarade qu'Alexandre lui avait « tra- cé le chemin [31] . » Il est cependant difficile d'estimer l'effet immédiat produit par la mort d'Alexandre Oulianov sur les idées de son frère : si Vladimir Oulianov semble avoir éprouvé de l'admiration pour son aîné, ses propres opinions politiques ne paraissent pas avoir été alors très précises [32] . Dans les mois qui suivent, il reprend paisi- blement sa scolarité et passe avec succès les examens qui lui permettent d'intégrer, en octobre, l'université de Ka- zan pour y suivre des études de droit. Il ne manifeste pas immédiatement d'intérêt marqué pour la politique, mais se trouve bientôt entraîné par l'atmosphère agitée du milieu universitaire. Les étudiants se livrent à de nom- breuses manifestations, pour les motifs les plus divers. Sans montrer de zèle excessif, et apparemment surtout poussé par la curiosité, Vladimir Oulianov participe à quelques manifestations et réunions étudiantes interdites par les autorités. Sa présence semble y avoir été épiso- dique, mais son lien de parenté avec Alexandre Oulianov lui vaut d'être d'emblée considéré comme suspect par la police. Au début du mois de décembre 1887, il est arrêté avec une trentaine d'autres étudiants, considérés comme des « meneurs ». La plupart sont réintégrés peu après à l'université, mais pas Vladimir Oulianov : du fait de son nom de famille, et bien qu'ayant été peu actif dans les chahuts et manifestations des étudiants, il est exclu de l'université [33],[34] .

Contraint d'interrompre ses études et de revenir pour un temps à la campagne, Vladimir Oulianov emploie l'essentiel de son temps à lire. C'est à cette époque qu'il découvre des auteurs comme Karl Marx et Nikolaï Tcher- nychevski. Il lit plusieurs fois Que faire ?, roman de Tchernychevski qui met en scène un archétype de révo- lutionnaire ascétique : cet ouvrage constitue une source

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3 DÉBUTS EN POLITIQUE

majeure d'inspiration pour le jeune homme, comme pour plusieurs générations de militants russes, et contribue à former sa vision du monde [35],[36] . Il écrit au minis- tère de l'instruction publique pour demander à réintégrer l'université, ou partir étudier à l'étranger, mais ses de- mandes sont repoussées. Sa mère achète une ferme dans le village d'Alakaevka (oblast de Samara) et tente de se consacrer, avec l'aide de son fils, à la gestion de ce do- maine agricole. Lors de séjours à Kazan, Vladimir fré- quente des cercles de réflexion marxistes. Il fréquente des membres de Narodnaïa Volia et s’emploie à étudier l'histoire de l'économie russe et à parfaire sa connais- sance des textes marxistes. L'étude des œuvres de Marx et Engels le convainc que l'avenir de la Russie réside dans l'industrialisation et l'urbanisation. L'expérience de la ferme tourne court : Vladimir et sa mère sont peu compé- tents dans le domaine agricole et ils finissent par affermer le domaine. Le jeune homme n'a pas renoncé à acqué- rir des diplômes et se prépare assidûment pour passer, en candidat libre, l'examen qui lui permettra d'intégrer l'université de Saint-Pétersbourg pour y suivre des études de droit. Bien qu'éprouvé en mai 1891 par la mort de sa sœur Olga, emportée par la fièvre typhoïde - le jour de l'anniversaire de l'exécution d'Alexandre - il continue de préparer ses examens et, en novembre, est reçu premier avec la note maximale dans toutes les épreuves [37],[38] . Le 12 novembre 1891, il revient à Samara nanti d'un diplôme qui lui permet de travailler comme avocat stagiaire. Il de- meure, dans le même temps, surveillé par la police qui le considère comme un subversif [39],[40] .

3 Débuts en politique

Vladimir Oulianov mène à Samara une carrière d'avocat aussi brève qu'anodine. En janvier 1892, il est embauché dans le cabinet d'Andreï Khardine, un avocat ami de la famille, aux idées progressistes. Dans le cadre de son tra- vail d'avocat, il ne plaide aucune affaire conséquente, se contentant de traiter quelques litiges entre propriétaires terriens, ou des affaires financières qui l'intéressent à titre personnel. Il continue de bénéficier du patrimoine fami- lial : libéré du besoin de gagner réellement sa vie, il ne consacre à son métier qu'une part réduite de son temps et, dans le courant de l'année 1892, ne traite que quatorze cas [41],[42] . Plus tard, répondant au questionnaire rempli par les membres du Parti communiste, il indiquera que sa « profession de base » est celle d'« écrivain » [43] . Bien plus qu'à sa profession d'avocat, il s’intéresse à l'étude de la po- litique et de l'économie et à sa vocation révolutionnaire naissante. Alors que la région de la Volga, en 1891-1892, est ravagée par une terrible famine, il se distingue de sa famille, mais aussi du milieu révolutionnaire russe, en montrant peu d'intérêt pour le sort des paysans : il juge à l'époque que la famine qui frappe la paysannerie russe est une conséquence inévitable du développement industriel et qu'apporter de l'aide aux paysans s’avèrerait contre- productif en retardant le développement du capitalisme

productif en retardant le développement du capitalisme Photo du futur Lénine en 1895 . russe, et

Photo du futur Lénine en 1895.

russe, et par conséquent l'évolution vers le socialisme. À l'été 1893, la famille Oulianov déménage à Moscou. Vla-

dimir, lui, profite du fait que la surveillance policière à son égard se soit relâchée pour s’installer à Saint-Pétersbourg, où il souhaite se faire un nom dans les milieux politique

et intellectuel [41],[42] .

À l'époque, Oulianov est influencé non seulement par le marxisme orthodoxe, mais également par les idées du populiste Piotr Tkatchev (en) (1844-1886), qui prône la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire. Outre son éloge des méthodes terroristes - qui influence beau- coup Narodnaïa Volia - Tkatchev critique dans ses écrits le fait qu'Engels n'ait accordé guère de foi au potentiel révolutionnaire de la Russie, en raison de l'arriération de l'économie russe. Vladimir Oulianov est particulièrement séduit par l'idée d'une révolution provoquée par une élite de militants révolutionnaires et, dès les années 1890, se montre partisan de l'usage de la terreur [44] .

C'est en février 1894, lors d'une réunion d'un cercle de discussion marxiste de la capitale, qu'il fait la connais- sance de sa future épouse, Nadejda Kroupskaïa. En mai de la même année, il publie son premier texte de quelque importance, un pamphlet contre le chef de file des populistes, intitulé Ce que sont les amis du peuple et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates. Il y expose ses thèses sur l'inéluctabilité du développement

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5 Gueorgui Plekhanov , l'un des premiers modèles politiques de Lé- nine, qui rompra avec lui

Gueorgui Plekhanov, l'un des premiers modèles politiques de Lé- nine, qui rompra avec lui par la suite.

du capitalisme en Russie et sur l'activité des sociaux- démocrates, qui doit être toute entière orientée vers la classe ouvrière à qui il convient d'inculquer les principes du « socialisme scientifique ». Au début de l'année 1895, il participe aux activités d'un groupe marxisant mené no- tamment par Pierre Struve. Ce dernier publie un recueil intitulé Documents sur la situation économique de la Rus- sie : l'ouvrage inclut un long article écrit par Oulianov, et signé du pseudonyme Touline. À la mi-mars 1895, le mi- nistère des affaires étrangères lève l'interdiction de voya- ger qui pesait sur Oulianov : il est possible que l'Okhrana, la police secrète tsariste, ait pesé sur cette décision afin de pouvoir se renseigner sur ses activités. Il en profite pour se rendre en Suisse, où il prend contact avec les milieux révolutionnaires russes en exil, faisant connaissance des théoriciens marxistes Pavel Axelrod et Gueorgui Plekha- nov, cofondateurs de Libération du Travail, le premier groupe marxiste russe. Plekhanov et Oulianov sont en désaccord quant à l'opportunité de s’allier avec les libé- raux contre l'autocratie - une idée rejetée par Oulianov - mais projettent de publier ensemble une revue marxiste en langue russe ; le jeune militant révolutionnaire pro- fesse alors pour Plekhanov une grande admiration, qu'il va jusqu'à exprimer en des termes presque « amoureux ». Oulianov voyage ensuite en France, où il rencontre Paul Lafargue, gendre de Marx, et Jules Guesde. À Berlin, il s’entretient avec Wilhelm Liebknecht. Il rentre en Russie avec des livres marxistes interdits cachés dans un double- fond de sa valise [45],[46] .

De retour à Saint-Pétersbourg, Vladimir Oulianov s’em- ploie, en liaison avec Libération du travail et aidé de plu- sieurs camarades, à fonder la revue marxiste qu'il avait évoquée avec Plekhanov, et qui doit s’appeler Rabotnik (« Travailleur »). Lui et ses compagnons n'envisagent dans un premier temps que d'éditer des textes politiques ; mais Oulianov fait à l'époque la connaissance de Julius Martov, jeune intellectuel juif qui vient de fonder son propre groupe de discussion marxiste, et avec qui il se lie bientôt d'amitié. Martov insiste pour que les militants marxistes agissent sur le terrain de manière concrète plu- tôt que de se borner à un travail intellectuel. Oulianov est convaincu par Martov ; ils fondent un groupe poli- tique baptisé Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière. Le groupe, strictement hiérarchisé et auquel n'appartient aucun ouvrier, compte dix-sept membres et cinq « suppléants ». Oulianov, âgé alors de 25 ans - mais à qui sa calvitie précoce et son allure sérieuse valent d'être surnommé « le vieux » et confèrent une certaine autori- té auprès des autres jeunes militants - est responsable de toutes les publications du mouvement [47],[48] .

En novembre 1895, Oulianov s’écarte du domaine de la production intellectuelle pour aborder celui de l'action politique : il rédige un tract de soutien à des ouvriers en grève, rencontre des dirigeants grévistes et écrit une longue brochure sur la condition ouvrière, dont mille exemplaires sont imprimés clandestinement. L'Okhrana, qui observe ses activités depuis un certain temps, décide cette fois d'agir à son encontre : le 9 décembre, il est ar- rêté par la police et placé en détention provisoire. Martov est arrêté le mois suivant. Oulianov profite de sa détention pour avancer dans la rédaction d'un traité sur le dévelop- pement économique de la Russie. Sa sœur Anna et leur mère quittent Moscou pour s’installer à Saint-Pétersbourg et peuvent lui rendre régulièrement visite, en lui apportant de quoi lire et écrire. Le 29 janvier 1897, il est condam- né, comme la plupart des membres arrêtés de l'Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière, à trois ans d'exil administratif à l'Est de la Sibérie [49] . Deux autres membres de sa famille sont également condamnés pour activités révolutionnaires : son frère Dmitri est chassé de l'université et exilé à Toula, tandis que sa sœur Maria est envoyée à Nijni Novgorod. Leur mère obtient finalement que Dmitri et Maria soient réunis à Podolsk, dans une maison louée par la famille [50] .

4 Déportation en Sibérie

4.1 Départ pour la Sibérie et mariage

En compagnie d'autres camarades exilés, Oulianov voyage en train à travers la Sibérie, sans savoir quel sera son lieu définitif de relégation. Du fait des conditions cli- matiques, ils stationnent durant deux mois à Krasnoïarsk. En avril, Oulianov apprend que son lieu de déporta- tion sera le village de Chouchenskoïé, dans le district de

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4 DÉPORTATION EN SIBÉRIE

6 4 DÉPORTATION EN SIBÉRIE Nadejda Kroupskaïa , épouse de Lénine. Minoussinsk . Grâce à une

Nadejda Kroupskaïa, épouse de Lénine.

Minoussinsk. Grâce à une demande de sa mère qui avait plaidé la santé médiocre de son fils, il bénéficie d'une re- légation dans un lieu au climat agréable. Oulianov cor- respond avec les autres exilés, prodiguant des encourage- ments à ceux qui, comme Martov, sont relégués dans des localités moins hospitalières. Nadejda Kroupskaïa quant

à elle, est déportée à Oufa. Elle s’occupe néanmoins de garantir à Oulianov des sources de revenus : d'abord en négociant avec un éditeur la publication d'un recueil de textes de son ami, sous le titre Études économiques ; en-

suite en lui trouvant un travail qui consiste à traduire en russe des textes de Sidney et Beatrice Webb. Oulianov et Kroupskaïa, qui ont déclaré être « fiancés », demandent

à être réunis. Les autorités accèdent à leur demande et,

en mai 1898, Nadedja rejoint Oulianov à Chouchens- koïé, accompagnée de sa mère. Le couple se marie le 10 juillet, au cours d'une cérémonie religieuse, le mariage civil n'existant pas à l'époque en Russie [51],[52],[53] .

4.2 Activités politiques en déportation

Les conditions de déportation d'Oulianov et de son épouse sont plutôt confortables : hormis la nécessité de vivre à l'endroit où ils ont été assignés à résidence, le couple dispose d'une grande liberté de mouvement dans un rayon non négligeable, et peut rendre visite aux exi- lés du voisinage, et organiser des parties de chasse ou de pêche. Les exilés politiques ne peuvent quitter la Sibérie, mais sont libres d'y vivre à leur guise et de voir qui ils souhaitent [54] . Vladimir Oulianov peut écrire durant son

[ 5 4 ] . Vladimir Oulianov peut écrire durant son Couverture d'une édition russe du

Couverture d'une édition russe du Développement du capitalisme en Russie.

exil, et publie dans la presse des articles et des critiques de livres économiques, qui lui sont payés 150 roubles en moyenne. Il rédige le livre Le Développement du capita- lisme en Russie et, par l'intermédiaire de sa sœur Anna, trouve à Saint-Pétersbourg un éditeur spécialisé dans les textes marxistes. Dans cet ouvrage qui analyse la situa- tion économique de l'Empire russe - et qu'il signe, pour échapper à la vigilance des censeurs, du nom de Vla- dimir Iline qu'il avait déjà employé pour Études écono- miques - Oulianov reprend les analyses de Plekhanov ; il s’écarte cependant de ce dernier pour avancer la thèse que le capitalisme est, en Russie, parvenu à un stade relative- ment avancé de développement, la paysannerie étant di- visée en prolétaires agricoles et en « koulaks » - ou pay- sans riches - qui tiennent le rôle de la bourgeoisie. Ou- lianov s’appuie sur son analyse pour démontrer que, du fait du stade de développement du capitalisme en Russie, l'évolution vers le socialisme se situe dans une perspective nettement moins lointaine que ne le croient en général les marxistes russes : il est donc possible d'envisager une si- tuation révolutionnaire et le renversement de la dynastie

Romanov [55],[56],[53] .

Oulianov continue par ailleurs de se tenir informé de la vie politique en Europe ; dans le cadre de la querelle ré-

5.1

Travaux doctrinaux

7

formiste allemande, il se montre particulièrement hos- tile au révisionnisme d'Eduard Bernstein, qui préconise un abandon des aspirations révolutionnaires par le mou-

vement socialiste. Alors très influencé par les écrits du théoricien Karl Kautsky, Oulianov prend comme ce der- nier le parti de l'orthodoxie marxiste. Alors qu'il se lan- guit de retourner à la politique active, il profite de son as- signation à résidence pour parfaire ses connaissances en matière de pensée économique et politique [57] . Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) est fondé en mars 1898, durant l'exil d'Oulianov : le parti est im- médiatement victime de la répression, et quasiment dé- mantelé dès sa naissance. Depuis sa résidence forcée en Sibérie, Oulianov s’emploie à rédiger un projet de pro- gramme du parti qui, réduit à des cercles isolés, est alors

à reconstruire [58] .

En janvier 1900, il est informé que sa déportation en Si- bérie va prendre fin ; il demeure néanmoins provisoire- ment interdit de séjour à Saint-Pétersbourg, Moscou, ou tout autre ville disposant d'une université ou d'une im- portante activité industrielle. Krouspkaïa et lui sont pro- visoirement séparés : elle achève son temps d'exil à Oufa,

où il n'a pas le droit de s’installer, tandis qu'il rejoint sa mère et sa sœur Anna à Podolsk. Durant la dernière an- née de son exil, Oulianov s’emploie à préparer un plan d'action : il vise à fonder un journal politique d'envergure nationale, ce qui constituera une première étape pour ras- sembler les groupes locaux épars en un seul mouvement révolutionnaire, à l'échelle de la Russie. Ce projet ne lui semble pourtant pouvoir être mené qu'à l'étranger : il de- mande alors l'autorisation de sortir du pays. Le 15 mai 1900, les autorités tsaristes, qui jugent que l'exil hors de Russie condamne les opposants à l'inefficacité, accèdent à

sa demande. En juillet, il prend le chemin de la Suisse [59] .

5 Première l'étranger

Articles connexes : Bolcheviks et Iskra.

période

d'exil

à

5.1 Travaux doctrinaux

Arrivé à Zurich, Oulianov est accueilli par des membres

de Libération du Travail et renoue notamment avec Pavel

Axelrod. Il vise à organiser un second congrès du Parti

ci

et envisage, à cet effet, de créer un journal qui servi-

ra

à coordonner l'action du parti et à y imposer la ligne

marxiste définie par Plekhanov. À ses yeux, l'Allemagne est le pays le plus adapté pour y implanter la rédaction du journal - à laquelle il escompte que participeront, outre Plekhanov, Axelrod et Véra Zassoulitch, ses amis Alexandre Potressov et Julius Martov. Mais Plekhanov exige d'avoir la haute main sur le contenu du journal,

exige d'avoir la haute main sur le contenu du journal, Premier numéro de l' Iskra .

Premier numéro de l'Iskra.

que les jeunes militants espéraient contrôler. Les négo- ciations avec Plekhanov sont difficiles, et Oulianov vit très mal ce conflit avec le théoricien marxiste qui était jusque-là l'une de ses idoles. Après un accord de principe, Oulianov et Potressov quittent Zurich pour Munich, où ils comptent trouver un imprimeur et organiser le réseau de soutiens financiers nécessaires pour monter le journal. En décembre sort le premier numéro du journal, bap- tisé Iskra (« L'Étincelle ») et dont les exemplaires sont acheminés clandestinement en Russie par des messagers, via un circuit compliqué. Iskra, dont une douzaine de nu- méros seulement sont tirés en 1901, propose un contenu marxiste érudit, destiné à un public de militants révolu- tionnaires très au fait des questions politiques [60] . Dans un le premier numéro, Lénine insiste sur la nécessité de constituer un parti révolutionnaire rassemblant « tout ce que la Russie compte de vivant et d'honnête » afin de faire

sortir le pays de l'« asiatisme » - l'Asie étant alors associée

à un despotisme brutal et arriéré [61] . Le journal fait figure,

à ses débuts, de « comité central » du POSDR. Nadejda Kroupskaïa rejoint son mari en Allemagne le 1er avril 1901 ; sa mère arrive elle aussi à Munich le mois suivant. Kroupskaïa gère la correspondance de l'Iskra et les deux femmes s’occupent en outre de la maison, ce qui laisse à Oulianov, qui se fait appeler à Munich « Herr Meyer », le temps de se consacrer à l'écriture [60] .

Outre son travail à l'Iskra, Vladimir Oulianov, dont les premiers ouvrages n'ont pas eu le retentissement espéré

8

5 PREMIÈRE PÉRIODE D'EXIL À L'ÉTRANGER

dans les milieux politiques russes, rédige une brochure in- titulée Que faire ?, le titre étant un hommage au roman homonyme de Nikolaï Tchernychevski. De même que Tchernychevski avait décrit l'activité des militants révolu- tionnaires russes, Oulianov souhaite exposer ses concep- tions sur le moyen d'organiser un parti politique clandes- tin dans le contexte tsariste. Il signe cette brochure du nom de plume N. Lénine (peut-être inspiré du fleuve sibé- rien Léna), qu'il avait déjà employé pour signer des lettres adressées à Plekhanov [62],[63] , ainsi que quelques articles. L'attention que suscite Que faire ? dans les milieux mar- xistes russes aboutit à ce que Lénine devienne le pseudo- nyme définitif d'Oulianov [62] .

le pseudo- nyme définitif d'Oulianov [ 6 2 ] . Couverture d'une édition russe de Que

Couverture d'une édition russe de Que faire ?.

L'ouvrage est l'occasion, pour lui, de présenter ses conceptions en matière de stratégie révolutionnaire, pen- sées en fonction du contexte particulier de l'Empire russe. La Russie, pays européen dans son modèle économique, demeure à ses yeux plongée dans l'« asiatisme » sur le plan politique, l'autocratie organisant la société selon un système de « castes ». Dans ce pays encore essentielle- ment paysan, le développement du capitalisme est encore entravé par les structures sociales : il appartient aux révo- lutionnaires de donner l'impulsion historique décisive qui anéantira les « institutions surannées qui entravent le dé- veloppement du capitalisme », la Russie devant rattraper son retard avant de passer au socialisme [64] .

Dans Que faire ?, Lénine plaide pour l'organisation d'un parti centralisé et discipliné, uni autour d'une stratégie clairement définie. Il se sépare des conceptions tradi-

tionnellement en vigueur dans la social-démocratie eu- ropéenne en plaidant, non pas pour un parti qui regrou- perait l'intelligentsia et l'ensemble de la classe ouvrière, mais pour une révolution organisée et conduite par des « professionnels » qui constitueraient l'« avant-garde » de la classe ouvrière et seraient, en Russie, les porteurs de la conscience de classe et de la théorie révolutionnaire,

dont les ouvriers n'ont pas un sens inné. Les particularités politiques de la Russie risquant d'empêcher l'apparition d'une lutte des classes effective, le parti aura pour mis- sion de la créer. Aux yeux de Lénine, le parti est le véri- table créateur de la lutte des classes, et est seul à même de permettre aux intellectuels d'insuffler à la classe ou- vrière les idées adéquates : il ne donne pas seulement la force, mais également la conscience au prolétariat. Dans le contexte russe, Lénine considère que le parti doit ain- si se substituer à la bourgeoisie, qui n'existe pas au sens évolué des sociétés d'Europe occidentale (la Russie étant,

à ses yeux, au stade de l'« arriération asiatique »), et tenir

à sa place un rôle d'accélérateur de l'histoire. Pour orga-

niser le parti révolutionnaire, Lénine se réfère à l'usine et à l'armée, qui imposent aux hommes la discipline, via des structures rigides ; les « révolutionnaires profession- nels » dont est composé le parti mènent des tâches défi- nies selon les principes de la division du travail, selon le principe d'une autorité strictement hiérarchisée et éma- nant du sommet [65],[66] . Dans sa conclusion, il prône une insurrection armée du peuple entier [67] . Lors de sa paru- tion, Que faire ? ne suscite guère de réactions hostiles ; Plekhanov juge que Lénine exagère les dangers du spon- tanéisme et d'autres marxistes trouvent exagérée son in- sistance sur le centralisme, mais dans l'ensemble les ré- volutionnaires russes sont conscients des difficultés de la lutte contre l'autocratie russe et approuvent les concep- tions de Lénine quant à l'organisation du parti [68] .

Parallèlement à l'écriture de Que faire ?, Lénine se consacre à la rédaction d'un programme pour le Parti ou- vrier social-démocrate de Russie, en vue de l'organisation de son second congrès. Plekhanov ne se montre guère em- pressé de participer à la tâche et préfère se concentrer sur ses écrits économiques ; Lénine insiste néanmoins pour qu'il apporte son prestige personnel à la rédaction du pro- gramme. Le 1er juin 1902, après un laborieux processus de travail en commun entre ses divers rédacteurs, Iskra peut publier un programme provisoire dans son numé- ro 21. Lénine parvient à imposer à Plekhanov plusieurs de ses idées, notamment l'insertion du terme dictature du prolétariat, que Plekhanov avait supprimé d'une première version ; l'affirmation selon laquelle le capitalisme est dé- jà le mode de production dominant de la Russie impé- riale ; enfin, la proposition de restituer une partie de la terre aux paysans dès le renversement de la dynastie Ro- manov. Ce dernier point est destiné à concurrencer sur son terrain le Parti socialiste révolutionnaire, qui prône alors l'expropriation des terres au bénéfice de la paysan- nerie et exerce une grande influence sur l'intelligentsia et les étudiants [69] .

5.2

Rupture entre bolcheviks et mencheviks

9

5.2 Rupture entre bolcheviks et mencheviks 9 Maison dans laquelle Lénine a vécu à Carouge (

Maison dans laquelle Lénine a vécu à Carouge (canton de Ge- nève), en 1903.

Au début de l'année 1902, la surveillance de la police ba- varoise se faisant trop pesante, les rédacteurs de l'Iskra décident de déménager la rédaction du journal à Londres. Lénine et Kroupskaïa arrivent en avril dans la capitale britannique ; ils s’installent dans un appartement que loue pour eux un sympathisant russe, qui se charge également de négocier pour le journal l'usage d'une imprimante. L'année suivante, le groupe décide de déménager à nou- veau, et d'installer la rédaction à Genève, Martov jugeant cette ville plus pratique pour organiser une activité com- mune. Lénine tente en vain de s’opposer à ce nouveau dé- ménagement, car il ne souhaite pas être à nouveau soumis à la supervision directe de Plekhanov, qui réside toujours en Suisse. Avant son départ de Londres, il rencontre pour la première fois Léon Bronstein, dit « Trotski », jeune révolutionnaire russe évadé de son exil, qui ambitionne alors de rejoindre la rédaction du journal. Les préparatifs pour l'organisation du congrès du POSDR se poursuivent durant plusieurs mois, avant que Bruxelles est finalement choisi comme lieu de réunion ; Lénine s’entoure de mili- tants de confiance - dont son frère Dmitri et sa sœur Ma- ria - afin de bénéficier du plus grand nombre possible de délégués acquis à sa cause [70],[71] .

acquis à sa cause [ 7 0 ] , [ 7 1 ] . Julius Martov

Julius Martov, chef des mencheviks, ami puis rival politique de Lénine.

5.2 Rupture entre bolcheviks et menche- viks

Le second congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie s’ouvre finalement le 30 juillet 1903. Les sociaux- démocrates russes sont d'accord quant à la nécessité de bâtir un parti puissant, pour lutter non seulement contre le tsarisme mais aussi contre la concurrence du Parti socialiste révolutionnaire : les tensions sont cependant fortes au sein de l'équipe de l'Iskra. Plekhanov, soute- nu par Pavel Axelrod et Véra Zassoulitch, continue d'être contesté par Lénine, que soutiennent Martov et Potressov. Le congrès réunit des représentants de vingt-cinq orga- nisations social-démocrates de Russie, ainsi que ceux de l'Union générale des travailleurs juifs (dite Bund). Le risque, contenu dans les points du programme présen- té par l'Iskra, d'une contradiction entre les libertés pu- bliques et l'intérêt du parti, inquiète certains délégués :

Lénine reçoit cependant sur ce point l'appui de Plekha- nov. La véritable division du congrès a cependant lieu autour des statuts du Parti : Lénine estime que les condi- tions d'adhésion au Parti doivent impliquer une participa- tion active à sa vie interne, soit la détention d'une place précise dans l'organisation hiérarchisée qu'il prône ; Mar- tov est au contraire partisan de conditions d'adhésion plus souples. Les deux hommes s’opposent vivement au cours du congrès, Trotski soutenant pour sa part Martov. La motion de ce dernier sur les conditions d'adhésion ob- tient davantage de voix (vingt-huit contre vingt-trois) que celle de Lénine, qui connaît là son premier échec depuis son accession à la notoriété. La rupture est consommée entre les deux amis : Martov se montre inquiet devant la violence verbale et l'autoritarisme de Lénine, chez qui il

10

6 RÉVOLUTION DE 1905

ne perçoit plus que la « passion du pouvoir » ; Lénine, de

son côté, se juge trahi. Le congrès se poursuit sur la ques-

tion du rôle du Bund, qui réclame le statut d'organisation

autonome au sein du POSDR. La majorité des congres- sistes votent contre la demande du Bund : sept délégués quittent alors la salle, cinq « bundistes » et deux membres de la tendance des « économistes » qui réclamait un sta-

tut similaire. Ce départ permet aux partisans de Lénine,

battus lors du précédent vote, d'être désormais majori-

taires au congrès : ils sont désormais désignés sous le nom

de

« bolcheviks » (majoritaires), tandis que les partisans

de

Martov sont surnommés les « mencheviks » (minori-

taires). Lénine remporte une autre victoire en s’assurant

du contrôle de l'Iskra, dont il obtient de faire réduire le

nombre des rédacteurs à trois : le congrès vote pour Lé- nine, Plekhanov et Martov, mais ce dernier refuse de par- ticiper à une publication dont il pressent qu'elle sera do- minée par Lénine. Le Parti est en outre réorganisé par

Lénine, qui confie sa direction à deux centres d'autorité, d'une part le Comité central, installé en Russie, et d'autre part le Comité d'organisation, à savoir l'Iskra, dont les membres sont en position de force, du fait de leur exil

à l'étranger à l'abri des persécutions [72] .

La victoire de Lénine est cependant de courte durée : sou-

tenu par Trotski, Martov attaque avec virulence la main- mise des bolcheviks sur l'Iskra. Plekhanov, quant à lui, re- grette la division du Parti et plaide pour une conciliation avec les mencheviks et le retour à une équipe de rédac- teurs de six membres au lieu de trois. À la fin de l'année 1903, Lénine, découragé, présente sa démission de l'Iskra et de la direction du Parti ; il écrit la brochure Un pas en avant, deux pas en arrière - La crise dans notre Par-

ti [73] pour présenter son point de vue sur la division du POSDR. Ses nerfs sont rudement éprouvés et il sombre

un temps dans un état dépressif. Une partie de la ten- dance bolchevik du Parti échappe à son autorité et vise à se réconcilier avec les mencheviks ; au niveau européen, Lénine est tout aussi isolé : des sociaux-démocrates al- lemands prestigieux condamnent ses excès de pensée et

de langage. Karl Kautsky lui ferme ainsi les colonnes du

Neue Zeit dans lequel il entendait exposer son point de

vue. Rosa Luxemburg dénonce également l'attitude de Lénine [74],[75] . Trotski, quant à lui, condamne vigoureu- sement les thèses de Lénine et l'accuse de ne pas prépa-

rer la dictature du prolétariat mais la « dictature sur le

prolétariat », où les directives du Parti primeraient sur la volonté des travailleurs [76] .

Une fois remis à l'été 1904, Lénine s’emploie à sortir

de son isolement politique en nourrissant de nouveaux

projets et en attirant de nouveaux sympathisants, par-

ki et Leonid Krassine. Lénine réorganise ses partisans et constitue avec eux « comité de la majorité », qui fait fi-

gure au sein du POSDR d'organisation parallèle destinée

à lui permettre d'affronter aussi bien les mencheviks que

les

bolcheviks insubordonnés. Bogdanov, rentré en Rus-

sie,

s’emploie à y organiser les groupes bolcheviks subor-

donnés au comité. Avec l'aide de ses partisans, Lénine publie en décembre 1904 le premier numéro d'un nou- veau journal, V Period, dont il contrôle intégralement le contenu. Il travaille également à l'organisation d'un troi- sième congrès du Parti, dont la tenue est prévue à Londres au printemps 1905 [74],[75] .

À l'approche du congrès, les chances de Lénine sont ren- forcées de façon inattendue quand, en Russie, la police arrête neuf des onze membres de l'instance dirigeante du Parti. Lénine est dès lors délivré de la présence de ceux qui, sur le terrain, s’opposaient à sa volonté. Le III e congrès s’ouvre à Londres avec des effectifs réduits, les 38 délégués présents, venus de Russie pour la plupart, étant dans leur majorité favorable aux thèses de Lénine. Les mencheviks ont fait appel à August Bebel pour jouer les médiateurs, mais Lénine repousse tout net les efforts de ce dernier. Les mencheviks réunissent alors leurs propres partisans de leur côté, à Genève. À Londres, Lénine s’ap- puie sur Krassine, Bogdanov et Lounatcharski, mais bé- néficie également de l'appui de nouveaux venus comme Lev Kamenev. Un autre jeune militant, Alexeï Rykov, représente les militants de Russie. Lénine fait condamner par le congrès les thèses des mencheviks, qui peuvent res- ter membres du Parti s’ils en reconnaissent la discipline, ainsi que la légitimité du III e congrès. Bien que conser- vant le contrôle de l'Iskra, les mencheviks se trouvent dès lors marginalisés. Le congrès élit en outre un nouveau comité central, formé de Lénine, Bogdanov, Krassine et Rykov [77] .

Malgré sa victoire apparente lors du congrès, l'autorité de Lénine sur le Parti est moins assurée qu'il n'y parait. L'Internationale ouvrière, en outre, se montre sévère à l'égard de l'attitude extrémiste des bolcheviks et préfère la position de Plekhanov, théoricien prestigieux, à celle de Lénine, qui apparaît comme un personnage brutal. À la fin du congrès, en avril 1905, le POSDR doit par ailleurs se pencher sur la situation en Russie, où la révolution a éclaté [78] .

6 Révolution de 1905

Article connexe : Révolution russe de 1905.

6.1 Début de la révolution et retour en Russie

Au début de 1905, l'Empire russe est dans une situation explosive : le désastre de la guerre russo-japonaise in- digne la population et contribue à susciter l'agitation po- litique, le mécontentement populaire s’exprimant désor- mais au grand jour. En janvier, la dramatique répression d'une manifestation, lors du dimanche rouge, discrédite Nicolas II. L'agitation ouvrière des villes gagne les pro- vinces et prend un tour de plus en plus ouvertement poli-

6.2

Échec de la révolution et nouvel exil

11

6.2 Échec de la révolution et nouvel exil 11 Barricade érigée par la police lors d'affrontements

Barricade érigée par la police lors d'affrontements à Moscou.

tique. Les ouvriers et paysans se constituent en conseils, baptisés soviets. Dans la capitale, Saint-Pétersbourg, un soviet est constitué le 14 octobre. Trotski, alors proche des mencheviks, en est le vice-président, avec le socialiste révolutionnaire Avksentiev. De janvier à décembre 1905, Lénine et les bolcheviks observent avec inquiétude des évènements qu'ils n'avaient nullement prévu et dans les- quels ils ne jouent quasiment aucun rôle. La majorité des émigrés russes n'osent tout d'abord pas revenir en Rus- sie, où ils risquent d'être arrêtés ; Lénine, persuadé que le renversement du tsarisme offrira des perspectives in- édites au prolétariat du monde entier, enrage de ne re- cevoir que des informations incomplètes sur les évène- ments en Russie [79],[80] . Il théorise à l'époque que la fai- blesse de la bourgeoisie libérale russe oblige le proléta- riat à prendre lui-même le pouvoir en s’appuyant sur la paysannerie, non pas pour transformer l'économie dans un sens socialiste, mais plutôt pour permettre une marge de développement du capitalisme en Russie, développe- ment qui serait contrôlé, encadré et forcé [81] . Les thèses de Lénine sur la paysannerie constituent une nouveauté par rapport aux autres auteurs marxistes. Marx et Engels, ainsi que les marxistes en général, avaient négligé la pay- sannerie - les paysans, en tant que petits propriétaires, étant relégués dans le camp de la bourgeoisie ; Lénine, au contraire, réfléchit en fonction de la situation particulière de la Russie et souligne le fait que, convenablement en- cadrés par le prolétariat et son Parti, les paysans peuvent devenir une force révolutionnaire [82] .

Lénine ne réalise que progressivement la nécessité d'un changement de stratégie ; après le dimanche rouge, et pendant le congrès du Parti, il considère toujours que bolcheviks et mencheviks doivent continuer de former des organisations séparées. En outre, les participants au congrès jugent qu'il n'est pas tenable de continuer à diri- ger le Parti depuis l'étranger : il est décidé de transférer le Comité central et le nouveau journal du Parti - qui doit s’appeler Proletari - sur le sol russe. Tout en souhaitant mieux s’informer sur ce qui se passe en Russie, Lénine refuse cependant toujours de se rendre en Russie et veut continuer d'envoyer des instructions depuis la Suisse. En septembre, du fait de l'accélération des évènements, Bog-

danov presse Lénine de se rendre en Russie. Mais ce n'est qu'après la publication par le tsar du manifeste d'octobre que Lénine juge la situation suffisamment sûre pour reve- nir. Le 8 novembre, après avoir traversé le Grand-duché de Finlande, lui et sa femme arrivent à la Gare de Fin- lande de Saint-Pétersbourg [83] .

Lénine et Kroupskaïa sont hébergés à Saint-Pétersbourg par des sympathisants, dans une succession de refuges. Lénine se rend rapidement à la rédaction du journal Novaïa Jizn que les militants du PODSR viennent de créer : il en prend d'autorité la direction et en fait im- médiatement l'organe des bolcheviks. Il entretient des

contacts avec les militants qui travaillent en liaison avec les soviets et les syndicats, écrit des articles, et s’emploie

à organiser l'appareil bolchevik en Russie tout en renfor-

çant son influence sur le Parti. Lénine préconise de don- ner des armes à des détachements d'ouvriers et d'étudiants et d'organiser des actions contre des banques pour s’em-

parer des ressources financières nécessaires à la révolu- tion ; le manifeste d'octobre devant être suivi de l'élection des députés de la Douma d'État, il encourage par ailleurs le POSDR à présenter des candidats, pour que la propa- gande du Parti bénéficie d'une tribune, alors que le mou- vement révolutionnaire s’essouffle. Bogdanov et Krassine sont quant à eux partisans du boycott du scrutin. Devant l'évolution de la situation, Lénine prône en outre main- tenant une réconciliation avec les mencheviks. En dé- cembre, une réunion des bolcheviks a lieu à Tampere, en Finlande, mais le changement de stratégie de Lénine

à l'égard des mencheviks est désapprouvé par les mili-

tants. C'est à Tampere que Lénine rencontre pour la pre- mière fois un militant géorgien, Joseph Vissarionovitch, alias « Koba », qui prendra plus tard le surnom de Sta-

line [84],[85] .

6.2 Échec de la révolution et nouvel exil

Dès février 1906, pour échapper à la surveillance po- licière, Lénine s’installe en Finlande qui, bien que tou- jours possession russe, jouit alors d'une large autonomie. Avec Bogdanov et d'autres militants, il s’installe dans une grande villa située à une soixantaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, et d'où il continue de diriger le Parti et ses journaux. Kroupskaïa se rend régulièrement dans la capitale pour assurer les liaisons. En mai, Lénine re- fait une tentative d'installation à Saint-Pétersbourg, mais renonce rapidement et retourne en Finlande, où il réside près d'un an. En avril, le POSDR tient à Stockholm un congrès réunissant bolcheviks et mencheviks, mais aus- si le Bund, ainsi que les sociaux-démocrates polonais et lettons. Lénine y prône une nationalisation des terres par une « dictature révolutionnaire provisoire », tandis que les mencheviks souhaitent une « municipalisation » des terres qui aurait pour effet une administration moins cen- tralisée que celle dont Lénine se fait l'avocat. Les bol- cheviks se trouvent cette fois mis en minorité : un nou- veau comité central est élu, qui compte trois bolcheviks

12

7 DEUXIÈME PÉRIODE D'EXIL

contre sept mencheviks ; Lénine n'en fait pas partie, et ses camarades bolcheviks l'informent de leur désaccord au sujet de la nationalisation des terres. Lénine quitte le congrès dans un état de grande fatigue nerveuse. Sa position s’améliore cependant quand les bolcheviks dé- cident de conserver une organisation séparée du comi- té central du POSDR. Lénine fait à nouveau partie de leur direction, avec Bogdanov et Krassine. Entretemps, la révolution s’éteint en Russie. En avril 1906, les élec- tions, boycottées par les bolcheviks contre l'avis de Lé- nine, se soldent par l'élection de 18 mencheviks à la Dou- ma. L'année suivante, quelques élus bolcheviks entrent à la deuxième Douma. Celle-ci est dissoute à l'automne, et Lénine se montre favorable à la participation aux élec- tions de la troisième Douma, dont il juge qu'elle permettra de faire entendre les idées socialistes. Bogdanov et Kras- sine exigent au contraire des députés sociaux-démocrates qu'ils démissionnent une fois élus [86],[85] . C'est à cette époque que Lénine élabore le concept de centralisme dé- mocratique, qu'il définit alors comme l'alliance de la « li- berté de discussion » et de l'« unité d'action » - soit le moyen de faire exister la « lutte idéologique » en sein du parti unifié : la base suivra strictement les consignes émises, après débat interne, par les organes de direction. Tout en prônant un parti strictement hiérarchisé, Lénine veut conserver les moyens de polémiquer avec les men- cheviks s’il continue de cohabiter avec ceux-ci au sein d'un même mouvement [87] .

À l'été 1906, Lénine espère encore, malgré l'essoufflement de la révolution, que la « guerre de partisans » se développera en Russie : la lutte armée est à ses yeux la forme révolutionnaire de la terreur, qu'il faut encourager. Le choix de la violence organisée est, pour Lénine, un trait de la « morale du révolu- tionnaire » : la « terreur exercée par les masses » doit être admise par les sociaux-démocrates, qui doivent l'incorporer à leur tactique, tout en l'organisant et en la subordonnant aux intérêts du mouvement ouvrier et de la lutte révolutionnaire en général. Lénine considère que « la terreur authentique, nationale, véritablement régénératrice, celle qui rendit la Révolution française célèbre », est un élément essentiel du mouvement révo- lutionnaire ; le terrorisme individuel, acte de désespoir, doit céder la place à la terreur de masse contrôlée par le Parti [88] . Si pour Lénine, la période de la Révolution française, et tout particulièrement celle de la Terreur, reste une référence historique majeure [89] , il cite aussi régulièrement l'exemple de la Commune de Paris, dont la faute a été à ses yeux de ne pas suffisamment réprimer ses opposants [90] : l'historien Nicolas Werth souligne que la notion de « terreur de masse (dans son double sens - terreur exercée par les masses et terreur massive) », « centrale dans la pensée de Lénine », est élaborée chez lui dès 1905-1906 : dans le contexte d'un pays marqué par une très grand violence politique et sociale, il s’agit pour Lénine d'« armer les masses face à la violence du régime tsariste ». Aux yeux de Lénine, la violence est le moteur de l'histoire et de la lutte des classes : il faut par

conséquent l'encourager pour détruire le « vieux monde » et, surtout, l'organiser et la subordonner aux intérêts du mouvement ouvrier et de la lutte révolutionnaire [89] .

La police tsariste renforce sa surveillance, et s’intéresse désormais de près aux activités de la direction des bolche- viks en Finlande. En novembre 1907, après avoir été pré- venu de la présence de policiers, Lénine quitte sa datcha finlandaise ; le mois suivant, il passe en Suède, d'où il re- joint l'Allemagne, puis la Suisse. De l'expérience révo- lutionnaire de 1905, qui débouche pour lui sur une nou- velle période d'exil destinée à durer 10 ans, Lénine tire plusieurs leçons. Outre la nécessité d'une alliance entre la paysannerie et le prolétariat - le potentiel révolutionnaire des revendications paysannes étant pour lui primordial en Russie - il juge qu'une « révolution démocratique » en Russie enflammera les pays occidentaux, permettant par là même l'accélération du processus révolutionnaire russe qui échappera ainsi à l'isolement. La révolution de 1905 a également conduit Lénine à se brouiller, non seulement avec Bogdanov qui ne partage pas ses analyses, mais éga- lement avec Trotski : ce dernier juge que le soviet est un élément essentiel de la révolution car il permet de réaliser un large front révolutionnaire ; il faut donc réfléchir à un partage des tâches entre le soviet et le Parti, qui ne saurait dominer le prolétariat en tant que force politique. Lénine, au contraire, juge que le Parti doit conserver une place primordiale dans le mouvement ouvrier. Sur le plan per- sonnel, la période 1905-1907 a été le révélateur de la fra- gilité nerveuse de Lénine, qui a subi à plusieurs reprises des périodes dépressives [86],[85] .

7 Deuxième période d'exil

7.1 De l'après-révolution à la guerre mon- diale

7.1.1 Polémiques et divisions du mouvement socia- liste russe

Revenu à Genève, Lénine a le sentiment de se trouver « dans un tombeau ». Le mouvement révolutionnaire russe est alors en plein reflux, et les effectifs militants des bolcheviks fondent. Lénine déménage à plusieurs re- prises, d'abord à Paris [91] où il reste quatre ans, puis à Cracovie. Contrairement à une légende ultérieure qui le veut alors réduit à la misère, il vit dans un relatif confort, toujours accompagné, au gré de ses déménagements, de son épouse mais aussi de sa mère ou, selon les périodes, de l'une ou l'autre de ses sœurs. Il bénéficie à titre person- nel, pour vivre et publier, de diverses aides financières. Le Parti, par contre, est financé non seulement par des sym- pathisants comme l'écrivain Maxime Gorki, mais aus- si et surtout d'« expropriations », soit de hold-ups, dont Krassine est le maître d'œuvre et où s’illustrent en Russie des militants comme « Kamo » et « Koba » (futur Staline). La position de Lénine à l'intérieur du parti reste cepen-

7.1

De l'après-révolution à la guerre mondiale

13

dant menacée par la tendance « gauchiste », représen- tée notamment par Bogdanov et qui demeure partisane du boycott de la Douma. Lénine, au contraire, juge qu'il est nécessaire d'utiliser toutes les possibilités légales. En avril 1908, Lénine répond à l'invitation de Maxime Gor- ki et passe un séjour dans sa propriété sur l'île italienne de Capri. À cette occasion, il essaie en vain de persuader Gorki de prendre ses distances avec la ligne de Bogda- nov et de Lounatcharski. Le conflit entre ces derniers et Lénine se situe en effet à l'époque, non seulement au ni- veau politique, mais sur le terrain philosophique. Bogda- nov vise alors dans ses écrits, à réconcilier le socialisme et le marxisme avec la sensibilité religieuse ; Lénine, at- taché à l'athéisme, s’oppose vivement à ce courant dit de la « Construction de Dieu » [92],[93],[94] .

La question du financement du mouvement entraîne par ailleurs de nouvelles graves dissensions entre bolcheviks et mencheviks, notamment à l'occasion de l'affaire de l'héritage des sœurs Schmidt. Après le décès d'un jeune sympathisant révolutionnaire, deux militants bolcheviks se chargent en effet de séduire et d'épouser ses deux sœurs et héritières, afin de détourner l'héritage au profit du Parti. Lénine, qui a contribué à mettre au point la ma- nœuvre, ne récupère pas l'intégralité des fonds à la suite d'une indélicatesse de l'un des militants, mais il réussit néanmoins à mettre la main sur une somme importante. L'héritage Schmidt lui permet d'assurer l'indépendance fi- nancière de sa faction. Les sommes sont censées au départ être partagées entre les différentes tendances du POSDR, les sociaux-démocrates allemands se proposant comme médiateurs pour répartir l'argent : or, l'argent est finale- ment accaparé par Lénine, qui le réserve à l'usage des seuls bolcheviks. Avec les fonds Schmidt, Lénine peut fonder le journal Proletari, par le biais duquel il lance de vives attaques contre les mencheviks et les « conci- liateurs » [92],[95] .

La nouvelle aisance financière de Lénine lui donne les moyens de se mesurer à Alexandre Bogdanov - avec qui il reste en désaccord quant à l'opportunité de participer ou non à la Douma - dans le but d'écarter ce dernier de la direction des bolcheviks. Lénine mène le combat contre son rival sur les plans à la fois politique et philosophique :

pour compenser un bagage philosophique encore léger - s’il connaît bien Marx et Diderot, il n'a alors fait que feuilleter des auteurs comme Hegel, Feuerbach et Kant - il lit de nombreux ouvrages à un rythme accéléré. Dans le courant de 1908, il rédige Matérialisme et empiriocri- ticisme, ouvrage dans lequel il réfute le positivisme dont se réclame Bogdanov et expose, de manière délibérément polémique, sa propre théorie de la connaissance ; Lénine considère en effet qu'une vision politique et économique doit être soutenue par un prisme épistémologique co- hérent : pour lui, Bogdanov, en adoptant une démarche relativiste et idéaliste qui le pousse à des compromissions avec la religion, s’éloigne du marxisme authentique et abandonne toute perspective révolutionnaire. Lénine af- firme qu'il convient d'adopter l'« esprit de parti en philo-

sophie », ce qui implique de de choisir son « camp » entre « droite » et « gauche ». Pour lui, le « développement des sciences » ne peut que confirmer le matérialisme, et le matérialisme dialectique permet de parvenir à une re- présentation de la « réalité objective » : la pensée hu- maine est « capable de nous donner et nous donne ef- fectivement la vérité absolue qui n'est qu'une somme de vérités relatives ». Pour Lénine, la « philosophie mar- xiste » doit être considérée comme composée d'un seul et même bloc : il transpose ainsi sur le terrain philoso- phique sa conception de la raison politique, basée sur la séparation en deux camps et sur une stricte discipline du camp révolutionnaire. En juin 1908, Bogdanov quitte la rédaction de Proletari ; en août, lui et Krassine sont écar- tés du centre bolchevik et de la commission financière du mouvement. Lénine reçoit le soutien de Plekhanov, qui se montre comme lui favorable à la coexistence du travail lé- gal dans le cadre des institutions tsariste (au premier chef desquelles la Douma) et du travail illégal. En juin 1909, la rédaction de Proletari se réunit dans un café de Paris, avec des membres de la direction du Parti. Bogdanov dé- nonce Matérialisme et empiriocritisme comme un ouvrage opportuniste, par lequel Lénine cherche à consolider son alliance avec Plekhanov. Lénine, qui s’est assuré de la présence de nombreux partisans, met quant à lui Bog- danov en accusation, lui reprochant ses déviations vis-à- vis du marxisme révolutionnaire. Bogdanov et Krassine sont, cette fois, exclus du centre du Parti pour « révision- nisme », participation au mouvement de la Construction de Dieu et activités fractionnelles. Ils fondent de leur côté un journal appelé V Period, comme celui précédemment dirigé par Lénine, afin de revendiquer la légitimité de la faction bolchevik [96],[97],[94] .

Si Lénine réussit, grâce à ses nouveaux moyens finan-

ciers, à faire vivre sa faction, ses méthodes contribuent

à l'isoler. Sa rupture avec Krassine, Bodganov, Lounat-

charski et Gorki est cependant compensée par l'arrivée

à ses côtés de nouveaux alliés, Grigori Zinoviev et Lev

Kamenev. En 1908, Lénine fait adopter par une confé- rence du Parti des positions hostiles aux « liquidateurs de gauche » ; l'année suivante, il fait condamner les « expro- priations » sur lesquelles il avait jusqu'alors fermé les yeux tout en en profitant financièrement. Il demande également

la dissolution des derniers groupes de boieviki (combat- tants clandestins). Lénine se coupe ainsi d'une partie de ses soutiens, ce qui renforce son isolement [92] .

En janvier 1910, le comité central se réunit à Paris : Lé- nine tente d'obtenir la réunification, sous sa direction, des diverses tendances. Mencheviks et bundistes, qui lui re- prochent ses échecs en Russie et son manque de scru- pules, refusent de lui céder la direction du Parti. L'attitude de Lénine lui vaut d'être vivement attaqué au congrès de l'Internationale ouvrière, où il est accusé d'être le « fos- soyeur » du mouvement socialiste russe. Des militants russes se rapprochent de Trotski, qui édite à Vienne le journal Pravda, ou de Bogdanov, qui édite V Period. En 1911, à nouveau épuisé nerveusement par les luttes in-

14

7 DEUXIÈME PÉRIODE D'EXIL

testines, Lénine se repose à Longjumeau, où il est héber- gé par Grigori Zinoviev et son épouse. Zinoviev anime

à l'époque en région parisienne une « école de cadres » pour former les militants bolcheviks [98] .

7.1.2 Relation avec Inessa Armand

[ 9 8 ] . 7.1.2 Relation avec Inessa Armand Inessa Armand . Vers 1910 -

Vers 1910-1912, Lénine vit une relation sentimentale avec la militante française Inès - dite « Inessa » - Armand, qui collabore étroitement avec lui dans l'organisation du mouvement. Après la mort de Lénine, les autorités so- viétiques occultent la nature de leurs relations, mais les deux militants semblent avoir dépassé le stade du flirt et vécu une véritable liaison. Les relations entre Nadejda Kroupskaïa et Lénine souffrent du rapport de ce dernier avec Inessa Armand ; Kroupskaïa semble avoir envisagé de se séparer de son mari. Mais Lénine demeure attaché

à son épouse - qui souffre à l'époque de la maladie de

Graves-Basedow, ce qui semble par ailleurs l'avoir em- pêchée d'avoir des enfants - et préfère rester à ses côtés. La liaison entre Lénine et Inessa Armand semble avoir pris fin vers 1914. Inessa Armand et Nadejda Kroupskaïa conservent entre elles de bonnes relations, et collaborent au sein de l'école des cadres du Parti [99] .

7.1.3 Situation des bolcheviks avant 1914

Entretemps, la situation sociale se tend en Russie, où de nombreuses grèves ouvrières, de plus en plus nom-

breuses, éclatent en 1910, 1911 et 1912. Les révolution- naires visent à profiter de la situation et Sergueï Ordjo- nikidze, représentant des militants bolcheviks actifs en Russie, s’accorde avec Lénine pour organiser une confé- rence destinée à réorganiser le mouvement. La réunion se tient en janvier 1912 à Prague et Lénine vise, à cette occasion, à reconquérir la majorité au sein du mouve- ment social-démocrate russe. Tout est calculé pour que les bolcheviks soient plus nombreux que les mencheviks :

certains mencheviks, proches de Plekhanov, reçoivent des invitations, mais d'autres ne sont pas tenus au cou- rant de la réunion. Trotski, indigné, organise à Vienne une réunion concurrente, à laquelle assistent la plupart des militants mencheviks, qui boycottent celle de Prague. La conférence de Prague se tient finalement en présence

de dix-huit délégués, dont seize bolcheviks. Les menche- viks présents s’offusquent de la situation et réclament que les autres courants soient représentés : Ordjonikidze est prêt à accéder à leur demande en envoyant des invita- tions de dernière minute, mais Lénine s’y oppose vive- ment. Venu avec le soutien de plusieurs militants formés

à Longjumeau par Zinoviev, Lénine fait élire un comité

central où il siège aux côtés de Zinoviev, Iakov Sverdlov, Ordjonikidze et Roman Malinovski. Le nouveau comi- té central se présente comme la seule autorité légitime pour l'ensemble du POSDR, mais ne compte qu'un seul membre menchevik ; la réunion de 1912 est dès lors fré- quemment considérée comme la naissance du « Parti bol- chevik » en tant qu'entité véritablement séparée. Lénine triomphe sur ce point, mais il doit cependant abdiquer une partie de son autorité au bénéfice des militants présents en Russie : le Comité de l'étranger, que gérait jusque- là Inessa Armand, cesse de représenter le Comité central hors de Russie, et la nouvelle direction du Parti ne compte plus que deux émigrés, en la personne de Lénine et Zino- viev. Lénine a néanmoins réussi son « coup d'État » in- terne au Parti, et réorganisé le mouvement pour en être le véritable dirigeant. Il fait notamment approuver son mot d'ordre de participation à la Douma et aux autres organi- sations légales en Russie [98],[100],[101] .

Le congrès décide en outre de la création d'un quotidien, dont Lénine confie la direction à Malinovski : le journal, dont le premier numéro paraît en avril 1912, s’appelle la Pravda (la Vérité), comme la publication lancée précé- demment par Trotski ; ce dernier se trouve dès lors dé-

possédé de son titre [98] . Quotidien légal, tiré en Russie

à plusieurs milliers d'exemplaires, la Pravda paraît jus-

qu'en juillet 1914. Lénine utilise au mieux les possibilités de l'action légale : les bolcheviks cherchent à s’implanter

dans les syndicats et disposent désormais de quelques mil- liers de militants en Russie [102] . Entretemps, bolcheviks et mencheviks demeurent irrémédiablement divisés : à la Douma, ils parviennent un temps à présenter une unité de façade mais, à l'été 1913, le groupe social-démocrate cesse d'exister. La fraction bolchevique de la Douma est dès lors présidée par Malinovski, qui sert de relai à Lé- nine et contribue à entretenir la division avec les men- cheviks, qu'il invective régulièrement à l'assemblée. Or,

7.1

De l'après-révolution à la guerre mondiale

15

7.1 De l'après-révolution à la guerre mondiale 15 Lénine en 1914. à l'insu de Lénine, Malinovski

Lénine en 1914.

à l'insu de Lénine, Malinovski est un agent double payé par l'Okhrana. L'arrestation d'autres membres du Comi- té central à leur retour en Russie permet à Malinovs- ki d'affirmer son autorité, et du même coup le contrôle de Lénine sur le Parti. L'Okhrana, qui est informée par Malinovski des moindres activités des bolcheviks, favo- rise la montée en puissance de Lénine, qu'elle considère comme un facteur de division du mouvement révolution- naire russe [98],[103] .

Entre 1905 et 1917, Lénine se penche sur les questions nationales et intègre de plus en plus dans sa stratégie la liaison de la lutte révolutionnaire avec les luttes natio- nales, y compris le statut des nationalités dans l'Empire russe. Il n'accorde cependant pas aux revendications na- tionales le même statut qu'à la lutte des classes et s’af- firme « jacobin » et centraliste. Il n'est cependant pas hostile aux revendications d'autonomie culturelle avan- cées par certains groupes comme le Bund et son attitude se distingue de celle de militants comme Karl Radek ou Rosa Luxemburg, pour qui les luttes nationales sont illé- gitimes pour un révolutionnaire prolétarien [104] . En 1913, devant la montée des revendications nationales au sein de la social-démocratie de l'Empire russe - du fait du Bund, ainsi que des partis letton, caucasien, polonais et litua- niens - Lénine commande à Staline un article sur la ques- tion des nationalités, destiné à réfuter les thèses du Bund, des mencheviks caucasiens et, partant, de l'ensemble des mencheviks : Lénine vise ainsi à accélérer la rupture avec les autres courants [105] . Dans les années qui précèdent le premier conflit mondial, Lénine a élaboré, sur le sujet du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, une doc- trine limitée : il s’oppose à la fois à l'internationalisme radical et au principe des nationalités qui donnerait au

combat national la précédence sur la révolution prolé- tarienne. Lénine est partisan d'une autonomie culturelle des peuples, et du droit des nations à disposer d'elles-

mêmes, le cas échéant. S'agissant plus spécifiquement de la question juive, il dénonce l'oppression que subissent les Juifs en Russie, mais il ne croit pas à l'existence d'une

« culture nationale juive » qui reviendrait à considérer que

les Juifs constituent une nation et exalte au contraire les

« traits universellement progressistes de la culture juive ».

S'agissant du combat des « petites nations » - comme l'Irlande lors de l'insurrection de 1916 - Lénine juge que l'action révolutionnaire du prolétariat opprimé par l'impérialisme permettra de briser le cadre des nationa- lités et de renverser la « bourgeoisie internationale » [104] . Lénine est résolument internationaliste et hostile à la plupart des formes de patriotisme en Russie, d'autant plus qu'il montre peu d'estime pour les Russes moyens, qu'il considère comme un peuple encore insuffisamment développé [106] ; il juge cependant que l'internationalisme, pas plus que la conscience de classe, n'est pas inné dans le prolétariat. Contrairement à ceux qui, comme Rosa Luxemburg, voient avant tout la finalité et nient tout rôle à la question nationale, il estime que la lutte nationale, si elle reste subordonnée à la lutte des classes, est un moyen de susciter celle-ci en accélérant la révolution. Prenant en compte le contexte multinational de l'Empire russe, Lénine juge que le droit à l'autodétermination permettra aux nations de l'empire, au moment de la révolution, de choisir si elles partageront le destin révolutionnaire de la Russie ou bien si elles s’en détacheront. A contrario, des nations pourront choisir de rejoindre l'État socialiste, où ne subsisteront plus de barrières ethnico-culturelles ou de classe [107] .

En 1912-1913, les soupçons pesant de longue date sur Malinovski sont ravivés par une série d'arrestations, comme celles de Sverdlov et de Staline. Lénine, qui ré- side alors à Cracovie, refuse de tenir compte des avertis- sements qui lui sont adressés au sujet de Malinovski, et défend la probité de ce dernier ; il accepte de participer, avec Zinoviev, à une commission d'enquête sur les acti- vités de Malinovski. Lénine comme Zinoviev continuent d'accorder à Malinovski le bénéfice du doute, et l'agent double sort blanchi de la procédure. L'affaire Malinovs- ki contribue à empoisonner le climat au sein du mou- vement social-démocrate russe ; Malinovski continue de gérer la trésorerie de la Pravda ; le rédacteur en chef du journal, Tchernomazov, est également un agent double de l'Okhrana. Lénine continue d'utiliser le journal dans sa lutte contre les mencheviks, qu'il attaque dans ses articles de manière virulente [108],[98] .

Entre 1907 et 1912, l'Internationale ouvrière tient une place croissante dans les activités de Lénine : en 1907, il assiste pour la première fois à son congrès à Stuttgart. Il trouve là une tribune pour dénoncer le réformisme et fait alors bloc avec Rosa Luxemburg sur de nom- breux points. Représentant de la fraction bolchevik au Bureau Socialiste International (BSI), l'organe de coor-

16

7 DEUXIÈME PÉRIODE D'EXIL

dination de l'Internationale, il propose en 1910 d'y ad- joindre Plekhanov : ce dernier accepte alors de coopé- rer avec les bolcheviks. Mais la position de Lénine au sein de l'Internationale ouvrière se dégrade ensuite : la querelle incessante entre mencheviks et bolcheviks in- dispose en effet les rangs de l'organisation, de même que l'attitude de Lénine qui refuse avec violence les médiations proposées, notamment celle de Clara Zet- kin. Rosa Luxemburg contribue également à saper les positions de Lénine, qu'elle juge responsable des di- visions de la social-démocratie russe. La proximité de Lénine avec Karl Radek, adversaire de Rosa Luxem- burg au sein du mouvement socialiste polonais, contri- bue également à dresser cette dernière contre lui. À par- tir de 1913, Lénine, de plus en plus mal vu au sein du BSI, n'assiste plus aux réunions et se fait représenter par Kamenev. En 1914, l'Internationale ouvrière convoque à Bruxelles une conférence spéciale pour tenter de rassem- bler l'ensemble des organisations et fractions socialistes russes. Lénine prépare avec soin un rapport sur l'unité social-démocrate en Russie, mais commet l'erreur de ne pas se rendre lui-même à la conférence et de faire lire son rapport par Inessa Armand. Son absence irrite les cadres de l'Internationale et Karl Kautsky, soutenu par Rosa Luxemburg, fait adopter une résolution condamnant l'attitude des bolcheviks. La question de l'éventuelle unité est renvoyée au congrès suivant de l'Internationale, prévu à Vienne en août 1914 [109] .

7.2 Première Guerre mondiale

7.2.1 Le « défaitisme révolutionnaire » et la confé- rence de Zimmerwald

Alors que se déclenche la crise de la Première Guerre mondiale, Lénine ne réalise tout d'abord pas la gravité de la situation internationale [110] mais, dès le mois de juillet 1914, il juge que la guerre qui s’annonce pourra amener la révolution en Russie [111] . Lénine réside alors en Galicie, alors territoire polonais de l'Empire austro-hongrois ; ju- gé suspect par les autorités, il est arrêté au début du mois d'août et emprisonné. Des militants socialistes au- trichiens et polonais interviennent aussitôt en sa faveur :

Victor Adler assure aux autorités austro-hongroises que Lénine est un « ennemi juré » des Romanov et ne risque donc pas d'être un agent tsariste. Libéré au bout de quelques jours, Lénine quitte rapidement la Galicie avec son épouse, alors que les armées russes avancent vers le territoire des Habsbourg. Le couple se réfugie à Berne, en Suisse. Apprenant que les sociaux-démocrates allemands ont voté les crédits de guerre de leur gou- vernement, Lénine conclut à la mort de la Seconde In- ternationale. Dans l'ensemble de l'Europe, les partis so- cialistes et sociaux-démocrates adhèrent à la politique belliciste de leurs gouvernements respectifs : si Lénine est d'accord avec Martov pour condamner l'attitude de l'ensemble des socialistes, il se singularise en accordant

une attention particulière à la situation en Russie. Alors que Martov condamne sans distinction tous les gouver- nements « impérialistes », Lénine mise sur une victoire de l'Empire allemand contre son propre pays : la défaite militaire de l'Empire russe lui semble en effet pouvoir être l'élément déclencheur de la révolution en Russie [112] . Cependant, sa vision n'est guère partagée au début du conflit, ni au sein de l'Internationale ouvrière, ni parmi ses compatriotes. En Suisse, Lénine vit durant la Première Guerre mondiale des années difficiles : il est coupé du reste du mouvement socialiste russe et la Pravda est inter- dite en Russie, le privant à la fois d'un moyen d'influence et d'une source de revenus. En février 1916, il doit quit- ter son domicile de Berne et doit louer un nouveau loge- ment à Zurich, dans des conditions de confort très mé- diocres. Alors qu'il connaît de relatives difficultés maté- rielles, sa vie privée est également affectée par des décès successifs : la mère de Nadejda Kroupskaïa, qui contri- buait beaucoup à l'organisation de la vie domestique du couple, meurt en mars 1915 ; sa propre mère, Maria Ou- lianova, meurt en juillet 1916 [113],[114] .

en juillet 1916 [ 1 1 3 ] , [ 1 1 4 ] . Le

Le théoricien marxiste allemand Karl Kautsky est d'abord l'une des inspirations de Lénine, qui devient ensuite son ennemi poli- tique.

L'incapacité de l'Internationale ouvrière à empêcher la guerre convainc Lénine, et d'autres socialistes avec lui, de reconstruire une nouvelle Internationale. En septembre 1915, une conférence est organisée, à l'initiative des Ita- liens, dans le village suisse de Zimmerwald. Lors de cette conférence de Zimmerwald, qui réunit 38 participants re- présentant 11 pays, Lénine plaide pour son programme de rupture avec le Deuxième Internationale, de constitu- tion d'une « nouvelle instance de la classe ouvrière » et d'appel à la guerre civile. Sa conception du « défaitisme

7.2

Première Guerre mondiale

17

révolutionnaire », selon laquelle les travailleurs doivent lutter contre leur propre gouvernement - sans craindre l'éventualité de précipiter sa défaite militaire, qui favori- sera au contraire la révolution - est encore minoritaire, et n'est suivie que par 5 délégués. Lénine peut néanmoins faire connaître ses idées : sa tendance, surnommée la « gauche zimmerwaldienne », gagne en influence dans les rangs socialistes à mesure que le conflit, de plus en plus meurtrier, s’éternise [115],[116],[117] . Bien que les idées de Lénine progressent en Europe occidentale, les bol- cheviks sont très affaiblis en Russie, où les députés bol- cheviks de la Douma et leurs assistants, dont notamment Lev Kamenev, sont arrêtés pour trahison et envoyés en déportation [118],[119] .

En avril 1916, les participants de Zimmerwald se réunissent à nouveau lors de la conférence de Kiental :

Lénine y plaide avec vigueur pour la rupture totale avec la Deuxième Internationale discréditée, mais sa ligne de- meure minoritaire [120] . Il se livre également à une violente attaque contre Kautsky - absent de la conférence - qu'il qualifie de prostituée politique [121] .

7.2.2 Réflexions sur la révolution

Durant les années de guerre, Lénine réfléchit sur les ques- tions de l'État et de la forme de gouvernement dans le contexte d'une révolution socialiste. Il est tout d'abord amené à contester les thèses de Nikolaï Boukharine ; ce dernier s’oppose en effet aux idées de Kautsky, qui consi- dère que les structures de l'État peuvent être conservées par les socialistes une fois l'« ancien régime » abattu ; Boukharine plaide au contraire pour la destruction com- plète de l'État capitaliste et la construction d'un État révo- lutionnaire. Lénine critique d'abord les idées de Boukha- rine, qui lui paraissent relever de l'anarchisme, mais finit par conclure que ce dernier, en relevant que les structures existantes de l'État ne pourraient qu'entraver le processus révolutionnaire, a identifié une faiblesse fondamentale de la pensée de Kautsky. Se basant sur l'expérience de 1905, Lénine conclut que le soviet est la structure la plus adap- tée pour fournir la matrice de l'État nouveau. Poussant sa réflexion sur le terrain philosophique, Lénine étudie les textes d'Aristote, Hegel et Feuerbach et en vient à la conclusion qu'il est impossible de comprendre Marx sans avoir d'abord assimilé Hegel. Dans ses notes de l'époque, Lénine en arrive à redéfinir de manière radicale sa théorie de la connaissance, contredisant une partie des théories exprimées dans Matérialisme et empiriocriticisme. Là où il affirmait le caractère absolu de la réalité telle que per- çue par l'esprit humain, Lénine juge désormais que la connaissance est le reflet de la nature telle que la per- çoit l'homme, par le biais de nombreux concepts issus de l'esprit humain, qui est lui-même conditionné par une réa- lité mouvante. La réalité n'est dès lors pas uniquement dé- terminée par des préceptes scientifiques, mais avant tout par la pratique. La pensée politique se doit dès lors d'être flexible et la pensée marxiste doit s’adapter au caractère

mouvant de la réalité : Lénine trouve ainsi l'argument cen- tral pour réfuter les écrits de Kautsky [122] .

Alors que la Première Guerre mondiale poursuit son cours, Lénine continue de réfléchir à ses possibles ré- percussions révolutionnaires. Sur la situation du capita- lisme international, Lénine est notamment en désaccord avec la thèse de Boukharine qui considère que le capita- lisme international se développe pour former un « trust » économique mondial : pour Lénine, au contraire, il faut tenir compte de l'axiome marxiste sur l'instabilité inhé- rente du capitalisme. Pour soutenir sa thèse, Lénine ré- dige L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, qu'il achève en juillet 1916 [123] : dans cette brochure, Lénine analyse l'impérialisme comme un capitalisme « parasi- taire ou pourrissant » marqué par la domination du capi- tal financier sur le capital industriel. L'impérialisme ren- force et accroît les différentes et inégalités de développe- ment entre pays : le capitalisme entre dès lors en « pu- tréfaction » du fait du développement du pillage et de la spéculation, ainsi que de la lutte entre capitalismes na- tionaux et du développement du capital fictif sans lien avec les forces productives [124] . Lénine voit dans la guerre mondiale une lutte entre impérialismes rivaux pour le partage du monde et pronostique la transformation de la guerre entre nations en une guerre entre bourgeois et prolétaires. Plus largement, il analyse la guerre mondiale comme étant l'expression du début du pourrissement du régime capitaliste, qui amène les principales puissances à se faire une guerre sur une échelle et avec des consé- quences sans précédent. Il voit aussi dans l'impérialisme le signe de la maturation des conditions de la transi- tion vers le socialisme [125] . À la vision traditionnelle de Marx, chez qui la révolution socialiste consiste en une ex- propriation des grands capitalistes, Lénine substitue une vision apocalyptique de l'agonie du capitaliste, dans le cadre de conflits gigantesques [126] . Lénine souligne égale- ment le potentiel révolutionnaire des masses colonisées, qui cherchent leur salut dans la lutte de libération natio- nale, laquelle affaiblira les gouvernements colonisateurs et donnera au prolétariat une force nouvelle : l'un des as- pects positifs de l'impérialisme est donc, à ses yeux, le fait qu'il développe les sentiments nationaux dans le cadre colonial [127] . Les capitalistes sont désormais confrontés, non seulement à leur propre prolétariat, mais aussi aux peuples étrangers qu'ils exploitent, et ce quels que soient le type de société et le stade de développement des peuples en question. La réflexion aboutit ainsi à résoudre le paradoxe d'une révolution qui surgirait dans un pays économiquement arriéré comme l'Empire russe et non, comme le prévoit la pensée marxiste, dans un grand pays industrialisé : dans la perspective de Lénine, la Russie de- vient le « maillon le plus faible » du capitaliste, soit un pays où coexistent diverses formes d'exploitation capita- liste, à la fois un capitalisme proprement russe, mais aus- si des modes d'exploitation coloniale et semi-coloniale. Le capitalisme russe est donc particulièrement contradic- toire et instable, ce qui permet d'espérer une révolution en Russie. Les théories de Lénine trouvent une partie de leur

18

8 RETOUR EN RUSSIE ET PRISE DU POUVOIR

raison d'être dans la situation particulière de la Russie, peuplée pour l'essentiel de paysans, et où les ouvriers ne sauraient à eux seuls constituer une force révolutionnaire suffisante [126] .

Les idées de Lénine sur la question nationale suscitent une réplique de Rosa Luxemburg qui, en désaccord complet avec lui, publie sous le pseudonyme de Junius une bro- chure dans laquelle elle juge que la révolution ne pourra venir que d'Europe, soit des pays capitalistes les plus an- ciens. Lénine réagit en écrivant un texte intitulé Réponse à Junius, dans lequel il réplique de manière cinglante à Rosa Luxemburg et réaffirme le caractère révolutionnaire des guerres nationales contre les puissances impérialistes [127] .

Si Lénine poursuit ses travaux théoriques, il apparaît en- core, au début de 1917, loin de toute perspective d'accès au pouvoir. Ses conditions d'existence à Zurich, où il trouve la vie très chère, demeurent médiocres. Il semble avoir, un temps, songé à émigrer aux États-Unis. En jan- vier 1917, devant un groupe de jeunes socialistes de Zu- rich, il juge que, si l'Europe est « grosse d'une révolution » et que la révolte des peuples d'Europe contre « le pouvoir du Capital financier » est inévitable à terme, la révolu- tion pourrait ne pas arriver avant de longues années. Lé- nine déclare à cette occasion : « Nous, les vieux, nous ne verrons peut-être pas les luttes décisives de la révolution imminente » [128] .

8 Retour en Russie et prise du pou- voir

Article connexe : Révolution russe.

8.1 La Russie en révolution

Article connexe : Révolution de Février. Au début de 1917, comme l'ensemble des exilés poli-

Au début de 1917 , comme l'ensemble des exilés poli- Manifestation en Russie durant la révolution

Manifestation en Russie durant la révolution de Février.

tiques russes, Lénine, qui se trouve toujours en Suisse, est pris de court lorsque la révolution de Février éclate [129] :

discrédité par son incurie et par les difficultés de l'armée

russe sur le front de l'Est [130] , le régime tsariste s’effondre. Comme en 1905, des soviets apparaissent dans tout le pays ; si les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks participent à la révolution, les bolcheviks n'y tiennent quasiment aucun rôle ; après l'abdication de Nicolas II, un Gouvernement provisoire est formé, mais son autorité est bientôt en compétition avec celle du Soviet de Petro- grad [129],[131] . Dans le courant du mois de mars, Lénine envoie à la Pravda, qui peut reparaître en Russie, une sé- rie de textes - appelés par la suite les « lettres de loin » - dans lesquels il prône le renversement du Gouvernement provisoire : la rédaction du journal (Kamenev et Staline, tout juste libérés de leur exil sibérien), gênée par le radi- calisme des lettres de Lénine, s’abstient de les publier, à une exception près [132] . Lénine tente de trouver le moyen de rentrer le plus vite possible en Russie : il pense tout d'abord à demander de l'aide au Royaume-Uni, où vivent nombre de ses amis socialistes, mais les Alliés ne sont guère disposés à lui faciliter les choses, le maintien de la Russie dans la guerre étant essentiel pour eux. L'aide décisive pour Lénine vient finalement des Empires cen- traux et plus précisément de l'Allemagne [133] . Après que Martov a lancé l'idée de demander l'aide de l'Allemagne, les bolcheviks prennent contact, via l'intermédiaire de socialistes suisses, avec des agents allemands. Zinoviev représente ensuite Lénine durant les négociations avec ceux-ci ; Lénine pose comme condition que le wagon du train qui transportera les révolutionnaires russes bénéfi- cie d'un statut d'extraterritorialité, afin d'éviter toute ac- cusation de coopération avec l'Allemagne : le voyage en train passe ensuite à la postérité sous le nom du « wagon plombé », inventé par la propagande bolchévique pour tenter démontrer que l'indépendance de Lénine à l'égard de l'Empire allemand. Il s’agissait en réalité d'un train or- dinaire. L'accord avec les autorités allemandes consistait simplement en ce que les passagers traversant le pays de- vaient refuser catégoriquement de rencontrer ou de par- ler à qui que ce soit [134],[129],[135] - et suscite par la suite une polémique, certains accusant Lénine d’avoir été ache- té par le gouvernement allemand [136],[137] , voire d'être un traître à la Russie [138] . En 1918, le journaliste américain Edgar Sisson, représentant en Russie du Committee on Public Information, publie aux États-Unis une série de documents ramenés de Russie et prouvant que Trotski, Lénine et les autres révolutionnaires bolcheviks étaient des agents du gouvernement allemand [139] . George Ken- nan, en 1956, démontre que ces documents étaient en quasi-totalité des faux [140] .

Dans la réalité, Lénine et les Allemands ont consciem- ment tiré avantage les uns des autres, chacun profitant de cette alliance momentanée pour favoriser ses propres in- térêts : l'Empire allemand voit surtout d'un très bon œil le retour en Russie d'agitateurs politiques, et compte sur Lé- nine et les autres pour désorganiser un peu plus la Russie ; Lénine, quant à lui, use de tous les moyens disponibles pour atteindre son objectif révolutionnaire [129],[141] . Les révolutionnaires quittent Zurich le 27 mars ; outre Lénine, le train transporte une trentaine de bolcheviks et d'alliés

8.2

Échec des journées de juillet

19

de Lénine, dont Grigori Zinoviev, Inessa Armand et Karl Radek. Un second train, par la même voie, emmène plus tard Martov, le chef des mencheviks et plusieurs de ses proches comme Axelrod, Riazanov, Lounatcharski et Sokolnikov, dont plusieurs se rallieront aux bolcheviks après leur arrivée en Russie [129],[135] . En chemin, Lénine rédige un document, connu par la suite sous le nom des Thèses d'avril : dans cette série de dix textes, il établit un plan d'action radical, contredisant la notion marxiste selon laquelle une révolution bourgeoise est un stade né- cessaire pour le passage au socialisme et prônant le pas- sage direct, en Russie, à une révolution prolétarienne [142] ; dans la perspective de la transformation de la révolution russe en révolution socialiste, les paysans pauvres devront faire partie de la nouvelle vague révolutionnaire [82] .

Le 3 avril, Lénine arrive à la gare de Finlande de Petrograd, où il est accueilli par une foule de sympa- thisants, au son de La Marseillaise [143] . Lénine ne prête guère attention à Nicolas Tchkhéidzé (Nicolas Tchéid- zé), le président menchevik du Soviet de Petrograd ve- nu l'accueillir, et se lance aussitôt dans un discours prô- nant une révolution socialiste mondiale. Avec son épouse, il se rend ensuite chez sa sœur Anna, qui héberge le couple dans la capitale. Le lendemain, Lénine se rend au Palais de Tauride, devenu le siège du Gouvernement pro- visoire et du Soviet de Petrograd : devant une assemblée de sociaux-démocrates interloqués, il plaide pour la prise de contrôle des soviets et la transformation de la guerre en guerre civile, dans l'optique d'une révolution mon- diale. Refusant de soutenir le Gouvernement provisoire russe, Lénine perçoit que les soviets, s’ils sont pénétrés et contrôlés par le Parti, sont l'instrument adéquat pour prendre le pouvoir ; s’il adopte désormais le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! », c'est en vue de leur imposer une majorité, voire une domination, des bolcheviks. Cepen- dant, la majorité des bolcheviks penche alors pour une tactique de conciliation et d'unité entre révolutionnaires :

Lénine, au contraire, prône un passage à l'action immé- diate, avec l'arrêt de tout effort de guerre, la fin du sou- tien au Gouvernement provisoire et le transfert de tous les pouvoirs aux soviets, le remplacement de l'armée par des milices populaires, la nationalisation des terres et le contrôle de la production et de la distribution par les so- viets. De nombreux cadres du Parti sont choqués par la violence de ses thèses. Bogdanov compare les propos de Lénine au délire d'un fou ; un autre militant, Goldenberg, conclut que Lénine se prend pour l'héritier de Bakounine et se place en-dehors de la social-démocratie [144],[145] .

Lénine a des difficultés à faire accepter ses thèses jusque dans la Pravda : le 7 avril, le journal accepte de publier les Thèses d'avril, mais précédées d'une note de Kamenev qui en désapprouve le contenu. Le lendemain, le comité du Parti de la capitale se réunit et vote à une forte ma- jorité contre les propositions de Lénine. Ce dernier pré- pare dès lors avec soin la Conférence panrusse du Parti, qui doit se réunir dix jours plus tard : il bénéficie alors de la présence de délégués de base, séduits par son esprit

de décision. Le fait que l'espoir de paix semble s’éloigner après que le ministre Milioukov a réaffirmé les buts de guerre de la Russie contribue également à faire pencher les militants en faveur de Lénine. Celui-ci reçoit égale- ment, contre Kamenev, l'appui de Zinoviev et de Bou- kharine. Lors du congrès, Lénine présente ses thèses, en réclamant la paix immédiate, le pouvoir aux soviets, les usines aux ouvriers et les terres aux paysans. Lénine réaf- firme également son rejet de la démocratie « bourgeoise » et du parlementarisme : il estime que cette forme de dé- mocratie, qui a cours en Occident, concentre en réalité les

pouvoirs entre les mains de la classe capitaliste et appelle

à lui substituer une démocratie issue directement des so- viets ouvriers et paysans [144],[146] .

Alors que la foule manifeste contre la guerre dans la capitale, les résolutions de Lénine obtiennent une forte majorité au congrès - notamment celle sur la paix - à l'exception de celle préconisant une révolution socialiste immédiate. Le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux So- viets ! » est officiellement adopté. Lénine ne parvient cependant pas encore à obtenir l'abandon du vocable « social-démocrate », qu'il juge désormais synonyme de trahison, et son remplacement par « communiste ». Par ailleurs, les congrès des bolcheviks espèrent encore réali- ser l'unité avec les mencheviks. Dans le courant du mois de mai, Lénine gagne un nouvel allié de poids en la per- sonne de Trotski, lui aussi revenu en Russie, et qui se rallie à ses idées. Martov, quant à lui, partage les idées de Lénine sur la volonté de paix et plaide en vain contre la participation des mencheviks au Gouvernement provi-

soire ; il refuse cependant de rallier son ancien ami, qu'il voit désormais comme un cynique dont la seule passion est le pouvoir. Lénine multiplie les apparitions publiques dans la capitale : bien que moins bon orateur que Trotski, et malgré un léger défaut de prononciation - il est inca- pable de prononcer les « R » à la russe - il montre dans ses discours une énergie et une conviction qui contribuent

à sa notoriété. Au printemps 1917, il est désormais la

personnalité la plus influente au sein d'un Parti dont la presse, grâce en partie à l'argent fourni par l'Allemagne, bénéficie de moyens sans commune mesure avec ceux des autres mouvements. Pour gagner en influence au sein du monde ouvrier, et contrer celle des mencheviks dans

les syndicats, Lénine encourage la formation de comités d'usine, au sein desquels les bolcheviks se livrent à une intense propagande [144] .

8.2 Échec des journées de juillet

Article connexe : Journées de juillet 1917.

En juin, Lénine assiste au premier congrès panrusse des Soviets où il prend la parole, dénonçant avec virulence le gouvernement provisoire et annonçant que les bolche- viks sont « prêts à prendre le pouvoir immédiatement ». Les congressistes votent cependant la confiance au gou- vernement provisoire et repoussent la résolution des bol-

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8 RETOUR EN RUSSIE ET PRISE DU POUVOIR

20 8 RETOUR EN RUSSIE ET PRISE DU POUVOIR Aleksandr Kerenski , chef du gouvernement provisoire

Aleksandr Kerenski, chef du gouvernement provisoire à partir de juillet 1917.

cheviks qui exigeait le transfert immédiat du pouvoir aux soviets. Les bolcheviks continuent d'entretenir l'agitation politique ; l'accumulation des problèmes économiques et militaires de la Russie joue contre le gouvernement provi- soire de coalition. Le maintien de la Russie dans le conflit contribue notamment à rendre le gouvernement impopu- laire. À la fin du mois de juin, après le désastre de la contre-offensive décidée sur le front de l'Est par le mi- nistre de la guerre Aleksandr Kerenski, leur propagande auprès des ouvriers et des soldats s’intensifie. Lénine, fa- tigué, part se reposer fin juin en Finlande : le 4 juillet, il est informé par un émissaire du comité central que les manifestations contre le gouvernement provisoire ont dé- généré au point de tourner à l'insurrection, ce qui pour- rait conduire à des mesures draconiennes contre les bol- cheviks. Revenu à Petrograd, Lénine lance des appels au calme, mais le gouvernement est décidé à en finir avec les menées des révolutionnaires : Kerenski fait diffuser des documents accusant Lénine d'être un traître et un agent allemand. En compagnie de Zinoviev, Lénine doit à nouveau quitter la capitale pour échapper à l'arrestation. Kamenev, Trotski, Lounatcharski et Alexandra Kollon- taï sont arrêtés. La fuite de Lénine cause une certaine controverse au sein des bolcheviks, dont certains prô- naient sa reddition ; les accusations de trahison au profit de l'Allemagne convainquent cependant Lénine de ne pas risquer de tomber entre les mains des autorités. Kerens-

ki prend la tête d'un nouveau gouvernement et, assailli par les critiques du Soviet de Petrograd qui juge les ar- restations superflues, ne met pas à exécution son projet de révéler l'affaire des fonds allemands dont a bénéficié

Lénine [147],[148] .

À la fin du mois de juillet, les bolcheviks se réorganisent lors de leur 6 e congrès : Staline parle au nom de Lénine - absent car caché en banlieue de la capitale - et prône l'affrontement avec le gouvernement provisoire, la « pé- riode pacifique » de la révolution étant terminée. Le slo- gan « tout le pouvoir aux soviets » disparaît, remplacé par un mot d'ordre appelant à la « dictature révolutionnaire des ouvriers et des paysans ». Le secret de sa cachette ayant été éventé, Lénine se réfugie en Finlande. Il profite de son éloignement forcé pour rédiger L'État et la Révo- lution, un traité marxiste dans lequel il expose son point de vue sur le processus révolutionnaire et aborde la ques- tion - non détaillée par Marx et Engels - des formes que doivent prendre l'État et le gouvernement sous la dictature du prolétariat. Au passage, il revient sur la nécessité, pour le Parti, d'adopter un nouveau nom - celui de bolcheviks, né lors du congrès de 1903, étant « purement acciden- tel » - qui pourrait être Parti communiste, en gardant entre parenthèses la mention « bolchevik ». Dans ce livre, qui restera inachevé du fait de la Révolution d'Octobre, Lé- nine présente de manière schématique le processus his- torique qu'il déduit de sa lecture des œuvres de Marx et d'Engels, et selon lequel la société passera tout d'abord par la phase « inférieure » de la société communiste, c'est- à-dire celle de la dictature du prolétariat : le renverse- ment du capitalisme par le biais d'une révolution violente aboutira à cette première phrase, dite du « socialisme » ou plus précisément du collectivisme économique, durant laquelle l'État prendra possession des moyens de produc- tion. Durant la dictature du prolétariat, qui aidera à conso- lider la révolution - Lénine ne précise pas la durée de cette phase - l'État subsistera sous la forme d'un « État prolé- tarien ». Le stade du socialisme impliquera le maintien d'une certaine inégalité sociale, mais progressivement la société évoluera vers l'égalité absolue, pour atteindre fina- lement la phase « supérieure », soit celle du communisme intégral, qui correspondra à une société sans classes où la propriété privée n'aura plus de raison d'être ; l'État, de- venu inutile, disparaîtra alors de lui-même. Les éventuels « excès » commis par certaines personnes seront répri- més par « le peuple », qui exercera la répression en lieu et place de l'ancien appareil d'État [149],[150],[151] .

Cet écrit de Lénine suscite par la suite les critiques de marxistes comme Kautsky et Martov, qui arguent que Marx n'a pas non plus exclu un processus de révolution non-violente et n'a utilisé que rarement le concept de dictature du prolétariat dont Lénine fait un grand usage, apparemment sans réaliser que ce système se traduirait inévitablement par l'oppression d'une partie de la popu- lation par une autre. L'État et la Révolution est parfois présenté par la suite, comme le signe d'une pensée « li- bertaire » et « démocratique » chez Lénine ; certains de

8.3

La révolution d'octobre

21

ses partisans présentent l'ouvrage comme le couronne- ment de sa pensée, tandis que des jugements critiques y voient un pamphlet simpliste et improbable. Cependant, dans cet écrit où l'ensemble des jugements sont portés à l'aune de la lutte des classes, Lénine se positionne radi- calement à l'encontre de la démocratie parlementaire et ignore aussi bien la notion de pluralisme politique, que la nécessité d'institutions capables de défendre les libertés dont il prône l'application [149],[150] .

8.3 La révolution d'octobre

Article connexe : Révolution d'Octobre.

Fin août, la tentative de putsch du général Kornilov, com- mandant en chef de l'armée russe, souligne à la fois

la fragilité du gouvernement de Kerenski et la capacité

de réaction des partis de gauche (bolcheviks mais aus-

si mencheviks et S-R), qui se sont mobilisés contre les

menées de Kornilov. Les bolcheviks sortent grands vain- queurs de l'affaire, dans laquelle ils ne jouent qu'un rôle mineur mais qui consacre leur retour sur la scène poli- tique. Les mois qui séparent l'échec du coup de force de Kornilov de l'arrivée au pouvoir des bolcheviks sont mar- qués par une décomposition accélérée de l'autorité poli- tique sur fond de crise économique ; le discours des bol- cheviks progresse rapidement au sein des Soviets - no- tamment les comités d'usine et les comités de quartier dans la capitale - ainsi que chez les soldats - qui souhaitent cesser de se battre et revenir au pays pour partager les terres - et chez les ouvriers. Lénine, depuis sa retraite de Finlande, considère que, du fait du vide institutionnel en Russie, le pouvoir est à portée de main [152],[153] .

Se conformant aux instructions envoyées par Lénine, les bolcheviks prennent le contrôle des instances de pouvoir dans la capitale et en province. Une motion bolchevik ap- pelant à la constitution d'un gouvernement sans partici- pation « bourgeoise » obtient la majorité au Soviet de Petrograd ; le comité exécutif à majorité menchevik/S-

R est mis en minorité et Trotski, sorti de prison depuis

peu, est élu président du Soviet. La majorité est égale- ment conquise à Moscou. D'abord prudent dans ses écrits,

Lénine - à qui sa sœur Maria sert de messagère [154] - passe à des propositions plus radicales et envoie au Comité cen- tral plusieurs directives qui prônent de prendre rapide- ment le pouvoir. Il souligne la menace que font peser les troupes allemandes sur la capitale et assure que la situa- tion militaire risque de donner à Kerenski les moyens d'écraser les bolcheviks. En outre, l'impatience de Lé- nine est principalement motivée par l'approche du scru- tin, plusieurs fois repoussé et désormais prévu en no- vembre, en vue d'élire une assemblée constituante. Une fois l'assemblée élue, un nouveau centre de pouvoir risque d'empêcher les bolcheviks de revendiquer pour eux seuls

le statut de représentants du peuple [155] . Alors que la

majorité des bolcheviks sont d'accord pour participer à

la Conférence démocratique destinée à former un pré-

parlement avant l'élection de l'assemblée constituante, Lénine envoie un message exigeant que le lieu de la confé- rence soit assiégé et ses participants jetés en prison ; sa directive surprend le Comité central, qui s’abstient de la suivre. Au sein du CC, Kamenev est notamment en désac- cord avec Lénine ; il considère que les conditions pour instaurer le socialisme en Russie ne sont pas remplies [156] et prône une coalition de tous les partis socialistes. Cette option est un temps compromise par l'échec de la Confé- rence démocratique, mais Kamenev compte sur une prise du pouvoir par le biais d'un vote du Congrès des So- viets, qui se traduirait très probablement par un gouver- nement de coalition socialiste, dont il pourrait apparaître comme une figure dominante [157] . Afin de prendre de vi- tesse la formation de l'assemblée constituante, les bolche- viks font annoncer pour la fin octobre le second congrès des Soviets, dont ils manipulent la préparation afin d'y être majoritaires au sein des délégués [155] . Lénine veut au contraire que les bolcheviks prennent le pouvoir avant le congrès des Soviets (qui amènerait à un partage du pou- voir avec les autres partis socialistes et risquerait de mar- ginaliser Lénine au profit de Kamenev) ; il insiste dans ses lettres sur la nécessité d'un coup de force immédiat [157] .

d'un coup de force immédiat [ 1 5 7 ] . Lénine, grimé et rasé lors

Lénine, grimé et rasé lors de son retour incognito en Russie.

Le 15 septembre du calendrier julien (28 septembre du calendrier grégorien), le comité central engage la dis- cussion sur deux lettres (intitulées Les bolcheviks doivent prendre le pouvoir et Le marxisme et l'insurrection) en- voyées par Lénine depuis sa retraire de Finlande : tou- jours marqués par l'échec des journées de juillet, les di- rigeants bolcheviks désapprouvent ces appels à la prise du pouvoir. Deux semaines plus tard, Lénine revient à la charge en publiant dans le journal du Parti un article inti-

22

9 VICTOIRE DES BOLCHEVIKS ET NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL

tulé Le crise est mûre, où il affirme qu'attendre le congrès des Soviets serait « une idiotie et une trahison » [156] . Exas- péré de ne pas voir ses instructions suivies - le Comité central refuse même une première fois de le laisser ren- trer à Petrograd [154] , Lénine finit par quitter incognito la Finlande pour revenir en Russie : rasé, grimé et coiffé d'une perruque, il arrive dans la capitale le 7 octobre (20 octobre du calendrier grégorien) [156] .

Trois jours après le retour de Lénine, les membres du Comité central se réunissent dans l'appartement du men- chevik de gauche Nicolas Soukhanov (dont l'épouse est une militante bolchevik) : au bout de dix heures de discussions [158] , et en partie grâce à l'appui de Sverdlov, qui assure qu'un complot militaire est en train d'être fo- menté, Lénine parvient à retourner son auditoire et fait voter le principe d'une insurrection armée. Sur douze personnes présentes, seules deux (Kamenev et Zinoviev) votent contre ; la majorité se rallie à Lénine, notamment sur la foi des rumeurs qui prétendent que Kerenski est prêt à abandonner la capitale aux troupes allemandes [156] .

la capitale aux troupes allemandes [ 1 5 6 ] . Timbre soviétique commémorant la révolution

Timbre soviétique commémorant la révolution d'Octobre.

Les propositions de Lénine continuent cependant de sus- citer la réticence de certains ; lors d'une réunion te- nue six jours plus tard en présence de représentants de l'organisation militaire des bolcheviks, du Soviet de Pé- trograd et des organisations de travailleurs, divers parti- cipants mettent en garde contre les risques d'une insur- rection, dont le secret, médiocrement gardé, fuite rapide- ment dans la presse des mencheviks. Kamenev confirme lui-même la rumeur quand, à la grande fureur de Lé- nine, il publie dans le journal de Maxime Gorki un ar- ticle condamnant le principe d'un soulèvement armé des bolcheviks [159],[156] . Kerenski, de son côté, pense béné- ficier du soutien de la troupe, des mencheviks et des socialistes révolutionnaires. Mais, le 21 octobre (3 no- vembre), la garnison se rallie au Comité militaire révo- lutionnaire que Trotski a créé au début du mois au sein du Soviet de Petrograd. Le coup d'État des bolcheviks est lancé le trois jours plus tard, à la veille du congrès des Soviets. Les Gardes rouges, détachements armés des bol- cheviks, s’assurent le contrôle des points stratégiques de la ville et, au matin du 25 octobre (7 novembre), quelques heures avant l'ouverture du congrès, Lénine fait publier un

communiqué du Comité militaire révolutionnaire annon- çant la destitution du gouvernement provisoire et convo- quant dans la foulée le Soviet de Petrograd pour consti- tuer « un pouvoir soviétique » : en agissant avant que ne s’ouvre le congrès, Lénine attribue le pouvoir à un comité militaire qui ne dépend en rien du pouvoir des Soviets, et exclut dans les faits tout partage du pouvoir avec les autres organisations socialistes [156] . Dans l'après- midi, Lénine, toujours glabre et méconnaissable [160] , fait sa première apparition publique depuis plusieurs mois lors de la session du Soviet de Petrograd, durant laquelle il proclame que « la révolution des ouvriers et des pay- sans » est désormais réalisée. Le Palais d'Hiver, où se sont réfugiés les membres du gouvernement, tombe dans la nuit. Entretemps, protestant contre le fait que les bol- cheviks aient réalisé un coup de force avant toute décision du Soviet, les mencheviks et le Bund quittent le congrès. Martov et ses amis, qui cherchaient à constituer un gou- vernement de coalition, sont réduits à l'impuissance et quittent eux aussi la salle, laissant le champ libre à Lé- nine et Trotski. Le congrès vote ensuite un texte rédigé par Lénine, qui attribue « tout le pouvoir aux Soviets », donnant à l'insurrection des bolcheviks les apparences de la légitimité [161],[156] .

Peu après minuit, deux heures après l'arrestation des mi- nistres du gouvernement provisoire, le Soviet ratifie deux décrets préparés par Lénine. Le Décret sur la paix invite « tous les peuples et leurs gouvernements » à négocier en vue d'une « juste paix démocratique », le but du texte - que les Alliés refuseront de prendre en compte - étant de susciter dans l'opinion internationale suffisamment de re- mous pour contraindre les gouvernements à rechercher la paix, tout en se plaçant délibérément dans la perspective d'une révolution européenne. Le second texte, le Décret sur la terre, légitime l'appropriation, effectuée depuis l'été par les paysans, des terres cultivables ayant appartenu aux grands propriétaires ou à la couronne, voire aux paysans aisés : ce deuxième décret, qui s’inspire nettement du pro- gramme des socialistes révolutionnaires, permet aux bol- cheviks de s’assurer, au moins pour un temps, le soutien de la paysannerie [156] . Après la ratification des décrets, un nouveau gouvernement, le Conseil des commissaires du peuple (ou Sovnarkom), est constitué, sous la présidence de Lénine [162] .

9 Victoire des bolcheviks et nais- sance du mouvement commu- niste international

9.1 Mise en place du régime soviétique

9.1.1 Affirmation du pouvoir bolchevik

Le premier Conseil des commissaires du peuple ne compte que des bolcheviks,conformément à la volonté

9.1

Mise en place du régime soviétique

23

9.1 Mise en place du régime soviétique 23 Lénine président du Conseil des commissaires du peuple

Lénine président du Conseil des commissaires du peuple, dans son bureau du Kremlin en 1918.

du peuple , dans son bureau du Kremlin en 1918 . Lénine inspectant la garde du

Lénine inspectant la garde du Kremlin en 1918.

de Lénine de ne pas partager le pouvoir avec les autres formations révolutionnaires Le nouveau comité exécutif du Soviet de Petrograd, dans lequel les mencheviks et les S-R refusent de siéger, est composé de bolcheviks et de socialistes révolutionnaires de gauche [162] . Lénine aurait, selon les dires de Trotski, proposé dans un premier temps que la présidence du Sovnarkom soit confiée à ce der- nier, eu égard à son rôle décisif dans la prise du pouvoir ; Trotski aurait cependant refusé, arguant de la légitimité révolutionnaire de Lénine [163] .

Quelques jours après la prise du pouvoir, l'idée de for- mer un nouveau gouvernement de coalition englobant des mencheviks et des S-R semble prévaloir, malgré l'hostilité de Lénine. Un groupe, composé de Zinoviev, Kamenev, Rykov et Noguine, négocie avec les autres socialistes en envisageant d'exclure Lénine et Trotski de la coalition ; Zinoviev, Kamenev et leurs alliés dénoncent notamment les tentatives de Lénine pour faire échouer les négocia- tions, ainsi que son comportement à l'égard des autres socialistes [164] . Dès le 27 octobre, en effet, Lénine fait fermer les journaux d'opposition [165],[166] ; il légalise cette mesure en faisant adopter un décret qui donne aux bol- cheviks le monopole de l'information (dont le contrôle de

la radio et du télégraphe) et donne le droit aux autori- tés de fermer tout journal qui sème « le trouble » en pu- bliant des nouvelles « volontairement erronée » [166] . Ka- menev - que Lénine fait condamner par le Comité central pour activités « anti-marxistes » [165] - Zinoviev et plu- sieurs de leurs amis démissionnent du CC pour protester contre ce manquement aux promesses sur la liberté de la presse. Ils sont cependant rapidement réintégrés, et la question de la coalition oubliée, Lénine ayant réussi à im-

poser ses vues [164] et à affirmer son autorité personnelle sur le Parti [165] . D'emblée, Lénine envisage de soutenir la révolution par des mesures terroristes : dans l'article Com- ment organiser l'émulation ?, rédigé en décembre 1917, il appelle les masses à « poursuivre un but unique : épurer la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les

filous), des punaises (les riches), etc. (

prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une

demi-douzaine d'ouvriers qui tirent au flanc [

les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d'une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens nuisibles jusqu'à ce qu'ils soient corrigés. Ou encore on fusillera sur place un indi- vidu sur dix coupables de parasitisme » [89],[167] .

Dans les jours qui suivent leur coup de force, le pouvoir des bolcheviks apparaît encore très instable. Des combats se poursuivent en effet à Moscou, où la prise du pouvoir est moins aisée qu'à Petrograd, et ils sont confrontés à une grève des fonctionnaires, qui refusent de se soumettre au nouveau gouvernement. Plusieurs semaines sont néces- saires pour briser la réticence de la bureaucratie, progres- sivement mise au pas via l'arrestation des meneurs de la grève et la nomination de commissaires politiques pour superviser les fonctionnaires ; les hauts fonctionnaires ré- calcitrants sont remplacés par des militants bolcheviks, ou par des fonctionnaires subalternes sympathisants de la révolution et promus pour l'occasion. Les combats à Mos- cou tournent à l'avantage des bolcheviks, et la tentative de Kerenski pour monter une contre-offensive échoue tota- lement. Les premières semaines de pouvoir des bolche- viks s’accompagnent également d'un dessaisissement du Soviet de Petrograd, auquel Lénine n'entend pas laisser de pouvoir réel. Le Sovnarkom prive rapidement les délé- gués soviétiques d'influence en s’arrogeant le droit de gou- verner par décret en cas d'urgence et le Soviet se réunit de moins en moins fréquemment, alors que le gouvernement de Lénine se réunit plusieurs fois par jour [165] .

) Ici, on mettra en

]. Là, on

Le lendemain de la révolution d'Octobre, Lénine annonce que le nouveau régime sera fondé sur le principe du « contrôle ouvrier » : les modalités de celui-ci sont fixées par décret fin novembre ; dans chaque ville est créé un Conseil du contrôle ouvrier, subordonné au Soviet local. Le Conseil national du contrôle ouvrier prévu par le dé- cret est cependant, d'emblée, subordonné au Conseil su- prême de l'économie nationale, qui dessaisit les ouvriers de tout pouvoir de contrôle réel. À la mi-décembre 1917, le Sovnarkom commence à nationaliser les entreprises in- dustrielles. Un ensemble de décrets sont pris dans les mois

24

9 VICTOIRE DES BOLCHEVIKS ET NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL

qui suivent pour modifier la société russe : entre autres décisions, l'Église et l'État sont séparés, le divorce faci- lité et l'État-civil laïcisé [162] . Au moment de la révolu- tion d'Octobre, durant une absence de Lénine, la peine de mort a par ailleurs été abolie, au grand déplaisir du diri- geant bolchevik qui la juge indispensable dans le contexte de la Russie [168] .

Le nouveau régime entreprend également de redéfinir les rapports entre les nationalités de l'ex-empire russe. Le Sovnarkom, où Staline occupe le poste de commissaire aux nationalités tente de mettre en œuvre les conceptions de Lénine, qui vise une « unité socialiste des nations » :

en novembre 1917, la Déclaration des droits des peuples de Russie affirme le principe de l'autodétermination des peuples et de l'« union volontaire et honnêtes des peuples de Russie », tous proclamés égaux. Le texte pose, sans y apporter de réponse, la question de l'organisation du nou- vel État, dont on ne sait encore s’il doit être centralisé ou fédéral. En janvier 1918, la Déclaration des droits des masses laborieuses et exploitées, adoptée par le 3e congrès des Soviets, stipule que « toutes les nations » pourront décider si et sur quelles bases elles rejoindront les ins- titutions fédérales soviétiques : le principe fédéral, que Lénine avait jusqu'alors repoussé, s’impose dans les faits pour éviter la désintégration de l'ex-empire, où se mani- festent de nombreuses volontés d'indépendance. L'union des peuples au sein de l'État soviétique est décidée par le biais du congrès des Soviets de chaque nationalité ; Lénine conçoit la fédération comme une étape transi- toire avant la révolution mondiale, le but devant être, à ses yeux, le dépassement des différences nationales en vue d'une union internationale des travailleurs au sein du mouvement révolutionnaire [169],[170],[171] . Les espoirs de Lénine d'une union volontaire des peuples à la fa- veur de l'autodétermination ne se réalisent cependant pas : l'ancien empire se disloque rapidement, les indé- pendantismes tirant souvent profit des diverses interven- tions étrangères. Les différentes puissances européennes appuient en effet les indépendances locales, afin notam- ment de se protéger de la « contagion bolchévique » en constituant un « glacis » territorial aux frontières de la Russie. La Pologne se trouve en état d'indépendance de fait ; la Finlande emprunte également cette voix de même, grâce au soutien des Allemands, que les trois Pays baltes (Lettonie, Estonie, Lituanie) et l'Ukraine ; la Géorgie où les mencheviks locaux prennent le pouvoir proclame elle aussi son indépendance, tout comme les autres territoires du Caucase et des peuples comme les Kazakhs et les

Kirghizes [172],[171],[169] .

En Russie même, les bolcheviks tirent profit d'un double processus, qui leur permet d'affermir progressivement leur maîtrise de l'État : tandis qu'ils centralisent les le- viers du pouvoir exécutif, la délégation du pouvoir lo- cal aux Soviets, comités de soldats et organisations ou- vrières contribue à démanteler les anciennes structures sociales [165] . Durant six mois, les campagnes russes vivent une expérience unique de « pouvoir paysan » sur fond de

une expérience unique de « pouvoir paysan » sur fond de Portrait de Lénine, réalisé en

Portrait de Lénine, réalisé en 1919 par Isaak Brodsky.

redistribution des terres, la paysannerie étant confortée par le décret [173] . Sur le front, l'action des comités de sol- dats, encouragés par les bolcheviks, vise à empêcher les officiers de l'ancienne armée tsariste d'agir contre le nou- veau régime [165] . Le 5 décembre, le Comité militaire ré- volutionnaire est dissous et remplacé par la Tchéka, nou- vel organisme chargé de la sécurité, dirigé par Félix Dzer- jinski [174] .

Les bolcheviks avaient, durant les mois précédant la révo- lution d'octobre, reproché au gouvernement provisoire de repousser l'élection d'une Assemblée constituante char- gée de mettre en place les nouvelles institutions. Lé- nine, malgré son peu d'estime pour la démocratie élec- torale, honore la promesse de son parti et le scrutin est convoqué : l'élection de novembre se solde cepen- dant par une nette victoire des socialistes révolution- naires, qui restent le parti le plus populaire au sein de la paysannerie. Les bolcheviks et leurs alliés socialistes révolutionnaires de gauche envisagent dès lors de dis- soudre l'assemblée [166],[174] . Lénine rédige en décembre ses Thèses sur l'Assemblée constituante, dans lesquelles il affirme que, les intérêts de la révolution étant supérieurs à ceux de l'Assemblée, celle-ci doit se soumettre au gouver- nement révolutionnaire ou bien disparaître [175] . Le gou- vernement commence par réduire une partie des oppo- sants au silence : les principaux dirigeants du Parti consti- tutionnel démocratique sont arrêtés et décrétés « ennemis du peuple » : le parti est interdit, sort qui est par la suite celui de l'ensemble des autres formations poli- tiques. L'Assemblée constituante se réunit finalement le 18 janvier (5 janvier du calendrier julien) 1918 ; quelques heures avant, les troupes des bolcheviks dispersent à coups de feu une manifestation qui protestait contre les menaces de coup de force, causant une dizaine de morts. L'Assemblée élit à sa présidence le S-R Viktor Tchernov, contre la S-R de gauche Maria Spiridonova que soute- naient les bolcheviks, et entreprend d'annuler les décrets d'octobre. Dès le lendemain, la constituante est déclarée dissoute et son bâtiment fermé par les Gardes rouges. Le Conseil des commissaires du peuples restreint ensuite les attributions du Congrès des Soviets et crée, comme or- gane permanent des Soviets, un Præsidium entièrement

9.2

La Russie entre guerre civile et terreur

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contrôlé par les bolcheviks : le « pouvoir par en bas » des Soviets cesse dès lors d'exister [166],[174] . Les bolcheviks, qui assimilent la volonté de leur parti à la conscience po- pulaire, sont désormais libres de décider seuls de la forme des institutions futures [176] .

9.1.2 La paix de Brest-Litovsk

Article connexe : Traité de Brest-Litovsk. La principale urgence pour le nouveau régime demeure,

. La principale urgence pour le nouveau régime demeure, Trotski , Lénine et Kamenev en 1919.

Trotski, Lénine et Kamenev en 1919.

fin 1917 - début 1918, la guerre qui continue contre les ar- mées des Empires centraux. Un armistice temporaire est conclu et des pourparlers entre le gouvernement bolche- vik, l'Empire allemand, l'Autriche-Hongrie et l'Empire ottoman, s’engagent à Brest-Litovsk. La direction des bol- cheviks est divisée sur la ligne à adopter lors des négocia- tions pour aboutir à la paix : Lénine penche pour la si- gnature immédiate d'une paix séparée pour « sauver la révolution », tandis que Boukharine refuse un tel trai- té et préconise une « guerre révolutionnaire », dont il pense qu'elle pourra susciter un soulèvement du prolé- tariat européen. Trotski, commissaire aux affaires étran- gères, propose de proclamer que la Russie se retire du conflit, sans pour autant signer la paix. Lénine, opposé à cette solution, la préfère cependant à celle de Boukha- rine. Le 10 février, Trotski met fin aux pourparlers, en annonçant la fin de l'état de guerre. Conformément aux craintes de Lénine, les Empires centraux relancent alors l'offensive : Lénine propose de demander une paix im- médiate, mais son option est rejetée à une voix de majo- rité par le Comité central. Le prolétariat allemand, dont Trotski préconisait d'attendre la réaction, ne se soulève pas ; devant la rapidité de l'avance des troupes ennemies, Lénine réussit finalement à faire adopter sa ligne par le CC. Le traité de Brest-Litovsk est signé le 3 mars, contrai- gnant la Russie à retirer ses troupes de l'Ukraine tenue par les indépendantistes et d'abandonner toute prétention sur la Finlande et les Pays baltes. Lénine, comme Boukha- rine, continue de viser la révolution à l'échelle mondiale ; il considère néanmoins cette paix comme indispensable pour éviter l'écrasement de la Russie soviétique, qui n'a

pas encore les moyens de se défendre militairement. Le régime soviétique, sauvé du désastre, peut prendre plu- sieurs décisions : lors d'un congrès extraordinaire, les bol- cheviks adoptent le nom de Parti communiste de Rus- sie (bolchevik) ; Lénine craignant que les empires cen- traux ne reprennent tout de même leur avance, le siège du gouvernement est transféré de Petrograd à Moscou, où le Sovnarkom est installé au Kremlin. Lénine lui-même s’installe dans l'ancien bâtiment du Sénat, en compagnie de son épouse et de sa sœur Maria. La paix de Brest- Litovsk, si elle apporte au gouvernement révolutionnaire le répit qu'escomptait Lénine, vaut cependant à ce der- nier d'être attaqué par la ligne des « communistes de gauche » réunis autour de la revue Kommunist, dirigée no- tamment par Boukharine. Les socialistes révolutionnaires de gauche, hostiles au traité, cessent également toute co- opération avec les bolcheviks [177],[178],[179] .

Dans le courant de l'année 1918, la proclamation, avec le soutien de la Russie soviétique, d'un gouvernement so- cialiste en Finlande, paraît confirmer les idées de Lénine :

après l'autodétermination du pays, l'« autodétermination des travailleurs » montrera que les ouvriers sont capables de décider seuls de leur destin et de rejoindre le camp ré- volutionnaire. Mais les espoirs de Lénine sont rapidement déçus ; la défaite des Gardes rouges finlandais au cours de la guerre civile de 1918 met fin à l'expérience et la Fin- lande reste en dehors du champ d'influence de la Russie soviétique [171] .

9.2 La Russie entre guerre civile et terreur

9.2.1 Début de la guerre civile

Articles connexes : Guerre civile russe et Communisme de guerre. Sauvé par le traité de Brest-Litovsk, le régime bolchevik

Sauvé par le traité de Brest-Litovsk, le régime bolchevik Lénine prononçant un discours en public. demeure

Lénine prononçant un discours en public.

demeure néanmoins confronté à une multitude de graves problèmes. La perte de l'Ukraine a privé la Russie d'une de ses principaux greniers à blé. Le pays souffre de la faim, problème qui va en s’aggravant avec la guerre ci-

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9 VICTOIRE DES BOLCHEVIKS ET NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL

vile et la désorganisation des infrastructures [172] . L'arrêt des combats sur le front de l'Est ne signifie pas la fin des violences en Russie, où des Armées blanches, soutenues à partir de juin 1918 par une intervention internationale d'ampleur assez limitée, se soulèvent contre le régime bolchevik ; des S-R proclament en juin 1918 un gouver- nement, le Comité des membres de l'Assemblée consti- tuante, qui s’allie en Sibérie avec l'amiral Koltchak, l'un des chefs des « Blancs », avant d'être dissous par ce der- nier en décembre. En juillet, les S-R de gauche entrent en rébellion contre leurs anciens alliés bolcheviks, mais leur tentative d'insurrection, maladroitement menée, est vite déjouée [180] .

La Russie sombre dans une guerre civile d'une extrême

violence, Rouges et Blancs se livrant à des campagnes de terreur contre le camp adverse. Durant le conflit, Lé- nine s’impose un rythme de travail éprouvant et mène une existence quasi « spartiate ». Face à la gravité de la situa- tion et à la multiplication des soulèvements, le gouver- nement bolchevik doit improviser une armée - l'Armée rouge, organisée notamment par Trotski, nommé com- missaire du peuple à la Guerre - et un mode de fonc- tionnement économique, le « communisme de guerre ». Toutes les entreprises ayant un capital de plus d'un demi- million de roubles sont nationalisées en juin 1918 (me- sure étendue en novembre 1920 à toutes celles de plus de 10 ouvriers, cette dernière décision n'étant, dans les faits, qu'imparfaitement appliquée). Les villes étant frappées par la famine du fait du manque de blé, le Commissariat du peuple au ravitaillement reçoit des pouvoirs très éten- dus, le gouvernement voulant étendre la lutte des classes dans les campagnes pour assurer l'approvisionnement des villes. Lénine fait voter en juin 1918 [181] la constitution de « Comités des paysans pauvres » (Kombedy), qui sont envoyés dans les campagnes et opérer les réquisitions des surplus agricoles : face aux problèmes de recrutement, ces Kombedy sont souvent formés non de paysans lo- caux, mais d'ouvriers au chômage et d'agitateurs du Par- ti. Les bolcheviks décrètent la division de la paysannerie russe, selon un schéma marxiste simpliste, entre koulaks (paysans riches), paysans moyens et paysans pauvres ; les réquisitions, opérées de manière totalement inadaptée, touchent l'ensemble de la masse des populations pay- sannes, exacerbant les tensions et provoquant des sou- lèvements. Lénine envoie, en août 1918, une série de télégrammes ordonnant une répression impitoyable de l'opposition paysanne, qu'il attribue aux « koulaks » [182] . Il envoie ainsi au Comité exécutif du Soviet de Penza un message intimant l'ordre de « 1) Pendre (et je dis pendre de façon que les gens les voient) pas moins de 100 koulaks, richards, buveurs de sang connus 2) publier leurs noms 3) s’emparer de tout leur grain 4) identifier les otages comme nous l'avons indiqué dans notre télé- gramme hier. Faites cela de façon qu'à des centaines de lieues à la ronde les gens voient, tremblent, sachent et se disent : ils tuent et continueront à tuer les koulaks assoif-

fés de sang. (

)

PS : Trouvez des gens plus durs » [183] .

La spoliation dont ils font l'objet amène les paysans à ré- duire dramatiquement leur production, parfois à soutenir les ennemis des « rouges », armées blanches ou « vertes ». Parfois aussi, les détachements de réquisition prennent toute la nourriture, jusqu'aux graines nécessaires aux se- mailles des paysans qui résistent. En janvier 1919, les re- cherches désordonnées de surplus agricoles sont rempla- cées par un système centralisé de réquisition, qui continue de dresser la paysannerie contre le gouvernement [182] . Le pouvoir réagit avec violence contre ses multiples oppo- sants. Trotski donne aux troupes l'ordre de réprimer sans pitié les ennemis supposés : dans toute la Russie, on fu- sille les « Blancs » capturés, les paysans, ainsi que les sol- dats et officiers ayant manqué d'énergie à réprimer [172] . En juillet 1918, Lénine décide de faire arrêter les di- rigeants mencheviks [184] . Durant l'été 1918, soit avant même le déclenchement officiel de la Terreur rouge, les dirigeants bolcheviks, au premier rang desquels Lénine et Dzerjinski, envoient un grand nombre de messages aux dirigeants locaux de la Tchéka, demandant des « mesures prophylactiques » pour éviter tout risque d'insurrection, notamment en prenant des otages parmi la bourgeoisie. Le 9 août, Lénine télégraphie à Penza l'ordre d'enfermer « les koulaks, les prêtres, les Gardes blancs et autres élé- ments douteux dans un camp de concentration » [185] .

dans un camp de concentration » [ 1 8 5 ] . Des soldats d'un détachement

Des soldats d'un détachement de l'Armée rouge à Moscou, en

1918.

Durant la guerre contre les Blancs, malgré son manque d'expérience en matière militaire, Lénine acquiert rapide- ment des compétences dans ce domaine, et ne montre au- cune hésitation à ordonner l'usage de la force. Contraire- ment à Trotski, qui se déplace quasiment en permanence sur le front, Lénine ne s’approche pas des combats et en- voie ses directives depuis Moscou ; il n'en est pas moins l'un des dirigeants les plus influents sur la conduite des opérations [186] . L'un de ses principaux bras droits est alors Iakov Sverdlov, qui joue un rôle clé dans l'organisation du Parti et de l'État, jusqu'à sa mort de la grippe espagnole en mars 1919. Lénine est privé d'un collaborateur précieux par le décès de Sverdlov : dans les années qui suivent, il tente de remplacer ce dernier par plusieurs apparatchiks successifs - parmi lesquels Preobrajenski et Molotov - avant que son choix ne se porte finalement sur Staline [187] .

9.2

La Russie entre guerre civile et terreur

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9.2.2 Dictature des bolcheviks et terreur rouge

Le tsar déchu Nicolas II et sa famille sont, depuis la ré- volution, assignés à résidence à Iekaterinbourg. Lénine exprime très tôt sa volonté d'« exterminer tous les Ro- manov, c'est-à-dire une bonne centaine » ; cet avis est finalement suivi d'effet dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, quand Nicolas II, son épouse et leurs enfants sont massacrés par un détachement de la Tchéka. D'autres membres de la famille royale, installés à Perm ou à Alapaïevsk, sont également massacrés. Trotski rapporte dans ses écrits que Sverdlov lui aurait expliqué que Lé- nine ne souhaitait pas « laisser aux Blancs un symbole autour desquels se rallier » [184],[188] . Lénine cache dans un premier temps le massacre des enfants du couple im- périal, pour éviter que le meurtre d'adolescents ne sou- lève l'horreur du public : il faut attendre 1919 pour que le pouvoir reconnaisse n'avoir épargné aucun membre de la famille. De manière plus large, Lénine prend garde de ne pas mêler officiellement son nom aux mesures les plus répressives : ses directives, ordonnant de tuer ou de fu- siller les opposants, demeurent secrètes, alimentant dans l'opinion le mythe du « bon Lénine ». En 2011, une commission d'enquête russe ne permet pas de trouver la preuve absolue du fait que Lénine ait ordonné directe- ment de tuer la famille impériale [189] .

Face à l'ensemble des oppositions, Lénine se montre partisan de mesures terroristes et de la répression la plus violente : dans de nombreuses directives, il or- donne des exécutions publiques ou des mesures de répression et d'épuration à grande échelle, ainsi que l'instrumentalisation des tensions ethniques pour désta- biliser les gouvernements séparatistes. Ces documents, par la suite censurés durant des décennies et absentes de l'édition de ses œuvres complètes publiée en URSS, ne deviennent publics qu'en 1999 [89] . En janvier 1919 est également décidée la politique de « décosaquisation », qui se traduit par l'élimination physique d'une partie im- portante de la population cosaque, soutien de l'ancien ré- gime ; l'historienne Hélène Carrère d'Encausse qualifie la campagne menée contre les cosaques de « véritable gé- nocide » [184] .

Alors que la guerre civile se poursuit, le gouvernement de Lénine continue de mettre en place les outils d'une dictature politique. Lors du premier congrès des syndi- cats, en janvier 1918, un texte des mencheviks prévoyant le maintien du droit de grève est rejeté, au motif que la République des Soviets étant un « État ouvrier », il est absurde que les ouvriers puissent faire grève contre eux- mêmes. Les syndicats sont ensuite placés sous l'influence directe du Parti communiste. Après l'échec du soulève- ment des S-R de gauche et l'arrestation des dirigeants KD, les autres partis politiques sont progressivement éliminés,

autres partis politiques sont progressivement éliminés, Premières armoiries de la République socialiste

les communistes s’assurant le monopole du pouvoir. Les effectifs de la Tchéka connaissent une croissance expo- nentielle : Lénine, avec les autres dirigeants bolcheviks, appelle au développement d'une « terreur » populaire. Le 6 juin 1918, un décret rétablit la peine de mort. Le 10 juillet 1918, la première constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) est adoptée : La formation de partis politiques autres que le Parti communiste n'est pas explicitement interdite, mais l'article 23 de la constitution précise que le nouveau ré- gime « refuse aux personnes et aux groupes les droits dont ils peuvent se servir au détriment de la révolution socia- liste ». Par ailleurs, une catégorie de plusieurs millions d'exclus est créée, les « oisifs », ecclésiastiques, anciens « bourgeois » et « nobles » étant décrétés inéligibles et privés du droit de vote [190] .

L'exercice du pouvoir de Lénine entre donc en contra- diction avec ses propres théories : bien que se présentant fidèle aux thèses de Marx et Engels sur le caractère tran- sitoire de la dictature du prolétariat, il se trouve amené, confronté au chaos, à la guerre civile et aux problèmes de ravitaillement, à renforcer l'appareil d'État et à mettre sur pied une dictature, loin du dépérissement progressif des institutions étatiques annoncé dans L'État et la Ré- volution. Le pouvoir est progressivement monopolisé par le Parti communiste, tandis que la police politique - la Tchéka, remplacée en février 1922 par le Guépéou - de- vient un organe de contrôle absolu [191] . Bien que les So- viets exercent en principe le pouvoir, l'État est, dans les faits, dirigé par le Parti communiste [192] .

L'attentat dont est victime Lénine lui-même contribue à accentuer le caractère autoritaire du régime bolchevik, en faisant passer les mesures de terreur à un degré très supé-

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9 VICTOIRE DES BOLCHEVIKS ET NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL

ET NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE INTERNATIONAL Lénine et Trotski célébrant le second anniversaire de

Lénine et Trotski célébrant le second anniversaire de la Révolution d'Octobre.

rieur ; le 30 août 1918, Fanny Kaplan, membre du Parti socialiste-révolutionnaire, tente en effet d'assassiner Lé-

nine : elle l'approche alors que celui-ci regagne sa voiture